Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 18 novembre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : ZaĂŻs, Pastorale hĂ©roĂŻque en quatre actes avec prologue. Livret Louis de Cahusac. CrĂ©Ă©e Ă  l’AcadĂ©mie Royale de Musique de Paris, le 29 fĂ©vrier 1748. Avec : ZaĂŻs, Julian PrĂ©gardien ; Zelidie, Sandrine Piau ; OromasĂšs, Aimery LefĂšvre ; Cindor, BenoĂźt Arnould ; Sylphide, la Grande prĂȘtresse de l’amour, Amel Brahim-Djelloul; L’Amour, Hasnaa Bennani ; Un Sylphe, Zachary Wilder. Choeur de Chambre de Namur, direction du chƓur, Thibaut LenĂŠrts. Les Talens Lyriques ; Direction et clavecin, Christophe Rousset.

rousset christophe talens lyriques amadis phaeton roland, bellerophonAvant le grand gala Rameau organisĂ© dans le somptueux Ă©crin de la galerie des glaces ce 22 novembre 2014, Versailles poursuit ces cĂ©lĂ©brations dans le cadre de l’annĂ©e Rameau 2014. L’annĂ©e Rameau touche Ă  sa fin, du moins Ă  Versailles. Elle a, grĂące au travail des Ă©quipes du CMBV Centre de musique baroque de Versailles, Ă©tĂ© fĂȘtĂ©e avec un certain faste dans le monde et en France, permettant de faire dĂ©couvrir ou de redĂ©couvrir certaines Ɠuvres d’un Rameau plus mal connu qu’inconnu du public. Ce soir, c’est ZaĂŻs qui nous Ă©tait proposĂ© en version concert Ă  l’OpĂ©ra Royal, aprĂšs une recrĂ©ation Ă  Beaune l’étĂ© dernier et un passage par Amsterdam quelques jours auparavant. ZaĂŻs que les Talens Lyriques auront enregistrĂ©s Ă  l’occasion de cette fin de tournĂ©e est une pastorale dont le livret de Louis de Cahusac est des plus simplissimes et des plus « naĂŻfs ». C’est une histoire de bergers et de bergĂšres, d’amours lĂ©gĂšrement contrariĂ©s.

ZaĂŻs inabouti

Le gĂ©nie des airs, ZaĂŻs, dĂ©guisĂ© en berger, met Ă  l’épreuve une jolie bergĂšre, ZĂ©lidie, dont il est follement Ă©pris. Il est aidĂ© par son complice, Cindor, mais ni l’un ni l’autre ne parviennent Ă  dĂ©tourner la belle bergĂšre, qui fait preuve de constance dans ses sentiments. ZaĂŻs renonce alors Ă  son immortalitĂ© pour elle. Mais pour les rĂ©compenser, OromazĂšs, le roi des gĂ©nies leur offre Ă  tous deux de vivre Ă  jamais ensemble, car le temps ne doit pas s’opposer au bonheur.

Ce n’est donc pas l’histoire qui compte mais bien la musique de Rameau. La page la plus connue de cette Ɠuvre exceptionnelle est son prologue. Il rĂ©sume Ă  lui seul, toute la puissance, l’effervescence, le bouillonnement, la violence des Ă©lĂ©ments qui rend si unique la musique de ce compositeur. Mais de ci de lĂ , on a parfois dĂ©jĂ  entendu en particulier dans le somptueux CD d’Ausonia « Que les mortels servent de modĂšles aux dieux », certains airs, dont la beautĂ© onirique et Ă©vanescente comme « Chantez-oiseaux » ou tempĂ©tueuse et tellurique comme « Aquilons, rompez vos chaĂźnes », y rĂ©vĂ©laient toutes leurs splendides nuances.

C’est donc avec une certaine impatience que nous attendions cette recrĂ©ation complĂšte de l’Ɠuvre par les Talens Lyriques, d’autant plus lorsqu’on connait les affinitĂ©s Ă©lectives de Christophe Rousset avec la musique du compositeur dijonnais. Las, il y a des soirĂ©es avec et des soirĂ©es sans. On ne peut pas dire que tout fĂ»t dĂ©cevant ce soir, loin s’en faut. C’est une addition de petits riens, de petites fautes, qui ont fini par nous laisser un sentiment d’incomplĂ©tude, un rien agaçant, d’autant plus lorsqu’on sait combien les Talens Lyriques nous offrent gĂ©nĂ©ralement bien mieux.

Castor et Pollux de Rameau (1737-1754)Christophe Rousset avait rĂ©uni autour de lui une trĂšs belle, voir exceptionnelle distribution. Mais malheureusement, on a dĂ» relever ce qui est une erreur de casting. Cette derniĂšre est d’autant plus regrettable que Zachary Wilder, puisque c’est de lui qu’il s’agit, nous avait rĂ©vĂ©lĂ© de magnifiques qualitĂ©s d’interprĂ©tation en compagnie de Leonardo Garcia Alarcon dans la production d’Elena de Cavalli, il y a quelques mois. Son timbre de haute – contre est inadaptĂ© pour la musique du XVIIIe, a fortiori celle de Rameau. En revanche, mĂȘme si Aimery LefĂšvre semble en lĂ©gĂšre difficultĂ© en premiĂšre partie, il se reprend ensuite, donnant dans la sĂ©quence finale,  toute sa noble solennité  à OramasĂšs dans la cĂ©lĂ©bration de l’union de ZaĂŻs et ZĂ©lidie. BenoĂźt Arnould est un Cindor, Ă  peine rouĂ© et plein de charmes, tandis qu’Hasnaa Bennani est un Amour suave et Amel Brahim-Djelloul une grande – prĂȘtresse de l’Amour, au cĂ©leste envoutement. Enfin les deux grands triomphateurs de la soirĂ©e, sont Julian PrĂ©gardien et Sandrine Piau. Lui est un ZaĂŻs au timbre et Ă  la diction d’une grande sĂ©duction. Tandis que la soprano est une bergĂšre Ă  l’élĂ©gance Ă©lĂ©giaque, sensible, raffinĂ©e, pourtant si combattive. Le ChƓur de chambre de Namur est quasi parfait, particuliĂšrement redoutable comme dans « Aquilons, brisez vos chaĂźnes ». Leur phrasĂ©, leur musicalitĂ© en font un acteur essentiel.

Ce soir, ce sont les Talens Lyriques nous ont semblĂ© en lĂ©gĂšre mĂ©forme. Bien sĂ»r, il y a eu de beaux moments, mais aussi de maniĂšre assez surprenante, chez eux des fautes de justesse et de lĂ©gers dĂ©calages avec le chƓur qui ont troublĂ© cette harmonie parfaite que nous attendions d’eux. Certes Christophe Rousset est parvenu Ă  rĂ©tablir une situation trĂšs instable, mais la fatigue de ses troupes -et tout particuliĂšrement des flĂ»tes et des hautbois-, aura laissĂ© au cours de la soirĂ©e un sentiment d’inaccompli.

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 18 novembre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : ZaĂŻs, Pastorale hĂ©roĂŻque en quatre actes avec prologue. Livret Louis de Cahusac. CrĂ©Ă©e Ă  l’AcadĂ©mie Royale de Musique de Paris, le 29 fĂ©vrier 1748. Avec : ZaĂŻs, Julian PrĂ©gardien ; Zelidie, Sandrine Piau ; OromasĂšs,  Aimery LefĂšvre ; Cindor, BenoĂźt Arnould ; Sylphide, la Grande prĂȘtresse de l’amour, Amel Brahim-Djelloul; L’Amour, Hasnaa Bennani ; Un Sylphe, Zachary Wilder. Choeur de Chambre de Namur, direction du chƓur, Thibaut LenĂŠrts. Les Talens Lyriques ; Direction et clavecin, Christophe Rousset.

CD.Lully : Amadis, 1684 (Rousset, 2013. 3 cd Aparté)

AMADIS Lully rousset quinault auvity Wanroij Perruche weynants, MechelenCD.Lully : Amadis, 1684 (Rousset, 2013. 3 cd ApartĂ©)  Aux cĂŽtĂ©s d’Hercule, le chevalier Amadis et ses Paladins ont fait rĂȘvĂ© le Roi quand jeune, il se voyait conquĂ©rant du monde. En 1683, Louis XIV demande donc logiquement Ă  Lully et Quinault d’adapter la lyre chevaleresque Ă  l’opĂ©ra, ressuscitant le hĂ©ros chĂ©ri de sa jeunesse : ainsi naĂźtra Amadis en 1684.  Pour les crĂ©ateurs c’est une occasion inespĂ©rĂ©e de renouveler la langue et le vocabulaire de la tragĂ©die lyrique 10 ans aprĂšs sa crĂ©ation (Cadmus et Hermione, 1673) : l’AntiquitĂ© et la mythologie cĂšdent ainsi la place Ă  l’histoire nationale offrant de nouveaux effets sur la scĂšne : hĂ©las, malgrĂ© son fort potentiel dramatique et psychologique, le couple noir, haineux, jaloux (ici, le frĂšre et la sƓur Arcabonne et ArcalaĂŒs) ne dĂ©passe pas leurs rĂŽles de simples contrepoints malĂ©fiques au duo blanc lumineux et si tendre d’Amadis et d’Oriane
 Ingrid Perruche fait une Arcabonne caricaturale et souvent outrĂ©e, Ă  la frontiĂšre de la folie dĂ©bridĂ©e et de l’hystĂ©rie surlignĂ©e : le jeu surlignĂ© est d’autant plus Ă©tonnant que l’on connaĂźt bien la soprano capable de finesse comme de subtilitĂ© ; et son frĂšre, Edwin Crossley-Mercer, un ArcalaĂŒs
 malheureusement prĂ©visible, Ă©tal, plat, droit, sans trouble. D’oĂč vient que l’on refuse ainsi toute profondeur et toute ambivalence aux rĂŽles malĂ©fiques? C’est cependant dans la trame clair-obscure d’Amadis, les deux rĂŽles noirs et tĂ©nĂ©breux qui alimentent le feu et le nerf d’un opĂ©ra tournĂ© vers la fantastique et le dĂ©monisme. Arcabonne amoureuse impuissante d’Amadis ne cesse de manipuler, sĂ©duire, haĂŻr… il y avait matiĂšre Ă  caractĂ©riser et ciseler une superbe architecture dramatique. Cet aspect est totalement absent ici.

L’Oriane de Judith van Wanroij dĂ©ploie un miel plus sĂ©duisant (malgrĂ© des ports de voix qui entachent la puretĂ© de sa ligne vocale) ; heureusement Cyril Auvity se bonifie en cours d’action et ses derniers rĂ©cits en duo avec sa belle enfin reconquise  au V (chambre des Ă©lus d’Apollidion) offre de trĂšs beaux phrasĂ©s. Pour le reste le choix des voix secondaires affleure une semi caractĂ©risation convaincante (BenoĂźt Arnould en Florestan, surtout Hasnaa Bennani dans le rĂŽle de sa fiancĂ©e Corisande
). La palme de meilleur chant revient ici Ă  la fĂ©e Urgande de BĂ©atrice Tauran, celle qui chantait hier, Sangaride sous la direction de Hugo Reyne en VendĂ©e, saisit toujours par la grĂące et la puretĂ© de sa diction et l’élĂ©gance musicale de son expression : une dĂ©itĂ© parfaite, dĂ©fendant avec fermetĂ© mais fĂ©minitĂ©, l’amour mĂ©ritant. AprĂšs Roland, PersĂ©e, PhaĂ©ton (2012) et Bellerophon (2009), l’Amadis de Christophe Rousset ne manque pas de charmes en particulier dans le chƓur final, qui bĂ©nĂ©ficie de la mise en place et de l’articulation impeccable du Choeur de chambre de Namur, l’un des meilleurs actuellement. Mais la Chaconne qui prĂ©cĂšde (plus de 7 mn), sorte d’apothĂ©ose du couple amoureux et qui devrait concentrer le souffle Ă©pique, enchanteur de la fable qui vient de se produire, rĂ©vĂšle les limites des Talens Lyriques : faiblesses non pas techniques, mais 
 esthĂ©tiques. Le geste manque singuliĂšrement de hauteur, de respiration, restant linĂ©aire, rien que narratif. C’est bien jouĂ© mais pas envoĂ»tant.

rousset christophe talens lyriques amadis phaeton roland, bellerophonL’OpĂ©ra de Versailles avait il y a 3 ans, accueilli une autre production d’Amadis, certes inspirĂ©e de Lully mais rĂ©Ă©crite aprĂšs lui en 1779 pour Marie-Antoinette par
 le Bach de Londres, Jean-ChrĂ©tien, dans une rĂ©alisation beaucoup mieux caractĂ©risĂ©e sur le plan des profils expressifs
 Pour un Lully pur jus, sanguin et tendre, il faut hĂ©las se souvenir des Arts Florissants et de William Christie pour envisager un tout autre Lully, moins tendu, sec, descriptif. Manquent ici la profondeur, la poĂ©sie, la langueur, la souveraine nostalgie
 VoilĂ  qui fait craindre Ă  rebours d’une presque vague Lullyste, le sentiment d’une dĂ©faveur par manque de rĂ©elle affinitĂ© avec le sujet choisi. Cependant tout n’est pas Ă  jeter dans cette rĂ©alisation qui manque pourtant d’approfondissement comme de souffle. Louons cette presque intĂ©grale en cours des opĂ©ras de Lully : hier Reyne avait amorcĂ© la flamme, Christophe Rousset reprend le flambeau, mais c’est bien Bill l’enchanteur qui reste le vrai dĂ©tenteur du feu sacrĂ©.

amadis lully rousset aparteJean-Baptiste Lully : Amadis, 1684. Livret de Philippe Quinault, avec Cyril Auvity, Judith van Wanroij, Ingrid Perruche, Edwin Crossley-Mercer, BenoĂźt Arnould, BĂ©nĂ©dicte Tauran, Hasnaa Bennani, Pierrick Boisseau, Reinoud Van Mechelen, Caroline Weynants, Virginie Thomas. ChƓur de chambre de Namur. Les Talens Lyriques. Ch. Rousset, direction. EnregistrĂ© le 4/6 juillet 2013 Ă  l’OpĂ©ra royal du chĂąteau de Versailles . 3 cd ApartĂ© AP094 / Harmonia Mundi. Parution annoncĂ©e : le 23 septembre 2014.