Bayreuth 2016 : Klaus Florian Vogt chante Parsifal

logo_francemusiqueFrance Musique, lundi 1er août, 20h. Parsifal de Wagner avec Klaus Florian Vogt. Sous la direction de Eberhart Friedrich à Bayreuth, le challenger du ténor compatriote Jonas Kaufmann, chante lui aussi Parsifal mais avec un timbre plus angélique et moins rauque, et pourtant tout aussi convaincant : inscrit définitivement comme son Lohengrin (l’élu céleste descendu sur la terre.)… , dans la lumière.
VOGT-tenor-parsifal-classiquenews-VOGT-klaus-florian-vogtKlaus Florian Vogt est né à Heide (Schleswig-Holstein), il a d’board commencé la musique comme… corniste. La pratique instrumentale lui a transmis l’art de la tenue et de la justesse du son, aujourd’hui palpable dans un chant souverainement clair et élégant. Qui a marqué chez Wagner, ses Lohengrin et bientôt Tannhaüser (avant Tristan qu’il annonce être prêt à chanter au terme de ce parcours psychologique et dramatique). Pour l’heure son premier Parsifal à Bayreuth est bien l’événement de l’édition 2016 du Festival wagnérien où s’affirment aussi, Le Ring dirigé par Marek Janowski (mais dans la réalisation scénique désastreuse, désenchantée de Castorf) et le Tristan und Isolde de Katharina Wagner, inauguré en juillet de l’année passée (le dvd Tristan und Isolde par Katharina Wagner vient de sortir chez Deutsche Grammophon, juillet 2016).
Dans Parsifal, le ténor allemand a déjà identifié les points de difficulté afin de mieux préserver sa voix, pendant chaque représentation : au I, il convient de ménager son chant d’autant que le chaste fol ne prend pas trop la parole : il découvre alors le milieu des chevaliers du Graal et assiste médusé et bouleversé surtout au miracle du calice dévoilé par un Amfortas, agonisant.
Au II, les choses s’intensifient pour Parsifal : il doit démontrer la force morale qui l’anime car il sait vaincre les enchantements malsains et les voluptés maudites des créatures du magicien Klingsor (les filles fleurs, vraies tentatrices charnellement désirables) dont l’arme la plus redoutable est le corps sensuel de Kundry… laquelle est la première à la nommer du nom qu’employait sa mère perdue : « Parsifal ». Contre Klingsor, sa lance, Kundry, sa danse lascive et provocante, Parsifal demeure indifférent et vainqueur : aucun doute, le ténor doit gérer l’afflux de verbe et la tension dramatique de cet acte clé qui révèle sa nature miraculeuse, laquelle sauvera par son sang neuf, au III, le rituel des Chevalliers. Ainsi, au dernier acte, le miracle du Vendredi Saint s’accomplit grâce à la pureté infaillible du chaste fol, devenu le nouveau roi : il absout Kundry, et surtout guérit Amfortas de la plaie suintante qui le condamnait… Le Graal peut être dévoilé et irradiant, dans un tableau éblouissant de lumière, Parsifal est couronné nouveau roi.
Le vrai défi pour le ténor réside donc bien dans l’acte II où il doit démontrer sa puissance spirituelle sous le masque de la grâce juvénile.

 

 

 

France Musique, lundi 1er août 2016, 20h. Wagner : Parsifal. Avec Klaus Florian Vogt, dans le rôle titre. Consulter la distribution complète du Parsifal Bayreuthien 20016 sur le site du Festival de Bayreuth

 

 

 

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Klaus Florian Vogt, visage dans les mains incarne Lohengrin, le chevalier cĂ©leste descendu trop tĂ´t sur la terre, pour sauver une Elsa, Ă©trangère au pacte de confiance qu’il demandait…

 

Wagner : l’acte III de Parsifal

Richard Wagner 2013logo_francemusiqueFrance Musique. Le 23 novembre 2014, 20h30. Parsifal, Acte III. La Tribune des critiques de disques. Enjeux, dĂ©fis. Discographie. L’Acte III de Parsifal met en scène le retour victorieux de l’élu (Parsifal : « le chaste et fol qui ignore le pĂ©ché ») qui en revenant parmi les chevaliers du Graal, avec la lance qu’il a su dĂ©rober au magicien malĂ©fique Klingsor, rĂ©tablit l’espoir dans la communautĂ©. Parsifal touchĂ© par la souffrance d’Amfortas le guĂ©rit comme il accompagne le dernier souffle de Kundry, la pĂ©cheresse enfin comprise, pardonnĂ©e, graciĂ©e. Au coeur d’une humanitĂ© reconquise, Parsifal comme le Christ affirme la seule loi de l’amour et du pardon. C’est pourquoi beaucoup considère l’ouvrage comme un rituel liturgique, un festival sacrĂ© oĂą tout applaudissement est sacrilège… L’opĂ©ra s’achève dans une prière finale. Pour son ultime opĂ©ra (crĂ©Ă© Ă  Bayreuth en juillet 1882 sous la direction de l’excellent Hermann Levi), Wagner puise auprès de trois sources : Perceval le Gallois de ChrĂ©tien de Troyes, Parsifal de Wolfram von Eschenbach, enfin le cycle des rĂ©cits arthuriens dĂ©posĂ©s dans le Mabinogion. Le compositeur fidèle Ă  ses convictions profondes enracinĂ©es autour du pessimisme, de la culpabilitĂ© et de la malĂ©diction du genre humain, choisit, associe, combine les Ă©lĂ©ments divers pour concevoir une scène « sacrĂ©e », oĂą pèsent de tous leurs symboles, les Ă©lĂ©ments de la passion chrĂ©tienne : plaie ouverte et coulante du roi Amfortas Ă©puisĂ©, extĂ©nuĂ©, incapable de servir l’office (au cours de la longue messe qui clĂ´t le I) ; signe de la croix de Parsifal quand il vainc les enchantements diaboliques de Klingsor au II ; figure ascensionnelle de Kundry, crĂ©ature Ă  la solde du magicien noir puis figure du pardon et de la rĂ©demption au III… Jamais Wagner n’aura Ă  ce point dĂ©velopper la riche texture de son orchestre, un orchestre souverain qui dilate et suspend le temps, rĂ©organise la mĂ©moire, intensifie la conscience aussi, rĂ©vèle aux auditeurs spectateurs ce qui ne pouvait ĂŞtre dit jusque lĂ . La force de Parsifal, surtout dans l’acte III, c’est la magie d’un spectacle total au service d’une mystique humaniste dont le message est l’amour et l’espoir.

Centenaire du ténor Wolfgang Windgassen (1914-1974)

Windgassen-Wachter-1963-275NĂ© en 1914 Ă  Annemasse (Haute-Savoie), Wolfgang Windgassen incarne le tĂ©nor wagnĂ©rien par excellence, loin des caricatures actuelles qui s’entĂŞtent Ă  imposer l’image d’un hurleur surpuissant, poitrinĂ©, sans Ă©clat ni nuances. La preuve apportĂ©e par Windgassen marque l’histoire des grands interprètes Ă  Bayreuth dont le sens du verbe, la clartĂ© plutĂ´t que la vocifĂ©ration laissent un standard d’excellence encore aujourd’hui difficile Ă  renouveler. FormĂ© au chant par ses parents, -tous deux chanteurs lyriques, Wolfgang est recrutĂ© par Wieland Wagner Ă  Bayreuth en 1951 (pour y chanter Froh et dĂ©jĂ  Parsifal) : il y chante tous les rĂ´les importants, assurant parfois en quelques semaines, plusieurs parties dans des opĂ©ras diffĂ©rents, attestant d’une santĂ© sidĂ©rante : Lohengrin, Tristan, Siegmund (Walkyrie), Siegfried (Ring), Walther (Les MaĂ®tres Chanteurs), et bien sĂ»r, Parsifal.

Centenaire du ténor allemand légendaire Wolfgang Windgassen, héros bayreuthien

A Bayreuth, il s’affirme sous la baguette de grands chefs dont Clemens Krauss (Bayreuth 1953), Joesph Keilberth et Eugen Jochum (pour Lohengrin), et dans les annĂ©es 1960 : Sawallisch, Solti (qui l’engage pour sa première intĂ©grale discographique stĂ©rĂ©o du Ring : 1958-1966 oĂą le tĂ©nor allemand chante un siegfried anthologique), enfin Karl Böhm.

Au dĂ©but des annĂ©es 1970, il s’illustre dans la mise en scène, puis, de 1970 Ă  sa mort en 1974 (8 septembre), dirige l’opĂ©ra de Stuttgart, une ville qui avait accueilli ses annĂ©es de perfectionnement. Chez Windgassen, l’intelligence du chanteur, comblĂ© par une technique de diseur exceptionnel, se mariait Ă  un jeu d’acteur souvent irrĂ©sistible. Wolfgang Windgassen a Ă©tĂ© aussi un excellent Radamès (Aida de Verdi).

 

Illustration : Wolfgang Windgassen (debout) Ă  Bayreuth

DVD. Wagner : Parsifal (Kaufmann, Mattei, Pape, Gatti, 2013)

Parsifal Jonas KaufmannDVD. Wagner : Parsifal (Kaufmann, Mattei, Pape, Gatti, 2013). De toute Ă©vidence, dans le rĂ´le-titre, le tĂ©nor Jonas Kaufmann (44 ans en 2014) poursuit l’une des carrières wagnĂ©riennes les plus passionnantes : superbe Siegmund au disque (Decca), Ă©blouissant Lohengrin Ă  Bayreuth, son Parsifal new yorkais touche par sa sobriĂ©tĂ©, sa musicalitĂ© envoĂ»tante qui dĂ©voile l’intense et juvĂ©nile curiositĂ© du jeune homme enchanteur, qui tournĂ© vers l’Autre, assure l’avènement du miracle final. Le munichois nĂ© en 1969 incarne un hĂ©ros habitĂ© par un drame intĂ©rieur, tragĂ©dien et humain, celui qui recueille et Ă©prouve la malĂ©diction de l’humanitĂ© pour la sauver…. par compassion, maĂ®tre mot de la dernière partition de Wagner.

 

 

La perfection au masculin

 

CLIC_macaron_2014Il y a toujours chez le compositeur et particulièrement dans Parsifal le poids d’un passĂ© immĂ©morial qui inflĂ©chit le profil psychique de chaque personnage. Le seul affranchi d’un cycle de malĂ©dictions fatales reste le pur Parsifal, l’étranger, l’agent de la mĂ©tamorphose espĂ©rĂ©e, ultime. La production du Met a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e en 2012 Ă  Lyon (coproduction). Peter Gelb en poste depuis 2006 l’intègre au Met dans une distribution assez Ă©poustouflante et certainement mieux chantante et plus cohĂ©rente que celle française. Ni trop chrĂ©tienne ni trop abstraite, la mise en scène de François Girard reste claire, sans en rajouter, centrĂ©e sur la possibilitĂ© pour chacun – pourtant dĂ©truit ou rescapĂ© (Amfortas, prĂŞtre ensanglantĂ© et mourant qui agonise sans cicatriser ; Klingsor qui a renoncĂ© Ă  l’amour pour dĂ©truire et manipuler (Evgeny Nikitin assez terne) ; Kundry la vĂ©nĂ©neuse, pĂŞcheresse Ă©reintĂ©e en quĂŞte de salut…, de renaĂ®tre.

Katarina_Dalayman_Rene_Pape_Jonas_Kaufmann_Parsifal_2013_MET_Francois_Girard_wagner_KonigEfficace, la direction de Daniele Gatti sait imprimer le sens du rythme dramatique sauf au II oĂą malgrĂ© la puissance sauvage et sensuelle Ă  l’œuvre, la baguette Ă©tire au risque de diluer. Il est vrai que, – hier Ă  Bastille Brunnhilde un peu courte, Katarina Dalayman accuse une sĂ©rieuse Ă©troitesse Ă©motionnelle et langoureuse en Kundry : on reste comme Parsifal Ă©tranger Ă  sa froideur voluptueuse. Elle est, avec Nikitin trop prosaĂŻque et rustaud, le maillon faible du plateau. MĂŞme les filles fleurs sont tout sauf Ă©nigmatiques et sensuelles, … une mĂŞlĂ©e de glaçons bien ordinaires.
Les hommes en revanche sont… parfaits. René Pape familier du rôle et sur les mêmes planches métropolitaines offre son dernier Gurnemanz, racé, articulé, nuancé : un modèle dont on ne se lasse guère. Déjà honoré et salué pour un Onéguine fabuleux et un Don Giovanni non moins ardemment défendu, Peter Mattei décroche lui aussi la timbale d’or : son Amfortas exprime le désarroi d’une âme perdue, déchirée, anéantie et même le Titurel de Runi Brattaberg emporte l’adhésion par sa noblesse sans chichi : une humanité souterraine qui sait chanter sans schématiser ni caricaturer. Quels chanteurs !

Wagner : Parsifal. Jonas Kaufmann : Parsifal. René Pape : Gurnemanz. Peter Mattei : Amfortas. Katarina Dalayman : Kundry. Metropolitan Opera Orchestra and Chorus / Daniele Gatti, direction. Mise en scène : François Girard. Enregistrement live réalisé au Metropolitan Opera de New York en février 2013. 2 dvd Sony classical / Sony 88883725729

 

Hermann Levi : un juif à Bayreuth, créer Parsifal (1882)

Hermann Levi : un juif à Bayreuth. C’est peut-être le pire cas qu’ait eu à gérer Wagner dans sa vie … l’antisémite notoire devait croiser sur son chemin de bâtisseur, un maçon exceptionnel, maestro architecte doué pour diriger et comprendre ses œuvres : Hermann Levi… le juif. Pour accomplir son dernier opus, le naître de Bayreuth ne put faire sans Levi. Les mots à son encontre évoque le malaise Wagner vis à vis d’un musicien exceptionnel capable comme personne alors de comprendre la musique de l’avenir… « juif domestiqué », « juif assimilé »… autant de vocables bien discutables qui s’effacent devant la réalité inimaginable de l’époque. L’histoire réelle dépasse souvent la fiction : jamais Parsifal ne devait connaître un meilleur maestro que Hermann Levi, à jamais inscrit dans l’histoire de Bayreuth et dans la genèse du dernier opéra de Wagner en 1882.

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Le chef créateur de Parsifal

 

Il incarne une contradiction notoire dans le cercle très restreint des proches et des intimes de Wagner à Bayreuth : Cosima et son époux sont des antisémites militants qui ne manquent jamais une occasion de déprécier la judéité y compris chez les musiciens les plus doués à leur époque. Le Journal qui consigne sous la plume de Cosima tout ce que dit son divin époux éclaire chaque étape de leur confession. Hermann Levi (1839-1900), fils et petit fils de rabbins en fait le frais : immense chef d’orchestre et doué dès son jeune âge, son seul défaut est d’être juif. Mais le musicien qui vénère Wagner comme un dieu, souhaite réaliser grâce à lui et sa quête artistique de dépassement et d’accomplissement, mais aussi, une manière d’intégration complète dans la culture germanique dont le couple de Bayreuth est le plus engagé des ambassadeurs.
Hermann Levi dirige l’orchestre de l’opĂ©ra de Munich dont il est directeur musical depuis 1872: il est l’employĂ© de Louis II de Bavière qui accepte que le jeune chef dirige aussi Ă  Bayreuth. Après de très longs efforts pour approcher Wagner et susciter son regard bienveillant, Levi ne tarde pas Ă  devenir un habituĂ© de Wahnfried, – la maison des Wagner Ă  Bayreuth-, hĂ´te recherchĂ© et donc jalousĂ©, que Wagner adoube mĂŞme officiellement en demandant Ă  ce que le chef juif dirige la crĂ©ation de Parsifal ! De fait, Levi restera dans l’histoire de Bayreuth, le crĂ©ateur, surtout le plus grand interprète de Parsifal : un comble. De 1882, pour la crĂ©ation et jusqu’en 1894, soit 12 ans, Levi est le chef de Parsifal : un statut inouĂŻ que personne ne saura jamais Ă©galer après lui.
Pour l’homme hypersensible que fut Levi, cela n’alla pas sans tiraillements et angoisse viscérale. Wagner exigeait autant qu’il savait attendrir tous ceux prêts à le jouer, mieux le servir. A plusieurs reprises, Levi demande d’être soulagé et libéré d’une telle charge, tout en espérant être fondamentalement reconnu pour ses aptitudes personnelles et artistiques à comprendre et interpréter Wagner. Ce que le compositeur lui permet de vivre avant de mourir en 1883. Tout en exigeant l’impossible, Wagner accorde à son chef préféré la reconnaissance tant espérée.
Dans les faits, Hermann Levi réussit cette ambition, dévoilant tout ce qui dans Parsifal relève d’une profonde expérience humaniste, mystique, intime. Il dirige à 8 reprises Parsifal à Bayreuth (1882, 1883, 1884, 1886, 1889, 1891, 1892 et 1894). La crise la plus aiguë dans cette vocation doloriste fut l’année 1888 : usé, éreinté psychiquement, Levi doit se reposer; il ne dirigera pas Parsifal, sujet de toutes ses peines et de tous ses dépassements musicaux : Wagner décédé, c’est Cosima qui reprenant peu à peu la direction du festival wagnérien impose un rythme, une nouvelle méthodologie de travail surtout un nouveau sacerdoce exclusif. En 1891, Levi élabore pour elle, une version remarquable de Tannhaüser pour Bayreuth, d’après les nombreuses possibilités laissées par Wagner ; cette version Levi sera longtemps tenue pour un modèle par tous les chefs soucieux de diriger la partition. La corde a failli se rompre entre Levi et Cosima : il reste une légende de la direction, celle qui dès la création de Parsifal aura permis de conclure le mythe Wagner de son vivant, jusqu’au cime de l’excellence.

 

 

DVD. Wagner : Parsifal (Castellucci, 2011)

DVD. Wagner : Parsifal (Castellucci, 2011)  2 dvd Bel Air classiques  …   En fĂ©vrier 2011, un nouveau metteur en scène, connu voire critiquĂ© Ă  Avignon s’empare de la scène lyrique avec ce Parsifal hors normes (et passablement Ă©corchĂ© voire boudĂ© par le public) qui s’il rĂ©invente tout de l’univers visuel wagnĂ©rien (rompant dĂ©libĂ©rĂ©ment avec les didascalies du compositeur très bien documentĂ©es, sauf pour la forĂŞt du I respectĂ©e), n’en impose pas moins sa marque graphique et esthĂ©tisante : une succession de visions dont le mĂ©rite en dĂ©pit de sa diversitĂ© rĂ©currente, tient Ă  sauvegarder le mystère et l’Ă©nigmatique d’une partition toujours aussi fascinante.

 

 

Envoûtement visuel : bénéfique ou illusoire ?

 

parsifal_castellucci_monnaie_larsson_dvd_belair_classiquesPas de rĂ©fĂ©rences mĂ©diĂ©vales, ni de château et chevaliers en armures … Une Ă©pure de plus en plus fuyante qui semble dĂ©sagrĂ©ger jusqu’Ă  l’espace de l’action dramatique. Romeo Castellucci rĂ©invente donc Parsifal en collant Ă  la musique de Wagner, la pure fĂ©erie (ou l’Ă©vanescence polĂ©mique) de son propre imaginaire. La clartĂ© des tableaux respectueuse du sens de la musique force l’esprit et l’Ă©coute : cette forĂŞt en dĂ©linquessence qui symbolise l’anĂ©antissement du monde d’Amfortas et de Gurnemanz … plus Ă©trange au II, Klingsor paraĂ®t en chef d’orchestre mĂ©canique (mise en abĂ®me du poison de la musique de Wagner ?) affairĂ© – grâce Ă  son double en tablier blanc-, Ă  ligoter ses proies qu’il suspend comme un sorcier araignĂ©e … On reste beaucoup moins convaincus par ce qui relève alors d’une contradiction visuelle dans ce monde de suggestions vaporeuses (tout l’acte II baigne dans une fumĂ©e laiteuse) : le baiser de Kundry Ă  Parsifal laisse voir une projection doublant les deux chanteurs : on y voit alors un couple en plein effusion amoureuse (Parsifal dĂ©mĂŞle le sens de la scène et comprend qu’en son centre surgit la faute commise par Amfortas, envoĂ»tĂ© par les charmes de la magicienne)… rĂ©vĂ©lation, compassion, clartĂ© d’une vĂ©ritĂ© qui ne demandait qu’Ă  naĂ®tre en pleine lumière.  Question : est-il nĂ©cessaire de dĂ©voiler par cette image explicite la tension Ă©rotique que la sĂ©ductrice inflige au pauvre innocent ? Cette recrĂ©ation esthĂ©tique ne basculerait-elle pas alors dans l’imagerie kitsch d’un univers purement fantasmatique ?

Toute grille visuelle, fĂ»t elle comme ici très esthĂ©tique, plaquĂ©e sur une partition fleuve et hypnotique comme celle de Wagner, pose Ă©videmment le problème de l’impact des images contre le continuum de la musique (mĂŞme constat pour la mise en scène de Peter Sellars de Tristan aidĂ© des vidĂ©os envahissantes de Bill Viola Ă  l’OpĂ©ra Bastille). Ici, il y a bien des effets de lumière, des gestes statiques suspendus ( attention Bob Wilson n’est pas loin : il pourrait parler de plagiat), des associations de signes/dĂ©tails qui suscitent des tableaux surrĂ©alistes ou symbolistes… Pour autant, voyez par exemple la mĂŞme scène capitale oĂą Kundry la sĂ©ductrice ambitionne de sĂ©duire et dĂ©truire Parsifal… le spectateur qui peut-ĂŞtre dĂ©couvre l’opĂ©ra ou comprend alors le sens cachĂ© de cette scène centrale (la femme tentatrice finit en pĂŞcheresse absolue dĂ©sireuse de son salut) reste mĂ©dusĂ© face aux Ă©nigmes de ce monde visuel fantasmatique ; pourquoi Ă©crire en grand le nom ” ANNA ” sur le mur du fond ? le mystère s’Ă©paissit et nombre d’auditeurs resteront hors de ce monde parfois envoĂ»tant, souvent confus, qui gĂŞne et trouble la comprĂ©hension de l’opĂ©ra de Wagner. Il ne s’agit pas d’ĂŞtre uniquement captivĂ© par des images, il faut surtout que ces images vĂ©hiculent du sens … en conformitĂ© avec la situation dramatique.  Souvent, on se disait qu’une autre musique eut Ă©tĂ© tout autant efficace dans pareil labyrinthe visuel.

Musicalement, hĂ©las, Hartmut Haenchen cherche lui aussi son cap, confus et souvent diluĂ©, d’une lenteur appuyĂ©e : les dĂ©buts sont difficiles, lents, emplombĂ©s ; le II est plus clair et mordant, en particulier la confrontation dĂ©cisive entre le pur et l’impure : Parsifal contre Kundry (dĂ©cidĂ©ment le sommet dramatique de la partition). Pour le reste, les chanteurs sont honnĂŞtes sans plus, et consolident l’impact poĂ©tique des tableaux pris sĂ©parĂ©ment ; pourtant aucun n’accroche la mĂ©moire mĂŞme le Parsifal d’Andrew Richards est une prĂ©sence fantĂ´che, certes conforme au visuel du spectacle mais vocalement si peu engagĂ©… Il y aurait alors Anna Larsson, vĂ©ritablement embrasĂ©e (et très justement le personnage le plus important de l’opĂ©ra Ă  travers son itinĂ©raire spirituel pendant l’action…).  Non obstant la rĂ©ussite visuelle du spectacle, il y manque quand mĂŞme cette cohĂ©rence et la claire dĂ©fense du sens qui font ailleurs, le succès des mises en scène de Olivier Py ou Robert Carsen chez Wagner (Tristan and Isolde et Tannhäuser respectivement). La beautĂ© esthĂ©tisante de la mise en scène (qui nous paraĂ®t fondamentalement Ă©trangère Ă  Wagner) est en soi un tour de force … est-ce cependant suffisant pour rĂ©ussir Parsifal ? ComparĂ©e Ă  tant de mises en scène dĂ©calĂ©es voire strictement provocante, celle ci a au moins le mĂ©rite de l’esthĂ©tisme.

 

Richard Wagner : Parsifal. Thomas Johannes Mayer (Amfortas), Andrew Richards (Parsifal), Anna Larsson (Kundry) … Orchestre symphonique, chĹ“urs et chĹ“ur de jeunes de La Monnaie. Hartmut Haenchen, direction.  Romeo Castellucci (mise en scène, dĂ©cors, costumes et Ă©clairages), Cindy Van Acker (chorĂ©graphie), Piersandra Di Matteo (dramaturgie), Apparati Effimeri (vidĂ©o 3D). OpĂ©ra royal de la Monnaie, Bruxelles, enregistrĂ© en fĂ©vrier 2011. 2 dvd Bel Air classiques.

Remarque : acheteurs du dvd et non du bluray, veillez Ă  bien lire la notice au dos de la jacquette ; en format NTSC (seul format disponible en Europe ? Pas de Pal ?), la perte de la qualitĂ© HD originelle, est ici d’autant plus dommageable pour un spectacle surtout visuel on l’a compris. Par ailleurs, les sous-titre intĂ©grĂ©s hors image obligent Ă  rĂ©duire la taille de diffusion. A bon entendeur …

 

 

CD. Wagner: the operas. Sir Georg Solti (Decca)

CD. Wagner: the operas. Sir Georg Solti (36 cd Decca)

le miracle Solti chez Wagner

Wagner_solti_ring_parsifal_lohengrin_wagnerAttention coffret miraculeux ! La voici enfin cette intĂ©grale qui reste avec celle de Karajan chez DG (Der Ring des Nibelungen), le temple discographique qui contient l’un des messages wagnĂ©riens les plus pertinents du XXème siècle. Aux chefs du XXIè de nous Ă©clairer et nous Ă©blouir avec une mĂŞme ardeur contagieuse ! Le Wagner du chef hongrois dĂ©borde de vie, de fureur, de vitalitĂ© enivrante… Orchestralement, la vision est des plus abouties; vocalement, comme toujours, les productions sont diversement pertinentes. Solti, bartokien, straussien, mozartien mais aussi verdien, occupe Decca dans des coffrets non moins indispensables. Mais, s’agissant de Wagner, l’apport est considĂ©rable.

Voici en 35 cd, 10 opĂ©ras parmi les plus connus (non pas les plus anciens , de jeunesse, encore meyerbeeriens et weberiens tels les FĂ©es ou Rienzi): Le Hollandais volant (Chicago, 1976), Lohengrin (Vienne, 1985-1986), Les MaĂ®tres Chanteurs (Vienne, 1975), Parsifal (Vienne, 1972), L’or du Rhin (Vienne, 1958), La Walkyrie (Vienne 1965), Siegfried (Vienne 1962), Le CrĂ©puscule des dieux (Vienne 1964), Tannhäuser (Vienne 1970), Tristan und Isolde (1960). L’Ă©diteur ajoute en bonus, rĂ©pĂ©tition et extraits: une rĂ©vĂ©lation quant Ă  la vivacitĂ© et l’Ă©nergie du chef au pupitre (rĂ©pĂ©tition de Tristan und Isolde avec John Culshaw en narrateur qui fut aussi le producteur entre autres accomplissements du Ring version Solti).

20 ans de studio avec le Wiener Philharmoniker

Le coffret comprend donc tout Wagner par Solti au studio chez Decca: soit une lecture wagnĂ©rienne de 1958 (L’or du Rhin, premier enregistrement de Wagner en stĂ©rĂ©o et Ă  ce titre, archive historique magnifiquement audible Ă  ce jour!) jusqu’au dernier enregistrement: Lohengrin de 1986. Les 10 opĂ©ras ainsi enregistrĂ©s montrent la passion de Solti pour le théâtre de Wagner pendant près de 20 ans, au moment de l’essor du cd avant la vague du compact disc: l’esthĂ©tique sonore avec effets spatialisĂ©s si tentants dans les mondes imaginĂ©s par Wagner pour le Ring Ă©clate aussi avec plus ou moins de rĂ©ussite (exactement comme la TĂ©tralogie de Wagner par Karajan chez DG): tout le tempĂ©rament volcanique, Ă©lectrique, d’une prĂ©cision exemplaire d’un Solti Ă©merveillĂ© par Wagner s’y rĂ©alise pleinement avec un orchestre dĂ©sormais en vedette pour cette quasi intĂ©grale: le Wiener Philharmoniker. C’est donc outre la valeur d’une interprĂ©tation historique Ă  l’endroit de Wagner, le testament discographique d’un authentique wagnĂ©rien, habile narrateur pour le studio. Karajan avait le Berliner Philharmoniker et sa touche carrĂ©e, impĂ©tueuse; Solti rĂ©ussit Ă  Vienne avec une phalange rĂ©putĂ©e pour la splendeur de ses cordes, cuivres et bois. L’orchestre qui Ă©blouit tant chez Strauss et Mozart, confère Ă  Wagner, de fait, une couleur marquante par son Ă©lĂ©gance et sa fluiditĂ©, son sens des couleurs et peut-ĂŞtre moins son chambrisme si proche du théâtre chez Karajan; Solti convoque surtout la fresque, l’exaltation lumineuse et solaire.

Un Ring de légende

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Quand Solti et le producteur John Culshaw proposèrent au lĂ©gendaire Walter Legge d’Emi le projet d’une intĂ©grale Wagner au studio, le sollicitĂ© chassa d’un revers de la main l’audacieuse offre, arguant qu’il ne se vendrait pas plus de 50 exemplaires : c’est Decca qui hĂ©rita du projet, portĂ© par le chef hongrois, odyssĂ©e qui reste Ă  ce jour le plus grand succès discographique de tous les temps. Une vision, une cohĂ©rence théâtrale de premier plan avait lancĂ© Culshaw quant il dĂ©couvrait la direction de Solti dans La Walkyrie Ă  Munich en 1950…
ClĂ© de voĂ»te du prĂ©sent coffret Wagner, la TĂ©tralogie s’Ă©coute toujours autant avec le mĂŞme intĂ©rĂŞt: connaisseurs du profil Ă©volutif de Wotan en cours d’action, les deux concepteurs Solti et Culshaw retiennent d’abord George London pour L’Or du Rhin puis surtout le mĂ©morable Hans Hotter, Wanderer dĂ©fait dans La Walkyrie et Siegfried, dĂ©truit pas Ă  pas rongĂ© par le poids et les consĂ©quences de ses propres lois… Autres incarnations flamboyantes et justes: la Brunnhilde de Birgit Nilsson (qui sera aussi son Isolde en 1960), le Siegfried de Wolfgang Windgassen, l’Ă©blouissante et si bouleversante Sieglinde de RĂ©gine Crespin en 1965, les Hunding et Hagen de Gottlob Frick… c’est Ă  dire les voix les plus solides d’alors pour Wagner.
Celui qui ne brilla jamais Ă  Bayreuth sauf une seule annĂ©e en 1983 (avec Peter Hall pour une nouvelle TĂ©tralogie) et qui dirigea un Ring avortĂ© Ă  Paris en 1976, trouve une Ă©clatante coopĂ©ration première Ă  Vienne avec le Philharmoniker… sous la baguette du chef, instrumentistes comme chanteurs s’embrasent littĂ©ralement.
Aux cĂ´tĂ©s du Ring lĂ©gendaire, ajoutons d’autres Ă©loquentes approches: le baryton sud-africain Norman Bailey dans le rĂ´le titre du Hollandais volant, abordĂ© dans la continuitĂ© des 3 actes (ce que souhaitait Wagner et qu’il ne put jamais appliquer); le Tannhäuser de RenĂ© Kollo; le Lohengrin de Placido Domingo, partenaire de Jessye Norman en Elsa; sans omettre un Parsifal lui aussi Ă©lectrique, au dramatisme trĂ©pidant et intensĂ©ment spirituel, regroupant en 1972, une distribution qui donne le vertige: Kollo (Parsifal), Amfortas (Dietrich Fischer -Dieskau), Christa Ludwig (Kundry), Gottlob Frick (Gurnemanz), Hans Hotter (Titurel)… Immense legs. Acquisition incontournable pour l’annĂ©e Wagner 2013.

Wagner: The operas. Georg Solti. Livret consistant comprenant notice de présentation sur Solti et Wagner: la carrière du chef, track listing, synopsis avec repères des places concernées pour chacun des 10 ouvrages wagnériens. Decca 36 cd 0289 478 3707 7 3.