CD, critique. SCHUMANN : Jean-Marc Luisada (1 cd RCA Red Seal – 2018)

schumann_luisada_rca-cd review critique cd par classiquenewsCD, critique. SCHUMANN : Jean-Marc Luisada (RCA Red seal). Jean-Marc Luisada revient Ă  Schumann, non sans arguments. On distingue surtout dans ce programme monographique, les contrastes (presque parfois percussifs) toujours pleins de facĂ©tie revendiquĂ©e et naturellement Ă©noncĂ©e, comme la brillante volubilitĂ© des « DavidsbĂŒndlertĂ€nze », dont la 15 par exemple, a des accents d’une noblesse Ă©perdue admirablement articulĂ©e, Ă©mise dans le clavier avec une franchise Ă  la fois sincĂšre et saine. Le rubato est habilement menĂ© avec des ralentis et des prĂ©cipitations Ă  la façon d’une marche Ă©branlĂ©e comme prise dans le tapis (la 16), prĂ©cĂ©dant une pause d’une absolue rĂȘverie enchantĂ©e (17) : « Wie aus der Ferne », Ă©tirĂ©e, alanguie, d’une extension extatique et la plus longue des sĂ©quences : plus de 4mn.

Soulignons de mĂȘme, la rĂȘverie plus dĂ©veloppĂ©e encore, non pas tant sur le plan de la durĂ©e que de l’itinĂ©raire et du dĂ©veloppement musical dans « TrĂ€umerei » opus 15 n°7
 d’une pudeur toute Ă©vanescente.‹L’esprit du songe suspendu reprend dans « Frölicher Landamann », retenu, caressant, intĂ©rieur qui appelle Ă  l’abandon suave. Tout Robert est prĂ©sent, dans cette immersion profonde dans les replis de la psychĂ© tenue cachĂ©e, secrĂšte.

Enfin viennent les 16 Ă©pisodes tout en contraste eux aussi de « Humoreske » opus 20, un autre accomplissement dans l’art pianistique si exaltĂ© et raffinĂ© du maĂźtre Schumann. Son amour en filigrane se lit Ă©videmment dans le jeu incessant, son activitĂ© – liquide, aĂ©rienne des mains requises ; elles citent la complicitĂ© et la passion de Robert pour son Ă©pouse Clara, elle-mĂȘme compositrice et immense pianiste. Jusqu’au dernier, «  Zum BeschluĂŸÂ Â» (le plus long en guise de conclusion, de plus de 6 mn), c’est un cycle surepressif, Ă©tincelant, formant une ronde enjouĂ©e, juvĂ©nile en sĂ©quences trĂšs rythmĂ©es et versatiles qui fanfaronnent et qui enchaĂźnent tension et dĂ©tente, exaltation, et songe
 ivresse parfois ;

SĂ»r, direct, sans emphase mais habitĂ© par le rĂȘve intĂ©rieur de Schumann, JM Luisada s’affirme comme un prince lyrique au clavier ; sa technique digitale prend en compte les ressources expressives et dynamiques de l’instrument. La clartĂ© de l’architecture, l’éloquence trĂšs caractĂ©risĂ©e du jeu l’imposent en indiscutable schumanien. Excellent programme.

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CD, critique. Robert Schumann (1810-1856) : DavidsbĂŒndlertĂ€nze op. 6 ; MĂ©lodie op. 68 n° 1 ; TrĂ€umerei op. 15 n° 7 ; Frölicher Landmann op. 68 n° 10 ; Humoreske op. 20. Jean-Marc Luisada, piano Steinway et sons. 1 CD RCA red seal. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Berlin (Jesus-Christus-kirche) en janvier 2018. Notice : français, anglais, allemand. DurĂ©e : 1h10mn.

Compte rendu, concert ; Paris ; Philharmonie de Paris, le 16 septembre 2016 ; Robert Schumann (1810-1856) : ScĂšnes du Faust de Goethe ; ChƓur d’enfants et ChƓur de l’Orchestre de Paris ; Orchestre de Paris ; Daniel Harding, direction.

daniel_harding_nomme_a_la_tete_orchestre_de_paris_meaL’Orchestre de Paris a donnĂ© ce soir son premier concert sous la direction de son neuviĂšme chef attitrĂ©. Daniel Harding a choisi une Ɠuvre aussi rare que belle et difficile : Les ScĂšnes du Faust de Goethe de Robert Schumann. Vaste partition en forme d’oratorio, elle requiert outre un orchestre fourni, un grand chƓur et un chƓur d’enfants ainsi que de nombreux solistes dont trois voix d’enfants. Daniel Harding a donc tenu dans sa main de velours, ferme et vivifiante prĂšs de 300 musiciens et chanteurs. Le rĂ©sultat est enthousiasmant. La partition de Schumann est la seule, et je pĂšse mes mots, Ă  rendre compte de la dimension philosophique de l’immense ouvrage de Goethe : Gounod a Ă©crit d’avantage une Margarethe qu’un Faust et Berlioz a manquĂ© de profondeur mĂȘme si il a su rendre compte de la dimension fantastique comme nul autre. Daniel Harding a pris Ă  bras-le-corps la partition schumanienne et a su la mener Ă  bon port c’est Ă  dire vers l’au-delĂ . Une direction ferme, nuancĂ©e, dramatique mais Ă©galement pleine de dĂ©licatesse et de finesse. Une attention permanente aux Ă©quilibres parfois complexes nous a permis d’entendre chaque mot de Goethe y compris avec les enfants solistes remarquables de prĂ©sence fragile et Ă©mouvante.

Un Faust magistral

05_Daniel Harding Filarmonica foto Silvia Lelli 2-k2mE--1200x900@Quotidiano_Inside_Italy-WebLes solistes ont tous Ă©tĂ© choisis avec soin. Les deux sopranos Hanna-Elisabeth MĂŒller et Mari Eriksmoen ont Ă©tĂ© remarquables de beautĂ© de timbre, de lumiĂšre et d’implication dramatique. Deux trĂšs belles voix de sopranos qui sont en plus de trĂšs belles femmes Ă©lĂ©gantes et rayonnantes. Le tĂ©nor d’Andrew Staples est une voix de miel et de texte limpide avec une  grande noblesse. Les deux basses Franz-Josef Selig et Tareq Nazmi sont parfaits de prĂ©sence, surtout le premier en malin. Bernarda Fink de son beau timbre noble et veloutĂ© a, dans chaque intervention, et parfois trĂšs modeste, marquĂ© une belle prĂ©sence d’artiste. Le grand triomphateur de la soirĂ©e est Christian Gerhaher dans une implication dramatique totale que ce soit dans Faust amoureux ou vieillissant et encore d’avantage en Pater Seraphicus et en Dr. Marianus. La voix est belle, jeune et moelleuse. Les mots sont ceux d’un liedersĂ€nger avec une projection parfaite de chanteur d‘opĂ©ra. Ces qualitĂ©s associĂ©es en font l’interprĂšte rĂȘvĂ© de ces rĂŽles si particuliers.
L’Orchestre de Paris a jouĂ© magnifiquement, timbres merveilleux, nuance subtiles et phrasĂ©s amples. L’orchestration si complexe de Schumann a Ă©tĂ© mise en valeur par des interprĂštes si engagĂ©s. Les chƓurs trĂšs sollicitĂ©s ont Ă©tĂ© Ă  la hauteur des attentes et tout particuliĂšrement les enfants. Ils ont Ă©tĂ© admirablement prĂ©parĂ©s par Lionel Sow, plus d’un a Ă©tĂ© saisi par la puissance dramatique des interventions.
Une trĂšs belle soirĂ©e qui est a Ă©tĂ© donnĂ©e deux fois (reprise le 18 septembre) une grande Ɠuvre qui n’a et de loin, pas assez de prĂ©sence dans nos salles. Sa complexitĂ© et le nombre des interprĂštes ne sont pas Ă©trangers Ă  cette raretĂ©. En tout cas la salle bondĂ©e a Ă©tĂ© enthousiasmĂ©. Le public est lĂ  pour cette Ɠuvre pourtant rĂ©putĂ©e difficile quand des interprĂštes de cette trempe nous l’offre ainsi. Le soir de la premiĂšre toutes les places de la vaste salle de la Philharmonie ont Ă©tĂ© occupĂ©es. Daniel Harding a ainsi amorcĂ© avec panache sa complicitĂ© avec l’Orchestre de Paris et avec le public.

Compte rendu concert ; Paris ; Philharmonie de Paris, le 16 septembre 2016 ;  Robert Schumann (1810-1856) : ScĂšnes du Faust de Goethe ; Hanna-Elisabeth MĂŒller, Mari Eriksmoen, sopranos ; Bernarda Fink, mezzo-soprano ; Andrew Staples, tĂ©nor ; Christian Gerhaher, baryton ; Franz-Josef Selig, Tareq Nazmi, basses ; ChƓur d’enfants et ChƓur de l’Orchestre de Paris : Lionel Sow, Chef de chƓur ; Orchestre de Paris ; Direction, Daniel Harding.
Photo : Silvia Lelli

CD, compte rendu critique. SCHUMANN : letzter gedanke / derniÚre pensée. Soo Park, pianoforte (1 cd Hérisson, 2015)

HOME-250-schumann-pianoforte-dernier-schumann-soo-park-piano-gebauhr-1850-critique-review-cd-CLIC-de-classiquenews-review-critique-cd-annonce-CD-robert-schumann-1810-1856-derniere-pensee-soo-park-pianoCD Ă©vĂ©nement. Soo Park joue le dernier Schumann… CaptĂ© / rĂ©alisĂ© sur le (grand) piano Gebauhr (fabrication prussienne Ă  Königsberg, 1850) de la collection du musĂ©e de la Musique Ă  Paris – en octobre 2015 (juste aprĂšs la restauration de l’instrument), cet excellent rĂ©cital dĂ©voile l’intimisme secret, allusif du dernier Schumann. Au programme les 6 Etudes opus 56 (1845), les 9 nouvelles piĂšces pour clavier opus 82 de 1849 et les derniers cycles du dĂ©but des annĂ©es 1850, avant l’hospitalisation du compositeur foudroyĂ© par ses dĂ©rĂšglements suicidaires et intĂ©rieurs. Au sommet d’une inspiration touchĂ©e par la grĂące rayonnante, pourtant celle d’un cerveau atteint, le cycle “GesĂ€nge der FrĂŒhe opus 133 de 1853 et surtout le ThĂšme et Variations Geistervariationen anh F39 de 1854, soit un programme pour clavier ciselĂ©, fragile, fĂ©brile, au spectre sonore tĂ©nu oĂč percent la tension et le poids d’une mĂ©canique parfois instable, de 1h20. En dĂ©pit d’une prise live et du caractĂšre souvent imprĂ©visible d’un instrument historique, la pianofortiste corĂ©enne Soo Park s’entend Ă  merveille dans ce cheminement entre ombre et pĂ©nombre, lugubre et abysse, jusqu’au trĂ©fonds de la conscience dont le gĂ©nie est demeurĂ© intact et d’une rare force crĂ©atrice malgrĂ© la prĂ©gnance de la folie, en dĂ©pit des attaques d’un dĂ©sordre mental.
Soo Park affirme sans dĂ©clamation, sa propre pensĂ©e poĂ©tique au service d’un Schumann funambule et diseur. L’approche est fine, subtile, maĂźtrisĂ©e en ce qu’elle sait exploiter sans effets gratuits les possibilitĂ©s sonores et expressive d’un clavier typique de l’esthĂ©tique allemande et viennoise du plein XIXĂš, avec ses marteaux recouverts d’une fine pellicule de cuir, son riche medium, ses graves souterrains, ses notes aigues cristallines, sa rĂ©sonance naturelle, la perception du bois, les craquements… tout ce qui fonde l’intĂ©rĂȘt d’un rĂ©cital sur un clavier historique d’un tel pedigree (le Gebauhr correspond au type instrumental saluĂ© par le seul prix pour un facteur d’instruments, remis lors de l’Expo universelle de Londres en 1851).

Ici les derniĂšres pensĂ©es de Schumann rĂ©vĂšlent le gĂ©nie tardif d’un compositeur touchĂ© par la grĂące absolue, dĂšs 1845, profondĂ©ment transformĂ© par la dĂ©couverte et l’usage maĂźtrisĂ© du contrepoint, puis sur la fin, soucieux de la lenteur, porte vers l’introspection la plus subtile. La notice souligne avec justesse combien Schumann a souffert de cette approche biaisĂ©e qui interprĂšte tout l’oeuvre Ă  travers le prisme rĂ©ducteur de la folie.

Schumann ultime : un diseur touché par la grùce

 

Soo Park : le dernier Schumann au pianoforteOr ce qui saisit ici ce n’est en rien les vellĂ©itĂ©s obscures d’une Ăąme tourmentĂ©e, mais dĂ©finitivement la claire pensĂ©e d’un bĂątisseur hors normes, infiniment raisonnĂ© et cohĂ©rent, solaire par la sĂ»retĂ© de son Ă©criture, l’une des mieux conçues, des plus Ă©loquentes. PensĂ©e volubile, d’une Ă©vanescence gĂ©niale aux Ă©clairs fulgurants (irrisations enchanteresses de “Vogel als Prophet”, d’une dĂ©chirante sincĂ©ritĂ©), de plus en plus simple et sobre, et aussi capable de force et de fureur presque de duretĂ© pĂ©remptoire (PremiĂšre des 3 FantasiestĂŒcke opus 111) ; entre ses caractĂšres parfaitement Ă©laborĂ©s comme les faces contraires et complĂ©mentaires d’un mĂȘme visage : EusĂ©bius, Florestan, et le mĂ©dian MaĂźtre Raro, Schumann hyperconscient et tout Ă  fait clairvoyant sur la multiplicitĂ© humaine, a toujours su canaliser l’immense flux imaginatif de son gĂ©nie compositeur. Et comment ne pas comprendre le ThĂšme final et ses 5 Variations, tels l’Ă©noncĂ© maĂźtrisĂ© d’une priĂšre parmi les plus intimes et les plus pudiques de l’auteur, totalement construites dans un Ă©lan d’espoir, de certitude, d’apaisement qui montre deux ans avant sa mort, l’intelligence et la maturitĂ© d’une pensĂ©e intacte. Lumineuse approche, tissĂ©e dans l’intĂ©rioritĂ© la plus suggestive. CLIC de CLASSIQUENEWS de mai 2016.

 

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. SCHUMANN : letzter gedanke / derniĂšre pensĂ©e. Soo Park, pianoforte : Gebauhr, 1850 (1 cd HĂ©risson, octobre 2015). CLIC de CLASSIQUENEWS — DurĂ©e : 1h20 mn.

CD, compte rendu critique. Schumann : Manfred (Ventura, 1 cd ARS Produktion 2015)

schumann manfred ars produktion fabrizio ventura munster syphonique orchester review presentation classiquenews janvier 2016CD, compte rendu critique. Schumann : Manfred (Ventura, 1 cd ARS Produktion 2015). Avant d’ĂȘtre ce chef d’oeuvre symphonique et lyrique de Schumann, Manfred est d’abord un mythe littĂ©raire, aboutissement de l’expĂ©rience de son auteur, George Gordon dit Lord Byron (1788-1824), Ă©crivain au souffle Ă©pique et hautement romantique comme sa vie fut scandaleuse : il Ă©tait non seulement bisexuel mais entretint une liaison scandaleuse, passionnĂ©e et fusionnelle avec sa belle sƓur, Augusta Ă  partir de 1813. Excentrique, fantasque mais audacieux et engagĂ© (premier dĂ©fenseur des Grecs contre les turcs), Lord Byron inspire de nombreux compositeurs : Nietsche, Berlioz (HĂ©rold en Italie) et surtout Schumann dont le goĂ»t de la littĂ©rature et ses propres affinitĂ©s avec la poĂ©sie, rendent passionnante sa propre adaptation de Manfred, en mythe musical. Le hĂ©ros inclassable, socialement dĂ©calĂ©, mais spĂ©cifiquement engagĂ©, incarne ici un modĂšle autant pour les Ă©crivains que les compositeurs.
ComposĂ©es Ă  Dresde dans la suite de son opĂ©ra Genoveva, en 1848-1849, Manfred est vraiment complĂ©tĂ© et achevĂ© en 1851, quand Schumann ajoute la formidable ouverture (numĂ©ro de concert toujours particuliĂšrment apprĂ©ciĂ©) : Manfred, opĂ©ra symphonique, est crĂ©Ă© le 14 mars 1852 Ă  Leipzig, sous la direction de l’auteur, puis reprise dans la foulĂ©e par l’ami et le soutien de toujours, le gĂ©nĂ©reux Franz Liszt, Ă  Weimar le 13 juin suivant. C’est Ă©videmment l’une des piĂšces maĂźtresse du Schumann, gĂ©nie symphoniste romantique dont les 4 Symphonies sont Ă©crites Ă  la mĂȘme pĂ©riode, au dĂ©but des annĂ©es 1850 : au moment oĂč Wagner Ă©labore sa propre rĂ©ponse lyrique avec TannhaĂŒser (strictement contemporain de Genoveva) puis Lohengrin, Schumann propose non pas un drame historique et mĂ©diĂ©val, mais une lĂ©gende romantique oĂč l’expĂ©rience personnelle (celle de Byron et la sienne propre) se confonde idĂ©alement : l’amour et la folie, la solitude et l’impuissance, la fatalitĂ© mais la tendresse et cette quĂȘte d’un idĂ©al inaccessible structurent profondĂ©ment une Ă©criture musicale qui tend Ă  l’abstraction et l’effusion, plutĂŽt qu’Ă  l’anecdote et la narration descriptive. L’expression des vertiges de l’Ăąme plutĂŽt que la description d’une action narrative intĂ©resse principalement la plume et la pensĂ©e de Robert. C’est pourquoi parallĂšlement Ă  Wagner, Schumann Ă©labore un drame personnel, puissant, orginal, totalement mĂ©connu aujourd’hui qui pourtant cible la vĂ©ritĂ© de l’Ăąme humaine en paysages mentaux et psychologiques d’une irrĂ©sistible justesse poĂ©tique.

Manfred, héros et modÚle schumanniens

D’emblĂ©e servie par une excellente prise de son, dĂ©taillĂ©e et idĂ©alement rĂ©sonnante (de surcoĂźt SACD), le geste millimĂ©trĂ© et limpide du chef Fabrizio Ventura, tendre, palpitant, nerveux, fouille toutes les directions tumultueuses, les Ă©motions contradictoires et apparemment rivales, subtilement mĂȘlĂ©es dans la partition ; pourtant dans l’activitĂ© mĂȘme de la texture sonore, il trouve un Ă©quilibre ciselĂ©e et dĂ©taillĂ© qui dĂ©voile la justesse de son analyse. Le chef exprime la lyre schumanienne dans son Ă©tendue expressive, soulignant le poids du fatum, l’espĂ©rance Ă  tout craint malgrĂ© le gouffre des souffrances Ă©prouvĂ©es : l’amertume dĂ©pressive et l’Ă©clat d’une aube faite de nouvelle promesses ; les tutti sont abordĂ©s sans rĂ©serve, avec un ivresse Ă©chevelĂ©e qui sonne idĂ©ale : les vertiges de Schumann sont bien prĂ©sents dans cette approche plus que convaincante, exaltante, ce dĂšs le superbe allant de l’ouverture, Ă  la fois, impĂ©tueuse et mystĂ©rieuse, emportĂ©e avec un sens du dĂ©tail et une sonoritĂ© claire et flexible. C’est qu’y paraissent sans attĂ©nuation corruptrice et avec finesse articulĂ©e, le dĂ©sir ardent, cette espĂ©rance coĂ»te que coĂ»te, et la conscience du vide et la tentation de l’anĂ©antissement. Les grands schumanniens se rĂ©vĂšlent effectivement Ă  l’aulne de cette double orientation : non pas contradictoire mais ambivalence dialectique qui structure toute l’Ă©criture d’un Schumann pulsionnel, viscĂ©ralement double (Florestan, Eusebius) voire triple, d’une vitalitĂ© Ă©minemment romantique.
Saluons derechef l’excellence de la prise de son qui sait opportunĂ©ment vivifier et sublimer une prise live. La vitalitĂ© qui se dĂ©gage de la prise intensifie la haute valeur interprĂ©tative de l’orchestre (Sinfonieorchester MĂŒnster) et du chef, Fabrizio Ventura. Jamais dĂ©monstrative ni dĂ©clamatoire, la direction sert surtout l’intensitĂ© enivrĂ©e des sĂ©quences dramatiques, mais aussi la fluiditĂ© de la dramaturgie dans sa continuitĂ©.

RĂ©cits en allemand restituĂ©s, bĂ©nĂ©ficiant de tous les interludes, des scĂšnes parlĂ©es et chantĂ©s, le rĂ©cit musical Manfred version Schumann tĂ©moigne d’une puissante construction poĂ©tique, cohĂ©rente, Ă  mettre en relation directe avec les oratorios de la maturitĂ© (Le Paradis et la PĂ©ri entre autres, sommet de la lĂ©gende / oratorio romantique) : la conception dramatique que dĂ©fend par l’orchestre et les sĂ©quences chantĂ©es, un Schumann trĂšs inspirĂ©, s’impose ainsi Ă  nous dans cette premiĂšre intĂ©grale : l’engagement et l’implication de chaque soliste ajoute Ă  la trĂšs haute tenue interprĂ©tative de la lecture enregistrĂ© au ThĂ©Ăątre MĂŒnster en avril et mai 2015.

schumann_2441248bLa prĂ©sente intĂ©grale en premiĂšre mondiale est d’autant plus enthousiasmante que Manfred commencĂ© en aoĂ»t 1849, ne fut jamais reprĂ©sentĂ© dans son intĂ©gralitĂ© du vivant de Schumann. Fabrizio Ventura semble faire sien le projet schumannien : non pas reprĂ©senter les enjeux dramatiques de la scĂšne, mais exprimer par l’orchestre et le chant des solistes, tout ce qui est ailleurs, inscrit dans la psychĂ© profonde et secrĂšte des protagonistes : une ardente espĂ©rance portĂ©e par l’insatisfaction d’en Ă©prouver les bĂ©nĂ©fices sur cette terre. Ainsi s’Ă©coule d’une scĂšne lyrique Ă  l’autre, cet Ă©panchement intĂ©rieur singulier, ce chant de l’indicible qui singularise l’esthĂ©tique musicale (donc dramatique) schumannienne. Schumann ne rend pas visible le drame : il en exprime toutes les tensions implicites souterraines qui fourmillent Ă  l’orchestre comme un tapis d’une richesse instrumentale inouĂŻe. Dans sa continuitĂ©, et parallĂšlement aux tentatives de Berlioz pour rĂ©former le genre lyrique (cf La Damnation de Faust qui est ni opĂ©ra ni oratorio mais lĂ©gende dramatique), Schumann prĂ©sente ainsi une sorte de drame parlĂ© chantĂ©, telle une piĂšce de thĂ©Ăątre musicale et lyrique. Tout repose sur la caractĂ©risation nuancĂ©e des tableaux grĂące Ă  la tenue d’un orchestre millimĂ©trĂ©. De ce point de vue, Fabrizio Ventura et le Symphonique de MĂŒnster (premiĂšre phalange orchestrale en Westphalie) dĂ©ploient sans faillir ni faiblir, un souci constant dans l’expressivitĂ© mesurĂ©e et suggestive de chaque sĂ©quence de la vie du Manfred endeuillĂ©. Dans sa version intĂ©grale, avec tous les dialogues restituant son ambition thĂ©Ăątrale totale, entre dĂ©clamation et musique, la prĂ©sente lecture rĂ©tablit la lĂ©gende orchestrale de Schumann dans ses justes proportions.

Partie 1. A travers l’Ă©popĂ©e de Manfred, se lit aussi la tragĂ©die de Lord Byron : Manfred doit assumer la mort de son Ă©pouse, Astarte que leur liaison de nature incestueuse a fait mourir lentement mais surement. Coupable, Manfred tente de renouer avec sa dĂ©funte en suscitant les esprits qui produisent de fait l’apparition d’une jeune femme assimilĂ©e Ă  Astarte. Mais ces tentatives surnaturelles Ă©puisent le hĂ©ros qui fait retraite dans la montagne ;
la premiĂšre partie est conçue comme le songe de Manfred, mĂȘlant indistinctement vie rĂ©elle et vie rĂȘvĂ©e, dĂ©sir du veuf et rĂ©alitĂ© des esprits fantĂŽmes. FidĂšle Ă  l’esthĂ©tique schumannienne, Manfred ici rĂ©alise sa hantise de la culpabilitĂ©, la conscience de l’anĂ©antissement immuable, l’impuissance solitaire du hĂ©ros confrontĂ© Ă  un mystĂšre qui le dĂ©passe (non pas sa propre mort, mais inconcevable, insurmontable, la mort de sa bien aimĂ©e…).

Partie 2. Manfred inconsolable et dĂ©jĂ  dĂ©lirant, en proie Ă  une secrĂšte folie intĂ©rieure, convoque la sorciĂšre des Alpes. Elle voudrait l’aider mais disparaĂźt quand le hĂ©ros refuse de lui porter allĂ©geance. Les 3 Esprits, et Nemesis font appel Ă  Arimane, gĂ©nie puissant : ce dernier fait apparaĂźtre face Ă  Manfred, le fantĂŽme d’AstartĂ©. Manfred peut lui exprimer son amour et lui adresser un dernier adieu.

Partie 3. Enfant d’une nature dĂ©sormais accueillante et rĂ©confortante, Manfred rassĂ©rĂ©nĂ©, aspire Ă  la paix intĂ©rieure et au renoncement. mais son salut doit aussi passer par la bĂ©nĂ©diction de l’AbbĂ© de Saint-Maurice qui l’exhorte Ă  expier son ancienne vie dissolue liĂ©e Ă  l’inceste. A l’aurore, Manfred lutte contre ses propres dĂ©mons et meurt au moment oĂč un requiem se fait entendre dans les lointains. Le pardon sera-t-il donnĂ© au veuf inconsolable (Ă  la façon du pĂȘcheur TannhaĂŒser chez Wagner ?). L’ardente et claire direction du chef, entourĂ© d’une distribution mi comĂ©diens mi chanteurs expriment toutes les fines tensions d’un drame surtout orchestral. InterprĂ©tation convaincante. A connaĂźtre indiscutablement.

trakclisting :
Robert Schumann : Manfred — ‹Drame musical en 2 parties op. 115‹ / Texte: George Gordon NoĂ«l Lord Byron

1 OuvertĂŒre
2 „Die Nacht kam wiederum“ –‹Monolog Manfred
3 Nr. 1 Gesang der Geister
4 „Vergessenheit. Ich will vergessen!“ –‹Dialog Manfred und die Geister
5 Nr. 2 Erscheinung eines Zauberbildes
6 Nr. 3 Geisterbannfluch
7 „Die Geister, die ich rief“ –‹Monolog Manfred
8 Nr. 4 Alpenkuhreigen
9 Nr. 5 Zwischenaktmusik
10 „Nein – noch bleib‘, du darfst jetzt noch nicht geh’n!“ –‹Dialog Manfred und der GemsjĂ€ger
11 Nr. 6 Rufung der Alpenfee
12 „Du Erdensohn, ich kenne dich“ – ‹Dialog Manfred und die Alpenfee
13 Nr. 7 Hymnus der Geister des Arimans
14 Nr. 8 Chorsatz, dann Dialog Manfred und die Parzen
15 Nr. 9 Chorsatz, dann Dialog Manfred und Nemesis
16 Nr. 10 Beschwörung der Astarte
17 Nr. 11 Manfreds Ansprache an Astarte
18 Nr. 12 Melodram
19 Nr. 13 Abschied von der Sonne
20 „Noch einmal fleh ich, Herr“ –‹Dialog Manfred und der Abt, dann Nr. 14 Melodram
21 Nr. 15 Klostergesang

CD, compte rendu critique. Schumann : Manfred (Ventura, 1 cd ARS Produktion 2015) - Avec Eva BauchmĂŒller (Sopran), Lisa Wedekind (Mezzosopran), Soon Yeong Shim (Tenor), Lukas Schmid (Bass), Dennis Laubenthal (Manfred), Regine Andratschke (Nemesis), Julia Stefanie Möller (Astarte), Claudia HĂŒbschmann (Alpenfee, Aurel Bereuter (GemsjĂ€ger), Konzertchor, Philharmonischer Chor und Sinfonieorchester MĂŒnster, Fabrizio Ventura. Date d’enregistrement : 28.–29 avril 2015 et 3 mai 2015 / DSD / SACD. EAN: 4260052381922 – 1 CD ARS 38 192

Cd, compte rendu critique. Schumann : Lederkreis opus 39. Frauenliebe und leben. Berg : 7 lieder de jeunesse. Dorothea Röschmann, soprano. Mitsuka Uchida, piano. 1 cd Decca

Cd, compte rendu critique. Schumann : Lederkreis opus 39. Frauenliebe und leben. Berg : 7 lieder de jeunesse. Dorothea Röschmann, soprano. Mitsuka Uchida, piano. 1 cd Decca. Le sens du verbe, l’Ă©locution ardente et prĂ©cise de Dorothea Röschmann rĂ©tablit les climats proches malgrĂ© leur disparitĂ© esthĂ©tique, des lieder de Schumann et de Berg. Schumann vit de l’intĂ©rieur le drame sentimental ; Berg en exprime avec distanciation tous les questionnements. En apparence Ă©trangers l’un Ă  l’autre, les deux Ă©critures pourtant s’abandonnent Ă  une intensitĂ© lyrique, des Ă©panchements irrĂ©pressibles, clairement inspirĂ©s par l’univers profond voire mystĂ©rieux de la nuit, que le timbre mĂ»r de la soprano allemande sert avec un tact remarquable. L’exquise interprĂšte Ă©coute tous les vertiges intĂ©rieurs des mots. C’est une diseuse soucieuse de l’intelligibilitĂ© vivante de chaque poĂšme. L’engagement vocal exprime chez Schumann comme Berg, le haut degrĂ© d’une conscience marquĂ©e, Ă©prouvĂ©e qui nĂ©anmoins est en quĂȘte de reconstruction permanente.

CLIC_macaron_2014schumann-cd-review-critique-CLASSIQUENEWS-dorothea-roschmann-mitsuko-uchida-lieder-decca-&-cd-critique-review-CLASSIQUENEWSComposĂ©s en 1840, pour cĂ©lĂ©brer son union enfin rĂ©alisĂ©e avec la jeune pianiste Clara Wieck, les Frauenliebe und leben lieder affirme l’exaltation du jeune Ă©poux Schumann qui Ă©crit dans un jaillissement presque exclusif (aprĂšs n’avoir Ă©crit que des piĂšce pour piano seul), une sĂ©rie de lieder inspirĂ©s par son amour pour Clara. Les poĂšmes d’Adelbert von Chamisso, d’origine française, dĂ©peint la vie d’une femme mariĂ©e. “J’ai aimĂ© et vĂ©cu”, chante-t-elle dans le dernier des huit lieder, et le cycle retrace son voyage de son premier amour, en passant par les fiançailles, le mariage, la maternitĂ©, jusqu’au deuil. L’hommage d’un amant admiratif au delĂ  de tout mot se lit ici dans une joie indicible que l’articulation sans prĂ©tention ni affectation de la soprano, Ă©claire d’une intensitĂ©, naturelle, flexible. D’une rare cohĂ©rence, puisque certain passage du dernier rappelle l’Ă©noncĂ© du premier, le cycle suit pas Ă  pas chaque sentiment fĂ©minin avec un tact subtil, mettant en avant l’impact du verbe. De ce point de vue, Ich kann’s nicht fassen, nicht glauben, trĂšs proche du parlĂ©, fusionne admirablement les vertiges musicaux et le sens du poĂšme. D’une infinie finesse de projection, gĂ©rant un souffle qui se fait oublier tellement la prononciation est exemplaire, Dorothea Röschmann Ă©claire chaque sĂ©quence d’une sensibilitĂ© naturelle qui porte entre autres, l’exultation Ă  peine mesurĂ©e mais d’un abattage linguistique parfait des 5Ăš et 6Ăš mĂ©lodies (Helft mir, ihr Schwestern… et SĂŒĂŸer Freund, du blackest…). Sans dĂ©cors ni prolongement visuel, ce live restitue l’impact dramatique de chaque Ă©pisode, la force de la situation ; l’essence du thĂ©Ăątre ans le chant. Le cycle s’achĂšve sur l’abĂźme de douleur de la veuve Ă©plorĂ©e au chant tragique et lugubre (Nun hast du mir den ersten Schmerz getan…) : l’attention de la soprano Ă  chaque couleur du poĂšme rĂ©alise un sommet de justesse sincĂšre par sa diversitĂ© nuancĂ©e, son Ă©locution lĂ  aussi millimĂ©trĂ©e en pianissimi tĂ©nus d’une indicible langueur doloriste. D’autant que Schumann y cite les premiers Ă©lans des premiers lieder : une rĂ©itĂ©ration d’une pudeur allusive bouleversante sous les doigts Ă  l’Ă©coute, divins de l’autre magicienne de ce rĂ©cital exceptionnel: Mitsuko Uchida. Cette derniĂšre phrase essentiellement pianistique est la meilleure fin offerte au chant irradiĂ©, embrasĂ© de l’immense soprano qui a tout donnĂ© auparavant. La complicitĂ© est rayonnante; la comprĂ©hension et l’entente indiscutable. Le rĂ©sultat : un rĂ©cital d’une force suggestive et musicale mĂ©morable.

MĂ©lodies de Schumann et de Berg Ă  Londres

Röschmann et Uchida : l’Ă©coute et le partage

 

DatĂ©s de mai 1840 mais publiĂ©s en 1842, les Liederkreis, opus 39 sont eux-aussi portĂ©s par un jaillissement radical des forces du dĂ©sir, et du bonheur conjugal enfin vĂ©cu. Die Stille (5) est un chant embrasĂ© par une nuit d’extase infinie oĂč la tendresse et l’innocence Ă©tendent leur ombre carressante. Le piano file un intimisme qui se fait repli d’une pudeur prĂ©servĂ©e : toute la dĂ©licatesse et l’implicite dont est capable la magicienne de la suggestion Mitsuko Uchida, sont lĂ , synthĂ©tisĂ©s dans un Schumann serviteur d’une effusion premiĂšre, idĂ©ale, comme virginale.
En fin de cycle , trois mĂ©lodies retiennent plus prĂ©cisĂ©ment notre attention : Wehmut, (9), plus apaisĂ©, est appel au pardon, tissĂ© dans un sentiment de rĂ©conciliation tendre ; puis Zwielicht (10) souligne les ressources de la diseuse embrasĂ©e, diseuse perfectionniste surtout, et d’une prĂ©cision archanĂ©enne, quant Ă  la coloration et l’intention de chaque mot, n’hĂ©sitant pas Ă  dĂ©clamer une imprĂ©cation habitĂ©e qui convoque les rĂ©fĂ©rences fantastiques du texte (de fait la poĂ©sie d’Eichendorff est constellĂ© de dĂ©tails parfois terrifiants comme ces arbres frissonnants sous l’effet d’une puissance occulte et inconnue). Enfin, l’ultime : FrĂŒhlingsnacht (retour Ă  la nuit, 12) s’affirme en son Ă©lan printanier, palpitant, celui d’une ardeur souveraine et conquĂ©rante, porteur d’un irrĂ©pressible sentiment d’extase, avec cette coloration rĂ©guliĂšre crĂ©pusculaire, rĂ©fĂ©rence Ă  la nuit du rĂȘve et de l’onirisme.

 

 

Dorothea-Roeschmann--Mitsuko-Uchida

 

 

Au centre du cycle se trouvent deux lieder liĂ©s : “Auf einer Burg” et “In der Fremde”. Le premier, avec sa subtile tapisserie contrapuntique, est Ă©crit dans un style ancien, et son atmosphĂšre austĂšre prĂ©figure le cĂ©lĂšbre mouvement Ă©voquant la “CathĂ©drale de Cologne” dans la Symphonie “RhĂ©nane” de Schumann. La tonalitĂ© rĂ©elle du lied n’est pas le mi mineur dans lequel il commence, mais un la mineur suggestif. La musique aboutit Ă  une demi-cadence sur l’accord de mi majeur, formant une transition avec le lied suivant, dont la ligne mĂ©lodique est clairement issue de la mĂȘme graine.
Les autres lieder du Liederkreis op. 39 sont parmi les plus cĂ©lĂšbres de Schumann : “Intermezzo”, (“Dein Bildnis wunderselig”), avec son accompagnement de piano syncopĂ© d’une excitation Ă  peine contenue ; l’évocation magique d’une nuit au clair de lune dans “Mondnacht”, avec la ligne vocale rĂ©pĂ©tĂ©e hypnotiquement est lui aussi paysage nocturne, du moins jusqu’au retour chez lui du poĂšte mais enivrĂ© et exaltĂ© dans le “FrĂŒhlingsnacht” final, oĂč il voit son amour comblĂ© au retour du printemps.
Les paysages nocturnes des Sept Lieder de jeunesse d’Alban Berg, remontent Ă  ses Ă©tudes quand il Ă©tait Ă©lĂšve de composition en 1904 dans la classe de Schoenberg, et furent regroupĂ©s et minutieusement Ă©ditĂ©s avec accompagnement orchestral en 1928. Dorothea Röschmann chante leur transcription pour piano. Le plus Ă©perdu (plage 15) demeure Die Nachtigall (le Rossignol) lequel marquĂ© par le romantisme d’un Strauss semble rĂ©capituler par son souffle et son intensitĂ©, toute la littĂ©rature romantique tardive, synthĂ©tisant et Schumann et Brahms. Pianiste et chanteuse abordent avec un soin quasi clinique chaque changement de climat et de caractĂšre, offrant une ciselure du mot d’une intensitĂ© sidĂ©rante : impressionnisme de Nacht, traumgekrönt plus wagnĂ©rien, ou Sommertage (jours d’Ă©tĂ©) clairement influencĂ© par son maĂźtre d’alors Schoenberg : fondĂ© sur une dĂ©construction et un style Ă  rebours caractĂ©ristique Ă©lĂ©ments dont le piano Ă  la fois mesurĂ©, incandescent de Uchida souligne l’embrasement harmonique, jusqu’Ă  l’ultime rĂ©sonance de la derniĂšre note du dernier lied. D’aprĂšs Nikolaus Lenau, Theodor Storm et Rainer Maria Rilke —, Berg cultive ses goĂ»ts littĂ©raires avec une exigence digne des grands maĂźtres qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. Dorothea Röschmann semble en connaĂźtre les moindres recoins sĂ©mantiques, les plus infimes allusions poĂ©tiques qui fait de son chant un geste vocal qui retrouve l’essence thĂ©Ăątrale et l’enivrement lyrique les plus justes.

schumann-cd-review-critique-CLASSIQUENEWS-dorothea-roschmann-mitsuko-uchida-lieder-decca-&-cd-critique-review-CLASSIQUENEWSCd, compte rendu critique. Schumann : Lederkreis opus 39. Frauenliebe und leben. Berg : 7 lieder de jeunesse. Dorothea Röschmann, soprano. Mitsuka Uchida, piano. 1 cd Decca 00289 478 8439. Enregistrement live réalisé au Wigmore Hall, London, 2 & 5 Mai 2015.

ROBERT SCHUMANN (1810–1856)
Liederkreis, op.39

1 I In der Fremde 1.45
2 II Intermezzo 1.53
3 III WaldesgesprÀch 2.38
4 IV Die Stille 1.49
5 V Mondnacht 3.52
6 VI Schöne Fremde 1.22
7 VII Auf einer Burg 3.19
8 VIII In der Fremde 1.25
9 IX Wehmut 2.40
10 X Zwielicht 3.29
11 XI Im Walde 1.35
12 XII FrĂŒhlingsnacht 1.28

ALBAN BERG (1885–1935)
Sieben frĂŒhe Lieder
Seven Early Songs · Sept Lieder de jeunesse

13 I Nacht 4.14
14 II Schilflied 2.18
15 III Die Nachtigall 2.14
16 IV Traumgekrönt 2.41
17 V Im Zimmer 1.21
18 VI Liebesode 1.57
19 VII Sommertage 2.00

ROBERT SCHUMANN
Frauenliebe und -leben, op.42

20 I Seit ich ihn gesehen 2.39
21 II Er, der Herrlichste von allen 3.41
22 III Ich kann’s nicht fassen, nicht glauben 1.58
23 IV Du Ring an meinem Finger 3.01
24 V Helft mir, ihr Schwestern 2.15
25 VI SĂŒĂŸer Freund, du blickest 4.43
26 VII An meinem Herzen, an meiner Brust 1.33
27 VIII Nun hast du mir den ersten Schmerz getan 4.39

DOROTHEA RÖSCHMANN soprano
MITSUKO UCHIDA piano

CD/Download 00289 478 8439
Recording Location: Wigmore Hall, London, 2 & 5 mai 2015 (enregistrement live ).

 

 

 

CD, compte rendu critique. Schumann: Das Paradies und die Peri (Rattle, LSO live, 2015).

CD, compte rendu critique. Schumann: Das Paradies und die Peri (Rattle, LSO live, 2015). Miroir d’un concert donnĂ© au Barbican Ă  Londres en janvier 2015, voici le cas Ă©difiant d’une prise qui aurait du s’abstenir tant la tenue des interprĂštes déçoit de bout en bout, confinant Ă  l’exĂ©cution scrupuleuse et sans risques.Perdant malgrĂ© son sursaut final, le fil avec ce Schumann rĂȘveur et languissant dĂ©finitivement absent.

 

 

schumann peri paradis un der peri rattle lso cd live critique review classiquenewsComme extĂ©nuĂ© avant mĂȘme de dĂ©buter l’ouvrage, le chef vedette, aujourd’hui ex primus du Berliner, Sir Simon Rattle dirige le LSO London Symphony Orchestra avec une attention qui confine souvent Ă  l’extĂ©nuation de toute expressivitĂ© ; un Schumann plus que dĂ©pressif : exsangue. Direction molle, qui rĂ©ussit certains passages pianissimi et murmurĂ©s, comme la langueur indicible du CD1, plage 14 : Im WaldesgrĂŒn am stillen See, rĂ©vĂ©lant aussi chez les solistes des timbres fatiguĂ©s, au grain usĂ© qui glisse sur le texte sans en restituer l’ĂąpretĂ© linguistique ni les vertiges poĂ©tiques (l’alto Bernarda Finck dont le timbre et le chant sont l’ombre de ce qu’ils ont Ă©tĂ©) : le cas de Mark Padmore (le narrateur) et de Sally Matthews (PĂ©ri) se confirme en cours de soirĂ©e : ligne heurtĂ©e et alĂ©atoire, texte articulĂ© du bout des lĂšvres (en style shamalow pour le chanteur), et vibrato envahissant pour compenser un manque manifeste d’Ă©clat comme de prĂ©cision avec Ă©videmment pour la chanteuse britannique, une justesse parfois limite (son Verstossen! Verschlossen aufs neu dans la IIIĂšme partie, confine mĂȘme Ă  la minauderie : le texte est gĂąchĂ© par un style contournĂ© et voilĂ© trop fortement vibrĂ©. Et mĂȘme le choeur dans le dernier morceau de la Partie II (Schalf nun und ruhe in TrĂ€umen voll Duft) dialoguant avec la PĂ©ri manque de nerf, de vivacitĂ© : problĂšme Ă©vident de projection et d’articulation du texte. Faille absente chez la basse autrichienne Florian Boesch, mais Ă  nouveau c’est la tenue globale, ralentie qui finit par se diluer Ă  l’orchestre mĂȘme si le chanteur, fin diseur, garde le fil linguistique. Les passages les plus forts de cette fresque lyrique inclassable entre opĂ©ra et oratorio, selon le voeu de Schumann, restent les deux derniĂšres sĂ©quences : oĂč l’Ă©prouvĂ©e connaĂźt la rĂ©mission et le salut tant recherchĂ©s, accomplissement d’une quĂȘte harassante mais conduite coĂ»te que coĂ»te au delĂ  de la souffrance et du sacrifice. Aux couleurs onctueuses de l’orchestre, rĂ©pond la voix Ă©reintĂ©e des deux voix dĂ©fraĂźchies et sans nerf de Matthews et Padmore, de toute Ă©vidence les maillons faibles de cette lecture bancale. Et curieusement, Rattle semble se rĂ©veiller dans les derniĂšres mesures, pilotant avec nervositĂ© choeur, soprano, orchestre. C’est un peu tard.

Triste PĂ©ri

Au début de la partie III, avec les voix plus caractérisées et nerveuses du Quatuor de la Guildhall School, soudain la tension reprend de la vigueur. Mais retombe vite par la direction étrangement désincarnée du chef.

Hors des exigences de la pratique historiquement informĂ©e, souvent imprĂ©cise et donc molle, la lecture peine Ă  conserver un semblant de tension. C’est essentiellement un problĂšme avec l’allemand qui pĂ©nalise l’expressivitĂ© globale, et aussi une vision continument molle dans la direction. On a connu l’Orchestre londonien plus mordant et a contrario dĂ©finitivement expressif et clair… (avec Gergiev par exemple : Elektra de Strauss. Goerne, Gergiev LOS Live, 2012). Casting perfectible, protagonistes en difficultĂ©s et dĂ©passĂ©s, orchestre grisĂątre… Quel dommage. EnegistrĂ© avec les derniĂšres avancĂ©es de la technologie (en DSD 128fs), le prĂ©sent enregistrement, artistiquement, reste faible et bien peu reprĂ©sentatif des capacitĂ©s de l’illustre phalange londonienne. AnnoncĂ© et prĂ©sentĂ© comme un Ă©vĂ©nement, le coffret est source de dĂ©ception. A Ă©viter.

 

 

CD, compte rendu critique. Schumann: Das Paradies und die Peri. Sally Matthews, Mark Padmore, Kate Royal, Bernarda Fink, Andrew Staples, Florian Boesch. London Symphony Orchestra, London Symphony Chorus, Quatuor vocal Guildhall School. Sir Simon Rattle. 1 cd LSO Live LSO0782. Enregistrement live au Barbican Center de Londre en janvier 2015.

 

Maroussia Gentet joue Schumann

gentet-maroussia-piano-schumann-450Paris. RĂ©cital Maroussia Gentet, piano. Schumann, mardi 6 janvier 2015, 20h, Goethe Institut. CrĂ©Ă©e en 1992, la fondation BlĂŒthner-Reinhold veille Ă  perpĂ©tuer la pratique des pianos de la firme allemande tout en favorisant la carriĂšre des nouveaux pianistes. Ainsi la saison musicale nouvelle proposĂ©e au Goethe Institut de Paris met-elle en avant les tempĂ©raments artistiques les plus prometteurs, ceux dĂ©jĂ  captivants et dont le programme proposĂ© Ă  Paris est laissĂ© Ă  leur libre-arbitre. C’est Ă©videmment le cas de la jeune Maroussia Gentet (seule française parmi les 6 artistes sĂ©lectionnĂ©s par la fondation cette saison).  Ancien Ă©lĂšve de GĂ©ry Moutier au Conservatoire National SupĂ©rieur de Musique et de Danse de Lyon, la jeune instrumentiste enrichit encore son jeu et sa technicitĂ© grĂące Ă  sa rencontre avec la pianiste russe Rena Shereshevskaya dont elle suit l’enseignement Ă  Paris, Ă  l’Ecole Normale de Musique (diplĂŽme en 2010). Depuis 2012, Maroussia Gentet poursuit ses Ă©tudes au CNSMD de Paris en DiplĂŽme d’Artiste InterprĂšte, ce qui lui a donnĂ© l’occasion de jouer le Concerto de Schumann en 2012 et d’enregistrer le 2Ăšme Concerto de Prokofiev avec l’orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoire sous la direction de Philippe AĂŻche, premier violon solo de l’Orchestre de Paris.

LIVRES. Nouvel essai biographique sur Robert SchumannCelle qui se destine aujourd’hui Ă  la pĂ©dagogie, n’en oublie pas pour autant la transmission et la pĂ©dagogie, tout en offrant Ă  Paris en ce dĂ©but d’annĂ©e 2015, un rĂ©cital attendu entiĂšrement dĂ©diĂ© Ă  son compositeur de prĂ©dilection, Robert Schumann. Temps fort de l’agenda pianistique parisien de janvier 2015, sa lecture des DavidsbĂŒndlertĂ€nze opus 6  dont aucune autre Ɠuvre de Schumann et du romantisme pianistique en gĂ©nĂ©ral n’atteint la fiĂšvre passionnĂ©e, la transe syncopĂ©e, entre tendresse nostalgique et fureur Ă©nergique. Tout Schumann (EusĂ©bius et Florestan) est concentrĂ© dans ce formidable corpus de partitions parmi les justes poĂ©tiquement, profondes et Ă©chevelĂ©es, exigeant de l’interprĂšte une versatilitĂ© technicienne continue. ComposĂ© en 1837, le cycle fascine par sa suractivitĂ©, l’Ă©clatement de la ferveur narcissique oĂč Schumann hĂ©gĂ©lien, rĂ©alise ce “lointain intime”, rĂ©sonance multiple et pluriel d’une conscience aiguĂ«, d’une identitĂ© qui tourne autour d’elle-mĂȘme, se reconstruit et se projette Ă  la fois : passĂ©, prĂ©sent, futur y fusionnent. Difficile pour le pianiste de prĂ©server la cohĂ©rence organique des parties malgrĂ© ce tourbillon continu d’affects et de climats… Depuis les annĂ©es 1830, Schumann Ă©crit pour le piano, son instrument : les Ɠuvres Ă©blouissent littĂ©ralement par la pulsion permanente, le feu qui dĂ©vore et porte toujours plus loin. DigitalitĂ© fluide et mordante, Ă©nergie active et mesurĂ©e, souffle, murmure, exaltation : l’interprĂšte doit maĂźtriser son mĂ©tier pour exprimer la sensibilitĂ© panique d’un auteur gĂ©nial, dĂ©sespĂ©rĂ© / exaltĂ© par l’Ă©loignement qui le sĂ©pare de son aimĂ©e. Clara… Mais l’amour Ă©tant le plus fort, il Ă©pousera bientĂŽt sa chĂšre et tendre Clara, double dans la vie et dans la musique, aprĂšs bien des vicissitudes.

 

 

 

boutonreservationRĂ©cital Maroussia Gentet
Mardi 6 janvier 2015, 20h
Paris, Goethe Institut
Robert Schumann (1810-1856)

 

 

DavidsbĂŒndlertĂ€nze op 6
Fantaisie op 17

A l’issue du concert, le public est invitĂ© Ă  un moment d’échange avec l’artiste.

Tarif plein : 10 €
Tarif rĂ©duit : 5 €
Réservation conseillée au 01.44.43.92.30

Goethe Institut
17 Avenue d’IĂ©na  75116 Paris
Tel. : 01.44.43.92.30
info@paris.goethe.org
www.goethe.de/paris

Infos et réservations :
Visitez le site de l’Institut Goethe Ă  Paris

Marc Coppey joue le Concerto pour violoncelle de Schumann au TAP Poitiers

schumann_2441248bPoitiers, TAP. Concert symphonique : Mendelssohn, Beethoven. Mardi 25 novembre 2014, 19h30.  AprĂšs l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine (programme Rachmaninov du 16 novembre 2014), voici un nouveau jalon symphonique lui aussi de la saison musicale 2014-2015 au TAP de Poitiers : place Ă  l’orchestre en rĂ©sidence in Loco : Orchestre Poitou-Charentes sous la direction de son chef et directeur musical, Jean-François Heisser. Programme romantique s’il en est comptant Mendelssohn, Schumann et Beethoven dont l’admirable Concerto pour violoncelle de Schumann opus 129. Le Songe d’une nuit d’étĂ© de Shakespeare a suscitĂ© au moins trois chefs-d’Ɠuvre de nature diffĂ©rente. La Fairy Queen de Purcell et l’opĂ©ra de Benjamin Britten, Ă©crits des siĂšcles plus tard, durent s’adapter aux conventions dramatiques de leurs Ă©poques respectives. Mendelssohn Ă©crivit, lui, une musique de scĂšne pour Ă©mailler la piĂšce de moments absolument fĂ©Ă©riques. ComposĂ© Ă  peine plus tard, le Concerto pour violoncelle de Schumann est une Ɠuvre tourmentĂ©e, passionnĂ©e, dont Marc Coppey a souvent dĂ©fendu les sombres mĂ©andres. Avec la 7e Symphonie, voici un Beethoven rayonnant et optimiste. L’énergie qui dĂ©borde de cette piĂšce ne se laisse jamais freiner, pas mĂȘme par le cĂ©lĂ©brissime Allegretto du deuxiĂšme mouvement. Pour la crĂ©ation en 1813, Beethoven Ă©tait Ă  la baguette et parmi les musiciens de l’orchestre figuraient les compositeurs Meyerbeer, Salieri, Hummel et Spohr !

 

 

Concerto pour violoncelle de Schumann

LIVRES. Nouvel essai biographique sur Robert SchumannA l’invitation de l’Orchestre Poitou Charentes et du TAP, le soliste Marc Coppey joue le Concerto pour violoncelle de Schumann. Le Concerto en la mineur est composĂ© en octobre 1850, juste avant la Symphonie n°3 RhĂ©nane, dans une sĂ©quence d’exaltation et de pleine conscience dont le destin gratifia cependant Schumann (alors ĂągĂ© de 40 ans) pourtant trĂšs affectĂ© par des crises psychiques Ă  rĂ©pĂ©tition. Les 3 parties du Concerto se succĂšdent sans pause aucune, en une continuitĂ© organique exaltante : l’ivresse qui porte le dĂ©veloppement du premier mouvement Allegro alterne sĂ©rĂ©nitĂ© et Ă©nergie syncopĂ©e ; puis c’est la pleine introspection distanciĂ©e mais tendre et sincĂšre de l’adagio indiquĂ© langsam, construit comme un lied (cantabile ample du violoncelle). Le Finale, Vivace synthĂ©tise la construction globale du doute et de l’ombre vers l’éblouissante lumiĂšre, du rĂ© mineur au la mineur. Jamais Schumann ne fut aussi franc dans cette oeuvre irrĂ©sistible qui porte en elle la clĂ© de sa nature double, frappĂ© par l’humoresque spĂ©cifiquement germanique et la tragĂ©die lentement destructrice car il est rongĂ© de l’intĂ©rieur par un mal qui l’emportera en 1856 : optimisme Ă  tout craint mais aussi sa face tĂ©nĂ©breuse, aspiration Ă  la mort et anĂ©antissement irrĂ©versible.

 

 

 

CONCERT au TAP de Poitiers

Mendelssohn, Schumann, Beethoven
Orchestre Poitou-Charentes
Jean-François Heisser, direction
Marc Coppey, violoncelle

> Felix Mendelssohn : Le Songe d’une nuit d’étĂ© (Extraits)

> Robert Schumann : Concerto pour violoncelle en la mineur op. 129

> Ludwig van Beethoven : Symphonie n° 7 en la majeur op. 92

CD. Schumann: Symphonies n°2 et n°3 (2012, Holliger, Audite)

Schumann audite complete symphonic works volume II Heinz Holliger WDR sonfonieorchester kölnCrĂ©Ă©e en 1846, la Symphonie n°2 opus 61 de Schumann tĂ©moigne de la lutte intĂ©rieure d’un homme conscient de ses dĂ©rĂšglements intĂ©rieurs et pourtant dĂ©terminĂ© dans l’affirmation de sa volontĂ© coĂ»te que coĂ»te ; a contrario comme un dĂ©fi personnel, l’écriture porte vers une volontĂ© de rĂ©gĂ©nĂ©ration constructive comme la rĂ©alisation d’une activitĂ© restructurante. De fait, la nervositĂ© dĂ©terminĂ©e inscrite dans cette volontĂ© conquĂ©rante du premier Allegro place toute la Symphonie dans la lumiĂšre tel un acte hautement viscĂ©ral et volontaire. Le chef  Heinz Holliger soigne la lisibilitĂ© globale et aussi le relief mordant des instruments parfaitement caractĂ©risĂ©s. La direction ne manque pas de nerf : beau galbe entraĂźnant du I; chambrisme plus Ă©lĂ©giaque du II (Scherzo d’esprit et de lĂ©gĂšretĂ© mendelssohnienne). L’Adagio quant Ă  lui, le mouvement certainement le plus bouleversant composĂ© par le Schumann symphoniste, Ă©noncĂ© trĂšs simplement trop peut ĂȘtre, manque parfois de profondeur – on a peine Ă  saisir les enjeux viscĂ©raux d’une partition pourtant trĂšs autobiographique…. mais la clartĂ© et la sobriĂ©tĂ© sont louables particuliĂšrement dans le chant trĂšs lisible des instruments concertants.

 

Un Schumann clair et un peu sage


MĂȘme lisibilitĂ© idĂ©ale dans le finale instrumentalement Ă©quilibrĂ© et clair mais lĂ  aussi manquant singuliĂšrement de 
fiĂšvre et d’affirmation. Pour Schumann, il s’agit pourtant du combat dĂ©cisif des forces de la raison et de l’esprit contre la menace d’un anĂ©antissement psychique (lequel malheureusement se rĂ©alisera inĂ©luctablement).

La Symphonie n°3 « RhĂ©nane » ne change pas notre apprĂ©ciation: la direction trĂšs claire et sereine, manifestement trĂšs claire et Ă©quilibrĂ©e, manque de vertige comme de passion: elle est comme lissĂ©e, mise Ă  distance, ses sĂ©quences emboĂźtĂ©es parfois sans relation de causalitĂ© entre elle, et donc assez dĂ©cevante car dĂ©ficiente quant Ă  leur continuum organique. Les paysages du bord rhĂ©nan ici Ă©voquĂ©s bĂ©nĂ©ficient d’un souci de prĂ©cision qui attĂ©nue la tension globale. Trop timorĂ©, Heinz Holliger semble se retenir sans chercher Ă  aller jusqu’au bout de son geste. Ou alors cette attĂ©nuation trĂšs classique, trĂšs mendelssohinienne du massif schumanien demeure sa seule conception esthĂ©tique. Les classiques apprĂ©cieront ; les amateurs d’un Schumann plus Ă©chevelĂ© et passionnel regretteront ce manque d’engagement expressif. Question de sensibilitĂ©.

Pour nous schumanniens qui avons encore en tĂȘte l’éblouissante intĂ©grale signĂ©e rĂ©cemment par Yannick NĂ©zet SĂ©guin, autrement plus fouillĂ©e et vertigineuse, la direction de Holliger si elle ne manque pas de prĂ©cision et de caractĂ©risation instrumentale, ne possĂšde pas la passion et l’élan ravageur qui porte toute la volontĂ© d’un Schumann Ă©perdu, enivrĂ©, exaltĂ© jusqu’à l’extase (aveuglement) optimiste.

Nos rĂ©serves n’entament en rien le haut intĂ©rĂȘt de cette lecture musicalement respectueuse et rigoureuse.

Robert Schumann : Complete Symphonic Works, vol.II : Symphonies N°2, N°3 «  Rhénane ». WDR Sinfonieorchester Köln. Heinz Holliger, direction. 1 cd Audite 97.678. Enregistrement réalisé à la Philharmonie de Cologne en janvier et mars 2012.

Saintes 2014. RĂ©cital Chopin, Schumann par Beatrice Rana, piano

Rana Beatrice Rana pianoSaintes. RĂ©cital Beatrice Rana, piano. Chopin, Schumann, le 17 juillet 2014, 22h. Schumann dĂ©miurge. Chopin Ă©tait roi de l’intime suscitant une nouvelle approche dans l’écoute et la rĂ©ceptivitĂ© du concert, Schumann fut celui de l’introspection libre, d’une versatilitĂ© protĂ©iforme fascinante. Celui qui souhaitait ĂȘtre le Paganini du piano explore et trouve les nouvelles expressions d’un clavier libĂ©rĂ©, prolongement de sa pensĂ©e musicale si riche et bouillonnante. Car ici, l’éclatement de la forme selon les tentations de l’humeur n’empĂȘche pas un dĂ©veloppement prĂ©cis, cohĂ©rent d’une irrĂ©pressible logique interne. SchizophrĂšne impuissant, incapable de dĂ©veloppement comme d’accomplissement abouti, rien de tel pour Schumann. Son caractĂšre double, Janus fĂ©cond-, Robert revendique une double, voire une triple sensibilitĂ© aux facettes plus complĂ©mentaires que contradictoires. Schumann prend et relĂšve le dĂ©fi de chanter ce qui ne peut ĂȘtre dit. Une claque Ă  la dĂ©mence. Un Ă©lan irrĂ©pressible que l‘on retrouve, vivace, lumineux dans ses Symphonies Ă  venir.  Qu’il soit EusĂ©bius (instrospectif et sombre) ou Florestan (vif, solaire, conquĂ©rant), saturnien ou appolonien, Schumann exprime par le piano un jaillissement unique de la pensĂ©e et de l’esprit d’une fraĂźcheur et d’une vitalitĂ© exceptionnelle.

 

 

schumann_robertEclairs et murmures du piano romantique. Les Ă©tudes symphoniques (1834-1852) rĂ©alisĂ©es sous la forme de 12 variations Ă  partir d’un thĂšme originel de 16 mesures reflĂštent cet Ă©quilibre souverainement romantique oĂč le feu de l’inspiration remodĂšle Ă  mesure qu’il se dĂ©ploie, les canevas formels les plus classiques. A mesure qu’il exprime, se dĂ©voile, Schumann rĂ©invente, expĂ©rimente. Le motif lui aurait Ă©tĂ© fourni par le pĂšre de sa fiancĂ©e d’alors, Ernestine von Fricken (l’Estrella du Carnaval Ă  laquelle il Ă©tait fiancĂ© – avant Clara, en 1834), une marche funĂšbre dĂ©pouillĂ©e d’une beautĂ© franche, immĂ©diate. Relisant, affinant encore ses chĂšres Etudes, miroir musical de ses intimes aspirations- Ă©ditĂ©es finalement en 1852, Schumann nous laisse l’une des ses partitions les plus personnelles.
Le doucereux Chopin se rĂ©vĂšle aussi dans l’écriture musicale : ses Scherzos sont d’une ĂąpretĂ© imprĂ©vue, la rĂ©vĂ©lation d’un tempĂ©rament plus passionnĂ©s et rĂ©voltĂ© qu’on l’a dit souvent. Le dĂ©sĂ©quilibre, les forces dĂ©pressives, l’attraction du lugubre et de l’anĂ©antissement sont aussi inscrits dans le terreau de la fertile pensĂ©e chopinienne. Ce rĂ©cital romantique en fait foi. MĂȘme la forme plus classique de la Sonate a sĂ©duit le Chopin tĂ©nĂ©breux et rageur : la 2Ăšme Sonate fait souffler un vent de libertĂ© oĂč l’émotion sait plier les contraintes d’un canevas strict. C’est le gĂ©nie des grands compositeurs que de rĂ©inventer toujours
 N’écoutez que le contraste qui naĂźt de la chevauchĂ©e haletante du Scherzo auquel succĂšde le gouffre lugubre de la cĂ©lĂšbre marche funĂšbre : des visions fulgurantes, pourtant d’une simplicitĂ© et d’une Ă©conomie de moyens, saisissantes. Grand rĂ©cital romantique sous la voĂ»te de l’église abbatiale de Saintes.

Illustrations : B Rana © Ralph Lauer/The Cliburn

 

 

Jeudi 17 juillet, 22h
Abbaye aux Dames
Beatrice Rana, piano
concert n°26

Frédéric Chopin
(1810-1849)
Scherzo n°3 opus 39
Sonate n°2 opus 35 en si bémol mineur
grave – doppio movimento scherzo
marche funĂšbre : lento finale : presto

Robert  Schumann
(1810-1856)
Études symphoniques opus 13

 

 

Laurent Korcia joue Chausson et Schumann avec l’Orchestre de Chambre de Paris

L. KorciaÂźElodie CrebassaParis, TCE, le 19 mars, 20h. L’Orchestre de chambre de Paris et Laurent Korcia jouent Chausson. Et poursuivent aussi avec la 2Ăšme Symphonie de Robert Schumann, le fil rouge de la saison 2013-2014 de l’Orchestre de chambre de Paris. Le disciple de Massenet et de Franck, ami de FaurĂ© et de Duparc, Ernest Chausson reçoit durablement et profondĂ©ment l’influence de Wagner. Toute son oeuvre, d’un affinement extrĂȘme sur le plan de l’écriture et de l’orchestration, porte la marque de ce poison et de cet envoĂ»tement qui s’exprime en accents passionnĂ©s et denses, entre amertume, ivresse anĂ©antissement.
Chef-d’oeuvre du genre, le PoĂšme de l’amour et de la mer, une « mĂ©lodie-cantate », pourrait ĂȘtre la rĂ©ponse en musique Ă  L’Amour et la Vie d’une femme de Schumann. Schumann, prĂ©cisĂ©ment, dont la Seconde Symphonie referme le concert : « Elle m’a causĂ© bien des peines ; j’ai passĂ© bien des nuits inquiĂštes Ă  mĂ©diter sur elle », confiera le compositeur.
Le PoĂšme pour violon opus 25 (achevĂ©e dĂšs 1893) est aussi original que l’atypique et puissante Symphonie Ă©crite peu avant (1892). Au dĂ©part, il s’agissait d’un prolongement ou d’une Ă©manation de la nouvelle de son ami l’écrivain Tourgueniev (le chant de l’amour triomphant), mais la force de sublimation du compositeur dĂ©tache le PoĂšme de sa filiation littĂ©raire ; c’est une oeuvre absolue, dĂ©veloppement personnel de musique pure dont l’immense sensation de vapeur lĂ  encore indique dans la carriĂšre de son auteur une maturitĂ© captivante. L’Ɠuvre est finalement crĂ©Ă©e par EugĂšne YsaĂże en 1896. D’un caractĂšre wagnĂ©rien et proche de ce wagnĂ©risme assimilĂ© de façon si originale Ă  la maniĂšre de Franck, le PoĂšme ne laisse pas de frapper chaque auditeur par sa morsure enivrĂ©e, l’action du poison wagnĂ©rien, distillĂ© tel un baume magique.

Symphonie n°2 de Robert Schumann
EsquissĂ©e en 1845, crĂ©Ă©e Ă  Leipzig en 1846, la Symphonie n°2 approfondit encore l’acte novateur chez Schumann qui porte toute l’architecture par le seul fait de l’écoulement mĂ©lodique. L’unitĂ© organique naĂźt des multiples cellules thĂ©matiques qui se rĂ©pondent en dialogue, c’est un jaillissement irrĂ©sistible et malgrĂ© la versatilitĂ© psychique de l’auteur, un dĂ©sir d’organisation et de cohĂ©rence par l’acte musical, un formidable hymne Ă  la vie, gorgĂ© d’espĂ©rance qui s’oriente dans la lumiĂšre. Il est vrai que la Symphonie n°2 de Schumann porte aussi l’empreinte de son mariage tant espĂ©rĂ© avec Clara, pianiste et virtuose et vĂ©ritable muse sur le plan personnel et artistique. Chronologiquement il s’agit en fait de la 3Ăšme Symphonie, composĂ©e dans la suite du Concerto pour piano (Ă©crit pour sa chĂšre et tendre Ă©pouse).

 

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Programme

Chausson :
PoĂšme de l’amour et de la mer
PoĂšme pour violon

Paganini :
I Palpiti pour violon et orchestre

Schumann : Symphonie n°2 en ut majeur

Jean-Jacques Kantorow, direction*
Laurent Korcia, violon*
Ann Hallenberg, mezzo-soprano

*Changement d’artistes : le chef et violoniste Joseph Swensen est remplacĂ© par Jean-Jacques Kantorow Ă  la baguette et Laurent Korcia au violon.

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L’Orchestre de chambre de Paris joue Robert Schumann

orchestre de chambre de Paris OCP logo 2013Paris, TCE, le 25 fĂ©vrier, 20h. Symphonie n°1 de Schumann, Concerto pour violon. Orchestre de chambre de Paris. Ce 25 fĂ©vrier 2014 au TCE (20h), l’Orchestre de chambre de Paris cĂ©lĂšbre Schumann selon un fil conducteur dĂ©fendu pendant cette saison 2013-2014. La vitalitĂ© printaniĂšre de la Symphonie n°1, oĂč l’agilitĂ© trĂ©pidante des cordes doivent rĂ©pondre aux fanfares pĂ©tulantes et irrĂ©sistibles des cuivres (trompettes et cors : un appel vĂ©ritable au rĂ©veil depuis les hauteurs selon Schumann), exprime cette Ă©nergie nerveuse et engageante dont fut capable le Schumann trentenaire quand il s’attaque pour la premiĂšre fois (aprĂšs surtout une Ă©criture chambriste et pianistique) Ă  l’Ă©criture orchestrale. L’exaltation dĂ©fendue par chaque pupitre n’est pas sans prolonger l’Ă©clat tendre et la tonicitĂ© lumineuse, apollinnienne, de Mendelssohn qui crĂ©a la PremiĂšre Symphonie de son confrĂšre Ă  Leipzig fin mars 1831. C’est une Ă©poque heureuse bĂ©nie, encore portĂ©e par l’exaltation amoureuse ; Robert Ă©pousera enfin sa chĂšre Clara, noces attendues, cĂ©lĂ©brĂ©es (1840) qu’exprimera surtout les Symphonies n°2 et 3 marquĂ©e par la plĂ©nitude d’un bonheur qui inonde dĂ©jĂ  la Symphonie n°1, d’une force voire d’une sauvagerie flamboyante qui dĂ©borde du clavier sur lequel le compositeur Ă©crit, comme dĂ©passĂ© par le fourmillement d’idĂ©es qui se pressent alors sous son pauvre crĂąne… (df. les deux trios si tonifiants et inventifs du scherzo, sans compter l’ivresse dĂ©bridĂ©e et Ă©chevelĂ©e du finale, rĂ©ellement printanier). La quarantaine de musiciens de l’Orchestre de chambre de Paris compose un collectif taillĂ© pour exalter et Ă©lectriser ce feu permanent que Schumann fait jaillir dans cette premiĂšre symphonie d’une inoubliable ivresse.

 

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Feu et crĂ©pitements schumanniens …

 

La Symphonie bouillonne de motifs avec une clartĂ© d’intention et une maturitĂ© d’orchestration qui forcent l’admiration. C’est ici surtout le Schumann Florestan,  exaltĂ©, positif, tournĂ© vers la lumiĂšre, conquĂ©rant de ses mondes intĂ©rieurs, en pleine possession de ses moyens sensitifs (surtout dans le quatriĂšme et dernier mouvement ” allegro animato et grazioso “) : Eusebius le rĂȘveur s’est Ă©cartĂ© pour cĂ©der la place Ă  son pendant habitĂ© par une vivacitĂ© chorĂ©graphique souvent proche de la transe !

zehetmair_ravel_debussy_naive_orchestre_chambre_parisSelon le principe dĂ©sormais identifiĂ© du dirigĂ© / jouĂ©, c’est Thomas Zehetmair qui joue et dirige le trop rare Concerto pour violon en rĂ© mineur, dĂ©diĂ© au virtuose Joszef Joachim, dĂ©couvert dans le concerto de Beethoven Ă  DĂŒsseldorf en 1853. L’Ɠuvre est composĂ©e la mĂȘme annĂ©e en hommage au soliste d’exception ainsi rĂ©vĂ©lĂ©. Jamais publiĂ© du vivant du compositeur, le Concerto n’a Ă©tĂ© Ă©ditĂ© et crĂ©Ă© que dans les annĂ©es 1930… Il reste une admirable page d’un romantisme vibrant, traversĂ© par des Ă©clairs de gĂ©nie, sublimĂ© par l’exaltation et le feu lyrique dont Schumann avait le secret malgrĂ© ses dĂ©sordres psychiques. La Fantaisie en ut majeur qui ouvre ce concert majoritairement Schumannien date de la mĂȘme pĂ©riode.

 

programme du concert Robert Schumann

Fantaisie pour violon en ut majeur
Symphonie n°1
Concert pour violon en ré mineur

Philippe Manoury : Michigan Trio

Orchestre de chambre de Paris
Deborah Nemtanu, violon
Thomas Zehetmair, direction

 

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Concert diffusé ultérieurement sur France Musique

Voir aussi nos temps forts de la saison 2013-2014 de l’Orchestre de chambre de Paris

 

Illustrations : Robert Schumann, Couverture du dernier disque de l’Orchestre de chambre de Paris 100% musique française (Ravel et Debussy), paru en novembre 2013.

Compte rendu, concert. Paris. Théùtre des Champs Elysées, le 12 février 2014. Orchestre de chambre de Paris. Fazil Say, piano. Roger Norrington, direction.

L’Orchestre de Chambre de Paris et son premier chef invitĂ© Roger Norrington sont de retour au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es, complices du compositeur et pianiste virtuose Fazil Say. Le programme orbite autour du romantisme franco-allemand et, par sa diversitĂ© et son envergure, il invite l’auditoire Ă  explorer tout un Ă©ventail de sentiments. Le concert dĂ©bute avec l’ouverture de Genoveva, seul opĂ©ra de Robert Schumann crĂ©e en 1850. D’une dizaine de minutes, le morceaux est d’une force expressive indĂ©niable, marquant les esprits par son ambiance dramatico-hĂ©roĂŻque. Le chef exploite l’orchestre avec aisance, le staccato et le sostenuto des cordes sont Ă©tonnants. Tension et brio, rien ne manque Ă  un orchestre de belle allure dĂ©ployant de dĂ©licieuses modulations, avec quelques petits effets expressionnistes qui surprennent.

Concert de sensations, concert sensationnel 

Puis, l’orchestre et le pianiste invitĂ© aborde le Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur de Camille Saint-SaĂ«ns crĂ©Ă© en 1868. L’oeuvre commence par une cadence initiale Ă  l’air improvisĂ© et dans le style d’une fantaisie de Bach. La lecture de Fazil Say est trĂšs expressive, d’une suavitĂ© presque sublime. PortĂ©e par une belle complicitĂ© entre les musiciens, l’interprĂ©tation, loin de tout acadĂ©misme prĂ©tentieux, est trĂšs virtuose. Sous des doigts aussi agiles, on comprend combien Saint-SaĂ«ns a signĂ© lĂ  un Concerto d’originalitĂ© formelle : l’allegro scherzando qui suit l’andante initial est tout Ă  fait giocoso. L’Orchestre de chambre de Paris joue superbement la partition reprĂ©sentative de tout le charme et la brillance de la musique de Saint-SaĂ«ns. Fazil Say l’interprĂšte avec une lĂ©gĂšretĂ© pourtant non dĂ©pourvue de sensualitĂ©. Le Presto final est emblĂ©matique de la science du compositeur : coloris orchestral, mĂ©lange de feux d’artifices mondains et profondeur presque spirituelle
 Les cordes s’y distinguent par leur caractĂšre maestoso, par leur tonus et leur brillance. Fazil Say dĂ©voile une dextĂ©ritĂ© spectaculaire, con moto. Le soliste suscite lĂ©gitimement  les bravos de la salle et les nombreux rappels.

 

SAY_fazil_pianoAprĂšs l’entracte, la Chaconne en rĂ© mineur de Busoni /Bach. Il s’agĂźt d’une transcription pour piano d’un mouvement de la Partita pour violon en rĂ© mineur de Johann Sebastian Bach BWV 1004, datant de 1897. L’oeuvre d’une intensitĂ© expressive particuliĂšre est aussi extrĂȘmement virtuose. A la fois Mercure et Titan, Fazil Say, seul, offre une prestation presque religieuse surtout profondĂ©ment humaine. Il dĂ©lecte  son auditoire par un art du rubato surprenant. A cela s’ajoute une facilitĂ© digitale tout Ă  fait abasourdissante malgrĂ© l’immense difficultĂ© de l’oeuvre. Il est Ă©vident que Fazil Say prend beaucoup de plaisir (et quelques libertĂ©s! mais avec quelle intelligence musicale) dans ce qu’il interprĂšte et cela fait plaisir au public fortement stimulĂ©.

Le concert se termine avec la Symphonie n° 4 en rĂ© mineur (dĂ©cidĂ©ment la tonalitĂ©,et donc le mode, de la soirĂ©e) de Robert Schumann, dont la version rĂ©visĂ©e par le compositeur date de 1851. Sans doute la symphonie la plus rĂ©ussie de Schumann, notamment dans l’aspect formel, hautement innovant. Schumann s’y aventure au-delĂ  des canons classiques, rĂ©alisant l’intĂ©gration d’un dĂ©veloppement thĂ©matique cyclique qui offre Ă  l’oeuvre une grande cohĂ©rence et sa profonde unitĂ©. L’OCP exĂ©cute l’opus avec brio. Pendant une trentaine de minutes Roger Norrington explore les contrastes de la partition, exploite le talents des musiciens, que ce soit l’incroyable hautbois au deuxiĂšme mouvement ou encore les cuivres puissants au dernier. La symphonie trĂšs originelle dans la forme est aussi riche en Ă©motions, nous passons d’une mĂ©ditation Ă  une romance, puis d’un scherzo rustique Ă  un finale solennel et mĂ©lancolique qui se termine de façon hĂ©roĂŻque. Grande soirĂ©e, concertante, chambriste, symphonique.

Paris. Théùtre des Champs Elysées, le 12 février 2014. Orchestre de chambre de Paris. Fazil Say, piano. Roger Norrington, direction.