La saison 2025-2026 du Domaine d’Ô / Cité Européenne du Théâtre (en co-réalisation avec l’AGORA – Cité Internationale de la Danse) a frappé fort avec la création française tant attendue de « Delay the Sadness », la nouvelle création de la chorégraphe israélienne Sharon Eyal et de son complice Gai Behar. Et pour les amateurs de danse montpelliérains, c’est surtout le retour d’une artiste qui a tissé avec la ville un lien indéfectible, une conversation artistique qui se poursuit spectacle après spectacle.
« Delay the Sadness » n’est pas seulement un titre, c’est aussi une promesse : celle de vivre une expérience sensorielle et émotionnelle totale. Sur une partition originale composée spécialement pour la pièce par Josef Laimon, un groupe de huit danseurs de la Compagnie S-E-D (Sharon Eyal Dance) ont enflammé la scène de leurs énergies unies et individuelles. Cette pièce, d’une durée de 50 minutes, revêt une signification personnelle profonde, puisqu’elle est dédiée à la mère de Sharon Eyal, décédée récemment. Bien que nourrie par une expérience intime, l’œuvre cherche à transformer la peine vécue par l’artiste en un récit universel sur le deuil, la mémoire et la continuité de la vie, comme l’exprime la chorégraphe : « Continuation de la vie après la mort. Continuation de la tristesse et de la pureté. Continuation de la mère. »
Le langage corporel caractéristique d’Eyal y est pleinement manifesté, avec des corps cambrés à l’extrême, évoluant sur demi-pointes, dans une gestuelle à la fois retenue et saccadée. Les mains et les bras des danseurs jouent un rôle narratif essentiel, semblant tantôt se gripper, tantôt réprimer un cri. La magie d’une pièce de Sharon Eyal opère toujours par cette alchimie entre le mouvement collectif, comparé à une nuée d’étourneaux, et l’expression singulière de chaque interprète. Une fois que vous êtes pris dans son flux, il est impossible de détourner le regard. Les danseurs, habités par une gestuelle tendue à l’extrême, des transes tantôt apaisées, tantôt furieuses, projettent une émotion qui transcende les mots. C’est un hommage vibrant à la vie, une beauté qui jaillit de l’instant.
Accueillir « Delay the Sadness » au Domaine d’Ô de Montpellier a une résonance particulière. Montpellier n’est pas une simple étape de tournée pour Sharon Eyal : c’est un véritable berceau de sa création. Le fameux Festival Montpellier Danse est un partenaire de longue date de l’israélienne, ayant co-produit et accueilli plusieurs de ses œuvres majeures, et parmi elles : « Chapter 3: The Brutal Journey of the Heart », le troisième volet de sa célèbre « Love Cycle », qui avait été créé en 2021 en collaboration étroite avec le festival. Plus récemment, sa pièce « Into the Hairy » (que nous avions vue au Festival International de Danse de Cannes en 2023) y a également été présentée. Ainsi, chaque venue d’Eyal à Montpellier s’apparente à une nouvelle page d’un chapitre en cours d’écriture, offrant au public local le privilège de suivre l’évolution de son langage chorégraphique.
_______________________________
CRITIQUE, danse. MONTPELLIER, Domaine d’Ô, le 18 octobre 2025. “Delay the sadness” par Sharon EYAL et la Compagnie S-E-D. Crédit photo © Vitali Akimov





