Toulon. Opéra, le 27 février 2011. Puccini: La Rondine (l’hirondelle). Livret de Giuseppe Adami, Production du Teatro del Giglio de Lucca

Le mieux dire du chant

L’œuvre. Une hirondelle ne fait pas le printemps de la colombe de la paix. Ainsi celle, commandée en 1913 par Vienne à Puccini, stoppée net dans son vol par la guerre de 14 et enfin volant de ses propres ailes à partir de sa création dans le neutre Monte-Carlo en 1917 : année où la Grande Guerre mondiale bat son plein, de la Révolution d’octobre, des fusillés pour l’exemple sur le front… Mais c’est l’année aussi où Hofmannsthal et Richard Strauss fondent le festival de Salzbourg dans cette Autriche belligérante, où Cocteau, Satie et Picasso créent Parade à Paris, etc… Un an avant, le mouvement Dada était né dans la neutralité helvétique…
Faut-il s’en affliger ou s’en réjouir ? Nécessité de frivolité artistique dans la frilosité des temps glaciaux de guerre ? Proust moquait ces élégantes parisiennes aux luxueux costumes inspirés des uniformes des poilus des tranchées par solidarité patriotique. Sinon la mode éphémère, l’art, qui vise à l’éternel, affirme la vie au milieu de la mort : c’est la civilisation, l’humanité au meilleur, une autre front face à l’horreur.
On n’en voudrait donc pas à cette bluette par la minceur de son sujet, une femme entretenue tentée un moment par l’amant de cœur, Traviata sans tragédie, trémolos et tralalas, si, justement, cette même minceur, la rapidité nerveuse de l’ouvrage n’empêchait que les personnages ne s’installent suffisamment dans nos esprits et nos cœurs pour nous émouvoir sur leur destinée, après tout fort douillette : passée la rupture, amant délaissé, amante, rejoindront leur confortable cocon social. Pas de déchirements sociaux à La Bohème… Par une aile, c’est un drame sans dramatisme ; par une autre, une opérette sans grand appareil joyeux. Hybride, ambiguë : un pincement au cœur vite passé. Mais, œuvre rare qu’on est heureux d’entendre dans cette programmation toujours originale de l’Opéra de Toulon de Claude-Henri Bonnet.

Réalisation et interprétation
Ironie du destin ? Cette œuvre née pendant la Première guerre mondiale fut détruite par le feu en 1936, prélude espagnol de la Seconde. Il incomba au compositeur Lorenzo Ferrero d’en reconstituer la partie orchestrale sur la partition chant/piano qui avait survécu. Déjà, Franco Alfano avait terminé le dernier acte inachevé de Turandot. La reconstitution ressuscite de vivante façon les harmonies complexes, les accords tuilés aux rapides enchaînements, les somptueuses et légères draperies orchestrales de Puccini, cette vivacité et concision qui le caractérisent. Jamais de longueur, de lourdeur et même le seul air à la coupe traditionnelle, « Il bel sogno di Doretta », si bref, si pénétrant, juste repris, s’évanouit vite et n’en demeure qu’un accord lointain comme un écho que l’on voudrait retenir justement comme un rêve tant il est beau.
Giuliano Carella, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Toulon séduit, cisèle, aiguise ces arêtes qui s’alanguissent de voluptueuses vapeurs : belle correspondance avec la vue de ces lumineux décors Art Nouveau, Liberty pour les Italiens, Guimard ou style nouilles pour les Français, avec leurs volutes, leurs courbes sensuellement féminines, mais aussi son architecture industrielle de fer pour le Bal Bullier avec son moderne éclairage électrique. C’est Rosanna Monti qui les signe ainsi que les exacts costumes d’époque, luxueux tissus Fortuny pour robes libérées du carcan du corset, style Poiret, pour les mondaines à aigrette, bérets pour les grisettes, pantalons cyclistes, casquettes pour les étudiants de l’acte II. Les lumières (Jean-Claude Asquié) sont « naturelles », pas de spot suivant les chanteurs, mais une source unique, mordorée pour le I, nuit et aube respectivement pour le II et III.
La mise en scène, ou plutôt la régie de Gino Zampieri consiste en une agréable maniement des personnages, aux mouvements quelque peu chorégraphiés, se mêlant sans peine à la plaisante chorégraphie de Giulia Menicucci. Dans la tradition italienne, les chanteurs sont souvent à l’avant-scène, sans autre recherche apparemment que le mieux dire du chant. L’ensemble est homogène dans une certaine tradition, sans grande recherche, mais d’un confort non négligeable par ces temps du n’importe quoi scénique.
Maria Luigia Bori, soprano, est Magda presque Madeleine repentie, mais elle n’est qu’une demi-mondaine à demi saisie par l’amour : le bas médium charnu, fruité, dit la volupté de la femme sensuelle ; l’aigu, rayonnant, aisé, avoue peut-être l’aspiration ou la nostalgie de la pureté. Bref, la courtisane n’a pas éteint en elle la vierge, la femme n’a pas étouffé la jeune fille. Dans l’air de Doretta, ses pianissimi sont délicats, peut-être un peu courts par le tempo ; elle sait enfler et diminuer un son et construit son personnage dans un crescendo de puissance d’acte en acte. Rosanna Savoia est une piquante et impertinente soubrette de comédie bien chantante et l’on peut associer trio et brio avec les interventions de Christine Rigaud, Liliana Faraon et Sophie Pondjiclis, trois dames dont la partie est finement tissée dans cette conversation musicale assez straussienne,plutôt délicate.
Pour quatre soprani et une mezzo, ces messieurs sont trois ténors et trois barytons. Marc Laho est, du moins vocalement, un touchant Ruggero, à la voix large et lumineuse de ténor, on l’entend affectivement bien, mais effectivement mal en jeune homme ; Francesco Marsiglia (‘Marseille !’) est le poète inspiré de la chanson de Doretta mais a un problème de projection. Rambaldo, l’amant portefeuille, c’est le baryton Vincenzo Taormina, beaucoup de conviction dans le jeu et le chant. Paul Rosner, ténor, Norbert Dol, et Rudi Fernández, barytons, sont le trio masculin pendant de celui des dames, aussi dynamique et bien intégré dans la trame orchestrale continue de cet opéra/opérette concertant, où les chœurs, bien tenus, sont au fond comme un arrière-plan de foule au petit monde mondain de l’avant-scène

Puccini : La Rondine. Production du Teatro del Giglio de Lucca. Opéra de Toulon, 25 ; 27 février et 2 mars 2011.

Direction musicale : Giuliano Carella. Orchestre, chœur et ballet de l’Opéra.
Mise en scène : Gino Zampieri. Chorégraphie : Giulia Menicucci. Décors et costumes : Rosanna Monti. Lumières : Jean-Claude Asquié.
Distribution :
Magda : Maria Luigia Borsi. Lisette : Rosanna Savoia. Yvette : Christine Rigaud. Bianca : Liliana Faraon. Suzy : Sophie Pondjiclis.
Ruggero : Marc Laho. Prunier : Francesco Marsiglia. Rambaldo : Vincenzo Taormina. Périchaud : Rudi Fernández. Gobin : Paul Rosner. Crébillon : Norbert Dol.

Illustration : ©Frédéric Stéphan

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