Hier soir 15 janvier, au Théâtre de Nîmes, l’âme de l’Andalousie a battu au rythme fiévreux de l’insomnie. Pour l’ouverture magistrale de la 36ᵉ édition du Festival Flamenco, la chorégraphe et danseuse étoile Rafaela Carrasco a présenté « Nocturna – Arquitectura del insomnio », offrant au public une expérience à la fois intime et grandiose, couronnée par une ovation debout interminable.
Le Festival de Nîmes : 35 ans de passion flamenca
Avant de plonger dans les méandres de cette nuit créative, il faut saluer l’écrin qui l’accueille. Depuis sa création en 1991 sous la forme d’une simple « Nuit du flamenco », le festival nîmois n’a cessé de grandir, devenant un pôle incontournable en Europe. Fondé par Pepe Linares, un Espagnol arrivé à Nîmes en 1968 « avec la culture flamenca dans sa valise », l’événement a vu défiler les plus grands : de Paco de Lucia à Camarón de la Isla, dont le concert aux Arènes en 1992 reste légendaire. Aujourd’hui, la ville est fièrement surnommée « la capitale européenne du flamenco », un titre décerné par le grand spécialiste José María Velázquez-Gaztelu.
L’édition 2026, du 13 au 18 janvier, incarne cet esprit de renouveau et de tradition. La programmation, pensée par la directrice du théâtre Amélie Casasole, oscille avec intelligence entre les racines profondes et les branches audacieuses de l’art flamenco. Aux côtés de Rafaela Carrasco, on retrouve des figures comme la punk et théâtrale María del Mar Suárez « La Chachi » et la prometteuse Paula Comitre. Le festival déborde aussi des scènes du théâtre pour investir les musées, les rues avec un Festival Off vibrant, et propose même des rencontres et des expositions, faisant de Nîmes, le temps d’une semaine, une véritable « Nîmes-sur-Guadalquivir ».
Rafaela Carrasco : une maîtresse de la modernité flamenca
Revenir à Nîmes est pour Rafaela Carrasco un véritable retour aux sources. Lauréate du prestigieux Premio Nacional de Danza 2023, elle est reconnue pour la singularité de ses créations et pour avoir marqué un discours chorégraphique unique. Formée auprès de la légendaire Matilde Coral et du novateur Mario Maya, cette Sévillane a dirigé le Ballet Flamenco de Andalucía de 2013 à 2016, tout en forgeant un style personnel qui fait d’elle une référence pour les jeunes générations. Sa relation avec le festival nîmois est ancienne et fructueuse. Déjà présente par le passé, elle y explore de nouveaux territoires. Amélie Casasole la décrit comme une « très grande pédagogue » symbolisant la transmission, qui a vraiment modernisé le ballet andalou. Son passage cette année est d’autant plus spécial qu’elle y présente des extraits de sa future création, « HUMO », un hommage aux cigarières de Séville qui revisite l’image de la femme dans le flamenco.
« Nocturna » : Le spectacle de l’insomnie en 12 tableaux
Hier soir, c’était « Nocturna » qui était à l’honneur. Le spectacle se présente comme uneexploration dansée, musicale et poétique des états de la nuit et de l’insomnie, un mouvement pur où la lucidité se mêle à l’hallucination. La scénographie de Gloria Montesinos a joué un rôle central. La douzaine de tableaux différents a transporté le public de l’intimité d’une chambre à l’immensité d’un paysage nocturne, créant une architecture changeante et onirique parfaite pour le propos. Au centre de cette nuit, le corps magistral de Rafaela Carrasco. Sa danse était tour à tour fébrile, contemplative, tourmentée et libératrice. Chaque zapateado résonnait comme un battement de cœur amplifié, chaque geste des bras dessinait l’anxiété ou la sérénité.
Elle était entourée de huit danseuses d’une précision et d’une énergie rares, formant un chœur de somnambules ou de vigies, dont les corps s’unissaient et se répondaient avec une force visuelle saisissante. Mais l’élément peut-être le plus électrisant de la soirée fut la voix. Gema Caballero, avec son chant rauque, profond et déchirant, a donné une âme sonore à cette nuit. Sa voix était un personnage à part entière, exprimant l’angoisse, la solitude, mais aussi une forme d’exaltation propre à ceux qui veillent quand le monde dort. Les « Olé! » ont commencé à fuser dans la salle dès ses premières modulations !…
Une salle en feu et une ovation historique
L’enthousiasme du public a crû au fil des tableaux, pour exploser à la fin du spectacle. Les derniers accents de la guitare et le dernier coup de talon ont déclenché une ovation debout, bruyante et joyeuse, qui n’en finissait plus. Cris, sifflets d’admiration et applaudissements nourris ont salué longuement chaque artiste, et surtout Rafaela Carrasco, lumineuse et émue. Ce triomphe était la récompense de la vitalité du flamenco contemporain, sa capacité à parler de nos états d’âme les plus universels, et l’excellence d’un festival qui, à 36 ans, continue de nous surprendre et de nous émouvoir.
Le Festival Flamenco de Nîmes se poursuit jusqu’au 18 janvier 2026 avec une programmation tout aussi riche. Si la barre a été placée très haut par cette « Nocturna » magistrale… et une chose est sûre : Nîmes vibre plus que jamais au rythme du flamenco !
___________________________________
CRITIQUE, danse. Festival de Flamenco de Nîmes, Théâtre Baernadette Lafont, le 14 janvier 2026. Rafaela CARRASCO : « Nocturna – Aquitectura del insomnio ». Crédit photo (c) Droits réservés





