mercredi 14 octobre 2026

CRITIQUE, opéra (en version de concert). PARIS, Philharmonie de Paris, le 25 janvier 2026. LULLY : Cadmus et Hermione. E. Pancrazi, J. Boutillier… Les Talens Lyriques, Christophe Rousset (direction)

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Voilà 25 ans que Christophe Rousset et ses Talens Lyriques ont entamé un intégrale discographique des Tragédies Lyriques de Jean-Baptiste Lully dont Cadmus et Hermione, son premier opéra, est le dernier opus. À cette occasion, ils s’associent au Centre de Musique Baroque de Versailles et son directeur Benoît Dratwicki pour un donner une version en connaissance de tous les paramètres historiques liés à l’œuvre. Le tout servi par une distribution jeune et excellente.

 

Cadmus et Hermione marque un tournant dans la carrière de Lully. Il n’a jusque là composé que des musiques de ballets ou mascarades et des comédie-ballets en duo avec Molière. L’ouverture de l’Académie Royale de Musique en 1669 a entre autres buts, celui d’y produire de l’opéra. Après quelques opéras italiens que les français n’apprécient qu’à moitié à cause de la difficulté de la langue, Perrin et Cambert font un premier essai assez concluant avec Pomone en 1671. En 1673, Lully décide lui aussi de concevoir une œuvre lyrique en révolutionnant les manières de chanter, selon la diction des acteurs de l’Hôtel de Bourgogne notamment la célèbre Champmeslé. Fini les ornements complexes des airs des cours. Le texte doit être compréhensible et aussi déclamé que chanté. Et c’est notre Cadmus et Hermione qui sera le support des premiers pas de cette révolution qui prévaudra jusqu’à Massenet.

Pourtant Cadmus et Hermione n’est pas une tragédie lyrique comme le treize autres laissées par Lully. Le livret de Jean-Philippe Quinault y mêle beaucoup d’éléments comiques encore tirés du répertoire italien tels que la Nourrice, ténor travesti, personnage particulièrement attendu dans tous les opéras vénitiens du XVIIe (notamment chez Cavalli alors le plus célèbre en France), ou le valet Arbas, veule et idiot, tout droit venu des pitreries de la Commedia dell’arte. Il n’y a pas encore de grands airs lyriques comme on les entend a partir d’Atys (1676), et l’intrigue est un peu décousue, faite de rebondissements parfois artificiels. Si la tragédie lyrique est balbutiante ici par rapport à Atys et Armide, on y trouve quand même ces grands récits dramatiques, intenses et plus vrais que nature. Lully ouvre la voie de l’opéra français pour plus des deux siècles suivants.

 

DICTION PARFAITE… Avant d’avoir à le répéter pour chacun des interprètes, nous devons préciser (la chose est assez rare pour le faire d’emblée) que tous avaient une diction parfaite, et que jamais il ne nous viendrait à l’idée de regarder les surtitres. Cela est un exploit qui rend justice à cet arrêt de la tragédie lyrique où l’on doit se sentir au théâtre. Les rôles titres étaient interprétés par Eléonore Pancrazi, voix chaude à l’agilité délicate et sentimentale au service des ornements de Christophe Rousset et Jérôme Boutillier, Cadmus téméraire, presque austère, en tous points chevaleresque. Ces deux voix s’accommodent à la perfection notamment dans le sublime duo de la fin de l’acte II, Cadmus faisant à la fois l’aveu de sa flamme et ses adieux à la belle princesse, avant d’aller affronter le dragon et les autres pièges tendus par les dieux.

Dans ces Dieux justement, il y a les deux chipies de l’Olympe qui ne cessent de se crêper le chignon. Marie Lys était Junon jalouse (mais aussi la coquine Charité qui fait tourner en bourrique le pauvre Arbas.), et Mathilde Ortscheidt est la fière Pallas qui soutient Cadmus. Cette dernière est fière, sa voix chaude et pleine lui donne une présence impressionnante mais est toujours sur le fil de tomber dans un coté gouailleur qui n’était peut être pas celui de Mademoiselle Champmeslé. Marie Lys est quant à elle une bonne actrice, sachant tirer clairement chaque situation. Ses moyens vocaux impressionnants semblent un peu contraints par la partition de Lully.

Mais le duo le plus comique de cette soirée fut sans aucun doute celui d’Arbas, chanté par le fantastique Lysandre Châlon et la Nourrice, campée par le piquant ténor Bastien Rimondi. Lysandre Châlon est sans aucun doute l’un des chanteurs les plus prometteurs de sa génération; il était l’une des plus belles voix du plateau. Également un excellent acteur, son rôle de pleutre valet recevant avec dégoût les avances de la vieille nourrice, a fait rire toute la salle. Bastien Rimondi y utilisait une voix justement nasale et fine, caractéristique des ténors de caractère de cette époque avec un juste équilibre entre théâtre et beau chant.

Cadmus est épaulé et guidé par deux Princes Tyriens, Antonin Rondepierre et Philippe Estèphe. Si ce dernier pouvait etre un peu effacé et semblait moins connaître sa partition que ses camarades, Antonin Rondepierre est marquant. Sa voix sort très clairement du lot pour délivrer le texte avec une grande élégance avec une voix solaire, rayonnante. Adrien Fournaison, imposant par sa taille, sa voix et son art interprétait entre autres Draco, le terrible géant à qui Hermione est promise. Des graves sublimes, une élocution des plus précises et surtout un énergie spectaculaire en font l’interprète idéal.

Nous retrouvons la merveilleuse Thaïs Raï-Westphal qui était déjà Vénus dans Thésée, enregistré par les Talens Lyriques en 2023 dans le même rôle. Son chant est une évidence, solaire, sans complications inutiles, d’un goût sûr et rare. En plus de cela sa voix s’est formidablement développée en quelques mois. C’est un vrai bonheur de la réentendre. Également jeune fidèle des Talens Lyriques, le ténor Abel Zamora chantait les rôles de l’Hymen, Arcas et unAafricain. La voix est limpide et sûre. William Shelton était l’Amour, Kieran White le Deuxième Africain et Jordann Moreau le dieu Mars, petits rôles tous très bien chantés.

L’orchestre des Talens Lyriques est un bijou de précision entre les mains de Christophe Rousset et son premier violon Gilone Gaubert. Toutefois il peut arriver que le son des cordes en tutti soit un peu petit, même lors de grands moments orchestraux tels que la traditionnelle Chaconne. Christophe Rousset réussit la prouesse de réaliser un vrai spectacle théâtral avec une œuvre dont le langage devient alors familier à tous. Chef d’orchestre, il se fait, par l’attention qu’il porte à ses solistes et au Chœur des Pages et des Chantres du CMBV, également le metteur en scène de ce concert qui n’avait donc plus besoin des machines et décors de Vigarani pour nous éblouir.

 

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CRITIQUE, opéra (version de concert). PARIS, Philharmonie de Paris, le 25 janvier 2026. LULLY : Cadmus et Hermione. E. Pancrazi, J. Boutillier… Les Talens Lyriques, Christophe Rousset (direction). Crédit photographique © Jean Fleurot

 

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