Wolfgang Amadeus Mozart, Les Noces de Figaro (1786)

Wolfgang Amadeus Mozart,
Le Nozze di Figaro

, 1786

La première oeuvre née de la collaboration de Mozart et de Da Ponte,
fut créée le 1er mai 1786 au Burgtheater de Vienne. La partition
succède de près de deux ans à la première de la pièce de Beaumarchais (Le Mariage de Figaro,
crĂ©Ă© le 27 avril 1784). Ce que l’on sait moins, c’est qu’après la mort
de Mozart, l’opĂ©ra fut crĂ©Ă© Ă  Paris le 20 mars 1793, salle de la Porte
Saint-Martin, dans une adaptation française de… Beaumarchais. Ainsi la boucle Ă©tait-elle bouclĂ©e et le dramaturge validait en quelque sorte l’opĂ©ra qui dĂ©coulait de sa pièce.

Musique et politique
La musique est
politique. Mozart serait-il en cela le précurseur de Beethoven et de
Verdi? Plus qu’un intuitif, qui aurait senti et recueilli mais de loin,
le souffle de la Révolution française, Mozart, peintre du coeur, est
aussi, un formidable portraitiste de la pensée politique de son temps.
Homme libre, homme auto affranchi, il dispose de son destin hors des
contraintes des conventions sociales. Il le montre lorsqu’il
dĂ©missionne de son poste auprès de l’archevèque Coloredo ; il l’Ă©crit surtout sans
rĂ©serve : “…; et valet ou comte, du moment qu’il m’insulte, c’est une canaille“,
Ă©crit-il en 1781. Peu lui importent les avantages abusifs, le rang
acquis par la naissance ; ce qui l’attache et l’Ă©meut, c’est la
noblesse d’âme, le coeur loyal et droit. Compositeur engagĂ©
certainement. Mais aussi, homme et musicien du coeur. L’un n’empĂŞche
pas l’autre.

Contrairement
Ă  ce que l’on dit, le gĂ©nie de Mozart, s’il est innĂ© et en apparence,
aussi dĂ©concertant que naturel, n’a pas empĂŞchĂ© le compositeur de
travailler, toujours, constamment, sans relâche. Aucune de ses oeuvres
ne fut conçue avec lĂ©gèretĂ© mais au contraire comme l’aboutissement
d’une rĂ©flexion et d’une analyse approfondie des effets et des procĂ©dĂ©s
utilisés. En cela, les affirmations de Wagner sont infondées : Mozart
n’a jamais sacrifiĂ© la qualitĂ© de ses livrets. Il s’est montrĂ© de plus
en plus intraitable dans l’Ă©criture des textes. Exigeant un peu plus,
chaque annĂ©e, de ses librettistes. Musicien “pur”: quelle
incomprĂ©hension ! Autant musicien que dramaturge ! C’est d’ailleurs Ă 
l’aune de cette exigence exemplaire que l’on rĂ©Ă©value aujourd’hui, avec
raison, la perfection de la Clemenza di Tito, son dernier seria, écrit au même moment que le Requiem et que la Flûte (août/septembre 1791).

La réussite des Noces,
c’est, tout en respectant l’interdit impĂ©rial qui autorisait de lire la
pièce de Beaumarchais mais non de la représenter, sa réalisation
cohĂ©rente sur la scène lyrique, qui en dĂ©pit de la censure, n’a en rien
édulcoré la portée séditieuse du texte. Et même, au final, la
comparaison des deux textes, entre la pièce et le livret de l’opĂ©ra,
entre Le Mariage et Les noces, montre la radicalité
voire l’insolence permanente des vers chantĂ©s par les interprètes de
Mozart. La dernière entrevue de Mozart et de son employeur, l’infâme
Coloredo, a été très violente. Démissionaire en mai 1781, Mozart se
voit jeté à la rue avec violence par le comte Arco, chef des cuisines
de l’Archevèque. Coloredo qui voulait avoir le dernier mot, chasse
Mozart à coup de pieds, par traîtrise, comme le dernier des serviteurs.
Comment ne pas considĂ©rer les mots de Figaro Ă  l’endroit du comte,
comme la revanche du musicien contre les nobles, scélérats et
imposteurs?

La cavatine de Figaro (Acte I, scène3 :” Se vuol ballare, signor contino”) est un menuet parodique : le menuet, danse de la noblesse, est ici Ă©tranglĂ©
par la langue musicale de Mozart, réorchestré contre les convenances.
Au final, la conjonction des mots de Beaumarchais et de la musique de
Mozart, Ă©gale les pointes de Beaumarchais, mĂŞme s’il a fallu couper
dans le texte de la pièce : la scène du procès et les déclarations
fĂ©ministes de Marcelline, surtout le monologue de Figaro Ă  l’acte V.

L’opĂ©ra des femmes
Mais,
davantage qu’un registre acide, Mozart choisit la vĂ©ritĂ© du coeur,
celle des femmes pour dĂ©noncer la barbarie de l’ordre social de
l’Ancien RĂ©gime : la Comtesse demande Ă  ses domestiques de punir son
Ă©poux. C’est par la voix des femmes que la vĂ©ritĂ© et le propos
politique de l’oeuvre se rĂ©alisent. La finesse de Mozart est lĂ . Contre
l’ordre phalocratique, contre le système machiste : Figaro lui-mĂŞme
perd pied face Ă  l’intelligence de Suzanne. Mozart a choisi
dĂ©libĂ©remment le parti de ses hĂ©roĂŻnes. Qu’imaginer d’autre
d’ailleurs, lorsque l’on sait les sentiments qu’Ă©prouvait le jeune
compositeur pour Nancy Storage, la délicieuse soprano anglaise qui créa
le rĂ´le de Susanna?
A la finesse du propos politique, correspond tout autant, le portrait des sensibilités, surtout féminines qui dans Les Noces,
est plus ouvragĂ© qu’ailleurs. La Comtesse, Suzanne, Barberine
(celle-ci, ne serait-elle pas la victime de l’incontinent Comte? D’oĂą
son air si dĂ©sespĂ©rĂ© au dĂ©but de l’Acte IV…), et Marcelline dĂ©crivent
chacune, non seulement une indivudualité propre à leur âge, à leur
expérience de la vie, mais aussi un rapport particulier au Comte qui
renvoie Ă  la peinture sociale de l’opĂ©ra. En dĂ©finitive, pour Mozart,
la satire sociale passe par la voix des femmes. Les Noces, opéra des femmes, certes oui!

Dvd
René
Jacobs vient de publier chez Bel Air Classiques, en novembre 2006, Les Noces de Figaro de Mozart, après avoir enregistré les deux autres
ouvrages que le compositeur conçut avec le librettiste Lorenzo Da
Ponte, Cosi et Don Giovanni, postérieurs. La production ainsi filmée
est celle présentée au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, en juin
2004. Lire notre critique du dvd, Les noces de Figaro de Mozart par René Jacobs.
Deutsche
Grammophon, Ă  l’occasion du Festival de Salzbourg 2006, l’annĂ©e des 250
ans de la naissance du compositeur a enregistré en dvd, la production
des Noces dirigées par Nikolaus Harnoncourt, dans la mise en scène,
froide et onirique, façon Strindberg et Bergman, de Claus Guth. Dans une
vision désenchantée et nostalgique, tout indique la solitude errante et
pathétique de chaque protagoniste où sous le contrôle et le caprice
d’un Cupidon-ChĂ©rubin, Susanna et le Comte incarnent un couple Ă 
l’attraction irrĂ©sistible. EvĂ©nement de juin 2007. Lire notre critique
des Noces de Figaro par Nikolaus Harnoncourt et Claus Guth

Illustrations
Jean-Marc Nattier, Thalie, muse de la comédie (1739)
Madame Vigée-Lebrun, deux portraits de jeunes femmes (DR)