L’Opéra de Massy exauce nos attentes : peu de scènes lyriques défendent avec une telle exigence, la création et les productions contemporaines, réalisant les projets les plus actuels, miroirs des sensibilités les plus affûtées. Ce jour, – après un précédent choc lyrique mémorable (Und de Daniel d’Adamo, mars 2024), les massicois retrouvent une scène expérimentale, entre théâtre et chant, avec une fosse ciselée où percent les vagues sonores des percussions en nombre. L’instrumentarium relève de l’effectif conçu par TM+ , Laurent Cuniot, directeur musical de l’ensemble en résidence à Massy ; ce dernier a soigné la parure instrumentale, d’une égale cohésion de couleurs et de timbres, assurant ainsi la réussite des passages entre ce qui revient à Janacek et à Adès. Et la continuité entre les deux écritures (qu’un siècle sépare pourtant) se réalise sans peine, produisant une somme unitaire du début la fin, à l’onirisme passionnel et lunaire.
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Photos : © Gilles Lalande
Le spectacle réussit la cohésion malgré une forme musicale assez austère réunissant 3 solistes sur scène (et deux chanteuses additionnelles pour le choeur, membres de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Massy) et une fosse qui cultive l’épure, le scintillement chambriste, et au final, l’exposition sans fard, du chant le plus intense, le plus elliptique (Marc Desmons, direction). La forme des mélodies à l’origine du spectacle conserve son impact chambriste. Pourquoi Janick le laboureur qui observe la nature et les étoiles, et qui sait parler à ses chers boeufs gris, décide-t-il un jour de partir, de quitter sa terre natale ?
Opéra en création à Massy
Léos Janacek / Thomas Adès : Vanishings
Diptyque lyrique,
introspectif et crépusculaire
Rien ni aucun être ne peut résister à la force de l’Amour, le Véritable, l’Absolu qui s’incarne dans la vie du paysan éveillé, dans le personnage de la gitane Zefka (dont le rôle est vocalement le plus mince)… leur étreinte est un rêve lunaire, sublimé par l’instrumentarium ciselé qui les enveloppe depuis la fosse. En mélodies alternées, sans réelle action continue (le point faible du spectacle), le ténor (Janick, ardent et très sensible VLADIMIR SLEPEC), et la mezzo ANGELA SIMKIN dont chaque air inscrit les poèmes du ténor dans une constellation plus vaste qui lui donne accès au monde, à la nature. L’enjeu de la scène, et son miracle visuel est de construire peu à peu un cheminement psychique et émotionnel qui mène à la révélation finale ; l’enjeu de la musique exprime les déflagrations sourdes et profondes qui transforment les êtres sur scène, en particulier Janick.
Les deux pièces de Thomas Adès (« Növenyék », « plantes » en hongrois, composée entre 2020 et 2022 ; et Darkness Visible) s’encastrent très subtilement dans la série des 22 airs de Janacek (qui constitue le cycle du Journal d’un disparu) ; elles y développent un chant profond, souterrain, organique, enveloppant, récapitulatif (« de la fleur à la racine »), et à travers la voix prophétique de l’excellente mezzo ANGELA SIMKIN, décrypte dans un tableau final d’une rare élégance, – et tout en robe scintillante, le rébus sonore dont les spectateurs ont reçu l’envoûtement.
Son chant est alors celui final d’une prophétesse : il dévoile les clés de la délivrance (« longue est la guirlande de fleurs, elle passe de main en main… »). Les deux compositeurs semblent partager une même conscience cosmique qui sait relier les hommes à la Nature, au cycle infini du Vivant (ce que Janacek a si magistralement exprimé dans son opéra La petite renarde rusée…). A la puissance mystérieuse du texte répond la musique d’Adès, l’une des plus introspectives qui soient et qui mêlée ainsi aux mélodies de Janacek, – que traverse un sentiment naturaliste, à la fois juste et énigmatique-, s’en trouve remarquablement enrichie et vivante. Il était audacieux d’unir les deux imaginaires : ils fonctionnent de façon saisissante. L’intuition de Lukas Hemleb était donc légitime. Magistral.
Le tableau final
distribution
Conception et mise en scène : Lukas Hemleb
Direction musicale : Marc Desmons
Arrangement pour ensemble du Journal d’un disparu : Laurent Cuniot
Scénographie : Margherita Palli
Costumes : Bianca Sarah Stummer
Vidéo : Luca Scarzella
Le Journal d’un disparu, Leos Janáček
Janik (ténor) : Vladimír Šlepec
Zefka (mezzo-soprano) : Helena Milošević
Trois voix de femme : Angela Simkin, Laura Kimpe*, Olga Bystrova*
Növények, Thomas Adès
Angela Simkin, mezzo-soprano
Musique de Thomas Adès
Textes d’Attila József, Miklós Radnóti, Sándor Weöres et Ottó Orbán
Interprété avec l’autorisation de Faber Music, Londres
Ensemble TM+
*Atelier lyrique de l’Opéra de Massy
Saluts : Helena Milošević, Vladimír Šlepec, Angela Simkin, et les deux membres de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Massy : Laura Kimpe, Olga Bystrova © classiquenews 2026
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