Au lendemain d’un concert avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo à l’Auditorium Rainier III – dont nous avons salué dans ces colonnes la rigueur symphonique –, le 42e Printemps des Arts de Monte-Carlo opérait un virage à 180 degrés. Quittant l’écrin de l’Auditorium monégasque, le festival investissait vendredi soir le somptueux Salon d’honneur du Musée Océanographique pour une proposition aussi ludique qu’audacieuse : « The Grand Battle ». Sous ce titre évocateur, l’Ensemble I Gemelli, dirigé par le ténor Emiliano Gonzalez Toro, relevait le gant d’un pari musical, transformant un lieu dédié aux abysses en un véritable ring vocal.
Dès les premières minutes, le ton est donné. Il ne s’agira pas d’un simple concert, mais d’un affrontement. L’espace, magnifié par la mise en espace de Mathilde Etienne, également narratrice et maîtresse de cérémonie, se mue en arène. La co-directrice de l’ensemble baroque endosse avec une malice évidente le rôle de cheffe de ring, présentant les « combattants » avec l’aisance d’une présentatrice de catch, mais avec l’élégance naturelle que requiert le somptueux cadre du concert. C’est elle qui tisse les liens entre les joutes, désamorce la tension savante par une pointe d’humour – et rappelle que derrière la virtuosité, il y a d’abord du jeu, du plaisir… et beaucoup d’émotions !
Car la « battle » est double. D’un côté, le face-à-face vocal tant attendu opposait deux artistes aux mondes sonores que tout oppose. Le ténor Emiliano Gonzalez Toro incarne une voix solaire, charnelle, d’une projection naturelle qui embrase les airs de bravoure de Vivaldi. Face à lui, le contre-ténor américain Jake Arditti déploie un instrument d’une tout autre nature : plus éthéré, d’une agilité confondante dans les registres aigus, il insuffle une fragilité apparente qui n’est que le masque d’une technique redoutable. Leur joute, puisée dans les extraits de La Fida ninfa, Farnace, Orlando furioso ou Bajazet, n’a jamais sombré dans la démonstration gratuite. Accompagnés par l’excellent ensemble I Gemelli, ils ont transformé ces airs en véritables passes d’armes stylistiques, faisant dialoguer leurs timbres avec une intelligence rare.
L’autre ring, plus discret mais tout aussi fascinant, était celui des bois. Le programme proposait en effet un « étonnant voyage dans le temps » instrumental, selon la formule du festival. Ici, la joute prenait une dimension technologique et historique. Neven Lesage ouvrait les hostilités avec la douceur du hautbois baroque, avant que François Salès ne prenne le relais avec l’instrument moderne, offrant un écrin contrasté au Concerto per oboe RV 455 offert d’abord par le premier. Michel Petrossian offrait ici avec Spenta Mainyu (en création mondiale) une incantation pour hautbois moderne d’une spiritualité dense. Mais le clou de cette autre « battle » fut sans conteste la confrontation avec le « hautbois virtuel ». Dans une seconde création mondiale due à Vincent Carinola, Métiers d’hier et d’aujourd’hui II : le chaman, François Salès maniait son instrument augmenté, dialoguant avec son propre double électronique. Les sons transformés, bouclés ou déformés créaient une aura hypnotique, comme un appel des profondeurs répondant étrangement aux squelettes de baleines suspendus au-dessus du public. Ces deux œuvres contemporaines, loin de dépareiller, s’inscrivaient parfaitement dans la thématique « Utopies » de cette édition 2026 du festival : elles questionnaient l’instrument, sa mémoire et sa métamorphose.
Après la solennité relative de la veille, cette « escale » du Printemps des Arts a prouvé que la musique ancienne pouvait se conjuguer au présent avec un esprit festif et une inventivité scénique réjouissante. Un pari osé, brillamment remporté !
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CRITIQUE, festival. PRINTEMPS DES ARTS DE MONTE-CARLO, Salon d’honneur du Musée Océanographique , le 13 mars 2026. « The Grand Battle ». Ensemble « I Gemelli », Mathilde Etiennne (Narratrice), Jake Arditti (contre-ténor), Neven Lesage et François Salès (hautbois), Emiliano Gonzalez Toro (ténor et direction musicale). Crédit photographique © Alice Blangero






