Dans l’espace feutré de l’Auditorium Rainier III, le 42e Printemps des Arts de Monte-Carlo a vécu l’un de ses moments les plus attendus, mêlant avec une intelligence rare la redécouverte du répertoire à l’audace de la création. Ce second concert de la manifestation monégasque, placé sous la direction experte rigoureuse de Pascal Rophé à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, avait tout d’une déclaration d’intention. Bruno Mantovani, le directeur artistique du festival, en choisissant un chef aussi fin connaisseur du contemporain, a bâti un programme qui dialoguait par-delà les époques, révélant des ponts insoupçonnés entre le maître du modernisme Stravinsky, le visionnaire Debussy et le facétieux poète des sons qu’est Marc Monnet.
La soirée s’est ouverte avec les Quatre Études pour orchestre d’Igor Stravinsky. Composées en 1928-1929 à partir de pièces pour piano seul, elles constituent un véritable manifeste de l’orchestration stravinskienne. Dès les premières mesures, Pascal Rophé a imposé une lisibilité parfaite de cette écriture chambriste mais aux couleurs acides. L’orchestre, réduit mais virtuose, a brillé dans le détail : les interventions tranchantes des cuivres dans la Danse, la mélopée envoûtante de la flûte dans Madrid (une Excursion pleine de soleil castillan), ou encore le mouvement perpétuel et mécanique du N° 4 ont été servis avec une précision rythmique d’horloger. Une entrée en matière qui a posé les bases du langage du XXe siècle : une énergie nerveuse et libérée.
Puis vint le temps de la création, moment sacré du festival. Marc Monnet, figure tutélaire de la manifestation qu’il a longtemps dirigée, était présent, assis dans la salle, pour recevoir l’épreuve du feu. Son Concerto pour piano et orchestre est une commande du Printemps des Arts, avec le soutien de la SOGEDA. Dès les premiers instants, on a reconnu la patte de Monnet : un goût pour la dislocation, l’humour et la surprise qui n’exclut jamais une profonde sensualité sonore. Le soliste, le prodigieux pianiste Français Jean-Frédéric Neuburger, a été le partenaire idéal de cette partition exigeante. Son toucher, capable de la plus grande puissance comme de la fragilité la plus cristalline, a exploré tous les registres du clavier, souvent frappé, percuté, mais aussi caressé. L’œuvre, en trois mouvements encadrant une Cadenza centrale, a déroulé un discours fascinant. Le premier mouvement installait un climat de tension latente, l’orchestre de Pascal Rophé répondant aux attaques du piano par des masses sonores compactes ou au contraire par des fragments épars. Le second mouvement a suspendu le temps, dans une atmosphère presque nocturne, où les lignes de piano se mêlaient aux souffles des vents. La Cadenza, confiée au seul Neuburger, fut un moment de grâce absolue : une exploration virtuose mais jamais gratuite de l’instrument, une conversation avec soi-même pleine de murmures et d’éclats. Le troisième mouvement a réconcilié les forces en présence dans une énergie plus motrice, conclusive, mais toujours avec cette irrévérence délicieuse qui caractérise Monnet. Face à la difficulté, le public a réservé une ovation chaleureuse au compositeur, au soliste et au chef, saluant une œuvre qui, sans concession, a su captiver.
La seconde partie a opéré un retour aux sources de la modernité, mais par un biais plus intime. Les Trois Pièces pour quatuor à cordes de Stravinsky, composées en 1914, sont d’une modernité encore étonnante. Le quatuor réuni pour l’occasion – Liza Kerob, Peter Szüts, Federico Andres Hood et Thierry Amadi – a livré une lecture d’une justesse confondante. Chaque pièce, avec son indication métronomique précise, a été sculptée avec un art consommé de l’épure. Le rythme obstiné et « grotesque » de la première, l’atmosphère oppressante et suspendue de la seconde, et surtout la polyphonie si particulière de la troisième (avec son fameux glissando final) ont démontré que Stravinsky pouvait concentrer un univers de tension dans la seule écriture du quatuor. Un moment de musique de chambre d’une belle intensité.
Pour clore cette soirée en apothéose, retour au grand orchestre avec les Images de Claude Debussy. Après l’abstraction rythmique de Stravinsky et la rugosité ludique de Monnet, les Images ont déployé leur palette infinie de couleurs. Pascal Rophé, en magicien des timbres, a fait de l’OPMC un instrument de rêve. Gigues a déroulé son cortège mélancolique avec un hautbois d’une tristesse poignante. Ibéria, en trois parties, fut un feu d’artifice : la foule dans les rues (« Par les rues et par les chemins ») était palpable, les « Parfums de la nuit » ont enveloppé la salle d’un mystère sensuel, et « Le matin d’un jour de fête » » a explosé dans une lumière éclatante et joyeuse. Enfin, « Rondes de printemps » a achevé le voyage par un tourbillon de motifs populaires sublimés, comme un dernier salut à la nature et à la renaissance, en parfaite adéquation avec l’esprit du festival (qui se poursuit jusqu’au 19 avril).
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CRITIQUE, festival. PRINTEMPS DES ARTS DE MONTE-CARLO, Auditorium Rainier III, le 12 mars 2026. STRAVINSKY / MONNET / DEBUSSY. Jean-Frédéric Neuburger (piano), OPMC, Pascal Rophé (direction). Crédit photographique (c) ©Alice Blangero





