CD, compte rendu critique. Vertigo. Rameau, Royer. Jean Rondeau, clavecin (1 cd Erato, mai 2015)

vertigo jean rondeau cd erato critique review classiquenews fevrier 2016CD, compte rendu critique. Vertigo. Rameau, Royer. Jean Rondeau, clavecin (1 cd Erato, mai 2015). Clavecin opĂ©ratique. Le texte du livret notice accompagnant ce produit conçu comme une pĂ©rĂ©grination intĂ©rieure et surtout personnelle donne la clĂ© du drame qui s’y joue. Quelque part en zones d’illusions, c’est Ă  dire baroques, vers 1746… Jean Rondeau le claveciniste nous dit s’Ă©garer dans un fond de dĂ©cors d’opĂ©ra dont son clavecin (historique du Château d’Assas) ressuscite le charme jamais terni de la danse, “acte des mĂ©tamorphoses” (comme le prĂ©cise Paul ValĂ©ry, citĂ© dans la dite notice). Entre cauchemar (surgissement spectaculaire de Royer dans Vertigo justement) et rĂŞve (l’alanguissement si sensuel de Rameau ou le dernier renoncement du dernier morceau : L’Aimable de Royer), l’instrumentiste cisèle une sĂ©rie d’Ă©vocations, au relief dramatique multiple, contrastĂ©, parfois violent, parfois murmurĂ© qui s’efface. Rondeau ressuscite dans les textures rĂ©tablies et les accents sublimes des musiques dansantes ici sĂ©lectionnĂ©es, le profil des deux gĂ©nies nĂ©s pour l’opĂ©ra : Rameau (mort en 1764) et son “challenger” Pancrace Royer (1705-1755), Ă  la carrière fulgurante, et qui au moment du Dardanus de Rameau, livre son ZaĂŻde en 1739. Deux monstres absolus de la scène dont il concentre et synthèse l’esprit du drame dans l’ambitus de leur clavier ; car ils sont aussi excellents clavecinistes. Ainsi la boucle est refermĂ©e et le prĂ©texte lĂ©gitimĂ©. Comment se comporte le clavier Ă©prouvĂ© lorsqu’il doit exprimer le souffle et l’ampleur, la profondeur et le pathĂ©tique Ă  l’opĂ©ra ? Comme il y aura grâce Ă  Liszt (tapageur), le piano orchestre, il y eut bien (mais oui), le clavecin opĂ©ra (contrastĂ© et toujours allusif). Les matelots et Tambourins de Royer valent bien Les Sauvages de Rameau, nĂ©s avant l’OpĂ©ra ballet que l’on connaĂ®t, dès les Nouvelles Suites de Pièces de Clavecin de 1728. DĂ©jĂ  Rameau lyrique perçait sous le Rameau claveciniste. Une fusion des sensibilitĂ©s que le programme exprime avec justesse.

 

 

 

Rameau, Royer, Rondeau…

Récital personnel et hommage aussi aux génies lyriques, Royer et Rameau

Jean Rondeau : “le clavecin opĂ©ra”

 

 

 

CLIC_macaron_2014Au final, la rĂ©vĂ©lation de ce disque demeure la pièce Vertigo et en gĂ©nĂ©ral, l’Ă©criture ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e, investie du compositeur Pancrace Royer (gĂ©nie disparu en 1755) superbe par sa verve, son panache, une Ă©lĂ©gance puissamment charpentĂ©e qui convoquant  l’opĂ©ra suscite des torrents de dĂ©lires dramatiques avec des failles dans l’intime murmurĂ© qui sculpte de sublime vertiges dramatiques, dignes des machineries spectaculaires sur la scène.
L’imaginaire de Royer se dĂ©voile : course furieuse, ou tempĂŞte invraisemblable aux vagues et cascades et autres dĂ©ferlantes d’une irrĂ©sistible ampleur … un tempĂ©rament inĂ©dit voire inouĂŻ, comme le Rameau d’Hippolyte en 1733.
D’abord lent puis comme endolori, le jeu de Rondeau s’Ă©vĂ©ille aux Ă©vocations convoquĂ©es ; puis le claviĂ©riste cisèle amoureusement son clavier ; et remodèle avec un tempĂ©rament expressif, la carrure originellement lyrique des sĂ©ries de pièces choisies en un jeu allusif, plutĂ´t rĂ©jouissant.
Massif par sa sĂ»retĂ© d’intonation et tout autant d’une belle finesse et d’une sobre Ă©coute  intĂ©rieure, le talent de Royer subjugue Ă  mesure qu’il s’Ă©coule sous des doigts aussi enivrĂ©s;  l’approche se fait pudique ensuite pour La Zaide ; l’imagination du claveciniste sĂ©duit irrĂ©sistiblement par une sensibilitĂ© qui se fait mĂ©canique de prĂ©cision  (jeu simultanĂ© aux deux mains dans la mĂŞme Zaide, plage 9 qui dĂ©roule ses guirlandes exaltĂ©es, intĂ©rieures… et tendres).

Ainsi, sujet du prĂ©sent programme, comme il y aura grâce Ă  Liszt Ă  l’âge romantique le piano orchestre qui par le feu synthĂ©tique dramatique de son jeu conteur exprime le gĂ©nie wagnĂ©rien par la transcription mais sans jamais le rĂ©duire, Jean rondeau dans Vertigo entend ouvrir notre conscience Ă  la verve magicienne du “clavecin opĂ©ra” : de Royer Ă  Rameau, c’est tout un univers poĂ©tique et une esthĂ©tique sonore qui se nourrit du seul jeu du clavier des cordes pincĂ©es. De la salle lyrique et des planches, au salon et Ă  l’intimitĂ© des cordes sensibles, malgrĂ© le transfert et le passage d’un media Ă  l’autre, d’une Ă©chelle Ă  l’autre, le feu Ă©vocateur n’a pas Ă©tĂ© sacrifiĂ©.
Formidable conteur, le claveciniste parisien exprime au-delĂ  de la technicitĂ© virtuose du toucher et l’agilitĂ© des mains d’une finesse que bien des pianistes pourraient reprendre pour mieux inspirer leur geste propre, toute l’admirable sensibilitĂ© des consciences musicales capables de dire sans forcer, la destinĂ©e humaine dans l’ambition du seul clavier : l’inoubliable repli tĂ©nu, secret, comme blotti, et le renoncement du dernier Royer (L’Aimable,  1er Livre de 1746) ne cesse de nous l’affirmer avec la grâce d’une inspiration juste et magicienne. En confrontant (immanquablement) les deux “R” du XVIIIè (Rameau / Royer), l’approche sĂ©duit par son originalitĂ© ; convainc par la sĂ»retĂ© du jeu, l’assise de ses convictions artistiques. C’est un très bon rĂ©cital, l’acte et la dĂ©claration d’amour d’un musicien volontaire Ă  son propre instrument. On ne saurait y demeurer insensible. Donc CLIC de CLASSIQUENEWS en fĂ©vrier et mars 2016.

 

 

 

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CD, compte rendu critique. Vertigo. Rameau, Royer. Jean Rondeau, clavecin (1 cd Erato, mai 2015)

 

 

 

CD. Pancrace Royer : Pyrrhus, 1730 (2 cd Alpha)

CD. Pancrace Royer : Pyrrhus (1730). Les Enfants d’Apollon. Michael Greenberg, direction (2 cd Alpha). Après un prĂ©cĂ©dent volume dĂ©diĂ© Ă  Dardanus (plutĂ´t mitigĂ©), autre prise live en provenance du Château de Versailles, voici un autre document saisi sur le vif, dans une autre salle du temple de la monarchie qui sut comme nul autre accorder musiques et architecture ; le Château de Versailles nous offre ainsi le concert de septembre 2012 rĂ©alisĂ© dans l’illustre salle des Croisades, apport des annĂ©es 1840 Ă  l’initiative de Louis Philippe. D’une façon gĂ©nĂ©rale, le disque confirme les impressions vĂ©cues pendant le concert versaillais : interprètes discutables, direction absente, chĹ“ur et orchestre Ă  la peine, mais quelques solistes sauvent cette recrĂ©ation qui elle, rend compte Ă  juste titre, d’une partition admirable.

Royepancrace_pyrrhus_pirrhus_alpha_versailles_negri_apollonCela commence très mal en partie Ă  cause des choeurs, d’une mollesse inarticulĂ©e (n’est pas Les Art Florissants qui veut !)… Mais tout n’est pas perdu comme on le lira plus loin, certains solistes dĂ©fendent haut leur partie, dans l’Ă©loquence autant que par le tempĂ©rament ; dans le Prologue : Mars, Minerve qui se disputent la gloire d’instruire le Daupin rĂ©cemment nĂ© et pour lequel fut crĂ©Ă© l’opĂ©ra de Royer. Le Jupiter minaudant et vibrĂ© se range du cĂ´tĂ© du choeur : hĂ©las il n’est pas Ă  la hauteur de la partition dont la sĂ©duction doit venir d’une interprĂ©tation qui dĂ©passe la seule aimable exĂ©cution.
La rĂ©surrection de ce Pyrrhus de Royer est de toute Ă©vidence, d’une grande pertinence ; après Lully (Achille et Polyxène, de 1687 sur le livret de Campistron), Pancacre Royer aborde lui aussi la figure de la noble princesse qui occupe le centre de l’ouvrage : tempĂ©rament tragique, c’est une femme admirable tantĂ´t dĂ©diĂ©e Ă  l’amour d’Achille tantĂ´t Ă  celui de Pyrrhus. Sa loyautĂ©, sa dignitĂ© jamais hautaine mais tendre et souvent bouleversante fait sa rĂ©ussite.
Royer offre ainsi en 1730, la dernière tragĂ©die en musique inspirĂ© de Pyrrhus, dans l’histoire de l’opĂ©ra : avant que ne s’affirme le gĂ©nie hors norme de Rameau, le turinois Royer est Ă  Paris le protĂ©gĂ© de Victor AmĂ©dĂ©e I de Savoie qui Ă  la date de la crĂ©ation de Pyrrhus (le 26 octobre 1730) s’Ă©tait vu confiĂ© la surveillance de l’OpĂ©ra par Louis XV. Le rĂ©pĂ©titeur et le souffleur de l’AcadĂ©mie royale de musique avait livrĂ© son propre opĂ©ra… sur l’un des sujets dramatiques les plus ambitieux. A 25 ans, Royer, suiveur de Campra, sĂ©duit le sĂ©rail, obtient mĂŞme la validation de Destouches (le directeur musical sortant de l’OpĂ©ra).
Dans les rĂ´les principaux le jeune compositeur peux compter sur l’excellence dĂ©clamatoire et dramatique des deux monstres de l’opĂ©ra français (futurs champions de l’Hippolyte et Aricie de Rameau de 1733) : le baryton ChassĂ© de Chinais et la soprano Marie Pelissier en Pyrrhus (Pirrhus dans la graphie d’Ă©poque) et en Polyxène… en dĂ©pit de leur engagement, les chanteurs ne purent sauver la carrière de l’opĂ©ra qui demeure un Ă©chec. Fautif principalement le poème froid, brutal, sec… selon les tĂ©moignages d’Ă©poque, mais la musique de Royer, elle, suscita l’admiration dans l’Ă©criture des choeurs, la chaconne du II, la scène des enfers du III (intĂ©grĂ©e Ă  la reprise de Tancrède de Campra en 1764)… DĂ©jĂ  se profile ici la tension de l’architecture harmonique nouvelle revendiquĂ©e par Rameau, le grandiose des choeurs, l’italianitĂ  des passages purement instrumentaux. C’est aussi une Ă©criture très habile des rĂ©citatifs qui sont admirablement ciselĂ©s … sur une langue directe, franche parfois brutal dont la sincĂ©ritĂ© fut a contrario source d’insuccès au XVIIIème.

Royer précurseur de Rameau
Pyrrhus, 1730

Reconnaissons cependant la valeur de la collection discographique initiĂ©e par le Château de Versailles : le choix de nouveaux ensembles pour dĂ©fendre les titres retenus est louable : place aux nouveaux champions de la scène baroque. Si le principe est mĂ©ritant, le rĂ©sultat peine Ă  la tâche ; Dardanus (par Pygmalion) Ă©tait vert ; ce Pyrrhus souffre d’un geste lourd, qui tâtonne et manque de souffle comme de poĂ©sie (la fameuse chaconne du II est bien raide et plate, sans guère de souplesse). Dès le Prologue, on soupire hĂ©las d’ennui. La musique n’y semble que convenable. Et les enchaĂ®nements s’essoufflent comme tous les divertissements et les interludes dansĂ©s : problème de tempi, problème de respiration et certainement de comprĂ©hension naturelle de la langue de Quinault. Du dĂ©but Ă  la fin, la prosodie patine, sonne inaboutie en un geste pas toujours très sĂ»r.

royer_pancrace_royer_pyrrhusHeureusement les tempĂ©raments psychologiques sont dĂ©fendus avec ardeur par quelques solistes qui restituent la fine caractĂ©risation des profils (belle vitalitĂ© des rĂ©citatifs en gĂ©nĂ©ral) et des situations qui les Ă©prouvent : parfaits de prĂ©cision comme d’Ă©conomie expressive, Emmanuelle de Negri (Polyxène, ailleurs partenaire des Arts Florissants) et dans une moindre mesure (articulation vivante et parfois diabolique de l’amoureux de Polyxène, Acamas) le tĂ©nor Jeffrey Thompson dont l’intensitĂ© du verbe s’avère bĂ©nĂ©fique cependant pour l’intelligibilitĂ© du livret. Plus rĂ©flĂ©chie et pondĂ©rĂ©e dans ses effets, Emmanuelle de Negri incarne un coeur droit et loyal jusqu’Ă  son sacrifice ultime. A l’inverse : excessive, Ă  l’articulation approximative, aux accents maniĂ©rĂ©s, Guillemette Laurens Ă©choue dans le portrait de la magicienne Ă©conduite Eriphile (Pyrrhus lui prĂ©fère la fille de Priam, Polyxène) : ses embrasements tombent Ă  l’eau, et accordĂ©s au choeur infernal (indĂ©cis et mou) n’effraient en rien tout au long du III. Dommage : l’Ă©mission est basse, les aigus durs et serrĂ©s, la justesse constamment vacillante. Voici pourtant un profil fĂ©minin dĂ©vastĂ©/agitĂ©, emblème d’une tradition d’enchanteresses noires hĂ©ritĂ©es du Baroque, proche des Erinice (Rameau, Zaroastre) Arcabonne (Jean ChrĂ©tien Bach, Amadis), MĂ©dĂ©e (Vogel : La Toison d’or), Armide (Sacchini : Reanud), (Gossec, ThĂ©sĂ©e) : toutes magiciennes haineuses mais amoureuses impuissantes. Petite rĂ©serve pour le Pyrrhus d’Alain Buet qui ne nuance pas assez, ne diversifie pas suffisamment les couleurs de son personnage : toujours uniformĂ©ment hĂ©roĂŻque, le baryton aborde l’ensemble de son rĂ´le de la mĂŞme façon, or du dĂ©but Ă  la fin, les situations rĂ©vèlent des aspects très diffĂ©rents du caractère.

En dĂ©pit des rĂ©serves, le disque Ă©ditĂ© Ă  l’initiative de Château de Versailles Spectacles remplit son office : tĂ©moigner d’une soirĂ©e Ă  Versailles, surtout rĂ©habiliter la manière prĂ©ramĂ©lienne de Royer qui dans cette première mondiale absolue gagne malgrĂ© les faiblesses de l’orchestre, du chef, des choeurs et de certains solistes, une première reconnaissance totalement lĂ©gitime. On ne cesse de penser Ă  ce qu’aurait pu en exprimer William Christie et ses Arts Florissants (qui restent pour ce rĂ©pertoire dĂ©cidĂ©ment inĂ©galables). Plus qu’un plateau bancal, c’est essentiellement l’absence de vision claire de la part du chef qui amenuise la rĂ©ussite de cette recrĂ©ation. A connaĂ®tre cependant pour la qualitĂ© de la partition.

Joseph-Nicolas-Pancrace Royer (1703-1755) : Pyrrhus. Tragédie en cinq actes, représentée pour la première fois par l’Académie royale de musique le 26 octobre 1730. Livret de Fermelhuis.

Pyrrhus, roi d’Epire, fils d’Achille : Alain BUET (basse)
Acamas, prince du sang de Pyrrhus : Jeffrey THOMPSON (haute-contre)
Polyxène, fille de Priam, roi de Troie : Emmanuelle DE NEGRI (soprano)
Eriphile, princesse magicienne, fiancée de Pyrrhus : Guillemette LAURENS (mezzo-soprano)

Mars ; un des Euménides : Virgile ANCELY (basse)
Minerve : Edwige PARAT (soprano)
Jupiter : Christophe GAUTIER (basse)
Ismène, confidente de Polyxène ; Thétis : Nicolas DUBROVITCH (soprano)
L’Ombre d’Achille : Laurent COLLOBERT (basse)
Deux Euménides : Brian CUMMINGS (contre-ténor), Jean-Yves RAVOUX (taille)
Une Nymphe de Thétis : Sophie DECAUDEVEINE (soprano)
Le Grand PrĂŞtre : Paul WILLENBROCK (basse)
Un des Soldats : Olivier FICHET (taille)
Une Troyenne : Solange AĂ‘ORGA (soprano)
Un Troyen : Bruno RENHOLD (haute-contre)

Les Enfants d’Apollon. Michael GREENBERG, direction

Enregistrement réalisé sur le vif le dimanche 16 septembre 2012 – Salle des Batailles, Château de Versailles. 2 cd Alpha 953.