Dès les premières secondes de Grand Finale, le chef-d’œuvre apocalyptique et vibrant du chorégraphe israélien (basé à Londres) Hofesh Shechter, le public est saisi par une atmosphère unique. Sur scène, une immense dalle noire, telle une stèle funéraire ou un mur infranchissable, se dresse dans une pénombre enfumée (qui rappelle – voire évoque – le fameux monolithe noir dans 2001, l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick). Un petit orchestre de six musiciens entame une mélodie élégiaque, rappelant là le non moins fameux orchestre dans Titanic de James Cameron, jouant jusqu’au naufrage (un épisode réel). Puis, les dix danseurs – ici quinze dans la version élargie pour l’Opéra Ballet des Flandres – émergent des ténèbres, corps courbés, mains tendues en signe de supplique ou de reddition. Nous voilà plongés au cœur du contraste fascinant qui fait la puissance de cette œuvre : dans un monde qui semble courir à sa perte, la vie, l’amour et la danse persistent avec une vitalité désespérée. La force de Grand Finale réside dans sa capacité à ne jamais sombrer dans le pessimisme absolu. Shechter, en véritable visionnaire, construit sa réflexion sur la fragilité du monde avec une poésie et une humanité rares.
Une Ode à la Vie dans un Monde en Chute Libre : « Grand Finale » par la troupe de Opéra Ballet des Flandres
La pièce est un tourbillon d’énergies contradictoires. Des unissons frénétiques, où les danseurs semblent pris dans une transe collective, cèdent soudain la place à des silences lourds de sens, où les corps gisent au sol comme des victimes. Puis, contre toute attente, une pluie de bulles de savon descend sur le plateau, et les visages des interprètes s’illuminent d’un rire enfantin, créant un moment de pure légèreté au milieu du chaos . Cette alternance entre violence et tendresse, entre danse macabre et farandole folklorique, est le souffle même de l’œuvre.
Le langage chorégraphique de Shechter est reconnaissable entre mille, avec son centre de gravité bas et ces dos voûté, qui puise dans ses racines israéliennes et les danses folkloriques de son pays. Les danseurs ne sont pas seulement des exécutants techniques : ils sont les membres d’une même communauté, liés par une énergie commune. Ils tombent, meurent symboliquement, mais sont aussitôt relevés, portés amoureusement par les survivants. La danse devient alors un geste de solidarité, une manière de « danser même si nous sommes perdus« , affirmant que la beauté et la connexion humaine peuvent persister face à l’adversité.
Plusieurs éléments scéniques se conjuguent pour servir cette vision et plonger le spectateur dans une expérience sensorielle totale. La bande-son, composée par Shechter lui-même, est un personnage à part entière. Elle mêle des boucles électroniques puissantes et grondantes, évoquant des machines de guerre, à des mélodies live traditionnelles, rappelant tantôt la culture yiddish, tantôt des airs palestiniens. Cette fusion musicale symbolise à elle seule le désir de dépasser les clivages et la possibilité d’une harmonie entre les cultures. Quant aux grands panneaux noirs conçus par Tom Scutt, ils ne sont pas de simples décors : ils glissent, se déplacent, et compriment l’espace de façon anxiogène, évoquant les murs qui divisent les peuples. Les lumières de Tom Visser sont tout aussi essentielles, créant des atmosphères radicalement différentes – de la froideur apocalyptique à la chaleur d’une fête sauvage – et sculptent les corps des danseurs avec une incroyable efficacité.
Assister à Grand Finale interprété par l’OBV est une opportunité unique. Hofesh Shechter (récemment nommé à la tête du CCN de Montpellier et du célèbre Festival Montpellier Danse – aux côtés de 3 comparses pour cette inédite Tétrachie artistique) a travaillé lui-même avec la troupe (sans malheureusement pouvoir assister à cette Première…) pour réinventer et élargir sa pièce la plus emblématique, passant de dix à quinze danseurs. Cette expansion promet d’amplifier la puissance des mouvements de groupe et la sensation de communauté qui est au cœur de l’œuvre. Les danseurs de l’OBV, visiblement enthousiastes, auront à cœur de vivre l’expérience de l’intérieur, suivant la devise du chorégraphe : « Je veux que les danseurs vivent quelque chose, pas qu’ils montrent simplement quelque chose« . Cette injection d’énergie nouvelle et collective ne peut que renforcer le message d’espoir du spectacle. Hofesh Shechter ne se contente pas de dresser un constat sombre de l’état du monde : il nous offre une leçon d’humanité. Face à la menace, c’est dans la fraternité, l’amour et la force vitale de la danse que se trouve la plus belle des résistances.
Voir « Grand Finale » interprété par l’Opéra Ballet des Flandres est un événement à ne manquer sous aucun prétexte : une promesse de retrouver, le temps d’une soirée, foi en la vie elle-même…
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CRITIQUE, danse. ANVERS, Opera Ballet Vlaanderen, le 24 sept 2025. HOFESH SHECHTER : « Grand Finale » (par la troupe de l’OBV). Crédit photo (c) Opera Ballet Vlaanderen






