Il y a des compositeurs qui sont des sources de redécouvertes et d’émerveillement continus. Francesco Cavalli, élève du grand Monteverdi, est un maître absolu dont l’écriture porte le dramatisme à son zénith à l’égal que son contemporain Pedro Calderón de la Barca. Cavalli était vénitien en effet, mais on retrouve dans son œuvre non seulement une synthèse mais aussi un immense pas en avant pour l’opéra. Ayant bénéficié de splendides livrets, les opéras de Cavalli portent en eux l’immensité d’un désir constant d’émerveillement et un portrait saisissant de l’âme humaine malgré les fluctuations mythologiques.
Pompeo Magno est créé le 20 février 1666 au Teatro San Salvatore de Venise. Cavalli a composé ce dernier chef d’œuvre vénitien pour son retour après les superbes réjouissances nuptiales du roi Louis XIV et de l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. Dans la partition on retrouve une certaine influence de la musique française, même si elle reste anecdotique. Pompeo Magno est une fable morale constellée de situations comiques, un apprentissage de l’art du « bon gouvernement » avec une prépondérance pour la continence malgré des scènes d’une sensualité débordante. Le livret dû à Nicolò Minato, vénitien originaire de Bergame (en effet, Bergame appartenait à l’époque à la Sérénissime…). Minato est l’auteur notamment du livret truculent de Serse, que Haendel adaptera en 1738, et rendra immortel avec son « Ombra mai fu ». Minato aime à mêler les situations « sérieuses » avec l’insolence des personnages comiques, souvent populaires ou ancillaires, du pur style vénitien. Or tout le livret n’est qu’une vaste leçon de science politique.
Retrouver Pompeo Magno en 2025 dans un monde aux confrontations géo-politiques outrancières est un rappel éloquent que le politique a besoin du sensible et de l’irrévérence pour avancer. Rêve du chef Leonardo Garcia Alarcon, c’est une version en concert que Paris retrouve en première française après la production scénique dans le somptueux écrin de l’opéra margravial de Bayreuth, en septembre, dans une mise en scène de Max Emanuel Cencic.
Sur le plateau mordoré du Théâtre des Champs-Elysées, les musiciennes et musiciens de la Cappella Mediterranea côtoient les solistes dans une mise en espace inventive et dynamique signée Max Emanuel Cencic. Si l’on ne retrouve pas les décors et les costumes pareils à du Véronèse ou du Tintoret, on comprend aisément par des accessoires et un jeu d’acteur efficace les méandres et péripéties du livret délicieusement tarabiscoté de Minato. La seule remarque que l’on peut hasarder est parfois une manie de rendre « drôles » certains moments touchants par des gestes ou des situations hors propos (par exemple l’ivresse de Sesto). Dans l’ensemble c’est assez réussi.
Côté orchestre, l’on ne peut pas nier l’amour profond et l’expertise de la Cappella Mediterranea et de leur chef Leonardo Garcia Alarcon pour cette musique. Les couleurs sont ciselées avec profondeur et force nuances. Les attaques sont précises, nettes, les phrasés divinement exécutés. Le chef argentin dirige le tout en maître avec un amour communicatif. Cependant nous ne comprenons aucunement la présence de percussions trop présentes et qui ont la fâcheuse tendance de déformer parfois la ligne et l’ambiance de certains beaux moments musicaux.
Chez les solistes, la distribution est peaufinée avec soin et est la principale réussite de ce retour triomphal du grand Pompée de Cavalli. Max Emanuel Cencic prête sa présence majestueuse et sublime à Pompeo, rôle impérial qui plus est aux contours subtilement touchants, avec son timbre riche et velouté nous avons été emportés par certains moments où la statue marmoréenne cède aux soupirs et aux regrets. Incomparable parmi toutes les solistes dans ce répertoire, Mariana Flores campe une Issicratea iconique tant vocalement que théâtralement. Mariana Flores sait non seulement chanter cette héroïne hiératique mais elle lui donne voix avec une diction plus que parfaite. En « roi caché », le Mitridate de Valerio Contaldo est idéal par la beauté de son timbre aux médiums développés et à l’aigu solaire, ce ténor mériterait d’être dans toutes les distributions partout, c’est un talent incontournable. Avec un très beau timbre brillant et diamantin, le contre-ténor Aloïs Mühlbacher nous avait déjà charmé dans son incarnation du jeune Oberto dans l’enregistrement d‘Alcina de Haendel par Marc Minkowski (Pentatone); incarnant Farnace (oui le même que dans le Mitridate de Mozart), le soliste autrichien se saisit du langage de Cavalli avec une fougue non démunie de beauté. Dans le rôle du fils de Pompée (oui le même Sesto que dans Giulio Cesare de Haendel), Logan Lopez Gonzalez est un interprète de grande qualité, avec une voix dont la tessiture épouse à la perfection l’exigence dramatique du rôle, sa musicalité est un émerveillement continu, son intelligence théâtrale nous touche et nous ravit, un talent à suivre absolument !
Dans le couple comique, Marcel Beekman est inénarrable et superbe dans une Atrea à faire pâlir toutes les divas de la Fashion Week. Outre son génie théâtral, Marcel Beekman sait humaniser son rôle, nous toucher avec intensité comme il l’a fait dans Platée de Rameau ou en Falsacappa dans Les Brigands d’Offenbach à l’Opéra national de Paris, la saison dernière. Face à lui, le toujours formidable Dominique Visse joue les barbons avec autant de délice qu’il jouait les satyrs chez Cavalli dans La Calisto ou les nourrices. Le reste de la distribution est portée par des talents confirmés tels que la soprano Lucia Martin Carton au timbre généreux, Valer Sabadus en Servilio arlequinesque, Víctor Sicard en Cesare ou Jorge Navarro Colorado en Crasso que nous découvrons avec plaisir.
A la fin de ce Pompeo Magno, nous sommes convaincus encore et toujours que « se vaincre soi-même est la plus grande victoire« , espérons que le message passe jusqu’aux égotiques qui gouvernent désormais. Ce Pompeo Magno poursuit sa course sur les rives de l’antique Danube. Sous les lambris historiés du Teatro Goldoni entend-on encore l’écho ancien de sa création, quand le Teatro Stabile de Venise s’appelait San Salvatore, et que la musique y régnait jusqu’à ce que la triste prose la remplace ?
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CRITIQUE, opéra (en version concertante). PARIS, Théâtre des Champs-Elysées, le 1er octobre 2025. CAVALLI : Pompeo Magno. M. E. Cencic, M. Flores, V. Contaldo, L. Lopez Gonzalez, V. Sicard… Cappella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (direction). Crédit photographique (c) Droits réservés.





