Après près d’un quart de siècle d’absence de la scène parisienne, Lucie de Lammermoor – dans sa version française – retrouve l’Opéra-Comique. L’événement était attendu, tant cette adaptation supervisée par Gaetano Donizetti lui-même pour les théâtres parisiens en 1839 demeure une rareté – éclipsée par sa grande sœur italienne, Lucia, qui n’en finit plus de fasciner les divas et le public. Mais l’entreprise était périlleuse : entre la curiosité musicologique et l’écrasante postérité de l’originale, le pari de cette nouvelle production signée Evgeny Titov suscitait d’emblée la question : que reste-t-il du chef-d’œuvre une fois le livret transposé, simplifié, « angélisé » par son auteur pour plaire au goût français ?
La réponse tient de la quadrature du cercle. Sur le plateau, une Lucie magnifiée par l’inouïe Sabine Devieilhe, dont la prestation confine à l’apothéose. Dans la fosse, un Insula Orchestra que Speranza Scappucci mène à un train d’enfer, parfois excessif. Et sur les murs du théâtre, un accueil spectaculaire mais contrasté : ovations pour les chanteurs, huées pour une mise en scène dont la brutalité et l’esthétique gore ont laissé une partie de la salle perplexe.
Deux héroïnes, une même folie – mais combien différentes ! La version française, que Donizetti écrivit pour la soprano légère Anne Thillon, gomme sciemment les aspérités de la version originale. Finies les grandes ombres de « Regnava nel silenzio » et ses prémonitions morbides : place à « Que n’avons-nous des ailes« , une romance bucolique empruntée à Rosmonda d’Inghilterra. La scène de folie, transposée dans une tonalité supérieure, perd ses cadences avec harmonica de verre – ou flûte – pour une épure plus gracieuse, presque chorégraphique. Le personnage d’Alisa, la fidèle camériste, disparaît au profit de Gilbert, félon de mélodrame. Ce que l’on gagne en lisibilité et en simplicité, on le perd en profondeur psychologique. La Lucie de la version française est une héroïne plus lisse, moins ombrageuse, plus « sylphide » que tragédienne romantique – exactement le contraire de ce que Maria Callas ou Joan Sutherland avaient magnifié dans Lucia. Le pari était risqué, mais grâce à Sabine Devieilhe, la balance penche d’emblée du côté de l’enthousiasme !
Il faut le dire d’emblée : la soprano française était très attendue… et elle a triomphé ! Déjà acclamée dans Lakmé et Hamlet sur cette même scène, Sabine Devieilhe faisait ici ses premiers pas dans le répertoire du belcanto. Et si quelques puristes pourront déplorer une certaine retenue dramatique – sa Lucie n’a rien de la possédée frénétique que l’on connaît parfois – c’est pour mieux imposer une lecture personnelle, profonde, bouleversante. Dès sa cavatine au premier acte, la voix s’impose : centrée, brillante, merveilleusement agile. Les trilles scintillent comme des étincelles, les roulades de la cabalette s’enchaînent dans un crescendo vertigineux où l’artiste ne lésine ni sur les ornementations ni sur les suraigus. Une maîtrise technique impressionnante, servie par un phrasé d’une ductilité qui semble toujours naturelle, jamais appuyée. C’est dans la célèbre scène de la folie que Devieilhe atteint des sommets. Là où d’autres auraient versé dans le pathos appuyé, elle choisit la sobriété, la fragilité, l’intériorité. Sa Lucie se dissout dans une hallucination plus psychologique que spectaculaire, filant des notes aiguës d’une pureté confondante – et terminant sur un cri venu des tripes. Le public, suspendu à son souffle, lui réserve une ovation méritée.
Le succès de la soirée ne doit pourtant rien au seul charisme de l’héroïne. Autour d’elle, une distribution homogène et investie donne à cette Lucie ses lettres de noblesse. Le baryton quebécois Étienne Dupuis, en Henri Ashton, impose d’entrée une présence d’une violence inouïe. Son baryton héroïque, ample et bronzé, sait se faire tour à tour menaçant, doucereux ou désespéré – notamment dans le duo avec Lucie au deuxième acte, où le masque tombe et la perversité affleure. Une composition d’une noirceur assumée, qui lui vaut, en fin de soirée, des applaudissements nourris. Léo Vermot-Desroches, jeune ténor que l’on suit avec attention, fait des débuts remarqués dans le rôle d’Edgard. Sa voix, d’abord un peu contrainte et nasale dans les graves, s’affranchit progressivement du médium pour trouver sa véritable dimension dans le final du troisième acte. Là, son « Tombe de mes aïeux » gagne en expressivité et en retenue, touchant juste dans la douleur.
Dans les rôles secondaires, Edwin Crossley-Mercer (Raymond) déploie une basse caverneuse et élégante, trop vite sacrifiée par les coupures de la version française. Yoann Le Lan campe un Gilbert sonore et fourbe, tandis que Sahy Ratia (Arthur), excellent comédien, peine parfois à dompter un vibrato un peu large. On retiendra surtout la mention spéciale pour l’engagement total du Chœur Accentus, dont la cohérence et l’énergie portent les scènes de foule – jusque dans la direction d’intimité confiée à Stéphanie Breton, gage des outrances exigées par la mise en scène.
De son côté, Speranza Scappucci – cheffe italienne chevronnée, mais qui n’avait jamais dirigé cette version française – mène l’Insula Orchestra avec une fougue qui ne faiblit pas. On lui sait gré de sa lecture vive, articulée, soucieuse de servir le drame. Mais las, l’orchestre joue vraiment trop fort ! La Salle Favart, écrin de dimensions intimes, ne supporte pas de tels déchaînements orchestraux. Les cuivres percent, l’équilibre avec les voix est parfois mis à mal – au point qu’un spectateur, abusé par la puissance sonore lors de la Première, a cru à une amplification électronique et crié « Fermez les micros ! », obligeant le directeur Louis Langrée à monter au plateau pour rétablir la vérité. Cette fougue a pour corollaire quelques tempi un peu rapides, qui ont pu déstabiliser les chanteurs, Étienne Dupuis en tête, et donner l’impression d’une course au précipice. Dommage, car lorsque Scappucci se fait plus tempérante – notamment pour accompagner la folie de Lucie – elle trouve des couleurs d’une grande efficacité dramatique.
Et c’est là que le bât blesse. La mise en scène d’Evgeny Titov – décor unique en rotation signé Lizzie Clachan, costumes ternes d’Emma Ryott – a provoqué les réactions les plus vives. Et pas toujours dans le bon sens… Dès le lever de rideau, le ton est donné : une meute de chasseurs en cirés noirs s’acharne sur une femme nue, enchaînée, biche blanche livrée à la bestialité masculine. Le propos est clair : dénoncer le sort des femmes dans un univers toxique, dominé par la violence et la testostérone. Mais la manière – brutale, répétitive, parfois grotesque (Henri torse nu sur sa machine de musculation, les choristes transformés en espèces de fausses Marilyn peroxydées) – frôle la caricature. La scène de folie pousse le curseur jusqu’au gore : Lucie, le cœur sanguinolent de son mari Arthur à la main, évolue dans un décor de néons rouges et de miroirs, tandis que le cadavre de sa victime reste suspendu dans une mare de sang. Quelques trouvailles surnagent néanmoins : l’introduction d’Élisa (Élise Maître), double muet et vacillant de Lucie – esclave sexuelle des hommes, complice improbable – prolonge la réflexion sur l’aliénation féminine. Le moment, au troisième acte, où Lucie vient mourir contre son frère Henri, suggère une tendresse inattendue entre bourreau et victime, donnant enfin au drame une épaisseur psychologique qui lui avait manqué jusque-là.
Reste cette impression mitigée : Lucie de Lammermoor en VF restera-t-elle une curiosité réservée aux spécialistes, ou mérite-t-elle sa place au répertoire ? L’intérêt principal de cette reprise est avant tout vocal et musicologique, car force est de constater que cette Lucie a perdu, dans son adaptation, une part de sa sauvagerie romantique. Dommage, car c’est précisément cette sauvagerie qui faisait sa puissance. On sort donc de cette soirée avec le sentiment d’avoir assisté à un événement – rare, contestable par endroits, mais jamais indifférent. Et avec une certitude : Sabine Devieilhe, dans le ciel français du belcanto, brille désormais d’un éclat qu’on n’est pas près d’oublier.
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra-Comique, le 2 mai 2026. DONIZETTI : Lucie de Lammermoor. S. Devieilhe, L. Vermot-Desroches, E. Dupuis… Egeny Titov / Speranza Scappucci. Crédit photographique © Herwig Prammer







