TARARE de SALIERI

Le génie de Salieri révélé : La Scuola de'gelosi (1779)VERSAILLES, Opéra royal, le 22 nov 18. SALIERI : TARARE, 1787. Rendons à César…. C’est Jean-Claude Malgoire qui le premier – comme souvent, c’est intéressé à la partition de l’opéra de Salieri Tarare, conte philosophique et ouvrage le plus imprégné de l’idéal des Lumières : le livret il est vrai, est le seul texte pour l’opéra signé de Beaumarchais. Il existe un remarquable DVD de l’interprétation du chef hélas décédé, approche étonnamment réussie réalisé en … 1988 (et dans le cadre du festival de Schwetzinger). Dans la forme, l’objet est inclassable : à la fois tragédie en musique (restituant la tradition antérieurement illustrée par Lully et Rameau) et aussi comédie satirique : les écrivains de la fin des années 1780, maniant avec génie, la double langue, tissée de références en échos aux remous de l’époque pré révolutionnaire. Le spectacle est complet comprenant 5 actes, Prologue et grand divertissement dansé. En 2018 c’est l’excellent ténor français Cyrille Dubois qui suit le sillon de l’éloquence élégantissime et surtout intelligible d’Howard Crook chez Malgoire, qui incarne les aspirations à la lumière du prince Tarare.

 

 

 

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Antonio Salieri (1750-1825) : Tarare
Opéra en cinq actes sur un livret de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, créé en 1787 à Paris.

Versailles, jeudi 22 nov 2018
Opéra royal à 20h
3h30 mn, 1 entracte inclus
RÉSERVER
https://www.chateauversailles-spectacles.fr/programmation/salieri-tarare_e1993

 

 

 

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Cyrille Dubois, Tarare
Karine Deshayes, Astasie
Jean-Sébastien Bou, Atar
Judith van Wanroij, La Nature/Spinette
Enguerrand de Hys, Calpigi
Tassis Christoyannis, Arthénée/Le Génie du Feu
Jérôme Boutillier, Urson/Un Esclave/Un Prêtre
Philippe-Nicolas, Martin Altamort/Un Paysan/Un Eunuque
Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles (Direction : Olivier Schneebeli)

Les Talens lyriques (Ch Rousset, dir)

 

 

 

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PARIS, PASSION SALIERI (1787)… Quoiqu’on en dise, mai quand même d’un génie moindre que celui de son « rival » Mozart », Salieri eut cependant son heure de gloire et un statut plus qu’enviable… Il devient compositeur officiel à Vienne,  car il est italien et plutôt doué, « dauphin » de Gluck, joué et estimé partout en Europe, … c’est peut-être moins par ses opéras récemment remontés (Les Danaïdes, d’abord commandé à Gluck puis confié à son meilleur élève), que ses buffas délicieux (le récent par DHM), que le tempérament de Salieri pour le théâtre s’affirme le mieux. Or, inclassable, fruit de la maturité, TARARE fait partie de ses joyaux méconnus qui pourraient inscrire l’auteur au nombre des meilleurs dramaturges de son temps.
Les Danaïdes (1784) ont révélé aux parisiens l’écriture de Salieri, qui devient du jour au lendemain, un compositeur à la mode, adulé (et récompensé) par Marie-Antoinette, heureuse de célébré après son cher Gluck (qui fut son maître de musique à Vienne) un nouveau compositeur « viennois ».
Le cas de TARARE est significatif, de la passion des parisiens pour l’opéra ; de l’engouement récent pour Salieri. Beaumarchais, auteur du livret, sut orchestrer une campagne de publicité admirable, suscitant l’intérêt quasi hystérique pour le nouvel ouvrage de Salieri qu’il commença de composer en 1787. Résultat : 400 gardes furent nécessaires pour maîtriser l’affluence de la première en 1787 ! A la fois turquerie orientaliste et satire en règle contre le pouvoir despotique (très habilement déguisé selon l’intelligence de Beaumarchais), TARARE resta à l’affiche durablement, assurant à l’Opéra de belles recettes. Sur le plan littéraire et philosophique comme musical et dramatique, l’ouvrage est une pièce maîtresse de l’époque des Lumières.
Salieri et Da Ponte refondirent l’Å“uvre pour une version italienne, Axur, Re d’Ormuz créée à Vienne pour l’empereur en 1788, et qui fit le tour du monde, de la Russie au Brésil…
Un général martyrisé par le Sultan se voit défendu par le peuple puis choisi par lui pour être roi : les germes de la Révolution à venir, infiltrent toute l’édifice lyrique conçu par les visionnaires Beaumarchais et Salieri : ainsi y sont prophétisées la fin et la chute de Louis XVI et Bonaparte ! En phase avec son époque et les aspirations démocratiques de la nation, Beaumarchais reprit son Tarare, devenu emblème de la liberté contre l’oppression, et à l’occasion des événements commandés pour la Fête de la Fédération, en 1790 à Paris, il élabora un acte final complémentaire créant ainsi « Le Couronnement de Tarare », promis à un nouveau succès populaire.

 

 

 

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L’Orfeo de Rossi à Londres

orfeo orphee lyre opera luigi rossi 1647 opera presentation announce CLASSIQUENEWSLondres. ROH : Rossi : L’Orfeo, 1647. 23 octobre > 15 novembre 2015. Déjà salués pour leur Ormindo présenté sur les mêmes planches, Christian Curnyn et The Early Opera Company abordent L’Orfeo de Luigi Rossi dans la réalisation scénique de Keith Warner. L’Orfeo de Rossi est bien connu dans l’histoire de l’opéra en France : c’est le premier opéra italien, dans l’esthétique lyrique romaine du XVIIè qui est représenté à Paris à la fin des années 1640, en 1647 précisément, nouveau jalon de l’apprentissage de l’opéra ultra-montain par les français, quand Mazarin, ex collaborateur des Barberini à Rome, entendait importer le raffinement musical et artistique italien à Paris. Luigi Rossi (1597-1653) étudie à Naples, puis se rend à Rome au service des Barberini. Sa cantate écrite à 35 ans (1632) : Lamento della regina di Svetia, pour Gustave II de Suède lui produre une immense notoriété. Ainsi peut-il rejoindre la cour du pape Urbain VIII en 1641 à Rome : il crée son opéra Il Palazzo d’Atlante incantato (sur le livret du Cardinal Rospigliosi, futur Clément IX).

mazarin-portrait-par-philipep-de-champaigne-presentation-gout-de-mazarin-classiquenews-le-ballet-royal-de-la-nuit-orfeo-de-luigi-rossi-ercole-amante-de-cavalliL’Orfeo est écrit spécialement pour Paris à la demande du cardinal Mazarin, créé le 2 mars 1647 au Petit Bourbon avec les castrats vedettes de l’époque : l’alto Atto Melani (Orfeo) et le soprano Pasqualini (Aristeo). Le succès est tel que l’ouvrage est repris 5 fois ! Un record pour une partition étrangère. Xerse de Cavalli représenté pour le mariage de Louis XIV en novembre 1660 au Louvre, sera loin de connaître le même accueil (et ce sont les ballets de Lulli qui alors au début de sa carrière, attirent a contrario des longues scènes du Vénitien Cavalli, tous les suffrages). Contemporain de Monteverdi, le génie de Rossi est immense. Il aurait créé le genre de la cantate et son oratorio Giuseppe reste aussi un ouvrage d’un raffinement expressif et d’une gravité poétique, irrésistibles.
Sur un livret de Francesco Buti (secrétaire du Cardinal Barberini), L’Orfeo que découvrent les parisiens est un spectacle total : Rossi a pu bénéficié des machineries de Torelli et des chorégraphies de Baldi.
Déjà dans le prologue, la Victoire chante le triomphe des armées française menées par Anne d’Autriche. La victoire du poète chanteur aux Enfers annoncent la victoire finale de la France sur le mal.
A l’époque de la composition de son Orfeo, Luigi Rossi perd son épouse : il restera en France jusqu’en 1649 puis repart pour Rome avec Antonio Barberini. Au sein d’une production qui dura 6 heures, les longs recitatifs italiens spécialité de l’opéra italien ont paru ennuyer parfois l’auditoire s’il n’était la magie des machineries conçues par le magicien Torelli, l’un des plus grands créateurs de son temps (dont outre les plaintes d’Orphée, l’apparition du char du soleil, une image clé qui annonce déjà le mythe solaire du futur souverain versaillais). Le jeune roi, Louis XIV, alors âgé de 8 ans, assiste à 3 représentation sur les 8  au total. Après les 3 actes (précédés par un prologue), Jupiter décrète que Orphée et Eurydice sont changés en constellation et glorifiés. Mercure explique que la lyre immortelle et irrésistible d’Orphée est le Lys royal de la France triomphante. Belle assimilation qui fusionne puissance monarchique française et emblème musical : l’époque est à l’identification du souverain au héros de la fable. Si l’ouvrage de Rossi tend à identifier le Roi à Orfeo, bientôt ce dernier identifié à Hercule ou Xerse (chez Cavalli) atteindra sa nature divine, devenant le soleil lui-même selon le mythe solaire élaboré peu à peu par Louis XIV à Versailles.

La nouvelle production présentée par l’Opéra royal de Londres Covent Garden est une coproduction partagée avec le Théâtre du Globe Shakespeare

Diffusion à la radio : BBC Radio 3, le 28 novembre 2015 (18h30 GMT)

boutonreservationL’Orfeo de Rossi au Royal Opéra House
Covent Garden, Londres
Du 23 octobre au 15 novembre 2015

distribution

Orpheus: Mary Bevan
Eurydice: Louise Alder
Aristeus: Caitlin Hulcup
Charon/Endymion: Philip Smith
Cupid: Keri Fuge
Venus: Sky Ingram
Pluto: Graeme Broadbent
Satiro: Graeme Broadbent
Momus/Old Woman/Jupiter : Mark Milhofer
Aegea: Verena Gunz

Ensemble musical the Early Opera Company
Christian Curnyn, direction musicale

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Nouveau Xerse de Cavalli à Lille

Cavalli_francescoLille, Opéra. Cavalli: Xerse. Du 2 au 10 octobre 2015. Xerse de Cavalli démontre l’ampleur du génie cavallien, capable de solennité, de raffinement, de sensualité mais aussi de surenchère (mesurée) dans la fusion des registres poétiques : comique, tragique et pathétique. L’héroïsme y convoite le cynisme et la comédie aime jouer des quiproquos voire des travestissements trompeurs d’une délicieuse confusion. On la compris : Cavalli, digne disciple de Monteverdi avec Cesti poursuit l’âge d’or de l’opéra vénitien : c’est d’ailleurs à sa source que naîtra en 1673, l’opéra français grâce au génie assimilateur de Lulli. Xerse, opéra historique d’après Hérodote, fait suite aux opéras de maturité propre aux années 1640… tels Didone (1641), Egisto (1643), L’Ormindo (1644), La Doriclea (1645) surtout le mythique Giasone de 1649 qui prélude à l’accomplissement esthétique des années 1650 dont fait partie et de façon éclatante voire spectaculaire Xerse, composé comme Erismena et La Statira en 1655. Année féconde qui poursuit la poétique multiple et furieusement sensuelle de La Calisto (1651). Tous ces ouvrages ont été jadis dévoilés par René Jacobs, défricheur visionnaire s’il en est, que les nouveaux champions de l’approche baroqueuse entendent poursuivre aujourd’hui ; ainsi l’argentin Leonardo Garcia Alarcon et son épouse, Mariana Flores (lire notre annonce du coffret Héroïnes cavaliennes édité chez Ricercar en septembre 2015, réalisation CLIC de classiquenews). L’ouvrage a été joué devant la Cour de France à l’initiative de Mazarin, amateur d’opéra italien. Le commanditaire soucieux de plaire à l’audience française, commande aussi des ballets au jeune Lulli.

Venise ressuscite les opéras de Cavalli

 

 

L’opéra vénitien à Paris (1660)

 

Déjà avant Ercole Amante, nouvel ouvrage composé pour le mariage du jeune Dauphin futur Louis XIV, Xerse est un opéra de Cavalli présenté devant la Cour de France. L’ouvrage a été composé en 1654 et donc reprise à Paris en 1660, soit 6 années après sa création vénitienne, dans la Galerie d’Apollon du Louvre. Comment la figure du roi de Perse, qui entend vaincre et soumettre Athènes inspire-t-elle les acteurs de cette nouvelle production ? Réponse le 2 puis jusqu’au 10 octobre 2015.
Le livret signé de Nicolo Minato renforce la puissante imagination théâtrale de Cavalli : Minato a écrit pour Cavalli pas moins de 8 drames musicaux : Orimonte, Xerse, Artemisia, L’Antioco, Elena -récemment révélé au festival d’Aix 2013 et sujet d’un somptueux dvd édité chez Ricercar-, Scipione l’Africano, Mutio Scevola, Pompeo Magno. S’il est surtout inspiré par l’Histoire (et les chroniques d’Hérodote), Minato, qui succède au premier librettiste de Cavalli (Faustini décédé en 1651), ne partage pas la même conscience littéraire que l’inégalable Busenello, librettiste de Moneverdi et pour Cavalli de Didone, Giulio Cesare, Statira). Minato est surtout un dilettante, avocat de son métier qui flatte surtout l’ouïe des spectateurs moins stimule leur intellect. Avec le temps, Minato privilégie surtout les airs et les formes formées, plutôt que ce recitatif libre et ample, proche de la parole qui avait fini par lasser le public vénitien. Ses héros à l’inverse de l’effeminato pervers passionné Nerone ou Giasone, affirme une maîtrise des passions nouvelle, qui augure de l’esthétique métastasienne au siècle suivant, celle du héros vertueux et moral, clément et compatissant. En 1669, Minato rejoint la Cour de Vienne pour y écrire encore plus de 20 livrets. Trait propre à Cavalli et sa sensibilité spécifique pour exprimer les passions humaines, le profil d’Adelante s’affirme aux côtés du héros vainqueur et conquérant : la jeune femme y développe une langueur émotionnelle irrésistible en soupirant à l’évocation de celui qu’elle aime sans retour, Arsamène, le frère de Xerse… (Acte II, scène 18). C’est elle qui incarne les vertiges d’un cÅ“ur impuissant et douloureux : ses airs sont les plus désespérés et le plus sensuels, quand triomphe déterminés et fidèles l’un à l’autre, Romida et Arsamène, le couple des amants inséparables. Face à ce modèle amoureux, le roi lui-même s’infléchit et de raison épouse celle qui lui est fidèle, Amastre.

René Jacobs l’avait enregistré en 1985 en un album aujourd’hui non réédité. Xerse de Cavalli a marqué l’histoire  de l’opéra en France : Mazarin en demande une reprise à Paris pour le mariage du jeune Dauphin, le futur Louis XIV en 1660. Devant la Cour de France, l’ouvrage est réécrit et adapté au goût français : le rôle titre n’est plus chanté par un castrat mais une voix virile, telle que l’aime l’audience gauloise : un baryton. Car le héros de l’action c’est évidemment le Roi.

 

 

 

Lille, Opéra
Xerse de Cavalli
5 représentations
Du 2 au 10 octobre 2015
Nouvelle production
Emmanuelle Haïm, direction
Guy Cassiers, mise en scène
Maud Le Pladec, chorégraphie

Musique de Francesco Cavalli (1602-1676)
Livret de Nicola Minato (revu par Francesco Buti)
Ballets – Musique de Jean-Baptiste Lully (1632-1687)

Direction musicale: Emmanuelle Haïm
Mise en scène: Guy Cassiers
Décors et costumes: Tim Van Steenbergen
Chorégraphie: Maud Le Pladec
Vidéo: Frederik Jassogne
Lumières: Maarten Warmerdam
Dramaturgie: Willem Bruls
Conseillère musicologique: Barbara Nestola

Avec
Xerse: Ugo Guagliardo
Arsamene: Tim Mead
Ariodate: Carlo Allemano
Romilda: Emöke Barath
Adelanta: Camille Poul
Eumene Emiliano: Gonzalez Toro
Elviro: Pascal Bertin
Amastre: Emmanuelle de Negri
Aristone: Frédéric Caton
Le Gardien: Pierre-Guy Cluzeau (figurant)

Le Concert d’Astrée
Compagnie Leda

VOIR aussi notre grand reportage sur l’atelier vocal dédié à l’interprétation du récitatif dans l’opéra français et italien du XVIIème siècle

 

Xerse version 1660 à l’Opéra de Lille. 

Ce que nous pensons de la production. C’est un vrai défi de jouer la reprise de Xerse à Paris. L’ouvrage vénitien de Cavalli créé à Venise en 1654 est un tout autre opéra adapté  et reformaté au goût français quand il est joué au Louvre en 1660 pour le mariage du jeune Louis XIV;  c’est même un nouvel ouvrage, avec des transformations notables comme le changement de tessiture pour le rôle titre  (baryton plutôt que contre ténor), surtout nouvelle structure en 5  actes, disparition des rôles comiques  (même si le suivant et confident du roi Perse a conservé son caractère bouffon qui en fait un double sarcastique cynique et mordant du pouvoir), surtout intégration des ballets dans le goût français signés du proche de Louis XIV, le florentin Lulli.

 

Lille. Xerse de Cavalli dans sa version française

 

 

Le spectateur moderne peut mesurer à loisirs le fossé des esthétiques italienne et francaise : intercalés à la fin de chaque acte, ces ballets joués sur un autre diapason que l’orchestre vénitien tranchent nettement par leur vivacité avec la lyre si sensuelle du Vénitien : déjà l’affirmation de cette folle insolence créative dont rafole le jeune monarque danseur car il le divertit. La confrontation est passionnante et souligne la forte identité des manières ici associées : en réalité plus juxtaposées que vraiment fusionnées mais qu’importe, sur le modèle importé  vénitien, Lulli présente ses superbes et facétieux ballets : il saura puiser dans cette totalité éclectique mais fascinante de 1660, les composantes de sa future tragédie en musique inaugurée 13 ans  plus tard avec Cadmus  et Hermione. Emmanuelle Haïm emporte ce projet ambitieux malgré la multiplicité des défis et des contraintes techniques inouïes  (faire jouer deux orchestres diapasons différents avec mis en espace spécifique : centralisé autour de son clavecin pour le continuo vénitien,  éclaté en deux groupes distincts aux deux extrémités de la fosse  (cordes à jardin, flûtes et hautbois à cour). La chef révèle et le profil profond du héros trop naïf et maladroit dans sa relation aux autres confronté dans le dédale d’un labyrinthe amoureux au cynisme du pouvoir associant devoir et sentiment. La torride sensualité du récitatif cavallien à la quelle répond en seconde partie  (actes IV et V) l’émergence d’airs plus fermés  (composante propre au Cavallien le plus mûr) affinant davantage la solitude douloureuse de chaque protagoniste se dévoilent ainsi à Lille contrepointant avec le rire solennel d’un Lulli jeune  et rafraîchissant. C’est un spectacle dont le cohérence convainc, dramatiquement unifié dans la réalisation du flamand  Guy Cassiers qui en plaçant l’action dans la galerie d’Apollon du Louvre son lieu de création originelle, rétablit un parallèle pertinent entre le destin sur scène de Xerse, son mariage de raison final  (épousant Amastre plutôt  que Romida), et le mariage de Louis XIV, occasion de cette confrontation Lulli / Cavalli. La représentation de Xerse à Paris en 1660 est d’autant plus décisive qu’outre sa participation à l’éclosion du  futur opéra français baroque, il s’agit aussi de la première représentation du souverain sur scène… de sorte que nous sommes alors à l’amorce du mythe lyrique de Louis XIV ensuite généreusement explicité et précisé dans les opéras à venir de Lully devenu surintendant de la musique du Roi. Production à ne pas  manquer jusqu’au  10 octobre 2015 à l’Opéra de Lille.

 

 

 

 

XERSE de Cavalli 
Synopsis

xerse-cavalli-partition-presentation-opera-de-lille-classiquenewsLe Roi perse Xerse est en campagne contre la ville d’Athènes. Il stationne avec ses armées dans la ville amie d’Abydos, sur la rive orientale du détroit de l’Hellespont, juste en face de la rive grecque. L’action traitée par Cavalli et son librettiste Minato dévoile la résistance d’un seul couple amoureux Arsamene le frère du roi Xerse et la belle  d’Abydos, Romilda. Contre eux se dresse Xerse qui veut épouser l’amante de son frère, mais aussi Adelante, la soeur de Romilda qui est tombée amoureuse d’Arsamene. Heureusement survient la belle princesse de Suse, Amastre qui sous le déguisement d’un homme, entend reconquérir l’homme de son coeur, Xerse. De fait touché par la détermination d’Amastre, Xerse renonce à Romilda et épouse Amastre. Le couplé initial éprouvé Romilda / Arsamene confirmé, a  vaincu. Dans la version parisienne présentée à Lille, tous les ballets de Lulli sont joués par un orchestre différent (diapason différent) à la fin de chaque acte).

 

 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

 

Acte I

 

Pendant que Xerse confie à l’ombre d’un platane ses états d’âme avant l’assaut, son frère Arsamene fait sa cour à une habitante d’Abydos, la belle Romilda, qui l’aime en retour. Interrompant l’entretien, Xerse, qui a seulement entendu la voix de Romilda, décide sur le champ de l’épouser lui-même. Le roi et son frère sont ainsi deux rivaux amoureux.

Pour Adelante, la soeur de Romilda, la passion subite du roi est une aubaine : si Xerse pouvait épouser Romilda, elle-même aurait enfin le champ libre pour se rapprocher d’Arsamene qu’elle aime en secret. Mais quand, accompagné d’Eumene son fidèle confident, Xerse vient offrir sa main et son trône à Romilda, la jeune fille le repousse fermement, fidèle à ses sentiments pour le frère du roi. Xerse use alors de son pouvoir royal pour bannir son propre frère et rival, mais Romilda demeure inflexible. La princesse du royaume de Suse, Amastre, semble une promise plus digne du Roi Xerse. C’est en tout cas ce qu’elle-même imagine : elle vient, déguisée sous des vêtements d’homme et accompagnée d’Aristone, pour tenter de faire la conquête de Xerse.

 

 

 

 

Acte II

 

Sous prétexte de gratifier ses alliés, Xerse déclare officiellement qu’il souhaite remercier la ville d’Abydos, en donnant un époux de sang royal à la jeune Romilda. S’il pense satisfaire ainsi sa nouvelle passion, la déclaration peut aussi être mal interprétée : son frère rival, Arsamene, pourrait être lui aussi un époux de lignée royale. Chacun comprenant la situation selon ses intérêts et ses sentiments, la confusion règne pour savoir qui épousera Romilda. Amastre, toujours déguisée en homme, demeure persuadée d’être toujours l’élue du roi. Arsamene confie alors à Elviro, son page, une lettre destinée à Romilda, sa bien-aimée. Les deux soeurs mettent à jour leur rivalité amoureuse et en viennent à se déclarer la guerre.

 

 

 

Acte III

 

La lettre d’Arsamene pour Romilda est interceptée par Adelanta, ce qui achève de semer la confusion. Elle l’utilise pour persuader Xerse de lui donner pour époux son frère Arsamene. Xerse y voit l’occasion de renouveler sa demande à Romilda. Forts de leurs sentiments, les deux amants Romilda et Arsamene ne cèdent pas aux propositions du roi, au risque de déclencher sa fureur et de mettre leur vie en danger.

 

 

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

 

 

Acte IV

 

La princesse Amastre manque à plusieurs reprises d’être découverte, malgré ses habits d’homme, en tentant d’approcher Xerse. Adelanta avoue avoir menti au roi et au page Elviro, croyant bien faire… Alors que Romilda et Arsamene s’entretiennent, Xerse survient et trouble l’harmonie entre les deux amants. Il demande à Romilda sa main : celle-ci, cherchant à gagner du temps, lui répond humblement qu’il doit la demander à son père. Xerse promet à ce dernier un époux de sang royal et envoie Eumene apprêter la future reine. Devant les refus répétés de Romilda d’accepter ce titre de reine, Xerse, pris de fureur, condamne à mort son rival : son propre frère !

 

 

 

Acte IV

 

Prévenu du danger qu’il court, Arsamene retrouve Romilda et quand son père les surprend, il comprend que le royal époux promis était bien le frère du roi. Xerse, se voyant devancé, exige dans sa colère qu’Arsamene tue Romilda. C’est la princesse Amastre qui s’interpose, et le roi reconnaît enfin sous ses habits d’homme la princesse de Suse, sa promise. Ému par son courage, il consent à l’épouser et à pardonner aux deux amants, Arsamene et Romilda, avant de célébrer leur mariage.

La Mimi d’Anna Netrebko

Anna Netrebko chante MimiCinéma. Opéra. La Bohème de Puccini avec Anna Netrebko. En direct de Londres, le 10 juin 2015, 20h15. A la faveur de la nuit, parce qu’une bougie dans la mansarde s’éteint, deux jeunes cœurs amoureux s’enlacent : ainsi Mimi couturière miséreuse et Rodolfo le poète étudiant s’aiment dans le Paris 1830. Outre la vie parisienne (Barrière d’Enfer, Café Momus), l’opéra de Puccini exprime avec un raffinement orchestral ciselé et une ivresse mélodique irrésistible la fragilité et la sincérité des sentiments. L’amour des deux jeunes amants résistera-t-il aux aléas du temps ? La production plutôt classique mais lisible du Royal Opera House ressuscite le Paris bohème du XIXè, du Quartier Latin aux portes de Paris. Anna Netrebko et Joseph Calleja interprètent Mimi et Rodolfo, les coeurs maudits, lui rattrapés par la jalousie et l’ennui, elle frappée par la maladie. Par contraste, Puccini souligne le profil des amants opposés : extravertis et affrontés mais toujours passionnément amoureux, Musetta (qui paraît au II dans la scène du Café Momus) et Marcello. La jeunesse, la fatalité et la misère hantent l’opéra de Puccini qui évite subtilement l’artifice et la maniérisme grâce à la justesse et la profondeur de son écriture. Même au coeur de la douleur, la musique souveraine selon Puccini, se doit d’être caressante, d’une ineffable gravité poétique.

En direct au Cinéma le mercredi 10 juin à 20h15
LA BOHEME (1896) de Giacomo Puccini 
Avec Anna Netrebko, Lucas Maechem, Joseph Calleja – direction : Dan Ettinger. Opéra en Italien sous-titré en français – 2h50 avec deux entractes. A l’affiche du Royal Opera House de Londres jusqu’au 16 juillet 2015. Aucun doute, l’argument principal de cette reprise londonienne reste la Mimi de la soprano austro russe Anna Netrebko qui en juillet est donc puccinienne, avant de reprendre en août suivant (8-17 août 2015) à Salzbourg le rôle qui lui a valu une nouvelle gloire planétaire, Leonora du Trouvère de Verdi. Depuis sa Donna Anna en 2002 à Sazlbourg qui l’avait révélée, Anna Netrebko cumule les paris risqués mais assumés : récemment, après sa Leonora, Lady Macbeth et Iolanta de Tchaikovski.

A l’origine, La Bohème évoque les amours tragiques et tendres de la couturière Mimi et du poète Rodolphe dans le Paris des années 1830. Au Café Momus, à la barrière d’enfer sous la neige, l’action de La Bohème est une page spectaculaire, sentimentale et atmosphérique du Paris romantique rêvé, celui décrit par le roman de Burger (Scènes de la vie de Bohème). Mimi et Rodolfo comme Musetta et Marcello, leurs comparses, vivent l’expérience amoureuse, sa fragilité (ils se séparent mais ne peuvent cesser de s’aimer), son éternité (leurs duos d’amour sont les plus beaux de tout le répertoire romantique italien)…

Synopsis

ACTE I : Le soir de Noël, à Paris, au Quartier Latin. Sous leur mansarde gelée, quatre amis Rodolfo le poète, Marcello le peintre, Schaunard le musicien et Colline le philosophe tentent de se réchauffer. Ils expédient leur bailleur venu récolter son loyer et sortent réveillonner sauf Rodolfo tout à ses écritures. Frappe à sa porte la pauvre voisine, Mimi qui n’a plus d’allumettes pour sa bougie.Mais elle a perdu sa clé et lorsque leurs deux bougies s’éteignent, dans le noir leurs mains se croisent et fous d’amour, ils s’embrassent.

ACTE II  : Au Café Momus, Mimi et Rodolfo retrouvent Marcello. Musetta paraît : c’est l’ancienne copine de Marcello, à présent flanqué d’un nouveau protecteur, le riche et vieux Alcindoro. Chacun à des tables séparées dîne. Musetta entend rendre jaloux Marcello qu’elle veut reconquérir : le stratagème fonctionne et tous soupent à la barbe du vieillard qui doit payer la note.

ACTE III : Petit matin, près de la Barrière d’Enfer, aux portes de Paris enneigé. Mimi raconte à Marcello que Rodolfo l’a quittée. Mais en réalité ce dernier miséreux, en peut payer les soins de la maladie de Mimi : il préfère se mettre à l’écart et prendre à riche protecteur… Mais les deux amants se retrouvent, reportent leur séparation au printemps alors que Marcello et Musetta se disputent.

ACTE IV : Retour à la mansarde du premier acte. A l’arrivée du printemps, Marcello et Rodolfo songent à leurs amours perdues. Colline et Schaunard apportent un déjeuner frugal que les quatre amis masquent en festin. Musetta leur annonce que Mimi a quitté son riche protecteur. Elle est très gravement malade. Rodolfo s’approche de la condamnée : les amants évoquent les mois de bonheur passés : Mimi meurt dans les bras de Rodolfo qui dit son nom deux fois. Rideau.

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 2 décembre 2014. Jean-Guillaume Bart : La Source. Muriel Zusperreguy, François Alu, Audric Bezard, Vamentine Colasante… Ballet de l’Opéra de Paris. Minkus, Délibes, compositeurs. Orchestre Colonne. Koen Kessels, direction musicale.

la source bart carre vignetteLa Source revient au Palais Garnier à Paris trois ans après sa création pour notre plus grand bonheur ! (LIRE notre premier compte rendu de la création de La Source au Palais Gariner, le 25 octobre 2011 par Alban Deags) Le professeur et chorégraphe français (ancien danseur Etoile) Jean-Guillaume Bart signe une chorégraphie très riche inspirée du ballet éponyme original d’Arthur Saint-Léon crée en 1866. Pour cette aventure, il est rejoint par une équipe artistique fabuleuse, avec notamment les costumes de Christian Lacroix, les décors d’Eric Ruf. L’Orchestre Colonne accompagne les différentes distributions sous la direction musicale de Koen Kessels.

 

 

 

Une Source éternelle de beauté

Le livret de La Source, d’après Charles Nuitter, est l’un de ces produits typiques de l’ère romantique inspiré d’un orient imaginé et dont la cohérence narrative cède aux besoins expressifs de l’artiste. L’actualisation élaborée par Jean-Guillaume Bart avec l’assistance de Clément Hervieu-Léger pour la dramaturgie, rapproche le spectacle, avec une histoire toujours complexe, à l’époque actuelle et y explore des problématiques de façon subtile. Ainsi, nous trouvons le personnage de La Source, appelé Naïla, héroïne à la fois pétillante, bienveillante et tragique, qui aide le chasseur dont elle est éprise, Djémil, à trouver l’amour auprès de Nouredda, princesse caucasienne aux intentions douteuses. Elle est promise au Khan par son frère Mozdock. Un Djémil ingénu ne reconnaît pas l’amour de Naïla qui se donne et s’abandonne en se sacrifiant pour que Djémil et Nouredda puisse vivre leur histoire d’amour. La Source a des elfes, des nymphes, des caucasiens caractéristiques, les odalisques du Khan exotiques, et tant d’autres figures féeriques… Si l’histoire racontée parle de la situation de la femme, toute époque confondue, il s’agît surtout de l’occasion de revisiter la grande danse noble de l’Ecole française, avec ses beautés et ses richesses. Un faste audio-visuel et chorégraphique, plein de tension comme d’intentions.

 

 

 

Rafinement collectif, virtuosités individuelles…

source bart delibes opera garnier paris decembre 2014 49199La-SourceNous sommes impressionnés par la qualité et la grandeur de la production dès le levée du rideau. L’introduction fantastique révèle non seulement les incroyables décors d’Eric Ruf, mais présente aussi les elfes virevoltants de La Source. Zaël, l’elfe vert en est le chef de file. Il est interprété ce soir par Axel Ibot, Sujet, sautillant et léger, avec un regard d’enfant qui s’associe très bien à l’aspect irréel du personnage, dont la danse est riche des difficultés techniques. Audric Bezard dans le rôle de Mozdock, le frère de la princesse caucasienne, est magnétique sur scène. Il fait preuve d’une beauté grave par son allure, amplifiée par un je ne sais quoi d’alléchant dans sa danse de caractère, souple et tranchant au besoin. Si nous trouvons ses atterrissages parfois pas très propres, son investissement, sa présence sur scène, et sa complicité surprenante avec ses partenaires, notamment avec sa sÅ“ur Nouredda, éblouissent. François Alu en Djémil est aussi impressionnant. Le jeune Premier Danseur a l’habitude d’épater le public avec une technique brillante et une virtuosité insolite et insolente. Ce ne sera pas autrement ce soir, mais nous constatons une évolution intéressante chez le danseur. Le personnage de Djémil semble ne jamais être au courant des vérités sentimentales de ses partenaires. Il subit l’action presque. Dans ce sens il n’a pas beaucoup de moyens d’expression, à part la danse. C’est tant mieux. Dès sa rentrée Alu frappe l’audience avec une virilité palpitante sur scène (trait qu’il partage avec Bezard) ; tout au long de la représentation, c’est une démonstration de prouesses techniques époustouflantes, de sauts et de tours à couper le souffle.

Indiscutablement, le danseur gagne de plus en plus en finesse, mais nous remarquons un fait intéressant… Il est si virtuose en solo qu’il paraît un tout petit peu moins bien en couple. Nous pensons surtout à la fin de la représentation, qu’il y avait quelque chose de maladroit dans ses portés avec la Nouredda d’Eve Grinsztajn, peut-être une baisse de concentration… due à la fatigue.

La-Source-danse-Opera_pics_390Les femmes de la distribution ce soir offrent aussi de très belles surprises. Trois Premières Danseuses dont les prestations, contrastantes, révèlent les grandes qualités de leurs techniques et de personnalités. Eve Grinsztajn est une Nouredda finalement formidable, même si nous n’en avons eu la certitude qu’après l’entracte. C’est une princesse séduisante manipulatrice et glaciale à souhait, avec un côté méchant mais subtile qui montre aussi qu’il s’agît d’une bonne actrice. Mais c’est après sa rencontre avec le Khan (fabuleux Yann Saïz!), et l’humiliation qui arrive, que nous la trouvons dans son mieux. Elle laisse tomber la couverture épaisse et contraignante de la méchanceté et de la froideur après le rejet du Khan et devient ensuite touchante, presque élégiaque. La Naïla de Muriel Zusperreguy est tous sourires et ses gestes sont fluides et ondulants comme l’eau qui coule. Une sorte de grâce chaleureuse s’installe quand elle est sur scène, avec une délicatesse et une fragilité particulière. Elle fait preuve d’un abandon lors de son échange avec le Khan auquel personne ne put rester insensible. Une beauté troublante et sublime. Finalement, Valentine Colasante campe une Dadjé (favorite du Khan) tout à fait stupéfiante ! En tant qu’Odalisque elle paraît avoir plus d’élégance et de prestance que n’importe quelle princesse méchante… Elle est majestueuse, caractérielle, ma non tanto, avec des pointes formidables… Sa performance brille comme les bijoux qui décorent son costume exotique !

Qu’en est-il du Corps de Ballet ? Jean-Guillaume Bart montre qu’il sait aussi faire des très beaux tableaux, insistons sur la tenue de ces groupes, chose devenue rare dans la danse actuelle. Les nymphes sont un sommet de grâce mystérieuse mais pétillante, elles deviennent des odalisques altières et alléchantes. Les mêmes danseuses plus ou moins dans le même décor, dans les ensembles ne se ressemblent pas, et les groupes sont tous intéressants. De même pour les caucasiens et leur danse de caractère, à la fois noble et sauvage. L’orchestre Colonne sous la direction de Koen Kessels joue aussi bien les contrastes entre la musique de Minkus, simple, pas très mémorable, mais irrémédiablement russe et mélancolique, et celle de Léo Delibes, sophistiquée, raffinée, plus complexe. Il sert l’œuvre et la danse avec panache et sensibilité, avec des nombreux solos de violon et des vents qui touchent parfois le sublime.

 

 

Une soirée exceptionnelle dans le Palais de la danse, à voir et revoir au Palais Garnier à Paris les 2, 3, 5, 6, 7, 8, 10, 12, 13, 15, 17, 19, 20, 22, 23, 24, 26, 27, 28, 29, 30 et 31 décembre 2014. Spectacle idéal pour les fête de cette fin d’année 2014.

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 2 décembre 2014. Jean-Guillaume Bart : La Source. Muriel Zusperreguy, François Alu, Audric Bezard, Vamentine Colasante… Ballet de l’Opéra de Paris. Minkus, Délibes, compositeurs. Orchestre Colonne. Koen Kessels, direction musicale.

 

 

 

Festival Les Vénitiens à Paris 2014

Paris, festival Les Vénitiens à Paris, les 26, 28 mars 2014. Venise perle de l’âge baroque, ayant créé dans la lagune, l’opéra, la cantate, le concerto devait forcément influencer au delà de toute espérance la culture française.  Ce fut déjà le cas au XVIè siècle quand les peintres Titien, Véronèse, Tintoret diffusaient partout en Europe leur raffinement et leur sens inégalé de la couleur… Le XVIIème n’est pas en reste … Ainsi à l’initiative de Mazarin, Paris accueille une colonie d’artistes italiens, en particulier vénitiens, entre 1645 et 1662 : Cavalli, Torelli et Balbi, entre autres, sans omettre le plus grand compositeur de l’heure après Monteverdi, Francesco Cavalli. Il ne s’agit pas simplement du nouvel épisode d’une mode fugace mais bien d’un échange décisif qui marque définitivement l’imaginaire du futur Louis XIV : pour son mariage, prend visage aux Tuileries l’opéra vénitien de Cavalli avec ses ballets et ses machineries. Jamais plus l’art français ne sera le même : les nouveautés de l’art vénitien favorise l’essor des arts en France. Les français apprennent un style, un métier, une science des arts de la scène… apprentissage utile pour que naisse l’opéra français dix années plus tard.

 

 

concert 28 marsLe nouveau festival Les Vénitiens à Paris raconte cette histoire flamboyante d’un échange permanent entre français et italiens, et plus précisément entre la Cité des doges et la Cour de France. Versailles, ses fontaines, ses miroirs d’eau, son grand canal adaptent l’idée d’une cité sur l’eau ; les cimaises des salons d’apparat des Grands Appartements comportent de nombreuses toiles de Véronèse et le dessin de la Chapelle royale reprend des motifs palladiens.  En deux concerts et une journée d’étude sur le thème des Vénitiens à Paris, le nouveau festival évoque la richesse de la source vénitienne à laquelle les auteurs français se sont s’abreuvés.  Il s’agit d’évoquer le 26 mars 2014 en un programme de musique sacrée les concerts hebdomadaires de Saint-André-des-Arts dans les années 1650, fondés par le curé Mathieu qui avait séjourné à Rome et décidé de faire chanter la musique italienne chaque semaine dans son église à Paris.
Le 28 mars, place à l’opéra vénitien, une pratique spécifique de la vocalità où la conception dramatique et la place des machineries occupent le premier rang (extraits des premiers opéras donnés à Paris : La Finta Pazza de Sacrati, l’Orfeo de Rossi, Xerse et Ercole amante de Cavalli). Le 28 mars également, une journée d’étude à l’Institut culturel italien, rassemble les chercheurs spécialisés sur la question des Vénitiens à Paris.

Passion Paris Venise
. L’opéra vénitien est à l’origine de l’opéra baroque français. Dès 1643, l’œuvre de Mazarin vise à importer et assimiler l’opéra italien à Paris. Comme François Ier, protecteur de Leonardo da Vinci qu’il fait venir en France, le cardinal ne cesse de puiser dans l’art italien, les germes de l’art français.
Les fastes du spectacle lyrique ses machineries et bientôt ses ballets spécifiques sont le meilleur véhicule pour diffuser la suprématie du pouvoir monarchique français. Les Vénitiens Balbi, Torelli, Sacrati, Cavalli et, indirectement, la leçon de Claudio Monteverdi, le plus grand créateur d’opéras à Venise (Le Couronnement de Poppée, Le retour d’Ulysse dans sa patrie-), inspirent les auteurs français.
La couronne de France depuis Henri IV est liée au raffinement de la culture italienne en avance sur les autres nations depuis la Renaissance florentine. Déjà, justement pour ses noces avec Marie de Medicis à Florence, Henri IV en 1600 assiste aux premières formes de l’opéra italien encore embryonnaire : les Euridice de Peri et de Caccini. œuvres de divertissement, pas encore drames lyriques cohérents.  Convaincu, le roi Bourbon invite Caccini en France et témoin, Descartes écrit  en 1618 : « la musique n’a plus pour finalité de refléter l’harmonie de la création, mais bien de plaire et d’émouvoir en nous des passions variées » rapporte Olivier Lexa, initiateur du festival Les Vénitiens à Paris.
Chanteur dans l’opéra Saint-Ignace de Kapsberger à Rome en 1622, le jeune Mazarin s’initie très tôt et de l’intérieur à l’art lyrique. Il en comprend les possibilités de propagande au service des grands. En 1639, le politique organise la production d’un opéra à l’ambassade de France à Rome dédié à Richelieu, louant les qualités de Louis XIII. Devenu premier ministre en 1643, Mazarin ne cesse d’organiser des spectacles d’opéras et de musique italienne à Paris à la gloire de la monarchie française.

 

 

Paris à l’heure vénitienne

Mazarin

Mazarin invite à Paris Leonora Baroni,  soprano italienne réputée, le castrat Atto Melani acteur des fêtes royales françaises et aussi diplomate. En mars 1645, Nicandro e Fileno de Marazzoli est représenté au Palais Royal. Puis arrivent les vénitiens, créateurs du spectacle vénitien d’opéra : le chorégraphe et metteur en scène Balbi, l’ingénieur machiniste et grand sorcier de la scène, Torelli. Ainsi, de dernier aménage le Théâtre du Petit Bourbon en octobre 1645 pour y donner l’opéra La Finta Pazza, du vénitien Sacrati. Grand succès.

Les opéras de Sacrati, Monteverdi, Rossi à Paris. En février 1646, l’Egisto de Mazzocchi et Marazzoli est donné devant un cénacle restreint, en présence d’Antonio Barberini exilé à Paris avec son secrétaire l’abbé Francesco Buti. Sur la demande de Mazarin, leur ancien secrétaire à Rome, les Barberini font venir à Paris le castrat Marc’Antonio Pasqualini et Luigi Rossi. Buti assure le recrutement des musiciens : une troupe italienne s’installe à Paris en janvier 1647. Elle donne L’Incoronazione di Poppea de Monteverdi à Paris, puis l’Orfeo de Luigi Rossi, le 2 mars 1647 au Palais Royal. Outre la musique, les création visuelles de Balbi et les machines de Torelli font sensation. En avril suivant, Le Nozze di Peleo e di Teti de Sacrati (livret de Buti) où paraît déjà le futur Louis XIV, incarnant l’éternité du politique est représenté.

Après la Fronde (février 1653), Mazarin veut consolider le pouvoir royal si outrageusement contesté. Le Cardinal renforce l’éclat et le raffinement des ballets et spectacles de cour pour affirmer la santé de la monarchie. Le ballet de la nuit réalisé par Torelli, est donné le 23 février 1653 au Petit Bourbon. Le jeune dauphin futur Louis XIV danse en costume du Soleil : tout un symbole politique est né alors. Le florentin Lulli devient le compositeur de la musique instrumentale de la Chambre. Jusqu’en 1660, Lully ne cesse de prendre de l’importance en concevant les ballets de cour.  Mais l’apothéose de la politique artistique proitalienne de Mazarin se concrétise pour le mariage de Louis XIV avec l’Infante d’Espagne après la Paix des Pyrénées (9 juin 1659). Buti coordonne les travaux pour une immense machinerie dans le palais des Tuileries afin d’y donner un nouvel opéra …. vénitien. A l’œuvre, les italiens Gaspare, Lodovico et Carlo Vigarini imaginent une salle d’une ampleur inédite (7000 personnes) dont le chantier prenant du retard, s’achèvera en 1662.
Pour le mariage de Louis XIV, Mazarin invite l’immense Francesco Cavalli qui arrive à Paris en juillet 1660. Le plus grand compositeur vénitien après Monteverdi (son maître) avait donné un Te Deum à la basilique San Marco pour célébrer la Paix des Pyrénées. La machinerie des Tuileries n’étant pas prête pour un nouvel opéra, on donne un ancien ouvrage de Cavalli, Xerse, dans la galerie de peintures au Louvre, le 22 novembre 1660.

 

 

 

Concert 26 marsErcole Amante de Cavalli : la source de l’opéra de Louis XIV. Mazarin meurt le 9 mars 1661. Son grand  œuvre se réalise postmortem le 7 février 1662, dans l’écrin achevé de la Salle des Tuileries : Cavalli peut y voir son nouvel opéra spécialement conçu pour la Cour française : Ercole Amante. Le thème d’Hercule est un autre symbole du Roi de France (voir la galerie d’Hercule de l’Hôtel Lambert) : Louis XIV paraît au cours du spectacle grâces aux ballets complémentaires de Lully (Pluton, Mars, Soleil).  Dans son opéra, Cavalli prolonge le cynisme poétique du Couronnement de Poppée de Monteverdi où la figure de Néron inspire un portait particulièrement satirique et mordant des auteurs (Monteverdi et Busenello). Dix ans plus tard, à la source de cet opéra des origines, Lully allait donner enfin à la cour de France, la forme lyrique qu’elle attendait :  «  Ercole annonce ainsi la création de la tragédie lyrique française, qui à partir de Cadmus et Hermione de Lully en 1673, empruntera à l’opéra vénitien sa machinerie, son art du récit, l’emploi des ritournelles, les lamenti, les sommeils, les scènes infernales et autres tonnerres… « , précise encore Olivier Lexa.

Pour mesurer l’impact de la musique vénitienne à Paris au XVIIème siècle, le festival Les Vénitiens à Paris offre en deux concerts l’occasion de redécouvrir ce style vénitien qu’admirait tant Mazarin de son vivant.

 

 

agenda du festival Les Vénitiens à Paris : 2 concerts, 1 journée d’étude

Les Vénitiens à Paris

 

 

Mercredi 26 mars, 20h,
Eglise des Blancs Manteaux, Paris 4e
Ensemble Correspondances – Solistes, chÅ“ur et orchestre
Sébastien Daucé, clavecin, orgue & direction
« Le grand répertoire sacré » : Å“uvres de Monteverdi – Legrenzi - Lotti - Caldara – Melani – Giamberti – Charpentier

 
Vendredi 28 mars, 20h30,
Eglise Saint-Germain-l’Auxerrois, Paris 1er
La Cappella Mediterranea – Mariana Flores et Anna Reinhold, sopranos
Leonardo Garcìa Alarcòn, clavecin, orgue & direction
« Les opéras italiens à la cour de France » :  Cavalli – Rossi – Sacrati

Vendredi 28 mars, 10h-18h, Institut culturel italien, Paris 7e
Journée d’étude « Les Vénitiens à Paris »

 

 

 

Festival Monteverdi Vivaldi 2014
Olivier Lexa et le Centre de musique baroque vénitien (www.vcbm.it) produisent aussi à Venise, un festival de musique baroque vénitienne chaque année, intitulée festival Monteverdi Vivaldi… prochaine édition, du 4 juillet au 4 octobre prochain à Venise, avec Jordi Savall et Hesperion XXI, Paul Agnew et Les Arts Florissants, Rinaldo Alessandrini, Leonardo Garcia Alarcon et La Cappella Mediterranea, Vivica Genaux et le Vox Ensemble, Marc Mauillon, etc. Programme détaillé disponible en mars 2014, sur le site du Centre vénitien : www.cvbm.it.

 

 

Illustration : Mazarin et sa collection de sculptures antiques à Paris (DR)

 

La Fanciulla del West de Puccini à l’Opéra Bastille

Paris, Bastille. Puccini: La Fanciulla del West. 1-28 février 2014 … La Fanciulla del West raconte le rêve américain dans l’écriture d’un Puccini soucieux de plaire à l’audience anglosaxone en 1910: dans un décor de Far-west, Minnie est une jeune femme pleine de courage et de tendresse; un coeur tendre qui dans un monde d’hommes (celui des chercheurs d’or), sait imposer sa fière féminité; une sorte d’héroïne moderne. Créé le 10 décembre 1910, sur les planches du Metropolitan de New York, l’opéra de Puccini est une offrande vériste du compositeur italien à l’adresse des USA.
Puccini s’inspire de la pièce de David Belasco (1905), The girl of the Golden. Le compositeur assiste à la création (triomphale) de son 7è opéra (en 3 actes), l’un des rares opus qui met en scène une action amoureuse qui se termine … bien. Success love story, The Fanciulla métropolitaine séduit immédiatement le public américain et les New Yorkais sous le charme réservent une salve d’hommage au compositeur italien. Dans la fosse, Arturo Toscanini porte la tension et la réussite de la production dont font partie Emmy Destinn (Minie) et Enrico Caruso (Dick Johnson), … avant l’exceptionnel et désormais légendaire Franco Corelli dans le rôle masculin.

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La Fanciulla fait son entrée à Bastille

 

Le sujet central de la ruée vers l’or en Californie inspire à Puccini l’une de ses pages orchestrales les plus flamboyantes (et les plus audacieuse). La valeur de l’écriture puccinienne vient du respect permanent du créateur vis à vis de la psychologie des personnages.
Parmi les garçons brusques au coeur tendre, tous épris de la belle barmaid, propriétaire du saloon La Polka, Minnie tient la dragée haute: elle leur enseigne la lecture comme institutrice et incarne aussi la loyauté morale: elle leur lit la Bible. C’est une âme noble et admirable par son humanité et sa générosité. Alors que Jack Rance le shérif (baryton) aime lui aussi Minnie, survient l’étranger par lequel la catastrophe arrive: Jack Johnson (ténor). Un vaillant au passé trouble qui saisit dès son apparition le coeur de la jeune femme… D’autant que Minnie est une âme romantique qui croit au prince charmant.
Eprise, la jeune femme sauve des griffes du shérif Rance, Jack qui est en fait un bandit en fuite (de son vrai nom Ramerrez). Ici triomphe l’amour et Minnie se distingue du milieu des mineurs par ses rêves utopiques, son désir de dépassement, son ardente croyance dans la construction d’un monde pacifié, hors des joutes viriles sans lendemain qui se nourrissent d’alcool, de rivalités potaches, d’affrontements réguliers.
La figure de Minnie ne partage rien avec les héroïnes antérieures de Puccini: ni Manon, ni Tosca, ni même Cio Cio San et pas encore Turandot. A contrario des sacrifiées tragiques, voici une femme forte qui inscrit ses rêves en lettres d’or à la face d’une société masculine permissive, jalouse, sauvage, étriquée. Dans une société phallocratique, la femme n’est elle pas l’avenir de l’homme ?

 

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La fanciulla del West fait son entrée au répertoire de l’Opéra national de Paris (il était temps), du 1er au 28 février 2014. 10 représentations à l’Opéra Bastille.
Diffusion en direct dans les salles de cinéma, le lundi 10 février (réseau UGC), 19h30
Diffusion en direct sur France Musique le samedi 22 février 2014 à 19h30

 

 

 

Pourquoi y aller ? 3 raisons pour ne pas manquer La Fanciulla del West à l’Opéra Bastille à Paris :
- la direction de Carlo Rizzi, fin maestro, ardent défenseur d’une dramaturgie haletante et certainement détaillée
- Claudio Sgura dans le rôle de Jack Rance, le voyou au cœur tendre, épris de la belle Minnie
- Nina Stemme, hier wagnérienne accomplie sous la direction de Philippe Jordan dans Tannhäuser : son timbre ample et chaud devrait apporter chair et fièvre à l’âme généreuse de la belle Minnie ; y compris lorsque la jeune femme cache son amant et doit même tricher aux cartes pour sauver l’homme qu’elle aime…

 

Informations et réservations sur le site de l’Opéra national de Paris, page dédiée à la nouvelle production de La Fanciulla del West de Puccini (production créé à Amsterdam, Nederlandse Opera)

 

 

 

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Compte-rendu : Paris. Théâtre de l’Athénée, le 16 mai 2013. Richard Strauss : Ariadne auf Naxos. Julie Fuchs, Léa Trommenschlager, Anna Destrael, Marc Haffner… Ensemble Le Balcon. Maxime Pascal, direction. Benjamin Laza

Richard Strauss photo portrait profilCertains spectacles, dans de grandes salles, avec des distributions prestigieuses, des dispositifs pharaoniques, des moyens considérables, parviennent à peine à vous maintenir en éveil et ne vous laissent que peu de souvenirs. D’autres, beaucoup plus modestes, vous bouleversent profondément et vous donnent l’impression d’être au plus près de l’œuvre  …  d’accéder à la pure substance  de la musique. L’Aridane auf Naxos présentée par le Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet appartient indéniablement à cette seconde catégorie.

 

 

Spontanéité

 

Qui aurait pourtant pu l’attendre d’une version de concert donnée par des musiciens dont la moyenne d’âge doit avoisiner les 25-30 ans ? Et pour une Å“uvre pensée uniquement pour la scène ? C’était sans compter les talents de Benjamin Lazar. 
Sa mise en scène, qu’on pourrait davantage qualifier de « mise en espace » en raison de l’absence de décors et d’une scène mangée aux trois quarts par les instrumentistes débordant de la fosse – parvient à donner vie à l’action de manière très astucieuse. Avec le peu de moyens à sa disposition (un fond noir, les armatures sur lesquelles sont placés les musiciens, des costumes « de civils ») il rend l’action très humaine, crée des ambiances contrastées ; il profite du sujet pour jouer avec les conventions et casser les codes. Le public est mis à contribution pendant quelques scènes, alors que des personnages sillonnent le parterre, et sera même invité à taper joyeusement dans les mains – sans heureusement tomber dans le vulgaire.
Bref, ce qui pourrait ressembler de loin à un spectacle monté par des élèves de conservatoires dans une maison de quartier, se révèle être en réalité une prestation d’un très grand professionnalisme, associé à une qualité musicale et artistique surprenantes.

Quand jeunesse peut – et sait …

La distribution vocale, d’une homogénéité rare, participe aussi largement à cette réussite.
Julie Fuchs est une jeune chanteuse dont la carrière est déjà bien lancée – elle fut la « Révélation lyrique » des Victoires de la musique classique 2012 – et qui aborde des répertoires très variés avec beaucoup d’enthousiasme et de réussite. Zerbinetta lui sied comme un gant, elle sait se faire délicieusement espiègle et séductrice. Et si certains suraigus ne sont pas encore tout à fait assurés, la virtuosité du rôle ne l’handicape nullement !
Dans le rôle d’Ariadne, Léa Trommenschlager, 27 ans, surprend par sa maturité. On pourra arguer que la voix ne « rayonne » pas beaucoup, que les aigus sont légèrement engorgés ; mais l’interprétation est d’une grande finesse, sans emphase ni superflu.
Le Compositeur d’Anna Destrael – qui remplaçait pour toutes les représentations Clémentine Margaine, mérite aussi les palmes. Alors que la mise en scène la borne à un personnage statique, elle parvient avec sa voix chaleureuse et frémissante à se travestir en un jeune homme passionné et tempétueux. L’une des performances les plus touchantes du spectacle.
Seul Bacchus, interprété par Marc Heffner, fait une ombre au tableau. Le ténor, certainement en méforme, rate douloureusement la plupart de ses aigus et finit même par octavier les derniers. Le rôle est extrêmement difficile, et il eût sans doute été judicieux d’engager un ténor un peu plus léger ici, dans cette petite salle avec un petit orchestre.
Parmi tous les seconds rôles excellemment interprétés, on retiendra notamment le maître de ballet de Damien Bigourdan et la Dryade au timbre chaud de Camille Merckx.
L’Ensemble Le Balcon n’est lui aussi composé que de jeunes musiciens, y compris son chef Maxime Pascal, 28 ans. Ils livrent une performance presque irréprochable d’un point de vue technique, sans doute rendu possible grâce à un long travail de préparation et de nombreuses répétitions. Le résultat est superbe, parfois proche de ce qu’on peut attendre de grands orchestres, mettant parfaitement en valeur une partition claire mais exigeante.
L’Ensemble est en résidence à l’Athénée depuis cette saison pour une série d’un an de concerts, qui se clôturera par la représentation de l’opéra de Peter Eötvös qui lui a donné son nom : Le Balcon.

Au plus près de l’œuvre

Dans cette petite salle richement décorée qu’est le Théâtre de l’Athénée, l’œuvre prend tout son sens, l’interactivité avec le public est plus aisée et l’impact de la musique, plus fort. Si, d’un point de vue froidement objectif, le niveau général n’est tout de même pas comparable, on prend infiniment plus de plaisir à voir Ariadne ici que dans la récente production à l’opéra Bastille. 
L’osmose, la profonde complicité qui semble s’être nouée entre les artistes permet la totale réussite d’un spectacle d’une grande fraîcheur, alliée à un très haut niveau technique et une maturité rare. Sans doute l’un des plus beaux spectacles lyriques de cette saison.

Paris. Théâtre de l’Athénée, le 16 mai 2013. Richard Strauss, Ariadne auf Naxos. Julie Fuchs, Zerbinetta ; Léa Trommenschlager, Ariadne ; Anna Destrael, Le Compositeur ; Marc Haffner, Bacchus ; Thill Mantero, maître de musique ; Damien Bigourdan, maître de ballet et Scaramouche ; Vladimir Kapshuk, perruquier et Arlequin ; Virgile Ancely, laquais et Truffaldin ; Cyrille Dubois, officier et Brighella ; Norma Nahoun, Naïade ; Élise Chauvin, Écho ; Camille Merckx, Dryade. Ensemble Le Balcon. Maxime Pascal, direction. Benjamin Lazar, mise en scène.