samedi 10 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 24ème Festival International de Danse de Cannes (Palais des Festivals), le 24 novembre 2023. « Into the hairy » par Sharon EYAL et la Compagnie L-E-V

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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En ouverture du 24ème Festival International de Danse de Cannes, désormais placé sous la houlette de Didier Deschamps, l’Auditorium Louis Lumière du Palais des Festivals a vibré au rythme hypnotique d’Into the Hairy, la nouvelle création de la chorégraphe israélienne Sharon Eyal.

 

D’emblée, les spectateurs sont enveloppés par un univers à la fois obscur et lumineux, une signature que l’ancienne danseuse de la Batsheva Dance Company maîtrise à la perfection. Pour cette pièce conçue avec son complice de toujours, Gai Behar, et interprétée par les sept danseurs exceptionnels de la Compagnie L-E-V, Eyal opère un virage artistique audacieux et salutaire. Elle délaisse son collaborateur musical de longue date, Ori Lichtik, pour s’associer au compositeur britannique Koreless, figure montante de la scène électronique. Le résultat est saisissant : une bande-son d’une modernité fulgurante, où se mêlent avec une fluidité déconcertante des sonorités aquatiques, des éclats de guitares aux accents moyen-orientaux et des pulsations rythmiques haletantes.

Cette nouvelle alliance musicale insuffle à la chorégraphie une énergie inédite. On retrouve bien la grammaire si particulière de Sharon Eyal – ces petits pas sur les pointes, les genoux fléchis, les torsions de buste et les isolements d’articulations qui semblent défier les lois de la biomécanique. Mais ici, les corps, kaléidoscopiques et envoûtants, ne sont plus soumis à une unité impeccable. Ils se libèrent, se cherchent, s’entrechoquent et se recomposent, formant un magma évolutif constamment en mouvement.

 

 

La pièce nous plonge au cœur d’une animalité esthétisée, presque vénéneuse. Vêtus de somptueuses et fascinantes combinaisons en dentelle noire signées par la directrice artistique de Dior, Maria Grazia Chiuri, les danseurs semblent tout droit sortis d’un songe. Les costumes, véritables seconde peau aux reflets miroitants, subliment les moindres contractions et allongent des lignes déjà infinies. Le maquillage, avec son trait noir qui s’écoule des yeux, ajoute à ce mystère, conférant aux interprètes une beauté troublante, presque irréelle. Sous les lumières tamisées d’Alon Cohen, qui passent de l’ombre la plus profonde à des rouges sanglants, ils se métamorphosent en une colonie de créatures fantomatiques, à la fois angéliques et démoniaques.

Mais au-delà de cette plastique époustouflante, Into the Hairy est une œuvre d’une profondeur rare. Le titre, énigmatique, évoque l’hirsute, le touffu, mais aussi la complexité inextricable de notre époque. La chorégraphie de Sharon Eyal, si elle conserve une part de mystère, se fait plus politique que jamais. On devine dans ces corps enchevêtrés, qui émergent d’une brume artificielle, les fantômes d’un monde en proie au chaos, aux conflits et à l’effondrement. La pièce devient une métaphore saisissante de la condition humaine contemporaine, une plongée vertigineuse dans une époque sombre, oscillant constamment entre la force du collectif et l’isolement de l’individu.

C’est une chorégraphie de fin du monde, certes, mais d’une beauté fascinante, qui ne laisse personne indifférent. Les danseurs de L-E-V, d’une virtuosité confondante, insufflent à cette œuvre une énergie vitale et contagieuse, tout en explorant les abysses de la psyché humaine. Porté par une bande-son envoûtante et des costumes d’exception, Into the Hairy s’impose comme une réussite éclatante, un tournant décisif dans la carrière de Sharon Eyal. Le public, subjugué, a réservé une interminable ovation méritée à ce septuor haletant, une œuvre qui ne demande qu’à être redécouverte pour en percer tous les secrets.

 

 

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CRITIQUE, festival. 24ème Festival International de Danse de Cannes (Palais des Festivals), le 24 novembre 2023. « Into the hairy » par Sharon EYAL et la Compagnie L-E-V.  Crédit photographique (c) Droits réservés

 

 

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