OPERA. WAGNER : LE RING de Philippe JORDAN Ă  Bastille puis Ă  Radio France

Affiche_(portrait)_Le_Ring_2020(2)OPERA. WAGNER : LE RING de Philippe JORDAN Ă  Bastille puis Ă  Radio France.  8 reprĂ©sentations du 23 nov au 6 dĂ©c 2020 Ă  Paris. Le nouveau Ring de l’OpĂ©ra national de Paris sera finalement donnĂ© Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 23, 24, 26 et 28 novembre 2020, en version de concert. Puis l’Auditorium de Radio France accueillera les 30 novembre, 1er, 4 et 6 dĂ©cembre 2020 cette nouvelle TĂ©tralogie de Richard Wagner tant attendue Ă©galement en version de concert avec l’Orchestre et les ChƓurs de l’OpĂ©ra national de Paris sous la direction de Philippe Jordan. C’est d’ailleurs le 2Ăš cycle wagnĂ©rien pour le directeur musical (premier Ring Ă  Bastille en 2009) qui quittera ainsi ses fonctions Ă  Paris.

Informations et renseignements sur les sites www.maisondelaradio.fr et www.operadeparis.fr
 

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Autres RVS de l’OpĂ©ra National de Paris

A L’OPERA BASTILLE
Du 16 au 31 dĂ©cembre 2020, 6 reprĂ©sentations de l’opĂ©ra Carmen de Georges Bizet
Direction : KĂ©ri-Lynn Wilson / Mise en scĂšne : Calixto Bieito / Orchestre et ChƓurs de l’OpĂ©ra national de Paris
Du 4 dĂ©cembre au 2 janvier 2021, 16 reprĂ©sentations du ballet La BayadĂšre de Rudolf Noureev. Les Étoiles, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet de l’OpĂ©ra national de Paris.

À LA PHILHARMONIE DE PARIS
Les 16 et 17 octobre Ă  20h30 : VerklĂ€rte Nacht, op. 4 d’Arnold Schönberg et Eine Alpensinfonie, op. 64 de Richard StraussDirection : Philippe Jordan / Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris / Concert initialement prĂ©vu le 16 octobre Ă  l’OpĂ©ra Bastille

À L’AUDITORIUM DE RADIO FRANCE
30 novembre, 1er, 4 et 6 dĂ©cembre : Festival Ring de Richard Wagner en version concert / Direction : Philippe Jordan. Orchestre et ChƓurs de l’OpĂ©ra national de Paris

 

BRAHMS : Symphonies (Wiener Symphoniker / Ph. Jordan Live 2020 4 cd WS)

brahms symphonies ph jordan wiener symphoniker 4 cd WSO jordan critique review cd classiquenews WS021BRAHMS : Symphonies (Wiener Symphoniker / Ph. Jordan Live 2020) – Vienne a accueilli la crĂ©ation des Symphonies 2 et 3 de Brahms (Musikverein, sous la direction de Hans Richter) alors que le nĂ©o beethovĂ©nien faisait figure de champion contre les excĂšs dĂ©lirants et autobiographiques de Mahler ; la 1Ăšre est crĂ©Ă©e Ă  Karlsruhe en 1876 ; l’ultime n°4 Ă  Meiningen sous la baguette de l’auteur en 1885. Philippe Jordan a donc toute lĂ©gitimitĂ© pour sa derniĂšre saison musicale Ă  la tĂȘte de l’orchestre, de diriger les Wiener Symphoniker dont il est chef principal depuis 2014, dans quatre partitions s’inscrivant dans l’histoire de la musique viennoise. FidĂšle Ă  ses Wagner (remarquable intĂ©grale du Ring Ă  Bastille) comme Ă  ses Verdi, Jordan cultive l’équilibre et la clartĂ©, une articulation heureuse et hĂ©doniste qui façonne Brahms dans le classicisme, moins dans le romantisme. Le chef freine tout entrain excessif, toute emphase passionnĂ©e (sauf la 3Ăš Ă  notre avis trop radicale dans ses propositions : les tempi allongĂ©s finissent par Ă©paissir la texture orchestrale au dĂ©triment de l’élocution de l’écriture). Nonobstant voici une lecture au fini raffinĂ©, aux intentions rĂ©flĂ©chies (beaux dialogues entre cordes et bois) qui prolongent la rĂ©ussite de sa prĂ©cĂ©dente intĂ©grale des Symphonies de Beethoven (WS 2017), Ă©ditĂ©e pour les 250 ans de Ludwig en 2020 (coffret CLIC de classiquenews, intĂ©grĂ© dans notre grand dossier Beethoven 2020). La prise live ajoute Ă  la vivacitĂ© du propos. Coffret WIENER SYMPHONIKER / Philippe Jordan : BRAHMS : SYMPHONIES (4 cd WS Wiener Symphoniker / live recordings 2020).

RING : Siegfried, Le Crépuscule des Dieux (Jordan, Bieito)

Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthPARIS, Bastille. WAGNER : Le RING. 10 oct > 21 nov 2020. AprĂšs le cycle Ă©vĂ©nement conçu par GĂŒnther KrĂ€mer (dĂ©jĂ  dirigĂ© par Philippe Jordan, Bastille 2013), l’OpĂ©ra de Paris prĂ©sente sa nouvelle production de la TĂ©tralogie wagnĂ©rienne, mise en scĂšne cette fois par le catalan volontiers provocateur Calisto Bieito dont la vision reste souvent laide voire prosaĂŻque, soulignant dans l’action tout ce qui relĂšve de notre Ă©poque postmoderniste, cynique, barbare, dĂ©senchantĂ©e. Ce n’est pas ce nouveau cycle qui contredira sa rĂ©putation et force est de prĂ©sumer que ce Ring s’affirmera par son rĂ©alisme dĂ©sabusĂ© et froid (comme sa Carmen, toujours Ă  l’affiche). Coronavirus oblige, le thĂ©Ăątre parisien peut ouvrir ses portes par les deux derniĂšres productions du cycle de 4 : Siegfried (3 reprĂ©sentations : les 10, 14 et 18 oct 2020) ; Le CrĂ©puscule des dieux (3 reprĂ©sentations aussi, les 13, 17 et 21 nov 2020).

 

 

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SIEGFRIED (1876)
Opéra Bastille, les 10, 14 et 18 oct 2020
puis 26 nov et 4 décembre 2020
séance : 18h, le dimanche à 14h (18 oct)

RÉSERVEZ vos places
directement sur le site de l’OpĂ©ra de Paris
Durée : 5h15, avec 2 entractes

https://www.operadeparis.fr/saison-20-21/opera/siegfried

wagner-portrait-bayreuth-opera-dossier-wagner-ring-sur-classiquenewsQue vaudra cette nouvelle production ? Visuellement, les dĂ©fis relevĂ©s par Calisto Bieito sont multiples. Comment se concrĂ©tiseront-ils ? Vocalement, le cast se rĂ©vĂšle tout autant hypothĂ©tique, avec le Siegfried d’Andreas Schager, le Mime de Gerhard Siegel, le Wanderer de Iain Paterson, l’Alberich de Jochen Schemckenbecher, la BrĂŒnnhilde de Martina Serafin
 Osons espĂ©rer que la force vocale et la puissance sonore ne sacrifieront pas ici l’articulation du texte. Karajan en son temps avait dĂ©montrĂ©, remarquablement, la pertinence d’une vision autant orchestrale que chambriste, en particulier permise par la diction et le sens des phrasĂ©s de ses solistes


 

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LE CRÉPUSCULE DES DIEUX (1876)
Opéra Bastille, les 13, 17 et 21 nov 2020
repris les 28 nov et 6 déc 2020
séance : 18h, le dimanche à 14h (6 déc)

RÉSERVEZ vos places
directement sur le site de l’OpĂ©ra de Paris
Durée : 5h50, avec 2 entractes

https://www.operadeparis.fr/saison-20-21/opera/le-crepuscule-des-dieux

wagnerDĂ©monisme des Gibishungen / grĂące salvatrice de BrĂŒnnhilde… Ultime journĂ©e de la TĂ©tralogie de Wagner, dans la mise en scĂšne de Calisto Bieito. Si l’on retrouve les Siegfried d’Andreas Schager, Alberich de Jochen Schemckenbecher ; en revanche BrĂŒnnhilde a changĂ© (Ricarda Merbeth). Or ici tout repose sur le couple manipulĂ© mais lumineux et tragique de Siegfried et de BrĂŒnhilde, Ă©prouvĂ©s par les intrigues du clan des Gibishungen dont les mĂąles Hagen (Ain Anger) et Gunther (Johannes Martin KrĂ€nzle) incarnent le dĂ©monisme le plus infect, inspirĂ© par la haine et la conquĂȘte du pouvoir.

 

 

 

 

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L’ANNEAU DU NIBELUNG / LE RING en version intĂ©grale

Affiche_(portrait)_Le_Ring_2020(2)L’OpĂ©ra Bastille propose l’ensemble du RING 2020, par Jordan et Bieito, en un festival complet, comprenant le PrĂ©lude et les 3 journĂ©es, en 2 cycles. Le Premier festival, les 23 nov (L’or du Rhin), 24 nov (La Walkyrie), 26 nov (Siefried) puis 28 nov (Le CrĂ©puscule des dieux) ; puis le second festival : les 30 nov (L’or du Rhin), 2 dĂ©c (La Walkyrie), 4 dĂ©c  (Siefried) puis 6 dĂ©c (Le CrĂ©puscule des dieux)

RĂ©servez ici, directement sur le site de l’OpĂ©ra de Paris

pour les 2 festivals du RING : du 23 au 28 nov / du 30 nov au 6 déc 2020

 

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approfondir

 

 

LIRE NOS DOSSIER Siegfried et Le Crépuscule des dieux :

 

 

SIEGFRIED, éducation et maturité du jeune héros

Wagner : le Ring du Bayreuth 2014Siegfried se concentre sur le 2Ăšme JournĂ©e de la TĂ©tralogie ou Ring de Wagner. Les enchantements de la fable Ă  laquelle se nourrit le Wagner conteur rĂ©alise ici une Ă©popĂ©e hĂ©roĂŻque et onirique qui rĂ©capitule aprĂšs l’ivresse amoureuse et compassionnelle de La Walkyrie (1Ăšre JournĂ©e), l’enfance du jeune hĂ©ros puis sa transformation en jeune adulte victorieux amoureux. La figure est Ă  l’origine de tout le cycle : on sait qu’au dĂ©but de son oeuvre lyrique, avant la conception globale en tĂ©tralogie, Wagner souhaitait mettre en musique le vie et surtout la mort de Siegfried. C’est en s’intĂ©ressant aux Ă©vĂ©nements qui prĂ©cĂšdent l’avĂšnement du hĂ©ros, que le compositeur tisse peu Ă  peu la matiĂšre du Ring (le prologue de L’Or du Rhin dĂ©voilant la rivalitĂ© de Wotan et des Nibelungen, la malĂ©diction de l’anneau et les sacrifices Ă  accepter / assumer pour s’en rendre mettre) : tout converge vers la geste du champion qui n’a pas peur, et le sens de ce qu’il fait, est, devient. Dans Siegfried, drame musical en 3 actes, s’opposent le forgeron Mime qui est aussi l’éducateur de Siegfried, et Siegfried. Le premier vit dans l’espoir de reforger l’anneau qui donne la toute puissance : c’est un ĂȘtre calculateur, fourbe, peureux. Ce qu’il forge l’enchaĂźne Ă  un cycle de malĂ©diction.
Geste amoureux, héroïque de Siegfried

A l’inverse, Siegfried, ĂȘtre lumineux et conquĂ©rant, forge sa propre Ă©pĂ©e, Nothung, instrument de son Ă©mancipation (qui est aussi l’ex Ă©pĂ©e de son pĂšre Siegmund) : avec elle, il tue le dragon Fafner, et suit la voix de l’oiseau intelligible qui le mĂšne jusqu’au rocher oĂč repose sa futur Ă©pouse, BrĂŒnnhilde, ex walkyrie, dĂ©chue par Wotan. Comme dans La Walkyrie oĂč se dĂ©veloppe le chant amoureux des parents de Siegfried (Siegmund et Sieglinde), Siegfried est aussi un ouvrage d’effusion enivrĂ©e : quand le hĂ©ros bientĂŽt vainqueur du dragon, s’extasie en contemplant le miracle de la nature soudainement complice et protectrice (les murmures de la forĂȘts). En portant le sang de la bĂȘte Ă  ses lĂšvres, il est frappĂ© de discernement et d’intelligence, vision supĂ©rieure qui lui fait comprendre les intentions de Mime
 qu’il tue immĂ©diatement : on aurait souhaitĂ© que dans le dernier volet, Le CrĂ©puscule des dieux, Siegfried montrĂąt une intelligence tout aussi affĂ»tĂ©e en particulier vis Ă  vis du clan Gibishungen
 mais sa naĂŻvetĂ© causera sa perte.
Pour l’heure, aprĂšs l’accomplissement du prodige (tuer le dragon, prendre l’anneau), Siegfried dĂ©couvre au III, l’amour, rĂ©compense du hĂ©ros mĂ©ritant : et Wagner, peint alors un tableau saisissant oĂč Siegfried dĂ©couvre BrĂŒnnhilde sur son roc de feu, puis l’enlace en un duo Ă©perdu, digne des effluves tristanesques, au terme duquel, le fiancĂ© remet Ă  sa belle, l’anneau maudit. Dans Siegfried, se prĂ©cise aussi la rĂ©alisation du cycle fatal : au dĂ©but du III, le dieu si flamboyant dans L’Or du Rhin, Wotan : manipulateur (piĂ©geant honteusement avec Loge, le nain AlbĂ©rich), brillant bĂątisseur (du Wallhala), nĂ©gociateur (avec les gĂ©ants), se dĂ©couvre ici en “Wanderer” (voyageur errant), tĂȘte basse, Ă©puisĂ©, usĂ©, renonçant au pouvoir sur le monde : la chute assumĂ©e de Wotan est criante lorsqu’il croise la route du nouveau hĂ©ros Siegfried dont l’épĂ©e dĂ©truit la vieille lance du solitaire fatigué  Tout un symbole. De sorte qu’à la fin de l’ouvrage, la partition est portĂ©e Ă  travers le duo des amants magnifiques (Siegfried / BrĂŒnnhilde) par une espĂ©rance nouvelle : Siegfried ne serait-il pas cette figure messianique, annonciatrice d’un monde nouveau ? C’est la clĂ© de l’opĂ©ra. Mais Wagner rĂ©serve une toute autre fin Ă  son hĂ©ros car l’anneau est porteur d’une malĂ©diction qui doit s’accomplir : tel est l’enjeu de la 3Ăšme JournĂ©e du Ring : Le CrĂ©puscule des dieux. Par Elvire James

 

 

Crépuscule des dieux : avÚnement des Hommes ?

L’orchestre suit en particulier tout ce qu’éprouve BrĂŒnnhilde, tout au long de l’ouvrage, tour Ă  tour, ivre d’amour, puis Ă©cartĂ©e, trahie, humiliĂ©e par celui qu’elle aime : Siegfried trop crĂ©dule est la proie des machinations et du filtre d’oubli 
 une faiblesse trop humaine qui la mĂšnera Ă  la mort. Le hĂ©ros se laissera convaincre de rĂ©pudier BrĂŒnnhilde pour Ă©pouser Gutrune 


Musique de l’inĂ©luctable
walkyrie-wagner-homepage-une-walkyrie-de-wagnerMais BrĂŒnnhilde est elle aussi manipulĂ©e par l’infĂąme Hagen. Le fils d’AlbĂ©rich (qui surgit tel un spectre au dĂ©but du II), intrigue et complote
 forçant l’amoureuse Ă  dĂ©voiler le seul point faible du hĂ©ros : son dos. Siegfried pĂ©rira donc d’un coup de lance sous la nuque. Wagner compose alors l’une des pages les plus saisissantes du Ring pour exprimer la mort de Siegfried. C’est que la malĂ©diction qui menace l’édifice, portĂ© tant bien que mal par Wotan jusqu’à l’opĂ©ra Siegfried, se rĂ©alise finalement et l’anneau ira irrĂ©sistiblement aux filles du Rhin, ses vĂ©ritables propriĂ©taires. Entre temps, les hommes ont rĂ©vĂ©lĂ© leur vraie nature : dissimulation, fourberie, complots, coups bas, hypocrisie, manipulation, barbarie criminelle
 Si dans l’Or du Rhin, Wagner avait reprĂ©senter l’esclavage des opprimĂ©s sous le pouvoir d’AlbĂ©rich le Nibelung, – portrait visionnaire des masses asservies par l’ultracapitalisme -, le CrĂ©puscule des Dieux cultive un tension tout aussi Ăąpre et mordante mais moins explicite. La musique et tout l’orchestre cisĂšle en un chambrisme subtil, l’ocĂ©an des complots tissĂ©s dans l’ombre, l’impuissante solitude des justes dont Ă©videmment BrĂŒnnhilde. Car c’est bien la Walkyrie dĂ©chue, la vĂ©ritable protagoniste de ce dernier volet qui voit la fin des dieux et  
 de la civilisation.  Face aux agissements de Hagen et son clan matĂ©rialiste, BrĂŒnnhilde prĂŽne la vertu de l’amour, seule source tangible pour l’avenir de l’humanitĂ©.
Rien n’est comparable dans sa continuitĂ© Ă  l’ivresse hypnotique de la partition du CrĂ©puscule des dieux. Le Voyage de Siegfried sur le Rhin, les retrouvailles avec BrĂŒnnhilde, le sublime prĂ©lude orchestral qui prĂ©cĂšde l’arrivĂ©e de Waltraute venue visiter sa soeur Walkyrie, le trio des conspirateurs Ă  la fin du II, la mort du hĂ©ros puis le grand monologue de la BrĂŒnnhilde sur le bĂ»cher final sont quelques uns des jalons de l’épopĂ©e wagnĂ©rienne, l’une des plus incroyables fresques lyriques de tous les temps.

Au moment oĂč Philippe Jordan poursuit son travail (admirable) sur l’orchestre de Wagner en dirigeant en mai et juin 2013, le dernier volet du Ring, Le CrĂ©puscule des dieux, classiquenews partage sa passion de la musique de l’auteur de Tristan et souligne la rĂ©ussite du compositeur dramaturge, en particulier dans la rĂ©alisation de son Ă©criture orchestrale. C’est peu dire que le musicien fut un immense symphoniste, peut-ĂȘtre le plus grand de l’ùre romantique 


On ne dira jamais assez le gĂ©nie de Wagner quand hors de l’action proprement dite, par exemple concrĂštement : l’enchaĂźnement et la rĂ©alisation des tractations infĂąmes de l’abject Hagen contre le couple Siegfried et BrĂŒnnhilde, le compositeur sait s’immiscer dans la psychĂ© de son hĂ©roĂŻne pour exprimer tout ce qui la rend grande et admirable : prenez par exemple l’intermĂšde orchestral du I, assurant la transition entre la scĂšne 2 et la scĂšne 3 : alors que le spectateur dĂ©couvre le gouffre dĂ©moniaque qui habite le noir Hagen digne fils d’AlbĂ©rich – le rancunier vengeur et amer, Wagner nous transporte vers son opposĂ©, lumineux, clairvoyant, loyal et capable de toute abnĂ©gation au nom de l’amour : BrĂŒnnhilde.
Ă©clat des interludes symphoniques
Il n’est pas de contraste plus saisissant alors que ce passage orchestral qui Ă©tire le temps et l’espace, passant des abĂźmes tĂ©nĂ©breux oĂč le mal rĂšgne sans partage vers le roc oĂč se tient la Walkyrie dĂ©chue : le chant des instruments (clairon, puis hautbois, enfin clarinette) dit tout ce que cette femme sublime a sacrifiĂ©, trahissant la loi du pĂšre (Wotan), accomplissant l’idĂ©al terrestre de l’amour pur et dĂ©sintĂ©ressĂ© (pour Siegfried) 
 Wagner prĂ©cise les didascalies : la jeune femme assume sa condition de mortelle et contemple l’anneau par la faute duquel tout est consommĂ© et qui dans son esprit pur incarne a contrario de la malĂ©diction qui s’accomplit, le serment amoureux qui la relie Ă  son aimĂ© 
 BientĂŽt paraĂźt Waltraute sa soeur, Walkyrie venue du Walhalla de leur pĂšre pour rĂ©cupĂ©rer l’anneau (car toujours toute action tourne autour de la bague magique et maudite : Wotan sait que s’il rĂ©cupĂšre l’anneau, son rĂȘve politique et l’enfer qu’il a suscitĂ©, disparaĂźtra) 


Affiche_(portrait)_Le_Ring_2020(2)Wagner excelle dans la combinaison des thĂšmes ; tous tissent cet Ă©cheveau de pensĂ©e et de sentiments mĂȘlĂ©s qui dans l’esprit de BrĂŒnnhilde fonde son destin d’amoureuse entiĂšre et passionnĂ©e, de femme et d’épouse bientĂŽt bafouĂ©e, sans omettre l’immense source de compassion qui anime cet ĂȘtre miraculeux touchĂ© par la grĂące 
 car bientĂŽt, son vaste monologue final permettra de conclure tout le cycle, en une scĂšne d’ultime sacrifice (comme dans Isolde).  Il faut mesurer dans l’accomplissement de cet interlude de prĂšs de 6mn (selon les versions selon les chefs) tout le gĂ©nie de Wagner, dramaturge psychologique, dont l’écriture sait Ă©tirer le temps musical, abolir espace et nĂ©cessitĂ© de l’écoulement dramatique, atteignant ce vertige et cette effusion dont il reste le seul Ă  dĂ©tenir la clĂ© sur la scĂšne lyrique 
 Cet interlude est un miracle musical. La clĂ© qui apprĂ©ciĂ©e pour elle-mĂȘme pourrait faire aimer Wagner absolument.
IIlustration : BrĂŒnnhilde et son cheval Grane 
 La Walkyrie par compassion pour les WĂ€lsungen (Siegmund et Sieglinde) recueille leur fils Siegfried, l’épouse bravant la loi du pĂšre Wotan. La fiĂšre amoureuse allume le grand feu purificateur au dernier tableau du CrĂ©puscule des dieux (GötterdĂ€mmerung) pour rejoindre dans la mort son Ă©poux honteusement assassinĂ© par Hagen 
 Par Carter Chris-Humphray

 

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra, le 28 novembre 2019. Borodine : Le Prince Igor. Philippe Jordan / Barrie Kosky.

BorodineCompte-rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra, le 28 novembre 2019. Borodine : Le Prince Igor. Philippe Jordan / Barrie Kosky. OpĂ©ra inachevĂ© de Borodine, (portrait ci contre), Le Prince Igor semble devoir enfin trouver une reconnaissance en dehors de la Russie, comme le prouvent les rĂ©centes productions de David Poutney (Ă  Zurich et Hambourg) ou de Dmitri Tcherniakov Ă  New York (voir le compte-rendu du dvd Ă©ditĂ© Ă  cette occasion http://www.classiquenews.com/tag/borodine), et surtout l’entrĂ©e au rĂ©pertoire de cet ouvrage Ă  l’OpĂ©ra national de Paris, avec un plateau vocal parmi les plus Ă©blouissants du moment. Si l’ouvrage reste rare, le grand public en connait toutefois l’un de ses « tubes », les endiablĂ©es Danses polovtsiennes, popularisĂ©es par le ballet Ă©ponyme de Serge Diaghilev montĂ© en 1909.

Comme Ă  New York, on retrouve l’un des grands interprĂštes du rĂŽle-titre en la personne d’Ildar Abdrazakov, toujours aussi impressionnant d’aisance technique et de conviction dans son jeu scĂ©nique, et ce malgrĂ© un timbre un peu moins souverain avec les annĂ©es. A ses cĂŽtĂ©s, Ă©galement prĂ©sente dans la production de Tcherniakov, Anita Rachvelishvili n’en finit plus de sĂ©duire le public parisien par ses graves irrĂ©sistibles de velours et d’aisance dans la projection. AprĂšs son interprĂ©tation musclĂ©e ici-mĂȘme voilĂ  un mois (voir le compte-rendu de Don Carlo : http://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-opera-paris-bastille-le-25-oct-2019-verdi-don-carlo-fabio-luisi-krzysztof-warlikowski/), la mezzo gĂ©orgienne se distingue admirablement dans un rĂŽle plus nuancĂ©, entre imploration et dĂ©sespoir.

 

 
 

Le Prince Igor / Barrie Kosky / Philippe Jordan / Alexandre Borodine /

 

 

L’autre grande ovation de la soirĂ©e est rĂ©servĂ©e Ă  Elena Stikhina, dont on peut dire qu’elle est dĂ©jĂ  l’une des grandes chanteuses d’aujourd’hui, tant son aisance vocale, entre veloutĂ© de l’émission, impact vocal et articulation, sonne juste – hormis quelques infimes rĂ©serves dans l’aigu, parfois moins naturel. Cette grande actrice, aussi, se place toujours au service de l’intention et du sens. Pavel Černoch (Vladimir) est peut-ĂȘtre un peu plus en retrait en comparaison, mais reste toutefois Ă  un niveau des plus satisfaisants, compensant son Ă©mission Ă©troite dans l’aigu et son manque de puissance, par des phrasĂ©s toujours aussi raffinĂ©s. On pourra aussi reprocher au Kontchak de Dimitry Ivashchenko des qualitĂ©s dramatiques limitĂ©es, heureusement compensĂ©es par un chant aussi noble qu’admirablement posĂ©. A l’inverse, Dmitry Ulyanov compose un Prince Galitsky Ă  la faconde irrĂ©sistible d’arrogance, en phase avec le rĂŽle, tout en montrant de belles qualitĂ©s de projection et des couleurs mordantes. Enfin, Adam Palka et Andrei Popov donnent une Ă©nergie comique savoureuse Ă  chacune de leurs interventions, sans jamais se dĂ©partir des nĂ©cessitĂ©s vocales, surtout la superlative basse profonde d’Adam Palka.
Pour ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra national de Paris, le chevronnĂ© Barrie Kosky ne s’attendait certainement pas Ă  pareille bronca, en grande partie immĂ©ritĂ©e, tant les nombreuses idĂ©es distillĂ©es par sa transposition contemporaine ont au moins le mĂ©rite de donner Ă  l’ouvrage un intĂ©rĂȘt dramatique constant, que le faible livret original ne peut raisonnablement lui accorder. Si on peut reprocher Ă  ces partis-pris une certaine uniformitĂ©, ceux-ci permettent toutefois de placer immĂ©diatement les enjeux principaux au centre de l’intĂ©rĂȘt. Ainsi de la premiĂšre scĂšne qui montre Igor comme une figure messianique Ă©loignĂ©e des contingences matĂ©rielles, tout Ă  son but guerrier au dĂ©triment de son Ă©pouse dĂ©laissĂ©e. A l’inverse, Kosky dĂ©crit Galitsky comme un hĂ©ritier bling bling et violent, seulement intĂ©ressĂ© par les loisirs et autres attraits fĂ©minins. La scĂšne de la piscine et du barbecue, tout comme le lynchage de la jeune fille, donne Ă  voir une direction d’acteur soutenue et vibrante – vĂ©ritable marque de fabrique de l’actuel directeur de l’OpĂ©ra-Comique de Berlin.
Ce sera lĂ  une constante de la soirĂ©e, mĂȘme si la deuxiĂšme partie surprend par le choix d’une scĂ©nographie glauque et sombre : Kosky y prend quelques libertĂ©s avec le livret, en donnant Ă  voir un Igor ligotĂ© et torturĂ© psychologiquement par ses diffĂ©rents visiteurs. DĂšs lors, le ballet des danses polovtsiennes ressemble Ă  une nuit de dĂ©lire, oĂč Igor perd pied face au tourbillon des danseurs masquĂ©s autour de lui. L’extravagance pourtant audacieuse des costumes, d’une beautĂ© morbide au charme Ă©trange, provoque quelques rĂ©actions nĂ©gatives dans le public, dĂ©concertĂ© par les contre-pieds avec le livret – de mĂȘme que lors de la scĂšne finale de l’opĂ©ra, oĂč les deux chanteurs annoncent le retour d’Igor. Kosky refuse la naĂŻvetĂ© de l’improbable retournement final : comment croire qu’un peuple hagard va suivre deux soulards factieux pour chanter les louanges d’un sauveur absent ? Au lieu de cela, le groupe se joue des deux malheureux en un ballet satirique tout Ă  fait justifiĂ© au niveau dramatique.

Le chƓur de l’OpĂ©ra de Paris donne une prestation des grands soirs, portant le souffle Ă©pique des grandes pages chorales, assez nombreuses en premiĂšre partie, de tout son engagement. Dans la fosse, Philippe Jordan montre qu’il est Ă  son meilleur dans ce rĂ©pertoire, allĂ©geant les aspects grandiloquents pour donner une lecture d’une grĂące infinie, marquĂ©e par de superbes couleurs dans les dĂ©tails de l’orchestration. Un grand spectacle Ă  savourer d’urgence pour dĂ©couvrir l’art de Borodine dans toute son Ă©tendue.

 

 
 

 
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Compte-rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra, le 28 novembre 2019. Borodine : Le Prince Igor. Philippe Jordan / Barrie Kosky. Ildar Abdrazakov (Prince Igor), Elena Stikhina (Yaroslavna), Pavel Černoch (Vladimir), Dmitry Ulyanov (Prince Galitsky), Dimitry Ivashchenko (Kontchak), Anita Rachvelishvili (Kontchakovna), Vasily Efimov (Ovlur), Adam Palka (Skoula), Andrei Popov (Yeroschka), Marina Haller (La Nourrice), Irina Kopylova (Une jeune Polovtsienne). ChƓur et Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris, Philippe Jordan, direction musicale / mise en scĂšne Barrie Kosky. A l’affiche de l’OpĂ©ra de Paris jusqu’au 26 dĂ©cembre 2019. Photo : OpĂ©ra national de Paris 2019 © A Poupeney

 
 

Compte-rendu, concert. Toulouse,Halle-Aux-Grains, le 18 juin 2016. Richard Wagner: L’anneau du Nibelungen, extraits. Martina Serafin; Philippe Jordan.

jordan - Philippe-Jordan-008TOULOUSE, FIN DE SAISON DES GRANDS INTERPRETES EN APOTHEOSE. Concert Ă©vĂ©nement qui a permis d’entendre de larges extraits du Ring par un orchestre somptueux et son chef talentueux pour leur premiĂšre venue Ă  Toulouse. Philippe Jordan, avait Ă©merveillĂ© public et critiques lors de la TĂ©tralogie montĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Paris pourtant controversĂ©e scĂ©niquement et en a gravĂ© un CD d’extraits magnifiques, sensiblement identiques au programme de ce soir. Nous n’allons pas dĂ©tailler les extraits choisis pour dĂ©gager un effet gĂ©nĂ©ral sensationnel qui permet Ă  travers thĂšmes et leitmotiv de vivre les grands moments de la cosmogonie wagnĂ©rienne. Dire que les voix ne nous ont pas vraiment manquĂ©, c’est reconnaĂźtre combien Philippe Jordan a construit une tension dramatique et lyrique de la plus grande sĂ©duction tout du long.

Sa direction semble absolument naturelle obtenant de son orchestre une clartĂ© digne d’un Karajan, une mise en lumiĂšre de la structure Ă  la maniĂšre d’un Boulez, tout en ayant le lyrisme d’un Boehm en live et le sens du drame cosmique d’un Solti. En ce sens l’apothĂ©ose de la scĂšne finale avec la soprano Martin Serafin a produit une sensation de plĂ©nitude comme d’aboutissement.

Mais n’oublions pas de mentionner la perfection instrumentale de cet orchestre incroyablement douĂ© qui sorti de la fosse avec un nombre de musicien biens supĂ©rieur Ă  ce qu’une fosse, mĂȘme Bastille, peut contenir (les six harpes!), a fait merveille.

Couleurs rutilantes ou subtilement mĂ©lancoliques, nuances sculptĂ©es dans la matiĂšre la plus noble, phrasĂ©s voluptueux ou rugueux, mise en exergue des leitmotiv les plus rares, tout mĂ©rite nos Ă©loges. Les geste de Philippe Jordan sont non seulement d’une noble beautĂ© mais ils s’adressent Ă  chaque instrumentiste avec amitiĂ© voir gourmandise.

Tempi de parfaite tenue dans un gant de velours de la main droite et gestes d’une expressivitĂ© de danseur de la main gauche, Philippe Jordan aime cette partition comme son orchestre et offre au public un bonheur incroyable. Le novice qui arrive Ă  Wagner par ce concert n’en revient pas de la variĂ©tĂ© et de la profondeur de la partition extraite de la TĂ©tralogie ; le connaisseur du Ring se rĂ©gale de ces raccourcis et choix si complets permettant de retrouver tant de leitmotiv aimĂ©s tout en suivant les drames des hĂ©ros.

Comme cette partition dramatique trouve en concert une dimension symphonique majestueuse et puissante, tout en offrant des Ăźlots de musique de chambre !

Pour terminer, l’immolation de BrĂŒnnhilde met en lumiĂšre les extraordinaires qualitĂ©s de Martin Serafin. Grande voix homogĂšne sur toute la tessiture avec un vibrato entiĂšrement maitrisĂ©, elle sait projeter le texte si expressif de Wagner entre imprĂ©cations terribles, plaintes sublimes et adieux dĂ©chirants.

Le legato dÚs sa premiÚre phrase rappelle quelle qualité musicale elle a par ailleurs dans Mozart, Verdi et Strauss. Philippe Jordan semble développer sa gestuelle vers encore plus de lyrisme et davantage de sensualité dans une écoute parfaite qui lui permet à chaque instant de doser les nuances de son orchestre pour soutenir la voix.

Les qualitĂ©s instrumentales de chacun sont tout simplement prodigieuses avec des cors dĂ©licats dans leurs attaques et leurs nuances, des cuivres dosant leur puissance jusqu’aux plus terribles sonoritĂ©s, des cordes soyeuses et lumineuses, et des bois d’une expressivitĂ© incroyable se faisant chanteurs. Les percussions jusqu’aux marteaux et enclumes sont d’une prĂ©cision diabolique.Enfin il est si rare d’entendre avec cette puretĂ© les 6 harpes.

Wagner est un incroyable sorcier alliant lyrisme et symphonisme, et Philippe Jordan, un magicien liant bien des sentiments humains dans sa direction. Un moment magique.

Compte-rendu, concert.Toulouse, Halle-Aux-Grains, le 18 juin 2016. Richard Wagner (1813-1883): L’anneau du Nibelungen, extraits symphoniques et immolation de BrĂŒnnhilde. Martina Serafin, soprano; Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris; Philippe Jordan, direction.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 9 mai 2016. R. Strauss : Der Rosenkavalier. Herbert Wernicke / Philippe Jordan

Retour du Chevalier Ă  la Rose de Richard Strauss Ă  l’OpĂ©ra Bastille ! Le chef-d’oeuvre incontestable du XXe siĂšcle revient sur les planches de la grande maison parisienne dans l’extraordinaire mise en scĂšne dĂ©sormais lĂ©gendaire du regrettĂ© Herbert Wernicke, avec une distribution solide et dont l’absence notoire d’Anja Harteros programmĂ©e initialement, n’enlĂšve rien Ă  sa substance ni Ă  sa qualité ! Philippe Jordan dirige l’Orchestre de l’OpĂ©ra avec un curieux mĂ©lange de sagesse et de trĂ©pidation.

Reprise de la production mythique du regrettĂ© Herbert Wernicke…

Der Rosenkavalier : l’ambiguĂŻtĂ© qui fait mouche

L’opĂ©ra dĂ©testĂ© par les fanatiques so avant-garde du Richard Strauss rĂ©volutionnaire et expressionniste, l’est aussi par les Ăąmes romantiques qui cherchent l’exaltation facile du chromatisme musical interminable du XIXe siĂšcle. Les pseudo-historiens s’agitent devant l’idĂ©e qu’on joue la valse dans une piĂšce ayant lieu au XVIIIe, les amateurs de voix d’homme s’énervent devant l’absence du beau chant masculin, les puritains encore s’offusquent devant le fait qu’Octavian, comte de Rofrano, soit interprĂ©tĂ© en travesti par une femme (quand c’est le Cherubino de Mozart ça passe!)… Oeuvre trop passĂ©iste et pasticheuse pour les laquais de la modernitĂ©, d’une ambiguĂŻtĂ© inadmissible pour ceux qui s’attachent Ă  un cartĂ©sianisme dĂ©suet, serait-elle une Ɠuvre trop exceptionnelle pour un monde (trop) ordinaire ?

 

 

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Si nous devrions dĂ©noncer la frivolitĂ© des visions si Ă©troites sur l’opus, ou encore expliquer la profondeur mĂ©taphysique et complexitĂ© artistique de Richard Strauss avec son librettiste Hugo von Hoffmanntshal, nous n’aurions pas assez de pages ! Der Rosenkavalier, comĂ©die en musique, raconte l’histoire d’une Princesse, Marie-ThĂ©rĂšse de l’Empire Autrichien, de son jeune amant Octavian, comte de Rofrano, du cousin rustique de la premiĂšre, le Baron Ochs, cherchant Ă  se marier avec la fille d’un riche bourgeois, Sophie Faninal, en quĂȘte de particule… Marie-ThĂ©rĂšse propose Octavian Ă  son cousin pour la prĂ©sentation de la rose d’argent, coutume qui scelle une demande en mariage. Elle le fait dans la prĂ©cipitation puisqu’elle se fait interrompre par le Baron aprĂšs une nuit torride avec son jeune amant qui se dĂ©guise en camĂ©riste pour l’honneur. Les quiproquos s’enchaĂźnent et le plan tourne au vinaigre parce qu’Octavian tombe amoureux de Sophie Faninal, et rĂ©ciproquement. Mais le vinaigre est loin de faire partie du vocabulaire artistique du couple Strauss / von Hoffmannsthal, et, aprĂšs d’autres quiproquos et maintes valses, l’opĂ©ra et le personnage de la MarĂ©chale Marie-ThĂ©rĂšse surtout se rĂ©vĂšlent d’une grande profondeur, Ă  la fois mĂ©ditation sur le passage du temps et la bienveillance (Marie-ThĂ©rĂšse cautionne et cause le lieto fine en bĂ©nissant l’union des jeunes, Ă  l’encontre de sa fougue pour Octavian et des plans du Baron Ochs) et commentaire social presque clairvoyant, annonçant la fin de l’Empire.
Der Rosenkavalier est aussi un hommage Ă  la musique, comme Richard Strauss seul peux les faire (et il l’a fait souvent!). C’est aussi un opĂ©ra Mozartien dans son inspiration, explicite et implicitement. Il s’agĂźt d’un opĂ©ra oĂč le chant exquis cĂŽtoie l’humour provocateur voire grossier, Ă  cĂŽtĂ© d’un orchestre immense, associant rococo, impressionnisme, expressionnisme, chromatisme “wagnereux”, valse viennoise de salon, etc. Dans ce sens l’orchestre de l’OpĂ©ra sous la baguette du chef maison Philippe Jordan, paraĂźt s’accorder magistralement Ă  l’esprit de l’opus, oĂč l’ambiguĂŻtĂ© et les contrastes rĂšgnent. Si nous trouvons que le rythme est quelque peu timide parfois, avec quelques lenteurs inattendues pour une comĂ©die avec tant de vivacitĂ©, nous sommes de maniĂšre gĂ©nĂ©rale trĂšs satisfaits de la performance. La phalange maĂźtrise complĂštement le langage straussien, et les effets impressionnistes, le coloris, les vents parfois mozartiens, sont interprĂ©tĂ©s de façon impeccable et avec une certaine prestance qui sied bien.

 

 

 

‹DISTRIBUTION. Si la Marie-ThĂ©rĂšse de Michaela Kaune prend un peu de temps Ă  se chauffer au soir de cette premiĂšre, elle campe son personnage avec dignitĂ©. De fait, le trio des voix fĂ©minines qui domine l’Ɠuvre est en vĂ©ritĂ© tout Ă  fait remarquable ! Si la princesse est plus nostalgique qu’espiĂšgle, plus maternelle qu’amoureuse, l’Octavian de Daniela Sindram compense en fougue juvĂ©nile et brio ardent. La Sophie d’Erin Morley a sa part de comique et de piquant, qu’elle incarne trĂšs bien, tout en gardant un je ne sais quoi d’immaculĂ© dans son chant. Si le duo de la prĂ©sentation de la rose au IIe acte entre Octavian en Sophie est un moment extrĂȘmement envoĂ»tant Ă  couper le souffle et inspirer des frissons, le trio « Hab mir’s gelobt » Ă  la fin du IIIe acte est LE moment le plus sublime, suprĂȘme absolu, frissons et larmes se fondant dans les voix des femmes, devenues pure Ă©motion et pure lyrisme, Ă  l’effet troublant et irrĂ©sistible, une sensation de beautĂ© Ă©difiante (et pas tragique!).
Si Peter Rose n’est pas mauvais en Baron Ochs, au contraire interprĂ©tant son pianissimo au premier acte de façon plus que rĂ©ussie, tout comme son presque air du catalogue au deuxiĂšme, avouons cependant qu’il participe Ă  la lenteur qui s’est installĂ©e par endroits ; il s’agĂźt lĂ  peut-ĂȘtre d’une interprĂ©tation quelque peu timide d’un personnage qui est Ă  l’antipode de la rĂ©serve et de la timiditĂ©. Un bon effort. Les personnage secondaires sont nombreux mais ils sont de surcroĂźt investis dans leur jeu ; comme c’est rĂ©jouissant ! Soulignons la performance du chanteur italien, le tĂ©nor Francesco Demuro dont le « Di rigori armato il seno » est le moment belcantiste de la soirĂ©e (trĂšs beau chant de tĂ©nor), comme l’excellent Faninal du baryton Martin Gantner, la piquante Marianne d’Irmgard Vilsmaier et surtout la fabuleuse Annina d’Eve-Maud Hubeaux faisant ses dĂ©buts bien plus qu’heureux Ă  l’OpĂ©ra National de Paris, et qui se montre Ă  la fois bonne actrice et maĂźtresse mĂ©lodiste Ă  la fin du IIe acte. Les choeurs de l’opĂ©ra dirigĂ©s par JosĂ© Luis Basso sont comme d’habitude en bonne forme et leur prestation satisfait.
L’un des chef-d’oeuvre lyriques de toute l’histoire de la musique est ainsi Ă  voir et revoir et revoir sans modĂ©ration,particuliĂšrement recommandĂ© malgrĂ© les inĂ©galitĂ©s et les faits divers qui fondent nos (petites) rĂ©serves ! La mise en scĂšne transcende le temps et l’espace tout en restant Ă©lĂ©gante et ambiguĂ« comme l’opus qu’elle sert… L’orchestre est excellent qui s’accorde aux efforts des chanteurs hyper engagĂ©s pour la plupart… A voir absolument encore Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 12, 15, 18, 22, 25, 28 et 31 mai 2016 !

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 9 mai 2016. R. Strauss : Der Rosenkavalier. Michaela Kaune, Peter Rose, Daniela Sindram, Erin Morley… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra de Paris. Herbert Wernicke, mise en scĂšne, dĂ©cors, costumes. Philippe Jordan, direction musicale.

 

 

 

Compte-rendu, concert. Gstaad, Tente du Festival. Le 5 septembre 2015. Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op.7 ; Franz Schubert (1797-1828) : Symphonie N°9 dite la « Grande ». Nikolaj Znaider (violon) ; Wiener Philharmoniker. Philippe Jordan, direction.

jordan-Philippe-Gstaad-festival-2015CĂ©lĂšbre pour ses pistes de skis, la petite bourgade qu’est Gstaad, situĂ©e dans l’Oberland bernois, est aussi un havre pour le mĂ©lomane. Chaque Ă©tĂ©, Ă©talĂ© sur sept semaines, le Festival Menuhin – placĂ© sous la houlette de Christoph MĂŒller depuis 2002 - accueille les plus grands artistes internationaux : cette annĂ©e Jonas Kaufmann, Jean-Yves Thibaudet, Cecilia Bartoli, Andras Schiff ou Zubin Mehta (avec « son » Orchestre Philharmonique d’IsraĂ«l) – pour n’en citer que quelques-uns. En attendant la construction (toujours repoussĂ©e) d’une salle Ă  l’allure futuriste commandĂ©e Ă  l’architecte Rudy Ricciotti (Mucem de Marseille), les principaux concerts ont lieu sous la tente du festival, comme c’est le cas ce soir pour la venue de Philippe Jordan et des Wiener Symphoniker, dont il est directeur musical depuis l’an passĂ©.

En premiĂšre partie, le cĂ©lĂšbre violoniste israĂ«lo-danois Nicolaj Znaider, colosse de prĂšs de deux mĂštres, vient faire chanter son Guarnerius del GesĂč, dans le cĂ©lĂšbre Concerto pour violon de Brahms. Tour Ă  tour, exaltĂ©, Ă©loquent, charmeur, il subjugue autant que l’orchestre qui lui sert d’écrin. Au-delĂ  d’une technique aguerrie et sans faille, c’est merveille d’entendre le lyrisme, le phrasĂ© et les superbes nuances piano qu’il distille au moyen de son fabuleux instrument. Si l’Adagio possĂšde toute la suavitĂ© attendue, l’allegro giocoso nous gratifie quant Ă  lui d’une confondante virilitĂ©. Il offre en bis la Sarabande de Bach dont l’ineffable poĂ©sie suscite une intense Ă©motion parmi l’auditoire
 Ă  en juger la qualitĂ© du silence qui suit !

 

 

 

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AprĂšs l’entracte, Jordan dirige la Symphonie N°9 de Franz Schubert (depuis longtemps un des morceaux de bravoure des grands orchestres symphoniques), qu’il vient d’enregistrer avec les Wiener : autant dire qu’il est en terrain connu, Ă  tel point d’ailleurs qu’il la dirige sans partition. Le rĂ©sultat est incontestablement beau, mĂȘme si – dans l’Andante – le hautbois aurait pu sonner de maniĂšre plus Ă©mouvante. Prenant un tempo plutĂŽt vif (surtout dans les deux premiers mouvements), Philippe Jordan bĂ©nĂ©ficie d’un orchestre de trĂšs haut niveau, qui fait entendre des couleurs assez automnales. Avec cette couleur sonore, l’angoisse et la tristesse demeurent bien au premier plan – lors mĂȘme que Jordan se garde bien d’en rajouter en termes de pathos. Pour ne pas changer d’atmosphĂšre, il propose en bis – aprĂšs de nombreux rappels – la sublime ouverture « Rosamunde », du mĂȘme Schubert, qui achĂšve de faire fondre l’audience…

 

 

Compte-rendu, concert. Gstaad, Tente du Festival. Le 5 septembre 2015. Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op.7 ; Franz Schubert (1797-1828) : Symphonie N°9 dite la « grande ». Nikolaj Znaider (violon) ; Wiener Philharmoniker. Philippe Jordan, direction.

 

 

CD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et Chloé (Philippe Jordan, 1 cd Erato 2014)

RAVEL daphnis et chloe raveldaphnisjordanCD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et ChloĂ© (Philippe Jordan, 1 cd Erato 2014). C’est un superbe accomplissement qui outre sa pleine rĂ©ussite dans les Ă©quilibres si tĂ©nus chez Ravel, confirme les affinitĂ©s indiscutables de Philippe Jordan avec la musique française. Le choix du programme reste trĂšs pertinent car il apporte une lecture enfin nouvelle sur Daphnis et ChloĂ©, ne serait-ce que par la prĂ©sence « rectifiĂ©e » des voix chorales, Ă©lĂ©ments essentiel ici quand il est souvent relĂ©guĂ© (Ă  tort) dans d’autres versions
 Le chƓur (opportunĂ©ment trĂšs prĂ©sent dans la prise de cet enregistrement parisien de 2014) apporte cette couleur vocale imprĂ©cise et flottante (il ne dit rien de prĂ©cis ou ne participe pas linguistiquement Ă  l’action), emblĂšme de ce nĂ©oclassicisme dont rĂȘvait Ravel. Mais que Diaghilev sut Ă©carter lors d’une reprise londonienne en 1914, goĂ»t ou Ă©conomie oblige ?

La subtilitĂ© de la partition ravĂ©lienne grandit dans cette restitution sonore oĂč les instruments pĂšsent autant que les voix. La rĂ©cente production du Roi Arthus de Chausson, rĂ©vĂ©lĂ©e dans sa parure orchestrale l’a dĂ©montrĂ© Ă  l’OpĂ©ra Bastille : Philippe Jordan sait faire chanter et parler l’orchestre parisien avec une finesse de ton rare, qui l’inscrit dans le sillon de son pĂšre, Armin. Ecoute intĂ©rieure, Ă©quilibre des pupitres, lisibilitĂ© et voile gĂ©nĂ©rique, hĂ©donisme et motricitĂ©, le chef actuel directeur musical de la Maison parisienne cisĂšle et sculpte avec autant de tact que de puissance, rĂ©vĂ©lant comme personne avant lui, – de notre propre expĂ©rience rĂ©cente, le Wagner de TannhaĂŒser ou surtout du Ring. Chambrisme et rugositĂ© vĂ©hĂ©mente d’un orchestre qui est devenu son complice. Le travail et l’entente s’écoutent ici, au service d’un Ravel Ă  la fois sensuel et impressionniste, antiquisant et onirique au delĂ  de toute imagination. La baguette Ă©claire l’oeuvre en la rendant non Ă  son raffinement prĂ©cieux mais Ă  sa sobriĂ©tĂ© enchanteresse.

Daphnis et ChloĂ© Ă©tincelle d’intelligence et d’accomplissement imprĂ©vus oubliĂ©s : une sĂ©rie de rĂ©vĂ©lation sonore en cascade grĂące Ă  la baguette enchantĂ©e du chef suisse.  La Valse surenchĂ©rit dans le registre de la sensualitĂ© instrumentale ; elle s’élĂšve encore d’une marche pour atteindre cette lascivitĂ© impudique, osant des oeillades Ă  peine voilĂ©es pour une extase enfiĂ©vrĂ©e proprement irrĂ©sistible. D’un paganisme franc et mouvant, Philippe Jordan, Ă  la fois caressant, suggestif, nerveux, fait Ă©merger les mĂ©lodies les unes aprĂšs les autres avec un sens innĂ© de la sĂ©duction comme de la continuitĂ© organique (pour ne pas dire charnelle). Cette version n’aurait pas dĂ©plu Ă  BĂ©jart pour sa chorĂ©graphie, s’il l’avait connue. Magistral. Paris a la chance de bĂ©nĂ©ficier d’un chef d’une telle maturitĂ© raffinĂ©e. Et si l’Orchestre national de Paris Ă©tait le meilleur orchestre Ă  Paris ?

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et ChloĂ© (Ballet en un acte, crĂ©Ă© le 29 mai 1913), La Valse (PoĂšme chorĂ©graphique, crĂ©Ă© le 12 dĂ©cembre 1920). Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra national de Paris. Philippe Jordan, direction. 1 cd Erato 0825646166848, 1h08mn. EnregistrĂ© Ă  Paris en octobre 2014.

Tristan und Isolde de Wagner par Philippe Jordan

logo_francemusiqueFrance Musique, le 17 mai, 19h.Wagner : Tristan und Isolde, Production Sellars. Philippe Jordan (avril 2014). AprĂšs Salonen (2005), Bychkov (2008), Philippe Jordan reprend le pari de cette production contestĂ©e, mais Ă©vĂ©nement : son excĂšs de visuel (les immenses tableaux vivants de Bill Viola, finissant pour certains par “polluer” l’action scĂ©nique – si confidentielle-, et la fosse. A la radio, c’est Ă  dire nettoyĂ©e de ses artifices trompeurs pour les yeux, le spectacle captĂ© en avril 2014, se concentre sur le travail remarquable d’articulation et de profondeur chambriste de Philippe Jordan, vĂ©ritable hĂ©ros de la soirĂ©e. D’autant que les solistes, au contact d’une direction aussi filigranĂ©e, intĂ©rieure, mystĂ©rieuse, semblent eux aussi produire de la magie pure : Violetta Urmana fait une Isolde nuancĂ©e, elliptique, rĂ©ussissant enfin les passages pleine voix et pianissimi (suivant la baguette du chef alchimiste). HĂ©las, le Tristan de Robert D. Smith nage en eaux plus troublĂ©es : timbre rĂąpeux et chant limitĂ©, usĂ© dans le III. Heureusement, Franz-Josef Selig impose un Mark noble, trouble, maĂźtrisĂ©, de trĂšs grande allure : humain et dĂ©chirĂ©. Repris et dĂ©diĂ© Ă  GĂ©rard Mortier, dĂ©cĂ©dĂ© il y a peu, le spectacle parisien grĂące Ă  la baguette hallucinĂ© et en transe d’un Jordan miraculeux enchante de bout en bout. TrĂšs grand moment d’envoĂ»tement wagnĂ©rien auquel vous ne resterez pas de marbre. Diffusion Ă©vĂ©nement.

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Illustration : Gary Lehmann, Violetta Urmana (Bill Viola studio)

CD. Wagner : extraits du Ring. Philippe Jordan (Erato)

AprĂšs un prĂ©cĂ©dent symphonique tout aussi jubilatoire dĂ©diĂ© Ă  la Symphonie Alpestre de Strauss, autre massif orchestral d’envergure – et aussi de ciselure instrumentale-, Philippe Jordan et les musiciens de ” son ” orchestre de l’OpĂ©ra de Paris, retrouvent ici le studio d’enregistrement pour la totalitĂ© wagnĂ©rienne, miroir des reprĂ©sentations du Ring, doublement prĂ©sentĂ© Ă  Bastille pour l’annĂ©e Wagner 2013.

 

 

Wagner : chambrisme somptueux

 

philippe-jordan-wagner-ring-extraitsOn reste déçus par le minutage chiche du double coffret, bien Ă©conome et plutĂŽt trĂšs synthĂ©tique sur la somme totale ainsi dirigĂ©e dans la fosse parisienne. Mais reconnaissons que le transfert du geste, de Bastille au studio souligne les qualitĂ©s propres de l’orchestre parisien et du chef : transparence, lumiĂšre, cohĂ©sion, rondeur… Souvent le visuel de couverture renseigne sur l’intention poĂ©tique du projet : ici un superbe paysage montagneux, – la cime wagnĂ©rienne n’est pas si loin- dont l’arĂȘte impressionnante et toute la structure se laissent deviner – impressionnante- sous une brume esthĂ©tisante et poĂ©tique… un voile suggestif qui n’empĂȘche pas la claire dĂ©finition du dĂ©tail.
D’emblĂ©e, la lecture parisienne sous l’impulsion musicale du chef suisse se distingue Ă  toute autre approche : sonoritĂ© onctueuse et coulante, d’une cohĂ©sion irrĂ©prochable avec cette nuance de clartĂ© et de transparence, lumineuse et Ă©loquente, qui fait la caractĂ©ristique majeure de la lecture. C’est un Wagner Ă  la fois somptueusement lyrique et surtout chambriste qui se rĂ©alise ici, Ă©tirant le temps et sa suspension jusqu’Ă  rompre la corde dramatique. La scĂšne finale oĂč Brunnhilde rĂ©capitule en une vision pleine de promesse pour le futur, l’ensemble de l’Ă©popĂ©e manque parfois de frisson et de fulgurance (la faute en revient Ă  Ninna Stemme – invitĂ©e Ă  Bastille aussi pour chanter Elisabeth dans TannhĂ€user : voix ductile et chaude, mais verbe sans accent ni fiĂšvre) , ce qui fait habituellement le prix d’une captation live… mais l’unitĂ© et la distance poĂ©tique au service d’une opulence constante des couleurs instrumentales s’imposent Ă  nous de façon irrĂ©sistible.
Voici un Wagner, pensĂ©, mĂ»ri, mesurĂ©, esthĂ©tisant dont l’Ă©quilibre dans sa rĂ©alisation nous rappelle la leçon rĂ©cente menĂ©e Ă  Dijon par Daniel Kawka, dans un Ring rĂ©Ă©crit (donc trĂšs contestĂ©) mais musicalement irrĂ©prochable. En 2013, Wagner a donc connu les honneurs des musiciens dans l’Hexagone. Ce double disque magnifique en recueille les fruits les plus scrupuleusement travaillĂ©s, les plus immĂ©diatement chatoyants et convaincants. Bravo Ă  Erato d’en permettre la gravure pour notre plus grand plaisir. Car au moment des reprĂ©sentations parisiennes, le Ring de Jordan avait quelque peu pĂąti des critiques Ă©pinglant Ă  torts le travail scĂ©nique du metteur en scĂšne GĂŒnter KrĂ€mer.

 

WAGNER : Extraits du Ring
L‘or du Rhin : PrĂ©lude
La Walkyrie : La ChevauchĂ©e des Walkyries – L‘incantation du feu
Siegfried : Les murmures de la forĂȘt
Le crĂ©puscule des Dieux : Voyage de Siegfried sur le Rhin – Marche funĂšbre de Siegfried,
ScĂšne finale “Starke Scheite“ (Nina Stemme, soprano). ChƓurs & Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction. 2CD ERATO 5099993414227

 

 

Compte-rendu : Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 mai 2013. Wagner: Le CrĂ©puscule des dieux … Philippe Jordan, direction. GĂŒnter KrĂ€mer, mise en scĂšne.

BANNER ODP GOTTERDAMMERUNGSur quels critĂšres juge-t-on qu’une nouvelle production du Ring est rĂ©ussie ? L’enchantement des Ă©vocations lĂ©gendaires, le souffle de la fosse, la tenue globale des chanteurs, la cohĂ©rence et la lisibilitĂ© de la mise en scĂšne … Reconnaissons que sur le premier point, la reprise de ce CrĂ©puscule signĂ© GĂŒnter KrĂ€mer en dĂ©cevra beaucoup : aucune fĂ©erie ici mais une lecture plutĂŽt cynique et dĂ©senchantĂ©e qui souligne par contre tout ce que l’Ă©criture et la pensĂ©e de Wagner ont rĂ©alisĂ© dans le genre critique, parodique mĂȘme, le Ring Ă©tant entendu comme une cruelle parabole de la barbarie et de l’horreur humaines. Voyez au II, cette restitution de rituel nazi collectif quand Hagen assistĂ© de son pĂšre AlbĂ©rich stimule le sang de ses soldats tout en demandant Ă  Siegfried le rĂ©cit de ses derniers exploits …

Crépuscule symphonique

En fait rien de surprenant dans cette vision froide et parfois trĂšs laide : Wagner ne convoque pas dieux, walkyries, rois, heaume et anneau magiques pour faire rĂȘver, mais bien au contraire pour dĂ©noncer l’ignominie dont sont capables tous les hommes au nom du pouvoir et de l’or. Partant de lĂ , le malentendu Ă©tant levĂ©, la mise en scĂšne de KrĂ€mer se dĂ©fend d’elle-mĂȘme.
En revanche, les rĂ©alisations vidĂ©o qui ponctuent les 3 actes de ce CrĂ©puscule nous paraissent inutiles et au regard des moyens de l’OpĂ©ra de Paris, non seulement anecdotiques … mais indignes d’une telle maison : infliger aux spectateurs pendant la sublime apothĂ©ose orchestrale qui suit la mort de Siegfried, ce grand panneau Ă©blouissant qui est censĂ© exprimer l’Ă©lĂ©vation du hĂ©ros vers le ciel, comme plus tard, cette immense playstation oĂč un revolver extermine un Ă  un les dieux du Walhalla (aprĂšs le grand monologue de BrĂŒnnhilde) est d’un goĂ»t douteux ; ce sont des idĂ©es revues et remĂąchĂ©es qui n’apportent rien de neuf ni de pertinent Ă  la lecture  ; que le metteur en scĂšne veuille faire jeune et emprunter us et coutumes des plus branchĂ©s, soit, mais que cela soit alors bien fait ; l’apothĂ©ose du hĂ©ros ainsi vidĂ©ographiĂ©e relĂšve d’une infographie bas de gamme assez consternante … complĂštement ratĂ©e (images figĂ©es, rĂ©manentes qui peinent Ă  exprimer la montĂ©e des marches de l’immense escalier menant au paradis des Ă©lus …
A part cela, l’Ă©vocation des eaux du Rhin par le mĂȘme panneau, quand les 3 naĂŻades paraissent Ă  deux reprises sur la scĂšne (surtout au dĂ©but du III) est rĂ©ussie ; pour autant, contrairement Ă  L’Or du Rhin, – capable de superbes tableaux oniriques, forts et spectaculaires (la multitude des mains singeant l’ondulation des poissons au tout dĂ©but, ou l’armĂ©e des travailleurs asservis par Alberich au Nibelung, avec cet immense pendule qui rythme leur activitĂ© et semble aussi les laminer un Ă  un …), GĂŒnter KrĂ€mer nous a semblĂ© en manque d’idĂ©es en fin de cycle.

Le vĂ©ritable bonheur de ce CrĂ©puscule comme de tout le cycle wagnĂ©rien Ă  Bastille, s’inscrit dĂ©finitivement dans la fosse : la direction de Philippe Jordan est souvent saisissante ; flamboyante et intĂ©rieure, lumineuse et transparente, ciselant tout ce que le Ring doit Ă  la sensualitĂ© vĂ©nĂ©neuse de Tristan et tout ce en quoi la partition crĂ©Ă©e en aoĂ»t 1876 annonce ce temps dilatĂ© et cet espace qui s’Ă©tire Ă  venir avec Parsifal. Le chef obtient tout des musiciens de l’OpĂ©ra : un miracle instrumental qui satisfait aux exigences du drame, entre psychologie et succession des situations de plus en plus oppressantes.

Les forces du cynisme Ă  l’Ɠuvre …

Les intermĂšdes purement symphoniques sont d’une profondeur rare, insistant sur les enjeux psychiques qui se mĂȘlent : illusion fatale pour Siegfried (son voyage sur le Rhin), mĂȘme aveuglement pour BrĂŒnnhilde (interlude exprimant sa solitude et le sacrifice dont elle a Ă©tĂ© capable, avant que ne paraisse Waltraute, … ) ; surtout musique du mal et d’un diabolisme souverain pour Hagen et son pĂšre AlbĂ©rich, les vrais initiateurs de la tragĂ©die ; les Gibichungen, Gunther et Gutrune n’Ă©tant que tout Ă  fait Ă  leur place sur le plateau des dĂ©senchantements : des pions insignifiants sur l’Ă©chiquier maĂźtrisĂ© par Hagen.

De ce point de vue, le cynisme explicite de la vision KrĂ€mer s’incarne idĂ©alement dans la figure recomposĂ©e de Hagen : le fourbe manipulateur paraĂźt en fauteuil roulant, toujours face au public, observateur froid et cynique, analysant chaque situation pour en exploiter le potentiel barbare afin d’atteindre son objectif : supprimer Siegfried, rĂ©cupĂ©rer l’or … La silhouette est la meilleure idĂ©e de la production ; on apprĂ©cie d’autant plus de le voir enfant jouant avec sa gouvernante en dĂ©but d’opĂ©ra, puis clouer Ă  sa chaise jusqu’Ă  la fin que son omniprĂ©sence renforce le parti pris de KrĂ€mer : Le CrĂ©puscule de dieux est bien l’opĂ©ra de Hagen. L’incarnation d’un cynisme barbare absolu.

Hans-Peter König se montre indiscutable, l’Ă©gal par sa conviction et sa noirceur de l’incomparable Matti Salminen (pilier de l’excellente version Janowski de 1983 Ă  Dresde aux cĂŽtĂ©s de Janine Altemeyer et RenĂ© Kollo dans les rĂŽles de BrĂŒnnhilde et Siegfried-, ce mĂȘme Matti Saminen, Ă©galement programmĂ© pour la reprise du CrĂ©puscule Ă  Bastille le 26 juin prochain) ; plus frĂȘle et aussi manipulateur, l’Alberich de Peter Sidhom est tout autant mordant et malĂ©fique … machiavĂ©lique force de l’ombre qui pourtant Ă©tonne par cette fragilitĂ© inquiĂšte quand il exhorte son fils trop dominant Ă  lui demeurer fidĂšle coĂ»te que coĂ»te … au dĂ©but du II ; voici deux chanteurs acteurs Ă©patants qui ne trouvent guĂšre de partenaires Ă  leur hauteur s’il n’Ă©tait les deux personnages clĂ©s Gibichungen : saluons ainsi l’aisance et la crĂ©dibilitĂ© du Gunther d’Evguney Nikitin, et la consistance sincĂšre (jamais affectĂ©e ni outrĂ©e dans son chant) de Gutrune oĂč l’italienne Edith Haller apporte son relief naturel toujours bien chantant. MĂȘme enthousiasme pour la Waltraute de Sophie Koch qui nous vaut pour la scĂšne 3 du I, un tableau saisissant d’imploration inquiĂšte voire angoissĂ©e : le portrait que la walkyrie et sƓur de BrĂŒnnhilde fait de Wotan et de ses proches, est d’une intensitĂ© grave, d’une rĂ©elle conviction ; entre horreur, peur, panique, Waltraute surgit dĂ©semparĂ©e, en proie Ă  la plus dĂ©sespĂ©rĂ©e des (vaines) imprĂ©cations … car BrĂŒnnhilde, plus amoureuse que jamais, qui pourtant souhaitait son retour en grĂące auprĂšs de Wotan, ne cĂšdera rien … surtout pas l’anneau (gage de l’amour de Siegfried : plus anneau nuptial que bijou empoisonnĂ© par la malĂ©diction qu’il vĂ©hicule et diffuse).
Le reste de la production, hĂ©las suscite les plus vives rĂ©serves : ni le Siegfried de Torsten Kerl, visiblement pas Ă  son aise ce soir (timbre serrĂ©, aigus tendus voire instables, projection dĂ©ficiente …) ni la BrĂŒnnhilde de Brigitte Pinter n’arrive Ă  convaincre totalement ; la soprano autrichienne n’a aucun aigu rayonnant et sa prestation dans le dernier monologue gĂȘne par un manque cruel de soutien comme de phrasĂ© sur toute la tessiture, au-dessus du medium … la prosodie est contrainte et contorsionnĂ©e, outrĂ©e souvent … c’est une erreur de casting ; elle est visiblement trop mezzo pour Ă©clairer la vibrante humanitĂ© salvatrice de BrĂŒnnhilde … triste constat s’agissant des deux rĂŽles les plus importants du CrĂ©puscule. Souhaitons pour les spectateurs des dates concernĂ©es que les deux autres chanteuses pour le rĂŽle (Petra Lang, les 21, 30 mai puis 3,7 juin, et Linda Watson programmĂ©e le 16 juin 2013) soient plus Ă©videntes …
A dĂ©faut de chanteurs protagonistes rĂ©ellement convaincants, le CrĂ©puscule du bicentenaire Wagner 2013 s’impose surtout par la direction de Philippe Jordan qui nous offre l’un des Rings symphoniques les plus passionnants de ces derniĂšres annĂ©es. Certes Bastille n’est pas Bayreuth et la fosse parisienne n’offre pas le mĂȘme dispositif si particulier souhaitĂ© par Wagner, oĂč l’orchestre sonne naturellement feutrĂ© : n’importe, Philippe Jordan Ă  Paris, en veillant constamment Ă  l’Ă©quilibre plateau et orchestre, parvient Ă  une imbrication voix/instruments d’un chambrisme souvent superlatif… L’Ă©vidence et la hauteur de l’Orchestre affirment l’affinitĂ© wagnĂ©rienne des musiciens avec le cycle musical ; affrontant tous les obstacles, opĂ©rant une lecture ronde, opulente et Ă©loquente, chef et instrumentistes subjuguent l’auditoire en faisant de Bastille, le temps de cette soirĂ©e, un nouveau bastion Ă©clairĂ© du wagnĂ©risme. A l’affiche jusqu’au 16 juin 2013.

Pour cĂ©lĂ©brer le bicentenaire Wagner 2013, l’OpĂ©ra de Paris reprend le Ring intĂ©gralement en juin prochain : L’Or du Rhin (18 juin), La Walkyrie (19 juin), Siegfried (le 23 juin) et Le CrĂ©puscule des dieux (26 juin 2013) sous la direction  Ă©blouissante donc de Philippe Jordan.

Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 mai 2013. Wagner: Le CrĂ©puscule des dieux. Avec Torsten Kerl, Evgeny Nikitin, Peter Sidhom, Hans Peter König, Brigitte Pinter, Sophie Koche, Edith Haller … Philippe Jordan, direction. GĂŒnter KrĂ€mer, mise en scĂšne.

Illustrations : Charles Duprat © Opéra national de Paris

Compte rendu. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 23 novembre 2011. Giuseppe Verdi: La Forza del destino, la force du destin. Violetta Urmana… Jean-Claude Auvray, mise en scĂšne. Philippe Jordan, direction

Jordan PhilippeGourmand mais pas goinfre, le chef Philippe Jordan choisit de tout diriger de La Force du destin, et avec quel tact, dĂ©voilant dans ses Ă©pisodes contrastĂ©s, aux accents martiaux et mystiques tout ce qui fait l’indiscutable force de la partition qui rĂ©pond en 1861 Ă  une commande de l’OpĂ©ra de Saint-Petersbourg. Dans la nouvelle production de l’OpĂ©ra Bastille, la dramaturgie musicale portĂ©e par un orchestre somptueusement prĂ©sent souligne un peu plus ce gĂ©nie de la scĂšne qui distingue Verdi de ses contemporains. Restitution intĂ©grale et si finement dirigĂ©e que l’enchaĂźnement des tableaux reste fluide, en rien pesant, et ce avec d’autant plus de mĂ©rite que la distribution vocale est loin d’ĂȘtre aussi captivante.

Leçon de symphonisme verdien

Le tableau initial sans prĂ©lude instrumental pose les couleurs principales d’une production visuellement Ă©purĂ©e, efficace: c’est, pour commencer, l’exposition des deux amants maudits par la mort du pĂšre ; l’Ă©pisode sanglant rapidement brossĂ©, inscrit avant l’ouverture proprement dite, l’action dans les tĂ©nĂšbres tragiques et le dĂ©sespoir amer: les deux Ăąmes sacrifiĂ©es, Leonora / Alvaro, sont dĂ©vorĂ©es par le poids de la culpabilitĂ© avant mĂȘme de prĂ©tendre ĂȘtre ensemble. Pour Leonora, ce long chemin de croix qui commence par le renoncement total au monde et aux hommes quand elle reçoit la bure en un tableau particuliĂšrement saisissant (conclusion de la premiĂšre partie) oĂč le metteur en scĂšne Jean-Claude Auvray revisite les retables dĂ©pouillĂ©s, d’un grandiose Ăąpre Ă  la Zurbaran; pour Alvaro, cette fuite jusqu’Ă  l’abĂźme, perdant toute identitĂ© par l’accomplissement malgrĂ© lui de meurtres Ă  rĂ©pĂ©tition (il tue le pĂšre puis le frĂšre de son aimĂ©e)… Dans le thĂ©Ăątre verdien pas de rĂ©pit pour les amoureux tendres. Pour chacun, les brĂ»lures ardentes d’une vie sacrifiĂ©e, forcĂ©e par le destin (d’oĂč le titre).

La direction d’une exceptionnelle Ă©lĂ©gance du maestro Philippe Jordan fait toute la valeur de la soirĂ©e; elle explore magistralement tous les Ă©pisodes variĂ©s d’une fresque souvent spectaculaire (chƓurs omniprĂ©sents, aux visages divers: soldats, buveurs, moines…), alternant intimitĂ© de l’intrigue des amants maudits, burlesque dĂ©sopilant (pointes humoristiques des saynĂštes oĂč Verdi ajoute la figure du moine Melitone, prĂ©figuration du sacristain chez Tosca de Puccini)…

Pourquoi avoir choisi la mezzo Violetta Urmana dans un rĂŽle qui exige des aigus angĂ©liques, brĂ»lures lumineuses et enivrĂ©es d’une Ăąme constamment sacrifiĂ©e et douloureuse? Pour elle, la plainte extatique des femmes martyrs qui donne tout son sens Ă  la scĂšne quand elle devient ermite aprĂšs une trĂšs belle confrontation avec le PĂšre supĂ©rieur… HĂ©las, la cantatrice par ailleurs excellente force vocale dans Le ChĂąteau de Barbe bleue, entre autres, crie des aigus tendus et dĂ©timbrĂ©s qui devraient plutĂŽt caresser voire hypnotiser; avec le recul, on comprend combien Leonora n’appartient plus au monde terrestre: c’est un ĂȘtre inadaptĂ© qui cherche vainement Ă  prendre racine comme ermite; et mĂȘme le style de la cantatrice reste Ă©tranger aux vertiges des grandes mystiques. OĂč est la cantilĂšne de la femme blessĂ©e terrassĂ©e qui a soif de puretĂ© et de paix? Avec le tĂ©nor Zoran Todorovich (qui remplace Marcello Alvarez, initialement prĂ©vu dans le rĂŽle d’Alvaro), tendu, serrĂ©, rien qu’appliquĂ©, le plateau vocal devient carrĂ©ment … bancal.

Et c’est du cĂŽtĂ© des comprimari (seconds rĂŽles) que les bonnes surprises paraissent: excellent franciscain dĂ©bonnaire dĂ©lurĂ© Melitone de Nicola Alaimo ; belle prestance morale du PĂšre supĂ©rieur Guardanio grĂące Ă  la tenue impeccable du baryton Kwangchul Youn.

Le reste de la distribution (Preziosilla, Carlo…) reste bien terne quand il y a dans l’action noire et chahutĂ©e, en Espagne puis en Italie, des Ă©clairs picaresques, des individualitĂ©s marquantes qui animent avec force ce qui n’aurait pu ĂȘtre sans la musique de Verdi, qu’un grand opĂ©ra romanesque passablement confus.

Qu’on ne s’y trompe pas, le vĂ©ritable moteur ici, Ă  dĂ©faut d’un couple Leonora / Alvaro vocalement fulgurant, est l’orchestre maison, superbement dirigĂ©, et avec quelle classe, plus Ă©tincelant et poĂšte que jamais par le directeur musical Philippe Jordan. Car les vrais champions de cette soirĂ©e demeurent les instrumentistes: d’un souffle impĂ©rial dĂšs l’ouverture jouĂ©e aprĂšs le premier tableau du meurtre du marquis de Vargas; habitĂ© par l’esprit du fatum, ciselant morsures tragiques et ivresses attendries des cordes, le chef Philippe Jordan offre les fruits d’un travail riche en phrasĂ©s subtils, en nuances saisissantes, en couleurs et options agogiques particuliĂšrement captivantes; oĂč ailleurs Ă©couter ce solo de violon accompagnant la conversion de Leonora avec un tel aplomb musical, un tel Ă©clat dramaturgiquement pertinent? PlacĂ© Ă  un moment clĂ© de la partition, le brillant Ă©clair solistique annonce un autre accomplissement du genre Ă  l’opĂ©ra: rien de moins que l’exquise mĂ©ditation de ThaĂŻs de Massenet.
En somme une soirĂ©e de symphonisme verdien d’une indiscutable maitrise… Et qui nous rappelle ce feu racĂ© et nerveux du chef Carlo Rizzi pour un Don Carlo anthologique (production prĂ©sentĂ©e aussi Ă  Bastille mais avec une superbe distribution hĂ©las absente ici, en fĂ©vrier et mars 2010). Que la fosse parisienne ait d’Ă©videntes affinitĂ©s avec la flamme verdienne, voilĂ  une constatation qui se confirme Ă  nouveau ce soir.

Paris. OpĂ©ra Bastille, le 23 novembre 2011. Verdi: “La Forza del destino” (La force du destin). Jusqu’au 17 dĂ©cembre 2011. TĂ©l. : 08-92-89-90-90. De 5 € Ă  180 €. Violeta Urmana, Leonora. Zoran Todorovich, Alvaro. Vladimir Stoyanov, Carlo. Nadia Krasteva, Preziosilla. Kwangchul Youn, Padre Guardiano. Nicola Alaimo, fra Melitone. ChƓur et orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris. Philippe Jordan, direction. Jean-Claude Auvray, mise en scĂšne.

 

 

CD. Stravinsky: Le sacre du printemps (Jordan, 2012)

CD. Philippe Jordan fĂȘte avec voluptĂ© les 100 ans du Sacre de Stravinsky   …   EnregistrĂ© en mai 2012 Ă  l’OpĂ©ra Bastille, ce nouvel album (le 2Ăš dĂ©jĂ ) de Philippe Jordan avec l’Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris confirme les prĂ©ludes amorcĂ©s entre chef et musiciens : une entente Ă©vidente, un plaisir supĂ©rieur pour vivre la musique ensemble. Depuis leur Symphonie Alpestre de Strauss, montagne philharmonique d’une prodigieuse narration sonore frappĂ©e du sceau de l’imagination climatique, les interprĂštes se retrouvent ici en mai 2012 pour deux autres sommets de la musique symphonique française et spĂ©cifiquement parisienne. Dans l’histoire des Ballets Russes, le PrĂ©lude comme le Sacre du printemps indiquent clairement un point d’accomplissement pour les deux compositeurs : l’ivresse Ă©rotique et l’enchantement semi conscient s’impose Ă  nous dans un PrĂ©lude d’une dĂ©licatese infinie; quant au Sacre, voilĂ  longtemps que l’on n’avait pas Ă©coutĂ© direction aussi parfaite et Ă©quilibrĂ©e entre prĂ©cision lumineuse (dĂ©tachant la tenue caractĂ©risĂ©e et fortement individualisĂ©e de chaque instrument protagoniste) et expressionnisme symboliste !

Le Sacre enchanté de Philippe Jordan

stravinsky_debussy_prelude_faune_sacre_printemps_naive_cd_philippe_jordan_opera_de_parisLa baguette de Philippe Jordan aime ciseler dans la suggestion mais aussi ici, mordre dans l’ivresse libĂ©rĂ©e des timbres associĂ©s d’une infinie inventivitĂ© ; le chef s’appuie sur la maniĂšre et le style supraĂ©lĂ©gant des instrumentistes parisiens dont les prĂ©dĂ©cesseurs en mai 1913 dans la fosse du TCE avaient fait la rĂ©ussite rĂ©volutionnaire de la partition. Jordan ajoute une prĂ©cision Ă©lectrique et incandescente, une vision de poĂšte architecte aussi qui sait unifier, structurer, dĂ©velopper une dramaturgie supĂ©rieurement aboutie… et frappante par son relief, sa vivacitĂ©, comme des teintes plus dĂ©licatement nimbĂ©es et voilĂ©es.
Fureur et ivresse des timbres associĂ©s. ComparĂ©e Ă  tant d’autres versions soit rutilantes, soient sĂšches, soit littĂ©ralement narratives, Philippe Jordan apporte aussi le mystĂšre et l’enchantement, toute la poĂ©sie libre des instruments sollicitĂ©s. Quelle maestria ! Quelle conviction dans la tension progressive… La voluptĂ© de chaque Ă©pisode est nourrie d’un onguent magicien ; l’expĂ©rience lyrique du chef, directeur musical de l’OpĂ©ra, en est peut-ĂȘtre pour beaucoup et l’on se dit que Nicolas Joel n’aura pas tout rater Ă  Paris: nommer le fils du regrettĂ© Armin Jordan, capable de vrais miracles Ă  Paris, Philippe Ă  la tĂȘte de l’orchestre maison aura Ă©tĂ© un acte convaincant qui porte aujourd’hui des fruits Ă©clatants.  Voici du Sacre du printemps et pour le centenaire de l’oeuvre, une nouvelle version de rĂ©fĂ©rence sur instruments modernes. Le champion et pionnier dans le domaine s’agissant de la partition de Stravinsky demeurant Ă©videmment le geste du français François-Xavier Roth, d’une maĂźtrise incomparable sur instruments parisiens d’Ă©poque (1913) et rĂ©vĂ©lateur en ce sens des formats sonores et des timbres instrumentaux originels… aprĂšs la tournĂ©e 2013, le disque devrait sortir fin 2013/printemps 2014.

Sur instruments modernes, le chant des instruments fait tout ici, et renforce la réussite magistrale de cet enregistrement dont on ne saurait trop souligner avec admiration le miracle de la volupté instrumentale.

Inscrire enfin le BolĂ©ro ravĂ©lien aprĂšs les deux chefs d’oeuvre Debussyste et Stravinskien est de la meilleure inspiration : une claire confirmation que l’orchestre et leur chef se montrent trĂšs inspirĂ© par la lyre symphonique française postromantique : Du PrĂ©lude au Sacre en passant par le BolĂ©ro, soit de Debussy, Stravinsky Ă  Ravel se joue ici tout le dĂ©lirant apanage, bruyant et millimĂ©trĂ© du symphonisme français. Lecture rĂ©jouissante.

Debussy: PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune. Stravinsky: le Sacre du printemps. Ravel : BolĂ©ro. Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris. Philippe Jordan, direction. 1 cd NaĂŻve, enregistrĂ© Ă  Paris, OpĂ©ra Bastille en mai 2012. DurĂ©e : 57mn. NaĂŻve V 5332.