Bayreuth 2016 : Klaus Florian Vogt chante Parsifal

logo_francemusiqueFrance Musique, lundi 1er août, 20h. Parsifal de Wagner avec Klaus Florian Vogt. Sous la direction de Eberhart Friedrich à Bayreuth, le challenger du ténor compatriote Jonas Kaufmann, chante lui aussi Parsifal mais avec un timbre plus angélique et moins rauque, et pourtant tout aussi convaincant : inscrit définitivement comme son Lohengrin (l’élu céleste descendu sur la terre.)… , dans la lumière.
VOGT-tenor-parsifal-classiquenews-VOGT-klaus-florian-vogtKlaus Florian Vogt est né à Heide (Schleswig-Holstein), il a d’board commencé la musique comme… corniste. La pratique instrumentale lui a transmis l’art de la tenue et de la justesse du son, aujourd’hui palpable dans un chant souverainement clair et élégant. Qui a marqué chez Wagner, ses Lohengrin et bientôt Tannhaüser (avant Tristan qu’il annonce être prêt à chanter au terme de ce parcours psychologique et dramatique). Pour l’heure son premier Parsifal à Bayreuth est bien l’événement de l’édition 2016 du Festival wagnérien où s’affirment aussi, Le Ring dirigé par Marek Janowski (mais dans la réalisation scénique désastreuse, désenchantée de Castorf) et le Tristan und Isolde de Katharina Wagner, inauguré en juillet de l’année passée (le dvd Tristan und Isolde par Katharina Wagner vient de sortir chez Deutsche Grammophon, juillet 2016).
Dans Parsifal, le ténor allemand a déjà identifié les points de difficulté afin de mieux préserver sa voix, pendant chaque représentation : au I, il convient de ménager son chant d’autant que le chaste fol ne prend pas trop la parole : il découvre alors le milieu des chevaliers du Graal et assiste médusé et bouleversé surtout au miracle du calice dévoilé par un Amfortas, agonisant.
Au II, les choses s’intensifient pour Parsifal : il doit démontrer la force morale qui l’anime car il sait vaincre les enchantements malsains et les voluptés maudites des créatures du magicien Klingsor (les filles fleurs, vraies tentatrices charnellement désirables) dont l’arme la plus redoutable est le corps sensuel de Kundry… laquelle est la première à la nommer du nom qu’employait sa mère perdue : « Parsifal ». Contre Klingsor, sa lance, Kundry, sa danse lascive et provocante, Parsifal demeure indifférent et vainqueur : aucun doute, le ténor doit gérer l’afflux de verbe et la tension dramatique de cet acte clé qui révèle sa nature miraculeuse, laquelle sauvera par son sang neuf, au III, le rituel des Chevalliers. Ainsi, au dernier acte, le miracle du Vendredi Saint s’accomplit grâce à la pureté infaillible du chaste fol, devenu le nouveau roi : il absout Kundry, et surtout guérit Amfortas de la plaie suintante qui le condamnait… Le Graal peut être dévoilé et irradiant, dans un tableau éblouissant de lumière, Parsifal est couronné nouveau roi.
Le vrai défi pour le ténor réside donc bien dans l’acte II où il doit démontrer sa puissance spirituelle sous le masque de la grâce juvénile.

 

 

 

France Musique, lundi 1er août 2016, 20h. Wagner : Parsifal. Avec Klaus Florian Vogt, dans le rôle titre. Consulter la distribution complète du Parsifal Bayreuthien 20016 sur le site du Festival de Bayreuth

 

 

 

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Klaus Florian Vogt, visage dans les mains incarne Lohengrin, le chevalier céleste descendu trop tôt sur la terre, pour sauver une Elsa, étrangère au pacte de confiance qu’il demandait…

 

Wagner : l’acte III de Parsifal

Richard Wagner 2013logo_francemusiqueFrance Musique. Le 23 novembre 2014, 20h30. Parsifal, Acte III. La Tribune des critiques de disques. Enjeux, défis. Discographie. L’Acte III de Parsifal met en scène le retour victorieux de l’élu (Parsifal : « le chaste et fol qui ignore le péché ») qui en revenant parmi les chevaliers du Graal, avec la lance qu’il a su dérober au magicien maléfique Klingsor, rétablit l’espoir dans la communauté. Parsifal touché par la souffrance d’Amfortas le guérit comme il accompagne le dernier souffle de Kundry, la pécheresse enfin comprise, pardonnée, graciée. Au coeur d’une humanité reconquise, Parsifal comme le Christ affirme la seule loi de l’amour et du pardon. C’est pourquoi beaucoup considère l’ouvrage comme un rituel liturgique, un festival sacré où tout applaudissement est sacrilège… L’opéra s’achève dans une prière finale. Pour son ultime opéra (créé à Bayreuth en juillet 1882 sous la direction de l’excellent Hermann Levi), Wagner puise auprès de trois sources : Perceval le Gallois de Chrétien de Troyes, Parsifal de Wolfram von Eschenbach, enfin le cycle des récits arthuriens déposés dans le Mabinogion. Le compositeur fidèle à ses convictions profondes enracinées autour du pessimisme, de la culpabilité et de la malédiction du genre humain, choisit, associe, combine les éléments divers pour concevoir une scène « sacrée », où pèsent de tous leurs symboles, les éléments de la passion chrétienne : plaie ouverte et coulante du roi Amfortas épuisé, exténué, incapable de servir l’office (au cours de la longue messe qui clôt le I) ; signe de la croix de Parsifal quand il vainc les enchantements diaboliques de Klingsor au II ; figure ascensionnelle de Kundry, créature à la solde du magicien noir puis figure du pardon et de la rédemption au III… Jamais Wagner n’aura à ce point développer la riche texture de son orchestre, un orchestre souverain qui dilate et suspend le temps, réorganise la mémoire, intensifie la conscience aussi, révèle aux auditeurs spectateurs ce qui ne pouvait être dit jusque là. La force de Parsifal, surtout dans l’acte III, c’est la magie d’un spectacle total au service d’une mystique humaniste dont le message est l’amour et l’espoir.

Centenaire du ténor Wolfgang Windgassen (1914-1974)

Windgassen-Wachter-1963-275Né en 1914 à Annemasse (Haute-Savoie), Wolfgang Windgassen incarne le ténor wagnérien par excellence, loin des caricatures actuelles qui s’entêtent à imposer l’image d’un hurleur surpuissant, poitriné, sans éclat ni nuances. La preuve apportée par Windgassen marque l’histoire des grands interprètes à Bayreuth dont le sens du verbe, la clarté plutôt que la vocifération laissent un standard d’excellence encore aujourd’hui difficile à renouveler. Formé au chant par ses parents, -tous deux chanteurs lyriques, Wolfgang est recruté par Wieland Wagner à Bayreuth en 1951 (pour y chanter Froh et déjà Parsifal) : il y chante tous les rôles importants, assurant parfois en quelques semaines, plusieurs parties dans des opéras différents, attestant d’une santé sidérante : Lohengrin, Tristan, Siegmund (Walkyrie), Siegfried (Ring), Walther (Les Maîtres Chanteurs), et bien sûr, Parsifal.

Centenaire du ténor allemand légendaire Wolfgang Windgassen, héros bayreuthien

A Bayreuth, il s’affirme sous la baguette de grands chefs dont Clemens Krauss (Bayreuth 1953), Joesph Keilberth et Eugen Jochum (pour Lohengrin), et dans les années 1960 : Sawallisch, Solti (qui l’engage pour sa première intégrale discographique stéréo du Ring : 1958-1966 où le ténor allemand chante un siegfried anthologique), enfin Karl Böhm.

Au début des années 1970, il s’illustre dans la mise en scène, puis, de 1970 à sa mort en 1974 (8 septembre), dirige l’opéra de Stuttgart, une ville qui avait accueilli ses années de perfectionnement. Chez Windgassen, l’intelligence du chanteur, comblé par une technique de diseur exceptionnel, se mariait à un jeu d’acteur souvent irrésistible. Wolfgang Windgassen a été aussi un excellent Radamès (Aida de Verdi).

 

Illustration : Wolfgang Windgassen (debout) à Bayreuth

DVD. Wagner : Parsifal (Kaufmann, Mattei, Pape, Gatti, 2013)

Parsifal Jonas KaufmannDVD. Wagner : Parsifal (Kaufmann, Mattei, Pape, Gatti, 2013). De toute évidence, dans le rôle-titre, le ténor Jonas Kaufmann (44 ans en 2014) poursuit l’une des carrières wagnériennes les plus passionnantes : superbe Siegmund au disque (Decca), éblouissant Lohengrin à Bayreuth, son Parsifal new yorkais touche par sa sobriété, sa musicalité envoûtante qui dévoile l’intense et juvénile curiosité du jeune homme enchanteur, qui tourné vers l’Autre, assure l’avènement du miracle final. Le munichois né en 1969 incarne un héros habité par un drame intérieur, tragédien et humain, celui qui recueille et éprouve la malédiction de l’humanité pour la sauver…. par compassion, maître mot de la dernière partition de Wagner.

 

 

La perfection au masculin

 

CLIC_macaron_2014Il y a toujours chez le compositeur et particulièrement dans Parsifal le poids d’un passé immémorial qui infléchit le profil psychique de chaque personnage. Le seul affranchi d’un cycle de malédictions fatales reste le pur Parsifal, l’étranger, l’agent de la métamorphose espérée, ultime. La production du Met a été créée en 2012 à Lyon (coproduction). Peter Gelb en poste depuis 2006 l’intègre au Met dans une distribution assez époustouflante et certainement mieux chantante et plus cohérente que celle française. Ni trop chrétienne ni trop abstraite, la mise en scène de François Girard reste claire, sans en rajouter, centrée sur la possibilité pour chacun – pourtant détruit ou rescapé (Amfortas, prêtre ensanglanté et mourant qui agonise sans cicatriser ; Klingsor qui a renoncé à l’amour pour détruire et manipuler (Evgeny Nikitin assez terne) ; Kundry la vénéneuse, pêcheresse éreintée en quête de salut…, de renaître.

Katarina_Dalayman_Rene_Pape_Jonas_Kaufmann_Parsifal_2013_MET_Francois_Girard_wagner_KonigEfficace, la direction de Daniele Gatti sait imprimer le sens du rythme dramatique sauf au II où malgré la puissance sauvage et sensuelle à l’œuvre, la baguette étire au risque de diluer. Il est vrai que, – hier à Bastille Brunnhilde un peu courte, Katarina Dalayman accuse une sérieuse étroitesse émotionnelle et langoureuse en Kundry : on reste comme Parsifal étranger à sa froideur voluptueuse. Elle est, avec Nikitin trop prosaïque et rustaud, le maillon faible du plateau. Même les filles fleurs sont tout sauf énigmatiques et sensuelles, … une mêlée de glaçons bien ordinaires.
Les hommes en revanche sont… parfaits. René Pape familier du rôle et sur les mêmes planches métropolitaines offre son dernier Gurnemanz, racé, articulé, nuancé : un modèle dont on ne se lasse guère. Déjà honoré et salué pour un Onéguine fabuleux et un Don Giovanni non moins ardemment défendu, Peter Mattei décroche lui aussi la timbale d’or : son Amfortas exprime le désarroi d’une âme perdue, déchirée, anéantie et même le Titurel de Runi Brattaberg emporte l’adhésion par sa noblesse sans chichi : une humanité souterraine qui sait chanter sans schématiser ni caricaturer. Quels chanteurs !

Wagner : Parsifal. Jonas Kaufmann : Parsifal. René Pape : Gurnemanz. Peter Mattei : Amfortas. Katarina Dalayman : Kundry. Metropolitan Opera Orchestra and Chorus / Daniele Gatti, direction. Mise en scène : François Girard. Enregistrement live réalisé au Metropolitan Opera de New York en février 2013. 2 dvd Sony classical / Sony 88883725729

 

Hermann Levi : un juif à Bayreuth, créer Parsifal (1882)

Hermann Levi : un juif à Bayreuth. C’est peut-être le pire cas qu’ait eu à gérer Wagner dans sa vie … l’antisémite notoire devait croiser sur son chemin de bâtisseur, un maçon exceptionnel, maestro architecte doué pour diriger et comprendre ses œuvres : Hermann Levi… le juif. Pour accomplir son dernier opus, le naître de Bayreuth ne put faire sans Levi. Les mots à son encontre évoque le malaise Wagner vis à vis d’un musicien exceptionnel capable comme personne alors de comprendre la musique de l’avenir… « juif domestiqué », « juif assimilé »… autant de vocables bien discutables qui s’effacent devant la réalité inimaginable de l’époque. L’histoire réelle dépasse souvent la fiction : jamais Parsifal ne devait connaître un meilleur maestro que Hermann Levi, à jamais inscrit dans l’histoire de Bayreuth et dans la genèse du dernier opéra de Wagner en 1882.

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Le chef créateur de Parsifal

 

Il incarne une contradiction notoire dans le cercle très restreint des proches et des intimes de Wagner à Bayreuth : Cosima et son époux sont des antisémites militants qui ne manquent jamais une occasion de déprécier la judéité y compris chez les musiciens les plus doués à leur époque. Le Journal qui consigne sous la plume de Cosima tout ce que dit son divin époux éclaire chaque étape de leur confession. Hermann Levi (1839-1900), fils et petit fils de rabbins en fait le frais : immense chef d’orchestre et doué dès son jeune âge, son seul défaut est d’être juif. Mais le musicien qui vénère Wagner comme un dieu, souhaite réaliser grâce à lui et sa quête artistique de dépassement et d’accomplissement, mais aussi, une manière d’intégration complète dans la culture germanique dont le couple de Bayreuth est le plus engagé des ambassadeurs.
Hermann Levi dirige l’orchestre de l’opéra de Munich dont il est directeur musical depuis 1872: il est l’employé de Louis II de Bavière qui accepte que le jeune chef dirige aussi à Bayreuth. Après de très longs efforts pour approcher Wagner et susciter son regard bienveillant, Levi ne tarde pas à devenir un habitué de Wahnfried, – la maison des Wagner à Bayreuth-, hôte recherché et donc jalousé, que Wagner adoube même officiellement en demandant à ce que le chef juif dirige la création de Parsifal ! De fait, Levi restera dans l’histoire de Bayreuth, le créateur, surtout le plus grand interprète de Parsifal : un comble. De 1882, pour la création et jusqu’en 1894, soit 12 ans, Levi est le chef de Parsifal : un statut inouï que personne ne saura jamais égaler après lui.
Pour l’homme hypersensible que fut Levi, cela n’alla pas sans tiraillements et angoisse viscérale. Wagner exigeait autant qu’il savait attendrir tous ceux prêts à le jouer, mieux le servir. A plusieurs reprises, Levi demande d’être soulagé et libéré d’une telle charge, tout en espérant être fondamentalement reconnu pour ses aptitudes personnelles et artistiques à comprendre et interpréter Wagner. Ce que le compositeur lui permet de vivre avant de mourir en 1883. Tout en exigeant l’impossible, Wagner accorde à son chef préféré la reconnaissance tant espérée.
Dans les faits, Hermann Levi réussit cette ambition, dévoilant tout ce qui dans Parsifal relève d’une profonde expérience humaniste, mystique, intime. Il dirige à 8 reprises Parsifal à Bayreuth (1882, 1883, 1884, 1886, 1889, 1891, 1892 et 1894). La crise la plus aiguë dans cette vocation doloriste fut l’année 1888 : usé, éreinté psychiquement, Levi doit se reposer; il ne dirigera pas Parsifal, sujet de toutes ses peines et de tous ses dépassements musicaux : Wagner décédé, c’est Cosima qui reprenant peu à peu la direction du festival wagnérien impose un rythme, une nouvelle méthodologie de travail surtout un nouveau sacerdoce exclusif. En 1891, Levi élabore pour elle, une version remarquable de Tannhaüser pour Bayreuth, d’après les nombreuses possibilités laissées par Wagner ; cette version Levi sera longtemps tenue pour un modèle par tous les chefs soucieux de diriger la partition. La corde a failli se rompre entre Levi et Cosima : il reste une légende de la direction, celle qui dès la création de Parsifal aura permis de conclure le mythe Wagner de son vivant, jusqu’au cime de l’excellence.

 

 

DVD. Wagner : Parsifal (Castellucci, 2011)

DVD. Wagner : Parsifal (Castellucci, 2011)  2 dvd Bel Air classiques  …   En février 2011, un nouveau metteur en scène, connu voire critiqué à Avignon s’empare de la scène lyrique avec ce Parsifal hors normes (et passablement écorché voire boudé par le public) qui s’il réinvente tout de l’univers visuel wagnérien (rompant délibérément avec les didascalies du compositeur très bien documentées, sauf pour la forêt du I respectée), n’en impose pas moins sa marque graphique et esthétisante : une succession de visions dont le mérite en dépit de sa diversité récurrente, tient à sauvegarder le mystère et l’énigmatique d’une partition toujours aussi fascinante.

 

 

Envoûtement visuel : bénéfique ou illusoire ?

 

parsifal_castellucci_monnaie_larsson_dvd_belair_classiquesPas de références médiévales, ni de château et chevaliers en armures … Une épure de plus en plus fuyante qui semble désagréger jusqu’à l’espace de l’action dramatique. Romeo Castellucci réinvente donc Parsifal en collant à la musique de Wagner, la pure féerie (ou l’évanescence polémique) de son propre imaginaire. La clarté des tableaux respectueuse du sens de la musique force l’esprit et l’écoute : cette forêt en délinquessence qui symbolise l’anéantissement du monde d’Amfortas et de Gurnemanz … plus étrange au II, Klingsor paraît en chef d’orchestre mécanique (mise en abîme du poison de la musique de Wagner ?) affairé – grâce à son double en tablier blanc-, à ligoter ses proies qu’il suspend comme un sorcier araignée … On reste beaucoup moins convaincus par ce qui relève alors d’une contradiction visuelle dans ce monde de suggestions vaporeuses (tout l’acte II baigne dans une fumée laiteuse) : le baiser de Kundry à Parsifal laisse voir une projection doublant les deux chanteurs : on y voit alors un couple en plein effusion amoureuse (Parsifal démêle le sens de la scène et comprend qu’en son centre surgit la faute commise par Amfortas, envoûté par les charmes de la magicienne)… révélation, compassion, clarté d’une vérité qui ne demandait qu’à naître en pleine lumière.  Question : est-il nécessaire de dévoiler par cette image explicite la tension érotique que la séductrice inflige au pauvre innocent ? Cette recréation esthétique ne basculerait-elle pas alors dans l’imagerie kitsch d’un univers purement fantasmatique ?

Toute grille visuelle, fût elle comme ici très esthétique, plaquée sur une partition fleuve et hypnotique comme celle de Wagner, pose évidemment le problème de l’impact des images contre le continuum de la musique (même constat pour la mise en scène de Peter Sellars de Tristan aidé des vidéos envahissantes de Bill Viola à l’Opéra Bastille). Ici, il y a bien des effets de lumière, des gestes statiques suspendus ( attention Bob Wilson n’est pas loin : il pourrait parler de plagiat), des associations de signes/détails qui suscitent des tableaux surréalistes ou symbolistes… Pour autant, voyez par exemple la même scène capitale où Kundry la séductrice ambitionne de séduire et détruire Parsifal… le spectateur qui peut-être découvre l’opéra ou comprend alors le sens caché de cette scène centrale (la femme tentatrice finit en pêcheresse absolue désireuse de son salut) reste médusé face aux énigmes de ce monde visuel fantasmatique ; pourquoi écrire en grand le nom ” ANNA ” sur le mur du fond ? le mystère s’épaissit et nombre d’auditeurs resteront hors de ce monde parfois envoûtant, souvent confus, qui gêne et trouble la compréhension de l’opéra de Wagner. Il ne s’agit pas d’être uniquement captivé par des images, il faut surtout que ces images véhiculent du sens … en conformité avec la situation dramatique.  Souvent, on se disait qu’une autre musique eut été tout autant efficace dans pareil labyrinthe visuel.

Musicalement, hélas, Hartmut Haenchen cherche lui aussi son cap, confus et souvent dilué, d’une lenteur appuyée : les débuts sont difficiles, lents, emplombés ; le II est plus clair et mordant, en particulier la confrontation décisive entre le pur et l’impure : Parsifal contre Kundry (décidément le sommet dramatique de la partition). Pour le reste, les chanteurs sont honnêtes sans plus, et consolident l’impact poétique des tableaux pris séparément ; pourtant aucun n’accroche la mémoire même le Parsifal d’Andrew Richards est une présence fantôche, certes conforme au visuel du spectacle mais vocalement si peu engagé… Il y aurait alors Anna Larsson, véritablement embrasée (et très justement le personnage le plus important de l’opéra à travers son itinéraire spirituel pendant l’action…).  Non obstant la réussite visuelle du spectacle, il y manque quand même cette cohérence et la claire défense du sens qui font ailleurs, le succès des mises en scène de Olivier Py ou Robert Carsen chez Wagner (Tristan and Isolde et Tannhäuser respectivement). La beauté esthétisante de la mise en scène (qui nous paraît fondamentalement étrangère à Wagner) est en soi un tour de force … est-ce cependant suffisant pour réussir Parsifal ? Comparée à tant de mises en scène décalées voire strictement provocante, celle ci a au moins le mérite de l’esthétisme.

 

Richard Wagner : Parsifal. Thomas Johannes Mayer (Amfortas), Andrew Richards (Parsifal), Anna Larsson (Kundry) … Orchestre symphonique, chÅ“urs et chÅ“ur de jeunes de La Monnaie. Hartmut Haenchen, direction.  Romeo Castellucci (mise en scène, décors, costumes et éclairages), Cindy Van Acker (chorégraphie), Piersandra Di Matteo (dramaturgie), Apparati Effimeri (vidéo 3D). Opéra royal de la Monnaie, Bruxelles, enregistré en février 2011. 2 dvd Bel Air classiques.

Remarque : acheteurs du dvd et non du bluray, veillez à bien lire la notice au dos de la jacquette ; en format NTSC (seul format disponible en Europe ? Pas de Pal ?), la perte de la qualité HD originelle, est ici d’autant plus dommageable pour un spectacle surtout visuel on l’a compris. Par ailleurs, les sous-titre intégrés hors image obligent à réduire la taille de diffusion. A bon entendeur …

 

 

CD. Wagner: the operas. Sir Georg Solti (Decca)

CD. Wagner: the operas. Sir Georg Solti (36 cd Decca)

le miracle Solti chez Wagner

Wagner_solti_ring_parsifal_lohengrin_wagnerAttention coffret miraculeux ! La voici enfin cette intégrale qui reste avec celle de Karajan chez DG (Der Ring des Nibelungen), le temple discographique qui contient l’un des messages wagnériens les plus pertinents du XXème siècle. Aux chefs du XXIè de nous éclairer et nous éblouir avec une même ardeur contagieuse ! Le Wagner du chef hongrois déborde de vie, de fureur, de vitalité enivrante… Orchestralement, la vision est des plus abouties; vocalement, comme toujours, les productions sont diversement pertinentes. Solti, bartokien, straussien, mozartien mais aussi verdien, occupe Decca dans des coffrets non moins indispensables. Mais, s’agissant de Wagner, l’apport est considérable.

Voici en 35 cd, 10 opéras parmi les plus connus (non pas les plus anciens , de jeunesse, encore meyerbeeriens et weberiens tels les Fées ou Rienzi): Le Hollandais volant (Chicago, 1976), Lohengrin (Vienne, 1985-1986), Les Maîtres Chanteurs (Vienne, 1975), Parsifal (Vienne, 1972), L’or du Rhin (Vienne, 1958), La Walkyrie (Vienne 1965), Siegfried (Vienne 1962), Le Crépuscule des dieux (Vienne 1964), Tannhäuser (Vienne 1970), Tristan und Isolde (1960). L’éditeur ajoute en bonus, répétition et extraits: une révélation quant à la vivacité et l’énergie du chef au pupitre (répétition de Tristan und Isolde avec John Culshaw en narrateur qui fut aussi le producteur entre autres accomplissements du Ring version Solti).

20 ans de studio avec le Wiener Philharmoniker

Le coffret comprend donc tout Wagner par Solti au studio chez Decca: soit une lecture wagnérienne de 1958 (L’or du Rhin, premier enregistrement de Wagner en stéréo et à ce titre, archive historique magnifiquement audible à ce jour!) jusqu’au dernier enregistrement: Lohengrin de 1986. Les 10 opéras ainsi enregistrés montrent la passion de Solti pour le théâtre de Wagner pendant près de 20 ans, au moment de l’essor du cd avant la vague du compact disc: l’esthétique sonore avec effets spatialisés si tentants dans les mondes imaginés par Wagner pour le Ring éclate aussi avec plus ou moins de réussite (exactement comme la Tétralogie de Wagner par Karajan chez DG): tout le tempérament volcanique, électrique, d’une précision exemplaire d’un Solti émerveillé par Wagner s’y réalise pleinement avec un orchestre désormais en vedette pour cette quasi intégrale: le Wiener Philharmoniker. C’est donc outre la valeur d’une interprétation historique à l’endroit de Wagner, le testament discographique d’un authentique wagnérien, habile narrateur pour le studio. Karajan avait le Berliner Philharmoniker et sa touche carrée, impétueuse; Solti réussit à Vienne avec une phalange réputée pour la splendeur de ses cordes, cuivres et bois. L’orchestre qui éblouit tant chez Strauss et Mozart, confère à Wagner, de fait, une couleur marquante par son élégance et sa fluidité, son sens des couleurs et peut-être moins son chambrisme si proche du théâtre chez Karajan; Solti convoque surtout la fresque, l’exaltation lumineuse et solaire.

Un Ring de légende

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Quand Solti et le producteur John Culshaw proposèrent au légendaire Walter Legge d’Emi le projet d’une intégrale Wagner au studio, le sollicité chassa d’un revers de la main l’audacieuse offre, arguant qu’il ne se vendrait pas plus de 50 exemplaires : c’est Decca qui hérita du projet, porté par le chef hongrois, odyssée qui reste à ce jour le plus grand succès discographique de tous les temps. Une vision, une cohérence théâtrale de premier plan avait lancé Culshaw quant il découvrait la direction de Solti dans La Walkyrie à Munich en 1950…
Clé de voûte du présent coffret Wagner, la Tétralogie s’écoute toujours autant avec le même intérêt: connaisseurs du profil évolutif de Wotan en cours d’action, les deux concepteurs Solti et Culshaw retiennent d’abord George London pour L’Or du Rhin puis surtout le mémorable Hans Hotter, Wanderer défait dans La Walkyrie et Siegfried, détruit pas à pas rongé par le poids et les conséquences de ses propres lois… Autres incarnations flamboyantes et justes: la Brunnhilde de Birgit Nilsson (qui sera aussi son Isolde en 1960), le Siegfried de Wolfgang Windgassen, l’éblouissante et si bouleversante Sieglinde de Régine Crespin en 1965, les Hunding et Hagen de Gottlob Frick… c’est à dire les voix les plus solides d’alors pour Wagner.
Celui qui ne brilla jamais à Bayreuth sauf une seule année en 1983 (avec Peter Hall pour une nouvelle Tétralogie) et qui dirigea un Ring avorté à Paris en 1976, trouve une éclatante coopération première à Vienne avec le Philharmoniker… sous la baguette du chef, instrumentistes comme chanteurs s’embrasent littéralement.
Aux côtés du Ring légendaire, ajoutons d’autres éloquentes approches: le baryton sud-africain Norman Bailey dans le rôle titre du Hollandais volant, abordé dans la continuité des 3 actes (ce que souhaitait Wagner et qu’il ne put jamais appliquer); le Tannhäuser de René Kollo; le Lohengrin de Placido Domingo, partenaire de Jessye Norman en Elsa; sans omettre un Parsifal lui aussi électrique, au dramatisme trépidant et intensément spirituel, regroupant en 1972, une distribution qui donne le vertige: Kollo (Parsifal), Amfortas (Dietrich Fischer -Dieskau), Christa Ludwig (Kundry), Gottlob Frick (Gurnemanz), Hans Hotter (Titurel)… Immense legs. Acquisition incontournable pour l’année Wagner 2013.

Wagner: The operas. Georg Solti. Livret consistant comprenant notice de présentation sur Solti et Wagner: la carrière du chef, track listing, synopsis avec repères des places concernées pour chacun des 10 ouvrages wagnériens. Decca 36 cd 0289 478 3707 7 3.