Troika DVD, compte rendu critique. Rachmaninov : Aleko, Le Chevalier ladre, Francesca da Rimini (2 dvd Bel Air Classiques)

RACHMANINOV TROIKA : 3 opĂ©ras de jeunesseDVD, compte rendu critique. Rachmaninov Troika : Aleko, Le Chevalier ladre, Francesca da Rimini (2 dvd Bel Air Classiques). Connaissez vous le Rachma lyrique ? « Aleko » (1893), « Le Chevalier avare » et « Francesca da Rimini » (crĂ©Ă©s en 1906) sont les trois seuls opĂ©ras achevĂ©s par Sergei Rachmaninov. Ils sont rĂ©unis ici dans une production signĂ© visuellement et thĂ©Ăątralement de Kirsten Dehlholm, avec le concours du collectif d’arts visuels Hotel Pro Forma sous le titre « Rachmaninov TroĂŻka ». Bruxelles, juin 2015. La Monnaie affiche les 3 opĂ©ras achevĂ©s du jeune Rachmaninov : jeune gĂ©nie adulĂ© par Tchaikovski, d’une inspiration tragique, noire, pouchkinienne, oĂč l’orchestre davantage que les solistes et le choeur (trĂšs prĂ©sent dans les trois volets ainsi rĂ©unis en triptyque, surtout dans Francesca, pour l’Ă©vocation des enfers et des Ăąmes maudites errant dans le 2Ăšme cercle), est le vrai protagoniste de la performance. Alors en travaux le thĂ©Ăątre lyrique bruxellois se la joue “hors les murs”, ainsi pour les 3 ouvrages de Rachma, la performance du triptyque a lieu au ThĂ©Ăątre national de Bruxelles.

Pari réussi pour La Monnaie qui dévoile en juin 2015, le génie lyrique du jeune Rachamaninov

Trilogie fantastique et flamboyante

Aleko, ouvrage “scolaire” d’un gĂ©nie prometteur de 19 ans date de 1893; Le chevalier ladre, sombre fresque lĂ©tale, d’un tragique Ă©touffant et exclusivement viril, exprime avec justesse et cohĂ©rence le noir pouchkinien cynique, plutĂŽt rĂ©aliste sur la vĂ©ritĂ© de l’Ăąme humaine ; enfin Francesca da Rimini d’aprĂšs Dante, oĂč l’Ă©vocation des Enfers permet surtout au choeur (de La Monnaie) de briller plus que de coutume; et lĂ©gitimement : on lira plus loin que le jeune compositeur atteint un sommet d’expressivitĂ© chorale et symphonique d’un raffinement sensuel et flamboyant…
1467largeQue l’on apprĂ©cie ou pas, le kitsh lapon des costumes et maquillages, le statisme du jeu de scĂšne (oratorio plutĂŽt qu’opĂ©ra), la rĂ©alisation visuelle d’une distance rĂ©frigĂ©rante (la façon de filmer est Ă  notre avis le point faible de la rĂ©alisation au dvd)… force est d’admettre la qualitĂ© vocale et orchestrale, la cohĂ©rence expressive du geste du chef ici maĂźtre d’Ɠuvre, et donc la pertinence de cette trilogie qui place le jeune Rachmaninov parmi les auteurs pour l’opĂ©ra, les plus captivants. Autant que Puccini et Tchaikovski rĂ©unis. C’est dire. Le poison expressif et poĂ©tique de l’orchestre (trĂšs mis en avant, du fait que le ThĂ©Ăątre national bruxellois n’a pas de fosse), la force et la violence maudite des sujets, la sensualitĂ© et la sauvegerie de l’Ă©criture musicale qui rĂ©vĂšle ce sens des atmosphĂšres… tout chez Rachmaninov pour la scĂšne, dĂ©signe un authentique gĂ©nie : Aleko, Le Chevalier ladre, Francesca… sont trois volet d’un retable dont la thĂ©matique centrale demeure la folie… sous le masque des passions radicales et tragiques, c’est bien la faiblesse – dĂ©chirante- de l’homme qui a chaque fois nous bouleverse, d’autant que la musique de Rachmaninov, le dernier des romantiques russes, aprĂšs Tchaikvoski, est l’une des plus accessibles et envoĂ»tantes qui soient. C’est bien dommage qu’il n’ait pas persĂ©vĂ©rĂ© dans cette veine. D’autant qu’ici, pas un soliste ne RACHMANINOV-operas-elako-le-chevalier-ladre-classiquenews-dvd-rachmaninov-troika-rachmaninov-at-the-piano-1900s-1378460638-article-0dĂ©mĂ©rite vĂ©ritablement. Unir les trois ouvrages est donc trĂšs pertinent : car Ă  travers les trois sujets ainsi mis en musique, Rachmaninov traite la dĂ©raison, la faiblesse destructrice, l’impuissance criminelle qui Ă©treint 3 hĂ©ros noirs : Aleko, le jeune chevalier pauvre Albert, Lanceotto : trois Ăąmes douloureuses, celles d’hommes dĂ©possĂ©dĂ©s, mal aimĂ©s, en particulier dĂ©vorĂ©s pour le premier et le dernier, par une jalousie incontrĂŽlable qui les mĂšne directement au meurtre. “Rachmaninov Troika se passe intĂ©gralement dans les Enfers. Tout le monde est mort. Tout le monde veut raconter son histoire”, prĂ©cise la metteure en scĂšne danoise Kistern Dehlholm nĂ©e en 1945.

1451largeEn jeune Tsigane, amant de la fĂ©line Zemfira, puis Paolo enivrĂ©, amoureux de la belle et jeune Francesca, le tĂ©nor Sergey Semishkur se distingue ; et Aleko (Kostas Smoriginas) lui-mĂȘme Ă©blouit par son mĂ©tal incandescent et noir, surtout dans l’ultime scĂšne ou aprĂšs avoir tuĂ© sa compagne et son amant, le dĂ©sespĂ©rĂ© dĂ©muni solitaire est exilĂ©, banni par sa tribu…  Pour Le Chevalier ladre, Sergei Leiferkus fait un baron hallucinĂ© dĂ©shumanisĂ©, vieil avare possĂ©dĂ© par le dĂ©mon de l’or, dĂ©vorĂ© par l’esprit de possession, et trĂšs blessant vis Ă  vis de son fils, Albert, le jeune chevalier pauvre et honteux…, il est d’une vĂ©ritĂ© franche par la profondeur et la simplicitĂ© de sa tenue vocale et scĂ©nique… tandis qu’Ilya Silchukov (Le Duc), Alexander Kravets (L’Usurier juif) se dĂ©tachent eux aussi trĂšs nettement par la vĂ©ritĂ© de leur incarnation ; dans Francesca da Rimini, Dimitris Tiliakos (Lanceotto Malatesta) exprime tous les tourments et le souffle de l’esprit de Dante : Ăąme shakespearienne mĂȘme, traversĂ©e, brĂ»lĂ©e de visions jalouses, animĂ© par la volontĂ© de confondre et punir sa jeune Ă©pouse, Ă©prise de son frĂšre cadet le jeune Paolo. Dans le Prologue, confirmant l’excellente tenue des chanteurs, Dmitry Golovnin que dont on avait mesurer l’intensitĂ© du chant expressif et juste dans le rĂŽle d’Albert (Ă©crasant car permanent), incarne (assis en chemise de ville noire, derriĂšre les musiciens), un splendide Dante, dĂ©sireux de comprendre le sort du couple d’amants damnĂ©s, dans le 2Ăš Cercle des Enfers.

dehlholm opera rachmaninov troika Kirsten_Dehlholm_af_Karsten_Bundgaard-300x214CĂŽtĂ© orchestre, le fantastique tragique du triptyque se dĂ©verse sans lourdeur ni vulgaritĂ©, grĂące au panache souvent canalisĂ© du chef Mikhail Tatarnikov (la prise de son fait mĂȘme entendre son chant discret accompagnant l’orchestre). L’univers haut en couleurs de Kirsten Dehlholm, son recyclage trĂšs personnel nĂ©anmoins des effets dĂ©jĂ  vus chez Bob Wilson (jeu des acteurs ralenti, gestes suspendus, lumiĂšres froides, rĂ©fĂ©rences au thĂ©Ăątre japonais…) emporte l’adhĂ©sion. Mais cette flamboyance visuelle n’altĂšre en rien la puissance – sauvage et sensuelle, d’une forte activitĂ© psychique, d’un Rachmaninov passionnant. La rĂ©vĂ©lation est totale et la rĂ©alisation – Ă  part nos rĂ©serves sur l’absence d’idĂ©es du rĂ©alisateur audiovisuel s’agissant du transfert au dvd, trĂšs convaincante. Vocalement et musicalement, l’engagement de l’Ă©quipe est exemplaire. Le point d’orgue de cette complicitĂ© artistique collective Ă©tant atteinte dans le dernier volet, l’infernale, tragique et fantastique Francesca da Rimini. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’Ă©tĂ© 2016.

Rachmaninov Troika,
Serge Rachmaninov
Aleko, Le Chevalier Ladre, Francesca da Rimini

Aleko, opéra en un acte.
Livret de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko d’aprĂšs “Les Tziganes” d’Alexandre Pouchkine.
Créé à Moscou, Théùtre du Bolshoï, le 27 avril 1893.

Skupoj Rytsar’ (“Le Chevalier avare”)
Opéra en trois tableaux.
Livret d’aprĂšs Alexandre Pouchkine.
Créé à Moscou, Théùtre du Bolshoï, le 11 janvier 1906.

Francesca da Rimini
Opéra en deux tableaux, un prologue et un épilogue.
Livret de Modeste TchaĂŻkovski d’aprĂšs Dante.
Créé à Moscou, Théùtre du Bolshoï, le 11 janvier 1906.

Aleko : Kostas Smoriginas, baryton-basse
Le Jeune tzigane : Sergey Semishkur, ténor
Le Vieux tzigane : Alexander Vassiliev, baryton-basse
Zemfira : Anna Nechaeva, soprano
La Vieille Tzigane : Yaroslava Kozina, mezzo

Le Baron : Sergei Leiferkus, baryton
Albert, son fils : Dmitry Golovnin, ténor
Le Duc : Ilya Silchukov, baryton
L’Usurier juif : Alexander Kravets, tĂ©nor
Le Serviteur : Alexander Vassiliev, baryton-basse

Lanceotto Malatesta: Dimitris Tiliakos, baryton
Francesca, sa femme: Anna Nechaeva, soprano
Paolo, son frÚre : Sergey Semishkur, ténor
L’Ombre de Virgile : Alexander Vassiliev, baryton-basse
Dante : Dmitry Golovnin, ténor

Orchestre symphonique et choeurs de la Monnaie
Mikhail Tatarnikov, direction musicale
Mise en scĂšne : Kirsten Dehlholm
Avec le collectif d’Arts visuels Hotel Pro Forma

CLIC D'OR macaron 200DVD, compte rendu critique. Rachmaninov Troika : Aleko, Le Chevalier ladre, Francesca da Rimini. Mikhail Tatarnikov, direction musicale. Kirsten Dehlholm, mise en scĂšne. FilmĂ© en juin 2015 Ă  Bruxelles, 2 dvd Bel Air classiques. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’Ă©tĂ© 2016.

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