COMPTE-RENDU, critique concert. FESTIVAL PRINTEMPS DES ARTS DE MONTE-CARLO 2020. RĂ©cital Aline Piboule, piano.

aline-piboule-printemps-arts-monte-carlo-2020-critique-concert-critique-piano-classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique concert. FESTIVAL PRINTEMPS DES ARTS DE MONTE-CARLO 2020. RĂ©cital Aline Piboule, piano (14 mars 2020). L’épidĂ©mie de Coronavirus aura finalement eu raison du Festival Printemps des Arts de Monte-Carlo, qui devait se dĂ©rouler du 13 mars au 11 avril 2020. ArrivĂ©s en fin d’aprĂšs-midi, nous gardions un maigre espoir que la manifestation culturelle monĂ©gasque tienne, en dĂ©pit  du contexte et des annulations partout ailleurs. Deux heures avant le concert inaugural, le couperet est tombĂ©. Le Festival n’aura pas lieu. Un rĂ©cital a Ă©tĂ© maintenu cependant, en comitĂ© restreint, dans l’OpĂ©ra Garnier fermĂ© au public.

 

 

 

« AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA FIN  »

 

On avait quand mĂȘme envie d’y croire. Le jour-mĂȘme, la soprano VĂ©ronique Gens, et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigĂ© par Kazuki Yamada avaient longuement rĂ©pĂ©tĂ© le somptueux programme du concert inaugural (Ohana, Chausson). La dĂ©lĂ©gation du QuĂ©bec en France, la directrice du MusĂ©e des Beaux-Arts de MontrĂ©al, Le conservateur de l’art quĂ©bĂ©cois et canadien, Ă©taient lĂ . Nous, les journalistes, venions d’arriver. Tout Ă©tait sur le point de commencer, quand la dĂ©cision du Gouvernement Princier est arrivĂ©e, sans surprise. Nous avons recueilli de Marc Monnet, le conseiller artistique du Festival, ses rĂ©actions sur cette situation sans prĂ©cĂ©dent:

« Je m’y attendais. Comme la France avait annoncĂ© des restrictions fortes, je savais que Monaco allait suivre. Je ne l’avais pas imaginĂ© concrĂštement, mais je l’avais prĂ©mĂ©ditĂ©. J’avais prĂ©venu l’équipe du risque de ne pas aller jusqu’au bout. »

Dans une Ă©motion maitrisĂ©e et un calme impassible, il nous confie: « Il faut garder la tĂȘte froide, cette situation personne ne l’a jamais connue. Tout est arrĂȘtĂ©: l’opĂ©ra, l’orchestre, les ballets, cela partout. Nous sommes devant quelque chose d’impensable, dans cette incapacitĂ© Ă  concevoir ce qui arrive, parce qu’on se trouve face Ă  un arbitraire brutal. On vous dit d’un seul coup : vous ne travaillez plus! Ce n’est pas seulement violent, sur le moment vous trouvez aussi cela tellement irrationnel! Pour ma part, bien loin de m’en rĂ©jouir, j’étais prĂ©parĂ© psychologiquement parce que j’ai senti venir cela. Je ne suis pas dans l’émotionnel, mon expĂ©rience m’a permis d’acquĂ©rir un systĂšme de dĂ©fense face Ă  ces circonstances, par la prise de distance et l’attente. »

Toute chose ayant un prix, a fortiori une manifestation de cette ampleur et de cette qualitĂ© de prĂ©paration et de programmation, nous lui en demandons son estimation au sens large, au-delĂ  de l’aspect financier: « Avant tout c’est le public qui est touchĂ©. Nous ne le sommes pas au mĂȘme titre. Nous formons une Ă©quipe qui travaille pour rĂ©aliser quelque chose Ă  destination du public. Nous pensons Ă  la frustration de milliers de spectateurs, de festivaliers qui n’entendront, ne verront rien. Cela Ă©quivaut Ă  une sorte de punition. Il y a un prix Ă  payer c’est Ă©vident. A ce jour, je ne suis pas en mesure de l’évaluer, d’en parler. Sur le plan financier, il nous faudra deux Ă  trois semaines pour apurer la situation, Ă©tudier tous les contrats, les conditions d’annulations. Beaucoup de dĂ©penses dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©es comme les billets d’avion, les chambres d’hĂŽtels, sont pures pertes. Les recettes seront nulles, car nous rembourserons les billets. Il nous restera probablement de l’argent, mais pour quoi faire? DĂ©placer le festival tel qu’il a Ă©tĂ© programmĂ© dans six mois? Cela me paraĂźt peu envisageable. »

Mais alors, lorsque la vie aura repris son cours normal, d’ici quelques mois, une manifestation de substitution d’un format diffĂ©rent, plus resserrĂ© par exemple, est-elle imaginable? « Peut-ĂȘtre, nous dit-il, mais je pourrai vous en parler plus prĂ©cisĂ©ment dans un mois probablement, quand nous aurons fait une analyse complĂšte de la situation et quand nous connaĂźtrons la position du Gouvernement Princier. Voudra-t-il rĂ©cupĂ©rer l’argent rĂ©siduel dans ce contexte de crise et reporter Ă  l’annĂ©e prochaine son soutien financier? Pour le moment nous ne le savons pas. Et puis nous ne savons rien encore de l’évolution de l’épidĂ©mie, qui pourrait durer plus longtemps qu’on ne pense et compromettre tout report. Nous sommes dans une situation totalement instable. »

Le QuĂ©bec Ă©tait cette annĂ©e invitĂ© au Festival. Que restera-t-il de sa prĂ©sence qui devait se manifester dans toutes les formes d’arts? « Quasiment rien si l’on considĂšre tout ce qui avait Ă©tĂ© mis en place. Cette trĂšs belle exposition sur l’art inuit, rĂ©alisĂ©e par le MusĂ©e des Beaux-Arts de MontrĂ©al, ainsi que les deux sculptures lumineuses que l’on a fait venir, qui vont demeurer Ă  Monaco pendant un mois, mais combien les verront? Nous dĂ©sirons ardemment reconduire ce partenariat avec le QuĂ©bec: l’entente et la collaboration Ă©taient excellentes, et mĂȘme trĂšs plaisantes. La dĂ©lĂ©guĂ©e du QuĂ©bec ici prĂ©sente a elle aussi vraiment envie de reconduire ce projet et de parvenir Ă  lui donner vie. Comment? Nous ne le savons pas encore  »

Le rĂ©cital de la pianiste Aline Piboule a eu lieu « en privé », ce samedi 14 mars. Marc Monnet s’en explique: « Nous allons Ă©couter ce soir une musique qui n’est jamais jouĂ©e. Je voulais que le public entende ces Ɠuvres que je trouve vraiment intĂ©ressantes, dont la derniĂšre du programme qui est pour moi un chef-d’Ɠuvre (les Clairs de lune d’Abel Decaux, ndlr). J’ai demandĂ© Ă  Aline Piboule de monter ce programme que personne n’a Ă  son rĂ©pertoire. Cela fait un an qu’elle travaille sur ces piĂšces. D’autre part son enregistrement est programmĂ© et le public pourra l’avoir et l’Ă©couter. Aline Piboule est arrivĂ©e hier soir. Elle a rĂ©pĂ©tĂ©. Je me suis dit qu’elle ne pouvait pas repartir sans jouer son programme. Il fallait trouver une idĂ©e. »

Deux crĂ©ations Ă©taient programmĂ©es: « Les deux crĂ©ations de GĂ©rard Pesson et de Yan Maresz seront reportĂ©es, de toute Ă©vidence. Mais certains musiciens qui devaient ĂȘtre lĂ  resteront avec un sentiment de frustration, et nous ne pourrons rien faire. Nous sommes tous Ă  la mĂȘme enseigne, et pour le moment il n’y a aucune rĂ©action possible. La plus grande sagesse est d’attendre. »

 

 

 

LES NOTES DE L’AU-REVOIR


 

GetFileAttachmentLes portes de l’OpĂ©ra Garnier se sont fermĂ©es derriĂšre nous. Un silence trĂšs spĂ©cial rĂšgne dans la salle, oĂč une poignĂ©e d’invitĂ©s a pris place, dissĂ©minĂ©s ici et lĂ , sous les fresques et les stucs dorĂ©s. Une Ă©motion indĂ©finissable nous envahit. Le piano Bösendorfer se dĂ©tache soudain du rideau de velours dans le halo d’un projecteur. Le pas d’Aline Piboule rĂ©sonne sur le plancher de la scĂšne, sa silhouette d’or semble raviver les lustres d’une Ăšre Ă©teinte, puis la magie de la musique estompe l’étrange silence. Aline Piboule est l’une des rares pianistes Ă  oser, proposer des programmes incluant des Ɠuvres rares du XXĂšme siĂšcle, et Marc Monnet, qui l’avait invitĂ©e l’annĂ©e derniĂšre, savait Ă  qui il s’adressait lorsqu’il lui a demandĂ© de composer celui-ci. Elle nous fait dĂ©couvrir la richesse insoupçonnĂ©e d’un rĂ©pertoire français contemporain des Ɠuvres de Debussy, FaurĂ©, Ravel, mais de compositeurs quasiment ignorĂ©s. Le triptyque « Sillages » de Louis Aubert, nous saisit de ses magnificences sonores. Elle dĂ©ploie en grandes ondes puissantes « Sur le rivage » (N°1), parcourant les couleurs prononcĂ©es des registres du Bösendorfer, dont la personnalitĂ© file le parfait accord avec ce rĂ©pertoire. Arrivent des gerbes de lumiĂšre aveuglante, soulevĂ©es par d’éclatants accords, qui jaillissent et nous projettent vers l’infini d’un horizon, et puis ces sombres mystĂšres qu’elle saisit au creux de ses harmonies subtiles. Avec quelle touchante justesse elle pĂ©nĂštre l’esprit de cette habanera dĂ©sabusĂ©e, qui tente, sans y parvenir, de conjurer le glas de Socorry (n°2)! « Dans la nuit » (n°3) en efface le souvenir avec ses fugitives et fulgurantes visions. Aline Piboule fait montre d’une maĂźtrise infaillible dans « Types » les redoutables portraits brossĂ©s sur trois portĂ©es par Pierre-Octave Ferroud dans la France des annĂ©es folles, en relĂšve le piquant, dans leurs vifs changements de registres. Elle conjugue  les rondeurs sonores d’un chant admirablement conduit, et les aigus chatoyants du « Clair de lune au large », deuxiĂšme piĂšce des Chants de la Mer de Gustave Samazeuilh, crĂ©Ă©s en 1920 . On lĂąche prise avec la dĂ©routante rĂ©alitĂ© pour ce moment de rĂȘverie qu’elle nous offre, voguant au grĂ© de ses harmonies, de la gamme par ton, au chromatisme puis au modal vaguement orientaliste. ComposĂ©s Ă  la naissance du XXĂšme siĂšcle mais crĂ©Ă©s aussi en 1920, les Clairs de Lune, cycle de quatre piĂšces d’Abel Decaux, sont injustement tombĂ©s dans l’oubli, tout comme leur auteur. Ce compositeur visionnaire impose un langage atonal avant mĂȘme Schönberg, mais dans une poĂ©sie symboliste et figurative qui nous introduit dans des atmosphĂšres troublantes, inquiĂ©tantes
la rĂȘverie tourne au cauchemar, dĂšs le premier « clair de lune » et ses douze coups de minuit assĂ©nĂ©s dans les graves d’airain du piano. Aline Piboule donne aux trois premiĂšres piĂšces cette rĂ©sonance morbide et glaçante, jusque dans leurs silences marquĂ©s de points d’orgue, nous fait froid dans le dos dans « la Ruelle » (n°2), fantomatique, dans « Le CimetiĂšre » Ă©branle les accords d’un Dies Irae transformant le piano en lourdes cloches de plomb. « La Mer » est un pur bijou impressionniste, composĂ© en 1903, quelques annĂ©es avant « Ce qu’a vu le vent d’ouest » et « La Mer » de Debussy. Quel sens du relief et des couleurs particuliĂšrement expressif, lorsqu’émergent des noires et troubles profondeurs, des irisations, de lĂ©gers scintillements, des surfaces sonores sous des effets de brise!

Dans le contexte inĂ©dit et dĂ©stabilisant que nous vivons, Aline Piboule en grande artiste aura tenu le gouvernail de ses Ă©motions pour nous livrer un concert magistralement interprĂ©tĂ©, concluant par un dĂ©licat « Feuillet d’album » d’Emmanuel Chabrier, touche de lĂ©gĂšretĂ© bienvenue: quelques notes pour un au-revoir, sans pathos, un baume pour nos cƓurs gros, nos esprits chagrins, bien conscients d’avoir eu ce soir ce qu’ils n’entendront plus avant un certain temps


 

 

Photos : concert d’Aline Piboule en mars 2020 Ă  Monte-Carlo © Jany Campello / portrait par Jean-Baptiste Millot