DVD. Richard Strauss : Elektra (Meier, Salonen, Chéreau, 2013)

ELEKTRA chereau straussDVD. Richard Strauss : Elektra (Chéreau, 2013). La production aixoise de 2013 s’impose à nous après le décès de Patrice Chéreau : le document édité aujourd’hui en dvd prend valeur de testament artistique d’un metteur en scène qui avant cette Elektra légendaire avait de la même façon révolutionné en 1976 avec Boulez, la perception du Ring de Wagner à Bayreuth (de surcroît pour le centenaire du festival lyrique wagnérien). On retrouve ici le réalisateur Stéphane Metge qui avait déjà réussit la captation du sublime et noir opéra de Janacek : De la maison des morts, autre accomplissement de Chéreau à Aix.
Chéreau s’immerge dans la psyché des êtres, aucun n’est vraiment coupable ou littéralement conformes à ce que l’on attend de lui, ni totalement blanc ni fatalement noir : l’homme de théâtre bannit les frontières habituelles, gomme les manichéismes caricaturaux, façonnant de Clytemnestre, le visage d’une mère faible, détruite elle aussi par le poids du crime qu’elle a commandité (Waltraud Meier articulée, théâtrale, diseuse légendaire qui avait déjà chanté le rôle chez Nikolaus Lehnoff à Salzbourg en 2010) ; sa fille, corps suant, souffrant, sensuel : Evelyn Herlitzius incarne idéalement ce théâtre lyrique physique avant d’être vocal, dramatique avent d’être lyrique qui est la marque même de Chéreau à l’opéra. A elles deux, le spectacle vaut bien des palmes. Moins évidente la Chrysothémis d’Adrianne Pieczonka qui reste épaisse et moins soucieuse du verbe que ses partenaires. Les hommes sont eux aussi accablés, victimes, noirs.

chereau aix elektra meierL’espace scénique et ses décors (monumentaux/intimes) reste étouffant et ne laisse aucune issue à ce drame tragique de famille. Chacun des protagonistes, chacun des figurants exprime idéalement cette fragilité inquiète, ce déséquilibre inhérent à tout être humain. Le doute, l’effroi, la panique intérieure font partie des cartes habituelles de Chéreau (une marque qu’il partage avec les réalisations de la chorégraphes Pina Bausch) : l’homme de théâtre aura tout apporté pour la vérité de l’opéra, ciselant le moindre détail du jeu de chaque acteur. Dans la fosse, disposant d’un orchestre qui n’est pas le mieux chantant, Salonen sculpte la matière musicale avec une épure tranchante, un sens souvent jubilatoire de l’acuité expressionniste. Volcan qui éructe ou dragon qui souffle et respire avant l’attaque et le brasier, l’orchestre se met au diapason de cette vision scénographie à jamais historique. On regrette d’autant plus Chéreau à l’opéra qu’aucun jeune scénographe après lui, parmi les nouveaux noms, ne semblent partager un tel sens fulgurant, incandescent du théâtre. DVD événement, forcément CLIC de classiquenews.com.

CLIC D'OR macaron 200Richard Strauss : Elektra, opéra en un acte. 
Livret d’Hugo von Hofmannsthal d’après Electre de Sophocle
Elektra : Evelyn Herlitzius
Klytämnestra : Waltraud Meier
Chrysothemis : Adrianne Pieczonka
Orest : Mikhail Petrenko
Orchestre de Paris
Direction musicale : Esa-Pekka Salonen
Mise en scène : Patrice Chéreau

Réalisation: Stéphane Metge
Bonus: Interview de Patrice Chéreau
Durée: 1h50 min + 23 min (docu, entretiens) – Image: Couleur, 16/9, NTSC. Audio: PCM Stereo, Dolby Digital 5.1
Sous-titres: FR / ANGL / ALL / ITAL / ESP
Zones: Toutes zones – 1 disque(s) – Date de sortie: 20-05-2014

Strauss : l’Elektra de Patrice Chéreau (Aix 2013)

Télé,  Arte. Strauss : Elektra par Chéreau. Dimanche 16 mars 2014, 23h25. Patrice Chéreau nous laisse une vision personnelle et très engagée de la mise en scène à l’opéra. Il reste l’un des plus récents réformateurs du théâtre lyrique. Dans cette production du troisième opéra de Richard Strauss (et son premier ouvrage avec l’immense poète Hugo van Hofmannsthal), Chéreau travaille le corps de ses interprètes comme s’il s’agissait d’une facette de l’âme.  Dans une arène dépouillée qui laisse tout voir du mouvement des figures sur la scène, l’action tragique aux accents expressionnistes hystériques se dévoile retrouvant la noblesse épurée et la grandeur austère des drames d’Eschyle et de Sophocle. Sans à priori le metteur en scène redéfinit les enjeux psychologiques de chacun des protagonistes, en fouillant en particulier le livret parvenu, en interrogeant chaque mot du texte d’Hofmannsthal.

 

elektra,M116011Patrice Chéreau laisse avec Elektra (créé en 1909),  son ultime scénographie à l’opéra,  l’une de ses réalisations les plus abouties.  Fille tiraillée entre le désir de vengeance de celui qui lui a donné l’amour -son père Agamemnon-, et la volonté de tuer celle qui ne lui a rien donné,  sa mère Clytemnestre (qui a tué le père), la pauvre fille crie son impuissante volonté, elle hurle sa douleur solitaire (car sa sœur Chrysostémis elle veut tourner la page et vivre), c’est d’abord une victime blessée,  une ombre errante en quête d’identité;  en s’appuyant sur les intentions de Strauss et de son librettiste, Chéreau brosse un nouveau portrait d’Elektra en éclairant sa relation avec la mère… Interprète familière et qui connaît idéalement le rôle de Clytemnestre, la mezzo incandescente Waltraud Meier répond magnifiquement au travail de Chéreau. .. c’est aussi aux côtés de la fille,  la figure ambiguë et bouleversante de la mère qui frappe immédiatement.
Créée à l’été 2013 (festival d’Aix en Provence juillet 2013), la production d’Elektra que diffuse Arte montre combien Chereau décédé en octobre 2013, plaçait l’humain au centre de son travail avec un sens de l’économie et du rythme sans équivalent (sauf peut être Pina Baush, celle du Sacre du printemps….). Même ivresse fulgurante, même fascination pour le chant du corps embrasé dont la danse/transe relaie la vocalité de la musique quand cette dernière ne suffit plus. Production événement d’autant plus opportune pour l’année 2014 du 150 ème anniversaire de Strass et aussi comme hommage à l’apport de Patrice Chereau à la scène lyrique.

Télé,  Arte. Dimanche 16 mars 2014, 23h25. 

Avec Clytemnestre (Waltraud Meier), Chrysotémis (Adrianne Pieczonka), Elektra (Evelyn Herlitzius)… Mise en scène : Patrice Chéreau. Orchestre de Paris. Esa-Pekka Salonen, direction. Enregistré en juillet 2013 au festival d’Aix en Provence.

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Ce que nous en pensons …..On sait en voyant un spectacle de Chéreau combien le corps, les gestes millimétrés, le jeu des mouvements et des regards et la face expressive des chanteurs acteurs seront mis en avant. De fait, cette Elektra aixoise n’échappe à cette règle. L’homme de théâtre fait de chaque opéra investi et questionnés selon sa grille, d’abord une performance théâtrale et… physique.

Au début, ces laveuses, balais et seaux d’eau (pour enlever les traces des crimes ensanglantés qui y ont été commis?), le dialogue hystérique et exclusivement féminin entre les partisanes de la princesse Elektra et ses dénonciatrices… installent un climat d’abattoir, de terreur, de conspiration à la fois malsaine et animale. Le choix de la grande niche monumentale – vide et néant en miroir de la solitude de la princesse -, mais aussi ombre mouvante avec le soleil qui se déplace comme sur un cadran solaire est magnifique dans son épure austère et antique. Il rappelle aussi que tout se passe ici en une journée.

C’est d’ailleurs le seul insigne de l’Antiquité grecque ici abordée par Strauss et son librettiste Hofmannsthal. C’est peu dire que le travail du scénographe s’est concentré surtout sur la relation entre Elektra et sa mère Clytemnestre : une mère détruite elle aussi, dévorée par ses rêves de terreur et ses nuits sans sommeil. Apeurée, inquiète, mais aussi hallucinée par la nécessité d’un nouveau sacrifice, Waltraud Meier fait une performance saisissante. Plus encore captivante, Elektra elle-même dont Chéreau transmet au delà des cris et des hurlements félins, la blessure secrète d’une âme jeune sevrée trop tôt, en manque d’amour et de tendresse, endeuillée par la mort de son père assassiné qui lui avait tout donné… bouleversante humanité.

Lire aussi notre dossier sur le personnage d’Elektra, figure féminine fascinante de l’opéra de Richard Strauss, aux côtés de Salomé, Daphné, Hélène …

Illustration : P.Victor Artcomart 2014

 

Compte-rendu : Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence, le 10 juillet 2013. Strauss, Elektra. Evelyn Herlitzius, Waltraud Meier, Adrianne Pieczonka… Orchestre de Paris. Esa-Pekka Salonen, direction. Patrice Chéreau, mise en scène.

Elektra Aix ChéreauC’était le grand événement de cette saison 2013 du festival d’Aix-en-Provence (dernière représentation le 13 juillet dernier).
Une superproduction (en partenariat avec la Scala, le Met, le Liceu, les opéras de Berlin et Helsinki) dont laffiche faisait déjà saliver. Le résultat s’est révélé encore supérieur aux attentes, extraordinaire à tous points de vue et bouleversant de la première à la dernière seconde.

 

 

Intelligence et profondeur

 

Tout dans la mise en scène de Patrice Chéreau, depuis la scénographie jusqu’à la direction d’acteurs, met en valeur le drame implacable qui se déroule sous nos yeux. Il offre une lecture plus psychologique qu’ « expressionniste », sans diminuer la force du drame, et surtout avec une lintelligence et la sensibilité qui ont fait sa renommée. Si le décor aux tons gris reste fidèle aux descriptions d’une cour intérieure de palais grec, le fond de la scène est entièrement occupé par une alcôve vide que l’on imagine accueillant autrefois une statue du roi Agamemnon. Cette absence devient aussi omniprésente pour le public que pour Elektra, qui vit recluse comme une mendiante en attendant que son père soit vengé.

La chanteuse Evelyn Herlitzius se fond à merveille dans ce rôle de femme blessée, sans jamais verser dans l’hystérie caricaturale. Elle possède une rare palette d’expressions qui la rend beaucoup plus cohérente et fouillée.
D’un strict point de vue vocal, le timbre n’est pas très joli, le vibrato envahissant et les attaques parfois fausses. Mais peut-être est-ce le prix à payer pour offrir au public un tel impact en salle et une telle expressivité. Seule une voix aussi large peut passer l’immense orchestre straussien avec aisance, profitant dune projection proprement hallucinante. Sans doute les retransmissions gommeront-elles cette dimension spectaculaire pour faire ressortir les défauts techniques.

L’art de l’équivoque

La grande inventivité de cette production est également la lecture donnée par Chéreau du personnage de Klytämnestra et de sa relation avec sa fille. Traditionnellement, la reine régicide à Mycènes est interprétée de manière outrancière, si ce n’est expressionniste, se réfugiant dans une vaine cruauté pour expier son crime. Ici, le metteur en scène exploite l’ambiguïté de leurs rapports, oscillant entre l’aversion et une complicité presque tendre : ainsi Elektra enlace affectueusement sa mère avant de l’inviter à se trancher la gorge. Waltraud Meier, une grande habituée du rôle, achève par ses talents d’actrice de rendre le personnage plus humain et plus sensible, si bien que lon se prend pour elle dune étrange empathie.

Elektra entretient également une relation très ambiguë avec avec sa soeur Chrysothemis, à qui Adrianne Pieczonka prête sa voix ample et fruitée. Si son interprétation est plus discrète, la mise en scène exploite de façon intéressante le trouble incestueux qui saisit les deux soeurs, notamment dans leur second duo. Mikhail Petrenko incarne avec sa voix sombre et sa haute stature un bel Oreste, mais scéniquement presque maladroit.

Une performance unique

Chez Strauss, le personnage principal est souvent détenu par l’orchestre. Esa Pekka-Salonen, à la tête de lOrchestre de Paris, tient la gageure. Rarement l’on aura entendu la partition servie aussi admirablement : à l’art de la précision et des détails orchestraux s’ajoute une gestion magistrale du flux orchestral. Les crescendos sont gérés à la perfection, et finissent par éclater avec une force implacable qui vous laisse rivé à votre siège. L’Orchestre de Paris, généralement quelque peu routinier, s’enflamme à Aix sous la baguette du chef finlandais et déborde littéralement d’énergie, transfiguré.
Au-delà de l’incroyable degré technique, de la qualité de chacun des éléments qui composent ce spectacle, – chanteurs, orchestre, mise en scène -, la véritable et rare cohérence de l’ensemble est à saluer. Une performance qui fera date, à n’en pas douter.

Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence, le 10 juillet 2013. Richard Strauss, Elektra. Tragédie en un acte dHugo von Hofmannsthal, créée à Dresde en 1909. Avec : Evelyn Herlitzius, Elektra ; Waltraud Meier, Klytämnestra ; Adrianne Pieczonka, Chrysothemis ; Mikhail Petrenko, Orest ; Tom Randle, Aegisth. Coro Gulbenkian ; Orchestre de Paris. Esa-Pekka Salonen, direction. Patrice Chéreau, mise en scène.