C’est le cœur gros qu’on s’est rendu, samedi, à la soirée organisée par le Festival d’Art lyrique d’Aix-en- Provence pour la célébration des cent cinquante ans de la mort de Georges Bizet. On avait en effet appris dans l’après-midi le décès d’une de ses plus admirables interprètes, Béatrice Uria-Monzon. Dans nos têtes surgissaient des souvenirs enflammés de cette Carmen éblouissante, incendiaire et souveraine.
Le chef d’orchestre Marc Minkowski prit la parole pour évoquer sa mémoire. Puis, comme toujours, la vie du spectacle reprit ses droits. On assista à une mémorable version de concert du premier chef d’œuvre de Bizet, Les Pêcheurs de perles. La musique y ondule comme le doux ressac d’une mer aux deux premiers actes puis se déchaîne en tempête au troisième. L’histoire de l’oeuvre, située à Ceylan, est celle d’une amitié entre deux hommes, Nadir et Zurga, qui vole en éclats à cause de leur amour pour la même femme, Leila. Elle-même est écartelée entre son amour pour Nadir et son vœu de prêtresse
Les amateurs d’opéra prisent de plus en plus les versions de concert, excédés qu’ils sont par les absurdes extravagances des metteurs en scène. Dernier exemple : le Don Giovanni d’Aix. En version de concert, les amateurs sont directement confrontés à la pureté de la musique et à la chair vive des voix. Cela suffit à leur bonheur. Lors de ces Pêcheurs de perles, leur bonheur fut à son comble. Le ténor samoan Pene Patti fut éblouissant. S’il a perdu de son embonpoint, sa voix reste intacte, avec sa couleur de velours, ses inflexions suaves, son timbre enjôleur, ses aigus infiniment doux, sa justesse admirable. Sa romance « Je crois entendre encore » fut acclamée. On frémissait à l’entendre murmurer au creux de notre oreille le souvenir de son amour. Florian Sempey, bien connu des Aixois, a été tout simplement somptueux. Avec sa voix puissante et ses inflexions dramatiques, il a fait vibrer les cœurs et les murs : « L’orage s’est calmé », chantait-il au troisième acte, mais le public, lui, bouillonnait d’admiration.
Et il y eut la découverte, à Aix, d’Elsa Benoît. Elle cueillit tous les regards, comme une fleur surgit dans la nuit. Elle fut une Leïla d’ombre et de lumière, le visage animé d’un feu discret, la voix limpide, rayonnante, égale sur toute sa tessiture, ferme et nuancée comme une étoffe précieuse. On retenait son souffle quand elle se perdait dans « Me voilà seule dans la nuit », on frémissait avec elle. N’oublions pas le baryton-basse Edwin Crossley-Mercer qui, issu de l’Académie lyrique d’Aix, fit forte impression, donnant à son chant une robustesse presqu’antique.
L’orchestre était celui des Musiciens du Louvre, le Chœur celui de l’Opéra Grand Avignon. Là, il se passa quelque chose de curieux : sous la baguette de Marc Minkowski tous apparurent lourds au premier acte, traînant les pieds là où la musique s’apprêtait à bondir, et soudain, après l’entracte, on les vit métamorphosés en une floraison d’éclats, alertes, brillants, dynamiques, comme s’ils avaient pris un remontant pendant la pause ! On était venu chercher des perles. Elles nous furent données. On eut droit à une pêche miraculeuse, dans les eaux profondes du beau festival d’Aix.
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CRITIQUE, festival. AIX-EN-PROVENCE, Grand-Théâtre de Provence, le 19 juillet 2025. BIZET : Les Pêcheurs de perles (version de concert). E. Benoît, P. Patti, F. Sempey… Les musiciens du Louvre, Choeur de l’Opéra Grand Avignon, Marc Minkowski (direction). Crédit photographique (c) André Peyrègne




