Formidable Aïda à la Bastille ! Mais une Aïda comme on ne l’a jamais vue ! On n’est plus dans le monde des pharaons lustrés et des armées emplumées. Quand sonnent les célèbres trompettes, point de parade dorée ou de défilés grandioses, mais une cérémonie nocturne, éclairée à la bougie, où sont projetées des vidéos de peuples en détresse, de gens massacrés, de visages hagards. Le propos de la metteuse en scène iranienne Shirin Neshat est clair : montrer la face sombre de la guerre, dénoncer ses horreurs, glorifier les perdants. La résonance de ce spectacle nous donne le frisson dans le contexte politique international actuel. Il faudrait le montrer non seulement aux spectateurs de la Bastille… mais aussi aux membres de l’ONU !…
Il est représenté dans un décor à la forme cubique qui tourne sur lui-même, s’ouvre ou se referme au gré des scènes, enserrant ou libérant les personnages. Dans cette Egypte intemporelle, ce n’est plus la pyramide qui est à l’honneur mais le cube. La géométrie est changée ! Mais le propos aussi… Shirin Neshat dénonce ces maux qu’elle connaît de chair et d’âme : fanatisme religieux, excès du pouvoir, misère de l’exil. Présenté pour la première fois au Festival de Salzbourg en 2017, son spectacle est puissant, cohérent, et colle à la musique et aux idéaux verdiens.
Il est servi par une distribution vocale de toute première qualité. De la soprano espagnole Saioa Hernández, dans le rôle-titre de Aïda, on admire la musicalité et le velours de sa voix, égal sur toute la tessiture. Piotr Beczala, vaillant, héroïque ou désespéré, fait briller le métal de sa voix, clair comme une épée. Eve-Maud Hubeaux, en Amnéris, est peut-être la triomphatrice de la soirée, qui vous vrille le coeur avec ses aigus triomphants lorsqu’elle lance ses imprécations et ses invectives, autant que son amour pour Radamès. Le baryton russe Roman Burdenko, vaillant Amonasro, impose la beauté et la densité sombre de son chant. Les belles basses profondes de Krysztof Baczyk (le roi) et Alexander Köpeczi (Ramfis) font de même. Le Choeur de l’Opéra de Paris est admirable – mais cela n’est pas une surprise.
Dans la fosse, le chef Michele Mariotti respire avec Verdi : il retient, relâche, retient encore, relâche à nouveau, impose une direction vivante, ménageant mille suspens au gré du déroulé du drame.
Résultat : on n’a peut-être pas droit à la scène du triomphe au moment du deuxième acte, quand les célèbres trompettes retentissent, mais ce triomphe, on l’a à la fin, quand la salle explose en bravos. C’est la salle qui l’offre au spectacle. Que les trompettes retentissent à nouveau – celles de la renommée !
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Bastille, le 24 septembre 2025. VERDI : Aïda. S. Hernandez, E. M. Hubeaux, P. Beczala, R. Burdenko… Shirin Neshat / Michele Mariotti. Crédit photo (c) ONP





