DVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Château de Versailles Spectacles)

150 ans de la mort de BERLIOZDVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Château de Versailles Spectacles)  -  Après avoir affiner, étrenner, poli son approche de l’opéra de Berlioz, à Linz et à Bonn, le chef François-Xavier Roth présente sa lecture de La Damnation de Faust à Versailles, sur la scène de l’Opéra royal, mais dans des décors fixes empruntés au fonds local.

Voilà une version allégée, éclaircie, volontiers détaillée (et d’aucun diront trop lente), mais dont l’apport principal est – instruments historiques obligent- la clarté.

faust-berlioz-vidal-antonacci-courjal-dvd-cvs-roth-critique-opera-annonce-annonce-classiquenews-ROTHAu format particulier des instruments d’époque (Les Siècles), répondent trois voix qui se révèlent convaincantes tant en intelligibilité qu’en caractérisation : Mathias Vidal en Faust, Anna Caterina Antonacci (Marguerite), Nicolas Courjal (Méphistofélès)… Complète le tableau, le Chœur Marguerite Louise (direction: Gaétan Jarry) pour incarner les paysans dès la première scène, puis la verve des étudiants et celle des soldats, avant la fureur endiablée des suivants de Méphisto dans le tableau final, celui de la chevauchée, avant l’apothéose de Marguerite entourée d’anges thuriféraires et célestes… Roth prend le temps de l’introspection, fouillant la rêverie solitaire de Faust au début, l’intelligence sournoise et manipulatrice de Méphisto; le maestro rappelle surtout combien il s’agit d’une légende dramatique, selon les mots de Berlioz : peinture atmosphérique et orchestrale plutôt que narration descriptive. Le fantastique et les éclairs surnaturels s’exprimant surtout par le raffinement de l’orchestration… laquelle scintille littéralement dans le geste pointilliste du chef français (éclatant ballet des Sylphes). En 1846, soit 16 années après la Symphonie Fantastique, l’écriture de Berlioz n’a jamais aussi directe, flamboyante et intérieure.

Le point fort de cette lecture sans mise en scène, demeure l’articulation du français : un point crucial sur nos scènes actuelles, tant la majorité des productions demeurent incompréhensibles sans le soutien des surtitres.
Bravo donc à l’excellent Brander de Thibault de Damas (chanson du Rat, aussi rythmique et frénétique que précisément articulée : un modèle absolu en la matière). On le pensait trop léger et percussif voire serré pour un rôle d’ordinaire dévolu aux ténors puissants héroïco-dramatiques : que nenni… Mathias Vidal relève le défi du personnage central : Faust. Certes la carrure manque d’assurance et d’ampleur parfois (nature immense, un rien étroite), mais quel chant incarné, nuancé, déclamé ! Le chanteur est un acteur qui a concentré et densifié son rôle grâce à la maîtrise de phrasés somptueux qui inscrit ce profil dans le verbe et la pureté du texte. La compréhension de chaque situation en gagne profondeur et sincérité. La ciselure d’un français intelligible fait merveille. On se souvient de son Atys (de Piccinni) dans une restitution en version de chambre : l’âme percutante et tragique du chanteur s’était de la même façon déployée avec une grâce ardente, irrésistible.

 

 

 

Berlioz à l’Opéra royal de Versailles
FAUST exceptionnel :  textuel et orchestral

 

 

 

Sans avoir l’âge du personnage, ni sa candeur angélique, Anna Caterina Antonacci, aux aigus parfois tirés et tendus, « ose » une lecture essentiellement ardente et passionnée.…elle aussi diseuse, au verbe prophétique, d’une indiscutable excellence linguistique (Ballade du roi de Thulé). Capable de chanter la cantate Cléopâtre avec une grandeur tragique souveraine, la diva affirme sa vraie nature qui embrase par sa vibration rayonnante, la loyauté du Faust lumineux de Vidal (D’amour l’ardente flamme).
Aussi impliqué et nuancé que ses partenaires, Nicolas Courjal réussit un Méphisto impeccable d’élégance et de diabolisme, proférant un verbe lyrique là encore nuancé, idéal. C’est sûr, le français est ici vainqueur, et son articulation, d’une intelligence expressive, triomphe dans chaque mesure. La maîtrise est totale, sachant s’accorder au scintillement instrumental de l’orchestre, dans la fausse volupté enivrée (Voici des roses), comme dans le cri sardonique final de la victoire (Je suis vainqueur ! lancé à la face d’un Faust éreinté qui s’est sacrifié car il a signé le pacte infernal).
Comme plus tard dans Thaïs de Massenet, Berlioz échafaude son final en un chiasme dramatique contraire et opposé : à mesure que Faust plonge dans les enfers (comme le moine Athanaël saisi par les affres du désir), Marguerite gagne le ciel et son salut en une élévation miraculeuse (comme Thaïs qui meurt dans la pureté). Voilà qui est admirablement restitué par le chef et son orchestre authentiquement berliozien. Il est donc légitime de fixer par le dvd ce spectacle hors normes qui dépoussière orchestralement et vocalement une partition où a régné trop longtemps les brumes du romantisme wagnérien.

François-Xavier Roth (© Pascal le Mée Château de Versailles Spectacles)

 

 

 

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BERLIOZ : La Damnation de Faust, 1846

Faust : Mathias Vidal
Marguerite : Anna Caterina Antonacci
Méphistophélès : Nicolas Courjal
Brander : Thibault de Damas d’Anlezy

Chœur Marguerite Louise / Chef : Gaétan Jarry
Les Siècles
François-Xavier Roth, direction
Enregistré à Versailles, Opéra Royal, en novembre 2018

1 dvd Château de Versailles Spectacles

 

 
 

 

CD, coffret ̩v̩nement. BERLIOZ : La Damnation de Faust : Spyres, Courjal, NELSON (2 cd + 1 dvd ERATO Рavril 2019)

BERLIOZ-DAMNATION-FAUST-NELSON-DIDONATO-SPYRES-COURJAL-critique-opera-classiquenews-annonce-critique-dossierCD, coffret événement. BERLIOZ : La Damnation de Faust : Spyres, Courjal, NELSON (3 cd + 1 dvd ERATO – avril 2019). Enregistrée sur le vif à Strasbourg en avril 2019, la production réunie sous la baguette élégante, exaltée sans pesanteur de l’américain John Nelson, réussit un tour de force et certainement le meilleur accomplissement discographique et artistique pour l’année BERLIOZ 2019. Du tact, de la pudeur aussi (subtilité caressante de l’air de Faust : « Merci doux crépuscule » qui ouvre la 3è partie), l’approche est dramatique et d’une finesse superlative. Elle sait aussi caractériser avec mordant comme le profil des étudiants et des buveurs à la taverne de Leipzig, vraie scène de genre, populaire à la Brueghel, entre ripailles et grivoiseries sous un lyrisme libre. Il est vrai que la distribution atteint la perfection, en particulier parmi les hommes : sublime Faust de Michael Spyres, articulé, nuancé (aristocratique et poétique dans la lignée de Nicolas Gedda en son temps, et qui donc renouvelle le miracle de son Enée dans Les Troyens précédents) auquel répond en dialogues hallucinés, contrastés, fantastiques, le Méphisto mordant et subtil de l’excellent Nicolas Courjal (dont on comprend toutes les phrases, chaque mot) ; leur naturel ferait presque passer l’ardeur de la non moins sublime Joyce DiDonato, un rien affecté : il est vrai que son français sonne affecté (et pas toujours exact). Manque de préparation certainement ; dommage lorsque l’on sait le perfectionnisme de la diva américaine, soucieuse du texte et de chaque intonation.

 

 

 

et de deux !, après Les Troyens en 2017,
John Nelson réussit son Faust
pour l’année BERLIOZ 2019

 

 

 

Son air du roi de Thulé, musicalement rayonne, mais souffre d’un français pas toujours intelligible. Mais la soie troublée, ardente que la cantatrice creuse et cisèle pour le personnage, fait de sa Marguerite, un tempérament romantique passionné, possédé, qui vibre et s’embrase littéralement. Quel chant ! Voilà qui nous rappelle une autre incarnation fabuleuse et légendaire celle de Cecilia Bartoli dans la mélodie de la Mort d’Ophélie…
Le chÅ“ur portugais (Gulbenkian) reste impeccable : précis, articulé lui aussi. L’Orchestre strasbourgeois resplendit lui aussi, comme il l’avait fait dans le coffret précédent Les Troyens (il y a 2 ans, 2017). Il n’est en rien ce collectif de province et rien que régional ici et là présenté (!) : Frémissements, éclairs, hululements… les instrumentistes, sous une direction précise et qui respire, prend de la distance, confirme dans l’écriture berliozienne, cette conscience élargie qui pense la scène comme un théâtre universel, souvent à l’échelle du cosmos (avant Mahler). Version superlative nous l’avons dit et qui rend hommage à Berlioz pour son année 2019.
CLIC_macaron_2014Les plus puristes regretteront ce français américanisé aux faiblesses linguistiques si pardonnables quand on met dans la balance la justesse de l’intonation et du style des deux protagonistes (Spyres / DiDonato). L’attention au texte, le souci de précision dans l’émission et l’articulation restent louables. La conception chambriste prime avant toute chose, restituant la jubilation linguistique du trio Faust / Marguerite / Méphisto qui conclut la 3è partie… Ailleurs expédiée et vociférée sans précision. A écouter de toute urgence et à voir aussi puisque le coffret comprend aussi en 3è galette, le dvd de la performance d’avril 2019 à Strasbourg. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’hiver 2019.

 

 

  

 

 

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CD, coffret ̩v̩nement. BERLIOZ : La Damnation de Faust (3 cd + 1 dvd ERATO Рavril 2019).

Légende dramatique en quatre parties,
livret du compositeur d’après Goethe
Créée à l’Opéra-Comique le 6 décembre 1846

Joyce DiDonato : Marguerite
Michael Spyres : Faust
Nicolas Courjal : Méphistophélès
Alexandre Duhamel : Brander

Chœur de la Fondation Gulbenkian
Les petits chanteurs de Strasbourg

Orchestre philharmonique de Strasbourg
John Nelson, direction

 

 

 

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Enregistré à Strasbourg en novembre 2018
2 cd + 1 dvd – ref ERATO 9482753, 2h

LIRE aussi notre critique complète des TROYENS de BERLIOZ par John Nelson, Michael Spyres, Joyce DiDonato, Stéphane Degout (2017)… :

 

 

 

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berlioz-les-troyens-didonato-spyres-nelson-3-cd-ERATO-annonce-cd-premieres-impressions-par-classiquenewsCD, compte rendu, critique. BERLIOZ : Les Troyens. John Nelson (4 cd + 1 dvd / ERATO – enregistré en avril 2017 à Strasbourg). Saluons d’emblée le courage de cette intégrale lyrique, en plein marasme de l’industrie discographique, laquelle ne cesse de perdre des acheteurs… Ce type de réalisation pourrait bien relancer l’attractivité de l’offre, car le résultat de ces Troyens répond aux attentes, l’ambition du projet, les effectifs requis pour la production n’affaiblissant en rien la pertinence du geste collectif, de surcroit piloté par la clarté et le souci dramatique du chef architecte, John Nelson. Le plateau réunit au moment de l’enregistrement live à Strasbourg convoque les meilleurs chanteurs de l’heure Spyres DiDonato, Crebassa, Degout, Dubois… Petite réserve cependant pour Marie-Nicole Lemieux qui s’implique certes, mais ne contrôle plus la précision de son émission (en Cassandre), diluant un français qui demeure, hélas, incompréhensible. Même DiDonato d’une justesse émotionnelle exemplaire, peine elle aussi : ainsi en est-il de notre perfection linguistique. Le Français de Berlioz vaut bien celui de Lully et de Rameau : il exige une articulation lumineuse.

 

 

 
 

 

 

La Damnation de Faust version 1846, sur instruments d’époque

berlioz Hector Berlioz_0FRANCE 2, lun 2 déc 2019, 00h55. BERLIOZ : La damnation de Faust. L’année 2019 marque les célébrations du 150ème anniversaire de la disparition d’Hector Berlioz. En lien avec la grande exposition sur Louis-Philippe donnée au Château de Versailles, l’Opéra Royal de Versailles avait anticipé cet événement en programmant sur la saison 2018/2019, un cycle Berlioz, dont ce concert faisait partie.
Il y a  plus de 170 ans, précisément le dimanche 29 octobre 1848, dans une salle rénovée et enfin ouverte au grand public, Hector Berlioz dirigeait l’un de ces immenses concerts dont il détenait le secret : 400 musiciens sur scène alternant les compositions de Gluck, Beethoven, Rossini, Weber et Berlioz bien entendu (“Grande fête chez les Capulet” du Roméo et Juliette, “La Marche Hongroise” de La Damnation de Faust). Ce concert marquait avec faste l’avènement de la Seconde République naissante.

François-Xavier Roth est un chef français dont la carrière avec son propre orchestre Les Siècles, mais aussi avec le Gürzenich Orchester à Cologne et le London Symphony Orchestra, connaît un fort développement. Ancien assistant de Sir John Eliot Gardiner, il cultive comme lui une passion pour Berlioz et la sonorité si « française » qui en est l’emblème comme l’esprit.
Son interprétation de La Damnation de Faust en version de concert (comme pour la création de 1846) permet d’entendre cette œuvre avec la force et les audaces du premier Berlioz : un chef-d’œuvre sombre et resplendissant, cosmique aussi par l’ampleur de ses évocations orchestrales.

Opéra Royal de Versailles, le 6 novembre 2018
Direction musicale : François-Xavier Roth
La Damnation de Faust. Musique de Hector Berlioz (1803-1869)
Livret de Almire Gandonnière (1813-1863) et Hector Berlioz (1803-1869)
D’après Faust de Goethe (1808)
Première représentation à l’Opéra-Comique de Paris le 6 décembre 1846
Les Siècles
Chœur Chœur Marguerite Louise
Chef des Chœurs Gaëtan Jarry

Mathias Vidal : Faust
Anne Caterina Antonacci : Marguerite
Nicolas Courjal : Méphistophélès
Thibault de Damas d’Anlezy : Brander

L’action de situe au Moyen-Age, en Hongrie et en Allemagne. Faust accablé par le dégoût de la vie, veut  mettre fin à ses jours en absorbant du poison. Les chants de Pâques l’arrachent à son désespoir en lui rendant la foi de son enfance, mais cet élan mystique suscite l’apparition soudaine du démon, Méphistophélès, qui lui promet tous les plaisirs de l’existence et l’entraîne dans une taverne au milieu d’une bruyante assemblée. Ces plaisirs vulgaires ne parviennent pas à séduire Faust et Méphistophélès le transporte sur les bords de l’Elbe où il lui fait découvrir la jeune Marguerite dans un rêve enchanteur. Dès que Faust et Marguerite se rencontrent, ils se reconnaissent et se jurent un amour réciproque. Mais les deux amants doivent se séparer car Méphistophélès les avertit qu’ils ont attiré l’attention du voisinage et de la mère de Marguerite. Faust, malgré sa promesse de revenir dès le lendemain, semble avoir oublié Marguerite pour s’abîmer dans la contemplation de la nature. Méphistophélès le rejoint pour lui apprendre que la jeune fille est condamnée à mort pour avoir empoisonné sa mère. Pour la sauver, il exige de Faust qu’il signe un pacte l’engageant à le servir et il l’entraîne avec lui en enfer au terme d’une chevauchée fantastique. Seule Marguerite est sauvée et accueillie au ciel par le chœur des esprits célestes.

COMPTE-RENDU, critique, opéra. ORANGE, Théâtre antique, le 10 juil2019. ROSSINI : Guillaume Tell. Gianluca Capuano / Jean-Louis Grinda

COMPTE-RENDU, opéra. ORANGE, Théâtre antique, le 10 juillet 2019. Rossini : Guillaume Tell. Gianluca Capuano / Jean-Louis Grinda. Pour fêter ses cinquante ans d’existence, les Chorégies d’Orange 2019 s’offre de présenter pour la première fois le tout dernier ouvrage lyrique de Rossini, Guillaume Tell (1829), seulement un an après l’inévitable Barbier de Séville (https://www.classiquenews.com/ompte-rendu-opera-choregies-dorange-2018-le-4-aout-2018-rossini-le-barbier-de-seville-sinivia-bisanti). Plus rares en France, les opéras dit « sérieux » de Rossini pourront surprendre le novice, tant le compositeur italien s’éloigne des séductions mélodiques et de l’entrain rythmique de ses ouvrages bouffes, afin d’embrasser un style plus varié, très travaillé au niveau des détails de l’orchestration, sans parler de l’adjonction des musiques de ballet et du refus de la virtuosité vocale pure (dans la tradition du chant français).

 
 

GUILLAUME TELL à ORANGE

  

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Annick Massis (Mathilde)

 

 

Composé pour l’Opéra de Paris en langue française, Guillaume Tell a immédiatement rencontré un vif succès, sans doute en raison de son livret patriotique qui fit alors raisonner les échos nostalgiques des victoires napoléoniennes passées, et ce en période de troubles politiques, peu avant la Révolution de Juillet 1830.
Aujourd’hui, le style ampoulé des nombreux récitatifs, surtout au début, dessert la popularité de l’ouvrage. Pour autant, du point de vue strictement musical, on ne peut qu’admirer la science de l’orchestre ici atteinte par Rossini, qui évoque à plusieurs reprises la musique allemande, de Beethoven à Weber.

Il faut dire que la plus grande satisfaction de la soirée vient précisément de la fosse, avec un Gianluca Capuano très attentif à la continuité du discours musical, tout en révélant des détails savoureux ici et là. Seule l’ouverture laisse quelque peu sur sa faim avec un Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo qui met un peu de temps à se chauffer, sans être aidé par l’acoustique des lieux, peu détaillée dans les pianissimi. Quel plaisir, pourtant, de se retrouver dans le cadre du Théâtre antique et son impressionnant mur de 37 mètres de haut ! Les dernières lueurs du soleil permettent aux oiseaux de continuer leurs tournoiements étourdissants dans les hauteurs, avant de disparaitre peu à peu pour laisser à l’auditeur sa parfaite concentration sur le drame à venir. Il est vrai qu’ici le spectacle est autant sur scène que dans la salle, tant la première demi-heure surprend par le ballet incessant des pompiers dans la salle, affairés à évacuer les spectateurs … exténués par la chaleur étouffante.

Sur le plateau proprement dit, la mise en scène de Jean-Louis Grinda, à la fois directeur des Chorégies d’Orange et de l’Opéra de Monte-Carlo, fait valoir un classicisme certes peu enthousiasmant, mais fidèle à l’ouvrage avec ses costumes d’époque et ses quelques accessoires. L’utilisation de la vidéo reste dans cette visée illustrative en figurant les différents lieux de l’action, tout en insistant pendant toute la soirée sur l’importance des éléments. On retiendra la bonne idée de traiter de l’opposition entre le temps guerrier et l’immanence de la nature, le tout en une construction en arche bien vue : en faisant travailler Guillaume Tell sur le bandeau de terre en avant-scène dès le début de l’ouvrage, puis en faisant à nouveau planter quelques graines par une jeune fille pendant les dernières mesures, Grinda permet de dépasser le seul regard patriotique habituellement concentré sur l’ouvrage.
Le plateau vocal réuni s’avère d’une bonne tenue générale, même si les rôles principaux laissent entrevoir quelques limites techniques. Ainsi du Guillaume Tell de Nicola Alaimo qui fait valoir des phrasés superbes, en une projection malheureusement trop faible pour convaincre sur la durée, tandis que la Mathilde d’Annick Massis reste irréprochable au niveau du style, sans faire toutefois oublier un positionnement de voix plus instable dans l’aigu et un recours fréquent au vibrato. La petite voix de Celso Albelo (Arnold) parvient quant à elle, à trouver un éclat inattendu pour dépasser la rampe en quelques occasions, avec une belle musicalité, mais souffre d’une émission globale trop nasale. Au rang des satisfactions, Jodie Devos compose un irrésistible Jemmy, autant dans l’aisance vocale que théâtrale, de même que le superlatif Cyrille Dubois (Ruodi) dans son unique air au I. Si Nora Gubisch (Hedwige) assure bien sa partie, on félicitera également le solide Nicolas Courjal (Gesler), à qui ne manque qu’un soupçon de subtilité au niveau des attaques parfois trop virulentes de caractère. Enfin, les chÅ“urs de  l’Opéra de Monte-Carlo et du Théâtre du Capitole de Toulouse se montrent bien préparés, à la hauteur de l’événement. On retrouvera Guillaume Tell programmé en France dès octobre prochain, dans la nouvelle production imaginée par Tobias Kratzer pour l’Opéra de Lyon.

 

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Compte-rendu, opéra. Orange, Théâtre antique, le 10 juillet 2019. Rossini : Guillaume Tell. Nicola Alaimo (Guillaume Tell), Nora Gubisch (Hedwige), Jodie Devos (Jemmy), Annick Massis (Mathilde), Celso Albelo (Arnold), Nicolas Cavallier (Walter Furst), Philippe Kahn (Melcthal), Nicolas Courjal (Gesler), Philippe Do (Rodolphe), Cyrille Dubois (Ruodi), Julien Veronese (Leuthold). ChÅ“urs de  l’Opéra de Monte-Carlo et du Théâtre du Capitole de Toulouse, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction musicale, Gianluca Capuano / mise en scène, Jean-Louis Grinda

A l’affiche du festival Les Chorégies d’Orange, le 10 juillet 2019. Crédit Photos / illustrations : © Gromelle

   

 

CD, compte rendu critique. Félicien David : Herculanum, 1859. Deshayes, Courjal, Niquet (2 cd Palazzetto Bru Zane, 2014)

Herculanum felicien david annonce presentation critique review classiquenews aout 2015 critiqueCD, compte rendu critique. Félicien David : Herculanum, 1859. Deshayes, Courjal, Niquet (2 cd Palazzetto Bru Zane, 2014). L’opéra de Félicien David, Herculanum, fusionne spectaculaire antique, souffle épique hérité des grands oratorios chrétiens, et aussi souvenir des opéras du premier romantisme français, signés Meyerbeer, Auber, Halévy. Sans avoir l’audace visionnaire et fantastique de Berlioz (Damnation de Faust), lequel témoin de la création a regretté malgré d’évidentes qualités expressives, musicales, dramatiques, l’orchestration plutôt terne de la partition (non sans raison d’ailleurs), Herculanum méritait absolument cette recréation par le disque. Tout en servant son sujet chrétien, l’ouvrage est aussi sur la scène un formidable spectacle : riche en péripéties et en effets de théâtre (Berlioz toujours a loué le luxe des décors, aussi convaincants/impressionnants que les talents de la peinture d’histoire dont le peintre Martin, auteur fameux alors de La destruction de Ninive). Ici l’irruption du Vésuve est favorisée par Satan qui tout en fustigeant l’indignité humaine, et favorisant / condamnant le règne décadent de la reine d’Herculanum, Olympia, ne peut empêcher la pureté exemplaire des deux élus, martyrs chrétiens par leur abnégation extrêmiste, Hélios et la chrétienne Lilia. Le tableau final qui est celui de la destruction de la ville par les laves et les fumées (-un moment qui nourrit le suspens et qu’attend chaque spectateur), est aussi l’apothéose dans la mort, des deux martyrs chrétiens.

Créé en 1859, après le succès de son oratorio, Le Désert (précisément étiquetté « ode symphonique »), Félicien David accède à une notoriété justifiée que soulignera encore sa nomination à l’Institut, en 1869, à la succession de… Berlioz justement.

david felicienQue pensez d’Herculanum donc à la lueur de ce double cd ? Evacuons d’abord ce qui reste faible. Dans le déroulement de l’action, David se laisse souvent tenté par des formules standards, guère originales, ainsi le style souvent pompeux du choeur statique et pontifiant sans vrai finesse, soulignant la solennité des ensembles et des finaux… on veut bien que l’auteur précédemment stimulé pour le rituel saint simonien pour lequel il a écrit maints choeurs, se soit montré inspiré, pourtant force est de constater ici, sa piètre écriture chorale. Ainsi dans le pur style du grand opéra signé Meyerbeer, Halévy, Auber. .. David n’est pas un grand orchestrateur et malgré des duos amoureux, de grandes scènes sataniques, plusieurs situations d’intense confrontation, la plume du compositeur cherche surtout l’effet dramatique moins les scintillements troubles d’une partition miroitante. N’est pas l’égal de Berlioz  qui veut et tout orientaliste qu’il soit même ayant comme Delacroix approché, – et vécu,  de près les suaves soirées d’orient  (surtout égyptiennes), l’exotisme antique de monsieur David n’a guère de gènes en commun avec les sublimes Troyens du grand Hector. De ce point de vue, la fin spectaculaire où le Vésuve fait son éruption, est campée à grands coups de tutti orchestraux sans guère de nuances : c’est un baisser de rideau sans prétention instrumentale mais dont la déflagration monumentale convoque de fait les effets les plus rutilants de la peinture d’histoire.

 

 

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Paris, 1859. Quand Gounod créée son Faust, David affirme sa théâtralité lyrique dans Herculanum… 

Noir et somptueux Nicolas Courjal, Satan de braise

Voilà pour nos réserves. Concrètement cependant, en véritable homme de théâtre, David se montre plus convaincant dans duos et trios, nettement plus intéressants. Celui ou la reine Olympia séduit et envoûte Helios sous la houlette de Satan (III) n’est pas sans s’identifier -similitude simultanée- au climat mephistophélien de la séduction et de l’hypnose cynique  tels qu’ils sont traités et magnifiés dans Faust de Gounod (également créé en mars 1859). Postérieur à Berlioz, le satanisme de David s’embrouille cependant par une écriture souvent formellement académique : là encore, le génie fulgurant du grand Hector ou l’intelligence de transitions dramatique de Gounod lui manquent.

Néanmoins, musicalement la caractérisation des protagonistes saisit par sa justesse et sa profondeur. Olympia est un superbe personnage plein d’assurance séductrice : une sirène royale (c’est la reine d’Herculanum), instance arrogante mêlant pouvoir et magie : elle a jeté son dévolu sur Helios (voir sa grande scène de séduction)… conçu pour le contralto rossinien Borghi-Mamo, le rôle est avec Satan, le plus captivant de la partition : décadent, manipulateur, cynique. Ductile et habitée, la mezzo Karine Deshayes trouve la couleur du personnage central.

A contrario, la pure Lilia a l’intensité de la vierge chrétienne appelée aux grands sacrifices (son Credo est la vraie déclaration d’une foi sincère qui donne la clé du drame : après la mort, l’immortalité attend les croyants) : elle forme avec son fiancé Helios,  le couple héroïque exemplaire de cette fresque antique conçue comme une démonstration des vertus chrétiennes. Même usé, le timbre de la soprano Véronique Gens d’une articulation à toute épreuve, campe la vierge sublime avec un réel panache.

En Helios coule le sang des traîtres sympathique, c’est un pêcheur fragile et coupable trop humain pour être antipathique : sa faiblesse le rend attachant;  il a le profil idéal du pêcheur coupable, toujours prêt à expier, s’amender, payer la faute que sa faiblesse lui a fait commettre. C’est la proie idéale de la tentation, qui tombe dans les rets tendus par Olympia et Satan au III. Duo enflammé d’un très fort impact dramatique et contrepointant le couple des élus Helios / Lilia, le duo noir, Olympia/Satan est subtilement manipulateur, néfaste.  D’une articulation tendue et serrée, surjouant en permanence, le style du ténor Edgaras Montvidas finit par agacer car il semble expirer à chaque fin de phrase. … tout cela manque de naturel et d’intelligence dans l’architecture du rôle; du moins eût-il été plus juste de réserver tant de pathos concentré en fin d’action quand le traître coupable, terrassé, embrasé, exhorte Lilia à lui pardonner son ignominie.

COURJAL Nicolas-Courjal1-159x200Véritable révélation ou confirmation pour ceux que le connaissaient déjà, le baryton  basse rennais Nicolas Courjal (né en 1973) éblouit littéralement dans le double rôle de Nicanor (le proconsul romain, frère d’Olympia) puis surtout de Satan : métal clair et fin,  timbré et naturellement articulé, le chanteur sait nuancer toutes les couleurs du lugubre sardonique, trouvant ce cynisme dramatique glaçant et séducteur qui demain le destine à tous les personnages goethéens / faustéens, sa couleur étant idéalement méphistophélienne : une carrière prochaine se dessine dans le sillon de ce Satan révélateur  (évidemment Mephistopheles de La Damnation de Faust de Berlioz), sans omettre le personnage clé du Diable aux visages multiples comme chez David, dans Les Contes d’Hoffmann. Au début du IV, son monologue où Satan démiurge suscite ses cohortes d’esclaves marcheurs, démontre ici plus qu’un interprète intelligent et mesuré : un diseur qui maîtrise le sens du texte (“l’esclave est le roi de la terre. .. »). Magistrale incarnation et l’argument le plus convaincant de cette réalisation.

Vivante et nerveuse souvent idéalement articulée (Pas des Muses du III), la baguette d’Hervé Niquet démontre constamment  (écoutez cette musique méconnue comme elle est belle et comme j’ai raison de la ressusciter), et il est vrai que l’on se laisse convaincre mais il y manque une profondeur, une ivresse, de vraies nuances qui pourraient basculer de la fresque académique à la vérité de tableaux humainement tragiques. Maillon faible, le choeur patine souvent, reste honnête sans plus, certes articulé mais absent et curieusement timoré aux points clés du drame. Au final, un couple noir (Olympia et Satan) parfait, nuancé, engagé ; un chef et un orchestre trop poli et bien faisant ; surtout des choeurs et un Hélios (dont on regrette aussi le vibrato systématisé et uniformément appuyé pour chaque situation), trop absents. Néanmoins, malgré nos réserves, voici l’une des gravures les plus intéressantes (avec La mort d’Abel, Thérèse, les récentes Danaïdes) de la collection de déjà 10 titres « Opéra français / French opera » du Palazzetto Bru Zane.

 

 

CD, compte rendu critique. Félicien David : Herculanum, 1859. Karine Deshayes (Olympia), Nicolas Courjal (Nicanor / Satan), Véronique Gens (Lilia)… Flemish Radio Choir, Brussels Philhamronic. Hervé Niquet, direction (2 cd Palazzetto Bru Zane, 2014). Enregistré à Bruxelles en février et mars 2014.