CD événement, critique. « Sisters ». Lili et Nadia Boulanger : œuvres pour piano (Johan Farjot, piano) 1cd Klarthe records

KLA124 cd critique classiquenews JOhan farjot cd review boulanger nadia lili johan farjot piano critique cd classiquenewsCD événement, critique. « Sisters ». Lili et Nadia Boulanger : Å“uvres pour piano (Johan Farjot, piano) 1cd Klarthe records  -  Le label Klarthe est bien inspiré d’éditer cette première intégrale de l’œuvre pour piano des soeurs Boulanger, Nadia et Lili…. dont 3 pièces en création ! – cf. la mélodie « Mon âme », de 1906 de Nadia d’après le poème d’Albert Samain. Nadia la brune, Lili la blonde… deux figures de la composition en France qu’il était temps de réestimer…. A certains qui renaclent à considérer des compositrices françaises de premier plan : Lili pourrait devenir même un phare exemplaire comme le soulignait Igor Markevitch, précoce et juste admirateur.
Le pianiste Johan Farjot démontre aujourd’hui les champs variés et les imaginaires forts et puissants des deux filles d’Ernest Boulanger (Prix de Rome 1853) et qui comme leur père compositeur, candidatèrent pour l’auguste trophée romain : Nadia remporte en 1908 un…2è Prix. Lili, le Premier Prix en 1913 à 19 ans (grâce au feu fulgurant de sa cantate « Faust et Hélène » qu’il faudra bien un jour révéler). Leur parcours est aussi intense que court : Lili de santé fragile meurt à 24 ans, non sans léguer des partitions d’une éloquente maturité (et oui l’expérience et le génie n’attendent pas l’âge des années) ; Nadia renonce à poursuivre son œuvre de compositrice à … 32 ans. Étonnante interruption.

D’où vient ce vide soudain ?, un doute qui vaut censure, et qui dans la vie de Nadia explique que trouvant sa musique non pas bonne mais « inutile », elle décide soudain de cesser la composition, à la faveur de ses autres activités comme cheffe, concertiste, professeur surtout : Legrand, Glass, Bernstein, Copland sont ses élèves… La question explique la singularité d’une œuvre qui à l’écoute, comme celle de sa sœur, frappe voire saisit par sa vivacité, sa justesse, sa profondeur.

De Farjot aux « Sisters »…
De compositeur à compositrices

Johan Farjot lui-même compositeur semble mesurer le talent des Boulanger dans l’esprit d’une entente secrète et intime ; de Nadia, le pianiste auteur parle d’une compositrice « géniale, originale, inspirée ». De Lili, il est aussi définitif car il connaît les 3 Psaumes.
Johan Farjot établit donc la première nomenclature enregistrée des pièces de Lili Boulanger, en un cycle raisonné : d’abord les 2 Préludes de 1911 (ré bémol et si), clairement debussyste et ravéliens.
De même le Thème et Variations (réalisé à la Villa Médicis à Rome en juin 1914 après l’obtention de son Premier Prix) affirme la puissance sombre et mystérieuse de l’inspiration de la jeune compositrice, en rien fragile ni timorée, au contraire abrupte, violente, passionnée, animée par le désespoir voire la souffrance ultime, peinte en une grisaille des plus raffinées.
Enfin les 3 Morceaux pour piano (publiés posthumes par Ricordi, 1919) confirment tout autant le génie de Lili : mélancolie d’Un vieux jardin ; douceur D’un jardin clair, enfin transparence de « Cortège » noté « léger et gai » par la compositrice. L’intensité expressive, la puissance et la sensibilité jaillissent sous les doigts de Johan Farjot qui s’ingénie avec délice à souligner la maturité et le profondeur de l’écriture, ses architectures amples, tracées à grands coups de marches harmoniques, tout en veillant à l’ampleur du son, sa transparence, parfois inquiète, souvent interrogative.

CLIC_macaron_2014De Nadia, Johan Farjot saisit la vitalité rythmique de la pièce pour 2 pianos (1910), première mondiale absolue qui affirme le tempérament de la compositrice. Le pianiste restitue aussi l’éloquence narrative des 3 Petites Pièces pour piano (1914) dont la dernière offre cette grille emblématique de la compositrice « parallélismes d’accords et pédales harmoniques » à l’égal d’un Ravel qui fut son condisciple dans la classe de Fauré.
Dans « Vers la vie nouvelle » (1915), Nadia exprime l’inquiétante étrangeté d’une vie terrestre, parsemée de doute et de découragement avant que naisse enfin, l’espoir d’une vie meilleure, « l’homme marche confiant, tendre et grave » selon ses propres annotations. La partition créée en février 1917 était ainsi destinée à collecter des fonds pour aider les femmes musiciennes à poursuivre leur activité musicale pendant la guerre…
Autre morceau majeur de cette intégrale événement : l’inédit « Morceau pour l’entrée dans la classe de piano femmes du Conservatoire de Paris », exercice de déchiffrage daté de juin 1914.

Enfin, la mélodie « Mon âme » (1906) chantée ici par Karine Deshayes; le texte en alexandrin d’Albert Samain (1858 – 1900) diffuse sans pudeur la sensualité intérieure et profonde d’une infante dans un palais déserté : attente, renoncement, deuil ; soit innocence, élan, amertume, blessures et adieu serein : l’angélisme de l’infante, son retrait de la vie, comme un anéantissement souple et élégantissime résument en définitive les illusions premières et les derniers soupirs de toute une vie ; le caractère est sobre, sombre, parfois grave, toujours éperdu mais mesuré. De plus de 6mn, la mélodie est un sommet de retenue passionnée, de sombre espérance qui plonge au cÅ“ur du mystère.

On ne saurait trouver actuellement meilleure approche sincère et investie du génie de deux sœurs frappées du sceau de l’authentique et ineffable musique. Deux déesses au destin musical foudroyé que Valéry ou Bernstein en leur temps ont su estimer à leur juste valeur. Une estimation que régénère fort opportunément Johan Farjot, compositeur, en un rapport à la fois fraternel et identitaire magistral. Passionnante implication.

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CD événement, critique. Karine Deshayes, Delphine Haidan. Deux mezzos sinon rien (1 cd Klarthe records)

deux-mezzos-sinon-rien-cd-concert-critique-classiquenews-CLIC-de-classiquenews-compte-rendu-annonce-KLARTHE-recordsCLIC D'OR macaron 200CD événement, critique. Karine Deshayes, Delphine Haidan. Deux mezzos sinon rien (1 cd Klarthe records) – Il revient ainsi à Klarthe de fixer l’entente et la douce complicité de deux mezzos françaises particulièrement bien associées. Le programme est à la hauteur de la promesse : habilement équilibré, lieder de Brahms et de Mendelssohn auxquels répondent plusieurs mélodies également en duo, de Gounod, Saint-Saëns, Fauré, Massenet… parmi les moins connues et les plus évocatrices. Le jeu du compositeur et chef Johan Farjot apporte un tapis pianistique des plus articulés, opérant dans le registre que les deux voix déploient sans peine : l’écoute complice, la complémentarité poétique.
En ouverture, les Quatre mélodies de Brahms sont abordées avec légèreté, un allant sans affectation dès la première (« Die Schwestern » / les sÅ“urs, titre bien choisi) une attention partagée dans l’écoute à l’autre ; les deux voix de mezzos, proches et pourtant caractérisées, interchangeables et distinctes, semblent exprimer la double face d’une même intention : insouciance, introspection plus secrète et intime pour le second lied – achevé comme une interrogation (Klosterfräulein) ; souple et presque sensuelle, « Phenomen » s’énonce comme une douce prière, celle adressée à un cÅ“ur chenu qui peut encore aimer…
Les amateurs de mélodies françaises seront ravis à l’écoute des perles et joyaux qui suivent. Karine Deshayes déploie sa soie flexible d’abord dans la première séquence « D’un cœur qui t’aime », timbre clair, aigus naturels et rayonnants auquel répond le chant plus sombre de sa consœur Delphine Haidan. Les deux fils vocaux tissant ensuite une tresse souple et équilibrée où les deux timbres se répondent et dialoguent sur le texte de Racine.
Les 3 oiseaux de Delibes se distingue par sa coupe précise et sobre, son intensité tragique progressive, jusqu’à la dernière strophe qui fixe une situation … perdue.
Révélateur d’un génie opératique et d’un raffinement supérieur, le cycle des deux mélodies de Saint-Saëns captivent tout autant : sur un rythme mi habanera / boléro pour la première (El Desdichado, – texte du librettiste Jules Barbier) et sur le sujet d’un cÅ“ur pris dans les rêts de l’amour cruel ; plus insouciante et presque fleurie, La Pastorale d’après le texte de Destouches est d’un délicieux parfum néo baroque.
La première des 3 mélodies de Massenet  « Rêvons c’est l’heure » (d’après Paul Verlaine) charme comme un nocturne enivré et suspendu; la tendresse rayonne dans « Marine » cultivant un climat éthéré, murmuré; enfin « Joie » s’électrise grâce aux deux voix admirablement accordées.
L’une des plus longues mélodies : « Bienheureux le cœur sincère » de Gounod,  est une prière ardente qui célèbre à la façon d’un cantique la justice divine et la bonheur des Justes… Chausson diffuse son romantisme subtil et sombre d’une enivrante intériorité (sublime « La nuit ») ; quand Fauré (« Puisqu’ici bas… ») sait exploiter toutes les nuances suaves des deux lignes vocales comme enlacées / torsadées. Le poids des mots, la nuance et l’équilibre des timbres, la caresse du piano font toute la valeur de ce programme dédoublé mais unitaire, original et cohérent. Un album qui est aussi déclaration musicale car le duo « Deux mezzos sinon rien » entend à présent conquérir à deux voix, scènes et théâtres. On s’en réjouit. Prochain concert le 28 octobre au Bal Blomet (Paris)…

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CD événement, critique. Karine Deshayes, Delphine Haidan. Deux mezzos sinon rien (1 cd Klarthe records)  enregistrement réalisé en mai 2019  —  CLIC de classiquenews, automne 2020.

Johannes BRAHMS | 4 duos, opus 61
Charles GOUNOD | D’un coeur qui t’aime
Léo DELIBES | Les 3 oiseaux
Camille SAINT-SAËNS | El Desdichado
Camille SAINT-SAËNS | Pastorale
Jules MASSENET | Rêvons, c’est l’heure
Félix MENDELSSOHN | 4 duos, opus 63
Jules MASSENET | 2 Duos, op 2
Charles GOUNOD | Bienheureux le coeur sincère
Ernest CHAUSSON | La nuit – op 11, n°1
Gabriel FAURÉ | Pleurs d’or – op 72
Gabriel FAURÉ | Puisqu’ici bas toute âme – op 10
Johannes BRAHMS | Die Meere – op 20, n°3

Karine Deshayes | Delphine Haidan
Johan Farjot, piano

VOIR toutes les infos sur le site du label KLARTHE records
https://www.klarthe.com/index.php/fr/enregistrements/deux-mezzos-sinon-rien-detail

 

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CONCERT
Karine Deshayes | Delphine Haidan
Quatuor Ardeo
le 28 octobre 2020 – 20h30
au Bal Blomet à Paris

Réservations
http://www.balblomet.fr/events/ardeo/

CD, événement, critique. Johan Farjot : Childhood (1 cd Klarthe records)

KLA100couv_lowCD, événement, critique. Johan Farjot : Childhood (1 cd Klarthe records). Jazzman, féru de culture américaine, Johan Farjot a réuni dans ce programme plusieurs amis et partenaires instrumentistes ; entre autres des complices familiers de son propre ensemble Contraste. Pour ce premier cd monographique, le compositeur présente 13 pièces plutôt courtes en un plan équilibré où la pensée musicale se révèle économe, opérant par formes condensées et sans dilution. Farjot offre plusieurs solos aux instruments, leur réservant pour chacun de superbes fenêtres expressives et lyriques, d’un essor digital non feint, qui permet une acuité assumée, heureuse… c’est le cas du solo pour clarinette (« Skyscapers »: belle vivacité crépitante), de « Carmen d’Escale » pour violon, et surtout « Nuit d’Adieu » pour alto, méditation qui accompagne la mort d’un ami, tout d’une plénitude assagie, suspendue (dernier épisode du programme).

Réfléchi et riche en climats intimes, le programme est une sorte d’introspection personnelle, un arrêt sur image au mi temps d’une vie, d’où le titre de la plage 7, emblématique… : « nel mezzo del cammin » / au milieu du chemin ; d’après les premiers vers de la Divine comédie de Dante (Chant 1 de l’Enfer), c’est une exaltation à deux voix, comme deux fées qui proclament, sereines mais déterminées. Les 3 haikus témoignent eux aussi d‘un goût sûr pour le développement mesuré, la connaissance de chaque timbre et l’ambitus expressif que l’association de plusieurs, permet d’explorer. Ils sont tous constitués de 44 mesures… référence discrète à l’âge même du compositeur.

Pas à pas ce dernier y affirme une fascination pour ce temps et ce sentiment de l’enfance, insouciance, innocence qui inscrivent son travail dans le sillon des Français (Debussy, surtout Maurice Ravel…), d’où le titre de l’album (” Chilhood ” » / enfance). Il le dit lui-même : alors que nous vivons en permanence hyperconnectés, dans un flux divertissant continu, le temps musical renoue avec l’essence de l’âme, un temps psychologique sans enjeux où le temps suspendu, retrouvé, renoue avec cet ennui primordial (du temps de l’enfance) porteur d’une quête infinie, laquelle inspire aujourd’hui le compositeur. Mais c’est une nostalgie heureuse et intime qui s’accomplit ici. Et justement « Childhood 1 » (en ouverture), avec le pianiste et compositeur Karol Beffa convoque ce temps suspendu de l’enfance vécue, à nouveau espérée.
CLIC D'OR macaron 200Le Quatuor s’invite aussi, dans « Molly’s Song » pour violon, alto, violoncelle et piano, alternant des plages d’un dramatisme mordant, âpre, et courtes pauses d’un oubli plus apaisé. L’écriture se joue de ce rapport contrasté de séquences, fort en oppositions, quand tout s’achève dans un murmure énigmatique, interrogatif. Pour ensemble de saxophones (ici l’ensemble Saxo Voce sous la direction du compositeur), « New York City » déroule comme des rubans riches en échos et vagues suaves, les timbres voluptueux des cuivres en une évocation bienheureuse de la City.
 D’un spectre plus dense encore et pour un large effectif, « Sea Shanties » permet à Johan Farjot de diriger son ensemble Contrastes, explorant des zones d’ombres, de demi teintes d’où émerge le chant comme décalé du piano, du violoncelle, de la clarinette. Et comme un formidable baisser de rideau, pour conclure en suggestion ténue, « Nuit d’adieu » superbement investi par l’alto d’Arnaud Thorette, un complice de longue date, touche en son dénuement viscéral et sincère.
 

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CD événement, critique. JOHAN FARJOT : CHILDHOOD (1 cd Klarthe records)

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programme du cd « Chilhood » :

 

 

 

Childhood 1
Karol Beffa, piano

Haïku 1
Karine Deshayes, mezzo-soprano / David Bismuth, piano

Molly’s Song
Hugues Borsarello, violon / Arnaud Thorette, alto
Antoine Pierlot, violoncelle / Jérôme Ducros, piano

Pater Noster
Paco Garcia et Martin Candela, ténors
Igor Bouin et Olivier Gourdy, barytons

New York City
Ensemble Saxo Voce / Johan Farjot, direction /
Thibaut Canaval et Kévin Le Mareuil, saxophones soprano
Mary Osborn et Zephania Lascony, saxophones alto
Anne-Cornélia Détrain et Stéfane Laporte, saxophones ténor
Christophe Boidin et Malo Lintanf, saxophones baryton

Carmen d’escale
Geneviève Laurenceau, violon

Nel mezzo del cammin
Amélie Raison, soprano / Ambroisine Bré, mezzo-soprano
Mathilde Borsarello, violon 1 / Bleuenn Le Maitre, violon 2
Arnaud Thorette, alto / Antoine Pierlot, violoncelle

Haïku 2
Ambroisine Bré, mezzo / Arnaud Thorette, alto

Skyscrapers
Pierre Génisson, clarinette

Childhood 2
Raphaël Imbert, saxophone / Guillaume Cornut, piano

Sea Shanties
Ensemble Contraste
Arnaud Thorette, alto / Jean-Luc Votano, clarinette / Johan Farjot, piano

Haïku 3
Paco Garcia et Martin Candela, ténors / Igor Bouin et Olivier Gourdy, barytons
Johan Farjot, piano et direction

Nuit d’Adieu
Arnaud Thorette, alto

 

 

 

VIDÉO

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Johan Farjot joue Chilhood 1 (piano) :

 

 

 

 

 

 

CD. Karol Beffa : into the dark (Constraste, 1 cd Aparté 2013)

cd-karoll-beffa-into-the-dark-cd-aparte-CLIC-de-classiquenews-Comptre-rendu-critique-cd-CLIC-de-classiquenews-de-juin-2015CD. Karol Beffa : Into the dark (Constraste, 1 cd Aparté 2013). L’ensemble Contraste (piloté par Johan Farjot) signe un album monographique dédié à l’écriture crépusculaire et savamment ombrée du compositeur franco-suisse Karol Beffa (né en 1973), C’est avec Thierry Escaich et Philippe Hersant sans omettre Philippe Manoury, l’un des compositeurs les mieux inspirés d’aujourd’hui, dont l’accessibilité des Å“uvres rend l’idée même de musique contemporaine, fraternelle, humaine, souvent enivrante. Karol Beffa fut le plus jeune titulaire de la chaire de création artistique au Collège de France (2012/2013) : une fonction légitime si l’on constate ici l’étendue de ses facultés compositionnelles. Le Concerto pour alto et orchestre (2005) est avec Dédale  (1999), la pièce la plus ancienne du programme de ce disque. Pour cordes seules, l’oeuvre déploie et cultive des résonances sombres (c’est le “dark side” d’un Beffa continûment inspiré par l’ombre et la gravité), qui semblent au démarrage citer quelque épisode du Requiem de Berlioz. L’ensemble Contraste sait affirmer le caractère méditatif et replié, si prenant par son aspiration funèbre, affichant perpétuellement un deuil viscéral. Le cycle fait entendre l’activité d’une désespérance tenace, tel le parcours d’une malédiction sinueuse qui chemine dans le désespoir le plus profond et qui s’épaissit par paliers ascendants. L’oeuvre affiche une réussite indiscutable : elle acclimate sur le mode orchestral et concertant, la matière de Masques, partition antérieure pour violon et violoncelle. Le vif qui suit est plus agité voire convulsif  traversé de spasmes inquiets. De notre point de vue, le compositeur y perd la cohérence de construction et sa charge émotionnelle est sacrifiée pour un jeu purement formel.

Into the dark :

Karol Beffa, apôtre de l’ombre, égrène 1001 nuances de noir…

 

karol_beffa_603Plus nuancée, la matière du petit Concerto pour harpe de 2013 enchaîne une série de visions harmoniques dans un climat extatique où l’interprète (Emmanuel Ceysson inspiré) doit surtout faire chanter l’instrument soliste, véritable résonateur d’un sentiment d’enchantement presque enivré en tout cas nocturne. Le sombre et l’ombre, la nuit et le crépuscule dessinent ici autant de plans d’un même paysage qui révèle, contrairement à ce que laisse supposer le texte de présentation, non pas la difficulté de Karol Beffa à atteindre une secrète unité de pièce en pièce, mais plutôt sa grande cohérence d’inspiration : chaque partition scrupuleusement complémentaire et en résonance entre elles, composant en nuances de noirs les plus ténus, ce “dark” proclamé en couverture, comme la couleur de l’apôtre à l’obscurité flamboyante.
Ainsi, également de 2013, Dark pour piano et cordes est d’une solennité jamais raide ni déclamation et là encore nocturne, dont le second épisode – hélas-, s’affaiblit comme un pastiche de Rachmaninov.

CLIC D'OR macaron 200De 2012, les 4  chants sur les poèmes de Saint Jean de la Croix sont heureusement d’une toute autre qualité d’obscurité. Certes ils pâtissent malgré leurs climats d’imploration ardente, de l’articulation totalement inintelligible de la mezzo Karine Deshayes, qui se fourvoie dans un espagnol brumeux et mou. Mais la beauté cuivrée, crépitante du timbre captive indiscutablement. Le premier chant : Un  pastorcico solo est embrasement;  Del  verbe divino nourrit une prière assoiffée et aussi inquiète sur un mode presque interrogatif;  Sin  arrimo y  con arrimo est plus apaisé  mais comme apeuré et d’une douleur panique ;  ! Oh llama de amor viva est d’une introspection intime, secrète qui exprime les élans silencieux et rentrés des grands mystiques… autant de sentiments ciselés qui ici n’évoquent pas les degrés du noir intérieur mais plutôt toutes les marches les plus infimes d’une introspection ultime  articulant la foi comme une exploration du moi profond. Hélas que n’avons les textes intégraux et leur traductions pour se délecter de la collusion verbe et instruments, d’autant  que par les cordes seules, l’orchestre est loin d’accompagner simplement : il éclaire  aussi  chaque aspiration, chaque enjeux  émotionnel  du texte. C’est pour nous le cycle le plus intéressant du programme enregistré. Sublime.

Dédale, pièce que l’on connaît déjà de longue date (créée en 1999), exprime mieux que tout développement redit après lui, ce labyrinthe initiatique dont le secret et le mystère demeurent jusqu’à la fin, intact, préservé de tout dévoilement. La pièce de 12 mn est un absolu chef d’oeuvre de concision et de construction dramatique : une ivresse aux cordes seules qui récapitule et englobe l’esprit des Métamorphoses de Strauss et La Nuit transfigurée de Schönberg : ses glissandi trahisent les sursauts du rêve animé, l’activité secrète de la psyché toujours efflorescente et jamais dévoilée. De l’aveu du compositeur, il s’agit du prolongement d’une lecture de Borges, mais aussi de la réminiscence d’un songe qui convoque une matière mouvante inaccessible. La section centrale plus dramatique et explicitement narrative concentre, aspire, exaspère toute velléité de la conscience, pour replier cette arche vers l’émergence de l’immatériel, comme au début : dans des miroitements contenus mais bien actifs. Un chef d’oeuvre que chacun doit “vivre” et éprouver au disque mais aussi au concert, comme une courte expérience fulgurante. Contraste mené par Johan Farjot et Arnaud Thorette et la harpe enchantée, orphique de Ceysson signent une éblouissante lecture de cette pièce du sublime.

cd-karoll-beffa-into-the-dark-cd-aparte-CLIC-de-classiquenews-Comptre-rendu-critique-cd-CLIC-de-classiquenews-de-juin-2015CD, compte rendu critique. Karol Beffa : Into the dark. Ensemble Contraste. Johan Farjot, direction. Avec Karine Deshayes (mezzo, Nuit obscure), Arnaud Thorette (violon, alto), Emmanuel Ceysson (harpe) et Karol Beffa (piano). 1 cd Aparté. Programme enregistré à Paris (Temple Saint-Marcel) en janvier et février 2013. Durée : 1h11mn. CLIC de classiquenews de juin 2015.