CD événement, annonce. OTELLO par JONAS KAUFMANN (1 cd SONY classical)

otello jonas kaufmann pappano cd dvd critique classiquenews operaCD Ă©vĂ©nement, annonce. OTELLO par JONAS KAUFMANN (1 cd SONY classical). Sony classical reporte la date de sortie du nouvel enregistrement d’OTELLO de Verdi, avec Jonas Kaufmann : date Ă  venir. AprĂšs un prĂ©cĂ©dent dvd Ă©galement dirigĂ© par Antonio Pappano. C’était Ă  l’étĂ© 2017 quand la Royal Opera House produisait une nouvelle production d’Otello dans la mise en scĂšne de Keith Warner et avec la prise de rĂŽle la plus attendue alors de la planĂšte lyrique, cette nouvelle lecture de l’opĂ©ra verdien demeure l’Ă©vĂ©nement lyrique 2020 attendu dans les bacs. Pour nous, le dvd pointait la faiblesse des partenaires du tĂ©nor devenu lĂ©gende vivante (les Desdemona et Iago insuffisants de respectivement Maria Agresta et Marco Vratogna). A contrario l’Otello fauve, crĂ©pusculaire, Ă  la raucitĂ© poĂ©tique de fĂ©lin condamnĂ© tissĂ© par l’excellent Kaufmann tire la couverture vers lui


CLIC D'OR macaron 200Pour autant, toute production lyrique est le fruit d’un collectif. Qu’en sera-t-il dans cette version pour le disque ? Le chef Antonio Pappano aura-t-il rĂ©uni autour de lui un cast plus cohĂ©rent et unifiĂ© autour de l’implication viscĂ©rale, presque animale qu’en offre l’impeccable verdien Jonas Kaufmann ? A suivre sur CLASSIQUENEWS

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LIRE aussi notre critique du dvd OTELLO par Jonas Kaufmann / Pappano, juin 2017 / Jonas Kaufmann (Otello), Marco Vratogna (Iago), Maria Agresta (Desdemona), FrĂ©dĂ©ric Antoun (Cassio), Kai RĂŒĂŒtel (Emilia), Thomas Atkins (Roderigo), Simon Shibambu (Montagno), In Sung Sim (Lodovico), ChƓur et Orchestre du ROH Covent Garden, dir. Antonio Pappano, mise en scĂšne : Keith Warner (Londres, 28 juin 2017).
http://www.classiquenews.com/dvd-evenement-verdi-otello-jonas-kaufmann-londres-roh-juil-2017-1-dvd-sony-classical/

DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello (Yoncheva, Lucic, NĂ©zet-SĂ©guin, 2015)

sony88985308909DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello (Yoncheva, Lucic, NĂ©zet-SĂ©guin, 2015). Septembre 2015, la bulgare Sonya Yoncheva, voix carressante, timbre meliflu (bientĂŽt sur les traces de la sublime et cĂąline Fleming, qui chanta ici mĂȘme avant Netrebko, Desdemona?), d’une hyperfĂ©minitĂ© qu’elle partage avec Anna Netrebko justement, cumule depuis quelques mois, comme sa consƓur, capable de surperbes dĂ©fis vocaux (chez Verdi et Puccini), s’affirme peu Ă  peu comme la voix internationale que le milieu lyrique attendait : sa Desdemona au Metropolitan Opera de New York, saisit, captive, s’impose par une musicalitĂ© juvĂ©nile, d’une richesse expressive et poĂ©tique admirable. FragilitĂ© et finesse, rondeur et puissance du chant. Ces qualitĂ©s ont fait depuis, la grĂące habitĂ©e de sa Traviata Ă  l’OpĂ©ra Bastille, ou le cristal adolescent de sa comtesse des Noces de Figaro dans un rĂ©cent enregistrement Ă©ditĂ© par Deutsche Grammophon, live de Baden Baden sous la direction du mĂȘme chef, NĂ©zet-SĂ©guin (LIRE notre compte rendu des Noces de Figaro avec Sonya Yoncheva Ă  Baden Baden 2015). Sous le conduite du mĂȘme chef, « La Yoncheva » affirme un tempĂ©rament souverain : et hors de la tradition de ses grandes aĂźnĂ©es (Tebaldi, Freni, Te Kanawa
), cisĂšle une grĂące fĂ©minine (sa signature dĂ©sormais), qui aux cĂŽtĂ©s de la sensibilitĂ© sacrificielle finale, s’accompagne d’une assurance fĂ©line dans ses confrontations avec l’infĂąme Iago.

Succédant à Fleming et Netrebko,

Yoncheva, nouvelle reine du Met

Sonya Yoncheva : la nouvelle diva 2015 !Mais le point fort de cette production revient aussi Ă  celui justement qui tire les ficelles, le jaloux rongĂ© par l’impuissance, ce Iago parfait dĂ©mon cynique auquel le superbe Zeljko Lucic offre sa prĂ©sence et une vĂ©ritĂ© prodigieuse. Seul il n’était rien. Manipulant un Otello trop carrĂ©, Iago triomphe indirectement. Car ici Otello, le maure complexĂ© par sa couleur de peau (ici aspect Ă©cartĂ©, Ă  torts), est plus brute Ă©paisse qu’amoureux en doute (le letton Aleksandrs Antonenko demeure bien instable, son personnage mal assumĂ©, inabouti ou trop carrĂ© : un comble d’autant plus criant confrontĂ© aux deux portraits captivants de ses deux partenaires
), il conviendrait que le tĂ©nor qui ne manque pas de puissance, affine considĂ©rablement son approche pour Ă©viter des attitudes 
.souvent ridicules. GrĂące Ă  l’éclair expressif qu’apporte le baryton serbe en revanche, le couple Otello et Iago / Lucic forme un monstre Ă  deux tĂȘtes qui dĂ©vore la finesse de Yoncheva pourtant lionne autant que gazelle; sa priĂšre en fin d’action est dĂ©chirante : sobre, tĂ©nue, murmurĂ©e, au legato quasi bellinien.
otello desdemona sonya yoncheva metropolitan opera new york opera classiquenewsParmi les comprimari, -rĂŽles « secondaires », saluons le trĂšs juste et sĂ©duisant Cassio du prometteur Dimitri Pittas. Futur directeur musical du Metropolitan, le maestro adulĂ© actuellement Yannick NĂ©zet-SĂ©guin prĂȘte une attention continue pour les instruments, relief de chaque timbre dans une partition souvent cataclysmique, et aussi introspective : contrastes et vertiges dignes de Shakespeare
 on guettera son prochain Otello, avec un fini orchestral cette fois totalement maĂźtrisĂ©. De toute Ă©vidence, le dvd est plus que recommandable, pour entre autres les confrontations Yoncheva et Lucic, la direction efficace de NĂ©zet-SĂ©guin : un must contemporain made in New York.

DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Aleksandrs Antonenko (Otello), Sonya Yoncheva (Desdemona), Ćœeljko Lučić (Iago), Chad Shelton (Roderigo), Dimitri Pittas (Cassio), Jennifer Johnson Cano (Emilia), Tyler Duncan (A herald), GĂŒnther Groissböck (Lodovico), Jeff Mattsey (Montano)
 Metropolitan Opera & Chorus. Yannick NĂ©zet-SĂ©guin, direction. 1 dvd Sony classical 889853089093, enregistrĂ© en septembre 2015.

Compte-rendu, opĂ©ra. Anvers, OpĂ©ra de Flandre, le 19 fĂ©vrier 2016. Verdi : Otello. Ian Storey, Corinne Winters, Vladimir Stoyanov…

Il serait difficile d’imaginer une production d’Otello plus noire que celle de Michael Thalheimer Ă  l’OpĂ©ra de Flandre. Tout y est funĂšbre, au propre comme au figurĂ©. Le visage peint en noir, Otello n’a droit Ă©galement qu’a des vĂȘtements noirs, comme d’ailleurs les membres du chƓur et le reste de la distribution. Seules la robe de mariĂ©e et le mouchoir de Desdemona Ă©chappe Ă  cette sombre teinte, de mĂȘme qu’ils sont les seuls accessoires d’une scĂ©nographie (un bloc noir signĂ© par Henrik Ahr) au dĂ©pouillement extrĂȘme. Et le spectacle ne laisse aucune place au moindre rayon lumineux, hors la scĂšne finale oĂč les parois pivotent lĂ©gĂšrement pour laisser passer un peu de lumiĂšre blanche, pendant le meurtre de Desdemone, qu’Otello Ă©touffe avec sa robe de mariĂ©e…

 

 

 

NOIR OTELLO Ă  l’OpĂ©ra de Flandre

 

 

0tello2PrĂ©vu en seconde distribution, Zoran Todorovitch laisse finalement la place – dans le rĂŽle-titre – Ă  son collĂšgue Ian Storey. S’il possĂšde l’endurance requise, le tĂ©nor britannique offre, en revanche, un timbre plutĂŽt ingrat et un chant qui manque de projection et de puissance, bĂ©mols nĂ©anmoins compensĂ©s par une crĂ©dibilitĂ© et une vĂ©ritĂ© scĂ©niques saisissantes. La Desdemone de la soprano amĂ©ricaine Caroline Winters, dans sa rectitude psychologique, est convaincante dĂšs sa premiĂšre apparition. La voix est lumineuse et la technique apprĂ©ciable, avec un beau legato qui fait merveille au dernier acte pendant la fameuse « chanson du saule » – et un refus de tout effet extĂ©rieur qui la rend profondĂ©ment Ă©mouvante. Le timbre du chanteur bulgare Vladimir Stoyanov manque de cet Ă©clat et de cette noirceur qu’on serait en droit d’attendre d’un grand Iago. Il joue le traĂźtre sur un mode retenu, avec classe et bonhomie, mais reste en dessous du rĂŽle. Membre de la troupe de l’OpĂ©ra de Flandre (Opera Vlaanderen), Adam Smith (Cassio) confirme l’Ă©volution positive d’un tĂ©nor dont l’Ă©mission gagne toujours en stabilitĂ© et en puissance, tout en conservant une souplesse fluide sur l’Ă©tendue de la tessiture. Du cĂŽtĂ© des emplois plus courts, personne ne retient l’attention, hors l’Emilia volontaire et bien timbrĂ©e de Kai RĂŒĂŒtel. Quant aux chƓurs maisons, ils sont dignes de leur rĂ©putation : puissants, colorĂ©s, d’une cohĂ©sion jamais prise en dĂ©faut. A la tĂȘte d’un Orchestre Symphonique de l’OpĂ©ra de Flandre admirablement disposĂ©, le chef Alexander Joel – grand habituĂ© de la maison flamande – offre une direction serrĂ©e, tendue et haletante de la partition de Verdi, confĂ©rant notamment beaucoup de force et de dynamisme aux scĂšnes d’ensemble. Il est pour beaucoup dans le succĂšs de la soirĂ©e, couronnĂ©e – comme toujours Ă  Anvers (peu importe la qualitĂ© du spectacle…) – par une standing ovation.

 

 

 

Compte-rendu, opĂ©ra. Anvers, OpĂ©ra de Flandre, le 19 fĂ©vrier 2016. Verdi : Otello. Avec Ian Storey (Otello), Corinne Winters (Desdemona), Vladimir Stoyanov (Iago), Adam Smith (Cassio), Kai RĂŒĂŒtel (Emilia), Stephan Adriaens (Roderigo), Leonard Bernad (Lodovico), Patrick Cromheeke (Montano). Michael Thalheimer (mise en scĂšne), Henrik Ahr (dĂ©cor), Michaela Barth (costumes), Stefan Bolliger (lumiĂšres). ChƓur et Orchestre de l’OpĂ©ra de Flandre. Jan Schweiger (direction du ChƓur). Alexander Joel (direction musicale).

Photo © Annemie Augustijns

 

 

Compte-rendu, Opéra. Barcelone, Liceu, le 30 janvier,1er février 2016. Verdi : Otello. Carl Tanner, Philippe Auguin.

Vague verdienne en juin 2014Provenant de la Deutsche Oper de Berlin, la production d’Otello signĂ©e par Andreas Kriegenburg – actuellement Ă  l’affiche au Liceu de Barcelone – est un beau ratage auquel l’institution catalane ne nous a guĂšre habituĂ© jusqu’Ă  prĂ©sent. Le metteur en scĂšne allemand semble en effet se moquer complĂštement du drame de Shakespeare (et du livret d’Arrigo Boito), lui prĂ©fĂ©rant notre actualitĂ© la plus brĂ»lante, celle des rĂ©fugiĂ©s affluant en Europe, ici parquĂ©s dans une structure mĂ©tallique montant jusqu’aux cintres, aussi peu pratique qu’inesthĂ©tique. Les protagonistes passent ici au second plan, ce qui est une totale hĂ©rĂ©sie. Passons vite…
Contre toute attente aussi – mĂȘme si ce n’est finalement pas si inhabituel au Liceu – c’est la seconde distribution qui nous aura le plus enthousiasmĂ©e, alors que la premiĂšre affichait rien moins que JosĂ© Cura (avec une voix qui a dĂ©sormais perdu toute puissance et brillance) et Ermonela Jaho (dont le timbre sonnait Ă©tonnamment mĂ©tallique le soir oĂč nous l’avons entendue…).
Cette seconde distribution, en alternance, mettait Ă  l’affiche, dans le rĂŽle-titre, le tĂ©nor amĂ©ricain Carl Tanner qui possĂšde vĂ©ritablement une voix capable de rendre justice au personnage d’Otello : sombre, chaleureuse, sĂ»re, arrogante dans l’aigu et robuste dans le mĂ©dium, avec une diction et une tenue musicale par ailleurs probantes. ScĂ©niquement, il campe un Otello aux abois, Ă©corchĂ© vif, incapable de se maĂźtriser, dont il parvient Ă  exprimer les tourments, notamment dans un bouleversant « Dio ! Mi potevi scagliar » et un non moins Ă©mouvant « Niun mi tema ».
De son cĂŽtĂ©, la soprano mexicaine Maria Katzarava prĂȘte Ă  DesdĂ©mone son timbre dense et riche, sensuel et lumineux, qui convient parfaitement Ă  l’épouse du Maure, et qui fait merveille dans le premier duo « GiĂ  nella notte densa », qu’elle dĂ©livre avec d’infinies nuances. On mettra Ă©galement Ă  son crĂ©dit des phrasĂ©s magnifiquement diffĂ©renciĂ©s, des piani de toute beautĂ©, un « air du saule » – puis un « Ave Maria » – Ă  vous tirer les larmes.
Iago trĂšs intĂ©riorisĂ©, d’une noirceur qui sourd de chacun de ses gestes, le baryton italien Ivan Inverardi incarne de saisissante façon cette figure shakespearienne, incarnation mĂȘme du Mal. TrĂšs homogĂšne et remarquablement puissante, sa voix impressionne par sa noirceur et son mordant, notamment dans le fameux « Credo », Ă  faire froid dans le dos. On admire Ă©galement chez l’artiste sa maĂźtrise du mot, qui flatte l’oreille dans son rĂ©cit du rĂȘve de Cassio. Ce dernier rĂŽle est tenu par le jeune tĂ©nor sibĂ©rien Alexey Dolgov Ă  la belle prestance et Ă  la voix claire mais bien projetĂ©e. Quant aux voix de la basse moldave Roman Ialcic et du baryton andalou DamiĂ n del Castillo, elles permettent aux personnages de Lodovico et de Montano de se profiler comme d’authentiques ressorts de l’intrigue. Quant Ă  Vicenç Esteve Madrid, il campe un Roderigo convaincant tandis qu’Olesya Petrova Ă©corche l’oreille des auditeurs avec un timbre dĂ©jĂ  usĂ© (l’artiste est pourtant jeune).

A la tĂȘte d’un orchestre « maison » superbement sonnant, le chef français Philippe Auguin – directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Nice – dirige un Verdi sanguin, Ăąpre, peu enclin Ă  l’introspection: l’accompagnement soulignant les coups de thĂ©Ăątre et dĂ©peignant les conflits psychologiques avec une luxuriance sonore absolument jouissive. Enfin, le ChƓur du Gran Teatre del Liceu – admirablement prĂ©parĂ© par Conxita Garcia – fait montre d’une virtuositĂ© impressionnante, qui lui permet d’aborder notamment le long finale du troisiĂšme acte sans baisse rythmique.

Compte-rendu, Opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 30 janvier (et 1er février) 2016. Verdi : Otello. Avec Carl Tanner (Otello), Maria Katzarava (Desdemona), Ivan Inverardi (Iago), Alexey Dolgov (Cassio), Vicenç Esteve Madrid (Roderigo), Roman Ialcic (Lodovico), Damiàn del Castillo (Montano), Olesya Petrova (Emilia). Andreas Kriegenburg (mise en scÚne). Philippe Auguin (direction musicale).

DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Fleming, Botha (Bychkov, Metropolitan, octobre 2012, 1 dvd Decca)

Otelo verdi renee fleming semyon bichkov metropolitan opera dvd decca 2012 critique compte rendu operaDVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Fleming, Botha (Bychkov, Metropolitan, octobre 2012, 1 dvd Decca). Le dernier Verdi sait crĂ©er de sublimes atmosphĂšres psychologiques dont profite Ă©videmment son Otello. Suivant son cher Shakespeare dans l’expression d’un drame noir et Ă©touffant, le compositeur outre le rĂŽle d’Otello confiĂ© Ă  un tĂ©nor stentor (au format wagnĂ©rien) offre surtout au rĂŽle de Desdemona, l’Ă©pouse abusivement outragĂ©e d’Otello, par son mari mĂȘme, un sublime personnage lyrique pour les sopranos, qui tire sa dignitĂ© et sa profonde loyautĂ©, sa bouleversante sincĂ©ritĂ© dans l’air du saule et sa priĂšre au IV, avant que le maure ivre de jalousie (et manipulĂ© par Iago) ne la tue en l’asphyxiant dans l’oreiller de sa couche. Verdi offre sa meilleure intrigue : resserrĂ©e, nuancĂ©e, contrastĂ©e et profonde. Avec Boito, il a rĂ©visĂ© son Boccanegra (1881) et s’apprĂȘte bientĂŽt Ă  composer Falstaff. CrĂ©Ă© en 1887 Ă  La Scala, Otello est un immense succĂšs. Au cƓur du sujet, portĂ© par les vers taillĂ©s, ciselĂ©s de Boito, Verdi rejoint l’arĂȘte vive et sanglante des drames abrupts et profonds, pourtant poĂ©tiques de Shakespeare.

DĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e en fĂ©vrier et mars 2008, cette production a montrĂ© ses qualitĂ©s, classiques certes mais efficaces et claires. Les vertus viennent surtout des chanteurs (en l’occurrence de la diva que l’on attendait et qui n’a pas déçu). Si sous la direction du mĂȘme chef (Semyon Bychkov), RenĂ©e Fleming (Desdemona), Johan Botha (Otello) rempilent ici en octobre 2012, le reste de la distribution a changĂ© Ă  commencer par le pĂ©ril dans la demeure, l’infĂąme intriguant Iago (Falk Struckmann) et Cassio (Michael Fabiano).

Fleming : bouleversante Desdemona
otello-fleming-verdi-opera-metropolitan-opera-new-york-octobre-2012-dvd-decca-classiquenews-renee-fleming-desdemona-johan-botha-otelloAu I, RenĂ©e Fleming sait revĂȘtir sa couleur vocale d’une rĂ©elle candeur, celle d’une adolescente encore pure, d’une sensualitĂ© lumineuse sans l’ombre d’aucune pensĂ©e inquiĂšte (“GiĂ  nella notte”). La diva nuance avec habiletĂ© l’Ă©volution de son personnage, de la beautĂ© lisse Ă  l’inquiĂ©tude de plus en plus sombre enfin vers la rĂ©signation suicidaire (IV). La façon dont elle construit son personnage et le colore progressivement de prĂ©monition noire, demeure exemplaire : la chanteuse sait ĂȘtre une actrice. C’est bien ce que souhaitait Boito comme Verdi : le dernier rĂąle de la victime Ă  l’adresse de sa suivante Emilia (Addio) rejoint la grandeur tragique et intimiste du thĂ©Ăątre : voilĂ  la force de Verdi et l’intelligence de RenĂ©e Fleming. L’ouvrage aurait Ă©videmment pu s’intituler Desdemona : la performance de la diva amĂ©ricaine le dĂ©montre sans rĂ©serve.
Le sens des nuance et l’intelligence intĂ©rieure de la soprano contraste de fait avec le style sans guĂšre de finesse du sud africain Johan Botha qui a la puissance mais pas la sincĂ©ritĂ© du personnage d’Otello. Quel dommage. Certes au III, son monologue ( “Dio mi potevi scagliar”) exprime l’intensitĂ© de ses dĂ©chirements intĂ©rieurs mais le style comme la projection (faciles) demeurent unilatĂ©raux, sans ambiguitĂ©, avec force dĂ©monstration.
Il y a du Scarpia dans le Iago verdien : vivacitĂ© noire, manipulation, perversitĂ© rationalisĂ©e et donc dĂ©monisme efficace … Falk Struckmann se tire trĂšs honnĂȘtement des dĂ©fis d’un personnage aux apparitions courtes mais denses qui exigent une franchise et une subtilitĂ© crĂ©pitante immĂ©diates. Pari relevĂ© car lĂ  aussi on s’Ă©tonne de dĂ©masquer chez lui, des trĂ©fonds de souffrances silencieuses, un abĂźme de ressentiments illimitĂ©s, en somme ce qui a intĂ©ressĂ© Shakespeare avant de fasciner Verdi et Boito : les vertiges et tourments que cause la folie humaine.
Dans la fosse Bychkov Ă©claire les orages et les passions d’une partition essentiellement shakespearienne. Du nerf, du muscle, mais peu de nuances au diapason de Fleming, pourtant souvent les brĂ»lures tragiques sont bien lĂ  et entraĂźnent le spectateur jusqu’au choc tragique final.

‹‹‹DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Johan Botha · RenĂ©e Fleming, Falk Struckmann… The Metropolitan Opera Orchestra, Chorus and Ballet. Semyon Bychkov, direction. Elijah Moshinsky, mise en scĂšne.  Enregistrement live rĂ©alisĂ© au Metropolitan Opera de new York en octobre 2012. Parution internationale le 4 mai 2015. 1 dvd 0440 074 3862 6. DurĂ©e : 2:42. 1 dvd Decca

Otello de Verdi Ă  Sao Paolo

VERDI_402_Giuseppe-Verdi-9517249-1-402Sao Paolo, Teatro Municipal. Verdi : Otello. Les 12, 14, 15, 17, 18, 21, 22, 24, 27 mars 2015. Avec Kunde, Kos, Esteves, sous la direction de Neschling et dans la mise en scĂšne de Del Monaco.  Ici s’affronte deux virilitĂ©s : l’une manipulatrice et destructrice, Iago ; l’autre, lumineuse mais influençable, Otello. Chypre est le thĂ©Ăątre de la vengeance haineuse du premier : Iago (baryton) qui prĂ©cipite la chute de son rival le capitaine Cassio (qu’il enivre) et dont il fait insidieusement l’amant supposĂ© de DesdĂ©mone ; ainsi, Iago suscite aussi la folie du gĂ©nĂ©ral victorieux : rongĂ© par le soupçon quant Ă  la loyautĂ© fidĂšle de son Ă©pouse DesdĂ©mone. DĂ©truit et atteint, Otello finit par la tuer puis se suicider en comprenant son erreur et la machination dont il est la victime aveugle. Verdi et Boito ont portraiturĂ© avec soin le visage diabolique de Iago dont il font un ĂȘtre façonnĂ© par le mal et la jalousie (son credo mephistofĂ©lique au dĂ©but du II). C’est lui qui tire les ficelles, avec d’autant plus de facilitĂ© que DesdĂ©mone, Otello, Cassio paraissent bien crĂ©dules voire passifs sur l’Ă©chiquier de ses intrigues. Otello semble mĂȘme impressionnable et faible : il gifle et violente son Ă©pouse devant les ambassadeurs vĂ©nitiens (III), avant d’Ă©touffer son Ă©pouse au IV… Fervent admirateur de Shakespeare (avec Schiller), Verdi atteint au sublime tragique dans ce drame noir et crĂ©pusculaire oĂč le hĂ©ros s’aperçoit trop tard de son aveuglement haineux et criminel. AprĂšs avoir composĂ© surtout de sublimes rĂŽles pour voix de baryton (souvent des pĂšres aimants et gĂ©nĂ©reux : tels Stiffelio, Rigoletto, Boccanegra…), Verdi offre Ă  tous les tĂ©nors les plus dramatiques, un superbe rĂŽle mettant en avant surtout leur performance d’acteur. C’est logiquement dans ce rĂŽle que la planĂšte lyrique attend l’indiscutable et charismatique Jonas Kaufmann.

boutonreservationOtello de Verdi au Teatro Municipal de Sao Paolo.
Les 12,14,15,17,18,21,22,24,27 mars 2015.
Avec Kunde, Kos, Esteves,
sous la direction de Neschling et dans la mise en scĂšne de Del Monaco.

Compte rendu opĂ©ra. Orange, ChorĂ©gies. Le 2 aoĂ»t 2014. Verdi : Otello. Alagna, Mula… Chung, direction. N. Duffaut, mise en scĂšne.

Compte rendu, opĂ©ra. Orange, ChorĂ©gies. Le 2 aoĂ»t 2014. Verdi : Otello. En ouverture, Otello commence par une tempĂȘte, celle qui se dĂ©chaĂźna le 1 aoĂ»t sur Orange l’empĂȘcha de commencer, le menaça de fermeture le lendemain par une averse le jour oĂč Ă©tait renvoyĂ©e la reprĂ©sentation. Mais, encore une fois, le miracle opĂ©ra et l’opĂ©ra fut un juste triomphe. Avec le changement de lieu et, en partie, de distribution, essentiellement le rĂŽle-titre, c’est Ă  une vraie recrĂ©ation qu’il nous fut donnĂ© d’assister.

Exultant exaltant Otello Ă  Orange

Contexte historique de la piĂšce. MotivĂ©e par une ambassade maure en Angleterre pour signer une alliance contre l’Espagne en 1600, la piĂšce anglaise de Shakespeare, de 1604, est inspirĂ©e d’une nouvelle italienne, Un capitano moro (1545) de Giovanni Battista Giraldi Cinthio (1504-1573) dĂ©jĂ  traduite en français. Le dramaturge suit pas Ă  pas l’intrigue littĂ©raire sauf le meurtre de DesdĂ©mone, plus concis chez lui. Le contexte historique est dramatique en ce tournant de siĂšcle : si le Maroc et l’Angleterre craignent la toute-puissante Espagne, toute l’Europe chrĂ©tienne redoute alors le pouvoir turc. MalgrĂ© la victoire de LĂ©pante en 1571 de la flotte espagnole, papale et vĂ©nitienne contre les Ottomans, marquant l’arrĂȘt de leur avancĂ©e depuis un siĂšcle par la MĂ©diterranĂ©e, les Turcs continuent leur progression vers l’ouest par le continent est-europĂ©en. Ils avaient dĂ©jĂ  assiĂ©gĂ© Vienne en 1529, dĂ©livrĂ©e par l’Empereur Charles Quint. Ils rĂ©cidiveront vainement en 1683, dĂ©cisive victoire autrichienne d’oĂč naquirent les viennoiseries, les croissants, les croissants de lune fabriquĂ©s en signe de dĂ©rision du croissant musulman des Turcs et de joie par les Viennois enfin dĂ©livrĂ©s de leur Ă©tau, Budapest Ă©tant encore sous le joug. Ainsi, affrontement de plusieurs siĂšcles entre deux empires, le turc musulman et le chrĂ©tien des Habsbourg d’Espagne et d’Autriche, par la MĂ©diterranĂ©e et le continent, choc de cultures et de religions.

 

 

 

Otello ornage alagna mula choregies orange 2014

 

 

Mais, au XVIe siĂšcle oĂč se dĂ©roule l’intrigue d’Otello, Venise, la SĂ©rĂ©nissime RĂ©publique, rĂšgne encore en MĂ©diterranĂ©e et dominera de 1488 Ă  1571 l’üle de Chypre oĂč se passe l’action. AprĂšs LĂ©pante, elle sera reprise par les Turcs : ils la garderont pratiquement jusqu’à l’effondrement de leur empire entre la fin du XIXe siĂšcle et la fin de la Grande Guerre.

De la piĂšce Ă  l’opĂ©ra. Othello, le Maure de Venise, converti au christianisme, est un brillant capitaine passĂ© au service de Venise. Il est  fait gouverneur de Chypre, bastion vĂ©nitien avancĂ© face au continent ottoman, pour ses victoires sur les Turcs qui menacent la MĂ©diterranĂ©es et Venise. Mieux encore, le mercenaire joint la reconnaissance sociale Ă  la militaire : il a Ă©pousĂ© une noble VĂ©nitienne, DesdĂ©mone et le couple est heureux malgrĂ© la diffĂ©rence d’ñge, de race et de culture. Élaguant des Ă©lĂ©ments inutiles, le gĂ©nial librettiste et compositeur Arrigo Boito en tire un livret resserrĂ© et plus efficace dramatiquement, faisant commencer l’action de son opĂ©ra Ă  l’acte II de la piĂšce, directement Ă  Chypre et non Ă  Venise.

C’est un drame de la jalousie magistralement et machiavĂ©liquement tissĂ© fil Ă  fil, fil d’un mouchoir et d’un rasoir par un « honest Iago », un apparemment honnĂȘte Iago, jaloux dissimulĂ© d’Othello. Chez le dramaturge, Iago agit pour des raisons de basse vengeance amoureuse et professionnelle (sa femme Ă©tait une ancienne maĂźtresse du prestigieux Othello et il subit la perte offensante d’un avancement), sans oublier son dĂ©pit de servir un Maure. Chez le librettiste, la motivation d’Iago est plus sourde, sournoise, plus profonde : Ă  l’injure de la promotion manquĂ©e, il ajoute Ă  la psychologie perverse de ce personnage une dimension mĂ©taphysique, nihiliste. C’est un gĂ©nie grandiose du mal. Dans un « Credo » terrible il expose sa morale sadienne du mal pour le mal : le monde a Ă©tĂ© crĂ©Ă© non par un Dieu d’amour mais par un Dieu mauvais qui a fait l’homme Ă  son image, nĂ© dans la fange et destinĂ© au nĂ©ant. CaldĂ©ron Ă©crivait : « Le plus grand crime de l’homme est d’ĂȘtre né » ; Iago impute ce crime au crĂ©ateur, crime sans chĂątiment d’un dieu cruel dont il est suivant et servant.

Iago, subtilisant un mouchoir prĂ©cieux qu’Otello (graphie italienne) a offert Ă  sa femme, trame donc un complot contre l’époux aimant et la douce Desdemona, en attisant la jalousie du Maure, contre le beau et jeune capitaine vĂ©nitien Cassio auquel elle l’aurait offert en gage d’amour. Peu politique, le vaillant Otello tombe dans ce panneau machiavĂ©lique, d’autant qu’il sent sans doute alors, dans une violence amĂšre, ce qui n’est pas dit mais qu’on peut imaginer, toute la distance sociale, ethnique, culturelle, qui le sĂ©pare de sa femme. Otello, mĂȘme christianisĂ©, apparemment « assimilĂ© », « intĂ©grĂ© » dirions-nous aujourd’hui, est un Maure : au-delĂ  de la jalousie amoureuse, c’est donc aussi le drame d’une insolite et impossible greffe entre deux cultures, deux mondes, deux classes, le mercenaire bronzĂ© et la patricienne blonde, mariage par ailleurs inĂ©gal puisque, dans la piĂšce, il est plus ĂągĂ©. S’il tombe si facilement dans le piĂšge, c’est sans doute parce qu’il ne croyait pas au fond Ă  son bonheur, Ă  cet amour si visiblement rongĂ© de diffĂ©rences.

DĂ©sir et misogynie : chaleur et frigiditĂ©. Le dĂ©sir de la femme alliĂ© Ă  la misogynie est aussi un soubassement plus ou moins visible de la violence dans la piĂšce et l’opĂ©ra :  abondance de femmes, faciles repos du guerrier ; amour ou dĂ©sir frustrĂ© de Roderigo pour Desdemona ; pour Iago, son Ă©pouse Emilia n’est que son « esclave impure » et Desdemona se dĂ©clare « l’enfant humble et docile » d’Otello. Sans doute esclave de ses sens pour elle, ce dernier, le doute instillĂ© dans son cƓur, du moins chez le dramaturge anglais, sent aussitĂŽt, avec rĂ©pulsion, tel un futur Golaud face Ă  MĂ©lisande, la main de sa femme comme « moite », « chaude », symptĂŽme de lubricitĂ©, non d’amour : 

« Une main libĂ©rale! Jadis le coeur donnait la main ; maintenant, [
] c’est la main qu’on donne et non plus le coeur. »

À l’opposĂ© de cette chaleur de vie, de vice pour lui, c’est la froideur de la femme, en somme la frigiditĂ©, qui en fait la fidĂ©lité : « Froide, froide, ma fille ! comme ta vertu », dit Othello dans la piĂšce Ă  Desdemona morte.
« Froide, comme ta chaste vie », chante l’Otello de l’opĂ©ra Ă  sa femme assassinĂ©e.

    Ainsi, l’idĂ©al baroque de la femme rejoint la misogynie XIX e siĂšcle : la femme idĂ©ale, c’est la frigide, rigide Ă©pouse.

RĂ©alisation. Sans paradoxalement rien perdre de son intimitĂ© tragique, complot chuchotĂ©, drame et meurtre Ă©touffĂ© dans la chambre conjugale, la rĂ©alisation marseillaise de Nadine Duffaut, transposĂ©e Ă  l’air libre de la nuit et Ă  la vaste scĂšne du thĂ©Ăątre antique d’Orange, prend une dimension archĂ©typale oĂč la coloration vĂ©nitienne historique, forcĂ©ment condensĂ©e sur une scĂšne Ă©troite, se dilue dans l’espace et le temps pour atteindre l’universel. Certes, c’est toujours la Chypre de Venise, l’emblĂšme du lion, le miroir, les coiffures des dames, les somptueux costumes de soie et les cuirasses d’acier de l’Histoire en rĂ©pondent. Mais nous sommes lĂ  et ailleurs, dans un prĂ©sent de l’action et, dĂ©jĂ , un passĂ© nĂ©buleux reflĂ©tĂ©, comme un regret, un remords, dans une nĂ©buleuse mĂ©moire collective qui transcende un drame particulier pour atteindre l’individualitĂ© gĂ©nĂ©rale de tout couple brisĂ© par le malentendu, sans doute aussi la diffĂ©rence d’ñge, de culture, miroir Ă©crasant et Ă©crasĂ© qui ne se recolle pas, sur un sol inĂ©gal se dĂ©robant sous les pieds. Monde qui a perdu sa stabilitĂ©, son assise. Cet immense miroir brisĂ©, symbole Ă  la fois de la puissance de Venise sur sa fin et de l’irrĂ©parable brisure du couple, reflĂšte et rĂ©flĂ©chit, en gros plans sur les visages Ă©mouvants d’Otello et de Desdemona, l’irrĂ©mĂ©diable dĂ©chirure. Il meuble, sans encombrer, l’immense scĂšne nue du thĂ©Ăątre antique : ruines et dĂ©bris, de la puissance vĂ©nitienne, du « Lion de Venise » qu’est Otello, terrassĂ© plus par lui mĂȘme, par ses doutes que par les ennemis.

Il est des fois oĂč un trop, un maximum d’effets crĂ©e un moins, un minimum d’affect. Ici, le minimum, le minimalisme de la scĂ©nographie (Emmanuelle Favre) produit un maximum et jamais la mise en scĂšne, respectueuse, Ă©purĂ©e, n’usurpe la place de la musique et du drame effectif. Dans une pĂ©nombre, un clair-obscur, non point contraste ombre et lumiĂšre, mais mĂ©lange de clair et d’obscur au sens prĂ©cis du terme, qui permet une mise en relief des personnages aurĂ©olĂ©s, des visages, nimbĂ©s de rĂȘve, des costumes soyeux prenant des reflets de lagune verte ou vaguement rose (lumiĂšres, Philippe Grosperrin), les deux drapeaux rouges arrachĂ©s aux musulmans vaincus, autant que la tĂȘte sanglante de leur chef, prennent un relief chromatique intense, tout comme le modeste mouchoir blanc, le « fazzoletto » tragique, qui dessine dans cette brume sa frise dramatique.

Les costumes (Katia Duflot), grises soieries des robes des dames, aile de pigeon rosĂ©e ou pĂ©tales doucement froissĂ©s de fleurs rĂȘveuses, irisĂ©es, diaprĂ©es, cheveux pris dans des rĂ©silles ; les hommes, manches et chausses Ă  crevĂ©s, pectoral de soie comme des cuirasses d’acier, bottes souples et Ă©paules drapĂ©es de capes ondulantes, sont aussi en gris. Iago, est drapĂ© d’une ondoyante tunique, souplesse serpentine de l’insinuation : sociĂ©tĂ© raffinĂ©e mais nourrie de piraterie, monde soyeux aux reflets insaisissables de la cour, de l’intrigue. Otello seul, sanglĂ© de rigide cuir rouge de sanglant chef de guerre et de proche assassin de sa femme, est dĂ©jĂ  une infraction Ă  ce monde qui n’est pas le sien, tandis que la vĂ©nitienne Desdemona, transfuge par amour, aurĂ©olĂ©e de ses cheveux d’or, semble illuminĂ©e de sa robe vaguement dorĂ©e telle la mandorle, l’amande mystique lumineuse des martyrs et des saints des tableaux de la Renaissance. En contraste funeste, le spectral cortĂšge noir apportant, apprĂȘtant le lit nuptial devenu funĂšbre catafalque, a le rythme implacable, inĂ©luctable, de la fatalitĂ© en marche. On distingue une petite fille, un signe personnel de Nadine Duffaut dans nombre de ses mises en scĂšne : l’enfant qui vit ou survit dans l’adulte, la puretĂ© enfantine au milieu de la perversitĂ© des hommes, l’orĂ©e de la vie Ă  l’heure de la mort. La chemise de nuit puis la robe nuptiale immaculĂ©es de Desdemona deviennent suaire et dernier costume de la mort annoncĂ©e.

Interprétation

Dans ce plein air orageux ou ventĂ©, dans ce cadre grandiose et ouvert sur la nuit, ne cĂ©dant pas au gigantisme du lieu ni de cette musique de gĂ©ant, Myung-Whun Chung propose magistralement une version que l’on dirait « chambriste » de l’opĂ©ra de Verdi, conduisant le ductile et docile Orchestre Philharmonique de Radio France Ă  des pianissimi frĂŽlant le silence, l’imposant, ce silence, Ă  un public subjuguĂ©, qui n’a pas intempestivement applaudi une seule fois, attendant enfin respectueusement la fin de la musique pour Ă©clater en bravos. Les pupitres sont amoureusement mis en valeur dans leurs couleurs dĂ©licates et les chanteurs sont toujours protĂ©gĂ©s, guidĂ©s, aidĂ©s dans des nuances aussi vocales qu’humaines. Il triompha en justice.

Les chƓurs des OpĂ©ras de RĂ©gion (Avignon, Marseille, Nice) remarquablement prĂ©parĂ©s par leurs chefs respectifs (Aurore Marchand, Pierre Iodice, Giulio Maganini), la MaĂźtrise des Bouches-du-RhĂŽne (Samuel Coquard), L’Ensemble vocal et instrumental des ChorĂ©gies d’Orange, sont remarquablement prĂ©parĂ©s et l’on admire encore, dans ce vaste espace, avec cette sorte d’envol de pigeons des robes dans leur tempĂ©tueuse fuite affolĂ©e, l’art de Nadine Duffaut de mouvoir et d’émouvoir ces grandes masses de sentiments et de mouvements contradictoires dont la tĂ©lĂ©vision, en direct et en gros plans montre la finesse de dĂ©tails, la qualitĂ© d’acteurs passant aussi des chanteurs principaux aux choristes.

On connaĂźt le soin avec lequel sont choisis, du premier au dernier, les interprĂštes des ChorĂ©gies. Bel exemple : en une seule phrase, Yann Toussaint, le hĂ©raut, annonçant l’arrivĂ©e de la galĂšre vĂ©nitienne, dĂ©ploie une voix large de basse prometteuse ; habituĂ© des lieux, solide voix  et prĂ©sence, la basse Jean-Marie Delpas est un Montano bien campĂ© auquel la longue silhouette aristocratique et la voix claire du tĂ©nor Julien Dran, nouveau venu, fait un contraste  intĂ©ressant ; nouveau aussi Ă  Orange, la basse Enrico Iori est un Lodovico d’emblĂ©e trĂšs Ă  l’aise dans le lieu, noblement imposant. Le rĂŽle d’Emilia, suivante, confidente de Desdemona, donne Ă  Sophie Pondjiclis
l’occasion de nous toucher par un mezzo puissant et chaud et un jeu tendre, solidaire, d’amie de cƓur, de sƓur, pour l’hĂ©roĂŻne malheureuse.

Dans le quatuor du drame, central mais Ă©pisodique, objet de la jalousie d’Otello mais peu prĂ©sent physiquement et vocalement, dans le rĂŽle ingrat de Cassio, Florent Laconi, avec sa belle voix de tĂ©nor lumineux, semble un peu Ă©teint et pĂątit et pĂąlit prĂšs des couleurs des autres, traversant l’orage avec la placiditĂ© d’un canard qui ne laisse nulle plume, mĂȘme pas mouillĂ©e, dans la tragĂ©die qui voit finalement son triomphe personnel. On avait dĂ©jĂ  apprĂ©ciĂ© la puissance du baryton Seng-Hyoun Ko, voix d’airain, timbre aux arĂȘtes tranchantes, au parlando veloutĂ©, murmurĂ©, passant Ă  l’éclat foudroyant du tonnerre dans la fureur : la grandeur du lieu gomme ce qui pouvait sembler parfois outrance dans un espace fermĂ©. Insinuant, persuasif, venimeux, il dĂ©ploie toutes ses facettes dans le rĂŽle d’une noirceur machiavĂ©lique d’Iago, gĂ©nie calculĂ© du mal. Dans cet espace dĂ©mesurĂ©, niant Ciel et Enfer, toute transcendance, diabolique ou divine autre que le mal pour le mal d’un “dieu cruel”, son « Credo » nihiliste trouve une Ă©chelle moins grandiose qu’humaine, d’autant plus terrifiant.

On retrouve avec le mĂȘme bonheur Inva Mula en Desdemona. Elle chantait Ă  Marseille le rĂŽle pour la premiĂšre fois donnant l’impression, disais-je, qu’il a Ă©tĂ© Ă©crit pour elle : depuis, elle l’a enrichi, mĂ»ri tout en semblant l’inventer devant nous. Dans la grandeur d’Orange, elle ne grossit aucun trait : menue, jolie poupĂ©e Ă  chĂ©rir, douceur de miel d’une voix ronde, blonde, aux nuances d’une touchante finesse. Sa voix, sans jamais forcer, en harmonie idĂ©ale avec ce physique dĂ©licat et gracieux, monte avec aisance dans la puissance mais sait se faire murmure, soupir ailleurs, avec des pianissimi aĂ©riens et timbrĂ©s, des sons filĂ©s et enflĂ©s, toujours avec une grande maĂźtrise technique au service de la musique et du drame. Dans la dĂ©mesure du lieu et d’Otello, cette petite femme tout amour est toujours si touchante, si maladroite dans sa persistance innocente mais criminelle aux yeux de son Ă©poux Ă  plaider pour Cassio, qu’on a encore plus envie ici, dans ce cadre effrayant, de lui souffler : «Attention ! » pour la protĂ©ger. Sans comprendre, mais sans rĂ©volte, c’est la biche Ă©perdue face au fauve, avec un sens crĂ©dible du terrible partage des rĂŽles entre homme et femme dans cette sociĂ©tĂ©, et de la fatalitĂ© qu’elle accepte avec des accents de Carmen, ou de la douleur d’une Traviata insultĂ©e en public, traĂźnĂ©e dans la boue. Elle nous met au bord des larmes dans le dernier acte, entre l’air du saule, exhalaison d’une Ăąme oppressĂ©e et opprimĂ©e, et l’Ave Maria sublime de simplicitĂ© rĂ©signĂ©e pendant d’une tragique douceur du “Credo” pervers d’Iago.

Otello, c’est Alagna, c’est Roberto, selon les dĂ©nominations d’un public qui l’a familiĂšrement et affectueusement annexĂ©. TĂ©nor lyrique, il s’était audacieusement ou imprudemment lancĂ© Ă  l’assaut de rĂŽles plus lourds, de tĂ©nor dramatique, de fort tĂ©nor, Canio, Calaf, avec des fortunes diverses pour ce dernier mais un rattrapage spectaculaire, forçant l’admiration, pour la seconde de Turandot. Otello est un autre dĂ©fi. Certains, un peu mĂ©chamment, mĂȘme si le mĂ©dium s’est cuivrĂ©, l’attendent au tournant, et jugent d’entrĂ©e son « Exultate ! » peu exaltant, par manque de l’épaisseur vocale requise par ce rĂŽle terrible. Cependant, Ă  la fin de l’acte, son duo d’amour avec Desdemona est d’un lyrisme, d’une beautĂ© Ă  couper le souffle. Lors de la premiĂšre, au III e acte, dans le paroxysme et l’émotion, rauque, rugissante de douleur, de fureur, la voix, comme Ă©raillĂ©e, dĂ©raille, dĂ©faille, mais de ces failles, comme Callas, Alagna, autre bĂȘte de scĂšne, sait faire des atouts dramatiques et on comprendrait mal que le hĂ©ros vaincu triomphe en voix. Sans doute encore galvanisĂ© par la tĂ©lĂ©, lors de la seconde, tout cela est effacĂ© et, toujours bouleversant, il arrive Ă  ĂȘtre grandiose sans avoir la grande voix du rĂŽle.

Cette soprano, ce tĂ©nor forment Ă  la scĂšne un couple si vrai, si humain dans ce complot inhumain, lui dans sa folle dĂ©mesure, la tempĂȘte au cƓur, elle dans sa bouleversante innocence, qu’il inspire compassion et horreur : retrouvant les deux affects recherchĂ©s de la tragĂ©die antique. Bref, parfaitement Ă  leur place dans le thĂ©Ăątre antique d’Orange.

AprĂšs Nabucco, des Carmina burana d’exception, un concert lyrique Ciofi/Barcellona jubilant et cet Otello, surmontant les intempĂ©ries, l’annĂ©e 2014 est encore Ă  marquer d’une pierre blanche pour les ChorĂ©gies.

Compte rendu opĂ©ra. Orange, ChorĂ©gies. Le 2 aoĂ»t 2014. Verdi : Otello, 1887. Livret d’Arrigo Boito d’aprĂšs Le Maure de Venise de Shakespeare. En coproduction avec le Festival de Savonlinna (Finlande) et l’OpĂ©ra de Marseille

Orchestre Philharmonique de Radio France ; ChƓurs des OpĂ©ras de RĂ©gion.

Direction musicale : Myung Whun Chung

Mise en scÚne : Nadine Duffaut
. Scénographie Emmanuelle Favre.
Costumes : Katia Duflot.
Eclairages : Philippe Grosperrin.

Distribution :
Desdemona : Inva Mula
; Emilia : Sophie Pondjiclis
; Otello : Roberto Alagna
; Iago : Seng-Hyoun Ko
; Cassio :  Florian Laconi
; Lodovico Enrico Iori ;
Roderigo : Julien Dran ;
Montano : Jean-Marie Delpas ;
Un hérault : Yann Toussaint.

Illustration : © B. Horvat/AFP

Roberto Alagna chante Otello à Orange, les 2,5 août 2014.

Alagna Roberto-Alagna-350Orange, ChorĂ©gies 2014 : Roberto Alagna chante Otello, les 2,5 aoĂ»t 2014. Le rĂŽle d’Otello demeure le plus grand dĂ©fi pour un tĂ©nor lyrique, capable de puissance comme de ciselure dramatique. InterprĂšte prĂȘt Ă  relever le dĂ©fi en une prochaine performance dĂ©licate Ă  Orange au ThĂ©Ăątre Antique, Roberto Alagna chante Otello, les 2,5 aoĂ»t 2014. Avant celui de Jonas Kaufmann, confondant verdien et avant sa prise de rĂŽle sur scĂšne, Ă©patant et bouleversant dans un album Verdi Ă©ditĂ© par Sony, l’Otello du tĂ©nor français Roberto Alagna crĂ©e l’évĂ©nement des ChorĂ©gies d’Orange 2014, les 2 et 5 aoĂ»t 2014. Pour le maure de Venise, rongĂ© par le soupçon et manipulĂ© dans sa folie destructrice par Iago, Alagna dont l’évolution de la voix rĂ©cente, a permis de conquĂ©rir une couleur nouvelle sombre, se dĂ©die tout entier au rĂŽle le plus passionnĂ© du thĂ©Ăątre verdien : songez Ă  la scĂšne ultime oĂč le jaloux possĂ©dĂ© assassine sa bien-aimĂ©e la trop tendre Desdemona. La partition qui s’inscrit dans la derniĂšre maniĂšre de Verdi – orchestralement contrastĂ©e, audacieuse, d’une exceptionnelle efficacitĂ© dramatique et expressive, profite de la collaboration du compositeur avec Boito : les deux crĂ©ateurs revisitent avec une rare intelligence le drama shakespearien dont il font un huit clos romantique, sombre, crĂ©pusculaire oĂč les instruments brillent de couleurs fauves et de climats mystĂ©rieux Ă©nigmatiques d’une irrĂ©sistible puissance poĂ©tique. AprĂšs Faust (Gounod), Calaf (Turandot), cet Otello nouveau est pour Alagna un dĂ©fi Ă  suivre absolument. Alagna fera t il aussi bien que son confrĂšre l’excellent et si troublant Jonas Kaufmann ? RĂ©ponses les 2 puis 5 aoĂ»t 2014.

Aux cĂŽtĂ©s de Roberto Alagna dans le rĂŽle-titre : Inva Mula (Desdemona), Seng-Hyoun Ko (Iago), Florian Laconi (Cassio) 
 Philharmonique de Radio France. Myung-Whun Chung, direction.  Nadine Duffaut, mise en scĂšne.

Verdi : Otello. Orange, Chorégies (Théùtre antique). Les 2 et 5 août 2014. Diffusion sur France 2, le 5 août 2014 à 21h50.

Lire notre prĂ©sentation des ChorĂ©gies d’Orange 2014.

DVD. Rossini : Otello (Bartoli, Zurich, 2012)

rossini otello bartoli osborn tang zurich 2012DVD. Rossini : Otello (Bartoli, Tang, Zurich, 2012). Cecilia Bartoli fait toute la valeur de cette production zurichoise enregistrĂ©e ici lors de sa premiĂšre prĂ©sentation en 2012 avant sa reprise rĂ©cente Ă  Paris (TCE, avril/mai 2014). La mezzo est Desdemona, soulignant combien avant Verdi, le profil des protagonistes est finement ciselĂ© sur le plan musical. L’amoureuse victimisĂ©e saisie par la jalousie dĂ©vorante du maure y paraĂźt dans toute l’étendue du mythe romantique. A l’aune du tĂ©nĂ©brisme shakespearien, soulignons comme une arche progressive, l’intensitĂ© d’une voix furieuse au I et II, jusqu’à la priĂšre intĂ©rieure, dĂ©chirante du III. Les contrastes sont Ă©blouissants, l’intelligence dramatique fait feu de tout bois avec un raffinement expressif et vocal, indiscutable. Sa stature tragique s’impose sur scĂšne, Ă  l’écran et de toute Ă©vidence en objet uniquement sonore : sans la rĂ©alisation scĂ©nique et visuelle, sa Desdemona marquerait de la mĂȘme façon les esprits et les oreilles.

Pour Bartoli et rien que pour elle 


A ses cĂŽtĂ©s, l’Otello d’Osborn est honnĂȘte malgrĂ© des aigus plutĂŽt serrĂ©s ; plus vibrant et palpitant, donc libre dramatiquement, le Rodrigo de Camarena. Moins Ă©vident et naturel le Iago de Rocha, plus contraint et poussĂ©. Evidemment, la mĂ©canique seria rossinienne n’échappe pas au chef Muhai Tang mais son manque de « laisser respirer », ses absences de suspensions sur le fil du verbe languissant ou frĂ©nĂ©tique, marque les limites d’une direction pointilleuse, Ă©trangĂšre Ă  tout souffle embrasĂ©. Heureusement les instruments d’époque de La Scintilla (l’orchestre sur instruments anciens de l’OpĂ©ra de Zurich) apporte une couleur spĂ©cifique, trĂšs Ă  propos avec le souci linguistique de l’excellente Bartoli.

Moins inspirĂ© qu’auparavant, le filon jusque lĂ  poĂ©tique Caurier et Leiser dessine un drame vĂ©nitien sans aucune ombre ni finesse : une succession de gags et d’idĂ©es gadgets qui rĂ©trĂ©cisse le mythe romantique et passionnel, en fait divers vĂ©riste, misĂ©rabiliste, d’une austĂ©ritĂ© asphyxiante qui atteint les idĂ©es mĂȘme de l’actualisation. Pas sĂ»r que l’image lolita addicted Ă  la biĂšre de Desdemona renforce ou Ă©claire le jeu de la diva romaine qui n’a pas besoin de tels dĂ©tails anecdotiques pour sortir et dĂ©ployer sa fabuleuse furiĂ  lyrique (on atteint un comble de ridicule quand la chanteuse s’asperge de biĂšre : mais bien sĂ»r pour rafraĂźchir son tempĂ©rament embrasĂ© ??!!)
 L’intelligence eut Ă©tĂ© d’éviter de tels Ă©carts. DĂ©cidĂ©ment, pour Bartoli et rien que pour elle.

Gioachino Rossini (1792-1868): Otello ossia Il Moro di Venezia. Cecilia Bartoli, John Osborn, Peter Kalman, Javier Camarena, Edgardo Rocha, Liliana Nikiteanu, Nicola Pamio, Ilker ArcayĂŒrek. Orchestra La Scintilla. Muhai Tang, direction (1 dvd Decca).

Paris. Théùtre des Champs-Elysées, le 7 avril 2014. Gioacchino Rossini : Otello. John Osborn, Cecilia Bartoli, Edgardo Rocha, Barry Banks. Jean-Christophe Spinosi, direction musicale. Moshe Leiser et Patrice Caurier, mise en scÚne

otello BartoliOtello ou DesdĂ©mone ? Trois ans et demi aprĂšs une exĂ©cution de concert avec les forces lyonnaises, le ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es accueille Ă  nouveau l’Otello rossinien, mais cette fois en version scĂ©nique, dans une production venue de l’OpĂ©ra de Zurich.
EmmenĂ©e avec fougue par Cecilia Bartoli, qui incarne la tendre et fiĂšre DesdĂ©mone, cette mise en scĂšne – immortalisĂ©e par un DVD – permet Ă  la diva italienne sa premiĂšre apparition depuis longtemps dans la capitale avec un rĂŽle complet. La salle est comble, l’atmosphĂšre Ă©lectrique.
Evacuons d’emblĂ©e le sujet dĂ©licat : la direction de Jean-Christophe Spinosi et son orchestre en mauvaise forme.
Trac de cette premiĂšre reprĂ©sentation ou manque de rĂ©pĂ©titions, on dĂ©plore un Ensemble Matheus Ă  la sonoritĂ© sĂšche et acide, sans galbe ni voluptĂ©, et aux vents dĂ©faillants, notamment des cors naturels multipliant les ratĂ©s. A sa tĂȘte, le chef paraĂźt peiner Ă  trouver le pouls de cette musique, la cantilĂšne rossinienne ne se dĂ©ployant jamais pleinement, le rubato des grandes cantilĂšnes semblant souvent problĂ©matique Ă  soutenir. Seule la derniĂšre scĂšne, Ă  l’écriture regardant vers l’avenir, multipliant les traits inquiĂ©tants, prend d’un coup une force dramatique absente jusqu’ici, mettant en lumiĂšre les tensions qui sourdent et ne demandent qu’à Ă©clater.
La mise en scĂšne imaginĂ©e par Moshe Leiser et Patrice Caurier fonctionne parfaitement, situant l’action Ă  une Ă©poque moderne indĂ©terminĂ©e et mettant l’accent sur le racisme dont est victime Otello, propos parfaitement d’actualitĂ©.
De l’antichambre d’une salle de rĂ©ception officielle oĂč les rancƓurs Ă  l’encontre du gĂ©nĂ©ral Maure se dĂ©versent, Ă  un cafĂ© oĂč le combattant solitaire retrouve un semblant de paix Ă  l’ombre de ses racines, tout dans la scĂ©nographie fait sens, pour culminer dans la chambre de DesdĂ©mone avec un affrontement final presque bestial, d’un grand impact scĂ©nique.
OpĂ©ra de tĂ©nors, cette Ɠuvre en requiert pas moins de trois. Le plus sinueux, le perfide Iago, semble convenir idĂ©alement au timbre trĂšs particulier de Barry Banks, par ailleurs vaillant et aux aigus acĂ©rĂ©s.
Le Rodrigo d’Edgardo Rocha Ă©blouit par son accroche haute et le rayonnement de sa voix, incarnant avec fougue cet amant déçu, mais demeure prudent dans les agilitĂ©s qu’il dĂ©timbre souvent et nĂ©gocie prudemment. PlutĂŽt que Rossini, on imagine davantage ce jeune tĂ©nor dans le rĂ©pertoire bellinien – il ferait un magnifique Arturo dans les Puritains – et donizettien – Nemorino dans l’Elixir doit lui convenir Ă  merveille –.
FidĂšle interprĂšte du rĂŽle-titre, John Osborn affronte crĂąnement une tessiture impossible, et s’il n’est pas le baritenore exigĂ© par la partition, sa performance est Ă  saluer bien bas, tant la voix sonne avec franchise, l’aigu avec aisance et la vocalisation avec naturel. En outre, il se montre particuliĂšrement Ă  l’aise dans cette production qu’il connaĂźt bien, et offre une trĂšs belle prestation de comĂ©dien.
Aux cĂŽtĂ©s de l’excellent Elmiro de Peter Kalman et d’un Doge trĂšs crĂ©dible de Nicola Pamio, l’Emilia de Liliana Nikiteanu, toute de tendresse maternelle, demeure la seule part de douceur dans cet univers exclusivement masculin, dur et inflexible.
TrĂšs attendue dans cette DesdĂ©mone, Cecilia Bartoli se dĂ©chaĂźne et s’en donne Ă  cƓur joie sans pourtant jamais tirer la couverture Ă  elle, faisant admirer avec maestria l’évolution du personnage tout au long de la soirĂ©e, portĂ©e par une dĂ©termination sans faille. Toutes les difficultĂ©s du rĂŽle sont surmontĂ©es comme autant de dĂ©fis, et si sa vocalisation aspirĂ©e nous laisse toujours aussi perplexes, on ne peut que s’incliner devant un air du Saule littĂ©ralement murmurĂ© et flottant en apesanteur, dĂ©montrant l’art d’une trĂšs grande musicienne.
Une soirée inégale, mais qui aura permis au public parisien de renouer avec cet ouvrage trop peu joué et pourtant digne de figurer aux cÎtés de son homonyme verdien.

Paris. ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es, 7 avril 2014. Gioacchino Rossini : Otello. Livret de Francesco Maria Berio d’aprĂšs la tragĂ©die Ă©ponyme de William Shakespeare. Avec Otello : John Osborn ; Desdemona : Cecilia Bartoli ; Rodrigo : Edgardo Rocha ; Iago : Barry Banks ; Elmiro : Peter Kalman ; Emilia : Liliana Nikiteanu ; Le Doge : Nicola Pamio ; Un gondolier : Enguerrand de Hys. ChƓur du ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es ; Chef de chƓur : Gildas Pungier. Ensemble Matheus. Direction musicale : Jean-Christophe Spinosi. Mise en scĂšne : Moshe Leiser et Patrice Caurier ; DĂ©cors : Christian Fenouillat ; Costumes : Agostino Cavalca ; LumiĂšres : Christophe Forey

Livres. L’Avant-ScĂšne OpĂ©ra n°278. Rossini : Otello

Rossini_otello_278_avant_scene_operaL’Avant-ScĂšne OpĂ©ra n°278. Gioachino Rossini : Otello. Le nouveau volume de l’Avant ScĂšne OpĂ©ra s’intĂ©resse Ă  l’Otello rossinien (Naples, 1816), Ă  l’occasion de la production Ă©vĂ©nement avec Cecilia Bartoli programmĂ©e au TCE Ă  Paris en avril 2014, elle mĂȘme crĂ©Ă©e Ă  Zurich en fĂ©vrier 2012. Voici le cas emblĂ©matique d’un opĂ©ra mĂ©connu, qui appartenant au cycle des opĂ©ras napolitains du jeune compositeur surdouĂ© (il a Ă  peine 23 ans alors), souligne combien le musicien avait Ă  cƓur de renouveler le genre lyrique, sur le mode tragique et pathĂ©tique. Outre les entrĂ©es et parties dĂ©sormais traditionnelles de chaque Avant-ScĂšne OpĂ©ra (livret intĂ©gral publiĂ© annotĂ© scĂšne par scĂšne avec le guide d’Ă©coute permettant de suivre l’action en identifiant les partis pris musicaux et les enjeux scĂ©niques et dramatiques en jeu…), l’apport de la publication Ă©claire remarquablement ce en quoi l’ouvrage est d’une modernitĂ© rare, voire d’une violence (acte III) dĂ©jĂ  toute romantique, une intensitĂ© qu’avait bien comprise l’une de ses interprĂštes fameuses, Maria Malibran (aprĂšs La Pasta) : n’hĂ©sitant pas Ă  affiner encore, soir aprĂšs soir, un jeu expressif et passionnel au mĂ©pris des biensĂ©ances (le tĂ©moignage de Delacroix est ici emblĂ©matique), toujours soucieuse de l’impact Ă©motionnel de son personnage au moment du double crime de la fin.

Sommet tragique de 1816

TrĂšs intĂ©ressant Ă©galement, le portrait du librettiste Berio, – le marquis Berio di Salsa, noble lettrĂ© engagĂ© atypique Ă  Naples, qui n’hĂ©site pas Ă  reprendre l’arche tragique du drame lĂ©guĂ© par Shakespeare.
Ce qui fait la force de l’Otello rossinien – en comparaison avec celui de Verdi par exemple, plus proche de la source Shakespearienne, c’est la violence et la barbarie avec laquelle est peinte la relation de DesdĂ©mone avec les hommes : son pĂšre Elmiro d’abord rĂ©ticent Ă  son mariage avec le Maure noir ; le fils du Doge qui l’aime, Rodrigo ; Iago lui-mĂȘme amoureux de la belle, et enfin Otello (avec lequel elle s’est secrĂštement mariĂ©e) : l’ouvrage met en lumiĂšre l’impuissance et la passion fatale de l’hĂ©roĂŻne qui affronte avec dignitĂ© une sociĂ©tĂ© phallocratique et cruelle.

A la lecture du prĂ©sent ouvrage, on comprend la modernitĂ© et l’audace du livret, la construction de la musique, surtout dans l’acte III, vĂ©ritable “modĂšle” du romantisme rossinien Ă  l’Ă©poque. En 1816, Rossini fait montre d’une diversitĂ© de registres poĂ©tiques exceptionnelle : 1816 est aussi l’annĂ©e de son triomphe dans la veine comique avec joyau buffa absolu, Le Barbier de SĂ©ville.
Un tel chef-d’oeuvre mĂ©rite ce dossier complet, captivant grĂące Ă  ses entrĂ©es multiples et complĂ©mentaires.

Sommaire

L’Ɠuvre
Points de repĂšres
HélÚne Cao : Argument
HĂ©lĂšne Cao : Introduction et Guide d’Ă©coute
Francesco Berio di Salsa : Livret intégral italien
Laurent Cantagrel : Nouvelle traduction française
Regards sur l’Ɠuvre
Paul-André Demierre : La carriÚre napolitaine de Rossini
Jean Cabourg : Desdemona et les trois ténors, profils vocaux
CĂ©line Frigau Manning : Une panthĂšre sur la scĂšne romantique, Maria Malibran dans l’Otello de Rossini
Giuseppe Montemagno : PĂ©rĂ©grinations et fortune de l’Otello de Berio
Lady Sydney Morgan : Le salon du Marquis Berio
Stendhal : Un conte de Barbe-Bleue ?

Dossier sur la production d’Otello au ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es (avril 2014)
TĂ©moignages de Cecilia Bartoli, John Osborn, Patrice Caurier et Moshe Leiser, Jean-Christophe Spinosi
Revue de presse de la crĂ©ation de la production, par TancrĂšde Scherf (Opernhaus ZĂŒrich 2012)

L’Ɠuvre Ă  l’affiche. Recherche : HĂ©lĂšne Malard
Les grandes distributions au XIXe siĂšcle
Otello Ă  travers le monde (1964-2014)

L’Avant-ScĂšne OpĂ©ra n°278. Gioachino Rossini : Otello. Parution : 06/01/2014. 128 pages. ISBN : 978-2-84385-311-1. Consultez le site de L’Avant-ScĂšne OpĂ©ra. Options d’achat (27 euros), version PDF tĂ©lĂ©chargeable (25 euros).

Jonas Kaufmann : The Verdi album (Sony)

CD. Jonas Kaufmann: The Verdi Album. EnregistrĂ© pour son nouveau label, Sony classical, en mars 2013 Ă  Parme (Italie), ce rĂ©cital Verdi affirme le talent inĂ©galable aujourd’hui de l’immense tĂ©nor munichois, Jonas Kaufmann. AU crĂ©dit de ce programme Ă©blouissant pas moins de … 11 premiĂšres pour le disque. C’est l’interprĂšte qui le prĂ©cise, documentant dans le livret chacun des rĂŽles prĂ©sentĂ©s.
La couleur et le timbre si repĂ©rables, d’un grave et d’une intensitĂ© essentiellement romantique, s’allient Ă  une rare intelligence dramatique qui couplĂ©e Ă  l’expertise d’un diseur, produit in fine cet abattage incarnĂ© d’une finesse inouĂŻe.

 

 

CD coup de coeur
RĂ©cital Verdi de Jonas Kaufmann

Jonas Kaufmann, ténor verdien au sommet

 

Jonas_Kaufmann_verdi_ album_Sony classicalA priori on ne l’espĂ©rait pas chez Verdi mais la conduite de la ligne (RadamĂšs), le contrĂŽle des pianissimi (mĂȘme RadamĂšs), l’accentuation ciselĂ©e de chaque mot, l’Ă©tonnante flexibilitĂ© des nuances et accents renouvellent de bien des façons notre approche des rĂŽles concernĂ©s : exactement comme son prĂ©dĂ©cesseur Jon Vickers, Kaufmann rĂ©gĂ©nĂšre aujourd’hui la comprĂ©hension et l’approfondissement dramatique de chaque rĂŽle investi : Kaufmann serait-il en passe (lire ensuite) de renouveler le rĂŽle d’Otello comme l’avait fait son royal aĂźnĂ© ?

Les rÎles pour ténor verdien sont ici parfaitement défendus dans un programme équilibré ... : des courts mais expressifs Duc de Mantoue (Rigoletto) et RadamÚs (Aida) aux caractÚres ambitieux, aussi dramatiques que vocaux tels Don Carlo, Alvaro (La force du destin), et bien sûr Otello.
Mais son souci du verbe et le raffinement des intentions tĂ©nues du texte sont tout autant remarquablement ciselĂ©s pour Gabriele (Simon Boccanegra) et en particulier un Rodolfo sanguin, tragique, tout Ă  fait schillĂ©rien (Luisa Miller)…

A quoi tient le miracle Kaufmann ? Sa technique vocale est mise au service d’un jeu dramatique d’une exceptionnelle acuitĂ©. Il exprime toutes les failles et les blessures Ă  peine tues puis l’allant d’un dĂ©sir irrĂ©pressible qui Ă©treignent l’esprit de Riccardo (Un Bal masquĂ©) ; du TrouvĂšre (Trovatore), sa fĂ©linitĂ© en filigrane, Ă  la fois mordante et tendre Ă©blouit et embrase le caractĂšre entier et passionnĂ© de Manrico (quel tempĂ©rament et quelle Ă©vidence …) ; notre prĂ©fĂ©rence va Ă©videmment Ă  son Rodolfo (Luisa Miller) de braise et d’Ă©clats idĂ©alement SchillĂ©riens : la passion sauvage, l’intensitĂ© de l’ardeur juvĂ©nile sont saisissantes de sincĂ©ritĂ© et de vĂ©ritĂ© dans l’ivresse Ă  pleine voix, comme dans les piani gorgĂ©s de douleur amĂšre, d’innocence sacrifiĂ©e et trompĂ©e (Oh! fede negar potesi … Quando le sere al placido, plage 6)… une couleur troublante et si riche comparable Ă  son approche du rĂŽle de Macduff (Macbeth) en fin de programme ; l’urgence panique, le chant embrasĂ© font toute la valeur de ses Gabriele et Don Carlo qui suivent.

Le sommet attendu Ă©tant Otello (qu’il prĂ©pare pour une prochaine prise de rĂŽle) : il connaĂźt comme il le dit lui-mĂȘme dans la notice et le livret de l’album, idĂ©alement documentĂ©s, la partition ayant chantĂ© depuis longtemps le rĂŽle de Cassio ; pour le rĂŽle-titre, la densitĂ©, l’Ă©paisseur terrassĂ©e du personnage, entre folie et tendresse, sensualitĂ© impuissante et sauvagerie du sentiment de soupçon surgissent en un feu vocal digne d’un immense acteur. Voici “Le Kaufmann” qui mĂ»rissait depuis quelques annĂ©es : justesse de l’intonation, style impeccable, souffle et contrĂŽle dynamique, surtout intensitĂ© et couleur font ce chant habitĂ©, dĂ©sormais Ă  nul autre comparable. Avec une telle prĂ©sence, un tel naturel dramatique, cet Otello exceptionnel, bigarrĂ©, multiforme, d’une imagination et crĂ©ativitĂ© de premiĂšre classe, confirme Ă  quel niveau d’intelligence artistique et vocale est parvenu le tĂ©nor munichois. Ayant dĂ©jĂ  un agenda plus que complet pour les 10 ans Ă  venir, Jonas Kaufmann, offrant le rĂ©cital verdi le plus bouleversant qui soit, aiguise encore notre dĂ©sir de le voir et de l’Ă©couter. Son Otello Ă  venir devrait ĂȘtre le prochain grand Ă©vĂ©nement de la scĂšne lyrique des mois Ă  venir.
Soutenant et dialoguant avec le chant clair obscur d’un interprĂšte nĂ©, l’orchestre parmesan sous la direction de Pier Giorgio Morandi sait rester Ă  sa place, trouvant souvent de vives et fines couleurs. Le travail des musiciens et du chef fait aussi la rĂ©ussite du programme.
Voici au registre des nouveautés, le disque convaincant que nous attendions cette année Verdi 2013. Récital événement, coup de coeur de classiquenews.

 

Jonas Kaufmann, tĂ©nor. The Verdi Album. Orchestre de l’OpĂ©ra de Parme. Pier Giorgio Morandi, direction. 1 cd Sony classical. Enregistrement rĂ©alisĂ© en mars 2013 (Parme, Italie).

 

 

France Musique: Otello de Verdi, dimanche 6 janvier 2013,14h

France Musique: Otello de Verdi, dimanche 6 janvier 2013,14h

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Verdi : Otello

France Musique

Le 6 janvier 2013, 14h
Jardin des critiques
logo_fmusiqueOtello est créé à la Scala de Milan le 5 février 1887. Il interrompt un silence de prÚs de seize années, pendant lesquels Verdi avait cessé de composer depuis Aïda créé au Caire le 24 décembre 1871.
La source n’est pas nouvelle pour le compositeur, Verdi ayant passionnĂ©ment trouvĂ© dans l’épopĂ©e et la poĂ©sie de Shakespeare ses propres marques dramatiques. Il y eut Lady Macbeth (1847). Mais la nouveautĂ© pour le lion de la scĂšne lyrique, c’est une nouvelle collaboration, avec un nouveau librettiste, Arrigo Boito, dĂšs 1874, mais qui n’aboutira que quelques annĂ©es plus tard, aprĂšs leur travail de rĂ©vision de Simon Boccanegra et de Don Carlos. AprĂšs Otello, surgira l’ultime crĂ©ation, Falstaff, en 1893, dĂ©coulant Ă©galement de la sĂšve Shakespearienne (les Joyeuses CommĂšres de Windsor).
Victorieux des Turcs, le Maure gĂ©nĂ©ral de l’armĂ©e vĂ©nitienne, Otello, est accueilli triomphalement par le peuple cypriote.
S’il vainc aisĂ©ment les forces hostiles sur l’arĂšne militaire, il en va tout autrement sur la scĂšne amoureuse. Et le conquĂ©rant se fait angoissĂ©, impatient, tyrannique, passionnel, irascible. Du moins doute-t-il assez de lui-mĂȘme pour que le venin du soupçon, distillĂ© par son ennemi Iago, le perfide semeur de trouble, ne vienne lui inspirer suspicion et accusation Ă  l’endroit de son Ă©pouse, pourtant fidĂšle et aimante, la belle DesdĂ©mone.
Elle-mĂȘme est aussi douce et passive qu’il se montre manipulable et aveugle.
La force du drame vient de ce contraste saisissant sur la scĂšne : ici, les deux protagonistes que tout a comblé : fortune, rang, mĂ©rite et beautĂ©, sont les jouets impuissants  d’un traĂźtre, odieux dĂ©miurge, habile Satan des cƓurs, un fieffĂ© jaloux qui tirant les ficelles d’une histoire somme toute assez banale, nous plonge dans la tragĂ©die la plus impitoyable.
Sur la scĂšne,  les trop frĂȘles figures humaines d’Otello et de son Ă©pouse, DesdĂ©mone, rĂ©sistent vainement. A la folie dĂ©vastatrice du premier, rĂ©pond la soumission pieuse de la seconde.
Ici, aucun des personnages n’est maĂźtre de lui-mĂȘme. Chacun semble possĂ©dĂ© par une force qui le dĂ©passe: jalousie perverse (Iago), soupçon dĂ©vorant (Otello), accablement (DesdĂ©mone). La musique quant Ă  elle, forte, violente, fulgurante, est, osons le mot, sublime.

Verdi, Otello
Opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi
Livret : Arrigo Boito d’aprùs William Shakespeare