Pour sa 13ème édition, qui se tient du 28 mars au 12 avril, le Festival de Pâques d’Aix-en-Provence a choisi l’option du souffle court mais de l’impact maximal pour sa deuxième soirée (après un concert réunissant l’Orchestre national de Lille, Joshua Weilerstein et Renaud Capuçon la veille en ouverture). En conviant les forces vives de l’Opéra de Zurich — chœur et orchestre réunis — sous la baguette de leur directeur musical, Gianandrea Noseda, le festival provençal a frappé un grand coup. Le Requiem de Giuseppe Verdi résonnait comme un choix évident, presque vital : un monument d’ombre et de lumière, de terreur et de consolation, qui a trouvé dans l’acoustique du Grand-Théâtre de Provence un écrin à la mesure de sa démesure sacrée.
Dès les premières mesures, ce Requiem a imposé sa singularité. Loin d’une lecture compassée ou trop solennellement religieuse, l’excellent Gianandrea Noseda a livré une interprétation d’une tension dramatique exceptionnelle, fidèle à sa réputation de bâtisseur d’arcs sonores à la fois architecturaux et incandescents. Le chef italien a sculpté l’œuvre comme un opéra sacré où le chœur tient le rôle du protagoniste absolu. On a rarement entendu le Dies irae frapper avec une telle violence orchestrale, une telle précision militaire dans la terreur, avant de plonger dans des pianissimi d’une fragilité presque palpable dans les supplications du Liber scriptus ou du Lacrymosa.
Le Chœur de l’Opéra de Zurich (40 hommes et 40 femmes !), superbement préparé par Janko Kastelic, s’est révélé être un véritable mur de voix, capable du meilleur : une puissance tellurique dans les grands tableaux du Jugement dernier, mais aussi une homogénéité et une douceur confondantes dans les passages les plus méditatifs. Face à eux, l’Orchestre de l’Opéra de Zurich s’est montré à la hauteur de cette partition qui transforme la fosse en volcan. Les cordes graves, d’une noirceur magnétique, les cuivres éclatants et ce bois soliste qui a su faire pleurer l’Agnus Dei ont servi avec une ferveur communicative la vision de Noseda.
Le plateau de solistes, réuni pour l’occasion, n’a pas démérité dans ce contexte de haute exigence. Si l’on retient l’homogénéité d’un quatuor où chaque voix semblait calibrée pour s’insérer dans le tissu orchestral sans jamais le dominer artificiellement, c’est bien dans les arias solistes que l’émotion a culminé. La basse russe Alexander Vinogradov a déployé un Mors stupebit d’une autorité sombre, tandis que la mezzo-soprano polonaise Agnieszka Rehlis, véritable colonne vertébrale de l’œuvre, a offert un Lux aeterna d’une ligne de chant d’une pureté sidérante. La prestation du ténor maltais Joseph Calleja a laissé une impression plus contrastée. Attendu avec une légitime curiosité dans le célébrissime Ingemisco, il a fait entendre un timbre que l’on sait reconnaissable entre tous – cette matière solaire, presque latine, qui a fait sa légende – mais dont l’éclat a paru (ce soir) émoussé dans l’aigu. Là où l’on espérait une ascension radieuse vers le sommet de la phrase, on a perçu quelques tensions, une projection moins assurée, comme si la voix peinait à franchir pleinement la ligne de crête avec son aisance légendaire (méforme passagère ?…). Heureusement, la magnifique soprano lettone Marina Rebeka a, elle, hautement et fièrement relevé le défi du Libera me final – avec une vaillance et une intensité tragique qui a littéralement suspendu le temps, répondant en miroir à l’angoisse initiale du Requiem aeternam.
Le festival, qui se poursuit jusqu’au 12 avril avec une programmation mêlant grandes œuvres symphoniques et récitals intimes, aura du mal à égaler l’intensité tellurique de cette ouverture. Mais après une telle démonstration de force et de spiritualité mêlées, on ne peut qu’attendre la suite avec une impatience décuplée !…





