CD, compte rendu critique. Folklore : Kodaly, Dvorak, Janacek. Julie SĂ©villa-Fraysse, violoncelle (1 cd Klarthe)

fraysse sevilla violoncelle sevilla fraysse julie violoncelle cd folklore cd critique review classiquenews kla023couv_lowCD, compte rendu critique. Folklore : Kodaly, Dvorak, Janacek. Julie SĂ©villa-Fraysse, violoncelle (1 cd Klarthe). URGENCE et PROFONDEUR
 Ne vous mĂ©prenez pas sur le sens du titre de cet album rĂ©vĂ©lateur : rien de « folklorique » dans ce programme qui engage de fait toutes les ressources expressives et intĂ©rieures de l’interprĂšte : la formidable Sonate pour violoncelle seul de Kodaly (opus 8, 1915) exprime dans une langue pourtant bercĂ©e de mĂ©lodies populaires hongroises, la profondeur semĂ©e de terreur et d’angoisse d’une Ăąme dĂ©sespĂ©rĂ©ment solitaire : l’ñpretĂ© se dĂ©voile dans le sillon d’une Ă©loquence pudique mais jamais miĂšvre, et toute l’imagination dans l’urgence et la justesse de Julie SĂ©villa-Fraysse Ă©claire la partition par son sens du drame lovĂ©, puissant, angoissĂ© mais toujours repliĂ© dans les trĂ©fonds de la psychĂ©. « Con grand’espressione » comme il est indiquĂ© dans la partition, l’Adagio central accumule tremolos, arpĂšges, glissandi d’une ivresse tragique spectaculaire, dans une forme Ă©clatĂ©e qui laisse dans l’apparence de l’improvisation, le feu intĂ©rieur, se consommer littĂ©ralement par la voix du violoncelle. Et mĂȘme si le dernier mouvement est enchaĂźnĂ©e avec cet adagio d’une force tellurique, comme s’il en permettait l’attĂ©nuation libĂ©ratrice (mais Ă  coups de convulsions Ă  peine canalisĂ©es, en une fiĂšvre rapeuse), l’ambiguĂŻtĂ© rĂšgne encore dans sa forme semi rondo ; c’est un cauchemar canalisĂ© mais prĂ©sent, que le premier mouvement, plus lyrique mais tout autant agitĂ©, torturĂ©, profondĂ©ment tiraillĂ©, ne laissait pas prĂ©sager. La souplesse volubile de la violoncelliste creuse chaque mesure pour en distiller le miel mordant et pĂ©nĂ©trant, la dĂ©chirante plainte qui subjugue par son cri mi animal mi humain. La forme Sonate Ă©clatĂ©e, le flux quasi improvisĂ© du jeu de l’interprĂšte, son fort engagement, composent toute la valeur de cette lecture de l’opus 8 de Kodaly : jamais artificiel ni sirupeux L’insouciance chopinienne du Rondo opus 94 de Dvorak (1891 : pour piano et violoncelle) mĂȘle avec une mĂȘme rĂ©ussite entre grĂące et Ă©lĂ©gance, la fusion de l’insouciance et de la nostalgie (avec une relecture trĂšs originale de la Duma (ballade ukrainienne).

Il faut bien le ton plus rĂȘveur, plus distanciĂ© (aprĂšs l’immĂ©diate sincĂ©ritĂ© expressionniste de Kodaly) de Janacek (Pohadka, 1910) pour rĂ©tablir l’équilibre psychique d’une Ă©coute assaillie, et mĂȘme menacĂ©e par les pointes si justes car viscĂ©rales de Kodaly. Le ton lĂ©ger, mais faussement badin, de cet onirisme si spĂ©cifique au Janacek qui sait s’émerveiller jusqu’à la fin (La Petite Renarde rusĂ©e) jaillit dĂšs Pohadaka (Le Conte, histoire du Tsar Berendei ou plutĂŽt celle de son fils Ivan que le pĂšre a promis Ă  une crĂ©ature immortelle et envoĂ»tante 
Marya). Le caractĂšre mi fantastique mi amoureux structure les trois mouvements comme un drame miniature, oĂč l’agilitĂ© suggestive des deux partenaires – violoncelle enivrĂ©, caressant et piano complice dans le rĂȘve et la rĂ©solution des Ă©pisodes-, exprime le souffle. Le panache au violoncelle de la fiĂšre Rhapsodie hongroise de Popper (1894), entre brio et swing tzigane, conclue une immersion Ă  bien des Ă©gards passionnante, marquant la fusion du savant et du populaire, parmi les crĂ©ateurs les mieux inspirĂ©s par le « folklore » hongrois. Superbe rĂ©cital.

CD, compte rendu critique. “Folklore” : Kodaly, Dvorak, Janacek. Julie SĂ©villa-Fraysse, violoncelle / Antoine De  GrolĂ©e, piano / Enregistrement rĂ©alisĂ© en fĂ©vrier 2015 Ă  Rueil Malmaison. 1 cd Klarthe, KLA 023.

 

 

 

Programme du cd «  Folklore » / Klarthe :

AntonĂ­n DvorĂĄk / Rondo op. 94 en sol mineur

ZoltĂĄn KodĂĄly / Sonate pour violoncelle seul op. 8

LeoĆĄ JanĂĄcek / PohĂĄdka

Julie SĂ©villa-Fraysse, violoncelle

Antoine De Grolée, piano

 

 

+D’INFOS sur le site du label Klarthe

 

 

CD. Les Quatre Saisons. Nicolas Bacri : Concertos – Leleux / Verdier (Klarthe, 2015)

bacri quatre saisons concertos valeriy sokolov adrien la marca orchestre victoir hugo jean-francois verdier klarthe cd reviex critique cd classiquenews kla017_couv_lowCD. Les Quatre Saisons. Nicolas Bacri : Concertos – Leleux / Verdier (Klarthe, 2015). Premier enregistrement mondial. Que donne en Ă©coute immĂ©diate ces Quatre Saisons françaises, soit les quatre Concertos de Nicolas Bacri ainsi agencĂ©s ? L’Hiver, climat tendu, inquiet fait briller la mordante vocalitĂ© du hautbois, Ă  laquelle rĂ©pond le tissu des cordes Ă  la fois souple et d’une fluiditĂ© dramatique permanente. Le Printemps affirme la volubilitĂ© du mĂȘme hautbois principal (François Leleux, dĂ©dicataire des Ɠuvres), en dialogue avec le violon, dans un mouvement indiquĂ© amoroso, pourtant d’une tendresse lacrymal ; les cordes sont climatiques et atmosphĂ©riques (ainsi le violon s’affirme plus enivrĂ© que le hautbois, Ă  l’aciditĂ© volontaire; plus explicite aussi et d’une revendication nerveuse ; pourtant une douleur se fait jour grĂące aux cordes et au violon… et peu Ă  peu comme par compassion, sensible Ă  sa mĂ©lopĂ©e sombre, le hautbois s’accorde finalement au violon qu’il semble accompagner et doubler d’une certaine façon avec plus de recueillement. Ainsi s’affirme inĂ©luctablement la conscience inquiĂšte du hautbois, compatissant. Ample et colorĂ©e, l’Ă©criture de Bacri dĂ©ploie une splendide houle aux cordes, contrastant avec le soliloque hallucinĂ© et tendu du hautbois, avec la gravitĂ© plus feutrĂ©e du violon : le final exprime de nouvelles stridences que le sujet printanier n’avait pas Ă  son dĂ©but laissĂ© supposer. C’est pourtant cette gravitĂ© sourde, inquiĂ©tante, un temps dĂ©voilĂ© par le violoncelle, que l’on retrouvera plus dĂ©veloppĂ© et Ă©panoui dans l’ultime Concerto, L’Automne : correspondance porteuse d’unitĂ© ? Certainement.
Par son caractÚre plus rentré et finalement intérieur, ce Concerto Printemps (opus 80 n°2, 2004-2005, amoroso), est le plus surprenant des quatre.
MĂȘme Luminoso, le Concerto L’Ă©tĂ© est tout aussi contrastĂ©, grave, et presque mĂ©lancolique… C’est le plus rĂ©cent ouvrage du cycle quadripartite (2011) : menĂ© lĂ  encore par un hautbois plus mĂ©ditatif que vainqueur (Printemps) et d’un souverain accord avec le violon : cette alliance, enrichie par la profondeur du violoncelle tisse ainsi la combinaison rĂ©ellement envoĂ»tante de la piĂšce de plus de 11 mn. Enfin, captivante conclusion, L’Automne Ă©tale sa sombre chair par le violoncelle introductif qui fait planer le chant d’une plainte lugubre… L’Ă©criture est ainsi davantage dans son thĂšme indiquĂ© “nostalgico”, d’une sombre tristesse Ă  peine canalisĂ©e, aux teintes rares, nuancĂ©es, d’un modelĂ© languissant, plaintif… conclu dans le silence, comme un irrĂ©mĂ©diable secret perdu, le dĂ©veloppement de cet ultime Concerto ne laisse pas de surprendre lui aussi. Passionnant parcours quadripartite.

Tenebroso, amoroso, luminoso, nostalgico
Les saisons selon Nicolas Bacri

Dans cet ordre et pas autrement : d’abord Hiver, puis Printemps, ÉtĂ© et Automne… : soit du rythme soutenu, incisif de l’Hiver, Ă  la plainte sombre presque livide du plus mystĂ©rieux Automne final… L’Orchestre Victor Hugo sous la conduite de Jean-François Verdier reconstruit ici 4 piĂšces pour orchestre, Ă©crits et composĂ©s Ă  diffĂ©rentes pĂ©riodes et dans diverses circonstances, dont pourtant le cycle final affirme une belle cohĂ©rence globale (ainsi Ă©laborĂ©e sur une quasi dĂ©cennie, de 2000 Ă  2009). Le dernier Ă©pisode est celui qui a Ă©tĂ© a contrario composĂ© le premier (Automne 2000-2002). Il est finalement le plus apaisĂ©, le plus intĂ©rieur, – le plus secret-, quand l’Hiver, le Printemps et l’ÉtĂ© (le plus rĂ©cent, 2011), sont nettement plus tendus, actifs, dramatiques. Les deux Concertos pour hautbois concertant Ă©taient dĂ©jĂ  destinĂ©s au soliste François Leleux (Concerto nostalgico soit l’Automne, et Concerto amoroso soit le Printemps). A travers chaque Ă©pisode, orchestre et solistes (François Leleu entourĂ© du violoniste Valeriy Sokolov, de l’altiste Adrien La Marca et du violoncelliste SĂ©bastien Van Kuijk) expriment la trĂšs riche versatilitĂ© poĂ©tique d’une Ă©criture frappante par son activitĂ© et son sens permanent des contrastes ; oĂč le travail sur le timbre et ses alliages suggestifs scintillent en permanence, d’autant plus dĂ©tectables grĂące Ă  l’effort de clartĂ© comme d’Ă©loquence de la part des interprĂštes.

CD : Les Quatre Saisons de Nicolas BacriLe retable Ă  quatre volets concertants dĂ©ploie un sens suprĂȘme des climats, surtout le sentiment d’un inĂ©luctable cycle, dĂ©butant dĂ©jĂ  tenebroso (l’Hiver), voilant presque d’un glas lancinant le clair timbre du hautbois bavard, puis s’achevant enfin par la plainte ineffable du violoncelle attristĂ© et comme endeuillĂ©, dans un ultime soupir (le dernier ?). L’omniprĂ©sence du hautbois, chantant et clair, affirme certes la couleur pastorale, mais ce pastoralisme se teinte de mille nuances plus sombres et inquiĂštes dont la richesse fait la haute valeur de l’Ă©criture. Ainsi les Saisons n’ont pas le dĂ©lire gĂ©nial du sublime Vivaldi, peintre des atmosphĂšres extĂ©rieures ; Nicolas Bacri rĂ©serve plutĂŽt de somptueuses teintes harmoniques dans les replis d’une pensĂ©e plus trouble et introspective qui de l’ombre surgit pour s’anĂ©antir et glisser dans … l’ombre. PensĂ©e plus abstraite mais non moins active. Tenebroso, amoroso, luminoso, nostalgico… sont les nouveaux Ă©pisodes d’une Ă©vocation de la vie terrestre ; on y dĂ©tecte comme des rĂ©miniscences jamais diluĂ©es, la tension sourde et capiteuse du Dutilleux le plus mĂ©ditatif sur la vie et le plus critique (comme Sibelius) sur la forme musicale ; Bacri ajoute en orfĂšvre des teintes et des couleurs, des combinaisons insoupçonnĂ©es pour le hautbois, d’une ivresse enchanteresse, que ses complices – autres solistes, savent doubler, sertir de correspondances sonores des plus allusives. L’orchestre sonne parfois dur, renforçant l’esprit de tension grave qui fait le terreau gĂ©nĂ©ral de ses somptueuses piĂšces.
Jamais dĂ©clamatoires ni opportunĂ©ment volubiles, les Concertos façonnent en fin de composition, un cycle d’une rare sĂ©duction mĂ©ditative et interrogative. Ces Quatre Saisons sont celle de l’Ăąme. Superbe cheminement, oscillant entre suractivitĂ© pulsionnelle, pudeur, interrogation, soit une narration suractive au service de pensĂ©es secrĂštes, Ă  dĂ©chiffrer au moment de l’Ă©coute.

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu-critique. LES QUATRE SAISONS. Nicolas Bacri (né en 1961) : Concertos opus 80 n°3, 2, 4 et 1. François Leleux, hautbois. Valeriy Sokolov, violon. Adrien La Marca, alto. Sébastien Van Kuijk, violoncelle. Orchestre Victor Hugo Franche-Comté. Jean-François Verdier, direction. 1 CD Klarthe KLA 017. Enregistré en février 2015 au CRR du Grand Besançon. Durée : 46mn. CLIC de CLASSIQUENEWS de juin 2016

KLARTHE, nouveau label français

klarthe-logo-gd-format-2016CD, actualitĂ©s du label KLARTHE. Le jeune label français KLARTHE surprend dĂšs le lancement de ses premiers albums. Parmi un corpus dĂ©jĂ  variĂ©, la RĂ©daction cd de CLASSIQUENEWS a distinguĂ© deux enregistrements plutĂŽt convaincants pour ce printemps 2016 (avant de nouveaux titres tout autant mĂ©ritants, saluĂ©s par une critique dĂ©diĂ©e…): Les Quatre saisons de Vivaldi par l’Orchestre Baroque de Barcelone (Gilles Colliard, direction) – d’autant plus marquantes qu’elles sont publiĂ©es avec les textes poĂ©tiques que Vivaldi avait associĂ© Ă  chaque Concerto- : soit un Vivaldi dans le texte…-, et un recueil monographique regroupant 7 partitions du compositeur contemporain Samuel Andreyev : Moving. Soit 2 cd rĂ©compensĂ©s par un CLIC de CLASSIQUENEWS.

 

 

2 cd “CLICS” de CLASSIQUENEWS

2 cd Klarthe Ă  connaĂźtre absolument

 

 

moving-ensemble-proton-bern-samuel-andreyev-moving-cd-klarthe-review-presentation-review-critique-cd-classiquenewsCLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. MOVING. PiĂšces de Samuel Andreyev (2003-2015) : Bern Trio, Moving,
 ensemble proton bern (1 cd Klarthe, 2015). Le nouveau label discographique Klarthe nous dĂ©voile la sensibilitĂ© crĂ©pitante et trĂšs rĂ©flĂ©chie du jeune compositeur d’origine canadienne, Samuel Andreyev. Moving est un remarquable album monographique d’un jeune compositeur Ă  l’exigence sonore aiguĂ«. Ses oeuvres trĂšs Ă©crites ne cĂšdent en rien Ă  l’artifice de la seule performance mais accrĂ©ditent l’idĂ©e d’une modernitĂ© soucieuse de sens et de dĂ©veloppement et de temporalitĂ© sonore. Le programme dans son ensemble est lumineux, intelligent et pour les interprĂštes autant que l’auditeur, d’un impact continu, exaltant. En mai et juin 2015 Ă  Paris (Maison de Radio France), les instrumentistes de l’ensemble proton bern, sous la direction de Matthias Kuhn, enregistrent plusieurs oeuvres de Samuel Andreyev, nĂ© en 1981, rassemblant comme en un album monographique, les piĂšces les plus emblĂ©matiques du jeune compositeur, soit 7 compositions, de la plus ancienne PLP (2003) Ă  Bern Trio (2015).  LIRE la critique complĂšte du cd MOVING, recueil monographique rĂ©unissant 7 partitions de Samuel Andreyev. Entretien avec le compositeur Samuel ANDREYEV Ă  propos de “Moving”


 

 

vivaldi quatre saisons nelson monfort gilles colliard orchestre baroque barcelone clic de classiquenews compte rendu review cd critique CLASSIQUENEWS kla012_couv_lowCLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre Saisons (Gilles Colliard, 1 cd Klarthe, 2015). Encore une Ă©niĂšme version des Quatre Saisons Vivaldiennes ? En vĂ©ritĂ© celle-ci compte indiscutablement ; pour sa conception exhaustive, combinant non sans raison, le verbe Ă  la musique ; pour l’intĂ©gritĂ© de sa rĂ©alisation instrumentale
 Ă  la faveur d’un excellent engagement de l’ensemble sur instruments d’époque, l’Orchestre Baroque de Barcelone, le chef et violoniste Gilles Colliard (rĂ©cent directeur artistique de la phalange catalane depuis 2015) s’associe le concours d’un narrateur Ă  l’éloquence discrĂšte mais efficace, le journaliste sportif Nelson Monfort, plus habituĂ© des plateaux tĂ©lĂ© et directs olympiques que des studios oĂč s’enregistre la musique classique, 
 le chroniqueur s’affirme en diseur des textes que Vivaldi a conçu pour mieux comprendre l’enjeu de chaque Concerto composant le cycle entier. Le rĂ©citant prĂ©cise le climat concernĂ©, les sĂ©quences narratives qui lui sont associĂ©es : c’est un relecture des Saisons dans le texte poĂ©tique d’époque. LIRE la critique complĂšte du cd GENESIS / Les Quatre Saisons de Vivaldi par l’Orchestre Baroque de Barcelone. Entretien avec Gilles Colliard.

 

 

LES CLICS de CLASSIQUENEWS : voir les derniers cd Ă©lus “CLICS” de CLASSIQUENEWS de mai et juin 2016

 

 

Entretien avec Gilles Colliard… Jouer les Quatre Saisons de Vivaldi

Entretien avec Gilles Colliard. A l’occasion de son enregistrement chez Klarthe, d’une nouvelle version des Quatre Saisons de Vivaldi, le violoniste, chef et compositeur Gilles Colliard rĂ©pond aux questions de CLASSIQUENEWS. RĂ©cemment nommĂ© directeur musical de l’Orchestre baroque de Barcelone, Gilles Colliard travaille la sonoritĂ© et la tension rythmique mais aussi ajoute les textes poĂ©tiques originels que Vivaldi avait associĂ© Ă  chacun des Concertos pour violon qui compose aujourd’hui les Quatre Saisons. Point sur une lecture personnelle d’une partition ultra cĂ©lĂšbre.

 

 

 

colliard-582-Colliard-gilles-portrait

 

 

CLASSIQUENEWS : Quel est le plus grand dĂ©fi en tant qu’interprĂšte face aux Quatre saisons (pour vous comme soliste et comme chef/leader ?

 

GILLES COLLIARD : Le dĂ©fi est toujours le mĂȘme. Servir cette musique comme toutes les autres avec un souci d’authenticitĂ© musicale permanent. J’ai (et c’est le propre des interprĂštes) le dĂ©sir de toucher, d’Ă©mouvoir, mais il est clair que je ne chercherai pas Ă  user de tel ou tel artifice pour ce faire. Ce n’est pas ce qui habite l’artiste – j’entends par lĂ  son “monde intĂ©rieur, aussi riche soit-il – qui doit recouvrir cette musique de son propre verni. C’est simplement l’intĂ©gritĂ© de sa dĂ©marche et l’intelligence de sa lecture qui devrait pouvoir rĂ©vĂ©ler la richesse intrinsĂšque de l’oeuvre. Je n’ai bien sĂ»r pas la prĂ©tention de dire que j’ai rĂ©alisĂ© ici ce rĂȘve de n’ĂȘtre qu’un outil au service du compositeur mais je puis vous assurer que tous mes efforts y Ă©taient tournĂ©s!

CLASSIQUENEWS : Pour vous, les Quatre Saisons restent une partition descriptive et purement narrative, ou pouvons nous en dĂ©duire d’une certaine façon le gĂ©nie poĂ©tique et esthĂ©tique de Vivaldi qui tendrait vers l’abstraction de la musique pure ?

 

GILLES COLLIARD : La musique descriptive, reprĂ©sentative, est une forme rĂ©pandue en cette Ăšre baroque. Je ne sais si la dĂ©marche consciente du crĂ©ateur est de tendre vers quoique ce soit. Je dirais plutĂŽt que les arts se rĂ©unissent car ils ont tous le mĂȘme fil d’Ariane: la rhĂ©torique. Une rhĂ©torique basĂ©e sur des tactus, ces derniers rĂ©gissant la musique, la danse comme le thĂ©Ăątre. En ce dĂ©but de 18Ăšme siĂšcle, la perception de l’art et de son expression n’est pas encore rentrĂ©e dans le drame des “spĂ©cialisations”. Un compositeur est lui mĂȘme interprĂšte, poĂšte, dirige ses oeuvres et enseigne. C’est justement l’apprĂ©hension vaste de la crĂ©ation qui façonne l’ĂȘtre. J’ai donc tout naturellement souhaitĂ© prĂ©senter pour la premiĂšre fois en disque une version avec narrateur. C’est une aventure que je voulais vivre avec mon ami Nelson Monfort, homme sensible, cultivĂ©, amateur de musique dans son sens Ă©tymologique: aimer. C’est aussi une belle rencontre, en la personne de Julien Chabod, directeur de Klarthe, merveilleux clarinettiste, qui a  osĂ© accepter de se lancer dans un vrai dĂ©fi: oser une Ă©niĂšme version d’une Ɠuvre dĂ©jĂ  trop enregistrĂ©e!

CLASSIQUENEWS :  Qu’apporte prĂ©cisĂ©ment l’intĂ©gration aux moments choisis, des textes originaux ? Qui les a Ă©crits ? Savons nous prĂ©cisĂ©ment comment Vivaldi les considĂ©rait par rapport Ă  sa partition ?

 

GILLES COLLIARD : Nous ne savons pas grand chose. RĂ©ellement, nous ne disposons d’aucun document, d’aucune information Ă  ce sujet. On sait par la lecture de la correspondance du “PrĂȘte roux” que cet opus rencontra visiblement un grand succĂšs (il reste Ă©tonnant de constater que les Quatre Saisons disparaĂźtront avec son auteur, ce dernier emportant dans sa tombe la totalitĂ© de sa production, jusqu’au souvenir mĂȘme de sa propre existence, pour ne rĂ©apparaĂźtre qu’au milieu du 20Ăšme siĂšcle!). Si tout le monde peut reconnaĂźtre les nombreux thĂšmes de l’oeuvre, l’Ă©coute du texte offre indiscutablement des clĂ©s de comprĂ©hension essentielles. Les poĂšmes sont de la main de Vivaldi ainsi que la rĂ©partition des phrases dans le texte musical. Je me suis permis de “broder”, d’augmenter le texte, afin de renforcer la narration tout en tĂąchant de ne point la pervertir.

CLASSIQUENEWS :  Avez-vous découvert des éléments nouveaux ou que vous ne connaissiez pas en vous immergeant dans Les Quatre Saisons, à propos de la partition ou de Vivaldi ?

 

GILLES COLLIARD : Cette partition, je suis nĂ© avec!!!! Elle me hante depuis toujours et revĂȘt aussi une importance particuliĂšre dans ma “construction” personnelle puisque dĂ©cisive quant au choix, alors adolescent, de consacrer une grande partie de mon temps Ă  l’Ă©tude de la musique baroque. On ne cesse de dĂ©couvrir jour aprĂšs jour des Ă©lĂ©ments nouveaux, dans la musique, dans les rencontres, dans l’observation, dans la cohue comme dans la solitude. C’est un principe de vie qui me frappe en permanence.

CLASSIQUENEWS : Quelles sont les qualitĂ©s distinctives de l’orchestre Baroque de Barcelone dont le prĂ©sent enregistrement tĂ©moigne particuliĂšrement ?

 

GILLES COLLIARD : Cet ensemble peut se rĂ©sumer en deux mots: jeunesse, enthousiasme. Les instrumentistes sont curieux, ont envie d’apprendre, sont ouverts. Je combat toute forme d’intĂ©grisme. Le monde de la musique est plein de “gens qui savent”. La seule chose que je sache, c’est que j’en sais chaque jour un peu plus et que je souhaite ardemment partager avec eux cet “un peu plus” sans perdre de vue que mon point de vue s’Ă©taye sur des connaissances “Ă©tablies” (traitĂ©s et autres sources indiscutables) comme sur le fameux “bon goĂ»t”, toujours subjectif et une sensibilitĂ© qui est la mienne et, qui dit sensibilitĂ©, dit aussi vulnĂ©rabilitĂ©.

 

 

Propos recueillis en mai 2016.

 

 

 

vivaldi quatre saisons nelson monfort gilles colliard orchestre baroque barcelone clic de classiquenews compte rendu review cd critique CLASSIQUENEWS kla012_couv_lowCD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre Saisons (Gilles Colliard, 1 cd Klarthe, 2015). Encore une Ă©niĂšme version des Quatre Saisons Vivaldiennes ? En vĂ©ritĂ© celle-ci compte indiscutablement ; pour sa conception exhaustive, combinant non sans raison, le verbe Ă  la musique ; pour l’intĂ©gritĂ© de sa rĂ©alisation instrumentale
 Ă  la faveur d’un excellent engagement de l’ensemble sur instruments d’époque, l’Orchestre Baroque de Barcelone, le chef et violoniste Gilles Colliard (rĂ©cent directeur artistique de la phalange catalane depuis 2015) s’associe le concours d’un narrateur Ă  l’éloquence discrĂšte mais efficace, le journaliste sportif Nelson Monfort, plus habituĂ© des plateaux tĂ©lĂ© et directs olympiques que des studios oĂč s’enregistre la musique classique, 
 le chroniqueur s’affirme en diseur des textes que Vivaldi a conçu pour mieux comprendre l’enjeu de chaque Concerto composant le cycle entier. Le rĂ©citant prĂ©cise le climat concernĂ©, les sĂ©quences narratives qui lui sont associĂ©es : c’est un relecture des Saisons dans le texte poĂ©tique d’époque. … EN LIRE +

 

 

 

CD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre Saisons (Gilles Colliard, 1 cd Klarthe, 2015)

vivaldi quatre saisons nelson monfort gilles colliard orchestre baroque barcelone clic de classiquenews compte rendu review cd critique CLASSIQUENEWS kla012_couv_lowCD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre Saisons (Gilles Colliard, 1 cd Klarthe, 2015). Encore une Ă©niĂšme version des Quatre Saisons Vivaldiennes ? En vĂ©ritĂ© celle-ci compte indiscutablement ; pour sa conception exhaustive, combinant non sans raison, le verbe Ă  la musique ; pour l’intĂ©gritĂ© de sa rĂ©alisation instrumentale… Ă  la faveur d’un excellent engagement de l’ensemble sur instruments d’Ă©poque, l’Orchestre Baroque de Barcelone, le chef et violoniste Gilles Colliard (rĂ©cent directeur artistique de la phalange catalane depuis 2015) s’associe le concours d’un narrateur Ă  l’Ă©loquence discrĂšte mais efficace, le journaliste sportif Nelson Monfort, plus habituĂ© des plateaux tĂ©lĂ© et directs olympiques que des studios oĂč s’enregistre la musique classique, … le chroniqueur s’affirme en diseur des textes que Vivaldi a conçu pour mieux comprendre l’enjeu de chaque Concerto composant le cycle entier. Le rĂ©citant prĂ©cise le climat concernĂ©, les sĂ©quences narratives qui lui sont associĂ©es : c’est un relecture des Saisons dans le texte poĂ©tique d’Ă©poque.

TRAME POETIQUE. On peut dĂšs lors associer prĂ©cisĂ©ment chaque sĂ©quence climatique au prĂ©texte narratif que Vivaldi avait Ă  l’origine conçu, particuliĂšrement douĂ© d’un imaginaire fĂ©cond :
- joie des villageois rĂ©unis en kermesse pastorale “tendre et lĂ©gĂšre”, orage toujours lointain, aboiements du chien (largo central) pour le Printemps ;
- brĂ»lure Ă©touffante d’un air chaud suffocant Ă  l’Ă©noncĂ© des premiĂšres mesures de l’Ă©tĂ© (allegro non molto, le plus long des mouvements soit plus de 5mn) ; le compositeur n’oublie pas les nuĂ©es de moustiques sur fond d’orage lointain (adagio central)… jusqu’Ă  ce que la tension palpable, accumulĂ©e alors se dĂ©verse en un torrent d’Ă©clairs et d’orage menaçant (pour les cordes seules : fougueux Presto final, impĂ©tueux de l’Ă©tĂ©).
- la joie villageoise est de retour pour fĂȘter l’automne, le temps des rĂ©coltes abondantes et nourriciĂšres, avant les dĂ©lices de la sieste (formidable Adagio central). Pause rĂ©paratrice pour mieux rĂ©ussir la chasse Ă©noncĂ©e telle une marche au panache martelĂ© au son du cor (allegro final).
Antonio_Vivaldi- hiver hypnotique… Le plus rĂ©ussi des Concertos demeure ici l’Hiver : froid saisissant et oppressant du vent du nord dans l’Allegro initial (cordes mordantes et persifflantes, aux couleurs aigres et incisives); puis ondulantes, dansantes et crĂ©pitantes mais a contrario, exprimant plutĂŽt la chaleur brĂ»lante des flammes du feu de cheminĂ©e (flexibilitĂ© onirique des cordes de l’Orchestre baroque de Barcelone). En poĂšte esthĂšte, Vivaldi fusionne finesse du violon et volutes et arabesques des patineurs sur la glace… avant que les vents dont le sirocco-, n’entrent en guerre, atteignant Ă  une implosion recrĂ©atrice qui force l’admiration : vĂ©ritable chaos regĂ©nĂ©rateur en guise de conclusion mobile.

 

 

 

Vivaldi dans le texte

Le chef, compositeur et violoniste Gilles Colliard signe une version des Quatre Saisons, indiscutable

Saisons subtiles et caractérisées

 

 

CLIC_macaron_2014L’auditeur demeure saisi par la force emblĂ©matique des images climatiques et des loisirs humains Ă©voquĂ©s, par la justesse des procĂ©dĂ©s expressifs que le compositeur vĂ©nitien a trouvĂ©, pour en rĂ©aliser leur transposition musicale, combinant la subtilitĂ© et souvent l’inouĂŻ. Les interprĂštes savent ciseler la richesse dynamique liĂ©e Ă  la maĂźtrise technique ; le violon de Gilles Colliard synthĂ©tise toutes les avancĂ©es de l’approche historiquement informĂ©e, en une lecture gorgĂ©e de vitalitĂ© saine, qui sait aussi murmurer et rugir, trĂ©pigner et s’alanguir, au diapason des atmosphĂšres tĂ©nues dont Vivaldi a le secret.

L’Ă©diteur prend soin de prĂ©server les attentes de chacun : le cd comprend d’abord chacun des 12 Ă©pisodes (3 mouvements pour chaque saison) avec le commentaire, – les textes Ă©tant lus exactement au bon moment, – au dĂ©but de chaque Ă©pisode pour en comprendre l’enjeu narratif et dramatique ; puis les Quatre Saisons sont jouĂ©es sans textes, – traditionnellement, afin que les puristes puissent se dĂ©lecter de la musique et de l’interprĂ©tation, sans parasitage d’aucune sorte.

colliard gilles violon vivaldi review compte rendu critique cd classiquenews mai 2016 Photo-Gilles_HD_Copyright-4-175x300Chef violoniste et instrumentistes barcelonais dĂ©fendent avec un rĂ©el sens des contrastes et des atmosphĂšres chacun des Quatre Concertos. Le geste est sĂ»r, onctueux et dĂ©taillĂ©, trouvant d’un Concerto l’autre, ce lien continu qui nourrit la cohĂ©rence organique entre eux. Saluons le souci du chef compositeur Gilles Colliard (nĂ© Ă  GenĂšve en 1967) : partenaire de Gustav Leonhardt et de Christophe Coin, sa direction est affĂ»tĂ©e, contrastĂ©e, d’un rare fini caractĂ©risĂ© (profondeur allusive des mouvements lents dont entre autres l’irrĂ©sistible adagio molto de l’Automne ou le volet central de L’Hiver…) : son charisme et sa fougue canalisĂ©e savent emporter voire souvent Ă©lectriser les musiciens qui le suivent. L’Ă©nergie collective est magnifiquement mise en avant dans cet enregistrement qui s’avĂšre de bout en bout trĂšs convaincant. L’enjeu de la partition est idĂ©alement compris et mesurĂ© : le prĂ©texte textuel est Ă©videmment prĂ©sent dans l’Ă©coute mais la rĂ©alisation des interprĂštes grĂące Ă  la justesse des instrumentistes savent atteindre Ă  cette abstraction onirique qui fait de chaque Concerto, le volet d’un retable de musique pure. L’expressivitĂ© ardente supplantant ici la seule portĂ©e descriptive… Avant Beethoven et sa Pastorale (6Ăšme Symphonie, comprenant elle aussi danses villageoises et orage fameux), Vivaldi Ă©prouve jusqu’aux limites expressives de l’instrument Ă  corde. Partie prenante de son recueil triomphal : “Il Cimento dell’armonia e dell’invenzione (opus 8, publiĂ© Ă  Amsterdam en 1725), le compositeur dĂ©montre par son gĂ©nie de la couleur combien harmonie et invention ne sont pas antinomiques mais bel et bien sƓurs d’un art souverain Ă  construire Dans ce sens, Vivaldi a atteint un chef d’Ɠuvre d’une richesse poĂ©tique infinie, servie ici par des instrumentistes particuliĂšrement inspirĂ©s.

Seule réserve : le concours de Nelson Monfort apporte le bénéfice du prétexte poétique, préludant à chaque développement musical. Dommage que la prise de son qui intÚgre la voix du narrateur / récitant ait été réalisée dans une prise trop réverbérante qui semble plaquer artificiellement la voix aux instruments.

CD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre saisons / Genesis. Version avec résitant / version musicale sans récitant. Nelson Monfort, récitant. Orchestre Baroque de Barcelone. Gilles Colliard, direction. Enregistrement réalisé à Barcelone en mai 2015. 1 cd Klarthe 012. CLIC de CLASSIQUENEWS de mai et juin 2016.