Repliés dans la Collégiale Notre-Dame pour cause de potentiel mauvais temps, les chanteurs de cette production déjà donnée à Tourcoing et à Radio-France en mars dernier, mais avec une équipe en partie renouvelée, ont livré à Beaune une interprétation superlative de cette version inédite Dardanus, la troisième tragédie lyrique de Jean-Philippe Rameau.
Tous, sans exception, ont impressionné par leur engagement dramatique, la qualité de leur diction et de leur présence scénique, malgré l’indigence d’un livret où il ne se passe pas grand-chose et qui cumule les poncifs de la tragédie lyrique, sans les qualités poétiques d’un Quinault, ni même d’un Pellegrin. Exit en partie le merveilleux de la version originale de 1739, le livret remanié se concentre davantage sur l’aspect tragique de l’intrigue, qui inspire à Rameau l’une des plus belles pages pour haute-contre du XVIIIe siècle, « Lieux funestes » – que Minkowski avait retenue dans son excellente, bien qu’hétéroclite, version de l’œuvre. Il s’agit en fait d’un état intermédiaire de l’opéra, celui d’avril 1744, avant la version définitive, orpheline de son prologue (trop long d’un point de vue dramaturgique) de 1760, qui s’appuie sur celle également remaniée de mai de la même année, retenue par György Vashegyi et Raphaël Pichon, tous deux en concert et au disque. L’œuvre est sans doute typiquement celle que l’on pourrait écouter les yeux fermés, tant la musique est constamment inspirée, très souvent géniale et la part impressionnante des parties instrumentales (ensorcelant tambourin du prologue, véhémentes tempêtes et grandiose chaconne) foisonnantes et somptueuses, montre à quel point Rameau pouvait être dubitatif sur la pertinence d’un genre qui n’a jamais vraiment été une caractéristique de l’idiosyncrasie française. Dardanus illustre la fameuse phrase de Saint-Évremond visant à définir ce qu’est l’opéra : « Une sottise chargée de musique, de danses, de machines, de décoration, est une sottise magnifique, mais toujours une sottise ».
Mais Emmanuel Resche-Caserta a su, dès l’ouverture, capter admirablement le potentiel dramatique de la musique ramiste, faite de mille nuances qui sont autant de variations sur l’ondulation changeante des affects. Car le drame est dans la musique, plus que dans le texte. Les gestes du jeune chef, à la fois amples et d’une précision d’entomologiste, mettent en valeur une constante pulsation rythmique dont les différents interprètes réussissent à tirer parti.
Quand un livret est mauvais et qu’il est sauvé par une musique superlative, il faut l’incarner comme s’il était bon. Voilà ce qu’ont compris tous les chanteurs qui incarnent les différents personnages, avec un saut qualitatif indéniable par rapport au concert de mars dernier. Dans le rôle-titre, Reinoud Van Mechelen prouve qu’il est sans conteste le meilleur haute-contre à la française. Bouleversant de bout en bout, sa diction impeccable est au service d’un chant pathétique qui fait mouche à tous les coups. Dans les récits, assez rares, comme dans les formes closes (outre le « Lieux funestes », son « Ingrate, il vous adore » est proprement bouleversant), la qualité de son chant atteint des sommets d’expressivité. Camille Poul (qui remplace Emmanuelle de Negri…) campe – après celui de l’Amour du prologue, le rôle tragique d’Iphise avec un panache sidérant, une aisance d’autant plus impressionnante qu’une seule journée de répétitions a précédé le concert. Son chant est d’une noblesse rare et donne l’impression de faire découvrir ce que le texte de Le Clerc de la Bruère avait de non-dit, comme la révélation d’une aposiopèse dramatique. Marie Perbost, déjà présente à Paris, incarne le double rôle de Vénus et d’une Phrygienne, au timbre charnu et d’une grande précision rythmique, tandis que l’Anténor de Thomas Dolié surpasse aisément le chant désordonné d’Edwin Fardini, par le contrôle sans faille de son émission (les graves sont magnifiques) et une déclamation qui est un modèle du genre. Enfin, bénéficiant de l’expérience du concert tourquennois et parisien, Stephan MacLeod est un Teucer et un Ismenor remarquables, même si l’on eût souhaité plus de noirceur dans le chant pour être plus en phase avec la haine que le premier inspire.
Comme toujours, le Chœur de chambre de Namur excelle aussi bien dans les passages plus festifs de célébration, propres à la tragédie lyrique, que dans ceux plus populaires, l’une des révélations de cette version inédite, marquée par une incroyable et rare opulence de l’orchestre. Pour le théâtre, on repassera, pour la musique, cette soirée bourguignonne est à marquer d’une pierre blanche.
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CRITIQUE, festival. BEAUNE, Festival International de Musique Baroque, le 19 juillet 2025. RAMEAU : Dardanus (en version concertante). R. van Mechelen, C. Poul, M. Perbost, T. Dolié… Les Ambassadeurs-La Grande Écurie, Emmanuel Resche-Caserta (direction). Crédit photo. © Gérard Philippe





