mercredi 14 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. LILLE, Opéra de Lille, le 10 février 2026. JANACEK : L’Affaire Makropoulos. A. Stundyte, D. Pivniskyi, R. Adams, J.Hnyk… Kornel Mundruczo / Dennis Russell Davies

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Le souffle de l’éternité a balayé la scène de l’Opéra de Lille dans une reprise de la production acclamée de L’Affaire Makropoulos écrite par le maître tchèque Leoš Janáček. Signée par le cinéaste et metteur en scène hongrois Kornél Mundruczó, cette réalisation initialement créée pour l’Opéra des Flandres en 2016, a été ravivée pour la scène lilloise avec une intelligence scénique et une force musicale remarquables. L’union de la direction inspirée de Dennis Russell Davies à la tête de l’Orchestre National de Lille et d’une distribution solide, menée par l’électrisante Ausrine Stundyte, a offert une soirée d’opéra d’une profonde réflexion philosophique et d’une rare intensité dramatique.

 

Le choix de confier cette œuvre à Kornél Mundruczó s’est révélé une brillante idée (d’Aviel Cahn à l’époque…). Le directeur hongrois, dont le travail oscille constamment entre réalisme brut et transcendance, trouve dans le livret de Janáček un terrain d’expérimentation idéal. En lieu et place du traditionnel décor naturaliste, Mundruczó et sa scénographe Monika Pormale proposent un espace épuré, fluide et cinématographique. L’action, bien que restant ancrée dans le Prague des années 1920, est transposée dans des décors abstraits qui suggèrent plus qu’ils ne montrent. L’étude de l’avocat Kolenatý du premier acte devient un bureau aux murs de verre et de métal, froide cathédrale administrative où s’empilent des archives comme des preuves du temps qui s’écoule. La chambre d’hôtel du dernier acte, espace de la révélation ultime, est un lieu de confinement presque aseptisé, baigné par les lumières cliniques de Felice Ross, où l’héroïne semble prisonnière de sa propre existence.

Mundruczó excelle à matérialiser l’aliénation d’Emilia Marty. Il utilise la vidéo avec parcimonie, projetant parfois des fragments d’archives, des visages flous ou des paysages évanescents, comme des échos des nombreuses vies passées du personnage. Sa direction d’acteurs insiste sur la physicalité : les protagonistes sont souvent isolés au milieu de vastes espaces, leurs gestes empreints d’une lassitude ou d’une tension palpable. Ce traitement visuel renforce magistralement le propos central de l’œuvre : une vie étirée sur trois siècles brûle les sentiments, laissant place à un détachement glacial et à une fatigue métaphysique.

Le grand événement de cette reprise fut l’arrivée, en remplacement de Véronique Gens, de la soprano lituanienne Ausrine Stundyte dans le rôle-titre d’Emilia Marty. Spécialiste des héroïnes tourmentées (Ah ses incarnations de Lady Macbeth de Mtensk et autre Renata (dans L’Ange de feu de Prokofiev) à Lyon !…), l’incandescente soprano lituanienne a apporté une profondeur psychologique vertigineuse au personnage. Vocalement, son instrument est d’une souplesse et d’une puissance intimidantes, capable de lignes lyriques d’une grande pureté comme d’éclats dramatiques qui transpercent l’orchestre. Scéniquement, elle incarne à la perfection la femme-centenaire : une beauté marmoréenne, un port altier, mais surtout un regard d’une infinie lassitude, traversé par des éclairs d’ironie ou de désespoir. Son monologue final, où elle révèle son secret et renonce à l’élixir, fut un moment d’une densité dramatique absolue, porté par une vocalité à la fois fragile et lumineuse.

 

 

Elle était entourée d’un ensemble de comprimari d’une remarquable cohésion, à commencer par Robin Adams qui a campé un Baron Jaroslav Prus rigide et méfiant, dont la prestance de baryton s’est peu à peu fissurée pour laisser voir la fascination puis la blessure paternelle. Son chant, précis et autoritaire, a parfaitement servi la complexité du personnage. Denys Pivnitskyi (Albert Gregor) a offert son ténor ardent et désespéré, traduisant avec une énergie juvénile l’obsession amoureuse et l’avidité du jeune héritier. Son engagement scénique était total. Jan Hnyk (Dr Kolenatý) a impressionné par sa basse solide et son autorité naturelle, incarnant avec justesse l’homme de loi pragmatique et légèrement cynique, déstabilisé par les révélations surnaturelles de Marty. Jean-Paul Fouchécourt (Comte Hauk-Šendorf) a apporté une touche de pathos et de folie douce avec une composition mémorable. Son timbre ténor gardant des couleurs claires, il a été touchant en vieillard sénile revivant un amour perdu. Dans le personnage clé de Krista, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur a déployé une émouvante voix de mezzo, contrastant avec la froideur de Marty. Son jeu a traduit l’admiration puis le rejet de la jeune chanteuse face au « modèle » qu’elle idolâtre. Florian Panzieri (Janek) a su rendre avec sensibilité la naïveté et la tragique passion du jeune fils de Prus, tandis que Mathilde Legrand, dans les doubles rôles de la Femme de ménage et de la Servante d’hôtel, a apporté une présence vocale et dramatique notable.

La grande force de cette production a également résidé dans la symbiose parfaite entre la scène et la fosse. Le chef américain Dennis Russell Davies a dirigé l’Orchestre National de Lille avec une maîtrise et une compréhension intime de la partition de Janáček. Il a su exalter la nervosité rythmique, les couleurs instrumentales acides et les brusques changements d’atmosphère qui caractérisent cette musique. Russell Davies a surtout fait ressortir le paradoxe musical de l’œuvre : une surface fragmentée, composée de motifs courts et répétitifs, qui traduit l’agitation du monde et la superficialité des interactions, sous laquelle couve un lyrisme intense et douloureux, libéré seulement dans les moments de vulnérabilité extrême du personnage principal. L’orchestre a répondu avec une agilité et une puissance sonore magnifiques, créant une tension dramatique continue, du prosaïsme du bureau d’avocat à l’épure tragique de la chambre d’hôtel.

Ensemble, tous ces fabuleux artistes ont donné vie à la question vertigineuse posée par Čapek et Janáček : une vie sans fin est-elle encore une vie ? La réponse, glacée et magnifique, résonne longtemps après la chute du rideau.

 

 

____________________________________
CRITIQUE, opéra. LILLE, Opéra de Lille, le 10 février 2026. JANACEK : L’Affaire Makropoulos. A. Stundyte, D. Pivniskyi, R. Adams, J.Hnyk… Kornel Mundruczo / Dennis Russell Davies. Crédit photographique © Frederic Iovino

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, concert. TOULOUSE, La Halle aux Grains, le 12 octobre 2026. VERDI : Requiem. Orfeon Donostiarra, Le Cercle de l’Harmonie, Jérémie Rohrer (direction)

Les Grands Interprètes ont fait preuve de détermination. Ce concert prévu en juin dernier n’avait pas pu avoir lieu...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img