Compte rendu, concert. Chambord, le 1er juillet 2016. Charpentier, Haendel. Le Concert Spirituel; Hervé Niquet, direction

Niquet herveDepuis 2011, le majestueux château de Chambord accueille un festival qui s’est, depuis ses débuts, solidement implanté dans le paysage musical régional, voire national. Vanessa Wagner, sa directrice artistique, lance la déjà sixième édition du festival, en fanfare en invitant Le Concert Spirituel et son chef Hervé Niquet. Pour ce concert d’ouverture, dont le final accompagne le feu d’artifices royal qui doit illuminer le château, le maestro se concentre sur deux des plus grands compositeurs de la période baroque, chacun en son siècle, XVIIè et XVIIIè : Marc Antoine Charpentier (1643-1704) et Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Si la pluie qui s’est invitée juste avant le concert suscitant quelques craintes, elle a eu la courtoisie de s’en retourner rapidement d’où elle venait. Hervé Niquet entame la soirée avec le Te Deum de Marc Antoine Charpentier (1643-1704). S’il n’en dirige que l’ouverture et des extraits des marches “pour les trompes“, nombreux morceaux devenus célébrissimes grâce à l’Eurovision, Hervé Niquet donne d’emblée le ton de la soirée : la direction est ferme, dynamique, concentrée; le concert est mené tambour battant avec un entrain bienvenu.

En ce début de soirée, la musique de Charpentier résonne joyeusement sous un ciel apaisé; si Hervé Niquet a bien du mal à tenir en place, il arpente le plateau pour diriger ses musiciens d’une main de fer, il n’en maîtrise pas moins parfaitement son sujet.

Après Charpentier, c’est Georg Friedrich Haendel (1685-1759) qui est à l’honneur. Né à Hanovre où il a débuté sa carrière, Haendel a beaucoup voyagé avant de s’implanter définitivement à Londres à l’invitation du roi de l’époque. Water Music a été composé en deux fois pour agrémenter les promenades nautiques du souverain et de sa cour sur la Tamise; les concertos n°4 et n°5 datent des années de maturité du compositeur qui achève ainsi l’un de ses chefs d’oeuvres les plus connus. Bien que le Concert Spirituel ne donne là encore que des extraits des deux derniers concertos, ils sont joués avec une rigueur et une précision inégalables. Au retour de l’entracte, car il fallait laisser à la nuit le temps d’arriver, le Concert Spirituel entame la dernière œuvre du programme de ce concert d’ouverture: Music for the royal fireworks; œuvre qui accompagnait les feux d’artifices du roi d’Angleterre. Et, au sujet de feux d’artifices, celui qui se déclenche peu après le début de la seconde partie est digne en tous points des rois de France et de leurs homologues anglais. A mesure que la musique se déroule, les feux couleurs rouges, bleues, or ou argent s’élèvent dans le ciel d’un noir de jais avec une précision millimétrée. Les artificiers réalisent une composition remarquable accompagnée par l’électrique Hervé Niquet et son orchestre.

Malgré un temps incertain en début de soirée, la sixième édition du festival de Chambord connaît ainsi une entrée en matière fracassante avec un concert dirigé par un chef remonté comme une pile électrique. Le Concert Spirituel a donné le meilleur de lui même dans un répertoire qu’il connaît parfaitement.

Chambord. Parc du château, le 1er juillet 2016. Marc Antoine Charpentier (1643-1704) : Te Deum (ouverture), Marches pour les trompes (extraits), Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Water Music (extraits des concertos N°s 4 et 5), Music for the royal fireworks. Le Concert Spirituel; Hervé Niquet, direction.

DVD, compte rendu, critique. Joseph Bodin de Boismortier : Don Quichotte chez la duchesse (Santon, Niquet, 2015. 1 dvd Alpha)

don quichotte chez la duchesse boismortier herve niquet shirley et dino corinne et gilles benizio dvd critique compte rendu critique dvd classiquenewsDVD, compte rendu, critique. Joseph Bodin de Boismortier : Don Quichotte chez la duchesse (Santon, Niquet, 2015. 1 dvd Alpha). Les comiques composant duo, avec une truculence bon enfant désormais populaires, Charlie et Dino, entendez Mr et Mme Benizio reprennent ici du galon et s’encanaillent brut chez le baroque emperruqué XVIIIè, Boismortier, digne contemporain de Rameau. On leur doit déjà d’avoir sévi pour King Arthur (2008) et La Belle Hélène (2012), leur dernier avatar s’appelle ici Don Quichotte. Créé à l’Opéra-Théâtre de Metz (janvier 2015), le spectacle répète tout un système déjà observé dans les réalisations antérieures. Grotesque et burlesque, gags et incidents faussement imprévus (dont la Duchesse hystérique suspendue au dessus de la scène) revisitent ainsi une partition emblématique du Concert Spirituel et de son fondateur et chef volontiers provocateur (mais pas toujours très fin), … Hervé Niquet : le chef dirige son collectif prêt à le suivre dans le comique gentillet, avec lequel au début de l’aventure musicale, il avait déjà abordé cette partition éclectique depuis 1988 : c’est donc la reprise d’un ouvrage emblématique des interprètes ici réunis qui à Versailles, sous les ors de la sublime salle de l’opéra Gabriel, pur style Louis XV, vivent comme une manière de …. consécration.

Lorrain de naissance, Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755) sait pénétrer les salons de l’élite parisienne (grâce à une solide réputation de faiseur de Sonates raffinées (plusieurs livres de Sonates pour flûtes et cantates, éditées et prisées à Paris) ; il sait aussi imposer un tempérament taillé pour le drame et la comédie comme chef d’orchestre aux Foires Saint-Laurent (citée dans le spectacle à Versailles) et Saint-Germain, dans ses trois opéras-ballets : Les voyages de l’Amour (1736), Daphnis et Chloé (1747) et donc ce Don Quichotte chez la Duchesse (créé à l’Opéra-Comique en février 1743, soit à une époque où Rameau ne tarde pas à être reconnu comme le compositeur le plus important de son temps, et donc nommé compositeur officiel de la Cour de Louis XV… en 1745). Le livret signé du génial Charles-Simon Favart, auteur du sublime Arlequin-Dardanus de 1740 ou La Querelle des Théâtres, ou la Veuve d’Ephèse (VOIR notre clip vidéo), rassemble toutes les péripéties et les séquences d’une perle bouffone dans le pur esprit parisien de la Foire. A la façon des grandes enchanteresses et magiciennes amoureuses que l’Opéra met en scène, la Duchesse reçoit ici Quichotte, et souhaite le retenir en suscitant une série de tableaux illusoires propre à capter sa curiosité, saisir et capturer sa ridicule loyauté à Dulcinée… Hystérique, colérique, la Duchesse ne cesse de séduire le chevalier espagnole et voudrait l’épingler à son tableau de chasse. Mais face à l’imagination débordante et délirante de la séductrice, le chevalier illuminé, demeure fidèle à Dulcinée. Sa constance est saluée dans une conclusion où les petits esprits critiques célèbrent une telle constance.

Hervé Niquet depuis 1988, avait repris Don Quichotte en version scénique en 1996, avant la tournée 2014/2015 comptant plusieurs lieux comme ici à Versailles, dans l’écrin très officiel de l’Opéra royal. Ce qui fonctionnait mieux chez Arthur, s’épuise dans ce Quichotte dont le grille de lecture répète les procédés déjà vus : décalages, gags hors musique et pitreries potaches (le chef chante même en attendant le train…. sifflet en bouche; puis joue la comédie en costume grandguignol : d’abord en Quichotte lui-même, refusant d’ailleurs au début de rendre la lance du chevalier, puis en toréador des faubourgs), exacerbation du comique (originellement parodique chez Boismortier). Ravi d’être surpris et parfois décontenancé, le public, s’encanaille, surpris et amusé de voir un maestro se parodier lui-même (qui prend prétexte du théâtre et du divertissement dans l’opéra pour offrir plusieurs parodies symphoniques, intermèdes divers et totalement délurés pour combler un vide dans le déroulement de la soirée). Est-ce que cela sert pour autant la lisibilité de la partition ? Pas vraiment. Mais le narcissisme des interprètes lui est exposé, valorisé, flatté (on sait jouer nous madame). Mais alros que l’entrain bas son plein, on aurait souhaité alors plus de délire dans l’opposition bon enfant et la concurrence complice à laquelle se livrent le chef en fosse et le Duc/Dino.
Pourtant la verve est bien présente (et se suffit à elle-même) dans une partition qui cisèle des mélodies prenantes, avec une précision et un raffinement que n’auraient pas renié les grands baroques français, dont Rameau ou Dauvergne. Précisément Boismortier connaît son Rameau : son sens dramatique, l’économie et l’intelligence dans l’enchaînement des épisodes : poétiques, satiriques, graveleux, héroïques et sentimentales… convainquent absolument. Le compositeur maîtrise sans réserve les enjeux du théâtre.

 

 

Hervé Nique en perte de poésie ressuscite le joyau de Boismortier

Gags et saillies potaches font-ils un spectacle complet ?

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Osons dire que le geste du chef depuis 1988 et 1996 s’est …. caricaturé : nerveux, tranchant, vif pas toujours très articulé, parfois droit et martial; plutôt précipité et expéditif. Comme on aurait aimé plus de tendresse, de sensualité trouble, de douceur, de mystère. De poésie. Certes même si le sujet reste majoritairement comique, la musique et certains passages auraient gagné à être plus mélancoliques et introspectifs : comme par exemple, le solo de la Duchesse parodiant un air pastoral de Rameau (avec flûte obligée), assise sur sa balançoire, portée par un angélisme tendre et séducteur : pour se jouer de la naïveté (et de la loyauté) du Chevalier Quichotte, la duchesse aimerait tant le dégriser et le séduire pour qu’il soit enfin infidèle à sa Dulcinée, si souvent sollicitée… A trop vouloir nous démontrer la saveur facétieuse de l’ouvrage, le chef tend à en réduire la perception, car Boismortier est aussi ambivalent que Rameau : comique et nostalgique. Favart a façonné un livret plein de péripéties dont les astuces visuelles et les épisodes dramatiques annoncent indiscutablement et Monty Pyhton et aussi la comédie musicale française (d’ailleurs, le choeur n’hésite pas à basculer l’un des divertissements dans une parodie à la Michel Legrand). Autre réussite incontestable la traversée sur un cheval de bois (à bascule) des deux héros (Quichotte et Pancha) qui yeux bandés éprouvent une série d’épisodes spectaculaires, musicalement finement caractérisés (tempête et chevauchée avant de vaincre un monstre, nain puis géant…).

boismortier critique compte re rendu critique concert classiquenews_don-quichotte-montPourtant on remarque illico les beautés de cette partition méconnue, qui préfigure par son intelligence et son acuité dramatique, les meilleures perles de l’opéra comique à venir : ouverture dense, vitalité des contrastes poétiques d’un tableau à l’autre, chaconne finale… Parmi les joyaux de cette révélation, retenons l’air de conclusion de la Japonaise défendu par la soprano Chantal Santon dont la voix ample et agile, brillante et charnue, malgré son articulation encore perfectible convainc, séduit, saisit même par son brio délirant et nuancé. La soprano incarne une Duchesse déjantée, prête à tout pour déniaiser le preux mystique dont la fidélité à Dulcinée l’agace prodigieusement. Chantal Santon est le pilier de cette vision délirante et rien que comique. Hélas, l’autre protagoniste qui devait être un pilier lui aussi, François-Nicolas Geslot, déçoit continûment : faiblesse de sa présence scénique, voix à la ligne aléatoire aux aigus tendus et serrés, surtout style et intonation uniformes d’un bout à l’autre, son Quichotte pas assez humain, trop caricatural, est le maillon faible de la production. Visiblement la soirée de la captation n’était pas le soir du ténor.

Parmi les autres rôles : distinguons le Pancha très vocal et bien chantant de Marc Labonnette ; comme l’excellent Merlin de Virgile Ancely ; la paysanne de Marie-Pierre Wattiez (qui chantait le rôle déjà en 1996 : c’est elle que l’on fait passer pour Dulcinée pour fixer Quichotte à la Cour ducale. Son parler vrai et son dialecte de vraie maraîchère du village produisent le contraste idéal avec le monde héroïque hébété de Quichotte ; l’amante d’Agathe Boudet au charme bien trempé qui élève le niveau scénique souvent potache. Le berger séducteur et lascif du sopraniste Charles Barbier... En duc, le coréalisateur de la mise en scène Dino soi-même, dans un rôle parlé, affirme un naturel sûr et très rodé, une bête de scène, faussement benêt, possédant un vrai métier théâtral. Indiscutable.

Dans une mise en scène aux costumes généreux, et contrastes dramatiques favorisés, la production sait séduire le public, souvent de façon un rien racoleuse. L’inattendu né de la présence des comiques délirants dans un théâtre baroque raffiné, peut séduire. N’empêche on a déjà vu tout cela, et les ficelles de ce comique potache détourne l’attention du public des vraies attraits d’une partition savoureuse, plus raffinée et ambivalente qu’il n’y paraît. Malgré l’excellente Chantal Santon, notre appréciation est donc réservée.

DVD, compte rendu, critique. Joseph Bodin de Boismortier : Don Quichotte chez la duchesse.
Ballet comique en trois actes, livret de Charles-Simon Favart
Créé à l’Académie royale de musique, le 12 février 1743

Mise en scène : Corinne et GIlles Benizio
Décors : Daniel Bevan
Costumes : Anaïs Heureaux et Charlotte Winter
Lumières : Jacques Rouveyrollis
Chorégraphie : Philippe Lafeuille

Don Quichotte : François-Nicolas Geslot
Sancho Pança : Marc Labonnette
Altisidore / La Reine du Japon : Chantal Santon-Jeffery
Montésinos / Merlin / Le Traducteur: Virgile Ancely
La Paysanne : Marie-Pierre Wattiez
Une Amante / Une Suivante : Agathe Boudet
Un Amant : Charles Barbier

Le Concert Spirituel
Hervé Niquet, direction

Enregistrement réalisé à l’Opéra royal de Versailles en février 2015. 1 dvd Alpha.

Hervé Niquet : portrait & entretien. Défrichement et pédagogie

PORTRAIT et entretien. Hervé Niquet : La renaissance du Concert Spirituel, défrichement et pédagogie. A l’occasion de son passage à l’Abbaye aux Dames de Saintes où il dirige un concert du Jeune Orchestre de l’Abbaye, Hervé Niquet a accepté de nous recevoir pour évoquer son parcours avec le Concert Spirituel, l’orchestre qu’il a fondé en 1987, ses projets mais aussi son travail avec le JOA, cet orchestre constitué de jeunes instrumentistes fraîchement diplômés venus du monde entier afin de travailler avec des chefs de renommée internationale dans la maîtrise des instruments anciens.

Niquet herveLe Concert Spirituel. Le premier Concert Spirituel est né en 1725 et a disparu en 1793, pendant la Révolution française. Hervé Niquet qui nous reçoit à l’Abbaye aux Dames, alors qu’il s’apprête à diriger les jeunes instrumentistes du collectif local, le Jeune Orchestre de l’Abbaye, précise : «Je souhaitais fonder mon propre ensemble. Après de multiples recherches, le principe de cet orchestre, spécialisé dans la musique française, m’a interpellé.» Et d’ajouter : «La musique française, à commencer par les grands motets, est largement délaissée par de nombreux musiciens. Il est vrai aussi que monter les grands motets demande un important travail aussi exigeant que la préparation d’un opéra». Le chef conclut : «Il y a un grand nombre d’oeuvres, surtout dans le répertoire baroque français, à découvrir ou à redécouvrir». Depuis 1987, le Concert Spirituel est devenu un ensemble de premier plan défrichant, sous la direction de son chef et fondateur, le répertoire français du XVIIe siècle au XIXe siècle.

Les projets. Après la sortie du CD Herculanum, opéra oublié de Félicien David (1810-1876) et du Gloria d’Antonio Vivaldi (1678-1741) Hervé Niquet ajoute Don Quichotte chez la duchesse opéra bouffon sorti en DVD le 17 novembre; cela permettra de voir ou de revoir la mise en scène de Shirley et Dino». Il ajoute: «J’irai peut-être en Grande Bretagne pour diriger Herculanum; après l’important travail de recherche critique, musicologique et scientifique que cela représente, je suis ravi qu’il soit reconnu. Je regrette cependant que cela soit d’abord en Grande Bretagne et pas en France ». Et concernant le succès public et critique d’Herculanum : «Cela est gratifiant pour nous tous bien sûr» souligne-t-il, avec un bref sourire.

France Musique. Très actif, Hervé Niquet a aussi un chronique dans la Matinale de France Musique. «Je n’y suis que cinq minutes par semaine.». Il poursuit : «Cela demande un travail de réflexion et d’écriture; mais cela permet aussi de faire partager, même brièvement un peu de notre vie d’artistes; une vie difficile certes mais choisie».

Saintes : Le Jeune Orchestre de l'Abbaye se révèle en 2 concertsLe Jeune Orchestre de l’Abbaye. Pour Hervé Niquet ce n’est pas une première : «Je suis déjà venu il y a quatre ans. C’est une expérience que je renouvelle avec plaisir. Le JOA regroupe de jeunes professionnels encore malléables; pour eux travailler avec des chefs différents à chaque fois leur permet d’acquérir une expérience nécessaire pour plus tard, lorsqu’ils intégreront d’autres orchestres.». Et d’ajouter : «Cela me permet aussi de faire «mon marché» pour le Concert Spirituel». Hervé Niquet conclue : «J’attends un haut niveau professionnel et qualitatif de leur part». Et en effet, lors du raccord qui suit notre entretien, le chef travaille et retravaille les passages des trois œuvres au programme du concert (Gossec, Hérold, Mozart), en particulier les passages qui posent le plus de problèmes. Si Hervé Niquet reprend ses musiciens avec humour, il n’en reste pas moins intransigeant, remettant sur le métier, et jusqu’à la dernière minute, cette musique française qu’il aime tant ciseler, avec une implacable rigueur.

herold-ferdinand-louis-portrait-620Le programme du concert. Les trois compositeurs programmés sont tous emblématiques du XVIIIè, mais aussi du premier romantisme symphonique qui reste à redécouvrir en particulier en France. En ce qui concerne François-Joseph Gossec (1734-1829), Hervé Niquet explique : «Gossec est le plus âgé des trois compositeurs du concert de ce soir. D’origine belge, il s’est installé en France qui est rapidement devenue sa patrie. Sa musique, qui s’est intégrée facilement au répertoire français est certes complexe mais aussi très audacieuse.». A propos de Louis Ferdinand Hérold (1791-1833) : «Hérold est un concentré de tout ce qui a précédé. Il y a, dans sa musique, un mélange des techniques de composition héritées de Mozart, Beethoven, Haydn ou Gossec; mais, même s’il est à la croisée des chemins, il innove et sa musique, plaisante, apparemment simple, est complexe, variée, bouillonnant de thèmes et donc très difficile à jouer. A sa manière Hérold préfigure ce que sera Wagner quelques décennies plus tard.». En ce qui concerne Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) il ajoute : «Mozart, lui, il ne s’inspire de personne. Il écoute, rencontre du monde et ingurgite sans efforts. Il a rencontré Gossec lors de son séjour à Paris; ils sont devenus amis lors de ce séjour en France.».

Hervé Niquet, grand défricheur de chefs d’oeuvres oubliés devant l’Eternel contribue depuis de longues années à la renaissance de tout un pan de la musique française depuis la période baroque jusqu’au début du XXe siècle. L’excellent musicien se dévoile à Saintes, fin pédagogue et chef exigeant ; en pilote loquace, argumenté, perfectionniste, il pousse ses jeunes musiciens dans leurs ultimes retranchements pour les amener à s’épanouir et à hausser un peu plus haut leur niveau. A être réactifs, efficaces, concentrés, participatifs. Il le dit d’ailleurs très clairement : «Ce sont de jeunes professionnels qui auront à faire à des chefs exigeants quant à la qualité. Ils devront être au niveau tout de suite». L’excellence instrumentale et interprétative des jeunes musiciens passe par Saintes. Sous la direction d’Hervé Niquet, les jeunes élèves auront atteint une nouvelle marche dans le long apprentissage qui mène parfois à la perfection musicale.

CD : les derniers cd d’Hervé Niquet

LIRE notre compte rendu critique d’Herculanum (avec le Brussels Philhamronic, où brille le diamant vocal de l’excellent Nicolas Courjal)

LIRE notre compte rendu du Gloria de Vivaldi (CLIC de classiquenews de novembre 2015). Les chanteuses du Concert Spirituel renouvellent notre connaissance de la ferveur vénitienne vivaldienne avec un ton saisissant de sincérité collective…

CD, compte rendu, critique. Vivaldi : Gloria, Magnificat. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction (1 cd Alpha juin 2015)

CD, compte rendu, critique. Vivaldi : Gloria, Magnificat. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction (1 cd Alpha juin 2015). Contrairement au visuel de couverture où paraissent rubans et fixations d’une superbe étoffe contrainte (serait-ce le système de fermeture d’un corset ?), l’approche cultivée par le chef du Concert Spirituel, favorise a contrario la libération du geste choral et le souffle instrumental en un bain d’énergie stimulante qui rassérène, apporte épanouissement grâce à une implication totale, rondement dirigée.

vivaldi gloria magnificat cd herve niquet concert spirituel cd critique cd review compte rendu critique cd CLASSIQUENEWS cd magnificat ALPHA cdIntérêt voire défense engagée pour le répertoire sacrée à voix égales (spécifiquement féminines ici en deux chœurs, particulièrement vivants dans le jeu dialogué, alterné du dernier motet du programme : Lauda Jerusalem RV 609, vrai laboratoire choral si typiquement vénitien d’un prodigieux Vivaldi, inspiré par une humaine ferveur), souci de restituer cette sonorité particulière (“spectre sonore très étrange et très bouleversant”, précise le chef) d’une ferveur dramatique, vécue intensément par un collectif uni par la même tension… voilà ce Vivaldi éclairé par Hervé Niquet, non plus agent protecteur des romantiques français, mais en chef baroque qui reconstruit la passion des femmes religieuses et chanteuses telles que le Vénitien aurait pu les connaître et les diriger quand il était maître de musique à l’Ospedale della Pietà de Venise. En prenant appui sur la pratique de l’époque avérée par maints témoignages historiques, les solos originels sont chantés “en chapelle”, non par une soliste mais par l’ensemble du pupitre vocal requis : choeur des sopranos ou des altos selon les séquences, ce qui exige souplesse, articulation, précision. Autant de défis … relevés avec style et vitalité. L’énergie chorale s’en trouve ainsi décuplée d’autant que le chœur du Concert Spirituel déploie une solide ardeur, un sens du texte qui fait basculer la musique vers… l’opéra. Sensibilité et inclinaison interprétative justes d’autant plus que Vivaldi fut aussi – surtout-, il s’en est suffisamment vanté (révélation récente de la musicologie), un compositeur volubile d’opéras, défendant bec et ongle, sa place dans l’arène lyrique européenne, à Venise et ailleurs, avec la passion et l’acharnement que l’on sait, malgré la concurrence de plus en plus vivace des Napolitains.

Hervé Niquet et son Concert Spirituel défendent avec ampleur et finesse un Vivaldi sacré, furieusement opératique

Sûreté du geste choral, ” en chapelle”

CLIC_macaron_2014Le Glora RV 589 frappe par sa carrure maîtrisée, sa vivacité finement caractérisée. En plus de la précision métronomique, les chanteuses ajoutent la sincérité d’une couleur collective remarquablement humaine, d’une vérité continue. Malgré des accents parfois presque déclamatoires (mais ne défent-il pas une conception opératique du Vivaldi sacré?), le geste du chef fait merveille dans l’enchaînement des séquences chorales, sachant varier, nuancer, ciseler surtout le caractère de chaque partie de la liturgie : chorégraphie amoureuse et d’une éloquence ronde et chaude du Domine Deus ; énergie conquérante et presque chevauchée ivre mais toujours lumineuse du Domine fili unigente qui suit.

Sur les traces de Vivaldi lui-même, recteur exigeant et génial poète, Hervé Niquet affirme un geste autoritaire, qui obtient tout ou presque de son collectif, la nuance et le soin de chaque effet, fort d’une dynamique concrète particulièrement riche et captivante (travail sur l’intonation et le contrôle des nuances forte/piano dans le Qui sedes ad dexteram : le caractère presque martial de la coupe de la séquence est pourtant capable d’une douceur intérieure ; il révèle la maîtrise du chef de chœur devant lequel tout doit filer droit, au millimètre près. La précision du chant collectif y est saisissante : dramatique certes et vivante voire palpitante, mais toujours habitée, sans effets artificiels. Même clarté de la structure, et précision contrapuntique du Cum sancto Spiritu conclusif.
Même juste calibrage d’un dramatisme net, précis, mordant et pourtant souple, flexible dans le Magnificat RV 610A : ne retenons que l’enchaînement jubilatoire des plages 18 et 19 : théâtralité sans pathos et d’une énergie furieuse du Deposuit potentes (à l’évocation de la puissance divine) puis exaltation oxygénée d’Esurientes, nourri d’une rondeur satisfaite (légitime certitude confiante pour cette séquence qui évoque la générosité des nourritures célestes), ici et là, rayonne l’articulation d’un texte déclamé, souverain, intelligible.
Le geste choral maîtrisé compose une arche féminine sincère et recueillie, et l’on se prend comme Rousseau à rêver de visages angéliques et envoûtants à l’écoute d’un chant aussi raffiné, si subtilement calibré. Comme il l’avait fait au service d’une Messe méconnue mais saisissante de Louis Le Prince, superbe chantre lui aussi ardent et fervent au Grand Siècle (VOIR notre reportage vidéo Messe Missa Macula non est in te de Louis Le Prince par Le Concert Spirituel, 2012)… tout cela vit, s’anime d’une théâtralité communicative, partagée, incarnée dans le chant des voix comme dans celui des instruments idéalement bondissants, et comme continûment exaltés (relief instrumental du Sicut locutus du Magnificat).
Toute l’arche vivaldienne y gagne un feu choral vif argent, traversé d’éclairs lumineux ; la vie y triomphe, dans la piété comme dans les accents plus passionnés ; le dramatisme alternant entre voix et instruments nourrit un même élan ascensionnel, bondissant sur un tapis instrumental exclusivement composé de cordes, où le timbre rond, chaleureux des théorbes affleure, subtilement dosé dans une prise de son vivante et parfaitement réverbérée (résonance de Notre-Dame du Liban à Paris). Exaltante et réconfortante piété vivaldienne.

CD, compte rendu, critique. Vivaldi : Gloria, Magnificat. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction (1 cd Alpha juin 2015

Saintes. Hérold et Gossec par le JOA

JOA jeune orchestre de l abbaye saintes classiquenews IMG_4030-BD©-Sébastien-Laval-400x267Saintes, Abbaye aux dames. Concert Mozart,Hérold,Gossec. Le 5 novembre 2015,Hervé Niquet. C’est l’un des jeunes orchestres les plus dynamiques et formateur de l’Hexagone. Le JOA ex Jeune Orchestre Atlantique, aujourd’hui rebaptisé Jeune Orchestre de l’Abbaye (celle des Dames de Saintes), réunit à chacune de ses sessions de travail, la crème des jeunes instrumentistes sur instruments d’époque. Pour chaque nouveau programme, un compositeur soit romantique soit classique : prétexte décisif pour s’immerger dans la pratique et l’esthétique des XVIIIè ou XIXè siècle. On se souvient de formidables répétitions préparatoires pour la Symphonie de Cherubini, jalon essentiel du romantisme français naissant… sous la férule d’un chef affûté exigeant, David Stern (l’actuel directeur de la troupe lyrique Opera fuoco).

Niquet herveEn novembre 2015, c’est au tour d’Hervé Niquet de jouer les pédagogues communicatifs et charismatiques pour l’interprétation d’oeuvres majeures du symphonisme premier en France, signé Hérold (le Beethoven français) et Gossec (qui invente littéralement la symphonie en France à l’époque de Haydn et de Mozart). Elegance, mesure, mais aussi éloquence instrumentalement détaillée et couleurs nouvelles composent un cocktail éminemment français qui au carrefour des XVIIIè/XIXè, façonne les ferments du romantisme à la française. Aux côtés de la Symphonie n°39 de Mozart (un jalon important qui fait la synthèse des avancées orchestrales au XVIIIè), les Symphonies de Gossec (opus VIII n°2 en fa majeur) et Hérold (n°2 en ré majeur) sont les nouveaux défis des jeunes instrumentistes réunis à Saintes, lors de répétitions puis d’un concert (ce jeudi 5 novembre 2015 à 20h) qui promettent d’être captivants. Le symphonisme historiquement informé s’apprend à Saintes et y apportent ses fruits exaltants, et nul par ailleurs. Concerts événement.

 

 

 

Wolfgang Amadeus Mozart
Symphonie n° 39 en mi bémol majeur, KV 543

Ferdinand Hérold
Symphonie n°2 en ré majeur

François-Joseph Gossec
Symphonie opus VIII n°2 en Fa Majeur

 

Jeune Orchestre de l’Abbaye
Hervé Niquet, direction

 

 

 

 

 

boutonreservationSaintes, La Cité musicale
Abbaye aux Dames, Jeudi 5 novembre 2015, 20h
Durée : 1h30 / Tarifs de 8 à 25€

 

 

 

 

APPROFONDIR : Mozart, Gossec, Hérold : le Symphonisme européen entre classicisme et préromantisme

herold-ferdinand-herold-le-pre-aux-clercs-portrait-symphonie-n2-classiquenewsAu moment où Joseph Haydn (1732-1809) élabore puis perfectionne la forme de la symphonie classique viennoise, son contemporain, né deux ans après lui en 1734, François-Joseph Gossec (1734-1829), propose également un modèle symphonique où s’affirme le caractère de l’orchestre tel que nous le connaîtrons bientôt. L’activité de Gossec à Paris est essentielle dans la capitale française : il y impose peu à peu le nouveau genre (symphonique), suscitant un réel engouement du public, au Conservatoire et au Concert Spirituel entre autres. L’ouverture que joue Hervé Niquet et le Jeune Orchestre de l’abbaye (JOA) témoigne de cette écriture visionnaire, déjà très élaborée qui place Gossec aux côtés de Haydn, comme l’inventeur du genre.
Vienne s’impose néanmoins comme la capitale de la Symphonie grâce à un autre génie musical, Mozart qui grand connaisseur et admirateur de Haydn, contribue lui aussi à faire évoluer le genre : ses 3 dernières symphonies, – n°39,40 et 41-, composées à la fin des années 1780, constituent en réalité un triptyque unitaire (que Nikolaus Harnoncourt récemment a abordé en y relevant les jalons d’un testament musical, qu’il appelle “oratorio instrumental”…). LIRE notre critique du coffret cd Mozart : les 3 dernières Symphonies de Mozart, un oratorio instrumental).
 

 

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La première, pleine d’élan et de liberté audacieuse est un vrai défi pour l’orchestre et le prélude à cette aventure orchestrale unique dans l’histoire de la musique. Méconnu mais récemment redécouvert, le romantique français Hérold (comme Onslow) affirme un tempérament égal qui, chronologie oblige (il est né en 1791, l’année même de la mort de Mozart) fait évoluer comme Beethoven, le développement symphonique, des Lumières vers le Romantisme naissant. Après ses aînés, pionniers fondateur du genre, – Gossec, Haydn, Mozart, – Hérold, élève de Kreutzer et de Catel, affirme une nouvelle esthétique dans sa Symphonie n°2 en ré majeur : celle du premier romantisme français : une claire assimilation du style de Beethoven acclimatée au goût du public parisien pour la virtuosité. Composée en 1814, sans trompettes ni timbales, la Symphonie n°2 est créée avec un grand succès en Italie : d’après ce que le compositeur écrit à sa mère, l’Andante et le Rondo (- tous deux hommages explicites à Haydn) ont particulièrement marqué les esprits. L’introduction lente du premier mouvement, audacieuse dans ses richerches harmoniques (Hérold se montre ici un digne suiveur de Méhul dont il fut aussi l’élève) ; dans le troisième mouvement, allegro molto, Hérold glisse un subtil mouvement de valse, rythme alors très à la mode, défendu par les violons. véritable synthèse du genre symphonique sous l’Empire, la Symphonie d’Hérold a aussi la subtilité de références maîtrisées : l’humour et l’élégance sont évidemment des emprunts au caractère de la symphonie viennoise fixée par Haydn (et qu’il a encore magnifié dans ses fameuses Symphonies londoniennes, ses plus tardives).
Complet, associant styles classique viennois et premiers feux du romantisme français, le programme défendu  à Saintes par les jeunes instrumentistes du JOA, s’annonce prometteur : révélant des écritures aussi diverses qu’intensément caractérisées,  d’autant plus expressives qu’elles sont ici jouées sur instruments anciens.

Opéra magazine n°98. Septembre 2014. En couverture : le chef d’orchestre Hervé Niquet en ramiste militant…

opera-magazine-herve-niquet-rameau-250-anniversaire-98-couvertureOpéra magazine n°98. Septembre 2014. En couverture : le chef d’orchestre Hervé Niquet  en ramiste militant… A la une, grand Entretien  : Hervé Niquet. Le chef et fondateur du Concert Spirituel occupe l’affiche de la rentrée 2014, au moment du 250ème anniversaire de la disparition de Jean-Philippe Rameau, survenue le 12 septembre 1764, à Paris : une « carte blanche » à l’Auditorium du Louvre, le 14 septembre ; la sortie chez Glossa, en première mondiale, de l’« opéra-ballet » Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour, le 23 septembre ; une nouvelle production de Castor et Pollux au Théâtre des Champs-Élysées, mise en scène par Christian Schiaretti, à partir du 13 octobre ; et un « Gala Rameau » produit par le Centre de musique baroque de Versailles, qui conclut les commémorations organisées par ce dernier depuis le début de l’année, avec des étapes à Metz, Gand, Versailles, entre le 9 et le 22 novembre 2014.

Rencontres

Jean-Luc Choplin : Le 11 septembre, avec la création de la version symphonique du film de Jacques Demy, Les Parapluies de Cherbourg, dirigée par Michel Legrand et mise en espace par Vincent Vittoz, s’ouvre une programmation ouvertement « cinématographique ». Jean-Luc Choplin entame sa neuvième saison à la tête du Châtelet.

Nicolas Joel : Concepteur de la saison 2014-2015, qui s’ouvre le 8 septembre avec La Traviata de Verdi, Nicolas Joel a quitté ses fonctions de directeur de l’Opéra de Paris le 31 juillet dernier, laissant la place à Stéphane Lissner. Il va maintenant revenir à ses premières amours comme metteur en scène.

Régis Campo : Le 27 septembre, à Strasbourg, le compositeur français propose son deuxième opéra à l’Opéra National du Rhin, Quai Ouest, d’après la pièce de Bernard-Marie Koltès, en coproduction avec le Staatstheater de Nuremberg.

In memoriam : Carlo Bergonzi

Le plus grand ténor verdien de la deuxième moitié du XXe siècle s’est éteint le 25 juillet 2014, moins de deux semaines après avoir fêté son 90ème anniversaire.

Lorin Maazel

Disparu le 13 juillet, à l’âge de 84 ans, le chef américain était l’un des derniers géants de la baguette nés avant la Seconde Guerre mondiale. Son enregistrement de Don Giovanni de Mozart, bande son du film légendaire de Losey (1979) ou sa lecture de Turandot réalisée dans la Cité interdite à Pékin éclaire le geste épique lyrique d’un maestro qui voyait grand…

 Ils nous ont également quittés : Monique Barichella, Lyne Dourian, Nicola Ghiuselev, Anna Reynolds… portraits hommages.

Comptes rendus

Les festivals, fins de saisons, concerts, récitals, concours et Master Class.

Guide pratique

La sélection CD, DVD et l’agenda international des spectacles.

Opéra magazine n°98. Septembre 2014. 7,50 euros. Parution le 3 septembre 2014.

CD. Rameau : Les fêtes de l’Hymen et de l’Amour (Niquet, février 2014, 2 cd Glossa).

rameau-fetes-hymen-amour-1747-Niquet-cd-glossaCD. Rameau : Les fêtes de l’Hymen et de l’Amour (Niquet, février 2014, 2 cd Glossa). A l’époque où La Pompadour enchante et captive le coeur d’un Louis XV dépressif, grâce à ses divertissements toujours renouvelés, Rameau et son librettiste favori Cahuzac imaginent de nouvelles formes lyrique et théâtrales. Quoiqu’on en dise, les deux compères forment l’un des duos créateurs les plus inventifs de l’heure, ce plein milieu XVIIIè, encore rocaille et rococo qui pourtant par sa nostalgie et ses aspirations à l’harmonie arcadienne préfigure déjà en bien des points, l’idéal pacificateur et lumineux des Lumières. Au contact de Cahuzac, Rameau échafaude un théâtre musical délirant, poétique, polymorphe dont la subtilité et l’élégance viscérales composent l’an basique d’un âge d’or de l’art français. L’Europe est alors française et l’art de vivre, éminament versaillais. De toute évidence, Rameau est alors le champion de la mode et son théâtre, le miroir de l’excellence hexagonale.
Hervé Niquet s’engage dans cette constellation de disciplines complémentaires (chant, théâtre, ballets) avec un réel sens dramatique, imposant surtout un superbe allant orchestral (suractivité et sonorité somptueuse des cordes), ce qui rappelle combien chez Rameau c’est bien la musique qui domine l’action : en particulier dans les épisodes spectaculaires comme le gonflement du Nil (puis le tonnerre dans la seconde Entrée ” Canope “). Le plateau vocal, peu articulé, parfois inintelligible (un comble après le modèle déjà ancien du standard façonné par le pionnier William Christie, décidément inégalé dans ce répertoire) reste en deçà de la direction musicale avec des voix étroites, parfois usées dans des aigus mal couverts et tirés, surtout un choeur dont la pâte manque singulièrement de rondeur comme d’élégance : prise de son défectueuse probablement, le choeur paraît constamment tiraillé, combiné sans réelle fusion à l’action – un contresens si l’on songe au souci de fusion défendu par Cahuzac. Désolé pour les interprètes de la génération nouvelle, mais le modèle des Arts Florissants demeure de facto inatteignable chez Rameau : la délicatesse prosodique des récitatifs moulés dans la souple étoffe des airs souffre ici d’une approche inaboutie : le sens du verbe échappe à la majorité des solistes.
Non obstant ces réserves, le flux souple et nerveux, d’un indiscutable raffinement canalisé par le chef reste l’argument majeur de ce live enregistré à l’Opéra royal de Versailles en février 2014 dont les ors et bleus textiles sont postérieurs à Jean-Philippe Rameau (lequel créa son ballet au Manège des Ecuries en 1747, à l’occasion du second mariage du Dauphin).

Rameau – Cahuzac : le duo détonant

Dans sa formulation flamboyante, la partition est un chef d’oeuvre de finesse chorégraphique, le chant plutôt italien s’y mêle étroitement aux divertissements dansés et chantés par le choeur (si essentiel ici), le spectaculaire et le merveilleux (thèmes chers à Cahuzac) permettant l’accomplissement du dessein esthétique de Rameau. Les deux hommes se sont rencontrés (et compris immédiatement) dès 1744 : Rameau l’aîné, a déjà composé des oeuvres majeures imposant son génie à la Cour et à la ville : Hippolyte et Aricie (1733), Les Indes Gamantes (1735),Castor et Pollux (1737, plus tard révisé en 1754), Les Fêtes d’Hébé et Dardanus en 1739.  Né à Montauban, Cahuzac participe à l’encyclopédie (qui est fermée alors à Rameau, à la faveur de son ennemi jaloux Rousseau)… Le librettiste plus jeune que Rameau, est franc-maçon et introduit dans le théâtre ramélien d’évidentes références au rituel maçonnique. L’Egypte, temple du savoir antique, y reste un délicieux prétexte pour un exotisme en rien réaliste, plutôt symbolique, permettant de s’engager dans la faille de la licence poétique : où règne le sommet dramatique de l’ensemble le fameux ” débordement” du Nil de l’entrée Canope, scène 5 : Rameau y retrouve la liberté et l’ampleur spatiale atteintes dans ses Grands Motets de jeunesse).

Malgré la disparité apparente des 3 entrées, Rameau y déploie un continuum musical et lyrique d’une incontestable unité organique (suite de symphonies remarquablement inspirées, premier ballet d’Osiris) où brillent la fantaisie mélodique, l’originalité des enchaînements harmoniques, l’intelligence des airs italiens et français, mais aussi les ensembles plus ambitieux (le sextuor d’Aruéris, format unique dans le catalogue général), comme l’inventivité formelle remarquablement cultivée par Cahuzac (jeu des danseurs minutieusement décrit dans les “ballets figurés” dont la précision narrative et la belle danse ainsi privilégiée, influenceront Noverre lui-même pour son ballet d’action à venir, intégration très subtile des choeurs – mobiles et acteurs-, et des danses dans l’action proprement dite). Ici, le geste inspiré du maestro éclaire un triptyque marqué par l’opposition fugace de l’Amour et de l’Hymen : les débuts sont apparemment emportés par un souffle dramatique de nature dionysiaque que l’organisation et la tendresse des danses et de la seule musique conduisent vers l’apaisement final : de l’amour libre et souverain à l’hymen rassérénante l’action de chaque entrée sait cultiver contrastes et variétés des situations.
Des 3 Entrées enchaînées, c’est Canope puis Aruéris qui se distinguent par leur cohérence. Canope bénéficiant de facto des deux solistes les plus sûrs, à la claire diction sans appui ni effets (vibrato incontrôlé chez d’autres) des deux chanteurs Mathias Vidal (Agéris) et Tassis Christoyannis (Canope). Le dernier Rigaudon emporte  l’adhésion par sa fluidité et son entrain orchestraux.
Aruéris ou Les Isies laisse au timbre angélique de Chantal Santon (Orie, qui succède ici à la légendaire Marie Fell, muse et maîtresse finalement inaccessible du pauvre Cahuzac…)) l’occasion de déployer sans forcer ses attraits : noblesse, tendresse, clarté du timbre emperlé d’une amoureuse souveraine, convertie aux plaisirs et délices de l’amour conjugué aux Arts : coloratoure enivrée de son air d’extase : “Enchantez l’amant que j’adore…”. Emboîtant le pas au légendaire Jélyotte (interprète fétiche de Rameau), Mathias Vidal (Aruéris) y campe un dieu des Arts, ardent, palpitant, lui aussi d’une sobre diction mesurée : ses fêtes à Isis, Isies, réalisent l’union convoitée depuis l’origine du cycle, de l’amour et de l’hymen. De sorte que l’ultime entrée exprime les béatitudes que promet Amour quand il est l’allié de l’Hymen : un clair message favorisant / célébrant l’union de La Pompadour et de Louis.

Résumons nous : saluons le geste hautement dramatique et souple d’Hervé Niquet même s’il y manque cette élégance nostalgique indicible que sait y déployer toujours l’indiscutable William Christie : l’orchestre s’impose par son opulence colorée, sa précision contrastée, ses accents dynamiques (parfois rien que démonstratifs : final des Isies). Le plateau vocal déçoit globalement à trois exceptions près. Quoiqu’il en soit, saluons le choix d’enregistrer pour le 250ème anniversaire de Rameau, une oeuvre délicieuse, délicate, élégantissime qui synthétise le raffinement suprême de la Cour française au milieu du XVIIIème. C’est tout le génie de Rameau qui s’affirme encore et qui y gagne un surcroît d’évidence. La science s’y marie avec la justesse et la sincérité. Quel autre auteur alors est-il capable d’une telle gageure ?

Jean-Philippe Rameau à ParisRameau : Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour, 1747. Ballet héroïque créé pour le second mariage du Dauphin au Théâtre du Manège à Versailles. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction. Enregistré en février 2014 à l’Opéra royal de Versailles. 2 cd Glossa. L’éditeur réunit aux 2 galettes, quatre contributions scientifiques d’autant plus méritantes qu’elles soulignent le génie de Rameau, qui avec Cahuzac, sait dans le cas de la partition de 1747, renouveler le genre lyrique à la Cour de Louis XV. L’année des 250 ans de la mort de Rameau ne pouvait compter meilleur apport sur l’art toujours méconnu du Dijonais. Par la valeur enfin révélée de l’ouvrage, le soin éditorial qui accompagne l’enregistrement, le titre est l’un des temps forts discographiques de l’année Rameau.  Parution annoncée le 23 septembre 2014.

Compte rendu critique, concert. Saintes. Abbaye aux dames, le 17 juillet 2014. Couperin; Charpentier; Delalande. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction.

La religion catholique romaine aux XVIIe et XVIIIe siècles était le pilier de la vie en France. Les fêtes religieuses rythmaient le quotidien des français d’alors et les compositeurs étaient très sollicités pour produire des oeuvres nouvelles et toujours différentes des précédentes; Francois Couperin (1668-1733), Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) et Richard Delalande (1657-1726) ne font pas exception à la règle en vigueur alors. Couperin composa neuf Leçons des ténèbres pour les jeudis, vendredis et samedis saints. En ce jeudi soir, Hervé Niquet, chef et fondateur du Concert Spirituel, donnait les trois premières d’entre elles couplées avec les Repons composées par Marc-Antoine Charpentier. Pour ce concert, le chef a sélectionné un groupe de six chanteuses, comme il l’avait fait auparavant pour d’autres occasions.

Le Concert Spirituel moins spirituel qu’il n’y parait

Niquet herveHervé Niquet qui dirige depuis son orgue a travaillé avec ses chanteuses et ses musiciens avec une rigueur et une précision implacables. Si nous ne pouvons d’ailleurs que saluer la technique inénagalable et la musicalité exceptionnelle qui émanent du Concert Spirituel, nous regrettons que les Leçons des ténèbres de Couperin alternant avec les Repons de Charpentier soient données de façon si peu chaleureuse. Les chefs d’oeuvres des deux compositeurs français, contemporains l’un de l’autre, résonnent dans l’abbatiale avec une sécheresse peu habituelle donnant la fâcheuse impression d’êtres inhabitées; elles sont comme vidés de toute vie; et ce n’est pas la prononciation du latin “à la française”, réfrigérante et rédhibitoire qui aide à comprendre et à apprécier Leçons et Repons. Le Miserere de Delalande qui suit est tout aussi glacial, sans âme et peu touchant tant le Concert Spirituel poursuit comme il avait commencé : technique et musicalité impeccables et diction “à la française” réfrigérante globalement peu agréable à l’oreille. Si la volonté de présenter un programme de musique baroque française, fut elle tirée du répertoire religieux, est tout à fait louable, quel dommage que le résultat soit très en deçà de ce qui avait été proposé quelques jours auparavant par La Grande Chapelle et La Cappella Mediterranea. Hervé Niquet qui est pourtant reconnu comme un excellent musicien, donne à Saintes un coup d’épée dans l’eau en privilégiant une interprétation sans âme, une diction totalement répulsive et rédhibitoire. Le chef est ses musiciens reçoivent d’ailleurs un accueil de courtoisie sous l’apparente chaleur d’un public partagé entre enthousiasme et déception.

Saintes. Abbaye aux dames, le 17 juillet 2014. Francois Couperin (1668-1733) : première leçon à une voix, deuxième leçon à une voix, troisième leçon à deux voix; Marc Antoine Charpentier (1643-1704) : repons, repons, repons; M.R Delalande (1657-1726) : Miserere. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction.

Un office au Grand Siècle (Hervé Niquet, Le Concert Spirituel) : Missa Macula non est in te de Louis Le Prince

Video_leprince_chapelle_royale_niquetVersailles, Chapelle royale, octobre 2012. Hervé Niquet reconstitue un office au Grand Siècle : dirigeant uniquement des chanteuses, comme s’il s’agissait d’un office dans un couvent de religieuses, le chef fondateur du Concert Spirituel dévoile les vertiges classiques de Louis Le Prince, premier musicien baroque épris d’austérité archaïque, aux côtés des fastueux et italianisants Lully et Charpentier… Reportage exclusif © classiquenews 2012

CD. Vogel : La Toison d’or, 1786 (Kalinine, Niquet 2012)

CD. Vogel : La Toison d’or, 1786 (Kalinine, Niquet 2012) …    Tempérament de feu ! Vogel n’est pas qu’un émule de Gluck, il égale amplement son maître sur la place parisienne, ayant un sens souverain des situations dramatiques, de l’architecture lyrique, sachant surtout offrir un portrait de femme fulgurant et éruptif, parfois tendre et blessé, toujours tendu et frénétique. La découverte est de taille : elle enrichit considérablement notre connaissance de l’héritage gluckiste à Paris, et à la Cour de France au coeur des années 1780.

 

 

Feu et tourments de l’éblouissante Médée de Vogel

 

VOGEL_toison_dor_290_glossaBien avant Cherubini et sa fameuse et déjà romantique Médée (1797), voici dès 1786, la figure de la magicienne en Colchos, amoureuse ivre et possédée par sa démesure exclusive, prête à tout pour conquérir (en pure perte et si vainement : l’amour rend ….), y compris à tuer sa rivale, ni plus ni moins et ce dès la fin du II (assassinat d’Hipsiphile). Du début à la fin, c’est un déversement sans atténuation de violence verbale, d’engagement radical, de frénésie exacerbée qui sollicite la mezzo dans le rôle de Médée (très vaillante et constante Marie Kalinine, dont sur les traces de la créatrice historique la fameuse Melle Maillard, l’intensité ne faiblit pas, malgré la perte d’intelligibilité souvent dommageable). Dans cet aréopage tragique et sanguinaire, digne des grands tragiques grecs, – les seuls références véritablement ciblés par Vogel, soulignons le très beau rôle, un peu court hélas de l’épouse de Jason, Hipsiphile, bientôt proie fatale, venue rechercher son mari (excellente et suave Judith Van Wanroij). Elle mourra sous les coups vipérins de sa rivale magicienne. Entre les deux femmes, Jason fidèle à la fable antique, n’est que velléité : héros fabriqué par Médée selon ses humeurs propices, vrai potache ou faux héros qui se rebiffe en fin d’action mais trop tard – après la mort de son épouse… donc si veul en définitive et ne songeant qu’à sa gloire… Avouons que la tension virile et parfaitement articulée de Jean-Sébastien Bou donne chair et sang, c’est à dire crédibilité et assurance au caractère assez faible.
Très investi par les multiples ressorts nerveux et souvent guerriers de l’écriture orchestrale, Hervé Niquet défend avec style et dramatisme une partition passionnante dont les couleurs souterraines, le tumulte continu des cordes s’inscrivent immédiatement dans une ébullition romantique : tout l’acte III en particulier après la grande scène de Médée, n’est que succession de tutti à l’orchestre et pour le choeur, un tumulte collectif pourtant parfaitement construit et finement caractérisé, – dommage qu’ici nous n’ayons pas l’articulation affûtée de la Maîtrise de CMBV ni l’éloquence élégantissime du chœur de chambre de Namur. Vif et nerveux et pourtant sans sécheresse, le chef souligne l’ardente flamme, le nerf moteur de toute l’action, aux lueurs et éclats souvent foudroyants qui annoncent à quelques années près, la violence des temps révolutionnaires.
Et pourtant ailleurs, en contrepoint expressif, – preuve que Vogel sait varier sa lyre ardente…,  la prière de Calciope à l’endroit de Médée (voix trop ample et surexpressive de Hrachuhi Bassenz), ou plus tard la scène où Médée convoque la Sybille en sa caverne (chant halluciné tendu parfois court de Jennifer Borghi qui elle aussi reste fâchée avec l’intelligibilité du français tragique), aux éclairs annonciateurs des grandes scènes fantastiques et frénétique d’un Spontini… sont autant d’épisodes magnifiquement composées, entre fulgurance et expressionnisme ardent.
Du début à la fin, la coupe haletante de la partition toute entière dévolue à la passion totale et malheureuse de l’amoureuse Médée saisit par sa justesse. Jamais compositeur n’eut à ce point une telle inspiration pour brosser le portrait d’une femme possédée par la folie amoureuse. Le vrai miracle de l’opéra est bien là : dans la figure passionnée, passionnante de la magicienne plus femme et impuissante qu’aucune autre, malgré ses enchantements. L’un des rôles les plus ambitieux et les plus endurants de l’opéra français à l’époque des Lumières : sommet culminant après la scène 2 du III, la scène 4 du même acte, entre grand air, récit, lamento, entre larmes, cris, imprécations et possession reste mémorable.   Révélation jubilatoire.

 

Johann Christoph Vogel : La Toison d’or, 1786. Marie Kalinine, Judith Van Wanroij, Jean-Sébastien Bou … Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction. Soulignons au crédit de cette nouvelle publication, le soin éditorial et la qualité des textes et contributions édités à l’appui du livret intégral. La genèse de l’opéra, le portrait de l’auteur (un jeune génie dévoré par le démon de l’alcool…), le mythe de Médée à l’épreuve de la peinture d’histoire et de la scène lyrique… apportent entre autres, des éclairages précieux pour mesurer l’événement que demeure cette résurrection majeure grâce au disque. Incontournable.

 

CD.Louis Le Prince:Missa macula non est in te (Niquet, 2012). Glossa

Le Prince: Missa Macula non est in te (Niquet, 2012)

Hervé Niquet ressuscite l’unique partition de Louis Le Prince publiée en 1663 par Ballard et emblématique de l’essor de la musique sacrée à l’époque du jeune Louis XIV, soucieux de fédérer la ferveur de son peuple par des actions de grâce musicales. La Messe de Le Prince évoque la vitalité des foyers provinciaux (Le Prince fut maître de chapelle à Lisieux) capable par exemple d’associer habilement selon l’usage Messe et motets, genre prisé par la Cour et les nobles qui concentre le développement de plus en plus manifeste des avancées modernes.

leprince_niquet_glossa_cd_concert_spirituelLors de la création de ce programme inédit et réjouissant à la Chapelle royale de Versailles (automne 2012), la cohérence des œuvres sacrées associées recomposant un office pour voix exclusivement féminines avait immédiatement séduit l’audience. Hervé Niquet, grand expert des liturgies anciennes et de leur contexte humain, spatial, musical, et naturellement stylistique, révèle aussi aux côtés des flamboyants et fastueux Lully et Charpentier, l’archaïsme classique et pur d’un Louis Le Prince et sa Missa macula non est in te (dédicace faite à la Vierge: la faute originelle n’est pas en toi), révélation somptueuse (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei), dont les volutes et arabesques étales et longues comme étirées et suspendues confirment un immense talent doué pour l’ivresse extatique, la langueur contemplative, l’intériorité collective (pas de solos ici mais chaque partie défendue par tout le pupitre des voix requises)… De surcroît, l’écriture ainsi caractérisée de ce Le Prince lié à l’histoire sacrée de Versailles, s’accordait idéalement à l’acoustique si singulière et redoutable de la Chapelle versaillaise. La partition pour 6 parties est déposée à la Bibliothèque nationale et sans indiquer d’instruments supplémentaires, peut néanmoins les autoriser, comme c’est le cas ici. La tonalité majoritaire de sol mineur confère au cycle restitué son caractère à la fois “sérieux et magnifique” selon la catégorisation opérée par Charpentier au XVIIème siècle.

Lully, Le Prince, Charpentier :
un Office au Grand Siècle

L’usage à Versailles était dès la construction de la Chapelle et avant, de réunir l’ancien (Le Prince) et le moderne, en une totalité louant le mystère de Jésus, de Dieu… de La Vierge dont ici, l’éternité fascinante du thème de l’Immaculée Conception. A Lully et Charpentier, l’élan des grandes formes plus exclamatives, joyeuses, déclaratives. A Le Prince, l’essor de la rigueur orthodoxe, la profondeur d’une ferveur plus rentrée et concentrée. Le contraste né des styles et manières des 3 compositeurs versaillais n’en gagne que plus de tempérament et d’intensité expressive.
Dès le Kyrie de la Missa Macula non est in te, les effluves caressantes en longues lignes à peine entrecroisées avaient diffusé dans la Chapelle royale avec éloquence et … ravissement.
A la rondeur chaude et presque évanescente du chœur féminin du Concert Spitiruel, Hervé Niquet ajoute aussi le verbe remarquablement agissant et articulé du Credo (plus “bavard” que les autres séquences et d’une durée de plus de 8 mn), dont les chanteuses restituent avec une fluide élégance et ce détachement balancé presque hypnotique, la tension fervente. A partir de 5mn10, le texte s’accélère, prend forme et vie avec une acuité superlative. Chapeau à ce travail sur le relief, l’accentuation juste, l’affirmation du dogme par la parole sacrée, fluide, naturelle, finement incarnée.
Et même ce Lully fastueux et officiel dont on ne cesse de nous déclarer la flamme opulente, solennel voire emplombée et pour le moins pompeuse, sonne sublime et d’une profondeur renouvelée: O dulcissime Jesus s’inscrit dans la plénitude d’une tendresse partagée, elle aussi tout à fait planante.
De leur côté, au diapason d’une finesse tout en raffinement et nuance, les instrumentistes cisèlent le caractère d’extase et de recueillement parfaitement exprimé tout au long du programme (éloquente pause instrumentale pour l’Ouverture pour le sacre d’un évêque).
Au mérite du geste interprétatif, reconnaissons un exceptionnel souci du verbe (dont le relief mesuré montre combien il s’agit ici d’une vraie dramaturgie de la ferveur) et cette élégance ronde et collective du son global. Et si ce nouvel album était tout simplement un nouvel accomplissement majeur du Concert Spirituel ? Bravo aux interprètes, au geste fédérateur et lumineux du chef fondateur qui sculpte chant des voix et des instruments comme un pâte fluide et admirablement articulée (plus intelligible de toute évidence que lors de la création à la Chapelle royale de Versailles dont l’acoustique dilue toute projection claire).

LOUIS LE PRINCE


Missa Macula non est in te


Dédiée à la Vierge, pour voix de femmes (1663)

01 Marc-Antoine Charpentier
Gaudete fideles (H.306)

02 Louis Le Prince
Kyrie, Missa Macula non est in te

03 Louis Le Prince
Gloria, Missa Macula non est in te

04 Marc-Antoine Charpentier
Gratiarum actiones pro restituta Regis christianissimi sanitate (H.341)

05 Louis Le Prince
Credo, Missa Macula non est in te

06 Marc-Antoine Charpentier
Ouverture pour le sacre d’un évêque (H.536, instr.)

07 Jean-Baptiste Lully
O dulcissime Domine

08 Louis Le Prince
Sanctus, Missa Macula non est in te

09 Marc-Antoine Charpentier
O pretiosum (H.245)

10 Louis Le Prince
Agnus Dei, Missa Macula non est in te

11 Marc-Antoine Charpentier
Domine salvum fac Regem (H.299)

12 Marc-Antoine Charpentier
Magnificat (H.75)

Louis Le Prince: Missa Macula non est in te. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction. Durée: 63’48. enregistré à Notre Dame du Liban, Paris, octobre 2012. 1 cd Glossa GCD 921627