Après avoir mis en scène Orlando la veille, dans le cadre du festival « Trilogie d’Automne » au Teatro Alighieri de Ravenne, le metteur en scène nonagénaire Pier Luigi Pizzi a une fois de plus fait preuve de sa maîtrise inégalée, alliant sobriété et sophistication, avec cette nouvelle production d’Alcina (du même Haendel, auquel le festival était cette année dédié…).
Son dispositif scénique, à la fois épuré et ingénieux, reposait sur de grands panneaux parallèles très élevés et recouverts de miroirs, créant un jeu de reflets et de perspectives infinies qui reflétait à merveille les thèmes de l’illusion et du double, au cœur de l’opéra. Ces murs étaient percés de portes, utilisées pour les entrées et sorties, mais aussi pour des scènes d’espionnage, ajoutant une dynamique fluide à la mise en scène. Un fond de scène servait de support à des projections vidéos changeantes – minérales, de mers calmes ou déchaînées, ou encore d’espace entièrement nu – qui définissaient l’atmosphère de chaque scène et illustraient les pouvoirs de l’enchanteresse Alcina. Les éclairages d’Oscar Frosio et les costumes d’une antiquité revisitée par la Renaissance (signés également par Pizzi), complétaient ce tableau visuel d’une grande élégance. Enfin, la figure de l’Amour (Eros), incarnée par Giacomo Decol, observait et influençait l’action, ajoutant une dimension philosophique et visuelle constante.
À la tête de son ensemble Accademia Bizantina, le chef italien Ottavio Dantone a dirigé avec une diligence et une écoute remarquables. L’orchestre a produit un son riche et varié, offrant de beaux moments concertants lors des arias, et déployant d’émouvants soli de cordes qui ont soutenu avec justesse le drame et les passions des personnages. Cette collaboration de longue haleine entre le chef et sa phalange a une nouvelle fois porté ses fruits, contribuant significativement au succès de la soirée.

La distribution, homogène et plutôt enthousiasmante, a livré une performance collective de haut niveau. Très fêtée au rideau final, la mezzo Giuseppina Bridelli a campé une Alcina certes solide, mais un brin monolithique, pas toujours habile à passer de la colère au pathétisme, de la jubilation à la prostration, sentiments que Haendel transcende dans des airs d’une variété inouïe. Comme l’Armide de Rossini, cette magicienne exerçant un pouvoir sur les hommes ne doit jamais perdre de vue le côté autoritaire de son personnage, qu’une chanteuse peut traduire de deux manières : la vigueur dans l’accent ou les prouesses dans la technique, deux qualités pas tout à fait à la portée de la mezzo italienne…
En revanche, on ne sait qu’admirer le plus chez sa jeune compatriote Martina Licari (Dorinda la veille) qui, dans le rôle de la délurée Morgana, désarme l’auditoire grâce à la perfection de ses vocalises, la qualité de son timbre, ou encore la vivacité étincelante de son jeu d’actrice. De son côté, la mezzo française Delphine Galou rayonne en Bradamante : la longueur du souffle et la précision de l’intonation imposent en permanence la vérité des sentiments, tandis que le contre-ténor suisse Elmar Hauser (Medoro la veille) renouvelle notre enthousiasme, grâce à un bel impact sonore en Ruggiero, auquel il offre également de crédibles emportements de toutes sortes. Les deux autres personnages, bien que moins « conséquents », n’en sont pas moins solidement tenus. Le très prometteur ténor croate Ziga Copi offre une prestation très volontaire dans le rôle d’Oronte, et régale nos oreilles avec son timbre ravissant, et sa technique (déjà) sans faille. Quant au baryton-basse chilien Christian Senn (Zoroastro la veille), il dessine un Melisso d’une réelle présence vocale, en conjuguant bravoure à la poétique du belcanto.
Le public ravennate a réservé un accueil des plus chaleureux à l’ensemble des artistes à l’issue de la représentation. Vivement le festival d’été maintenant, qui s’étire pendant deux longs mois chaque année, de début mai à début juillet !…
_____________________________
CRITIQUE, opéra. RAVENNE, Festival Trilogie d’Automne (Teatro Alighieri), le 13 novembre 2025. HAENDEL : Alcina. G. Bridelli, D. Galou, E. Hauser, M. Licari… Pier Luigi PIZZI (mise en scène) / Ottavio DANTONE (direction musicale). Crédit photographique © Luca Concas






