HAENDEL / HANDEL : Les oratorios (partie 1/2)

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423HAENDEL / HANDEL : les oratorios anglais, dossier spĂ©cial. A l’étĂ© 2016, Decca publie un coffret « The Great oratorios », somme discographique de 41 cd, regroupant 16 oratorios du Saxon Georg Friedrich Handel (1685-1759). L’occasion est trop belle pour classiquenews d’y complĂ©ter la rĂ©daction des critiques de chaque version choisie, par l’Ă©vocation de l’aventure exceptionnelle de Haendel Ă  Londres principalement oĂč il “invente” l’oratorio anglais. Le coffret Decca The Great oratorios offre un focus idĂ©al sur une double thĂ©matique : la carriĂšre passionnante de Handel hors de l’Europe continentale, aprĂšs son sĂ©jour miraculeux en Italie, aprĂšs ses nombreux engagements en terres germaniques
 et aussi, un regard sur l’interprĂ©tation moderne, principalement des chefs anglais, des drames non scĂ©niques de Haendel, soit des annĂ©es 1970 avec Charles Mackerras jusqu’aux plus rĂ©cents McCreesh et Minkowski
 sans omettre les passionnants Hogwood, Pinnock, Christophers…

 

 

 

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haendel handel londres oratorio anglaisL’inventivitĂ© du crĂ©ateur trouve en Angleterre un terreau fertile et parfois Ă©prouvant, pour inventer une nouvelle forme dramatique : opĂ©ra seria, masque puis surtout en langue anglaise, l’oratorio spĂ©cifiquement britannique ; un genre que Purcell aurait pu lui aussi inventer… OĂč toute scĂ©nographie absente, permet Ă  la seule Ă©criture vocale et musicale, d’exprimer tous les enjeux et ressorts dramatiques comme le parcours moral et le sens spirituel des ouvrages, d’autant que l’action y est souvent plus psychologique que spectaculaire. C’est aussi une opportunitĂ© offerte de mesurer l’état de l’interprĂ©tation des Anglais principalement sur un sujet qui intĂ©resse leur propre histoire musicale. Certes le coffret comporte des actions de jeunesse, Acis et GalatĂ©e, surtout La Resurrezione, qui renvoient aux annĂ©es de formations et aux premiers essais dramatiques. Mais en regroupant les principaux oratorios anglais de 1739 Ă  1752, de Esther, Athalia et Saul, les premiers dĂ©cisifs, jusqu’aux « ultimes mystiques », Theodora et Jephta (1750 et 1752), sans omettre les drames allĂ©goriques et sacrĂ©s dont le diptyque majeur, Israel en Egypte et surtout le Messie (1739 et 1742), nous voici en prĂ©sence d’un monument de la ferveur dramatique qui compose un corpus aussi important esthĂ©tiquement et spirituellement que Les Passions et la Messe en si de JS Bach.

Face Ă  ces prodiges proches de l’opĂ©ra mais dont les interprĂštes doivent aux cĂŽtĂ©s des ressorts expressifs, exprimer aussi le continuum spirituel et la cohĂ©rence interne de l’architecture, rĂ©ussir l’alternance des choeurs mĂ©ditatifs ou jubilatoires et le profil intimiste et individualisĂ©s des solistes, de nombreux chefs ici paraissent. Mackerras, orchestralement dĂ©passĂ© (continuo systĂ©matique et trop lisse); Gardiner surprĂ©sent et pas toujours trĂšs vigilant sur la cohĂ©rence de ses distributions solistes ; c’est surtout les surprenants et plus habitĂ©s Christopher Hogwood, Harry Christopher, ou Trevor Pinnock (fabuleux Messie) qui surprennent par une vitalitĂ© nerveuse plus souvent finement caractĂ©risĂ©e que Gardiner

En profitant de la parution de ce coffret Ă©vĂ©nement Ă©ditĂ© par Decca, CLASSIQUENEWS Ă©claire l’itinĂ©raire de Haendel dans le genre de l’oratorio sacrĂ©, principalement Ă  Londres (mĂȘme si Le Messie, pierre angulaire de l’oeuvre est d’abord crĂ©Ă© et applaudi, donc compris
 Ă  Dublin / c’est un peu comme DonGiovanni de Mozart, autre Ɠuvre majeure lyrique, d’abord portĂ©e en triomphe Ă  Prague, avant la conservatrice Vienne
). AprĂšs la prĂ©sentation synthĂ©tique de chaque ouvrage prĂ©sent dans le coffret, la RĂ©daction rĂ©capitule les qualitĂ©s (et parfois les limites) de chaque lecture enregistrĂ©e.

 

 

HANDEL / HAENDEL Le SAXON en Angleterre


handel haendel portrait vignette dossier handel haendel 2016 496px-George_Frideric_Handel_by_Balthasar_DennerHaendel (1685-1759) suit Ă©troitement la destinĂ©e de son protecteur l’électeur de Hanovre dont il est depuis 1710, Ă  25 ans, Kapellmeister grĂące Ă  l’appui du diplomate et compositeur, rĂ©cemment rĂ©vĂ©lĂ© par Cecilia Bartoli, Steffani. Quand l’Electeur devient le roi George Ier d’Angleterre, Handel rejoint l’Angleterre et Londres dĂšs 1711. AprĂšs une tentative forcenĂ©e de dĂ©velopper l’opĂ©ra seria italien Ă  Londres Ă  travers l’AcadĂ©mie royale de musique qu’il dirige en 1719,- aprĂšs un Ă©chec et une ruine financiĂšre, malgrĂ© la crĂ©ation d’une nouvelle Ă©quipe (Seconde AcadĂ©mie en 1728), Haendel doit bien se rendre Ă  l’évidence que l’opĂ©ra italien n’a pas assez d’auditeurs convaincus parmi les londoniens. Il remet son tablier et entreprend une nouvelle aventure dans un genre nouveau : l’oratorio anglais. Dans la langue de Shakespeare, les oratorios ainsi nĂ©s Ă  partir de 1739 bouleverse la vie musicale Ă  Londres et dans le royaume : Haendel a dĂ©sormais affinĂ© une forme lyrique totalement convaincante et s’est taillĂ© une reconnaissance jamais vue auparavant.

A travers l’oratorio peu Ă  peu Ă©laborĂ©, Haendel soumet l’éclectisme gĂ©niale de son imagination Ă  l’aulne de son exigence dramatique. Pas un emprunt ou une idĂ©e adoptĂ©e s’ils ne servent surtout l’efficacitĂ© de l’action, l’acuitĂ© et intensitĂ© de l’expression. Avant Londres et alors qu’il n’est que le jeune compositeur saxon Ă  Rome, Haendel aborde le genre oratorio mais en
 italien. Ainsi se succĂšdent Il trionfo del Tempo e del Disinganno, oratorio allĂ©gorique (Rome, juin 1707), surtout La Resurrezione (Rome, Palazzo Bonelli, avril 1708)
 premier oratorio sacrĂ© alors dirigĂ© par Corelli : le jeune Haendel y Ă©crit comme Ă  l’opĂ©ra, mais sans virtuositĂ© gratuite, soignant l’expression d’une effusion hallucinĂ©e, victorieuse Ă  l’énoncĂ© de la RĂ©surrection.

Divin mozartien : Christopher Hogwoodoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Oratorio italien. EmblĂ©matique de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration des baroque dĂ©poussiĂ©rant et rĂ©formateur sur instruments d’époque, Christopher Hogwood en 1982 dĂ©voile la furie italienne du gĂ©nie saxon du jeune Handel Ă  Rome : sa Resurrezione offre une synthĂšse de tous les oratorios italiens baroques qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. Orchestralement et sur des temps parfois plus lents que ceux choisis par les plus rĂ©cents maestros (Minkowski plus que prĂ©cipitĂ©), Hogwood cisĂšle la langue de Handel aussi virtuose que Vivaldi, aussi sensuelle et dramatique que les VĂ©nitiens, autant agile et virtuose que les Napolitains. Instrumentalement, le chef visionnaire prend le temps d’approfondir, de colorer, d’instaurer un climat 
 que peu aprĂšs lui sauront reprendre et prolonger. Vocalement : Ian Partridge fait un San Giovanni un peu en retrait bien que poĂ©tiquement trĂšs nuancĂ©. Le couple Emma Kirkby / David Thomas contraste idĂ©alement Ange et Lucifer avec un sens du texte captivant. Emue par l’exemple et la Passion du Sauveur, la Maddalena de la soprano Patrizia Kwella a la bonne et juste couleur d’une Ăąme compatissante et doloriste mais sans vraie conviction, elle donne l’impression d’échapper aux enjeux vĂ©ritables, spirituels et dramatiques de son superbe air n°22 : « Per me giĂ  di morire ». C’est le maillon faible de la distribution, soulignant un manque d’assise et de fermetĂ© expressive tout autant perceptible dans son Esther Ă  venir 3 annĂ©es aprĂšs cette Resurrezione (lire commentaire ci aprĂšs).

Esther

Les premiers oratorios en anglais remontent Ă  l’annĂ©e 1720 quand le compositeur croit encore au succĂšs de l’opĂ©ra italien Ă  Londres. Ainsi Esther d’aprĂšs Racine, est crĂ©Ă© Ă  Londres en 1720 (remaniĂ© en 1732).
L’importance des choeurs est emblĂ©matique du genre Ă  venir : Haendel l’a reprise de la musique de Moreau pour la tragĂ©die de Racine oĂč soli et choeurs alternent sur les paraphrases des Psaumes. Mais l’écriture de ses choeurs extatiques et poĂ©tiques, d’un souffle dramatique et spirituel nouveau, s’inspire surtout des Anthems Purcelliens. Le perse AssuĂ©rus (Xerxes) retient prisonnier les Juifs mais il Ă©pouse Esther en ignorant que la belle est israĂ©lite. Instance noire, Hamam envisage la perte des Juifs. Car le tuteur d’Esther, Mordecai refuse de lui rendre hommage. Lors du fameux banquet (ScĂšne 6) Esther dĂ©voile ses origines juives Ă  son Ă©poux qui toujours amoureux la confirme, punit Hamam et reconnaĂźt la dignitĂ© de Mordecai
 La version de 1720 emprunte beaucoup aux airs dĂ©jĂ  composĂ©s pour la BrockesPassion. Et les critiques reprochent dans cet oratorio des dĂ©buts, un dĂ©sĂ©quilibre dramatique entre la longueur de certains choeurs et la succession des airs solistes.

 

hogwood-christopher-582-594-une-actualite-classiquenews-coffret-oiseau-lyre-bach-vivaldi-mozart-haydnoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. En 1985, sur instruments d’époque, Christopher Hogwood signe une lecture ample dramatiquement, ciselĂ©e dans son dĂ©roulement instrumental avec comme toujours chez lui, une vive attention Ă  la caractĂ©risation du continuo selon les situations. Le chef rĂ©ussit dĂšs l’ouverture Ă  insuffler une urgence palpitante Ă  l’orchestre, soulignant les enjeux Ă©motionnels de l’action Ă  venir. Le travail du maestro orchestralement atteint des sommets de fine coloration des airs, sachant Ă©viter bien des tunnels d’ennui si prĂ©sent chez les autres chefs trop peu initiĂ©s aux secrets des rĂ©citatifs
 HĂ©las, la soprano certes fragile et trĂšs colorĂ©e de Patricia Kwella dans le rĂŽle d’Esther manque singuliĂšrement d’assurance (justesse alĂ©atoire) ; faiblesse a contrario effacĂ©e chez son partenaire Anthony Rolfe Johnson dans le rĂŽle du Perse magnifique, Ă  l’ñme amoureuse; magnifique duo extatique, des deux ĂȘtres unis par un lien irrĂ©vocable (N°13 : « Who calls my parting soul from death? », Handel imagine ce duo comme s’il Ă©tait chantĂ© simultanĂ©ment Ă  2 voix unies en un seul souffle) – sommet lumineux auquel s’oppose la couleur de l’air sombre et haineux d’Hamam (N°21: « How art thou fall’n from thy Height »  trĂšs assurĂ© David Thomas). La caractĂ©risation dramatique de chaque sĂ©quence, une Ă©tonnante plasticitĂ© expressive assurent cette version d’Hogwood, maĂźtre des accents dramatiques (malgrĂ© le fil disparate de l’action dans ce premier oratorio prometteur mais inĂ©gal). Superbe tenue artistique.

 

 

Suivent aprĂšs Esther, Deborah (1733), nouvelle pierre testĂ©e Ă  l’époque oĂč Haendel connaĂźt les pires dĂ©boires artistiques et financiers dans le genre de l’opĂ©ra italien, en particulier dus Ă  la concurrence de la troupe rivale, l’OpĂ©ra de la noblesse (et son champion invitĂ© depuis Naples en grande pompe et budget : Porpora, et le castrat vedette, Farinelli). Deborah ne fait pas partie du coffret Decca.

Athalia / Athalie (3Ăšme oratorio anglais) d’aprĂšs Racine encore (comme Esther), et crĂ©Ă© Ă  Oxford en juillet 1733, suscite un triomphe en partie grĂące Ă  la richesse des effectifs de la crĂ©ation, le souffle du drame, l’orchestration raffinĂ©e (cor, flĂ»tes, archiluth
), surtout la fine caractĂ©risation de chaque personnage d’une fresque tragique : la reine Athalia, souveraine d’Israel, a reniĂ© Jehova Ă  la faveur du dieu Baal : c’était compter sans le seul survivant des crimes qu’elle a commanditĂ© pour assoir son pouvoir : le jeune Joas / Eliacin, que la femme du Grand PrĂȘtre Joad, Josabeth protĂšge et Ă©lĂšve au Temple. A la fin de l’action, la souveraine indigne est renversĂ©e par le jeune juste Joas.

 

hogwood christopher oiseau lyre coffrets bach mozart haydn vivaldi critique presentation classiquenews mai 2015oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Sur instruments anciens, et d’une vitalitĂ© dansante, vĂ©ritablement enivrĂ©e, The Academy of Ancient Music et Christopher Hogwood en 1986 se montrent Ă©patants d’un bout Ă  l’autre (motricitĂ© habitĂ©e des cordes). C’est le choix du plateau qui convainc tout autant, servant le dĂ©sir haendĂ©lien de caractĂ©risation psychologique : l’angĂ©lique Emma Kirkby fait une Josabeth lumineuse et conquĂ©rante face Ă  l’Athalie, puissante et au timbre plus Ă©pais et dramatique de Joan Sutherland, dont la couleur trĂšs lyrique, exprime le fossĂ© entre les deux femmes. Contrastes trĂšs juste. Le Joad de James Bowman impose un standard de l’interprĂ©tation : la voix blanche, Ă©gale, dĂ©vibrĂ©e du haute-contre exprime directement le chant mystique, la voix divine incarnĂ©e, celle de la vĂ©ritĂ©.

haendel handel george-frideric-handel-1685-1759-german-composerSAUL, 1739. Saul affirme une premiĂšre maturitĂ© lors de sa crĂ©ation au King’s ThĂ©Ăątre de Haymarket, en janvier 1739. D’aprĂšs le livret de Charles Jennens, l’action musicale de Saul profite d’une genĂšse plus longue que d’habitude, avec des emprunts Ă  ses ouvrages prĂ©cĂ©dents (dont Agrippina, Faramondo ou La Resurrezione
) et aussi Ă  d’autres compositeurs lui transmettant des idĂ©es mĂ©lodiques qu’il enrichit ensuite avec le gĂ©nie que l’on sait (Urio, Telemann, Zachow, Kuhnau
). L’orchestration est encore plus riche et soignĂ©e que dans Athalia (comprenant trombones, trompettes, hautbois, flutes, bassons, harpe, thĂ©orbe
). L’ouvrage est portĂ© en triomphe devant la Cour royale. Jennens, dilettante Ă©rudit campagnard que la renommĂ©e a dĂ©crit comme « vaniteux ridicule » a soignĂ© le texte et son dĂ©roulement dramatique : le futur librettiste du Messie, affirme dans Saul, une intelligence indĂ©niable. Relisant les Livres de Samuel, Jennens souligne les errances du jeune David, Ă©prouvĂ© par le vieux politique Saul, et surtout l’épisode fantastique, hallucinĂ© de la SorciĂšre, en fin de drame (acte III) oĂč l’ombre de Samuel apprend au vieux jaloux Saul, sa mort prochaine ainsi que celle de son fils (l’ami de david), Jonathan
 LĂ  encore, Haendel exploite comme d’un opĂ©ra, tous les prĂ©textes Ă  fine caractĂ©risation et situations contrastĂ©es, prenantes. Une trame amoureuse donne de la consistance aux figures bibliques : dont les jeunes femmes Michal, fille de Saul, amoureuse du jeune David, alors conquĂ©rant de Goliath; puis Merab, soeur de Jonathan, que Saul promet Ă  David. Finalement mariĂ© Ă  celle qu’il aime, Michal, David doit faire face Ă  la jalousie croissante de Saul Ă  son Ă©gard. Jusqu’à la bataille dĂ©cisive, oĂč David vainc Saul, Jonathan, et les Philistins.

 

gardiner john eliot maestro-gardiner_voyage-automne-versailles classiquenewsoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Parfois un peu raide et sĂ©vĂšre, John Eliot Gardiner en 1991 laisse un Saul qui manque souvent de profondeur et d’humanitĂ©, de souffle, de poĂ©sie (l’épisode de la sorciĂšre au III est mis en dĂ©route par un Samuel imprĂ©cis et Ă  la justesse alĂ©atoire
). Pourtant dans l’écriture de l’oratorio nous tenons lĂ  un sommet dramatique oĂč Haendel libĂ©rĂ© des conventions de l’opĂ©ra (aria da capo entre autres) invente une nouvelle langue lyrique ; le choeur omniprĂ©sent est un personnage Ă  part entiĂšre,; s’y succĂšdent en un rythme dictĂ© par l’urgence du drame, de courts arias sans reprises. MĂȘme l’opulence nouvelle de l’orchestre sonne creuse et droite. L’orchestre affecte la sonoritĂ© gĂ©nĂ©reuse, flatteuse d’une belle mĂ©canique, mais souvent dĂ©pourvue de toute intention poĂ©tique rĂ©elle : voilĂ  qui distingue la richesse spirituelle et la vĂ©ritĂ© d’un Hogwood ou d’un Pinnock, comparĂ©s Ă  la facilitĂ© plus artificielle de Gardiner. De fait, Saul n’est pas le meilleur oratorio de Gardiner. Seule Donna Brown (Merab) et Lynne Dawson (Michal) se distinguent ; le David de Derek Lee Ragin assĂšne une intensitĂ© pincĂ©e, qui trĂ©pigne trop pour ĂȘtre le chant d’un hĂ©ros sage et juste. Lecture imparfaite, surtout inaboutie.

 

Les drames sur des textes sacrés : Israel en Egypte et Le Messie.

Avant les derniers oratorios – le plus saisissants par leur architecture globale, dramatique et psychologique, Haendel gagne en maĂźtrise dans sa lecture et propre comprĂ©hension des textes sacrĂ©s : ainsi sont conçus, Israel in Egypt (Exodus) crĂ©Ă© Ă  Londres, Haymarket, King’s ThĂ©Ăątre en avril 1739, puis The Messiah / Le Messie, Ă  Dublin en avril 1742 ; tous deux, ouvrages dĂ©cisifs, sur le livret de Charles Jennens.

haendel handel londres oratorio anglaisDans Israel en Egypte (1739), c’est l’unitĂ© et la profonde cohĂ©rence du drame qui saisit, auquel rĂ©pondent force et concision de l’écriture musicale. Haendel fait se succĂ©der d’abord l’Exode (partie 1), puis Le Cantique de MoĂŻse (partie 2) : le choeur est l’élĂ©ment principal, – peuple des hĂ©breux outragĂ©s, humiliĂ©s, martyrisĂ©s, qui fuit Pharaon par la traversĂ©e des eaux de la Mer rouge ; en une Ă©criture contrapuntique des plus flexibles et dramatiques, Haendel dĂ©montre la science Ă©pique de son style choral (Ă©galant ainsi Bach), atteignant des prodiges de caractĂ©risation pour les choristes, particuliĂšrement sollicitĂ©s. Narratif, spectaculaire, le premier volet exprime la tĂ©nacitĂ© du peuple Ă©lu. Dans la seconde partie, d’aprĂšs le Cantique de MoĂŻse, Haendel chante la justice et la puissance divine, misĂ©ricordieuse et protectrice, en particulier le sort rĂ©servĂ© aux Egyptiens submergĂ©s et finalement vaincus
 entre proclamation et Ă©vocation spectaculaires, priĂšre et hymnes spirituels, d’une grande Ă©nergie mystique, les choeurs et arias affirment la maĂźtrise du compositeur dont la force du message s’appuie sur un orchestre et un choeur Ă  la fois, dĂ©taillĂ© et flamboyant. Ici c’est surtout l’inspiration sacrĂ©e des airs qui s’impose car les voix solistes n’incarnent pas de figures individuelles mais la conviction et la passion de sentiments partagĂ©s, produits par chaque situation Ă©voquĂ©e.

 

gardiner-john-eliot-gardiner-maestro-handel-haendel-oratorio-cd-decca-coffret-review-critique-classiquenewsoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. En 1995, Gardiner convainc surtout par ses choeurs bouillonnants d’expressivitĂ© cohĂ©rente et finement caractĂ©risĂ©e, doublĂ© par un orchestre des plus Ă©vocateurs (N°4 : He spake the word
 ; Ă©tonnant N°25a: « The people shall hear », grave et d’un lugubre, dĂ©sespĂ©rĂ©, de surcroĂźt le plus long des choeurs : plus de 7mn)
 l’excellent Monteverdi Choir fait montre d’une plasticitĂ© profonde, d’une force intĂ©rieure aux accents dramatiques souvent irrĂ©sistibles; on reste cependant plus rĂ©servĂ© sur le choix des solistes souvent peu justes, et trop lisses (duet n°24: alto/tĂ©nor: JP Kenny, totalement absent et dĂ©simpliquĂ© / Philip Salmon.

 

haendel handel classiquenewsLE MESSIE, 1742. Le Messie Ă©voque le succĂšs de Haendel, hors de Londres, en particulier Ă  Dublin, rĂ©pondant Ă  l’invitation du Lord Lieutenant d’Irlande : crĂ©Ă© en avril 1742, Le Messie suscite un triomphe immense (prĂšs de 700 spectateurs dĂšs sa crĂ©ation). A Londres, les spectateurs furent plus rĂ©servĂ©s, hostiles mĂȘmes, choquĂ©s d’écouter des textes sacrĂ©s au thĂ©Ăątre. Il fallut attendre 1750 pour que Le Messie s’impose Ă  Londres quand Handel, reprenant la vocation altruiste de ses concerts, imagina de le donner au Foundling Hospital au profit des nĂ©cessiteux de Londres. Enrichie de hautbois et de bassons, la partition devait connaĂźtre une faveur croissante au point d’ĂȘtre jouĂ©e devant une salle comble, chaque annĂ©e. Dans la premiĂšre partie, les ProphĂštes annoncent l’arrivĂ©e du Messie, sauveur, lumiĂšre du monde en une succession d’airs, hymnes, priĂšres d’une joie Ă©perdue
 tandis que le choeur, plus inspirĂ© et mystique que prĂ©cĂ©demment, en exprimant son omnipotence, glorifie Dieu. La seconde partie s’interroge sur le sens de la Passion ; puis la troisiĂšme et courte derniĂšre partie, se concentre surtout sur le sens de la RĂ©surrection. ElĂ©gantissime, inspirĂ©, plein d’espoir et de tendresse lumineuse, Haendel Ă  la diffĂ©rence des Passions de Bach, plus Ăąpre (Saint-Jean) ou dĂ©ploratif (Saint-Matthieu) explore une ferveur des plus Ă©tincelantes oĂč les promesses du pardon envoĂ»tent l’auditeur Ă  force de nobles et trĂšs humaines priĂšres. Architecte inspirĂ©, il sait ciseler la dĂ©licate modĂ©nature entre choeurs mĂ©ditatifs, airs solos, parure orchestrale de plus en plus raffinĂ©e et inspirĂ©e.

 

pinnock maestro trevor-pinnock_2704847boratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423EBLOUISSANT TREVOR PINNOCK. En 1988, Trevor Pinnock et ses musiciens de l’English Concert sĂ©duisent immĂ©diatement par un sens miraculeux du texte : caractĂ©risation fluide et Ă©tonnamment nuancĂ©e de l’orchestre, surtout Ă©lĂ©gance, fluiditĂ© et naturel du tĂ©nor au sommet de ses possibilitĂ©s vocales et expressives, le lĂ©gendaire Howard Crook dans l’un de ses emplois les mieux chantants. Son entrĂ©e, rĂ©citatif accompagnĂ© puis air, sont d’une irrĂ©sistible intensitĂ©, effusion et narration tendre et habitĂ©e par la noblesse du livret de Jennens. En comparaison, Gardiner au mĂȘme moment ennuierait presque par une sonoritĂ© plus lisse, ronde, donc plus prĂ©visible. Eblouissante, d’une virtuositĂ© flexible et toujours nuancĂ©e, si proche du texte Arleen Auger Ă©blouit elle aussi (N°16, Rejoyce greatly, daughter of Zion
 illuminĂ© par son timbre Ă©vident). MĂȘme couleur brillante et instinct irrĂ©prochable pour la haute contre Michael Chance (noblesse et certitude aĂ©rienne d’une fluiditĂ© liquide du n°13 : « Thou art gone up on high. »  Reconnaissons que la sĂ»retĂ© des solistes rĂ©unis autour de lui par Trevor Pinnock laisse pantois ; rien Ă  voir avec les solistes plus incertains de Gardiner, presque dix ans plus tard.

 

 

 

 

DERNIERS ORATORIOS : 1743-1750
Les derniers oratorios. VĂ©ritables opĂ©ras sacrĂ©s (sauf les deux mythologiques : SĂ©mĂ©lĂ© et Hercules), les derniers ouvrages anglais de Haendel sont des drames de plus en plus intĂ©rieurs oĂč brillent grĂące aux contrastes rĂ©alisĂ©s des choeurs – vrais personnages collectifs ou force morale faisant commentaire, le profil pur et hautement moral des protagonistes comme le relief dramatiquement efficace et magistralement colorĂ© de l’orchestre.

handel_london haendel a londres hanovre square rooms concerts of handel in londonSAMSON, fĂ©vrier 1743. ComposĂ© en 1741 et finalement prĂȘt au moment oĂč le compositeur crĂ©e son Messie Ă  Dublin, Samson est mis de cĂŽtĂ© pour Londres. Sur un livret de Milton, l’oratorio reprend le canevas du drame biblique laissĂ© depuis Saul (1739). CrĂ©Ă© au ThĂ©Ăątre Royal Covent Garden de Londres, l’ouvrage de Handel s’intĂ©resse surtout Ă  la fin de la vie de Samson : quand le hĂ©ros juif ayant rĂ©vĂ©lĂ© Ă  Dalila le secret de sa force, donc sa faillibilitĂ©, est l’esclave des Philistins, victime de la haine collective, ne dĂ©sirant plus que la mort. Au dĂ©but, il doit divertir le peuple au moment de la fĂȘte de Dagon
 L’oeuvre est plus psychologique que dramatique. Et c’est la puissance et le surtout le raffinement de la musique qui en exprime la subtile mĂ©tamorphose intĂ©rieure (ouverture brillante avec cors). L’homme trahi se reconstruit peu Ă  peu, en particulier par la conscience reconquise de sa force supĂ©rieure grĂące Ă  la brutalitĂ© du gĂ©ant Harapha dont il partage la puissance
 mais dans son cas, plus avisĂ©e, plus affĂ»tĂ©e. C’est cette conscience qui lui permet ensuite de dĂ©truire les Philistins sous les ruines de leur temple. Admirateur des tragĂ©dies antiques grecques, Milton invente telle une figure prophĂ©tique, la coryphĂ©e Micah, voix solitaire dĂ©tachĂ©e du choeur et doublĂ©e par lui, qui commente l’action et jalonne l’élĂ©vation spirituelle et morale de Samson, vrai hĂ©ros vertueux, qui a ressuscitĂ© de lui-mĂȘme. Handel recycle nombre des motifs de Telemann, Legrenzi, Carissimi et surtout de l’opĂ©ra Numitore de Porta, Ă©coutĂ© en 1720
 Novateur, le compositeur rĂ©serve le rĂŽle titre de Samson au tĂ©nor John Beard, quand la tradition lyrique prĂ©fĂ©rait jusque lĂ  un castrat.

 

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423christophers-harry-handel-oratorio-haendel-oratorios-harry-christophers-1266926603-article-0InterprĂ©tation. Ductile et expressive, d’une nervositĂ© intĂ©rieure (absente chez Gardiner), l’approche de Harry Christophers en 1999, saisit par son activitĂ© instrumentale, un sens de la caractĂ©risation musicale qui donne vie Ă  chaque jalon de l’itinĂ©raire d’un Samson en plein doute (N°17 : « Why does the God of Israel sleep ? » admirablement flexible); de fait, le chef a trouvĂ© un superbe tĂ©nor : Thomas Randle, d’une noblesse virile et tendre, dont le nerf reste constant. Tandis que le soprano souple et sombre de Catherine Wyn Rogers fait une Micah pleine de compassion et de tendresse admirative pour le hĂ©ros en pleine transformation : c’est elle la seconde protagoniste par l’importance de ses airs et la force expressive. Encore une fois la fine Ă©quipe anglaise rĂ©unis par Harry Christophers sĂ©duit par son approche trĂšs fine et raffinĂ©e, essentiellement vivante, du drame HaendĂ©lien.

 

 

 

Les Oratorios sur un sujet mythologique
(SEMELE, février 1744 / HERCULES, janvier 1745 )

 

 

 

 

SEMELE, février 1744

handel-haendel-portrait-582-grand-portrait-handel-haendelSur un prĂ©texte mythologique, sujet Ă  de somptueux effets dramatiques (le dĂ©voilement final de Jupiter Ă  la face d’une trop naĂŻve amoureuse, l’insouciante et Ă©cervelĂ©e SĂ©mĂ©lĂ© qui en meurt Ă©videmment), l’oratorio SĂ©mĂ©lĂ© est par sa construction en scĂšne fortement caractĂ©risĂ©es (et la faible prĂ©sence des choeurs), l’un de plus proches de l’opĂ©ra. ComposĂ© en juin 1743, la partition rĂ©utilise le livret ancien de Congreve (1706). La jalouse Junon, que Jupiter trompe sans vergogne se venge de SĂ©mĂ©lĂ©, nouvelle conquĂȘte du Dieu des dieux, en la poussant jusqu’à prier Zeus d’apparaĂźtre donc dans toute sa glorieuse majestĂ©, Ă©blouissante
 quitte Ă  en ĂȘtre rĂ©duite en cendres (air de SĂ©mĂ©lĂ© n°50). Ici peu de choeur, mais une action concentrĂ©e sur le sĂ©millant badinage des acteurs, tous unis pour perdre la pauvre beautĂ©, trop vaniteuse pour discerner le danger que sa soif d’immortalitĂ© suscite directement. La fantaisie poĂ©tique (figure du Sommeil Somnus), la tendresse comique, shakespearienne d’un Handel proche de Purcell, enchantĂšrent le public dĂšs la crĂ©ation le 10 fĂ©vrier 1744 au ThĂ©Ăątre royal de Covent Garden Ă  Londres


 

 

InterprĂ©tation. John Nelson rĂ©unit en 1993, la crĂšme des chanteurs lyriques anglo-saxons offrant Ă  la comĂ©die mythologique de Handel des tempĂ©raments opĂ©ratiques d’une prĂ©sence indĂ©niable : Samuel Ramey (Somnus), le tĂ©nor John Aller (Jupiter), surtout Sylvia McNair (Iris), Marilyn Horne (bavarde et suractive Junon), et dans le rĂŽle-titre, la superdiva, lolita aux caprices lĂ©gendaires, l’impossible mais ici si virtuose et sensuelle, Kathleen Battle. osons dire que son absence totale de profondeur colle parfaitement Ă  la figure de l’écervelĂ©e vaniteuse
 L’English Chamber Orchestra grĂące au chef s’est allĂ©gĂ© et veille particuliĂšrement Ă  caractĂ©riser chaque sĂ©quence d’une lecture admirablement sĂ©duisante. De sorte que sans dĂ©cor ni machinerie, SĂ©mĂ©lĂ© dĂ©ploie ses habits de vrai opĂ©ra. Les accrocs aux sonoritĂ©s mordantes, Ăąpres des cordes en boyaux, passeront leur chemin.

 

 

 

 

 

 

 

HERCULES, janvier 1745

handel-haendel-portrait-vignette-carre-handel-380AprĂšs SĂ©mĂ©lĂ©, Haendel aborde l’AntiquitĂ© et la mythologie mais alors que SĂ©mĂ©lĂ© est une comĂ©die, Ă©pinglant l’insouciante fatale d’une Ă©cervelĂ©e passablement vaniteuse, Hercules, en serait le pendant tragique, sombre voire terrifiant. Car ici d’aprĂšs Ovide et Sophocle, Handel fait crĂ©er au King’s ThĂ©Ăątre de Haymarket le 5 janvier 1745, -  juste avant son gĂ©nial Belshazzar, un Ă©pisode de la vie d’Hercule qui est son ultime : Nessus, centaure qui aimait DĂ©janire, se venger trĂšs cruellement quand la belle a prĂ©fĂ©rĂ© l’amour d’Hercule. Il fait croire Ă  la traitresse qu’une tunique tĂąchĂ©e de son sang lui permettra de reconquĂ©rir l’amour de son amant auquel elle prĂȘte une idylle avec la captive Iole. En vĂ©ritĂ©, la tunique que revĂȘt Hercule est empoisonnĂ©e et le hĂ©ros meurt dans d’atroces souffrances en maudissant DĂ©janire. Tout l’opĂ©ra est concentrĂ© sur le profil de DĂ©janire qui demeure l’un des rĂŽles dramatiques et tragiques pour mezzo, continĂ»ment passionnant. Le doute, la lolie, la jalousie haineuse et destructrice, l’aveuglement total qui passionne DĂ©janire au point de ne plus discerner la rĂ©alitĂ©, sont magistralement exprimĂ©s : l’amoureuse hystĂ©rique et criminelle finit hantĂ©e par les furies.

LibĂ©rĂ© des conventions de l’opĂ©ra avec dĂ©cors, donc du da capo, Handel affectionne une forme lyrique libre, Ă©pousant chaque sĂ©quence Ă©motionnelle, selon les personnages et leurs situations. MalgrĂ© ses qualitĂ©s, l’opĂ©ra ainsi dĂ©guisĂ© Hercules fut boudĂ© par le public qui attendait un drame sacrĂ© moral et spirituel, au lieu de quoi, Handel lui servit une tragĂ©die de la jalousie, opĂ©ra maquillĂ© en drame profane. L’échec fut bien compris : Handel dĂ©laissa dĂ©finitivement les sujets mythologique pour revenir aux figures Ă©difiantes en particulier fĂ©minines (Theodora, Jephtha).

 

 

minkowski marcInterprĂ©tation. De toute Ă©vidence, Marc Minkowski fait du Minkowski. Aucune profondeur mais une attention vive aux contrastes et effets dramatiques ; d’oĂč la sensation continue d’un geste embrasĂ©, parfois sec, mais oĂč fait cruellement dĂ©faut, la vĂ©ritĂ©. Le rĂŽle-titre est emblĂ©matique : superbe personnage de baryton basse pourtant, Gidon Saks aborde le profil de Hercules avec un panache linĂ©aire, absent de nuances intĂ©rieurs (III, scĂšne 2 : « O Jove!). Dommage. Plus raffinĂ© dans l’expressivitĂ© ardente, et les inflexions mĂ©ditatives : Lychas de David Daniels, et surtout le trĂšs hĂ©roĂŻque Hyllus – fils d’Hercule, du tĂ©nor Richard Croft (palpitant, inscrit dans l’urgence : « « Let not famĂ© the timings spread » / expression de l’amour filial sincĂšre de Hyllus pour son pĂšre). Velours colorĂ© au diapason d’une folie de plus en plus hystĂ©rique et haineuse (vis Ă  vis de Iole), la DĂ©janire de Von Otter ne manque pas d’intensitĂ©, mais il manque une certaine profondeur hallucinĂ©e, due certainement aux tempi parfois prĂ©cipitĂ©s du chef emballĂ© par sa fougue (Episode de folie du III : « Where shall I fly? », vaste rĂ©cit accompagnĂ© Ă  la gravitĂ© pourtant racinienne). Plus juste et d’une vĂ©ritĂ© proche du texte, la trĂšs dĂ©licate et si musicale Iole de Lynne Dawson (« My breast with tender pity swells » ), qui dans l’air le plus long du III, exprime ce sentiment humain de compassion, contrastant avec la violence barbare des Ă©pisodes qui l’environnent. Le nerf est bien prĂ©sent, offrant une belle caractĂ©risation mais pour DĂ©janire (trop lĂ©gĂšre pour un rĂŽle noir?), et un Hercules trop brut tempĂšre l’enthousiasme face Ă  une version qui cible souvent le clinquant, mais qui comportent des instants trĂšs justes (grĂące Ă  la tenue des solistes : dernier duo amoureux et victorieux Hyllus/Iole, Croft/Dawson).

 

 

 

 

 

 

BELSHAZZAR, mars 1745

handel-haendel-londres-london-vignette-dossier-haendel-2016-sur-classiquenewsEn mars 1745, Handel prĂ©sente son nouvel oratorio au Haymarket de Londres, sĂ»r de son Ă©criture orchestralement et fabuleusement raffinĂ©e. Le choeur et les instruments conduisent magistralement l’action (cf dans l’acte II, la Symphonie en urgence ouvrant la scĂšne du banquet de Belshazzar : sentiment panique et aussi couleur cynique et barbare pour dĂ©peindre l’arrogance dĂ©placĂ©e des Babyloniens). Dans le cas de Belshazzar, Handel fait comme Wagner dans l’élaboration de la TĂ©tralogie : il interrompt l’écriture de Belshazzar aprĂšs la fin du second acte, pour Ă©crire le souffle hĂ©roĂŻque et tragique d’Hercules ; le compositeur reprendra Belshazzar et son troisiĂšme et dernier acte, quand il recevra la fin du livret de Charles Jennens.
Bien que magistral par la diversitĂ© des portraits vocaux (Nitocris, Belshazzar, Daniel soit la tendresse maternelle / le cynisme et la cruautĂ© juvĂ©niles / la sagesse mystique), exigeant des choeurs, une articulation inouĂŻe ; d’un Ă©quilibre dramatique efficace sans temps morts, Belshazzar passe quasi inaperçu Ă  Londres, en raison d’une saison trop riche, dĂ©fendue par un Handel gĂ©nial et boulimique, difficile ainsi Ă  suivre dans cette saison 1745.

De la part de Charles Jennens, c’est assurĂ©ment l’un des oratorios les mieux Ă©crits sur le plan dramatique, vrai drame lyrique sacrĂ© qui saisit par la force des choeurs (prodigieux de diversitĂ© expressive : tour Ă  tour : Babyloniens arrogants et haineux ; hĂ©breux, humiliĂ©s, dĂ©sespĂ©rĂ©s ou fervents ; mais aussi Perses agressifs et bientĂŽt, sous la conduite de Cyrus, victorieux des babyloniens), le profil des hĂ©ros : certes la juvĂ©nilitĂ© perverse et bornĂ©e donc fatale du jeune Belshazzar ; surtout les deux Ăąmes spirituellement « amoureuses » : Nitocris, mĂšre aimante qui reste animĂ©e par la quĂȘte de rĂ©demption en faveur de son fils perdu mais aimĂ© ; surtout le prophĂšte Daniel, d’une autoritĂ© vocale supĂ©rieure, essentiellement spirituelle : son monde contraste avec les vilainies bassement terrestres de l’action continue.

Handel_Belshazzar_William ChristieDans un rĂ©cent enregistrement, William Christie et ses Arts Florissants ont dĂ©montrĂ© le gĂ©nie expressif et poĂ©tique du Handel des annĂ©es 1745/1746 : douĂ© d’une intelligence introspective rare (l’amour de Nitocris dont le regard sur le dĂ©roulement de l’action est le fil conducteur de l’oratorio qui est donc accompli Ă  travers les yeux d’une mĂšre – superbe premier air d’ouverture : « Thou, God most high »- ; mĂȘme comprĂ©hension superlative de l’élĂ©vation spirituel voire mystique de Daniel : les 2 caractĂšres y sont prodigieusement rĂ©alisĂ©s). LIRE notre critique de Belshazzar par William Christie (enregistrĂ© en 2012, paru en 2013) / VOIR notre reportage vidĂ©o exclusif de Belshazzar par William Christie.

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Comme dans son fabuleux Messie de 1988, Trevor Pinnock poursuit une comprĂ©hension profonde des enjeux psychiques et spirituels du drame haendĂ©lien grĂące Ă  un geste trĂšs articulĂ© et ciselĂ©, en un continuum orchestral trĂšs nuancé  Soucieux de la caractĂ©risation la plus juste et la plus intime des personnages, Pinnock rĂ©serve le superbe rĂŽle de Nitocris, mĂšre aimante et compassionelle Ă  sa soprano favorite (dĂ©jĂ  prĂ©sente dans son Messie) : Arleen Auger (sobriĂ©tĂ© exemplaire et tendre vĂ©ritĂ© de son second grand air : N°37 « Regard, oh son  », acte II)) ; Anthony Rolfe Johnson souligne l’incisive barbarie de Belshazzar, son ignorance de toute sagesse ; James Bowman rend Daniel, vibrant et habitĂ© par ses visions. Sans atteindre la grĂące mystique, le raffinement spirituel rĂ©alisĂ© par William Christie dans son approche de l’oratorio, Trevor Pinnock lui ouvrait dĂ©jĂ  la voie par son attention Ă  l’extrĂȘme sensibilitĂ© humaine de l’écriture.

 

 

Judas Maccabaeus, 1747

Hogarth,_William_-_Portrait_of_a_Man_-_Google_Art_ProjectLe HWV 63 est crĂ©Ă© Ă  Londres au ThĂ©Ăątre royal de Covent Garden, le 1er avril 1747. La partition suit le livret de Thomas Morell et en liaison avec le contexte politico-religieux de l’époque cĂ©lĂšbre la victoire du Comte de Cumberland contre les jacobites. Avec les oratorios Joshua, Alexander Balus, il s’agit aux cĂŽtĂ©s de l’Occasionna Oratorio, d’une tĂ©tralogie sacrĂ©e particuliĂšrement guerriĂšre et militante, grĂące Ă  laquelle Handel reconquiert son public aprĂšs l’échec de ses opĂ©ras italiens de 1745. Contrairement Ă  Saul, Samson, ou Belshazzar (gĂ©nial mais nous l’avons vu, ignorĂ© purement et simplement par l’audience), Judas est une oeuvre complaisante, rĂ©pondant opportunĂ©ment Ă  une commande qui doit cĂ©lĂ©brer et exalter la fibre patriotique, Handel n’hĂ©sitant pas Ă  allĂ©ger mĂȘme le profil psychologique des protagonistes, singuliĂšrement lĂ©gers. Dans l’acte I, les Juifs pleurent leur chef Mattathias rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©.Son fils, Simon est sollicitĂ© pour dĂ©signer un nouveau leader : il nomme son frĂšre Judas. De fait ce dernier, inspirĂ© par la Paix, exhorte les Juifs Ă  reprendre les armes pour assurer leur libertĂ©. Au II, la fiĂšre Ă©nergie des Juifs menĂ©s par Judas est mise Ă  mal par Antiochus et ses armĂ©es, mais dans le III, les prĂȘtres israĂ©lites louent le courage de Judas Maccabaeus et sa victoire Ă  Capharsalama. Judas Maccabaeus est une vaste cantate de guerre, emportĂ©e finalement par un allant victorieux.

 

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423mackerras charles maestro handel haendelInterprĂ©tation. ReprĂ©sentatif de la fin des annĂ©es 1970, oĂč la nervositĂ© dĂ©poussiĂ©rĂ©e des orchestres sur instruments anciens n’a pas encore tout explorer, le geste prĂ©cis certes de Mackerrras en 1977, Ă  la tĂȘte des modernes instrumentistes de l’English Chamber orchestra, a bien du mal sur la durĂ©e Ă  nous tirer d’une assommante torpeur : les choeurs comme les rĂ©citatifs souffrent d’une mĂ©canique monolithique (continuo savonnĂ© et lisse), sans guĂšre de caractĂ©risation. Seules les superbes solistes, surtout fĂ©minins (Felicity Palmer et Janet Baker en respectivement une femme israĂ©lite et un homme israĂ©lite), saisissant par leur sens du texte et des enjeux dramatiques, principalement guerriers.

 

HAENDEL / HANDEL : les Oratorios anglais, partie I
A venir, la seconde partie de notre grand dossier Les Oratorios de Haendel Handel, partie II :

 

Entre autres, les drames bibliques :
Solomon, mars 1749
Theodora, mars 1750
Jephtha, février 1752

 

CONSULTER la Partie 2 de notre grand dossier Les Oratorios de Handel 

Conception du dossier Haendel : les oratorios... Benjamin Ballifh, Camille de Joyeuse  avec Elvire James et Lucas Irom

 

 

 

 

 

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 5 octobre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les BorĂ©ades, tragĂ©die lyriques en cinq actes sur un livret attribuĂ© Ă  Louis de Cahusac. Version concert. Distribution : Julie Fuchs, Alphise ; Samuel Boden, Abaris ; Manuel Nunez-Camelino, Calisis ; Jean-Gabriel Saint-Martin, BorilĂ©e ; ChloĂ© Briot, SĂ©mire, une nymphe, L’amour, Polymnie ; Damien Pass, BorĂ©e ; AndrĂ© Morsch, Adamas ; Mathieu Gardon, Apollon. Choeurs Aedes, direction Mathieu Romano ; Les Musiciens du Louvre Grenoble ; Marc Minkowski, Direction musicale.

Castor et Pollux de Rameau (1737-1754)Si de tous les merveilleux instants d’une fin d’aprĂšs-midi automnale, nous ne devions retenir que l’un d’entre eux, se serait celui oĂč l’EntrĂ©e de Polymnie a retenti sous les ors de l’OpĂ©ra Royal. Tout le soyeux et la rondeur d’un orchestre emportĂ© par l’Harmonie d’une musique unique et qui nous a libĂ©rĂ© par ses sortilĂšges du poids de la mĂ©diocritĂ© et des peurs. Une musique dont il Ă©mane un sentiment de plĂ©nitude, fait de lumiĂšre et de sensualitĂ© qui nous laisse d’abord dĂ©muni, pour nous porter ensuite vers des horizons infinis.

Nous attendions l’annĂ©e Rameau, dont on nous disait qu’elle serait exceptionnelle avec impatience, mĂȘme si dĂ©jĂ  quelques concerts en prĂ©lude nous avaient Ă©tĂ© offerts l’an dernier par le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) et ChĂąteau de Versailles Spectacles (CVS). Mais voici qu’enfin l’évĂšnement prend de l’ampleur pour notre plus grand bonheur.

Bon Rameau en version de concert

Peut-on mieux honorer la musique du compositeur dijonnais qu’en lui offrant cette salle Ă  l’acoustique quasi parfaite et qui aurait dĂ» ĂȘtre la sienne ? C’est avec Les BorĂ©ades, qui n’y fut jamais reprĂ©sentĂ©e que la « cĂ©lĂ©bration » de ce 250e anniversaire de sa disparition a officiellement commencĂ©e en ce dimanche 5 octobre 2014.

Marc Minkowski qui a des affinitĂ©s Ă©lectives Ă©videntes avec Rameau, a dĂ©cidĂ© de proposer au public versaillais et avant cela, aixois l’étĂ© dernier, une version concert de cette Ɠuvre posthume, qui ne fut donnĂ©e pour la 1Ăšre fois en concert qu’en 1964 et Ă  la scĂšne, en 1982, au festival d’Aix en Provence.

C’est Ă  la fin de sa vie en 1764, Ă  plus de 80 ans que Rameau entame la composition de cet ultime chef-d’Ɠuvre dont le librettiste est inconnu. Toutefois, Louis de Cahusac, dĂ©cĂ©dĂ© en 1759, avec lequel il a de trĂšs nombreuses fois collaborĂ© en est considĂ©rĂ© comme l’auteur probable.

Si les livrets dont dispose Rameau passent pour souffrir d’une faiblesse dramaturgique, sa musique, leur apporte un supplĂ©ment d’ñme, de force voire de violence psychologique hors normes.

Ici, la trame en soi est des plus simples. Alphise, reine de Bactriane ne peut Ă©pouser qu’un descendant de BorĂ©e. BorilĂ©e  et Calisis, lui font une cour appuyĂ©e qui ne la touche guĂšre. C’est Abaris, qu’elle aime. Des danses viennent ponctuer, en une riche diversitĂ© orchestrale, les hĂ©sitations de cette jeune souveraine entre son devoir et ses sentiments, tout comme d’ailleurs celle de l’élu qui ne sait s’il doit choisir la mort pour ne pas mettre en danger celle qu’il aime, ou combattre pour l’aider Ă  se libĂ©rer du joug d’une tradition. En finissant par renoncer Ă  sa couronne, Alphise provoque la colĂšre de BorĂ©e. Mais grĂące Ă  l’intervention d’Adamas et Apollon, Abaris finit par se rĂ©vĂ©ler un descendant du dieu des Vents du Nord et ainsi, en pouvant Ă©pouser Alphise, permettre une fin heureuse.

Ce n’est donc pas la premiĂšre fois que Marc Minkowski rencontre Rameau et Les BorĂ©ades. Sa collaboration avec Laurent Pelly, nous a non seulement fait cadeau d’une PlatĂ©e inoubliable mais Ă©galement de fascinantes BorĂ©ades.

Ce soir donc point de mise en scĂšne, mais une distribution jeune et fastueuse. Il faut reconnaĂźtre que Marc Minkowski est passĂ© maĂźtre dans l’art de choisir ses interprĂštes, n’hĂ©sitant pas Ă  s’appuyer sur de jeunes talents, dont la crĂ©dibilitĂ© scĂ©nique, apporte bien souvent un supplĂ©ment de vĂ©ritĂ©, ici de candeur, fidĂšle miroir des personnages.

Il est à noter que tous les chanteurs ont apporté un réel soin à la prononciation et projettent parfaitement leurs voix sans jamais perdre en lisibilité.

Julie Fuchs, Ă©toile plus que montante de la scĂšne lyrique, est une Alphise sĂ©duisante et juvĂ©nile. La beautĂ© de son timbre fruitĂ©, de sa ligne de chant, sa facilitĂ© dans les vocalises et les ornementations nous sĂ©duisent au plus haut point. Samuel Boden est un Abaris plus touchant qu’hĂ©roĂŻque. Face aux jeunes hĂ©ros, les fils de BorĂ©e interprĂ©tĂ©s respectivement par Manuel Nunez Camelino et Jean-Gabriel Saint-Martin sont tout simplement splendides tant de prĂ©sence scĂ©nique que vocalement. Il nous faut souligner que le baryton français, possĂšde une surprenante flexibilitĂ© sur l’ensemble de son registre vocal. Ses graves sont profonds et ses aigus faciles. La brillante soprano ChloĂ© Briot caractĂ©rise avec sensibilitĂ© et impertinence l’ensemble des rĂŽles qui lui sont impartis (SĂ©mire, une nymphe, l’Amour, Polymnie). Elle nous enchante vocalement par son timbre d’une clartĂ© quasi cĂ©leste et cette ingĂ©nuitĂ© scĂ©nique qui donne une rĂ©elle consistance Ă  des rĂŽles en apparence si tĂ©nus.

Damien Pass est un BorĂ©e redoutable. Et si Mathieu Gardon dans le petit rĂŽle d’Apollon n’a guĂšre le temps de nous montrer son savoir-faire qui semble toutefois trĂšs prometteur, AndrĂ© Morsch dans le rĂŽle d’Adamas a toutes les qualitĂ©s requises pour le rĂŽle.

Les ChƓurs Aedes sont un personnage Ă  part entiĂšre. Leur engagement dramatique, leur homogĂ©nĂ©itĂ©, leur ligne de chant ponctuent avec ferveur la tragĂ©die.

Enfin, quel bonheur de retrouver les Musiciens du Louvre et cette palette sonore si onctueuse qui est la leur. La direction de Marc Minkowski insuffle une rĂ©elle cohĂ©rence entre les solistes, les chƓurs, l’orchestre. Il colore avec sensibilitĂ©, souligne tout le brillant et la tendresse qui Ă©mane de la partition, l’énergie, la violence et la virtuositĂ© farouche de la tempĂȘte. Marc Minkowski nous touche, par des nuances Ă  fleur de peau, qui sont tout juste perceptibles, si dĂ©licates et mĂ©lancoliques.

L’annĂ©e Rameau ne fait que commencer Ă  l’OpĂ©ra Royal et d’autres grands moments y sont prĂ©vus dont deux ballets hĂ©roĂŻque le Temple de la Gloire dont le librettiste a pour nom Voltaire et ZaĂŻs, ainsi qu’une soirĂ©e de Gala qui s’annonce trĂšs prometteuse. Une annĂ©e Rameau qui nous l’espĂ©rons sera Ă  la hauteur de cette aprĂšs-midi si riche des enchantements que les troupes de Marc Minkowski nous ont dĂ©voilĂ©s.

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles, OpĂ©ra Royal, le 5 octobre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les BorĂ©ades, tragĂ©die lyriques en cinq actes  sur un livret attribuĂ© Ă  Louis de Cahusac. Version concert. Distribution : Julie Fuchs, Alphise ; Samuel Boden, Abaris ; Manuel Nunez-Camelino, Calisis ; Jean-Gabriel Saint-Martin, BorilĂ©e ; ChloĂ© Briot, SĂ©mire, une nymphe, L’amour, Polymnie ; Damien Pass, BorĂ©e ; AndrĂ© Morsch, Adamas ; Mathieu Gardon, Apollon. Choeurs Aedes, direction Mathieu Romano ; Les Musiciens du Louvre Grenoble ; Marc Minkowski, Direction musicale.

Compte-rendu : Ars en RĂ©. Salle de la PrĂ©e, le 19 mai 2013. Wagner : Der Fliegende hollĂ€nder … Marc Minkowski, direction (version de concert).

Wagner portraitPoursuivant leur tour de l’Ăźle de RĂ©, les Musiciens du Louvre s’arrĂȘtent de nouveau Ă  Ars, dont Marc Minkowski parle comme le point central du festival, pour un nouveau concert Ă  la Salle de la PrĂ©e. Le chef aborde Richard Wagner (1813-1883) et profite du bicentenaire de sa naissance pour programmer l’un de ses opĂ©ras les plus jouĂ©s : Le Vaisseau fantĂŽme. Pour Der fliegende Hollander, Wagner, auteur de son propre livret, s’est basĂ© sur “Les mĂ©moires de monsieur de Schnabelewopski”. Si l’ensemble a Ă©tĂ© Ă©crit et composĂ© entre 1840 et 1841, l’oeuvre n’a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e que le 2 janvier 1843 Ă  Dresde sous la direction du compositeur. Wagner rĂ©Ă©crira encore quelques corrections en 1860 pour l’Ă©toffer. Dans la premiĂšre version, dont l’argument a Ă©tĂ© vendu Ă  l’OpĂ©ra de Paris (l’opĂ©ra qui en dĂ©coule signĂ© Dietsch vient d’ĂȘtre recrĂ©Ă©), Érik s’appelle Georg, Daland se nomme Donald et l’action se passe en Écosse et non en NorvĂšge. Marc Minkowski a rĂ©uni en version de concert, une distribution internationale et globalement assez jeune. A part Vincent Le Texier dans le rĂŽle titre, la plupart des chanteurs effectuent une prise de rĂŽle.

 

 

Le Vaisseau FantĂŽme Ă  Ars en RĂ©

 

En maudit des mers, Vincent Le Texier entame la complainte du hollandais “Die frist irstum, und abermals verstrichen sind sieben jahr” sans faiblesses. Si le timbre peut parfois paraĂźtre un peu gris, la voix est ferme et couvre bien la tessiture du rĂŽle. Mais la jeune soprano suĂ©doise Ingela Brimberg nous surprend davantage. Elle chante Senta pour la premiĂšre fois Ă  l’occasion de RĂ© Majeure et elle s’empare du personnage avec une autoritĂ© confondante. Sa ballade de Senta confirme un talent naissant Ă  suivre dĂ©sormais. Le tĂ©nor amĂ©ricain Éric Cutler est un Georg (Érick) honorable et la basse Mika Kares, le seul Ă  chanter par coeur, n’est pas en reste. Bernard Richter (le pilote) et Marie Ange Todorovitch complĂštent avec bonheur la distribution de ce Vaisseau fantĂŽme.

DĂ©jĂ  sur le pont avec la rĂ©crĂ©ation des FĂ©es (Die Feen), opĂ©ra de jeunesse mĂ©connu mis en avant par le ChĂątelet, Marc Minkowski retrouve Wagner … Le vaisseau fantĂŽme est un opĂ©ra d’un autre acabit et le rĂ©sultat est, dans l’ensemble excellent. La direction du chef est dynamique ; le rĂ©sultat est assez peu conventionnel, sur instruments d’Ă©poque, les sonoritĂ©s surprennent parfois mais le rĂ©sultat est globalement assez convaincant. Le finale est jouĂ© avec une intensitĂ© trĂšs forte qui fait ressortir toute la fureur des flots et le drame qui se noue en est encore plus terrible.

Ce Fliegende hollĂ€nder part en tournĂ©e en France et en Autriche, on peut regretter que la salle n’ait Ă©tĂ© qu’aux deux tiers pleine. Le dĂ©placement vaut cependant la peine, ne fusse que pour la trĂšs belle Senta de la prometteuse soprano Ingela Brimberg.

Ars en RĂ©. Salle de la PrĂ©e, le 19 mai 2013. Richard Wagner (1813-1883) : Der fliegende hollĂ€nder, opĂ©ra en trois actes sur un livret du compositeur tirĂ© du livre “Les mĂ©moires de monsieur de Schnabelewopski”. Vincent Le Texier, Le Hollandais; Ingela Brimberg, Senta; Mika Kares, Donald/Daland; Éric Cutler, Georg/Erik; Bernard Richter, Le pilote de Daland; Marie Ange Todorovitch, Mary. Estonian Philarmonic Chamber Choir; les musiciens du Louvre-Grenoble; Marc Minkowski, direction.

Compte-rendu : Ars en Ré. Salle de la Prée, le 18 mai 2013. Gluck, Mozart : Grande Messe en ut mineur. Les musiciens du Louvre-Grenoble; Marc Minkowski, direction.

Mozart portraitXPour la troisiĂšme annĂ©e consĂ©cutive, le festival RĂ© Majeure revient sur l’Ăźle de RĂ©. Pour le concert d’ouverture donnĂ© salle de la PrĂ©e Ă  Ars en RĂ©, Marc Minkowski programme la Grande Messe en ut mineur de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791). ComposĂ©e en 1782 suite Ă  un voeu de Mozart, la Messe est cependant restĂ©e inachevĂ©e sans qu’on sache vraiment pour quelles raisons ; il s’est arrĂȘtĂ© en cours de composition. FidĂšle au principe qu’il avait initiĂ© pour les  deux Passions et la Messe en si mineur de Johann Sebastian Bach, Marc Minkowski a rĂ©uni dix solistes qui chantent seuls l’intĂ©gralitĂ© de la partition. C’est aussi Marc Minkowski lui mĂȘme qui annonce le remplacement d’Anna Quintans et de MĂ©lodie Ruvio souffrantes.

Les Musiciens du Louvre ouvrent la soirĂ©e en jouant l’ouverture d’IphigĂ©nie en Aulide, opĂ©ra que Christoph Wilibald Gluck (1714-1787) composa en 1773 Ă  la demande de Francois-Louis Gand Le Blanc du Roullet qui en avait par ailleurs Ă©crit le livret. Plus chanceuse que l’autre IphigĂ©nie (IphigĂ©nie en Tauride), l’oeuvre fut rĂ©guliĂšrement jouĂ©e jusque vers le milieu du XIXe siĂšcle avant de tomber dans l’oubli et de renaitre de ses cendres. Marc Minkowski, trĂšs Ă  l’aise dans le rĂ©pertoire du XVIIIe siĂšcle, connait parfaitement son sujet et dirige Les Musiciens du Louvre avec fermetĂ©. Le chef choisit des nuances et des tempos assez justes dans l’ensemble. Il livre d’ailleurs une interprĂ©tation dynamique et agrĂ©able de cette ouverture que d’aucun pourraient juger trop courte. Mais comme le dit Marc Minkowski lui mĂȘme : “l’action s’enchaĂźne directement avec l’ouverture, c’est pourquoi elle est courte”.

En ce qui concerne la Grande Messe en ut mineur de Mozart, elle est en gĂ©nĂ©ral donnĂ©e avec un choeur et quatre solistes. Marc Minkowski applique une nouvelle fois le principe qu’il avait dĂ©jĂ  adoptĂ© pour la Passion selon Saint Mathieu qu’il avait donnĂ© lors de l’Ă©dition 2012 de RĂ© Majeure : dix solistes qui chantent la totalitĂ© de l’oeuvre et un orchestre rĂ©duit. Si pour ce chef d’oeuvre inachevĂ© de Mozart, l’orchestre est de “taille” normale,  les dix chanteurs assument les dĂ©fis d’une partition belle et dĂ©pouillĂ©e. Au sein de l’ensemble vocal rĂ©uni par le chef, notons les trĂšs belles performances de la jeune mezzo soprano Marianne Crebassa (qui chante sans la moindre faiblesse le Laudamus te), de Ditte Andersen (Ă©blouissante dans le Et incarnatus qu’elle chante avec grĂące et simplicitĂ©) et de Pauline Sabatier qui, encore en dĂ©but de carriĂšre, sublime le Benedictus. Du cĂŽtĂ© des remplaçantes Yolanta Kovalska est trĂšs Ă  son aise dans le Dominus Deus oĂč elle retrouve Ditte Andersen; les deux voix s’accordent parfaitement et le duo est d’un niveau trĂšs Ă©levĂ©. En ce qui concerne les voix masculines, le quintette convoquĂ© par Marc Minkowski n’a rien Ă  envier Ă  son pendant fĂ©minin; notons la trĂšs belle performance du tĂ©nor flamand Reinut Van Mechelen dans le Quoniam qu’il chante avec Marianne Crebassa et Ditte Andersen. L’alto Yann Rolland et la basse Charles Dekeyser ne sont pas en reste dans les ensembles qui leur sont dĂ©volus mĂȘme si nous aurions souhaitĂ© un alto avec un peu plus de coffre.

L’orchestre survoltĂ© et remarquablement dirigĂ© par son chef et fondateur joue le chef d’oeuvre de Mozart avec prĂ©cision. En programmant deux compositeurs contemporains qu’il connait parfaitement, Marc Minkowski a donnĂ© le ton du festival qui se dĂ©roule sur trois jours sur un rythme effrĂ©nĂ©.

Ars en Ré. Salle de la Prée, le 18 mai 2013. Gluck; Mozart. Ditte Andersen; Yolanta Kovalska; Pauline Sabatier, sopranos; Marianne Crebassa, mezzo-soprano; Violaine Lucas; Yann Rolland, altos; Jan Petryka, Reinut Van Mechelen, ténors; Charles Dekeyser; Norman Patzke, basses. Les musiciens du Louvre-Grenoble; Marc Minkowski, direction.

Compte-rendu : Versailles. Opéra Royal, le 21 mai 2013. Pierre-Louis Dietsch : Le Vaisseau fantÎme ou Le Maudit des mers. Sally Matthews, Russell Braun, Bernard Richter. Marc Minkowski, direction musicale

Pierre-Louis Dietsch PortraitEn cette annĂ©e de bicentenaire wagnĂ©rien, l’OpĂ©ra Royal de Versailles prĂ©sente les fruits d’une aventure inĂ©dite : exhumer le rarissime Vaisseau fantĂŽme de Pierre-Louis Dietsch, crĂ©Ă© Ă  l’OpĂ©ra de Paris en novembre 1842, d’aprĂšs un synopsis vendu par Wagner lui-mĂȘme Ă  l’institution lyrique avant qu’il n’en fasse son propre Fliegende HollĂ€nder.  La recrĂ©ation lyrique est une nouvelle initiative du Palazzetto Bru Zane toujours aux avant-postes du dĂ©frichement d’ouvrages injustement oubliĂ©s… Dietsch, alors directeur des chƓurs de l’OpĂ©ra, Ă©crit – sur un livret de Paul Foucher, beau-frĂšre de Victor Hugo – une Ɠuvre singuliĂšre, d’une belle facture, Ă  l’orchestration riche et variĂ©e, aux lignes amples et chantantes, dans la grande tradition de l’opĂ©ra français, mĂątinĂ© de brillance italienne – il avait Ă©tĂ© contrebassiste pour l’Orchestre des Italiens dirigĂ© par Rossini –. Plus encore, dĂšs les premiers accords de l’ouverture, c’est rien moins qu’à Verdi qu’on pense, notamment Ă  Rigoletto, tant dans le rythme pointĂ© lancinant des cuivres, qui prĂ©figure celui qui ouvrira de la mĂȘme maniĂšre le prĂ©lude du drame verdien, que dans l’évocation de la tempĂȘte et ses furtifs traits de flĂ»te.

 

 

l’opĂ©ra français embarque Ă  bord du Vaisseau fantĂŽme

 

Un ouvrage Ă©tonnant, qui mĂ©ritait d’ĂȘtre tirĂ© de l’oubli, 170 ans aprĂšs sa crĂ©ation. La distribution rĂ©unie ici se rĂ©vĂšle internationale, et on peut regretter un plateau davantage francophone, ce qui aurait permis une plus grande comprĂ©hension du texte et du style si particulier de cette musique. Aux cĂŽtĂ©s du Scriften honnĂȘte de Mika Kares et du Barlow efficace d’Ugo Rabec, on peut remercier Julien Behr d’avoir remplacĂ© au pied levĂ© Eric Cutler dans le rĂŽle d’Eric. La voix du tĂ©nor français est jolie, le phrasĂ© Ă©lĂ©gant et il se tire avec les honneurs de son rĂŽle, appris vraisemblablement en trĂšs peu de temps. Le TroĂŻl du baryton canadien Russell Braun déçoit quelque peu, malgrĂ© les efforts visibles qu’il dĂ©ploie pour rester fidĂšle Ă  l’écriture française. Si l’instrument semble d’un beau mĂ©tal, sa projection vocale paraĂźt retomber Ă  ses pieds, ce qui fait perdre Ă  sa voix, et notamment son aigu – pourtant apparemment bien prĂ©sent, notamment Ă  l’unisson de Minnia Ă  la fin de leur grand duo – une grande partie de son impact et de son mordant. Un Maudit qui pourrait impressionner mais dont la stature s’émousse. Face Ă  lui, Sally Matthews accomplit une trĂšs belle performance en Minnia, grĂące Ă  une exquise musicalitĂ© et une concentration harmonique dans l’émission qui permet Ă  sa voix de surplomber la masse orchestrale et de remplir la salle, notamment dans des aigus Ă  la rĂ©sonance frappante. Sa virtuositĂ© n’est pas en reste, et sa polonaise brillante au premier acte dĂ©montre sa maĂźtrise des trilles et de l’agilitĂ©, en technicienne accomplie. Seule la clartĂ© de la diction pĂątit parfois de cette conception d’un chant plus vocal que rĂ©ellement dit, sauf lorsqu’elle s’efforce d’articuler clairement certains mots, qui prennent alors un impact saisissant.

Mais notre coup de cƓur va sans rĂ©serve au Magnus de Bernard Richter, Ă  la vocalitĂ© toujours aussi solaire et radieuse, Ă©blouissante d’éclat. GrĂące Ă  ce placement haut exempt de tout sombrage et autre engorgement, il dĂ©ploie ainsi sans effort une voix puissante et claire, semblant littĂ©ralement traverser tant l’orchestre que le chƓur, parfaitement audible durant toute la reprĂ©sentation. En outre, il nous gratifie de magnifiques phrasĂ©s sur le souffle, d’aigus et suraigus riches, faciles et percutants, ainsi que d’une dĂ©clamation du texte de haute Ă©cole. Un grand tĂ©nor actuel, qu’on a dĂ©jĂ  hĂąte de rĂ©entendre.

On salue Ă©galement la trĂšs belle prestation, d’une belle homogĂ©nĂ©itĂ© malgrĂ© un certain manque de dramatisme, du ChƓur de Chambre Philharmonique Estonien. A la tĂȘte de ses Musiciens du Louvre Grenoble, Marc Minkowski couve amoureusement cette partition qu’il est le premier Ă  redĂ©couvrir et la fait briller de tous ses feux, galvanisant ainsi ses instrumentistes d’un enthousiasme communicatif.  Une dĂ©couverte passionnante que ce Vaisseau fantĂŽme de Dietsch, qu’on rĂ©Ă©coutera avec grand plaisir prochainement : le cd est annoncĂ© courant 2014…

Versailles. OpĂ©ra Royal, 21 mai 2013. Pierre-Louis Dietsch : Le Vaisseau fantĂŽme ou Le Maudit des mers. Livret de Paul Foucher. Avec Minna : Sally Matthews ; TroĂŻl : Russell Braun ; Magnus : Bernard Richter ; Eric : Julien Behr ; Barlow ; Ugo Rabec ; Scriften : Mika Kares. Choeur de Chambre Philharmonique Estonien ; Chef de chƓur : Heli JĂŒrgenson. Les Musiciens du Louvre Grenoble. Marc Minkowski, direction musicale

Illustration : Pierre-Louis Dietsch, compositeur du Vaisseau FantĂŽme (livret de Richard Wagner), DR