Natacha Kudritskaya a vécu le déracinement, les effets d’une
migration obligée, sa mère d’adoption en France, d’origine espagnole (Catalogne) ayant fui elle aussi, la dictature de Franco. Dans l’exil contraint, la reconstruction est nécessaire et la musique y contribue, en relation étroite avec son pays d’accueil : la France. Voilà qui explique ce supplément d’âme qui parcourt ses lectures et son approche du clavier. Le choix de Couperin souligne un fort tempérament, conquérant, assumé, souhaitant dans un face à face inspirant, construire sa propre sonorité… Engagée, sensible au Vivant et aux oiseaux, la pianiste sensibilise sur la destruction des écosystèmes et la migration des oiseaux, contraints eux aussi par la guerre. Connectée aux vibrations de la Planète et de la Nature, l’artiste évoque le programme de son nouvel album qui sur les traces de François Couperin nous parle de migration, d’oiseaux, de dépassement salvateur…
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Photo © Lola Hakimian
CLASSIQUENEWS : Quelle relation entretenez-vous avec la France ? Quel est votre regard sur les Français et que vous ont-ils apporté ?
NATACHA KUDRITSKAYA : La France est un véritable pays d’adoption pour moi. Je suis arrivée toute petite là première fois, à 8 ans, dans une famille d’accueil à Châlon-sur-Saône. Ce sont des gens exceptionnels qui ont ouvert leur porte à une enfant inconnue, l’ont accueilli pendant 8 ans d’affilée, lors des vacances d’été. J’ai appris le français avec eux, la cuisine française et la cuisine catalane, d’où était originaire ma maman d’adoption, Solange, elle-même arrivée en France étant enfant à la suite de la politique dictatoriale de Franco, que fuyaient ses parents.
Si on y regarde de plus près les « immigrés » sont partout ! Ils m’emmenaient en vacances à Bourg-Saint-Maurice, à Barcelonette ou à Pra Loup … ; m’ont fait découvrir et aimer le théâtre avec le festival de « Châlon dans la rue », m’ont initié aux grands classiques du cinéma français et nous avons célébré la victoire de 1998 ensemble dans une exaltation généralisée. Ils m’ont permis d’imaginer un autre avenir .
Quand un étranger est accueilli de cette manière, il développe naturellement une relation forte avec son pays d’accueil. Je n’ai jamais senti que je devais choisir. Tout s’est fait naturellement. Je suis venue faire mes études à Paris à 19 ans.
Je suis fille d’un prêtre orthodoxe mais vivre dans un pays laïque me semble être du bon sens. J’ai laissé dans mes souvenirs la musique soviétique ; j’avais envie d’apprendre et comprendre la musique française.
Ma conscience politique s’est forgée dans les valeurs républicaines françaises et je vis la vie politique ukrainienne d’une manière habitée, avec beaucoup d’espoir car je sais que c’est un pays qui a son avenir en Europe. Les révolutions de Maidan étaient pour moi des vrais leçons de vie.
CLASSIQUENEWS : Pourquoi avoir choisi ce programme de musique baroque ? Pourquoi Couperin précisément ?
NATACHA KUDRITSKAYA : J’explore la musique baroque car c’est une musique qui a libéré mon audace et imagination. Le fait de la jouer au piano m’a permis de couper le cordon avec les professeurs. Les pianistes ne savaient pas l’enseigner, les clavecinistes ne voulaient pas me l’enseigner.
Je me suis retrouvée enfin seule face à l’auteur. Et ce temps était précieux. Pour un jeune musicien, l’apprentissage à travailler seul est un moment délicat. Toute votre vie, il y a quelqu’un qui « sait » comment il faut jouer ; aussi, se retrouver seul est extrêmement déroutant, au début. Le face à face avec la partition a été le révélateur de beaucoup de choses. Enfin j’écoutais avec mes propres oreilles et non pas à travers celles de mes professeurs. Je décidais en pleine conscience de comment j’avais envie que ça sonne !
CLASSIQUENEWS : Qu’apporte l’approche au piano par rapport au clavecin ?
NATACHA KUDRITSKAYA : La multiplication des possibilités. Ce qui ne rend pas forcément les choses plus simples, bien au contraire. La musique de clavecin était pensée pour cet instrument . Elle est parfaite sur cet instrument. Au piano, on est obligé de réinventer et inventer des nouvelles manières de jeu. Parfois se retenir, parfois pousser beaucoup plus loin, puisque la technique du piano le permet. Essayer de reproduire le son du clavecin sur le piano serait absurde.
Paradoxalement, je trouve que le piano perd en puissance face au clavecin. Les pièces triomphantes sonnent avec beaucoup plus de puissance et de mordant sur le clavecin alors que sur le piano l’articulation s’avère particulièrement exigeante dans une texture dense et par le fait que le son raisonne et que cela devient vite de la bouillie.
On a l’avantage au piano d’imaginer des sonorités différentes alors qu’au clavecin, on doit maîtriser l’articulation et l’extension du temps à la perfection.
CLASSIQUENEWS : Quelle serait la dramaturgie de ce nouvel album ? Quel parcours avez-vous souhaité proposer à l’auditeur ? Y a t il un plan pilotant l’ordre et la succession des pièces ainsi enregistrées ? Quel en est le sens général ?
NATACHA KUDRITSKAYA : J’ai construit l’album en évitant les danses traditionnelles de la suite, à part les rondeaux et en privilégiant les pièces binaires, les pièces de caractère, car c’est un langage plus accessible, ressemblant plus au discours moderne, telles les chansons.
Je voulais éviter de copier le clavecin mais trouver des pièces qui sonnent naturellement sur l’instrument moderne.J’ai un peu inventé ma propre succession de pièces avec un lien harmonique et une dramaturgie du discours … ainsi les pièces qui sortent du discours général sont présentées à part pour les mettre en exergue justement.
CLASSIQUENEWS : Avez-vous une ou deux pièces de prédilection ? Pour quelles raisons ?
NATACHA KUDRITSKAYA : Les Barricades Mystérieuses est en effet une œuvre vraiment étonnante je trouve. Et à part. Elle perd de sa valeur si on essaye de la reproduire avec le même tempo et la même allure qui lui vont si bien au clavecin. Toute cette polyphonie sonne plus étirée sur le piano moderne et le tempo s’élargit naturellement. Un gouffre du temps s’installe dans lequel on est bien. On aurait envie de jouer ce refrain à l’infini.
CLASSIQUENEWS : A travers le thème des oiseaux, vous évoquez les déplacements et les vols migratoires. En quoi ces thèmes vous touchent-ils ?
NATACHA KUDRITSKAYA : C’est d’actualité, mais quand on y pense, ça l’a toujours été. Ce n’est pas un phénomène et il n’est pas nouveau. Les oiseaux migrent maintenant non seulement pour des raisons de nutrition mais de plus en plus à cause de l’activité humaine qui leur est néfaste. Ce qui devient presque un pléonasme. On produit = on détruit .
Il faudrait qu’on arrête un jour de voir la terre comme un puit sans fond de potentielles « ressources ».
Je parle des industries mais aussi des géants commerciaux qui détruisent les lieux de vie, l’écosystème, les sites de reproduction d’un nombre stupéfiant d’espèces animales. Les oiseaux migrent pour des raisons climatiques, à cause des catastrophes environnementales et des guerres… tout comme l’être humain.
Tout le vivant migre, on ne peut l’empêcher. Mais on peut l’accueillir, créer des endroits d’hospitalité, pour les humains comme pour les oiseaux. Car le fait de ne pas les voir ne résout pas le problème. On ne fait pas assez attention ni aux hommes en détresse ni au vivant autour de nous de manière générale. Nous sommes tellement coupés de ce vivant dans nos jungles de pierres. C’est sur ces sujets que travaille Leslie Laugero, artiste plasticienne, qui a créé le théâtre d’ombres qui a été filmé par Benoit Lahoz et sera projeté lors du concert à la Salle Gaveau le 10 avril prochain.
CLASSIQUENEWS : Une anecdote, un souvenir qui reste emblématique de l’enregistrement de cet album Couperin ?
NATACHA KUDRITSKAYA : Nous avons enregistré dans l’ancienne ferme de Villefavard, qui a été réaménagée en auditorium avec une excellente acoustique. D’habitude le seul inconvénient de ce lieu d’enregistrement, … sont les oiseaux qui viennent se poser sur le toit de la grange. Ils discutent, communiquent se promènent et à l’enregistrement ça ne le fait pas .. Pour ce disque où les oiseaux allaient être le fil conducteur justement, j’espérai leur présence pour les laisser sur la bande son ! Ben, rien du tout . Il faisait un temps à ne pas mettre le bec dehors. Particulièrement froid pour le mois de septembre. Nous avons eu beau nous promener avec les micros aux alentours et prendre les poses de 1,2,3 soleil .. décidément ils n’en avaient rien à faire de mon enregistrement cette fois-ci !
Propos recueillis en mars 2026
concert & cd
LIRE aussi notre annonce présentation du CD événement : COUPERIN / Natacha Kudritskaya, piano (1 cd 10001 Notes) : https://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-couperin-natacha-kudritskaya-piano-1-cd-10001-notes/
Son premier album Rameau (2012) l’avait déjà distinguée ; s’ensuivit en 2016, le programme « Nocturnes » (chez DG Deustche Grammophon) également distingué par classiquenews : la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya a enregistré un nouvel album à paraître au printemps 2026, aussi personnel et original, associant l’écriture de François Couperin (1668-1733) et en filigrane, les chants d’oiseaux.
CD événement annonce. COUPERIN / Natacha Kudritskaya, piano (1 cd 10001 Notes)
Natacha Kudrtiskaya en concert
Vendredi 10 avril 2026
PARIS, Salle Gaveau – Récital COUPERIN
Le concert annoncé est aussi un Théâtre d’ombres avec la marionnettiste Leslie Laugero dont la féerie visuelle, projetée sur scène, propose un écho poétique aux pièces jouées au piano.
Réservez vos places directement sur le site de la Salle Gaveau : https://sallegaveau.com/event-pro/natacha-kudritskaya-piano/
Programme Couperin repris à
LIMOGES, mardi 5 mai 2026
REIMS, mercredi 24 juin 2026 : Flâneries musicales de Reims avec l’Orchestre symphonique national d’Ukraine – Concerto de Mozart (cadences écrites par Oleg Bezborodko, compositeur et professeur à l’Académie nationale de musique d’Ukraine)
REIMS, jeudi 25 juin 2026 : Flâneries musicales de Reims – Récital Couperin
LIMOGES, dimanche 19 juillet : Festival 1001 notes – Récital Couperin
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