COMPTE-RENDU, opéra. Dijon, Auditorium, le 16 oct 2020. Zemlinsky, Traumgörge. Marta Gardolinska

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. Dijon, Auditorium, le 16 oct 2020. Zemlinsky, Traumgörge. Marta Gardolinska. Reprise une dizaine de jours aprĂšs sa crĂ©ation Ă  l’opĂ©ra de Nancy, la partition rare de Zemlinsky (portrait ci dessous) Ă©merveille de bout en bout et rĂ©habilite un compositeur injustement nĂ©gligĂ©. Un moment de pure grĂące.

Une production de rĂȘve

ZemlinskyOpĂ©ra de jeunesse d’un compositeur ĂągĂ© de 23 ans, Görge le rĂȘveur fut retirĂ© in extremis de l’affiche de l’opĂ©ra de Vienne suite Ă  la dĂ©mission de son directeur Gustav Mahler, pour ĂȘtre crĂ©Ă© posthume Ă  Nuremberg en 1980. L’histoire d’une sorte « d’idiot du village », mĂ©prisĂ© pour sa culture et sa naĂŻve volontĂ© de croire et de vouloir vivre ses rĂȘves, a inspirĂ© au compositeur une partition flamboyante, Ă  l’orchestration tour Ă  tour opulente et dĂ©licate, et une ligne de chant trĂšs souvent exigeante pour les rĂŽles principaux, qui cĂšde avec bonheur Ă  quelques formes closes du plus bel effet. La raretĂ© de l’Ɠuvre a laissĂ© un terrain relativement vierge au metteur en scĂšne Laurent Delvert, qui avait dĂ©jĂ  Ă©bloui le public dijonnais il y a deux saisons avec l’inĂ©dit Prometeo de Draghi, en proposant une lecture tout en finesse, soulignant efficacement les deux aspects onirique et cauchemardesque de l’intrigue Ă  travers des tableaux visuellement sobres (excellents dĂ©cors de Philippine Ordinaire), mais d’une grande efficacitĂ© dramaturgique : champs de blĂ©, eau courante, le fond ocre qui se transforme en ciel Ă©toilĂ©, contrastant avec le retour au rĂ©el de l’épilogue, dessinent un tableau peu chargĂ© qui laisse s’épanouir les voix et une orchestration de chambre adaptĂ©e au protocole sanitaire. La scĂšne de l’incendie lors du finale du second acte est du plus bel effet, tandis que la longue note suraiguĂ« d’un violon pĂ©tri de tendresse sur laquelle s’achĂšve l’opĂ©ra, atteint le sublime.

Il fallait une distribution sans faille pour dĂ©fendre cette partition luxuriante et redoutable pour les voix, et sur ce plan, on ne peut qu’applaudir Ă  l’homogĂ©nĂ©itĂ© superlative des chanteurs, tous admirablement impliquĂ©s dans cette Zemlinsky-renaissance. Dans le rĂŽle-titre, Daniel Brenna qui avait participĂ© Ă  Dijon il y a quelques annĂ©es Ă  un Ring mĂ©morable, relĂšve le dĂ©fi haut la main de sa voix claire de tĂ©nor aussi raffinĂ© que puissant ; Gertraud est superbement dĂ©fendue par une Helena Juntunen aux aigus impressionnants, mais non dĂ©nuĂ©s de dĂ©licatesse. MĂȘmes Ă©loges pour la lumineuse Grete de Susanna Hurrell, Ă  la diction impeccable, comme d’ailleurs tous ses partenaires, comme l’impĂ©tueuse Amandine Ammirati, d’une aisance scĂ©nique rĂ©jouissante dans le rĂŽle de la femme de l’aubergiste. Les autres rĂŽles masculins sont tout aussi convaincants, en particulier le Hans vocalement et physiquement impĂ©rial de Allen Boxer, baryton racĂ© Ă  la projection prĂ©cise, ou le Kaspar encore plus sĂ©duisant de Wieland Satter. Les autres rĂŽles secondaires, ainsi que les comĂ©diens, forment une troupe tout entiĂšre dĂ©vouĂ©e Ă  dĂ©fendre cette magnifique partition, portĂ©e Ă  une rare incandescence par la baguette inspirĂ©e de la cheffe polonaise Marta Gardolinska Ă  la tĂȘte des forces de l’OpĂ©ra de Lorraine. Ceux qui n’ont pu assister aux reprĂ©sentations nancĂ©ennes ou dijonnaises pourront se rattraper sur France Musique (diffusion du concert le 7 novembre prochain), et Ă©prouver ainsi la profession de foi que dĂ©livrent les derniers mots de l’Ɠuvre : « RĂȘvons et jouons ».

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. Dijon, Auditorium, le 16 oct 2020. Zemlinsky, Traumgörge. Daniel Brenna (Görge), Helena Juntunen (Gertraud/La princesse), Susanna Hurrell (Grete), Andrew Greenan (Le meunier), Igor Gnidii (Le pasteur/Matthes), Allen Boxer (Hans), Alexander Sprague (ZĂŒngl), Wieland Satter (Kaspar), AurĂ©lie Jarjaye (Marei), KaĂ«lig BochĂ© (L’aubergiste), Amandine Ammirati (Femme de l’aubergiste), Dana Luccock (Une voix)
Laurent Delvert (Mise en scĂšne), P Ordinaire (DĂ©cors). Orch et ChƓur de l’OpĂ©ra de Lorraine, M Gardolinska (direction).

CD, critique. KORNGOLD, ZEMLINSKY : Trio (Stefan Zweig Trio, ARS Produktion, mai 2018)

zweigtrio_cover KORNGOLD ZEMLINSKY trio cd review critique cdCD, critique. KORNGOLD, ZEMLINSKY : Trio (Stefan Zweig Trio, ARS Produktion, mai 2018). On ne saura assez souligner le redoutable dĂ©fi que reprĂ©sente le Trio du trĂšs jeune Korngold, dont la prĂ©cocitĂ© n’égale qu’un seul avant lui : Mozart. D’ailleurs le Viennois partageait avec le Salzbourgeois, le mĂȘme prĂ©nom, « Amadeus ». C’est essentiellement dans les passages trĂšs contrastĂ©s du second mouvement « Scherzo / Allegro » que les instrumentistes (jeunes) s’en tirent le mieux, exprimant ce caractĂšre de caprice dĂ©tachĂ©, cette humeur burlesque et fantasque qui ressemble tant Ă  la versatilitĂ© bavaroise et nĂ©oviennoise d’un … Richard Strauss. Le Trio Stefan Zweig a fait ses dĂ©buts Ă  Vienne en 2012, ville oĂč il s’est naturellement crĂ©Ă© (et qui justifie le choix des oeuvres ici)
 saluons le courage malgrĂ© leur faible expĂ©rience d’aborder deux oeuvres qui rĂ©clament finesse voire subtilitĂ©, maĂźtrise alogique et hypersensibilitĂ© expressive. L’élan, la passion, l’extase et sa parodie immĂ©diate, les vertiges nĂ©s d’une hypersensibilitĂ© Ă©perdue, ces allers retours permanents qui semblent faire la critique du style romantique et nĂ©obaroque (un point qui a permis au gĂ©nie straussien de briller spĂ©cifiquement) composent le terreau du style si virtuose et CLIC D'OR macaron 200Ă©clectique parfois dĂ©concertant de Korngold, Mozart du XXĂš, prĂ©coce et hyper douĂ© 
 Ă  l’opĂ©ra (Somptueuse, sensuelle et vĂ©nĂ©neuse partition de La ville morte / Die Töte Stadt) et donc en musique de chambre … comme l’atteste cet Ă©blouissant Trio Opus 1 conçue en 1909 / 1910, (dĂ©diĂ© Ă  son cher « papa »), vĂ©ritable synthĂšse  de toute l’histoire romantique viennoise.

  
 
 

KORNGOLD, MOZART ART NOUVEAU

  
 
 

Erich_Wolfgang_Korngold_1912Si l’on manque parfois ici de sĂ©duction au 3Ăš degrĂ©, de nuances infimes et tĂ©nues (certes si difficiles Ă  obtenir), le mouvement III : Larghetto, fait valoir le sens de la respiration et de la ligne, donc de la profondeur et d’une nouvelle gravitas, assez dĂ©lectable. C’est moins Strauss que Wagner et ses climats suspendus qui paraissent en filigrane, un sentiment d’extase encore mais inquiet et interrogatif. Ainsi se prĂ©cise dans sa clartĂ© raffinĂ©e et presque Ă©nigmatique (selon les interprĂštes), la passion de Korngold, singuliĂšre, Ă  la fois classique et harmoniquement consciente des avancĂ©es de la seconde Ă©cole de Vienne (Berg, Schoenberg
) ; une passion marquĂ©e par la pudeur et l’hypersensibilitĂ© qui font de son Ă©criture le legs le plus impressionnant et  le plus bouleversant aprĂšs Brahms. D’ailleurs Korngold naĂźt l’annĂ©e de la mort de Johannes, 1897. On sait la prĂ©cocitĂ© du jeune Wolfgang capable d’écrire entre autres son premier opĂ©ra Apollo et Hyacinthus Ă  seulement 11 ans ! MĂȘme prĂ©cocitĂ© pour Korngold Ă  Vienne, qui Ă©labore son Trio pour piano Ă  …13 ans, avec une sensibilitĂ© qui Ă©gale selon nous le jeune Strauss, en raffinement, dramatisme, richesse poĂ©tique, exigence agogique
 un dĂ©fi pour les instrumentistes. Les trois musiciens savent en effet comprendre la trĂšs fine structure de l’opus, faussement interrompu et sĂ©quentiel, en rĂ©alitĂ©, architecturĂ© par une constellation de micro Ă©pisodes, ayant chacun leur pulsion et couleur propre, que le geste instrumental doit unifier, rendre cohĂ©rent, envelopper. Ce qui est rĂ©alisĂ© ici avec un panache, une imagination, rĂ©els. Le gĂ©nie mordant, syncopĂ©, dĂ©lirant, lumineux, d’un Korngold frappĂ© prĂ©adolescent par la grĂące de la justesse et de la profondeur, se rĂ©vĂšle dans cette lecture trĂšs fouillĂ©e, certes encore perfectible mais plus qu’attachante.

Chez Zemlinsky, auteur contemporain de la Secession Viennoise de 1897, – contemporain aussi de l’avĂšnement du chef Gustav Mahler Ă  l’OpĂ©ra de Vienne-, l’emprise de Brahms est nettement durable, plus prĂ©sente encore que chez le jeune Korngold. Il est vrai que Zemlinsky fut trĂšs marquĂ© par sa rencontre avec Johannes lors du Concours auquel il se prĂ©senta en 1896 et pour lequel en hommage Ă  son modĂšle, il Ă©crivit un Trio pour clarinette, claire rĂ©fĂ©rence Ă  l’oeuvre de Brahms (Trio opus 114). Le Trio ici transcrit pour violon, violoncelle et piano est l’Ɠuvre d’un compositeur jeune mais mĂ»r (25 ans), beaucoup moins audacieux et imaginatif que peut l’ĂȘtre Korngold lorsqu’il Ă©crit son propre Trio de 1909.
ZemlinskyMoins sollicitĂ©s en microclimats et volubilitĂ© versatile, les instrumentistes du Stefan Zweig Trio relĂšve les dĂ©fis d’une partition qui impose surtout un climat presque pesant et Ă©touffant du fait de sa richesse harmonique. Brahmsien certes, Zemlinsky sait allĂ©ger en synthĂšse et en classicisme, la pĂąte Ă©motionnelle. Son sentiment est plus Ă©quilibrĂ© et donc peut-ĂȘtre moins ambivalent que celle de son maĂźtre.
En tĂ©moigne l’admirable mouvement central (Andante, de presque 9 mn) dont l’éloquencee est celle d’une Ăąme aussi ardente que pudique
 Ă©galant l’effusion ineffable de Brahms lui-mĂȘme. Zemlinsky s’est montrĂ© digne de l’intĂ©rĂȘt que lui manifesta le grand Johannes. Bouleversant. TrĂšs bon rĂ©cital, dĂ©fendu par de jeunes et solides instrumentistes. CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre 2018.

  
 
 

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PrĂ©sentation en allemand par l’éditeur ARS Produktion

Stefan Zweig Trio – Korngold, Zemlinsky
  
 
 

Mit den Klaviertrios von Alexander Zemlinsky (1871-1942) und Erich Wolfgang Korngold (1897-1957), in den Jahren 1896 und 1909/10 entstanden, vereint diese SACD Kompositionen, die – passend zur Wende vom 19. zum 20. Jahrhundert – RĂŒckschau und Ausblick vereinen.
Das Stefan Zweig Trio wurde 2012 von Sibila Konstantinova (Klavier), Kei Shirai (Violine) und Tristan Cornut (Violoncello) in Wien gegrĂŒndet. Seine an bedeutenden europĂ€ischen MusikuniversitĂ€ten ausgebildeten Mitglieder gingen als PreistrĂ€ger aus wichtigen internationalen Wettbewerben wie dem Internationalen Wettbewerb der ARD MĂŒnchen, der Melbourne International Chamber Music Competition und der Sendai International Music Competition hervor. 2013 erreichten die Musiker gemeinsam das Semifinale des MĂŒnchener ARD-Wettbewerbs, 2015 gewannen sie den Ersten Preis und den Publikumspreis beim Internationalen Joseph Haydn Kammermusikwettbewerb in Wien. Wichtige kĂŒnstlerische Impulse erhielt das Ensemble durch Johannes Meissl, Avedis Kouyoumdjian und Hatto Beyerle im Rahmen der European Chamber Music Academy (ECMA).
2015 gab das Stefan Zweig Trio sein Debut in der Wigmore Hall London, 2016 tratt es zum ersten Mal im GlÀsernen Saal des Musikvereins Wien auf.
Mit der Wahl des Wiener Schriftstellers Stefan Zweig zum Namenspatron ihres Ensembles bringen die drei Musiker zugleich ihre AffinitĂ€t zur hiesigen Musiktradition und ihr kĂŒnstlerisches Credo in Anlehnung an das charakter- und gefĂŒhlvolle Werk des Schriftstellers zum Ausdruck.
SITE SOURCE :
http://www.ars-produktion.de  
 
 

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Programme :

  
 
 

Erich Wolfgang Korngold (1897–1957)
Trio fĂŒr Klavier, Violine und Violoncello op. 1 D-Dur
1 I Allegro non troppo, con espressione | 10 : 44
2 II Scherzo. Allegro | 6 : 59
3 III Larghetto. Sehr langsam | 7 : 14
4 III Finale. Allegro molto energico | 7 : 40

Alexander Zemlinsky (1871–1942)
Trio fÜr Klavier, Violine und Violoncello op. 3 d-moll
7 I Allegro ma non troppo | 12 : 56
8 II Andante | 8 : 54
9 III Allegro | 5 : 29

LIRE la prĂ©sentation du cd des TRIOS de Korngold et Zemlinsky / par le Trio Stefan Zweig sur le site de l’éditeur ARS Produktion

  
 
 

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AGENDA, concerts à venir : les 3 instrumentistes du TRIO Stefan ZWEIG joueront le programme de leur premier disque (Trios de Korngold et Zemlinsky), mercredi 27 février 2019 au KONZERTHAUS BERLIN GER

  
 
 

CD, compte rendu critique. ” DĂ€mmerung “. Sonates violoncelle piano de Zemlinsky, Erno von Dohnanyi (Larissa Groeneveld, violoncelle. Franck Van de Laar, piano, 1 cd Gutman Records, 2014 / 2015). Enregistrements rĂ©alisĂ©s en septembre 2014 et fĂ©vrier 2015 au Pays-bas.

Groeneveld larissa violoncelle cello review compte rendu critique cd classiquenews zemlinsky dohnanyi cd gutman records CLIC classiquenews 2 visuel artistes cover cd CLIC de classiquenewsCD, compte rendu critique. ” DĂ€mmerung “. Sonates violoncelle piano de Zemlinsky, Erno von Dohnanyi (Larissa Groeneveld, violoncelle. Franck Van de Laar, piano, 1 cd Gutman Records, 2014 / 2015). Enregistrements rĂ©alisĂ©s en septembre 2014 et fĂ©vrier 2015 au Pays-bas. La violoncelleiste nĂ©erlandaise Larissa Groeneveld signe dans ce double cd un exceptionnel album rĂ©vĂ©lant de secrĂštes affinitĂ©s avec l’hĂ©ritage brahmsien tardif, celui de Zemlinsky et surtout avec le chambrisme scintillant et versatile de Dohnanyi. Trop rare en France, l’artiste offre donc une opportunitĂ© de la dĂ©couvrir dans ce programme exaltant et saisissant. Superbe et somptueuse sensibilitĂ© artistique que celle de la violoncelliste Larissa Groeneveld qui signe ici un album d’une maturitĂ© filigranĂ©e, sertie d’intelligence et de profondeur sans effet ni diluation : les phrasĂ©s sont finement ciselĂ©s, et le rubato d’une libertĂ© de ton particuliĂšrement prĂ©cis qui lui permet de sentir de l’intĂ©rieur, la grande versatilitĂ© expressive des Ɠuvres sĂ©lectionnĂ©es. Tant de contrĂŽle et de maĂźtrise s’impose Ă  nous dĂšs les 3 StĂŒcke pour violoncelle de 1891 de Zemlinsky : texture vif argent, crĂ©pusculaire et d’un post romantique brahmsien d’une totale finesse d’intonation qui sait – magistralement Ă©viter toute surenchĂšre et tout pathos. La subtilitĂ© et la mesure de la violoncelliste sont irrĂ©sistibles. La Sonate de Fock (1884, rĂ©visĂ©e en 1931) est plus lisse, ouvertement brahmsienne, mais le jeu toute en nuances de Larissa Groenveld sait en Ă©clairer les multiples Ă©clairs et accents Ă©motionnels. Sa sonoritĂ© dĂ©licate, Ă  fleur de peau reste constamment vive et palpitante. Un modĂšle d’articulation sobre et pourtant chantante (allegretto grazioso).

InterprĂšte vive et subtile de Zemlinsky et Dohnanyi,

Les Zemlinsky et Dohnanyi enchantés de Larissa Groeneveld

Groeneveld larissa violoncelle cello review compte rendu critique cd classiquenews zemlinsky dohnanyi cd gutman records CLIC classiquenewsClassique mais d’un romantisme d’une tendre Ă©lĂ©gance, racĂ©e et vive, la Sonate pour violoncelle en la mineur de 1894 de Zemlinsky couronne la rĂ©ussite du cd1 : ivresse suspendue de son premier mouvement notĂ© “Mit Leidenschaft” dont la soliste exprime les miroitements intĂ©rieurs avec une maturitĂ© et une clartĂ© saisissantes. Entre ĂąpretĂ© et lyrisme tendre au caractĂšre Ă©chevelĂ©, l’instrumentiste trĂšs investie restitue avec panache et prĂ©cision, la fine architecture interne du mouvement. L’Andante et sa marche intĂ©rieure sont intensĂ©ment vĂ©cus. Quand Ă  l’Allegretto final, il gagne une profondeur active d’une vitalitĂ© enthousiasmante, Ă©grĂšnant mille nuances de scintillements crĂ©pusculaires et lunaires. Le chant mordant, judicieusement incarnĂ© de la violoncelliste, d’une beautĂ© intĂ©rieure superlative, trouve en Franck Van de Laar un complice en parfaite affinitĂ©.
L’Ă©criture de Zemlinsky s’en trouve comme revivifiĂ©e : d’une vĂ©ritĂ© nouvelle, d’une force prĂ©servĂ©e, intacte et franche, loin des lectures miĂšvres et sirupeuses habituelles.
Le cd2 est tout aussi Ă©poustouflant dans sa rĂ©alisation et sa justesse poĂ©tique. DĂ©diĂ© Ă  cet autre mĂ©connu, mĂ©sestimĂ© – comme Zemlinsky, soit Erno von Dohnanyi (1877-1960), Ă©lĂšve de d’Albert ; pianiste virtuose et adulĂ© mondialement, Dohnanyi est cette Ă©toile musicale entre Liszt et Bartok dont il fut le condisciple : un Hongrois mĂ©sestimĂ© et pourtant scintillant d’une sensibilitĂ© ardente et grave. C’est peu dire que les deux instrumentistes totalement en phase, savent exprimer le volcan intĂ©rieur qui soustend la passion versatile du premier mouvement de l’Ă©blouissante Sonate tripartite opus 8 de 1899, entre morsure amĂšre et tendresse vive, d’une eau jaillissante et pure, libĂ©rĂ©e avec une grĂące d’intonation exceptionnelle. Inscrit dans la pĂ©riode la mieux inspirĂ©e du maĂźtre de Solti – c’est Ă  dire avant la premiĂšre guerre mondiale, l’Opus 8 atteint ici des sommets d’expressivitĂ© fine et d’une suractivitĂ© syncopĂ©e que le jeu tout en flexibilitĂ© de la violoncelliste rĂ©tablit dans sa profonde cohĂ©sion organique (Ă©blouissant Scherzo / Vivace assai). L’ampleur mĂ©ditative et pleine de dĂ©tachement en renoncement du dernier et troisiĂšme Ă©pisode – adagio no troppo, touche par sa candeur Ă©merveillĂ©e et tĂ©nue, lĂ  aussi d’une sobriĂ©tĂ© expressive, digne des plus grands. Les deux instrumentistes ne font pas que dĂ©voiler l’extrĂȘme maĂźtrise d’Erno von Dohnanyi, ils en expriment aussi, aux cĂŽtĂ©s de la gĂ©ographie harmonique d’une originalitĂ© suprĂȘme, tous les Ă©lans, dĂ©sirs, aspirations les plus intimes avec une justesse de ton d’une saisissante vĂ©ritĂ©. Superbe rĂ©cital chambriste.

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. DÀmmerung. Sonates violoncelle piano de Zemlinsky, Erno von Dohnanyi (Larissa Groeneveld, violoncelle. Franck Van de Laar, piano, 1 cd Gutman Records, 2014 / 2015). Enregistrements réalisés en septembre 2014 et février 2015 au Pays-bas. VISITER le site de la violoncelliste Larissa Groeneveld

 

 

 

 

 

tracklisting :

CD 1

Alexander von Zemlinsky (1871-1942)

Drei StĂŒcke for cello and piano (1891)

1 Humoreske 3:14

2 Lied 2:57

3 Tarantell 1:43

Gerard von Brucken Fock (1859-1935)

Sonata for piano and cello in E minor (1884,

revision 1931)

4 Allegro non troppo 8:07

5 Allegretto grazioso 4:18

6 Adagio 1:57

7 Allegro non troppo, ma con spirito 6:30

Alexander von Zemlinsky (1871-1942)

Sonata for cello and piano in A minor (1894)

8 Mit Leidenschaft 10:53

9 Andante 8:28

10 Allegretto 8:12

CD 2

ErnƑ von Dohnányi (1877-1960)

Sonata for cello and piano in B-flat major, op.8 (1899)

Sonate pour violoncelle et piano en la majeur opus 8

11 Allegro ma non troppo 8:32

12 Scherzo. Vivace assai 5:09

13 Adagio non troppo -Tema con variazioni. Allegro Moderato 13:17

LIRE ici le texte intégral (anglais) de la notice livret qui accompagne les 2 cd et présentent compositeurs et oeuvres jouées.

 

CD. Berg / Schoenberg : Resonanz, Jean Guihen Queyras (Harmonia Mundi)

berg schoenberg queyras resonanz cd harmonia mundi cd clic classiquenewsCD. Berg / Schoenberg : Resonanz, Jean Guihen Queyras (Harmonia Mundi). Deux partitions jalons de la musique viennoise : deux expĂ©riences amoureuses radicales… Le talentueux violoncelliste Jean-Guilhen Queyras et son ensemble chambriste ” Resonanz” mettent en parallĂšle deux partitions marquĂ©es par une forte expĂ©rience amoureuse, de part et d’autre du choc de la PremiĂšre guerre, Ă©crites par deux auteurs de la SĂ©cession Viennoise  ; la premiĂšre post romantique qui semble faire la synthĂšse de Strauss, Wagner, Liszt, commente musicalement la traversĂ©e nocturne d’un couple Ă©prouvĂ©e par une annonce imprĂ©vue : le texte s’appuie sur le poĂšme de Richard Dehmel (1896) ; Schoenberg y dĂ©veloppe un Ă©pisode crĂ©pusculaire, d’un lyrisme irrĂ©sistible qu’il dĂ©die secrĂštement Ă  sa future Ă©pouse, Mathilde von Zemlinsy. “La Nuit transfigurĂ©e” composĂ©e Ă  l’extrĂ©mitĂ© du siĂšcle (1899) exprime comme nul autre auparavant si ce n’est Wagner, auteur de la langueur extatique de Tristan, l’itinĂ©raire d’un amour absolu : ici, l’amant apprenant que l’enfant que son amie porte, n’est pas de lui, lui pardonne naturellement, transformant le climat d’inquiĂ©tude et de doute en nuit de rĂ©vĂ©lation et de consolidation des sentiments… De l’ombre Ă  la lumiĂšre, un serment amoureux qui prend valeur de fiançailles pour Mathilde et Arnold.

CLIC D'OR macaron 200Il en va tout autrement et mĂȘme a contrario dans La Suite Lyrique de Berg. MĂȘme si elle Ă©voque aussi la relation tĂ©nue entre deux ĂȘtres, la partition de Berg, composĂ©e aprĂšs la guerre (1925-1926) est d’un tout autre climat, trĂšs en phase avec les temps chaotiques de sa genĂšse : elle tĂ©moigne d’une expĂ©rience vĂ©cue diffĂ©remment : Berg aime secrĂštement la jeune Hanna Fuchs mais son dĂ©sir absolu, radical, entier et terriblement passionnĂ© (qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© rĂ©cemment Ă  la lueur de lettres passionnĂ©es) … n’est pas partagĂ©. C’est un basculement progressif dans l’implosion sourde, la destruction dĂ©sespĂ©rĂ©e des forces vitales jusqu’Ă  l’anĂ©antissement ; de fait la partition s’achĂšve en un murmure qui pourrait ĂȘtre le dernier soupir, l’ultime souffle d’une Ăąme vaincue, extĂ©nuĂ©e, accablĂ©e, abandonnĂ©e, dĂ©sespĂ©remment seule. Comme La nuit transfigurĂ©e, la Suite Lyrique cite Wagner (en particulier Tristan), source de ce poison amoureux, du venin des passions dĂ©cisives dont personne ne se remet vraiment. Mais ici, en une course irrĂ©pressible, on passe de l’espĂ©rance aux tĂ©nĂšbres, celles d’une irrĂ©alisation amĂšre.

2 partitions majeures, 2 expériences amoureuses contraires

Le Berg, aux cĂŽtĂ©s de La Nuit transfigurĂ©e, emportĂ©e avec prĂ©cision et souffle, est le plus emblĂ©matique du travail fourni. L’intĂ©rĂȘt de la prĂ©sente lecture offre aprĂšs l’avoir crĂ©Ă©e en France en 2010, la version pour orchestre Ă  cordes par Theo Verbey, d’aprĂšs la version finale validĂ©e par Alban Berg (1929). Aux mouvements II,III,IV orchestrĂ©s par Berg, Verbey ajoute les 3 autres restant (I, V, VI), totalisant 6 Ă©pisodes sĂ©quences (comme les 6 sections de la Symphonie lyrique de Zemlinsky, dĂ©dicataire de l’Ɠuvre). Les Resonanz habitent les vertiges obsessionnels, les dĂ©flagrations silencieuses, transfigurĂ©es par la langue dodĂ©caphonique en autant de cris et priĂšres tues, Ă©noncĂ©es Ă  l’adresse de l’aimĂ©e dĂ©finitivement inaccessible. Sans rentrer dans le cryptage intime qui fusionne pensĂ©e musicale trĂšs construite et ressentiment personnel,- entre Ă©criture et vie rĂ©elle -, (lire ici le commentaire explicitant dans la notice les milles joyaux d’une Ɠuvre idĂ©alement structurĂ©e), il revient aux interprĂštes de rĂ©ussir Ă  en exprimer le sens profond, le noeud de l’inĂ©luctable et du dĂ©sir, la force amoureuse suscitĂ©e de façon toujours souterraine, semĂ©e d’inquiĂ©tude voire d’angoisse muette-, confrontĂ©e et donc exacerbĂ©e par l’impossibilitĂ© de vivre une relation tant espĂ©rĂ©e.

Actes Sud a publiĂ© une rĂ©cente et remarquable Ă©tude de la partition : – Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros-, Ă  la lueur des lettres de Berg adressĂ©es sans rĂ©ponse Ă  la sƓur de Franz Werfel et d’Alma Mahler, elle-mĂȘme Ă©pouse honorable. Jamais l’Ă©criture d’un musicien n’a paru autant reflĂ©ter les tumultes et tourments des pulsions de sa vie intime et personnelle  : la musique et sa syntaxe micropulsionnelle, d’une activitĂ© rĂ©troactive comme manifeste d’un dĂ©sĂ©quilibre psychique profond rejoint les meilleurs partitions  lyriques de Berg :  Wozzeck et Lulu ; les ressorts de la psychĂ© scrupuleusement et comme cliniquement notĂ©s puis exprimĂ©s, s’y organisent comme la radiographie d’une Ăąme et d’un cƓur malades. C’est ce que comprennent et rĂ©ussissent Ă  partager les musiciens de Resonanz grĂące Ă  une Ă©coute trĂšs subtile les uns des autres, grĂące au respect des microĂ©quilibres qui Ă©claire la syntaxe dodĂ©caphonique telle l’algĂšbre du cƓur et de l’Ăąme humaine. Chacun des 6 Ă©pisodes y gagne une lisibilitĂ© et une activitĂ© puissante et prĂ©cise, sans que ce souci du dĂ©tail n’entame jamais la cohĂ©rence dramatique globale. Une gageure en soi que l’engagement millimĂ©trĂ© des instrumentistes rĂ©unis par JG Queyras rĂ©alise avec d’autant plus de justesse convaincante que les deux Ɠuvres Ă  25 ans de distance semblent se rĂ©pondre l’une l’autre dans l’intensitĂ© intime de leur manifestation, dans la sincĂ©ritĂ© Ăąpre et franche et ĂŽ combien distincte, de leur sensibilitĂ© propre. Il est vrai que Berg Ă©tant le disciple de Schoenberg, ne pouvait manquer d’une façon ou d’une autre d’inscrire leur lien musical qui d’un cĂŽtĂ© comme de l’autre rĂ©capitule ce que l’Ă©cole de Vienne a conçu de plus fascinant dans l’histoire de la musique.
Les amateurs désirant en savoir davantage quant à la relation maudite Berg/Fuchs, se reporteront avec profit au livre Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud) :  et dont nous avons récemment rendu compte dans nos colonnes.  Superbe sensibilité des musiciens.

Berg : Lyrische Suite, Suite lyrique. Schoenberg : VerklÀrte Nacht, La nuit transfigurée. Ensemble Resonanz. Jean-Guihen Queyras, violoncelle et direction. 1 cd Harmonia Mundi HMC 902150, enregistré à Hambourg en juin et septembre 2013.

Approfondir
Alain Galliari : Alban Berg 1935, éditée en octobre 2013 chez Fayard.
Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud)

Compte-rendu : Nancy. Opéra National de Lorraine, le 29 juin 2013. Zemlinsky : Der Zwerg. Erik Fenton, Helena Juntunen, Eleonore Marguerre, Oleg Bryjak. Christian Arming, direction musicale. Philipp Himmelmann, mise en scÚne

Der Zwerg Nancy HimmelmannL’OpĂ©ra National de Lorraine achĂšve sa saison 12-13 de maniĂšre Ă©clatante avec cette superbe et Ă©mouvante production du Nain de Zemlinsky. CrĂ©Ă© en 1922 Ă  Cologne sous la direction d’Otto Klemperer, cet ouvrage doit beaucoup de sa force Ă©motionnelle au rĂŽle-titre, dans lequel le compositeur a mis Ă  l’évidence beaucoup de lui-mĂȘme, de ses peurs et de ses doutes. Pour dĂ©peindre l’amour malheureux de ce pauvre Nain ignorant sa laideur, il a su trouver le juste Ă©quilibre entre lyrisme des lignes vocales et modernitĂ© des harmonies, accouchant d’une musique aux reflets audacieux mais rĂ©solument traditionnelle dans sa forme.

 

 

La bouleversante intensité du Nain

 

Cet aspect, le chef Christian Harming l’a parfaitement saisi, sculptant les phrases musicales, soutenant les chanteurs et galvanisant un Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy dĂ©cidĂ©ment en grands progrĂšs, Ă  la pĂąte sonore splendide et aux pupitres superbes.
Le metteur en scĂšne Philipp Himmelmann a imaginĂ© une cour espagnole Ă  la froide beautĂ© et au charme trompeur, telle que la voit le personnage principal, aveugle Ă  l’hypocrisie de cette noblesse. Cette scĂ©nographie oblige en outre l’interprĂšte du Nain Ă  se tenir constamment Ă  genoux, pour que l’impression de nanisme soit parfaite, et Ă  chanter ainsi durant toute la longueur Ă©crasante de ce rĂŽle quasi-interrompu, une performance en soi. SanglĂ© dans un somptueux costume de chevalier espagnol, Erik Fenton se rĂ©vĂšle ainsi Ă©poustouflant de vĂ©ritĂ© dans ce personnage amoureux et malmenĂ©, assumant avec vaillance et musicalitĂ© l’écriture terrifiante qui lui incombe, exigeant largeur de la voix du grave Ă  l’aigu. Une prestation Ă  marquer d’une pierre blanche.
A ses cĂŽtĂ©s, tous les autres rĂŽles sont excellemment tenus, de la cruelle et bien chantante Infante d’Helena Juntunen jusqu’aux deux jeunes filles d’Elena Le Fur et Catherine Lafont. La Ghita d’Eleonore Marguerre sait se faire touchante par sa compassion et sa belle voix de soprano lĂ©ger devenu lyrique, tandis que le Majordome du baryton Oleg Byrak emplit le thĂ©Ăątre de son superbe instrument mordant et percutant. Mention spĂ©ciale pour les trois servantes de Yuree Jang, Olga Privalova et Aude ExtrĂ©mo, toutes trois en totale symbiose, telles les Trois Dames dans la FlĂ»te EnchantĂ©e mozartienne.
Et c’est bouleversĂ©, submergĂ© par l’émotion, qu’on sort de l’OpĂ©ra National de Lorraine, Ă  l’unisson d’un public reconnaissant pour une rĂ©ussite d’une telle intensitĂ©.

Nancy. OpĂ©ra National de Lorraine, 29 juin 2013. Alexander von Zemlinsky : Der Zwerg. Livret de George Klaren, d’aprĂšs la nouvelle L’anniversaire de l’Infante d’Oscar Wilde. Avec Le Nain : Erik Fenton ; Donna Clara, l’Infante : Helena Juntunen ; Ghita : Eleonore Marguerre ; Don Estoban, le majordome : Oleg Bryak ; PremiĂšre servante : Yuree Jang ; Seconde servante : Olga Privalova ; TroisiĂšme servante : Aude ExtrĂ©mo ; PremiĂšre fille : ElĂ©na Le Fur ; DeuxiĂšme fille : Catherine Lafont. ChƓur des femmes de l’OpĂ©ra National de Lorraine, ChƓur de l’OpĂ©ra-ThĂ©Ăątre de Metz. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Christian Arming, direction musicale ; Mise en scĂšne : Philipp Himmelmann. DĂ©cors : Raimund Bauer ; Costumes : Bettina Walter ; LumiĂšres : GĂ©rard Cleven ; CrĂ©ation perruques, maquillages : CĂ©cile Kretschmar ; Assistant direction musicale : Bart van Reyn ; Assistant mise en scĂšne : Christian Carsten ; Assistante dĂ©cors : Rena Donsbach.