Médée de Cherubini

Nice, Dijon. Médée de Cherubini. 13-22 mai 2016. Deux productions simultanées de Médée de Cherubini offrent deux visages d’autant plus différents et complémentaires, qu’il s’agit à Nice de Medea, soit l’opéra en version italienne, et à Dijon de … Médée, en version française avec nouveaux dialogues parlés, réécrits par Jean-Yves Ruf.

A Dijon, Jean-Yves Ruf met en scène sa déjà 7è proposition pour un spectacle lyrique, cherchant pour sa part un mixte homogène et cohérent entre théâtre, orchestre et chant… A son actif : Elena de Cavalli à Aix (2013), l’une des lectures du labyrinthe vénitien de l’amour, sensuel et délirant, troublant et sauvage, parmi les plus convaincantes de l’opéra baroque.

 

 

 

VENISE. Festival Antiquité, mythologie et romantisme

 

 

CHERUBINI ingres alf6_ingres_001fL’opéra Médée de Luigi Cherubini créé en 1797, à l’extrémité du XVIIIè, semble résonner des tumultes révolutionnaires de la terreur, l’héroïne, Médée, incarnant cet idéal exacerbé de sacrifice et de cruauté infanticide qui vibre au diapason d’une période de l’histoire française particulièrement sanguinaire et violente. La lecture de Cherubini grâce à une humanisation considérable du mythe légué par Euripide et Sophocle, et aussi Corneille, grâce à une musique exaltante qui souligne par répétition, l’obsession d’une nature marquée par l’enfermement et la profonde solitude, offre aux côtés de la mère criminelle, au-delà de tout pardon, la femme amoureuse trahie, détruite, entre amour et haine, impuissance et vengeance.  L’opéra de Cherubini fait la synthèse de toutes les héroïnes fortes qui ont marqué jusque là les tragédies lyriques : Armide, Alcina… toutes les enchanteresses aimantes qui face à l’amour ont essuyé échec, dépit, amertume, désespoir. Rôles “à baguette”, les personnages ont peu à peu affirmer sur la scène, du règne de Louis XVI à la Révolution, une nouvelle figure féminine déchirée touchante par la profondeur de son impuissance. Alors Médée victime d’un Jason lâche et vil ? Pas si simple. Car la vision du héros est ici plus politique que passionnelle et sentimentale… Comme l’Armide du Renaud de Sacchinni, Médée est une âme déjà romantique qui annonce Beethoven et se rapproche de Méhul.  Et les mises en scène les plus justes, écartant les caricatures et raccourcis réducteurs, nuancent plutôt chaque profil psychologique. Pour mieux rendre actuel l’enjeu de l’opéra de Cherubini, JY Ruf à Dijon a banni les dialogues parlés originels écrits par François-Benoît Hoffman, et préfère réécrire ses propres textes dramatiques.

 

 

 

Nice, Opéra
Medea, version italienne
Les 13, 17, 19, 22 mai 2016
Petrou, Montavon

 

 

Dijon, Opéra
Médée de Cherubini, 1797
version française de l’opéra
Jean-Yves Ruf, mise en scène
Les 17, 19 et 21 mai 2016

 

 

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Illustrations : Portrait officiel de Luigi Cherubin par Ingres / Médée s’appâtant à tuer ses enfants pour se venger de Jason par Delacroix

Bruno Procopio, jeune maestro à Liège et à Rio (décembre 2014 – mars 2015)

Bruno Procopio dirige Rameau à CaracasBruno Procopio maestroso : Liège, 14 décembre 2014. Rio, 21,22 mars 2015. Agenda chargé pour le jeune chef franco brésilien Bruno Procopio : le défricheur mobile habile, capable de ciseler sur instruments modernes un Rameau élégant, précis, dramatique (avec les instrumentistes de Gustavo Dudamel: ceux de l’Orchestre Symphonique Simon Bolivar du Venezuela), porteur d’une nouvelle version des Pièces pour clavecin en concerts (nouveau cd paru en 2013 avant l’année Rameau et sur instruments anciens), dirige en décembre 2014 puis mars 2015, deux programmes prometteurs, attendus, ambitieux. Les deux sont littéralement originaux, signes extérieurs d’un tempérament dynamique qui se passionne pour le défrichement et les nouvelles postures. D’abord Rameau évidemment et sur instruments modernes, ceux de l’Orchestre philharmonique royal de Liège (une nouvelle expérience qui renouvelle son expérience à Caracas), d’emblée décisive pour le perfectionnement et la culture de l’orchestre liégeois ; puis le grand genre lyrique et tragique hérité de l’époque des Lumières : Renaud du napolitain Sacchini, champion à Paris et à Versailles à l’époque de Marie Antoinette, d’un style éclairé, raffiné, européen, et plutôt très dramatique… il fut invité à Paris pour rivaliser avec Gluck, champion de l’opéra français d’alors. Mais Sacchini finit par faire du.. Gluck, tant le Germanique avait régénéré le style lyrique français…

 

 

Bruno Procopio : de Rameau à Sacchini, de Liège… à Rio de Janeiro

procopio_bruno_chemise_bleueBruno Procopio s’est forgé une très solide réputation comme ramiste fervent et engagé : il l’a démontré encore à Cuenca en Espagne (Castilla La Mancha) au dernier festival de Pâques (Semana de Música religiosa de Cuenca, avril 2014. Voir notre reportage vidéo : Bruno Procopio dirige à Cuenca les Grands Motets de Rameau) : les grands motets de Rameau, offrande de jeunesse d’un compositeur génial, ont bouleversé l’audience ibérique en avril dernier, retrouvant la star baroque ibérique, Maria Bayo (inoubliable interprètre de La Calisto de Cavalli version René Jacobs). A Liège en décembre prochain, Bruno Procopio s’engage à défendre l’enjeu symphonique des ballets et ouvertures des opéras de Rameau. En mars 2015 à Rio, le jeune maestro, esprit articulé expressif, taillé pour l’opéra, comme il l’avait fait en décembre 2012, de l’opéra comique facétieux L’Oro no compra amore de Marcos Portugal – le Rossini brésilien- (ouvrage créé à Lisbonne en 1804 puis créé à Rio en 1811), dévoilera une autre partition oubliée frappante par son raffinement dramatique. Sacchini s’y montre inspiré par son sujet où perce surtout la figure âpre, haineuse, puissante de l’enchanteresse Armide dont l’orchestre rugissant, convulsif exprime les aspirations frustrées, les désirs inapaisés, la souffrance de la guerrière amoureuse… Sacchini y brosse en 1783 pour la Cour à l’époque de Marie-Antoinette le portrait de la femme tiraillée, impuissante et submergée par la passion… mais finalement tendre et heureuse : un portrait de femme passionnant, une silhouette singulière qui annonce la future Médée de Cherubini à l’extrémité du siècle (1797). Pour cette résurrection d’un opéra de Sacchini de l’autre côté de l’Atlantique, Bruno Procopio suit la direction pionnière de son ex professeur de clavecin, Christophe Rousset, lequel a récemment dirigé et enregistré Renaud de Sacchini (1783). Voir notre reportage vidéo de Renaud de Sacchini...

 

 

 

 

Année Rameau 2014 : concerts, opéras, temps forts de septembre à décembre 2014LIEGE, Philharmonie. Le 14 décembre 2014, 20h
Suites de ballets et ouvertures des opéras de Rameau.
Il s’agit du même programme que le disque « Rameau in Caracas » enregistré avec les instrumentistes du Simon Bolivar Symphonic Orchestra of Venezuela.

 

 

Programme :

Zoroastre, Tragédie Lyrique (Paris, 1756)
Ouverture
Première et Deuxième Gavotte en rondeau, Acte I, Scène 3
Premier et Deuxième Menuet, Acte II, Scène 4
Contredanse, Acte II, Scène 4
Entrée des Indiens, Acte II, Scène 4
Ballet Figuré, Air des Esprits Infernaux, Acte IV, Scène 5
Air des Esprits Infernaux, Très vite, Acte IV, Scène 5
Loure, Acte III, Scène 9
Ballet Figuré – Air, Acte IV, Scène 5
Premier et Deuxième Passepied, Acte III, Scène 9
Première et Deuxième Gavotte, Acte V, Scène 7

Dardanus, Tragédie Lyrique (Paris,1739)
Ouverture
Entrée pour les Guerriers, Acte I, Scène III
Premier et Deuxième Tambourin, Prologue, Scène II

Naïs, Pastorale héroïque (Paris 1749)
Ouverture
Entrée Des Luteurs, Chaconne & Air de Triomphe

pause

Castor et Pollux, Tragédie Lyrique (Paris, 1737)
Ouverture
Air pour les Athlètes, Acte I, Scène III
Troisième Air, Acte I, Scène IV - 2e Air, Acte II, Scène V
Premier et Deuxième Tambourin, Acte I, Scène IV
Premier et Deuxième Passepied, Acte IV, Scène II
Chaconne, Acte V, Scène VII

Acanthe et Céphise ou La Sympathie, Pastorale Héroïque (Versailles 1751)
Ouverture
Tambourin, Acte III
Contredanse, Acte III

Les Indes Galantes, Opéra-Ballet (Paris, 1735)
Chaconne, Troisième Entrée : Les Sauvages, Scène VI

+ d’infos :
Pour la rencontre avec le public : le concert Rameau symphonique est précédé d’une rencontre avec Bruno Procopio, le 10 décembre 2014 à 18h30.
Pour le concert du 14 décembre 2014 

 

 

 

Antonio_SacchiniRIO DE JANEIRO. Sala Cecilia Meireles, Rio de Janeiro
Les 21 et 22 mars 2015 à 20h
Largo da Lapa, 47 
Centro – Rio de Janeiro. 
Tel.: (21) 2332-9223
Sacchini : Renaud, tragédie lyrique, 1783

Solistes :
Armide – Adriane Queiroz
Renaud – Geilson Santos
Hidraot – Leonardo Pascoa
Adraste, Arcas, Tissapherne, Mégère – Murillo Neves
Mélisse – Nivea Raf
Doris, Antiope, Iphise – Mariana Lima

Brazilian Symphony Orchestra
Chœur : Associação de Canto Coral do Rio de Janeiro
Bruno Procopio, direction

 

 

 

Télé, Brava HD: les méchants à l’opéra. Les 13,14, 15 janvier 2013

Télé, Brava HD: les méchants à l’opéra. Les 13,14, 15 janvier 2013 … Vous connaissiez Arte parfois, surtout Mezzo. Comptez désormais avec BRAVA HD (Jur Bron, directeur) : lancée en 2007,  la chaîne télévisuelle est 100% classique diffusée en HD, préservant une qualité d’images absolument sans équivalent au petit écran (1920 x 1080i). En qualité blu ray (et en Dolby Digital Audio), la majorité des programmes diffusés par BravaHD étonne par le relief et la définition de l’image. Concerts, opéras, festivals (pas encore de docus mais cela ne saurait tarder…), Brava HD offre sur le canal 156 via Orange (par exemple), une nouvelle fenêtre de contenus vidéos de musique classique qui renouvelle grandement le catalogue disponible à la télé. La conception est grand public et s’adresse plus aux mélomanes néophytes qu’aux amateurs mordus spécialistes (d’où une information accompagnant les programmes, encore trop superficielle et embryonnaire : souvent les modules diffusés oublient de préciser le nom des interprètes).
Le plus : aucune coupure publicitaire et un contenu qui respecte totalement les oeuvres diffusées. Depuis 2008, BRAVA HD est accessible dans plusieurs pays d’Europe et dans le monde : en France, aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne, en Turquie, au Portugal, en Slovaquie, dans la République tchèque, à Monaco et en Afrique lusophone.

Brava HD
la nouvelle image du classique

Don Giovanni, Scarpia, Médée : les méchants à l’opéra

brava_hd_2014_logoEn janvier 2014, brava HD s’intéresse aux bad boys, ces ” méchants ” ignobles, masculins tels Don Giovanni de Mozart (son esprit libertaire, choquant et provocateur : une dynamite contre l’ordre social), Scarpia dans Tosca de Puccini (il est préfet de Rome et antibonapartiste, plutôt conservateur, tyranise le couple d’artistes composés dans l’opéra par la cantatrice Floria Tosca dont il est amoureux, et le peintre Caravadosi), c’est aussi au féminin, l’ignoble Médée, enchanteresse haineuse et jalouse que son amour (maudit et impuissant) pour Jason, conduira aux pires exactions (comme trahir son père et tuer ses propres enfants)…  voici en trois  volets, le portrait de ces méchants par lesquels passe le grand frisson lyrique. brava HD, les 13, 14 et 15 janvier 2014.

En janvier 2014, les méchants sont sur brava HD :

Lundi 13 janvier,  21h03
Mozart : Don Giovanni

brava_hd_2014_logo« Don Giovanni » de Mozart est un opéra captivant ; son héros est l’un des coureurs de jupons les plus notoires de la musique classique. Le charme de Don Giovanni, est irrésistible pour toutes les femmes, riches (Donna Anna, Donna elvira…) ou pauvres (Zerlina), mariées ou célibataires. Il se soucient peu des normes et des valeurs et se lasse rapidement des femmes qu’il a conquises. Finalement, tout le monde se rend compte que sous son apparence charmante et ses beaux mots se cache un mauvais homme (a bad boy), si peu fiable, trop séducteur. Si on le confronte, il refuse d’améliorer sa vie, ce qui mène à son déclin. Le chef d’orchestre Ingo Metzmacher, l’Orchestre de chambre néerlandais et le Chœur de l’Opéra néerlandais accompagnent des stars internationales dans une production plus qu’honorable.

Ingo Metzmacher, Orchestre de chambre néerlandais, Chœur de l’Opéra néerlandais, Pietro Spagnoli (Don Giovanni), Mario Luperi (Il Commendatore), Myrtò Papatanasiu (Donna Anna), Marcel Reijans (Don Ottavio), Charlotte Margiono (Donna Elvira), José Fardilha (Leporello), Roberto Accurso (Masetto), Cora Burggraaf (Zerlina).

Mardi 14 janvier, 18h56
Puccini  : Tosca

brava_hd_2014_logoPortrait d’un cynique tortionnaire : le baron Scarpia. Daniela Dessì joue le rôle principal dans ce mélodrame ardent de Puccini sur le désir, la vengeance : surtout le cynisme barbare, celui du baron Scarpia. Cette production intense a été filmée au Teatro Real en 2004. Il s’agit d’une nouvelle production de la metteuse en scène Nuria Espert pour le Teatro Real à Madrid, au dramatisme vif, classique et dramatique. L’éclairage de Vinicio Cheli intensifie l’atmosphère d’une performance qui deviendra une référence pour les productions du XXIe siècle. Inspiré sur la pièce de théâtre « La Tosca » de Victorien Sardou, jouée pour la première fois au Teatro Costanzi de Rome le 14 janvier 1900, l’opéra de Puccini reste un succès planétaire par son écriture resserrée, sa concision proche du théâtre. Le livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa respecte le profil psychologique des 3 protagonistes : l’amour absolu radical et déterminé de Tosca ; l’esprit retors et manipulateur du baron Scarpia, préfet de Rome et donc à ce titre, chef de la police plutôt cruel ; enfin, la juvénilité ardente et libertaire voire séditieuse du bonapatiste Cavaradossi… C’est huit clos d’une résolution prenante dès son début… jusqu’à son tableau final, d’un tragique bouleversant qui dévoile l’abnégation extrémiste de Floria Tosca, actrice chanteuse croyante mais capable de la plus belle preuve d’amour.

Maurizio Benini, Chœur et Orchestre du Teatro Real, Daniela Dessì (Floria Tosca), Fabio Armiliato (Mario Cavaradossi), Ruggero Raimondi (Le baron Scarpia), Marco Spotti (Cesare Angelotti), Miguel Sola (Le sacristain), Emilio Sánchez (Spoletta), Josep Miquel Ribot (Sciarrone), Francisco Santiago (Un geôlier), Eliana Bayon (Un berger).

Mercredi 15 janvier 21h01
Cherubini : Médée

brava_hd_2014_logoMédée en majesté : le pouvoir de la haine. La magicienne Médée a connu une vie mouvementée : elle a aidé son amant Jason (à la tête des Argonautes) à obtenir – contre le gré de son père – la Toison d’or, afin qu’il puisse remonter sur le trône. Cela ne plait guère à son père et elle s’enfuit, accompagnée de Jason. Finalement, Médée arrive à Corinthe avec Jason, mais seulement après avoir tué son propre frère et l’oncle de Jason, et après avoir elle-même donné vie à deux enfants engendrés avec Jason. Mais à Corinthe, ils ne sont pas non plus épargnés par le destin : le Roi Créon croit voir en Jason son beau-fils idéal et Jason quitte Médée pour Glauce. La magicienne ne se laisse pas faire sans coup férir et sa vengeance est terrifiante : tout le monde doit payer, elle tue même ses propres enfants. Seul Jason est épargné mais il doit vivre le poids de cet infanticide plus terrifiant que toute autre méfait… En 1797, Cherubini prologne une passionnante tradition lyrique de méchante à l’opéra : sorcière, enchanteresse, abonnée au tragique et pathétique, toute amoureuse malheureuse qui par haine et amertume se venge de façon inéluctable. La Médée de Cherubini profite de réalisations préalables, en particulier sous le règne de Marie-Antoinette à Versailles, période bénie d’un essor des arts du spectacles souvent éblouissant : Médée de La Toison d’or de Vogel (1786), Armide de Renaud de Sacchini, Médée de Thésée de Gossec (1782)… sans omettre l’Arcabonne dans Amadis de Jean Chrétien Bach, qui elle aussi fait la synthèse de toutes les méchantes haineuses et vengeresses produites par l’opéra baroque… En 1797, comme en écho aux secousses révolutionnaires, Cherubini offre l’aboutissement d’une longue évolution lyrique : sa Médée est toute frénétique et convulsive, en proie à la détresse de l’amoureuse, à la haine de la femme trahie. Portrait de femme passionnant auquel Anna Caterina Antonacci apporte une interprétation ciselée et forte.

Evelino Pidó, Chœur et Orchestre du Teatro Regio di Torino, Anna Caterina Antonacci (Médée), Giuseppe Filianoti (Jason), Cinzia Forte (Glauce), Sara Mingardo (Neris), Giovanni Battista Parodi (Creonte)

Vidéo. Vogel : La Toison d’or (1786). Résurrection lyrique

Vogel La Toison d'or cd GlossaTempérament de feu ! Vogel n’est pas qu’un émule de Gluck, il égale amplement son maître sur la place parisienne, ayant un sens souverain des situations dramatiques, de l’architecture lyrique, sachant surtout offrir un portrait de femme fulgurant et éruptif, parfois tendre et blessé, toujours tendu et frénétique. La découverte est de taille : elle enrichit considérablement notre connaissance de l’héritage gluckiste à Paris, et à la Cour de France au coeur des années 1780.

Feu et tourments de l’éblouissante Médée de Vogel

Bien avant Cherubini et sa fameuse et déjà romantique Médée (1797), voici dès 1786, la figure de la magicienne en Colchos, amoureuse ivre et possédée par sa démesure exclusive, prête à tout pour conquérir (en pure perte et si vainement : l’amour rend ….), y compris à tuer sa rivale, ni plus ni moins et ce dès la fin du II (assassinat d’Hipsiphile). Du début à la fin, c’est un déversement sans atténuation de violence verbale, d’engagement radical, de frénésie exacerbée qui sollicite la mezzo dans le rôle de Médée (très vaillante et constante Marie Kalinine, dont sur les traces de la créatrice historique la fameuse Melle Maillard, l’intensité ne faiblit pas, malgré la perte d’intelligibilité souvent dommageable). Dans cet aréopage tragique et sanguinaire, digne des grands tragiques grecs, – les seuls références véritablement ciblés par Vogel, soulignons le très beau rôle, un peu court hélas de l’épouse de Jason, Hipsiphile, bientôt proie fatale, venue rechercher son mari (excellente et suave Judith Van Wanroij). Elle mourra sous les coups vipérins de sa rivale magicienne. Entre les deux femmes, Jason fidèle à la fable antique, n’est que velléité : héros fabriqué par Médée selon ses humeurs propices, vrai potache ou faux héros qui se rebiffe en fin d’action mais trop tard – après la mort de son épouse… donc si veul en définitive et ne songeant qu’à sa gloire… Avouons que la tension virile et parfaitement articulée de Jean-Sébastien Bou donne chair et sang, c’est à dire crédibilité et assurance au caractère assez faible.
Très investi par les multiples ressorts nerveux et souvent guerriers de l’écriture orchestrale, Hervé Niquet défend avec style et dramatisme une partition passionnante dont les couleurs souterraines, le tumulte continu des cordes s’inscrivent immédiatement dans une ébullition romantique : tout l’acte III en particulier après la grande scène de Médée, n’est que succession de tutti à l’orchestre et pour le choeur, un tumulte collectif pourtant parfaitement construit et finement caractérisé, – dommage qu’ici nous n’ayons pas l’articulation affûtée de la Maîtrise de CMBV ni l’éloquence élégantissime du Chœur de chambre de Namur. Vif et nerveux et pourtant sans sécheresse,  le chef souligne l’ardente flamme, le nerf moteur de toute l’action, aux lueurs et éclats souvent foudroyants qui annoncent à quelques années près, la violence des temps révolutionnaires.
Et pourtant ailleurs, en contrepoint expressif, – preuve que Vogel sait varier sa lyre ardente…,  la prière de Calciope à l’endroit de Médée (voix trop ample et surexpressive de Hrachuhi Bassenz), ou plus tard la scène où Médée convoque la Sybille en sa caverne (chant halluciné tendu parfois court de Jennifer Borghi qui elle aussi reste fâchée avec l’intelligibilité du français tragique), aux éclairs annonciateurs des grandes scènes fantastiques et frénétique d’un Spontini… sont autant d’épisodes magnifiquement composées, entre fulgurance et expressionnisme ardent.
Du début à la fin, la coupe haletante de la partition toute entière dévolue à la passion totale et malheureuse de l’amoureuse Médée saisit par sa justesse. Jamais compositeur n’eut à ce point une telle inspiration pour brosser le portrait d’une femme possédée par la folie amoureuse. Le vrai miracle de l’opéra est bien là : dans la figure passionnée, passionnante de la magicienne plus femme et impuissante qu’aucune autre, malgré ses enchantements. L’un des rôles les plus ambitieux et les plus endurants de l’opéra français à l’époque des Lumières : sommet culminant après la scène 2 du III, la scène 4 du même acte, entre grand air, récit, lamento, entre larmes, cris, imprécations et possession reste mémorable.   Révélation jubilatoire.

Johann Christoph Vogel : La Toison d’or, 1786. Marie Kalinine, Judith Van Wanroij, Jean-Sébastien Bou … Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction. Soulignons au crédit de cette nouvelle publication, le soin éditorial et la qualité des textes et contributions édités à l’appui du livret intégral. La genèse de l’opéra, le portrait de l’auteur (un jeune génie dévoré par le démon de l’alcool…), le mythe de Médée à l’épreuve de la peinture d’histoire et de la scène lyrique… apportent entre autres, des éclairages précieux pour mesurer l’événement que demeure cette résurrection majeure grâce au disque. Incontournable.

VIDEO. Armide, Médée : les ballets de Noverre ressuscitées (Versailles, 2012)

Vidéo. Les ballets de Noverre ressuscités à Versailles 2012)

Noverre_Perroneau_PortraitOfJeanGeorgesNoverreVersailles : l’art chorégraphique à l’heure des Lumières. L’Opéra royal de Versailles accueillait en décembre dernier (13 et 15 décembre 2012), la recréation des ballets d’action de Jean-Georges Noverre, l’inventeur du ballet moderne au début des années 1760… Renaud et Armide et Médée et Jason, deux portraits de magiciennes amoureuses, trahies et blessées… Figures préromantiques de la passion tragique. Grand reportage vidéo
Dans les années 1760, avant la révolution Gluckiste, l’opéra français reçoit un type de spectacle total, le ballet d’action dont l’excellence des disciplines associées marque un sommet de l’écriture chorégraphique. Sur la musique de Jean-Joseph Rodolphe, le chorégraphe Jean-Georges Noverre (1727-1810) imagine ce théâtre parfait où le seul langage du corps dansé exprime les mêmes passions que celle de la tragédie lyrique contemporaine. Le CMBV Centre de musique baroque de Versailles, s’associe au Centre de musique romantique française Palazzetto Bru Zane et restitue l’éloquence d’un genre oublié qui a marqué les esprits.  Au programme, les mêmes sujets mythologiques que l’opéra met en scène: Médée et Jason (ballet tragique créé à Stuttgart en 1763) et Renaud et Armide (héroï-pantomime créée à Lyon en 1760) et repris à l’Opéra royal de Versailles en 1775.