vendredi 16 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. PARIS, Palais Garnier, le 10 avril 2026. GLASS : Satyagraha, A. Roth Costanzo, I. Lobel-Torres, D. Tines, G. Blondeel, A. Bignagni Lesca… Bobbi Jene Smith / Or Schraibe (chorégraphes), Ingo Metzmacher (direction musicale)

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
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Après sa création française à Nice en octobre dernier, Satyagraha de Philip Glass fait enfin son entrée dans le répertoire de l’Opéra national de Paris quarante-six ans après sa création à Rotterdam en septembre 1980. Une nouvelle production fascinante qui accorde à la danse une place de premier choix, et un triomphe pour le compositeur américain Philip Glass, quasi nonagénaire et présent dans la salle en cette soirée de première.

 

Volet central de la célèbre trilogie que Glass consacra aux grandes figures du XXe siècle, après Einstein on the beach (1976) – et avant Akhnaten (1984) -, Satyagraha est centré sur celle de Gandhi, sur l’émergence du concept de la non-violence durant sa période sud-africaine. Il s’agit là d’une forme opératique singulière, un operatorio chorégraphié dépourvu d’intrigue, de dialogues, de réels personnages, du moins dans la lecture proposée par les chorégraphes Bobbi Jene Smith et Or Schraiber. Les protagonistes du livret, écrit par Constance De Jong en sanskrit d’après le Bhagavad-Gita, à savoir Gandhi, Tolstoï, Tagore et Luther King, apparaissent au-dessus d’un balcon latéral et se contentent d’observer silencieusement la scène. Que peut dès lors apporter une mise en scène d’un tel ovni lyrique si le théâtre suppose succession de péripéties ici absentes ? Il y est bien question d’interroger les liens somme toute topiques entre théâtre et politique, mais à travers une volonté assumée de dé-contextualiser le propos : exit la référence à la période historique (en gros la première partie du XXe siècle), même si les costumes de Wojciech Dziedzic peuvent y faire penser, tandis que le décor unique imaginé par Christian Friedländer représente un studio de répétition d’une grande sobriété débouchant sur une large ouverture encadrée par des poutres stylisées et colorées pouvant faire penser à l’entrée d’un temple hindou. En outre, une sorte d’intrigue parallèle de nature militaire fait son apparition qui semble au fil des actes se restreindre pour quasiment disparaître au dernier acte. 

Mais le choix audacieux des deux chorégraphes est digne d’intérêt, car en plaçant la danse au centre du spectacle, ils confèrent aux danseurs un rôle éminent où se joue, à travers le jeu des corps, ondulés, fracturés, éprouvés, la lutte et la résistance au pouvoir et à ses abus. Mieux : la chorégraphie sert de contrepoids à la dimension statique de l’œuvre ; parfois, dans certaines scènes le geste lent, mécaniquement répété peut faire penser à l’esthétique bobwilsonnienne. Le théâtre se fait ici chorégraphie, illustration incarnée d’une pensée ou d’une idée abstraite (la non-violence) : on pense à la danse d’idées des métachories théorisée au début du XXe siècle par Valentine de Saint-Point, d’autant que certains gestes très stylisés font en effet penser aux mouvements expressionnistes d’une Loïs Füller auxquels la sulfureuse chorégraphe se réfère. Dans cet opéra qui s’affranchit des codes du genre, les deux chorégraphes rebattent les cartes : le chœur, comme dans la tragédie grecque, commente l’action dévolue aux danseurs. Mais il y également une passionnante réflexion sous-jacente sur la manière d’appréhender le temps. Ce qui est donné à voir c’est un opéra-synesthésie : le son devient ici visible, la mise en scène au final a ceci d’efficace qu’elle glose l’hypnose ; le système musical minimaliste détruit la perception habituelle du temps qui semble ainsi s’étirer et se figer tout à la fois. En cela, ce qui pouvait apparaître comme une impossibilité factuelle de mise en scène devient un objet sublime de fascination.

La distribution réunie n’atteint pas toujours l’excellence attendue. Le choix de remplacer un ténor par un contre-ténor peut surprendre, et on sent parfois les difficultés réelles rencontrées par l’excellent Anthony Roth Costanzo, notamment dans les graves. Sa voix toutefois éblouit et rajoute à l’atmosphère d’étrangeté véhiculée par un livret écrit en sanskrit. Un autre changement, probablement lié au précédent, concerne le rôle dévolu au Prince Arjuna, chanté non par un baryton mais par un ténor, campé par Nicky Spence qui convainc à moitié. La basse Nicolas Cavallier, habitué des lieux, possède un timbre solide et chaleureux, mais manque toutefois de tranchant. Ces quelques défauts minimes relevés, il faut avouer que le reste de la distribution est en tous points admirable : les deux sopranos Olivia Boen et Ilanah Lobel-Torres enchantent par leur voix diaphane, aux aigus magnifiquement maîtrisés, tandis que le baryton Davóne Tines brille par sa puissance vocale et une présence scénique proprement électrisante. On est aussi bouleversé par l’interprétation sans faute de Adriana Bignagni Lesca, alto racé, pleine de force et de détermination. Amin Ahangaran et Deepa Johnny complètent idéalement la distribution.

Une mention spéciale pour la douzaine de danseurs proprement extraordinaires qui portent en grande partie la réussite du spectacle. Les Chœurs de l’Opéra national de Paris, préparés par Ching-Lien Wu, fascinent à leur tour – superbe scène liminaire du 2e acte quand le rire se mue en pure pulsation rythmique, ou leur interprétation tout en sourdine avant le lever de rideau du 3e. On pourrait parfois regretter que leur côté massif et puissant dont l’intensité finit par obérer la netteté du chant. 

Placé à la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, Ingo Metzmacher est capable du meilleur (l’attention au détail qui parfois évite la facilité de la répétition mécanique), comme du pire (dans le choix de certains tempi, parfois trop lents, dans le 3e acte notamment), parfois un peu rapides, comme dans la scène finale. Mais ne boudons pas notre plaisir : cette création parisienne de Satyagraha, très éloignée de la vision lumineuse et interactive de la production niçoise, réussit finalement son pari et sa proposition décalée mais cohérente nous a pleinement convaincu.

 

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CRITIQUE, opéra. PARIS, Palais Garnier, le 10 avril 2026. GLASS : Satyagraha, A. Roth Costanzo, I. Lobel-Torres, D. Tines, G. Blondeel, A. Bignagni Lesca… Bobbi Jene Smith / Or Schraibe (chorégraphes), Ingo Metzmacher (direction musicale). Crédit photograhique (c) Yonathan Kellermann

 

 

 

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