CD, critique. HANDEL Atalanta, HWV35 (McGegan, 2005 – 2 cd Philharmonia Baroque)

Atalanta-web-cover cd critique cd review McGegan clic de classiquenewsCD, critique. HANDEL Atalanta, HWV35 (McGegan, 2005 – 2 cd Philharmonia Baroque). Quel rafraĂźchissement stimulant apporte aujourd’hui le collectif rĂ©uni et portĂ© par le chef Nicholas McGegan, en Californie (Berkeley), lequel inspirant ses troupes outre-Atlantiques du Philharmonia Baroque (orchestre et chƓur), s’ingĂ©nie Ă  dĂ©fendre une vision gorgĂ©e de verve et de franche sincĂ©ritĂ©, Ă  mille lieues des directions franco-françoises, souvent trop cĂ©rĂ©brales et corsetĂ©es qui ont oubliĂ©es depuis des dĂ©cennies de dictat en tous genres, l’esprit du Baroque : son caractĂšre certes discursif mais surtout improvisĂ©. La libertĂ© du geste telle qu’elle est aujourd’hui dĂ©fendue par McGegan incarne une direction pour nous salutaire dans l’interprĂ©tation baroque, d’autant que depuis les annĂ©es 1990/2000, nombre de chefs autoproclamĂ©s experts en la matiĂšre, distille chacun un systĂšme et un type directionnel bien identifiable et parfaitement mĂ©canisĂ©. Faisant oubliĂ©, la caractĂšre essentiel de la rĂ©volution baroqueuse dĂ©fendue depuis les annĂ©es 1970, l’audace, le risque, l’expressionnisme. A croire que l’intensitĂ© dĂ©fricheuse des Harnoncourt et Malgoire, puis Jacobs et Goebel, 
 est devenue lettre morte.

 

 

Nicholas McGegan :
le souffle nouveau, revivifiant du Baroque
venu de Californie

 

 

Rien de tel avec le Britannique McGegan qui grĂące Ă  une politique avisĂ©e de publications discographiques, entretient la mĂ©moire de son approche avec un discernement et une activitĂ© constante que beaucoup peuvent lui envier. D’emblĂ©e, c’est la preuve de la vitalitĂ© du courant et de l’interprĂ©tation baroque en CALIFORNIE…
Voyez cette ATALANTA enregistrée à Berkeley (Californie), en septembre 2005.

haendel handel classiquenewsPASTORALE AMOUREUSE... La partition a Ă©tĂ© rarement jouĂ©e et cette rĂ©surrection complĂšte, trĂšs historiĂ©e, fait tout le mĂ©rite du chef. CrĂ©Ă©e le 12 mai 1736 – avec feu d’artifice final, pour cĂ©lĂ©brer les noces du Prince de Galles et de la princesse Augusta de Saxe-Gotha, l’Ɠuvre est ici enregistrĂ©e sur le vif et comme « chauffĂ©e », aprĂšs une sĂ©rie de reprĂ©sentations scĂ©niques donnĂ©es auparavant au Göttingen Handel Festival. McGegan officie avec un instinct vĂ©ritable, une intuition de l’instant qui aiguise l’acuitĂ© des accents et rĂ©ussit la caractĂ©risation des personnages de cette Arcadie lyrique. SĂ©duire une beautĂ© glaçante est un dĂ©fi souvent relevĂ© qui honore d’autant mieux celui qui sort victorieux ; ainsi l’histoire lĂ©guĂ©e par la mythologie grecque, celle d’Atalante, qui au prĂ©alable dĂ©daigne les avances du beau MĂ©lĂ©agre (le frĂšre de DĂ©janire), prĂ©fĂ©rant les plaisirs de la chasse aux dĂ©lices plus subtils de l’amour
 Mais voilĂ , pendant la chasse du monstrueux sanglier de Calydon, Atalante et MĂ©lĂ©agre croisent leurs regards.
En maĂźtre des passions humaines, chasseur / rĂ©vĂ©lateur du sentiment enfoui, HaĂ«ndel sait dĂ©velopper le vertige profond, en particulier celui qui inspire Ă  Atalante (trĂšs convaincante Dominique Labelle) son grand monologue du II (« ‘Lassa! ch’io t’ho perduta »), oĂč la jeune chasseresse exprime son trouble et ses tiraillements car elle comprend qu’elle se ment Ă  elle-mĂȘme, foudroyĂ©e en vĂ©ritĂ© par le jeune MĂ©lĂ©agre. Il est vrai que face au MĂ©lĂ©agre, toute tendresse et sĂ©duction de la seconde soprano, Susanne RydĂ©n, tout cƓur ne saurait demeurer de pierre
 l’optimisme lumineux du timbre renforce l’attractivitĂ© du jeune guerrier.
Aux cĂŽtĂ©s des amoureux principaux, l’assemblĂ©e des bergers tel Aminta (excellent Michael Slattery) et son aimĂ©e Irene (superbe air, plein de juvĂ©nile ardeur : « Come alla tortorella », parfaite et sensuelle CĂ©cile van de Sant) enrichit la partition d’une myriade d’émotions vraies dont Haendel a le secret.

CLIC_macaron_2014Le Philharmonia Baroque Orchestra dĂ©montre d’étonnantes affinitĂ©s dans l’art d’ornementer et de caractĂ©riser, selon le souci de fluiditĂ© et d’éloquence, de dramastisme et d’élĂ©gance, souhaitĂ© manifestement par le chef. VoilĂ  qui surclasse Ă©videmment sa premiĂšre approche de l’oeuvre de Haendel, qui remonte Ă  1984 avec une Ă©quipe bien moins engagĂ©e et ciselĂ©e.

 

 

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CD, critique. HANDEL Atalanta, HWV35 (McGegan, 2005 – 2 cd Philharmonia Baroque)

Distribution
Dominique Labelle, soprano
Susanne Ryden, soprano
Cecile van de Sant, mezzo-soprano
Michael Slattery, tenor
Philip Cutlip, baritone
Corey McKern, baritone
Philharmonia Chorale – Bruce Lamott, director
Philharmonia Baroque Orchestra
Nicholas McGegan, conductor
Philharmonia Baroque Productionsℱ

Achetez ce cd édité par le label fondé par Nicholas McGEGAN
https://philharmonia.org/product/handel-atalanta-2/

 

 

 

HAENDEL / HANDEL : les Oratorios anglais, partie 2. Les ouvrages de la maturité : Solomon, Theodora, Jephtha

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423INTRODUCTION
 A l’étĂ© 2016, Decca publie un coffret « The Great oratorios », somme discographique de 41 cd, regroupant 16 oratorios principaux du Saxon Georg Friedrich Handel / Haendel (1685-1759). MĂȘme incomplet car il ne s’agit pas d’une intĂ©grale (sont absents des ouvrages pourtant majeurs tels concernant la pĂ©riode prĂ©londonienne : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de 1737 ou la BrockesPassion de 1719 ; puis entre autres, le sublime Allegro, Il Penseroso ed il Moderato de 1740 ; Susanna de 1749,
), le coffret Decca The Great oratorios offre un focus idĂ©al sur une double thĂ©matique : la carriĂšre passionnante de Handel hors de l’Europe continentale, aprĂšs son sĂ©jour miraculeux en Italie, aprĂšs ses nombreux engagements en terres germaniques
 et aussi, un regard sur l’interprĂ©tation moderne, principalement celle des chefs anglais, des drames non scĂ©niques de Haendel, soit des annĂ©es 1970 avec Mackerras (1977) jusqu’aux plus rĂ©cents McCreesh et Minkowski
 sans omettre les passionnants Hogwood, Pinnock, Christophers et Gardiner
 Certes le geste de Neville Marriner (nĂ© en 1924), pionnier visionnaire en l’occurrence n’est pas prĂ©sent non plus (d’autant que Decca dĂ©tient ses gravures les plus intĂ©ressantes), mais la somme ainsi rĂ©Ă©ditĂ©e se rĂ©vĂšle passionnante. OpportunitĂ© pour CLASSIQUENEWS d’Ă©voquer pas Ă  pas, l’avancĂ©e de l’Ă©popĂ©e de Haendel Ă  Londres dans les annĂ©es 1740 et 1750 : un travail qui l’occupe Ă  la fin de sa vie jusqu’Ă  l’Ă©puiser.

handel-haendel-londres-london-vignette-dossier-haendel-2016-sur-classiquenewsL’inventivitĂ© du crĂ©ateur trouve en Angleterre un terreau fertile et parfois Ă©prouvant, pour inventer une nouvelle forme dramatique : opĂ©ra seria, masques ou odes, enfin surtout Ă  partir de 1733 (2Ăšme version d‘Esther), en langue anglaise, l’oratorio spĂ©cifiquement britannique. OĂč toute scĂ©nographie absente, permet Ă  la seule Ă©criture vocale et musicale, d’exprimer tous les enjeux et ressorts dramatiques comme le parcours moral et le sens spirituel des ouvrages, d’autant que l’action y est souvent plus psychologique que spectaculaire. LIRE notre prĂ©sentation et introduction complĂšte (Les Oratorios de Haendel, dossier spĂ©cial, partie 1).

 



HAENDEL / HANDEL : les Oratorios anglais, partie 2

Les ouvrages de la maturité : Solomon, Theodora, Jephtha

 

Dossier : Haendel Ă  Londres, les oratorios anglaisBilan interprĂ©tatif… A l’heure du bilan, l’Ă©coute rĂ©trospective souligne l’engagement palpitant des chefs Hogwood (1941-2014), Trevor Pinnock (nĂ© en 1946), Harry Christophers (nĂ© en 1953)…, douĂ©s d’un raffinement expressif de premier ordre, soucieux aussi de cohĂ©rence s’agissant des distributions de solistes. Le second cycle d’oratorios ici prĂ©sentĂ©s et critiquĂ©s, souligne le geste particuliĂšrement convaincant de Paul McCreesh, nĂ© en 1960  (Solomon, Theodora
 en 1999 et 2000) surclassant aisĂ©ment par sa suprĂȘme Ă©lĂ©gance et sa fine caractĂ©risation, les lectures d’un Gardiner, en comparaison trop lisse et vocalement dĂ©sĂ©quibrĂ©. Les derniers ouvrages contenus dans le coffret DECCA “The grĂ©Ăąt oratorios” dĂ©voile Ă©galement l’évolution du dernier Handel, de moins en moins spectaculaire, mais progressivement mĂ©ditatif, intime, d’une rare intelligence psychologique, confirmant la profondeur spirituelle des drames anglais, aux cotĂ©s de l’écriture chorale, d’une remarquable Ă©loquence
 Pour nous les deux chefs d’oeuvres absolus demeurent aprĂšs Le Messie, 
Solomon et Theodora (version McCreesh donc, perle du prĂ©sent coffret).

 

 

 

Solomon, mars 1749

haendel handel londres oratorio anglaisCrĂ©Ă© en mars 1749 au ThĂ©Ăątre Royal Covent Garden de Londres, Solomon illustre un Ă©pisode poĂ©tique inspirĂ© du Livre des Rois et des AntiquitĂ©s de Flavius Joseph. Le livret est restĂ© anonyme. Le choeur y est un personnage principal, au mĂȘme titre que les autres hĂ©ros; l’orchestre, particuliĂšrement raffinĂ© ; et pour colorer sa partition, Handel emprunte Ă  nouveau Ă  ses confrĂšres, nombres de mĂ©lodies qui lui plaisent (Muffat, Telemann, Steffani). L’élĂ©gance et le raffinement de l’écriture entendent exprimer cet Ăąge d’or d’une AntiquitĂ© lĂ©gendaire et hautement morale que le rĂšgne gĂ©orgien du vivant de Handel ressuscite : aux oratorios de Handel, la mission d’en argumenter le rapprochement. Salomon, comme Alexandre et Hercule en France, offrant un modĂšle pour le Souverain ainsi cĂ©lĂ©brĂ© allusivement par le compositeur.

Acte I. Salomon le sage. L’ouvrage souligne la sagesse de Solomon qui trouve sa force dans sa foi en Dieu. FortifiĂ© encore par les louanges du grand prĂȘtre, Zadock, le jeune roi Ă©coule des jours heureux avec son Ă©pouse, la fille de Pharaon.
Acte II. Le jugement de Salomon. Deux prostituĂ©es se querellent la maternitĂ© d’un mĂȘme enfant. Contraste saisissant entre le rĂ©cit des deux mĂšres : la premiĂšre tendre, la seconde, haineuse et vindicative. Solomon ordonne de couper en deux moitiĂ©s Ă©gales le bĂ©bĂ© : la seconde femme, tout autant victorieuse et sauvage, rĂ©vĂšle sa nature mauvaise et son action mensongĂšre (n°19). Seule la vraie mĂšre, soucieuse de la vie de son enfant, reste affligĂ©e, digne et douloureuse, prĂȘte Ă  renoncer pour sauver l’enfant (n°20 : « Can I see my infant gor’d »). L’imposture Ă©tant dĂ©voilĂ©e, Solomon chasse la 2Ăšme femme : rĂ©confortant la 1Ăšre mĂšre (duo sublime n°22 : « Thrice bleds’d be the King » )

Acte III : Louange monarchique. Salomon le sage chante son bonheur avec son Ă©pouse, cĂ©lĂ©brĂ© par Zadock : est ce bien la JudĂ©e ou l’Angleterre gĂ©orgienne que cĂ©lĂšbre ici Handel ? Le choeur entonne un cycle d’airs contrapuntiques d’un souffle miraculeux, aussi exigeants que Israel en Egypte et Le Messie.

mc-creesh-oratorios-ahendel-Paul-McCreesh_0335_credit-Ben-Wrightoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. LE MIRACLE MCCREESH. En 1999, – prĂ©ludant au miracle de sa Theodora l’annĂ©e suivante (avec certains mĂȘmes solistes dont Susan Gritton ou Paul Agnew), au service d’une flexibilitĂ© souvent chorĂ©graphique, pleine de souple caractĂ©risation, le geste de Paul McCreesh et ses Gabrieli Consort & Pslayers excellent dans un drame hautement moral oĂč aux cĂŽtĂ©s de la plasticitĂ© aimable des choeurs, Ă©blouit une distribution trĂšs cohĂ©rente sur le plan expressif : la tendresse habitĂ©e de Susan Gritton (Reine de Sheba), la basse toute aussi onctueuse et si musicale de Peter Harvey (un Levite : sublime caractĂ©risation humaine pour ce rĂŽle de seconde importance mais capitale dans l’humanitĂ© du sujet, dĂšs son premier air au I), sans omettre le Zadock de grande classe de Paul Agnew, comme le timbre Ă©gal, juvĂ©nile, Ă©clatant de la haute-contre Andras Scholl, au sommet de ses possibilitĂ©s vocales, pour la figure axiale de Solomon. Tout cela coule comme une langue naturelle, d’une Ă©lĂ©gance irrĂ©sistible : McCreesh Ă©gale la science ductile, la flexibilitĂ© souveraine, poĂ©tique et expressive de William Christie chez Rameau ou chez Handel (cf son magnifique Belshazzar rĂ©alisĂ© en 2012) : c’est dire la rĂ©ussite totale de cet enregistrement de 1999, suivi en 2000, d’une tout aussi somptueuse Theodora. 2 enregistrements qui sont des must pour comprendre la langue dramatique et poĂ©tique de Haendel dans le genre de l’oratorio anglais.

 

 

 

Theodora, mars 1750

Oratorio en 3 actes, d’une longueur significative, Theodora est crĂ©Ă© au ThĂ©Ăątre Royal Covent Garden en mars 1750 et retrace l’épopĂ©e de la martyre chrĂ©tienne au dĂ©but du IVĂš siĂšcle. Le librettiste Thomas Morell s’inspire moins de la piĂšce de Pierre Corneille que reprend le roman moralisateur publiĂ© en 1687 par Robert Boyle. Trop psychologique, la partition suscita une nette rĂ©serve de la part des Londoniens. Car l’écriture se fait de plus profonde et Ă©purĂ©e, expression croissante d’un mouvement intĂ©rieur de plus en plus serein et donc extatique oĂč la martyre Theodora emporte avec elle, ceux qui l’entourent et l’admirent : IrĂšne ; surtout le jeune romain Didymus -qui aime la jeune fille-, sur la voie du renoncement, du sacrifice et de la mort, car il s’est converti au christianisme et entend affirmer sa libertĂ© de conscience tout en restant fidĂšle Ă  Rome (ce que n’accepte pas l’autoritaire PrĂ©fet d’Antioche, Valens). Du mĂ©diocre texte de Thomas Morell, Handel observe avec un soin particulier le cheminement spirituel des Ăąmes justes, sur lesquels les Ă©preuves glissent, toutes absorbĂ©es par la rĂ©alisation de leur martyre final. Ce focus psychologique est le point central de l’évolution des oratorios de Haendel, certes capable de scĂšnes collectives et spectaculaires, mais aussi concepteur de sublimes portraits intimes, d’une haute valeur morale.

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423mc-creesh-oratorios-ahendel-Paul-McCreesh_0335_credit-Ben-WrightInterprĂ©tation. Souffle d’une grande tendresse, le geste tout aussi vif et nerveux de McCreesh en 2000 rĂ©ussit mieux que Gardiner, la suprĂȘme vivacitĂ© du drame orchestral et l’incisive et trĂšs pĂ©nĂ©trante acuitĂ© psychologique ; dans la rĂ©alisation des Gabrieli Consort & Players, tout y est idĂ©al : le cynisme arrogant et expressif des romains paĂŻens (Valens – excellent baryton :Neal Davies, qui a l’ardeur des bourreaux ; le choeur des romains) ; l’inatteignable sĂ©rĂ©nitĂ© des chrĂ©tiens, d’une croyance extatique, ineffablement tendre : Theodora, Irene, Didymus, soit Susan Gritton, Susan Buckley, Robin Blaze). MĂȘme Septimus, l’ami de Didymus est superbement portraiturĂ© par le tĂ©nor Paul Agnew (dans son chant s’écoule tous les enchantements arcadiens : premier air n°6, « Descend, kind pity » ). Le tempĂ©rament de McCreesh signe l’un de ses meilleurs enregistrements haendĂ©liens par sa fougue, son articulation, et souvent un Ă©tat d’urgence dramatique, totalement absent chez le plus lisse Gardiner. D’autant qu’outre la relief chorĂ©graphique des intermĂšdes orchestraux, le chef sait aussi Ă©clairer la suprĂȘme Ă©lĂ©gance du Handel, compositeur Ă©rudit et lettrĂ©, poĂšte sĂ©ducteur et esthĂšte de premier plan. Cette vivacitĂ© rappelle Pinnock et Hogwood : le raffinement et l’imagination de McCreesh dans la caractĂ©risation de chaque profil et dans chaque situation suscitent une totale adhĂ©sion. Enregistrement majeur.

 

 

 

Jephtha, février 1752
L’ultime oratorio HWV 70 est crĂ©Ă© le 26 fĂ©vrier 1752 au ThĂ©Ăątre royal Covent Garden et dĂ©montre la derniĂšre maniĂšre de Handel Ă  Londres, soit 7 annĂ©es avant sa mort. A la marge du choeur concluant l’acte II, le compositeur diminuĂ© et Ă  bout de souffle, Ă©crit : « incapable de continuer Ă  cause de l’affaiblissement de la vue de mon oeil gauche ». De fait, aprĂšs une pĂ©riode de repos total, mais de plus en plus aveugle, le compositeur achĂšve tant bien que mal Jephtha et sombre dans la cĂ©citĂ©, condamnĂ© Ă  66 ans, Ă  cesser toute activitĂ© musicale. C’est un dĂ©chirement et une fin tragique qui s’accordent au sujet de son dernier oratorio
 celui du renoncement et de l’adieu au monde. La composition a durĂ© du 21 janvier au 30 aoĂ»t 1751. A nouveau, Handel rĂ©serve le rĂŽle central de Jephtha au tĂ©nor John Beard.
Acte I. Zebul invite les Juifs Ă  choisir son demi frĂšre Jephtha pour les conduire Ă  la victoire sur les Ammonites. Iphis, la fille de Jephtha promet Ă  Hamor qu’elle l’épousera aprĂšs la victoire de son pĂšre. AllĂ©gresse et ivresse collective emportent les Juifs et dans un Ă©lan d’enthousiasme irrĂ©flĂ©chi, Jephtha promet au Seigneur que s’il gagne la bataille, il sacrifiera la premiĂšre personne qu’il rencontre.
Acte II. HĂ©las, Iphis se prĂ©pare et accueille son pĂšre conquĂ©rant au son d’une gracieuse symphonie en sol (extraite d’Ariodante) : elle chante sa joie sur une gavotte. Le pĂšre invite sa fille Ă  quitter aussitĂŽt les lieux mais il est trop tard. Iphis se soumet au sacrifice cependant que le pĂšre rĂ©siste Ă  sa promesse.
Acte III. Iphis fait ses adieux dans un air dĂ©chirant (« Farewell, ye limpide springs and floods »). Tel un Deus ex Machina, Thomas Morell rĂ©Ă©crit l’action que Carrissimi avait rendu bouleversante : en accord avec Handel, un ange paraĂźt et suspend l’arrĂȘt divin si Iphis accepte de vouer sa vie Ă  Dieu : elle aura la vie sauve. En liaison avec sa propre situation, le compositeur brosse un portrait Ă©blouissant de la fille Iphis, insouciante et joyeuse au I, frappĂ©e par l’ordre divin au II, capable au III d’une gravitĂ© nouvelle et d’un renoncement admirables. Les auteurs semblent se soumettre aux lois impĂ©nĂ©trables et insaisissables de la destinĂ©e.

 

gardiner-john-eliot-gardiner-maestro-handel-haendel-oratorio-cd-decca-coffret-review-critique-classiquenewsoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Gardiner en 1989 signe l’un de ses premiers oratorios avec un soin particulier Ă  l’orchestre : tout coule, tout se rĂ©alise sans cependant cette Ă©lĂ©gance dĂ©tachĂ©e impĂ©riale qui fait de l’écriture haendĂ©lienne, l’expression d’une grĂące aristocratique. La tenue des deux premiers solistes : Zebul et Jephthah restent conformes, un peu trop lisse : Stephen Varcoe et Nigel Robson. De sorte qu’en un regard global, la caractĂ©risation n’atteint pas l’étonnante vivacitĂ© de ses ainĂ©s : Hogwood, Pinnock, Christophers ; ni mĂȘme l’éloquence palpitante de McCreesh. Il y manque ce raffinement royal, cette Ă©lĂ©gance suprĂȘme rĂ©solvant le tragique et la tendresse que l’on peut souvent a contrario retrouver dans les meilleures versions de William Christie. Anne Sofie von Otter offre au rĂŽle de Storge, sa gravitĂ© douloureuse et princiĂšre qui semble la distinguer comme Ă©tant la seule qui en vĂ©ritable Cassandre, a l’intuition de l’horreur Ă  venir
 Lynne Dawson fait une Iphis rien que
 gracieuse qui au moment de l’ultime sacrifice et renoncement du III manque sĂ©rieusement de profondeur et de vĂ©ritĂ© : pourtant Jephtah recueille le dernier sentiment du Handel anĂ©anti et usĂ© ; dans « Farewell  » n°34, grand air de suprĂȘme dĂ©tachement, soliste et chef restent Ă  la surface, d’une mesure jolie et 
 prĂ©cieuse voire apprĂȘtĂ©e / offrant une belle rĂ©alisation sans guĂšre d’hallucinants vertiges. Il faut rĂ©Ă©couter ici la profondeur poĂ©tique atteinte par Sir Neville Mariner, Ă  rĂ©Ă©diter chez 
 Decca.

 

 

 

 

Compléments

Le Coffret Decca ajoute l’Ode Alexander’s Feast ou le pouvoir de la musique en l’honneur de Sainte CĂ©cile, en deux parties, composĂ©e d’aprĂšs Dryden (1697), et prĂ©sentĂ©e en crĂ©ation Ă  Londres au ThĂ©Ăątre Royal Covent garden en fĂ©vrier 1736. ImmĂ©diatement, le public londonien applaudit cette ode, fiĂšre et princiĂšre allĂ©gorie, au souffle philosophique chantĂ©e en anglais (26 reprĂ©sentations de 1736 Ă  1755).
Partie 1. Selon Plutarque, Alexandre vainqueur de Darius, cĂ©lĂšbre en prĂ©sence de la belle ThaĂŻs, sa victoire Ă  Persepolis lors d’un grand et somptueux banquet : hymne Ă  Zeus, Ă  Bacchus, Ă©vocation de la mort de Darius, cĂ©lĂ©bration des joies de l’amour et des plaisirs, grĂące Ă  la musique (incarnĂ© par le chantre ThimotĂ©e dont le chant suscite divers passions par son Ă©loquente maĂźtrise).
Partie 2. Le tĂ©nor chante un air guerrier et la basse justifie l’acte des Grecs contre les Perses car ces derniers avaient incendiĂ© AthĂšnes. Juste retour des choses. Alors qu’on cĂ©lĂšbre la destruction de Persepolis, le choeur final compare le chant de ThimotĂ©e au pouvoir salvateur de la musique et de Sainte-CĂ©cile. Handel n’organise pas son sujet en un drame cohĂ©rent comprenant personnages et situations dramatiques enchaĂźnĂ©es. C’est une succession d’airs, duos et de choeurs exclamatifs, fortement expressifs, le plus souvent allĂšgres.

InterprĂ©tation. Pourtant avec ses fabuleux Monteverdi Choir et les English Baroque Solists, Gardiner en 1988 rĂ©alise un soutien choral et orchestral trĂšs sĂ©duisant mais trop lisse et finalement d’une tenue mĂ©canique peu caractĂ©risĂ©e sur la durĂ©e. Les solistes sont plus intĂ©ressants, permettant d’exprimer aves justesse le sentiment et le caractĂšre de chaque sĂ©quence : Donna Brown, Carolyne Watkinson, Stephen Vercoe
 Pour autant l’engagement des interprĂštes manquent de souffle et d’urgence et l’on reste en attente d’une version plus mordante et vive.

 

 

gardiner-john-eliot-gardiner-maestro-handel-haendel-oratorio-cd-decca-coffret-review-critique-classiquenewsLe coffret ajoute aussi un oratorio de jeunesse, en anglais parmi les premiers essais : Acis & Galatea, HWV 49, masque en deux parties d’aprĂšs le livret de John Gay, crĂ©Ă© Ă  Cannons en 1718
 En 1978, soit l’une de ses premiĂšres lectures haendĂ©liennes, Gardiner et ses English Baroque Soloists frappent un grand coup, d’une fraicheur de ton admirable, d’une vivacitĂ© expressive passionnante. D’une grĂące purcelliennes, le masque est une savoureuse et suave pastorale oĂč perce dĂ©jĂ  le souffle des choeurs, surtout le solitude langoureuse de la brute PolyphĂšme pour Galatea, qui Ă©crase l’amant de la belle, Acis. La verve thĂ©Ăątrale, l’acuitĂ© du geste saisissent et convainquent totalement, assurant Ă  ses dĂ©buts, la justesse poĂ©tique de Gardiner aux cĂŽtĂ©s duquel brillent la grĂące et tendresse des solistes : Norma Burrowes, Anthony Rolfe Johnson, Willard White soit Galatea, Damon et Polyphemus. Superbe premier geste originel d’un Gardiner non encore « standardisé » (comme il tendra Ă  l’ĂȘtre dans les annĂ©es 1980 et 1990). La version, prĂ©cĂ©demment rĂ©Ă©ditĂ©e dans le coffret Archiv, analogue archives / ARCHIV Produktion / analogue stereo recordings (1959-1981) – 50 cd limited edition (parution de mai 2016) — LIRE notre prĂ©sentation et critique 

LIRE aussi le volet 1 de notre grand dossier HAENDEL / HANDEL, les Oratorios 1/2

 

 

 

HAENDEL / HANDEL : Les oratorios (partie 1/2)

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423HAENDEL / HANDEL : les oratorios anglais, dossier spĂ©cial. A l’étĂ© 2016, Decca publie un coffret « The Great oratorios », somme discographique de 41 cd, regroupant 16 oratorios du Saxon Georg Friedrich Handel (1685-1759). L’occasion est trop belle pour classiquenews d’y complĂ©ter la rĂ©daction des critiques de chaque version choisie, par l’Ă©vocation de l’aventure exceptionnelle de Haendel Ă  Londres principalement oĂč il “invente” l’oratorio anglais. Le coffret Decca The Great oratorios offre un focus idĂ©al sur une double thĂ©matique : la carriĂšre passionnante de Handel hors de l’Europe continentale, aprĂšs son sĂ©jour miraculeux en Italie, aprĂšs ses nombreux engagements en terres germaniques
 et aussi, un regard sur l’interprĂ©tation moderne, principalement des chefs anglais, des drames non scĂ©niques de Haendel, soit des annĂ©es 1970 avec Charles Mackerras jusqu’aux plus rĂ©cents McCreesh et Minkowski
 sans omettre les passionnants Hogwood, Pinnock, Christophers…

 

 

 

Hogarth,_William_-_Portrait_of_a_Man_-_Google_Art_Project

 

 

 

haendel handel londres oratorio anglaisL’inventivitĂ© du crĂ©ateur trouve en Angleterre un terreau fertile et parfois Ă©prouvant, pour inventer une nouvelle forme dramatique : opĂ©ra seria, masque puis surtout en langue anglaise, l’oratorio spĂ©cifiquement britannique ; un genre que Purcell aurait pu lui aussi inventer… OĂč toute scĂ©nographie absente, permet Ă  la seule Ă©criture vocale et musicale, d’exprimer tous les enjeux et ressorts dramatiques comme le parcours moral et le sens spirituel des ouvrages, d’autant que l’action y est souvent plus psychologique que spectaculaire. C’est aussi une opportunitĂ© offerte de mesurer l’état de l’interprĂ©tation des Anglais principalement sur un sujet qui intĂ©resse leur propre histoire musicale. Certes le coffret comporte des actions de jeunesse, Acis et GalatĂ©e, surtout La Resurrezione, qui renvoient aux annĂ©es de formations et aux premiers essais dramatiques. Mais en regroupant les principaux oratorios anglais de 1739 Ă  1752, de Esther, Athalia et Saul, les premiers dĂ©cisifs, jusqu’aux « ultimes mystiques », Theodora et Jephta (1750 et 1752), sans omettre les drames allĂ©goriques et sacrĂ©s dont le diptyque majeur, Israel en Egypte et surtout le Messie (1739 et 1742), nous voici en prĂ©sence d’un monument de la ferveur dramatique qui compose un corpus aussi important esthĂ©tiquement et spirituellement que Les Passions et la Messe en si de JS Bach.

Face Ă  ces prodiges proches de l’opĂ©ra mais dont les interprĂštes doivent aux cĂŽtĂ©s des ressorts expressifs, exprimer aussi le continuum spirituel et la cohĂ©rence interne de l’architecture, rĂ©ussir l’alternance des choeurs mĂ©ditatifs ou jubilatoires et le profil intimiste et individualisĂ©s des solistes, de nombreux chefs ici paraissent. Mackerras, orchestralement dĂ©passĂ© (continuo systĂ©matique et trop lisse); Gardiner surprĂ©sent et pas toujours trĂšs vigilant sur la cohĂ©rence de ses distributions solistes ; c’est surtout les surprenants et plus habitĂ©s Christopher Hogwood, Harry Christopher, ou Trevor Pinnock (fabuleux Messie) qui surprennent par une vitalitĂ© nerveuse plus souvent finement caractĂ©risĂ©e que Gardiner

En profitant de la parution de ce coffret Ă©vĂ©nement Ă©ditĂ© par Decca, CLASSIQUENEWS Ă©claire l’itinĂ©raire de Haendel dans le genre de l’oratorio sacrĂ©, principalement Ă  Londres (mĂȘme si Le Messie, pierre angulaire de l’oeuvre est d’abord crĂ©Ă© et applaudi, donc compris
 Ă  Dublin / c’est un peu comme DonGiovanni de Mozart, autre Ɠuvre majeure lyrique, d’abord portĂ©e en triomphe Ă  Prague, avant la conservatrice Vienne
). AprĂšs la prĂ©sentation synthĂ©tique de chaque ouvrage prĂ©sent dans le coffret, la RĂ©daction rĂ©capitule les qualitĂ©s (et parfois les limites) de chaque lecture enregistrĂ©e.

 

 

HANDEL / HAENDEL Le SAXON en Angleterre


handel haendel portrait vignette dossier handel haendel 2016 496px-George_Frideric_Handel_by_Balthasar_DennerHaendel (1685-1759) suit Ă©troitement la destinĂ©e de son protecteur l’électeur de Hanovre dont il est depuis 1710, Ă  25 ans, Kapellmeister grĂące Ă  l’appui du diplomate et compositeur, rĂ©cemment rĂ©vĂ©lĂ© par Cecilia Bartoli, Steffani. Quand l’Electeur devient le roi George Ier d’Angleterre, Handel rejoint l’Angleterre et Londres dĂšs 1711. AprĂšs une tentative forcenĂ©e de dĂ©velopper l’opĂ©ra seria italien Ă  Londres Ă  travers l’AcadĂ©mie royale de musique qu’il dirige en 1719,- aprĂšs un Ă©chec et une ruine financiĂšre, malgrĂ© la crĂ©ation d’une nouvelle Ă©quipe (Seconde AcadĂ©mie en 1728), Haendel doit bien se rendre Ă  l’évidence que l’opĂ©ra italien n’a pas assez d’auditeurs convaincus parmi les londoniens. Il remet son tablier et entreprend une nouvelle aventure dans un genre nouveau : l’oratorio anglais. Dans la langue de Shakespeare, les oratorios ainsi nĂ©s Ă  partir de 1739 bouleverse la vie musicale Ă  Londres et dans le royaume : Haendel a dĂ©sormais affinĂ© une forme lyrique totalement convaincante et s’est taillĂ© une reconnaissance jamais vue auparavant.

A travers l’oratorio peu Ă  peu Ă©laborĂ©, Haendel soumet l’éclectisme gĂ©niale de son imagination Ă  l’aulne de son exigence dramatique. Pas un emprunt ou une idĂ©e adoptĂ©e s’ils ne servent surtout l’efficacitĂ© de l’action, l’acuitĂ© et intensitĂ© de l’expression. Avant Londres et alors qu’il n’est que le jeune compositeur saxon Ă  Rome, Haendel aborde le genre oratorio mais en
 italien. Ainsi se succĂšdent Il trionfo del Tempo e del Disinganno, oratorio allĂ©gorique (Rome, juin 1707), surtout La Resurrezione (Rome, Palazzo Bonelli, avril 1708)
 premier oratorio sacrĂ© alors dirigĂ© par Corelli : le jeune Haendel y Ă©crit comme Ă  l’opĂ©ra, mais sans virtuositĂ© gratuite, soignant l’expression d’une effusion hallucinĂ©e, victorieuse Ă  l’énoncĂ© de la RĂ©surrection.

Divin mozartien : Christopher Hogwoodoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Oratorio italien. EmblĂ©matique de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration des baroque dĂ©poussiĂ©rant et rĂ©formateur sur instruments d’époque, Christopher Hogwood en 1982 dĂ©voile la furie italienne du gĂ©nie saxon du jeune Handel Ă  Rome : sa Resurrezione offre une synthĂšse de tous les oratorios italiens baroques qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. Orchestralement et sur des temps parfois plus lents que ceux choisis par les plus rĂ©cents maestros (Minkowski plus que prĂ©cipitĂ©), Hogwood cisĂšle la langue de Handel aussi virtuose que Vivaldi, aussi sensuelle et dramatique que les VĂ©nitiens, autant agile et virtuose que les Napolitains. Instrumentalement, le chef visionnaire prend le temps d’approfondir, de colorer, d’instaurer un climat 
 que peu aprĂšs lui sauront reprendre et prolonger. Vocalement : Ian Partridge fait un San Giovanni un peu en retrait bien que poĂ©tiquement trĂšs nuancĂ©. Le couple Emma Kirkby / David Thomas contraste idĂ©alement Ange et Lucifer avec un sens du texte captivant. Emue par l’exemple et la Passion du Sauveur, la Maddalena de la soprano Patrizia Kwella a la bonne et juste couleur d’une Ăąme compatissante et doloriste mais sans vraie conviction, elle donne l’impression d’échapper aux enjeux vĂ©ritables, spirituels et dramatiques de son superbe air n°22 : « Per me giĂ  di morire ». C’est le maillon faible de la distribution, soulignant un manque d’assise et de fermetĂ© expressive tout autant perceptible dans son Esther Ă  venir 3 annĂ©es aprĂšs cette Resurrezione (lire commentaire ci aprĂšs).

Esther

Les premiers oratorios en anglais remontent Ă  l’annĂ©e 1720 quand le compositeur croit encore au succĂšs de l’opĂ©ra italien Ă  Londres. Ainsi Esther d’aprĂšs Racine, est crĂ©Ă© Ă  Londres en 1720 (remaniĂ© en 1732).
L’importance des choeurs est emblĂ©matique du genre Ă  venir : Haendel l’a reprise de la musique de Moreau pour la tragĂ©die de Racine oĂč soli et choeurs alternent sur les paraphrases des Psaumes. Mais l’écriture de ses choeurs extatiques et poĂ©tiques, d’un souffle dramatique et spirituel nouveau, s’inspire surtout des Anthems Purcelliens. Le perse AssuĂ©rus (Xerxes) retient prisonnier les Juifs mais il Ă©pouse Esther en ignorant que la belle est israĂ©lite. Instance noire, Hamam envisage la perte des Juifs. Car le tuteur d’Esther, Mordecai refuse de lui rendre hommage. Lors du fameux banquet (ScĂšne 6) Esther dĂ©voile ses origines juives Ă  son Ă©poux qui toujours amoureux la confirme, punit Hamam et reconnaĂźt la dignitĂ© de Mordecai
 La version de 1720 emprunte beaucoup aux airs dĂ©jĂ  composĂ©s pour la BrockesPassion. Et les critiques reprochent dans cet oratorio des dĂ©buts, un dĂ©sĂ©quilibre dramatique entre la longueur de certains choeurs et la succession des airs solistes.

 

hogwood-christopher-582-594-une-actualite-classiquenews-coffret-oiseau-lyre-bach-vivaldi-mozart-haydnoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. En 1985, sur instruments d’époque, Christopher Hogwood signe une lecture ample dramatiquement, ciselĂ©e dans son dĂ©roulement instrumental avec comme toujours chez lui, une vive attention Ă  la caractĂ©risation du continuo selon les situations. Le chef rĂ©ussit dĂšs l’ouverture Ă  insuffler une urgence palpitante Ă  l’orchestre, soulignant les enjeux Ă©motionnels de l’action Ă  venir. Le travail du maestro orchestralement atteint des sommets de fine coloration des airs, sachant Ă©viter bien des tunnels d’ennui si prĂ©sent chez les autres chefs trop peu initiĂ©s aux secrets des rĂ©citatifs
 HĂ©las, la soprano certes fragile et trĂšs colorĂ©e de Patricia Kwella dans le rĂŽle d’Esther manque singuliĂšrement d’assurance (justesse alĂ©atoire) ; faiblesse a contrario effacĂ©e chez son partenaire Anthony Rolfe Johnson dans le rĂŽle du Perse magnifique, Ă  l’ñme amoureuse; magnifique duo extatique, des deux ĂȘtres unis par un lien irrĂ©vocable (N°13 : « Who calls my parting soul from death? », Handel imagine ce duo comme s’il Ă©tait chantĂ© simultanĂ©ment Ă  2 voix unies en un seul souffle) – sommet lumineux auquel s’oppose la couleur de l’air sombre et haineux d’Hamam (N°21: « How art thou fall’n from thy Height »  trĂšs assurĂ© David Thomas). La caractĂ©risation dramatique de chaque sĂ©quence, une Ă©tonnante plasticitĂ© expressive assurent cette version d’Hogwood, maĂźtre des accents dramatiques (malgrĂ© le fil disparate de l’action dans ce premier oratorio prometteur mais inĂ©gal). Superbe tenue artistique.

 

 

Suivent aprĂšs Esther, Deborah (1733), nouvelle pierre testĂ©e Ă  l’époque oĂč Haendel connaĂźt les pires dĂ©boires artistiques et financiers dans le genre de l’opĂ©ra italien, en particulier dus Ă  la concurrence de la troupe rivale, l’OpĂ©ra de la noblesse (et son champion invitĂ© depuis Naples en grande pompe et budget : Porpora, et le castrat vedette, Farinelli). Deborah ne fait pas partie du coffret Decca.

Athalia / Athalie (3Ăšme oratorio anglais) d’aprĂšs Racine encore (comme Esther), et crĂ©Ă© Ă  Oxford en juillet 1733, suscite un triomphe en partie grĂące Ă  la richesse des effectifs de la crĂ©ation, le souffle du drame, l’orchestration raffinĂ©e (cor, flĂ»tes, archiluth
), surtout la fine caractĂ©risation de chaque personnage d’une fresque tragique : la reine Athalia, souveraine d’Israel, a reniĂ© Jehova Ă  la faveur du dieu Baal : c’était compter sans le seul survivant des crimes qu’elle a commanditĂ© pour assoir son pouvoir : le jeune Joas / Eliacin, que la femme du Grand PrĂȘtre Joad, Josabeth protĂšge et Ă©lĂšve au Temple. A la fin de l’action, la souveraine indigne est renversĂ©e par le jeune juste Joas.

 

hogwood christopher oiseau lyre coffrets bach mozart haydn vivaldi critique presentation classiquenews mai 2015oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Sur instruments anciens, et d’une vitalitĂ© dansante, vĂ©ritablement enivrĂ©e, The Academy of Ancient Music et Christopher Hogwood en 1986 se montrent Ă©patants d’un bout Ă  l’autre (motricitĂ© habitĂ©e des cordes). C’est le choix du plateau qui convainc tout autant, servant le dĂ©sir haendĂ©lien de caractĂ©risation psychologique : l’angĂ©lique Emma Kirkby fait une Josabeth lumineuse et conquĂ©rante face Ă  l’Athalie, puissante et au timbre plus Ă©pais et dramatique de Joan Sutherland, dont la couleur trĂšs lyrique, exprime le fossĂ© entre les deux femmes. Contrastes trĂšs juste. Le Joad de James Bowman impose un standard de l’interprĂ©tation : la voix blanche, Ă©gale, dĂ©vibrĂ©e du haute-contre exprime directement le chant mystique, la voix divine incarnĂ©e, celle de la vĂ©ritĂ©.

haendel handel george-frideric-handel-1685-1759-german-composerSAUL, 1739. Saul affirme une premiĂšre maturitĂ© lors de sa crĂ©ation au King’s ThĂ©Ăątre de Haymarket, en janvier 1739. D’aprĂšs le livret de Charles Jennens, l’action musicale de Saul profite d’une genĂšse plus longue que d’habitude, avec des emprunts Ă  ses ouvrages prĂ©cĂ©dents (dont Agrippina, Faramondo ou La Resurrezione
) et aussi Ă  d’autres compositeurs lui transmettant des idĂ©es mĂ©lodiques qu’il enrichit ensuite avec le gĂ©nie que l’on sait (Urio, Telemann, Zachow, Kuhnau
). L’orchestration est encore plus riche et soignĂ©e que dans Athalia (comprenant trombones, trompettes, hautbois, flutes, bassons, harpe, thĂ©orbe
). L’ouvrage est portĂ© en triomphe devant la Cour royale. Jennens, dilettante Ă©rudit campagnard que la renommĂ©e a dĂ©crit comme « vaniteux ridicule » a soignĂ© le texte et son dĂ©roulement dramatique : le futur librettiste du Messie, affirme dans Saul, une intelligence indĂ©niable. Relisant les Livres de Samuel, Jennens souligne les errances du jeune David, Ă©prouvĂ© par le vieux politique Saul, et surtout l’épisode fantastique, hallucinĂ© de la SorciĂšre, en fin de drame (acte III) oĂč l’ombre de Samuel apprend au vieux jaloux Saul, sa mort prochaine ainsi que celle de son fils (l’ami de david), Jonathan
 LĂ  encore, Haendel exploite comme d’un opĂ©ra, tous les prĂ©textes Ă  fine caractĂ©risation et situations contrastĂ©es, prenantes. Une trame amoureuse donne de la consistance aux figures bibliques : dont les jeunes femmes Michal, fille de Saul, amoureuse du jeune David, alors conquĂ©rant de Goliath; puis Merab, soeur de Jonathan, que Saul promet Ă  David. Finalement mariĂ© Ă  celle qu’il aime, Michal, David doit faire face Ă  la jalousie croissante de Saul Ă  son Ă©gard. Jusqu’à la bataille dĂ©cisive, oĂč David vainc Saul, Jonathan, et les Philistins.

 

gardiner john eliot maestro-gardiner_voyage-automne-versailles classiquenewsoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Parfois un peu raide et sĂ©vĂšre, John Eliot Gardiner en 1991 laisse un Saul qui manque souvent de profondeur et d’humanitĂ©, de souffle, de poĂ©sie (l’épisode de la sorciĂšre au III est mis en dĂ©route par un Samuel imprĂ©cis et Ă  la justesse alĂ©atoire
). Pourtant dans l’écriture de l’oratorio nous tenons lĂ  un sommet dramatique oĂč Haendel libĂ©rĂ© des conventions de l’opĂ©ra (aria da capo entre autres) invente une nouvelle langue lyrique ; le choeur omniprĂ©sent est un personnage Ă  part entiĂšre,; s’y succĂšdent en un rythme dictĂ© par l’urgence du drame, de courts arias sans reprises. MĂȘme l’opulence nouvelle de l’orchestre sonne creuse et droite. L’orchestre affecte la sonoritĂ© gĂ©nĂ©reuse, flatteuse d’une belle mĂ©canique, mais souvent dĂ©pourvue de toute intention poĂ©tique rĂ©elle : voilĂ  qui distingue la richesse spirituelle et la vĂ©ritĂ© d’un Hogwood ou d’un Pinnock, comparĂ©s Ă  la facilitĂ© plus artificielle de Gardiner. De fait, Saul n’est pas le meilleur oratorio de Gardiner. Seule Donna Brown (Merab) et Lynne Dawson (Michal) se distinguent ; le David de Derek Lee Ragin assĂšne une intensitĂ© pincĂ©e, qui trĂ©pigne trop pour ĂȘtre le chant d’un hĂ©ros sage et juste. Lecture imparfaite, surtout inaboutie.

 

Les drames sur des textes sacrés : Israel en Egypte et Le Messie.

Avant les derniers oratorios – le plus saisissants par leur architecture globale, dramatique et psychologique, Haendel gagne en maĂźtrise dans sa lecture et propre comprĂ©hension des textes sacrĂ©s : ainsi sont conçus, Israel in Egypt (Exodus) crĂ©Ă© Ă  Londres, Haymarket, King’s ThĂ©Ăątre en avril 1739, puis The Messiah / Le Messie, Ă  Dublin en avril 1742 ; tous deux, ouvrages dĂ©cisifs, sur le livret de Charles Jennens.

haendel handel londres oratorio anglaisDans Israel en Egypte (1739), c’est l’unitĂ© et la profonde cohĂ©rence du drame qui saisit, auquel rĂ©pondent force et concision de l’écriture musicale. Haendel fait se succĂ©der d’abord l’Exode (partie 1), puis Le Cantique de MoĂŻse (partie 2) : le choeur est l’élĂ©ment principal, – peuple des hĂ©breux outragĂ©s, humiliĂ©s, martyrisĂ©s, qui fuit Pharaon par la traversĂ©e des eaux de la Mer rouge ; en une Ă©criture contrapuntique des plus flexibles et dramatiques, Haendel dĂ©montre la science Ă©pique de son style choral (Ă©galant ainsi Bach), atteignant des prodiges de caractĂ©risation pour les choristes, particuliĂšrement sollicitĂ©s. Narratif, spectaculaire, le premier volet exprime la tĂ©nacitĂ© du peuple Ă©lu. Dans la seconde partie, d’aprĂšs le Cantique de MoĂŻse, Haendel chante la justice et la puissance divine, misĂ©ricordieuse et protectrice, en particulier le sort rĂ©servĂ© aux Egyptiens submergĂ©s et finalement vaincus
 entre proclamation et Ă©vocation spectaculaires, priĂšre et hymnes spirituels, d’une grande Ă©nergie mystique, les choeurs et arias affirment la maĂźtrise du compositeur dont la force du message s’appuie sur un orchestre et un choeur Ă  la fois, dĂ©taillĂ© et flamboyant. Ici c’est surtout l’inspiration sacrĂ©e des airs qui s’impose car les voix solistes n’incarnent pas de figures individuelles mais la conviction et la passion de sentiments partagĂ©s, produits par chaque situation Ă©voquĂ©e.

 

gardiner-john-eliot-gardiner-maestro-handel-haendel-oratorio-cd-decca-coffret-review-critique-classiquenewsoratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. En 1995, Gardiner convainc surtout par ses choeurs bouillonnants d’expressivitĂ© cohĂ©rente et finement caractĂ©risĂ©e, doublĂ© par un orchestre des plus Ă©vocateurs (N°4 : He spake the word
 ; Ă©tonnant N°25a: « The people shall hear », grave et d’un lugubre, dĂ©sespĂ©rĂ©, de surcroĂźt le plus long des choeurs : plus de 7mn)
 l’excellent Monteverdi Choir fait montre d’une plasticitĂ© profonde, d’une force intĂ©rieure aux accents dramatiques souvent irrĂ©sistibles; on reste cependant plus rĂ©servĂ© sur le choix des solistes souvent peu justes, et trop lisses (duet n°24: alto/tĂ©nor: JP Kenny, totalement absent et dĂ©simpliquĂ© / Philip Salmon.

 

haendel handel classiquenewsLE MESSIE, 1742. Le Messie Ă©voque le succĂšs de Haendel, hors de Londres, en particulier Ă  Dublin, rĂ©pondant Ă  l’invitation du Lord Lieutenant d’Irlande : crĂ©Ă© en avril 1742, Le Messie suscite un triomphe immense (prĂšs de 700 spectateurs dĂšs sa crĂ©ation). A Londres, les spectateurs furent plus rĂ©servĂ©s, hostiles mĂȘmes, choquĂ©s d’écouter des textes sacrĂ©s au thĂ©Ăątre. Il fallut attendre 1750 pour que Le Messie s’impose Ă  Londres quand Handel, reprenant la vocation altruiste de ses concerts, imagina de le donner au Foundling Hospital au profit des nĂ©cessiteux de Londres. Enrichie de hautbois et de bassons, la partition devait connaĂźtre une faveur croissante au point d’ĂȘtre jouĂ©e devant une salle comble, chaque annĂ©e. Dans la premiĂšre partie, les ProphĂštes annoncent l’arrivĂ©e du Messie, sauveur, lumiĂšre du monde en une succession d’airs, hymnes, priĂšres d’une joie Ă©perdue
 tandis que le choeur, plus inspirĂ© et mystique que prĂ©cĂ©demment, en exprimant son omnipotence, glorifie Dieu. La seconde partie s’interroge sur le sens de la Passion ; puis la troisiĂšme et courte derniĂšre partie, se concentre surtout sur le sens de la RĂ©surrection. ElĂ©gantissime, inspirĂ©, plein d’espoir et de tendresse lumineuse, Haendel Ă  la diffĂ©rence des Passions de Bach, plus Ăąpre (Saint-Jean) ou dĂ©ploratif (Saint-Matthieu) explore une ferveur des plus Ă©tincelantes oĂč les promesses du pardon envoĂ»tent l’auditeur Ă  force de nobles et trĂšs humaines priĂšres. Architecte inspirĂ©, il sait ciseler la dĂ©licate modĂ©nature entre choeurs mĂ©ditatifs, airs solos, parure orchestrale de plus en plus raffinĂ©e et inspirĂ©e.

 

pinnock maestro trevor-pinnock_2704847boratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423EBLOUISSANT TREVOR PINNOCK. En 1988, Trevor Pinnock et ses musiciens de l’English Concert sĂ©duisent immĂ©diatement par un sens miraculeux du texte : caractĂ©risation fluide et Ă©tonnamment nuancĂ©e de l’orchestre, surtout Ă©lĂ©gance, fluiditĂ© et naturel du tĂ©nor au sommet de ses possibilitĂ©s vocales et expressives, le lĂ©gendaire Howard Crook dans l’un de ses emplois les mieux chantants. Son entrĂ©e, rĂ©citatif accompagnĂ© puis air, sont d’une irrĂ©sistible intensitĂ©, effusion et narration tendre et habitĂ©e par la noblesse du livret de Jennens. En comparaison, Gardiner au mĂȘme moment ennuierait presque par une sonoritĂ© plus lisse, ronde, donc plus prĂ©visible. Eblouissante, d’une virtuositĂ© flexible et toujours nuancĂ©e, si proche du texte Arleen Auger Ă©blouit elle aussi (N°16, Rejoyce greatly, daughter of Zion
 illuminĂ© par son timbre Ă©vident). MĂȘme couleur brillante et instinct irrĂ©prochable pour la haute contre Michael Chance (noblesse et certitude aĂ©rienne d’une fluiditĂ© liquide du n°13 : « Thou art gone up on high. »  Reconnaissons que la sĂ»retĂ© des solistes rĂ©unis autour de lui par Trevor Pinnock laisse pantois ; rien Ă  voir avec les solistes plus incertains de Gardiner, presque dix ans plus tard.

 

 

 

 

DERNIERS ORATORIOS : 1743-1750
Les derniers oratorios. VĂ©ritables opĂ©ras sacrĂ©s (sauf les deux mythologiques : SĂ©mĂ©lĂ© et Hercules), les derniers ouvrages anglais de Haendel sont des drames de plus en plus intĂ©rieurs oĂč brillent grĂące aux contrastes rĂ©alisĂ©s des choeurs – vrais personnages collectifs ou force morale faisant commentaire, le profil pur et hautement moral des protagonistes comme le relief dramatiquement efficace et magistralement colorĂ© de l’orchestre.

handel_london haendel a londres hanovre square rooms concerts of handel in londonSAMSON, fĂ©vrier 1743. ComposĂ© en 1741 et finalement prĂȘt au moment oĂč le compositeur crĂ©e son Messie Ă  Dublin, Samson est mis de cĂŽtĂ© pour Londres. Sur un livret de Milton, l’oratorio reprend le canevas du drame biblique laissĂ© depuis Saul (1739). CrĂ©Ă© au ThĂ©Ăątre Royal Covent Garden de Londres, l’ouvrage de Handel s’intĂ©resse surtout Ă  la fin de la vie de Samson : quand le hĂ©ros juif ayant rĂ©vĂ©lĂ© Ă  Dalila le secret de sa force, donc sa faillibilitĂ©, est l’esclave des Philistins, victime de la haine collective, ne dĂ©sirant plus que la mort. Au dĂ©but, il doit divertir le peuple au moment de la fĂȘte de Dagon
 L’oeuvre est plus psychologique que dramatique. Et c’est la puissance et le surtout le raffinement de la musique qui en exprime la subtile mĂ©tamorphose intĂ©rieure (ouverture brillante avec cors). L’homme trahi se reconstruit peu Ă  peu, en particulier par la conscience reconquise de sa force supĂ©rieure grĂące Ă  la brutalitĂ© du gĂ©ant Harapha dont il partage la puissance
 mais dans son cas, plus avisĂ©e, plus affĂ»tĂ©e. C’est cette conscience qui lui permet ensuite de dĂ©truire les Philistins sous les ruines de leur temple. Admirateur des tragĂ©dies antiques grecques, Milton invente telle une figure prophĂ©tique, la coryphĂ©e Micah, voix solitaire dĂ©tachĂ©e du choeur et doublĂ©e par lui, qui commente l’action et jalonne l’élĂ©vation spirituelle et morale de Samson, vrai hĂ©ros vertueux, qui a ressuscitĂ© de lui-mĂȘme. Handel recycle nombre des motifs de Telemann, Legrenzi, Carissimi et surtout de l’opĂ©ra Numitore de Porta, Ă©coutĂ© en 1720
 Novateur, le compositeur rĂ©serve le rĂŽle titre de Samson au tĂ©nor John Beard, quand la tradition lyrique prĂ©fĂ©rait jusque lĂ  un castrat.

 

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423christophers-harry-handel-oratorio-haendel-oratorios-harry-christophers-1266926603-article-0InterprĂ©tation. Ductile et expressive, d’une nervositĂ© intĂ©rieure (absente chez Gardiner), l’approche de Harry Christophers en 1999, saisit par son activitĂ© instrumentale, un sens de la caractĂ©risation musicale qui donne vie Ă  chaque jalon de l’itinĂ©raire d’un Samson en plein doute (N°17 : « Why does the God of Israel sleep ? » admirablement flexible); de fait, le chef a trouvĂ© un superbe tĂ©nor : Thomas Randle, d’une noblesse virile et tendre, dont le nerf reste constant. Tandis que le soprano souple et sombre de Catherine Wyn Rogers fait une Micah pleine de compassion et de tendresse admirative pour le hĂ©ros en pleine transformation : c’est elle la seconde protagoniste par l’importance de ses airs et la force expressive. Encore une fois la fine Ă©quipe anglaise rĂ©unis par Harry Christophers sĂ©duit par son approche trĂšs fine et raffinĂ©e, essentiellement vivante, du drame HaendĂ©lien.

 

 

 

Les Oratorios sur un sujet mythologique
(SEMELE, février 1744 / HERCULES, janvier 1745 )

 

 

 

 

SEMELE, février 1744

handel-haendel-portrait-582-grand-portrait-handel-haendelSur un prĂ©texte mythologique, sujet Ă  de somptueux effets dramatiques (le dĂ©voilement final de Jupiter Ă  la face d’une trop naĂŻve amoureuse, l’insouciante et Ă©cervelĂ©e SĂ©mĂ©lĂ© qui en meurt Ă©videmment), l’oratorio SĂ©mĂ©lĂ© est par sa construction en scĂšne fortement caractĂ©risĂ©es (et la faible prĂ©sence des choeurs), l’un de plus proches de l’opĂ©ra. ComposĂ© en juin 1743, la partition rĂ©utilise le livret ancien de Congreve (1706). La jalouse Junon, que Jupiter trompe sans vergogne se venge de SĂ©mĂ©lĂ©, nouvelle conquĂȘte du Dieu des dieux, en la poussant jusqu’à prier Zeus d’apparaĂźtre donc dans toute sa glorieuse majestĂ©, Ă©blouissante
 quitte Ă  en ĂȘtre rĂ©duite en cendres (air de SĂ©mĂ©lĂ© n°50). Ici peu de choeur, mais une action concentrĂ©e sur le sĂ©millant badinage des acteurs, tous unis pour perdre la pauvre beautĂ©, trop vaniteuse pour discerner le danger que sa soif d’immortalitĂ© suscite directement. La fantaisie poĂ©tique (figure du Sommeil Somnus), la tendresse comique, shakespearienne d’un Handel proche de Purcell, enchantĂšrent le public dĂšs la crĂ©ation le 10 fĂ©vrier 1744 au ThĂ©Ăątre royal de Covent Garden Ă  Londres


 

 

InterprĂ©tation. John Nelson rĂ©unit en 1993, la crĂšme des chanteurs lyriques anglo-saxons offrant Ă  la comĂ©die mythologique de Handel des tempĂ©raments opĂ©ratiques d’une prĂ©sence indĂ©niable : Samuel Ramey (Somnus), le tĂ©nor John Aller (Jupiter), surtout Sylvia McNair (Iris), Marilyn Horne (bavarde et suractive Junon), et dans le rĂŽle-titre, la superdiva, lolita aux caprices lĂ©gendaires, l’impossible mais ici si virtuose et sensuelle, Kathleen Battle. osons dire que son absence totale de profondeur colle parfaitement Ă  la figure de l’écervelĂ©e vaniteuse
 L’English Chamber Orchestra grĂące au chef s’est allĂ©gĂ© et veille particuliĂšrement Ă  caractĂ©riser chaque sĂ©quence d’une lecture admirablement sĂ©duisante. De sorte que sans dĂ©cor ni machinerie, SĂ©mĂ©lĂ© dĂ©ploie ses habits de vrai opĂ©ra. Les accrocs aux sonoritĂ©s mordantes, Ăąpres des cordes en boyaux, passeront leur chemin.

 

 

 

 

 

 

 

HERCULES, janvier 1745

handel-haendel-portrait-vignette-carre-handel-380AprĂšs SĂ©mĂ©lĂ©, Haendel aborde l’AntiquitĂ© et la mythologie mais alors que SĂ©mĂ©lĂ© est une comĂ©die, Ă©pinglant l’insouciante fatale d’une Ă©cervelĂ©e passablement vaniteuse, Hercules, en serait le pendant tragique, sombre voire terrifiant. Car ici d’aprĂšs Ovide et Sophocle, Handel fait crĂ©er au King’s ThĂ©Ăątre de Haymarket le 5 janvier 1745, -  juste avant son gĂ©nial Belshazzar, un Ă©pisode de la vie d’Hercule qui est son ultime : Nessus, centaure qui aimait DĂ©janire, se venger trĂšs cruellement quand la belle a prĂ©fĂ©rĂ© l’amour d’Hercule. Il fait croire Ă  la traitresse qu’une tunique tĂąchĂ©e de son sang lui permettra de reconquĂ©rir l’amour de son amant auquel elle prĂȘte une idylle avec la captive Iole. En vĂ©ritĂ©, la tunique que revĂȘt Hercule est empoisonnĂ©e et le hĂ©ros meurt dans d’atroces souffrances en maudissant DĂ©janire. Tout l’opĂ©ra est concentrĂ© sur le profil de DĂ©janire qui demeure l’un des rĂŽles dramatiques et tragiques pour mezzo, continĂ»ment passionnant. Le doute, la lolie, la jalousie haineuse et destructrice, l’aveuglement total qui passionne DĂ©janire au point de ne plus discerner la rĂ©alitĂ©, sont magistralement exprimĂ©s : l’amoureuse hystĂ©rique et criminelle finit hantĂ©e par les furies.

LibĂ©rĂ© des conventions de l’opĂ©ra avec dĂ©cors, donc du da capo, Handel affectionne une forme lyrique libre, Ă©pousant chaque sĂ©quence Ă©motionnelle, selon les personnages et leurs situations. MalgrĂ© ses qualitĂ©s, l’opĂ©ra ainsi dĂ©guisĂ© Hercules fut boudĂ© par le public qui attendait un drame sacrĂ© moral et spirituel, au lieu de quoi, Handel lui servit une tragĂ©die de la jalousie, opĂ©ra maquillĂ© en drame profane. L’échec fut bien compris : Handel dĂ©laissa dĂ©finitivement les sujets mythologique pour revenir aux figures Ă©difiantes en particulier fĂ©minines (Theodora, Jephtha).

 

 

minkowski marcInterprĂ©tation. De toute Ă©vidence, Marc Minkowski fait du Minkowski. Aucune profondeur mais une attention vive aux contrastes et effets dramatiques ; d’oĂč la sensation continue d’un geste embrasĂ©, parfois sec, mais oĂč fait cruellement dĂ©faut, la vĂ©ritĂ©. Le rĂŽle-titre est emblĂ©matique : superbe personnage de baryton basse pourtant, Gidon Saks aborde le profil de Hercules avec un panache linĂ©aire, absent de nuances intĂ©rieurs (III, scĂšne 2 : « O Jove!). Dommage. Plus raffinĂ© dans l’expressivitĂ© ardente, et les inflexions mĂ©ditatives : Lychas de David Daniels, et surtout le trĂšs hĂ©roĂŻque Hyllus – fils d’Hercule, du tĂ©nor Richard Croft (palpitant, inscrit dans l’urgence : « « Let not famĂ© the timings spread » / expression de l’amour filial sincĂšre de Hyllus pour son pĂšre). Velours colorĂ© au diapason d’une folie de plus en plus hystĂ©rique et haineuse (vis Ă  vis de Iole), la DĂ©janire de Von Otter ne manque pas d’intensitĂ©, mais il manque une certaine profondeur hallucinĂ©e, due certainement aux tempi parfois prĂ©cipitĂ©s du chef emballĂ© par sa fougue (Episode de folie du III : « Where shall I fly? », vaste rĂ©cit accompagnĂ© Ă  la gravitĂ© pourtant racinienne). Plus juste et d’une vĂ©ritĂ© proche du texte, la trĂšs dĂ©licate et si musicale Iole de Lynne Dawson (« My breast with tender pity swells » ), qui dans l’air le plus long du III, exprime ce sentiment humain de compassion, contrastant avec la violence barbare des Ă©pisodes qui l’environnent. Le nerf est bien prĂ©sent, offrant une belle caractĂ©risation mais pour DĂ©janire (trop lĂ©gĂšre pour un rĂŽle noir?), et un Hercules trop brut tempĂšre l’enthousiasme face Ă  une version qui cible souvent le clinquant, mais qui comportent des instants trĂšs justes (grĂące Ă  la tenue des solistes : dernier duo amoureux et victorieux Hyllus/Iole, Croft/Dawson).

 

 

 

 

 

 

BELSHAZZAR, mars 1745

handel-haendel-londres-london-vignette-dossier-haendel-2016-sur-classiquenewsEn mars 1745, Handel prĂ©sente son nouvel oratorio au Haymarket de Londres, sĂ»r de son Ă©criture orchestralement et fabuleusement raffinĂ©e. Le choeur et les instruments conduisent magistralement l’action (cf dans l’acte II, la Symphonie en urgence ouvrant la scĂšne du banquet de Belshazzar : sentiment panique et aussi couleur cynique et barbare pour dĂ©peindre l’arrogance dĂ©placĂ©e des Babyloniens). Dans le cas de Belshazzar, Handel fait comme Wagner dans l’élaboration de la TĂ©tralogie : il interrompt l’écriture de Belshazzar aprĂšs la fin du second acte, pour Ă©crire le souffle hĂ©roĂŻque et tragique d’Hercules ; le compositeur reprendra Belshazzar et son troisiĂšme et dernier acte, quand il recevra la fin du livret de Charles Jennens.
Bien que magistral par la diversitĂ© des portraits vocaux (Nitocris, Belshazzar, Daniel soit la tendresse maternelle / le cynisme et la cruautĂ© juvĂ©niles / la sagesse mystique), exigeant des choeurs, une articulation inouĂŻe ; d’un Ă©quilibre dramatique efficace sans temps morts, Belshazzar passe quasi inaperçu Ă  Londres, en raison d’une saison trop riche, dĂ©fendue par un Handel gĂ©nial et boulimique, difficile ainsi Ă  suivre dans cette saison 1745.

De la part de Charles Jennens, c’est assurĂ©ment l’un des oratorios les mieux Ă©crits sur le plan dramatique, vrai drame lyrique sacrĂ© qui saisit par la force des choeurs (prodigieux de diversitĂ© expressive : tour Ă  tour : Babyloniens arrogants et haineux ; hĂ©breux, humiliĂ©s, dĂ©sespĂ©rĂ©s ou fervents ; mais aussi Perses agressifs et bientĂŽt, sous la conduite de Cyrus, victorieux des babyloniens), le profil des hĂ©ros : certes la juvĂ©nilitĂ© perverse et bornĂ©e donc fatale du jeune Belshazzar ; surtout les deux Ăąmes spirituellement « amoureuses » : Nitocris, mĂšre aimante qui reste animĂ©e par la quĂȘte de rĂ©demption en faveur de son fils perdu mais aimĂ© ; surtout le prophĂšte Daniel, d’une autoritĂ© vocale supĂ©rieure, essentiellement spirituelle : son monde contraste avec les vilainies bassement terrestres de l’action continue.

Handel_Belshazzar_William ChristieDans un rĂ©cent enregistrement, William Christie et ses Arts Florissants ont dĂ©montrĂ© le gĂ©nie expressif et poĂ©tique du Handel des annĂ©es 1745/1746 : douĂ© d’une intelligence introspective rare (l’amour de Nitocris dont le regard sur le dĂ©roulement de l’action est le fil conducteur de l’oratorio qui est donc accompli Ă  travers les yeux d’une mĂšre – superbe premier air d’ouverture : « Thou, God most high »- ; mĂȘme comprĂ©hension superlative de l’élĂ©vation spirituel voire mystique de Daniel : les 2 caractĂšres y sont prodigieusement rĂ©alisĂ©s). LIRE notre critique de Belshazzar par William Christie (enregistrĂ© en 2012, paru en 2013) / VOIR notre reportage vidĂ©o exclusif de Belshazzar par William Christie.

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423InterprĂ©tation. Comme dans son fabuleux Messie de 1988, Trevor Pinnock poursuit une comprĂ©hension profonde des enjeux psychiques et spirituels du drame haendĂ©lien grĂące Ă  un geste trĂšs articulĂ© et ciselĂ©, en un continuum orchestral trĂšs nuancé  Soucieux de la caractĂ©risation la plus juste et la plus intime des personnages, Pinnock rĂ©serve le superbe rĂŽle de Nitocris, mĂšre aimante et compassionelle Ă  sa soprano favorite (dĂ©jĂ  prĂ©sente dans son Messie) : Arleen Auger (sobriĂ©tĂ© exemplaire et tendre vĂ©ritĂ© de son second grand air : N°37 « Regard, oh son  », acte II)) ; Anthony Rolfe Johnson souligne l’incisive barbarie de Belshazzar, son ignorance de toute sagesse ; James Bowman rend Daniel, vibrant et habitĂ© par ses visions. Sans atteindre la grĂące mystique, le raffinement spirituel rĂ©alisĂ© par William Christie dans son approche de l’oratorio, Trevor Pinnock lui ouvrait dĂ©jĂ  la voie par son attention Ă  l’extrĂȘme sensibilitĂ© humaine de l’écriture.

 

 

Judas Maccabaeus, 1747

Hogarth,_William_-_Portrait_of_a_Man_-_Google_Art_ProjectLe HWV 63 est crĂ©Ă© Ă  Londres au ThĂ©Ăątre royal de Covent Garden, le 1er avril 1747. La partition suit le livret de Thomas Morell et en liaison avec le contexte politico-religieux de l’époque cĂ©lĂšbre la victoire du Comte de Cumberland contre les jacobites. Avec les oratorios Joshua, Alexander Balus, il s’agit aux cĂŽtĂ©s de l’Occasionna Oratorio, d’une tĂ©tralogie sacrĂ©e particuliĂšrement guerriĂšre et militante, grĂące Ă  laquelle Handel reconquiert son public aprĂšs l’échec de ses opĂ©ras italiens de 1745. Contrairement Ă  Saul, Samson, ou Belshazzar (gĂ©nial mais nous l’avons vu, ignorĂ© purement et simplement par l’audience), Judas est une oeuvre complaisante, rĂ©pondant opportunĂ©ment Ă  une commande qui doit cĂ©lĂ©brer et exalter la fibre patriotique, Handel n’hĂ©sitant pas Ă  allĂ©ger mĂȘme le profil psychologique des protagonistes, singuliĂšrement lĂ©gers. Dans l’acte I, les Juifs pleurent leur chef Mattathias rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©.Son fils, Simon est sollicitĂ© pour dĂ©signer un nouveau leader : il nomme son frĂšre Judas. De fait ce dernier, inspirĂ© par la Paix, exhorte les Juifs Ă  reprendre les armes pour assurer leur libertĂ©. Au II, la fiĂšre Ă©nergie des Juifs menĂ©s par Judas est mise Ă  mal par Antiochus et ses armĂ©es, mais dans le III, les prĂȘtres israĂ©lites louent le courage de Judas Maccabaeus et sa victoire Ă  Capharsalama. Judas Maccabaeus est une vaste cantate de guerre, emportĂ©e finalement par un allant victorieux.

 

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423mackerras charles maestro handel haendelInterprĂ©tation. ReprĂ©sentatif de la fin des annĂ©es 1970, oĂč la nervositĂ© dĂ©poussiĂ©rĂ©e des orchestres sur instruments anciens n’a pas encore tout explorer, le geste prĂ©cis certes de Mackerrras en 1977, Ă  la tĂȘte des modernes instrumentistes de l’English Chamber orchestra, a bien du mal sur la durĂ©e Ă  nous tirer d’une assommante torpeur : les choeurs comme les rĂ©citatifs souffrent d’une mĂ©canique monolithique (continuo savonnĂ© et lisse), sans guĂšre de caractĂ©risation. Seules les superbes solistes, surtout fĂ©minins (Felicity Palmer et Janet Baker en respectivement une femme israĂ©lite et un homme israĂ©lite), saisissant par leur sens du texte et des enjeux dramatiques, principalement guerriers.

 

HAENDEL / HANDEL : les Oratorios anglais, partie I
A venir, la seconde partie de notre grand dossier Les Oratorios de Haendel Handel, partie II :

 

Entre autres, les drames bibliques :
Solomon, mars 1749
Theodora, mars 1750
Jephtha, février 1752

 

CONSULTER la Partie 2 de notre grand dossier Les Oratorios de Handel 

Conception du dossier Haendel : les oratorios... Benjamin Ballifh, Camille de Joyeuse  avec Elvire James et Lucas Irom

 

 

 

 

 

 

 

 

Coffret cd événement, annonce : HANDEL, The great oratorios (Decca 41 cd)

oratorios the great oratorios coffret beox review critique cd classiquenews 41 cd deccaCvr-00028948301423Coffret cd Ă©vĂ©nement, annonce : HANDEL, The great oratorios (Decca 41 cd). Decca cĂ©lĂšbre le gĂ©nie du Haendel londonien qui aprĂšs avoir tentĂ© (vainement) d’affirmer l’opĂ©ra seria italien, invente l’oratorio en langue anglaise. Sobre (en rouge avec fine quadrature jaune/or), le coffret de 41 cd regroupe 16 opus ou oratorios qui retracent chacun les jalons de la formidable aventure de l’opĂ©ra anglais version Handel : le Saxon en devenant plus britannique que les londoniens, abandonne toute ambition lyrique en italien, et invente un nouveau genre, l’oratorio anglais. Pour dĂ©fendre son Ă©criture, les chefs Sir John Eliot Gardiner, Trevor Pinnock, Christopher Hogwood, Marc Minkowski et Harry Christophers. Avec entre autres les oratorios :  La Resurrezione, La Messe du Couronnement, Acis et GalatĂ©e, Judas MacchabĂ©e, Salomon, Saul, Israel en Egypte, incarnĂ©s par les solistes Emma Kirkby, Joan Sutherland, Anne Sofie von Otter, Andreas Scholl, Anthony Rolfe Johnson, Arleen Auger. Soit plusieurs gĂ©nĂ©rations d’interprĂštes, relevant ou non de la pratique baroqueuse, historiquement informĂ©e. Mais jouer des instruments d’Ă©poque ne fait pas tout : car comme Ă ’opĂ©ra, l’Ă©criture handĂ©lienne, parmi les plus dramatiques qui soient, exige des voix Ă  tempĂ©raments, de vĂ©ritables personnalitĂ©s vocales…

haendel handel georg-friedrich-haendel_1_jpg_240x240_crop_upscale_q9530 ANS D’INTERPRETATION BAROQUE… L’éventail interprĂ©tatif est vaste et rend compte de plusieurs dĂ©cennies de styles variĂ©s selon les nationalitĂ©s du chef et des musiciens. Judas Maccabaeus est le plus ancien enregistrement : 1977, -sous la direction de Charles Mackerras (avec la crĂšme du chant anglais dont Felicity Palmer, Janet Baker, John Shirley Quirck) et l’ECO English Chamber Orchestra, sur instruments modernes. Lui succĂšdent par ordre chronologique de rĂ©alisation : Acis et GalatĂ©e (1978); La Resurrezione (1982), Esther (1985), Athalia (1986), le Messie et Alexander’s Feast (1988), Jephtha (1989), Saul et Belshazzar (1991), Semele (1993), Israel in Egypt, Coronation Anthems (1995), Solomon (1999), Theodora (2000), enfin Hercules (2002), donc le plus rĂ©cent, par Les Musiciens du Louvre et Marc Minkowski (avec Paul Groves, Anne Sofie von Otter
). Pour chacun, le style oratorien ne doit rien sacrifier Ă  l’éloquence du drame, ni Ă  la fiĂšvre Ă©pique, sans omettre Ă©videmment le souffle de la priĂšre spirituelle voire mystique.  Les plus engagĂ©s en nombre de rĂ©alisations sont ici Hogwood, Pinnock et surtout Gardiner.

 

 

Parution : début juillet 2016. Prochaine critique complÚte du coffret HANDEL / The great oratorios 41 cd Decca, à venir dans le mag cd de classiquenews.com

En savoir plus sur http://www.clubdeutschegrammophon.com/albums/handel-the-great-oratorios/#DiPUlsYVkgjVIRWQ.99

Haendel : Bellezza contre le temps et la désillusion

nattier-haendel-handel-portrait-jean-marc-nattier-portrait-of-francis-greville,-baron-brooke,-later-1st-earl-of-warwick-(1719-1773)France Musique. Mercredi 6 juillet 2016, 22h. Handel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Le jeune Haendel romain, vedette du festival d’Aix 2016. L’oratorio en deux parties que le jeune Haendel – ĂągĂ© de 22 ans, livre en Italie en 1707 est une personnalitĂ© europĂ©enne venu Ă  Rome enrichir sa propre expĂ©rience et aussi dĂ©montrer combien il maĂźtrise au dĂ©but du XVIIIĂš, la langue sensuelle et conquĂ©rante de la Contre RĂ©forme. Sur le livret du Cardinal Benedetto Pamphili, Il Trionfo est une succession d’airs Ă©lectriques, exigeant des solistes une habilitĂ© virtuose exceptionnelle, entre expressivitĂ© dramatique, et subtilitĂ© d’intonation. Soit de vrais chanteurs d’opĂ©ras. C’est une annonce directe de ce que fera le gĂ©nie saxon, plus tard Ă  Londres, aprĂšs avoir Ă©chouĂ© Ă  affirmer son mĂ©tier dans le genre de l’opĂ©ra sedia : Il trionfo dĂ©signe cet oratorio anglais bientĂŽt Ă  naĂźtre et remarquablement dĂ©ployĂ© dĂšs la fin des annĂ©es 1730. Mais ici, Ă  Rome, le jeune compositeur apprend et perfectionne sa langue dramatique et poĂ©tique.

 

 

haendel handel classiquenewsBEAUTE / BELLEZZA s’enivre d’elle mĂȘme
 4 personnages allĂ©gories se confrontent, exprimant les diverses Ă©lans et dĂ©sirs de l’ñme humaine; Bellezza (beautĂ©), Piacere (Plaisir), Disinganno (dĂ©sillusion) et Tempo (Temps), tous imposent Ă  l’homme les limites et les mirages d’une vie d’insouciance ; sans conscience ni morale, sans valeurs ni sagesse, une vie humaine est vaine, creuse, fĂ»t-elle belle, hĂ©doniste. Le temps rattrape vite les Ă©lans du plaisir. Tout n’a qu’un temps et passe et s’efface. L’appel est lancĂ© : l’ñme doit ĂȘtre responsable. Ainsi la BeautĂ© s’enivre d’elle-mĂȘme… Si le sujet est sĂ©rieux et hautement moral, la forme musicale Ă©poustoufle par son raffinement, sa suprĂȘme Ă©lĂ©gance, l’invention des mĂ©lodies, la finesse et la subtilitĂ© de la langue orchestrale. Jamais le gĂ©nie haendĂ©lien n’aura Ă©tĂ© aussi imaginatif, contrastĂ©, sensuel et nerveux : le compositeur rĂ©utilisera d’ailleurs nombre de ses airs dans ses opĂ©ras futurs. Aix propose une version mise en scĂšne par le polonais dĂ©jantĂ©, souvent provocateur, en tout cas dĂ©calĂ©, Krzysztof Warlikowski. La distribution elle suscite une adhĂ©sion immĂ©diate :

Bellezza : Sabine Devieilhe*
Piacere : Franco Fagioli
Disinganno : Sara Mingardo
Tempo : Michael Spyres

Tous sont conduits par Emmanuelle Haim, Ă  la tĂȘte de son ensemble Le Concert d’AstrĂ©e.

 

 

 

A l’affiche du festival d’Aix 2016 : les 1er, 4, 6, 9, 12 et 14 juillet 2016 / ThĂ©Ăątre de l’ArchevĂȘchĂ©, 22h. VISITER le site du festival d’Aix en Provence 2016

 

 

logo_france_musique_DETOUREDIFFUSION : en direct sur France Musique et France 2, le 6 juillet 2016 Ă  22h. Voici l’un des temps forts du festival d’Aix en Provence 2016, et non sans raison mais de façon confidentiel, la place du Baroque Ă  Aix. Il reste dommage que les grands crĂ©ateurs baroques lyriques, français ou italiens aient depuis des dĂ©cennies – depuis la direction de Bernard Foccroule prĂ©cisĂ©ment, quittĂ© le plateau de l’ArchevĂȘchĂ©. On se souvient des Orfeo ou Dido qui avaient pourtant enchantĂ© les soirs Ă©toilĂ©s du festival. Qu’en sera-t-il avec le nouveau directeur Pierre Audi ?

 

 

Illustration : Ă©vocation du jeune Haendel / Handel Ă  Rome / Portrait de jeune homme Baron Brooke par Nattier (DR)

 

Nouvel Alcina Ă  GenĂšve

Haendel handel oratorio opera baroqueGenĂšve, Gd ThĂ©Ăątre.Haendel : Alcina. 15-29 fĂ©vrier 2016. Le Grand ThĂ©Ăątre de GenĂšve (en rĂ©alitĂ© le cadre intimiste du thĂ©Ăątre de bois de l’OpĂ©ra des Nations) accueille une nouvelle production d’Alcina de Haendel, chef d’oeuvre absolu inspirĂ© de la poĂ©sie noire et tragique de L’Arioste, oĂč la passion amoureuse conduit chevaliers et magiciennes aux bords de la folie solitaire, destructrice. Chacun ici fait l’expĂ©rience de l’impuissance, mĂȘme l’enchanteresse Alcina qui malgrĂ© ses pouvoirs, n’est pas la souveraine manipulatrice que l’on pourrait croire : son empire est celui de l’artifice et de l’illusion et gare au moment oĂč en un Ă©clair de pleine conscience, les masques tombent et la magicienne mesure la rĂ©alitĂ© dĂ©risoire de son pouvoir. Avant les Armide et les MĂ©dĂ©e de la pĂ©riode des LumiĂšres et des Romantiques, Haendel s’intĂ©resse au personnage central d’Alcina dont il fait une figure de femme surtout humaine, troublante, attachante, et formidablement dĂ©chirante. Peu Ă  peu, la magicienne humanisĂ©, sombre dans le noir de l’amertume, la rancoeur sourde d’une Ăąme blessĂ©e, dĂ©truite, dĂ©vastĂ©e. Car Renaud qu’elle aime et qu’elle a ensorcelĂ© pour qu’il l’aime en retour, en reprenant ses esprits (grĂące Ă  ses amis chevaliers et Ă  sa premiĂšre compagne venue le recherche : Bradamante), comprend qu’il a Ă©tĂ© trompĂ© ; il n’aime pas Alcina et le lui fait savoir sans mĂ©nagement. Terrible et effrayant, l’abĂźme qui se prĂ©sente alors Ă  la souveraine impuissante. Qui n’a pas su se faire aimer pour elle mĂȘme. Qui se fait aimer par magie. Mais pour si peu de temps. Les airs d’Alcina sont d’une effrayante et captivante vĂ©ritĂ© : ils mettent peu Ă  peu Ă  nu, l’Ăąme dĂ©chirĂ©e et soumise de la magicienne. Remarquable de subtile effusion, d’une vĂ©ritĂ© inouĂŻe Ă  son Ă©poque, l’Ă©criture de Haendel, en vĂ©ritable mĂ©decin des Ăąmes, grand connaisseur du sentiment humain, Ă©blouit par l’Ă©lĂ©gance d’une action fantastique qui se montre cruellement humaine.

 

 

 

boutonreservationGenÚve, Opéra des Nations
Haendel : Alcina 8 représentations
Les 15,17,19,21, 23, 25,27 et 29 février 2016
Nouvelle production
Leonardo Garcia Alarcon, direction
David Bösch, mise en scÚne
Avec Nicole Cabell, Monica Bacelli, Siobhan Stagg, Kristina Hammarström, Michael Adams… L’OpĂ©ra des Nations
La Cappella Mediterranea (continuo)

Dramma per musica en 3 actes de Georg Friedrich Haendel.‹Livret anonyme d’aprĂšs celui d’Antonio Fanzaglia pour l’opĂ©ra L’Isola d’Alcina de Riccardo Broschi, lui-mĂȘme inspirĂ© de l’Orlando furioso de L’Arioste.‹CrĂ©Ă© le 16 avril 1735 Ă  Londres, au Covent Garden Theatre.

ChantĂ© en italien avec surtitres en anglais et français ‹Billets de Fr. 44.- Ă  Fr. 199.- / Location dĂšs le 31 aoĂ»t 2015 Ă  10h

 

 

ConfĂ©rence de prĂ©sentation de l’opĂ©ra Alcina
Mercredi 10 fĂ©vrier 2016, 18h15 au ThĂ©Ăątre de l’EspĂ©rance
Diffusion sur Espace 2, samedi 2 avril 2016, 20h.

 

 

 

CD. Compte rendu critique. Handel / Haendel : Partenope, 1730. Karina Gauvin, Philippe Jaroussky, Teresa Iervolino… Il Pomo d’Oro. Riccardo Minasi, direction.

Handel-Haendel-partenope-erato-il-pomo-d-oro-riccardo-Minasi-gauvin-jaroussky-barath-cd-review-critique-CLIC-CLASSIQUENEWS-novembre-2015-JAROUSSKY---Haendel-Partenope---Gauvin-AinsleyCD. Compte rendu critique. Handel / Haendel : Partenope, 1730. Karina Gauvin, Philippe Jaroussky, Teresa Iervolino… Il Pomo d’Oro. Riccardo Minasi, direction (3 cd Erato). AprĂšs une premiĂšre pĂ©riode au King’s Theatre, assez chaotique (1719-1728), conclu par le dĂ©part de la troupe de chanteurs italiens pourtant stupĂ©fiante (dont le castrat vedette Senesino, et les prime donne Francesca Cuzzoni et Faustina Bordoni), tous retournant Ă  Venise pour ne jamais plus remettre les pieds Ă  Londres, Haendel rĂ©ussit un tour de force en convaincant les nobles anglais, soutiens de l’entreprise lyrique (Royal Academy of Music) de le reconduire pour 5 annĂ©es, Ă  partir de janvier 1729 afin de lui offrir un confort de travail et le moyen de construire dans la durĂ©e, une vraie programmation d’opĂ©ra italien Ă  Londres : aprĂšs avoir en vain sensibilisĂ© Farinelli pour participer Ă  sa nouvelle Ă©quipe, Haendel regroupe de nouvelles personnalitĂ©s chantantes, vrais tempĂ©raments autant chanteurs qu’acteurs, mais de nouveaux solistes : Francesca Bertolli, contralto (Armindo), la soprano Anna Maria Strada del Po (Partenope), Antonio Bernacchi (castrat : Arsace), Antonio Margherita Merighi (Rosmira)… Ainsi naĂźt le chef d’oeuvre mĂ©sestimĂ© aujourd’hui, Partenope, crĂ©Ă© le 24 fĂ©vrier 1730 au King’s Theatre. L’enjeu est de taille pour le compositeur qui vient d’essuyer un premier revers avec son premier ouvrage composĂ© pour la nouvelle Ă©quipe Lotario (crĂ©Ă© en dĂ©cembre 1729 et vite mis au placard au regard de son peu de succĂšs).
L’enregistrement dirigĂ© par Riccardo Minasi, directeur musical si sĂ©duisant de l’excellent ensemble Il Pomo d’Oro (un titre : la Pomme d’or, en rĂ©fĂ©rence au chef d’oeuvre absolu signĂ© par Cesti pour la Cour d’Innsbruck au XVIIĂš) a le mĂ©rite d’exprimer ce nouveau feu bouillonnant d’un Haendel quinquagĂ©naire, plein d’entrain, dont l’objectif est au dĂ©but d’un nouveau cycle musical oĂč il peut enfin travailler en sĂ©curitĂ© comme salariĂ© de la Royal Academy, la reconquĂȘte d’une forte audience amatrice d’opĂ©ra seria.
CLIC_macaron_2014Partenope malgrĂ© son titre qui fait rĂ©fĂ©rence Ă  la fondation de la ville de Naples a trĂšs peu Ă  voir avec la Fable mythologique propres aux aventures d’Ulysse de retour Ă  Ithaque (l’une des sirĂšnes qui souhaitait le charmer, se jette dans la mer et Ă©choue sur le rivage de la futur Naples donnant son nom Ă  la fiĂšre citĂ©) : ici, le librettiste, membre de l’Arcadia romaine, acadĂ©mie poĂ©tique : Silvio Stampiglia dans le sillon des poĂštes pessimistes et satiriques tel le VĂ©nitien Busenello (esprit libertin volontiers cynique et sensuel), transpose l’intrigue napolitaine dans un thĂ©Ăątre sentimental, vĂ©ritable marivaudage avant l’heure oĂč la reine Partenope est le centre des attentions de trois soupirants : Arsace, prince de Corinthe et favori en titre ; Armindo, prince de Rhodes, trop timide pour titiller la curiositĂ© de la Souveraine bien qu’elle ne soit pas insensible Ă  son charme tendrement viril ; enfin, Emilio (seul tĂ©nor), prince de Cumes qui est finalement humiliĂ© en Ă©tant dĂ©fait lors d’une bataille expĂ©ditive. L’arrivĂ©e de Rosmira, ancienne maĂźtresse d’Arsace, devenu ici jeune armĂ©nien EurimĂšne, bouscoule les positions de cet Ă©chiquier amoureux : Ă  son contact (entre haine vengeresse et regain amoureux), Arsace se rend compte qu’il est toujours Ă©pris de Rosmira ; les deux finiront par s’avouer leur indĂ©fectible lien et Partenope convolera finalement avec le jeune Armindo.
Haendel regorge d’inventive inspiration pour exprimer surtout les vertiges Ă©motionnels nĂ©s du choc entre le favori en titre (Arsace) et la passion contradictoire Ă  son Ă©gard de son ex : Rosmira, passionnant personnage, cƓur racinien Ă  l’opĂ©ra dont chaque air, comme c’est le cas d’Arsace, accumule en les nuançant, chaque jalon sentimental Ă  travers les 3 actes d’un drame surtout psychologique. La partition du dernier acte est la plus emblĂ©matique de cette vision intimiste des passions humaines, oĂč s’affirme le gĂ©nie de Haendel apte Ă  concilier drame et tourments intĂ©rieurs.
Le cast rĂ©unit ici est exemplaire, d’autant que la caractĂ©risation subtile dĂ©fendue par l’ensemble de Riccardo Minasi apporte un raffinement Ă©lĂ©gantissime qui s’inscrit dans le sillon d’un William Christie, pilier de l’interprĂ©tation haendĂ©lienne : c’est dire le style et la tenue ainsi dĂ©fendus. Aucun des airs, aucun des Ă©pisodes ne faiblit et chaque sĂ©quence, prise comme unitĂ© singuliĂšre, est spĂ©cifiquement conçue comme le reflet prĂ©cis d’un nouveau sentiment, surgissant Ă  un moment clĂ© de la situation concernĂ©e.
L’enchaĂźnement des premiĂšres sĂ©quences de l’acte III rĂ©vĂšle ce travail superlatif rĂ©alisĂ© par les interprĂštes, chanteurs et instrumentistes :
VĂ©ritable dĂ©fi et sommet de contrastes oĂč elle s’adresse Ă  ses deux soupirants chacun suscitant un sentiment prĂ©cisĂ©ment contraire : tendresse pour Armindo ; nouvelle haine pour Arsace : l’air “Spera e godi, oh mio tesoro” (cd3, plage7) impose l’excellente Partenope de Karina Gauvin, aux vertiges passionnels contrastĂ©s, dont la flexibilitĂ© Ă  passer d’un sentiment l’autre, d’autant plus qu’elle respecte l’articulation projetĂ©e du texte, confirme son Ă©loquente incarnation d’une souveraine toujours fiĂšre et digne, vraie arbitre de la situation sentimentale.
Dans son air hĂ©roĂŻque et de sagesse, “la speme ti consoli” (plage9), le (seul) tĂ©nor du plateau, John Mark Ainsley confirme une belle endurance vocale, combinant Ă©lĂ©gance et espĂ©rance.

Il Pomo d’oro restitue la passion palpitante du Haendel le mieux conquĂ©rant Ă  Londres d’une nouvelle audience pour l’opĂ©ra italien

Feu haendélien des années 1730

antiquite-deesse-grece-renaissance-athena-294Parfaitement employĂ© au regard de son caractĂšre et de son format vocal, le contre tĂ©nor Philippe Jaroussky compose un Arsace totalement convaincant dont chaque air nuance le tempĂ©rament Ă©pris d’un amant officiel (favori de Partenope) rattrapĂ© par son premier amour (pour Rosmira) ; chacun des tableaux qui rĂ©vĂšlent peu Ă  peu sa lente implosion intĂ©rieure, Ă©claire l’inclination naturelle de son caractĂšre pour la tendresse : langueur murmurĂ©e, douceur extatique idĂ©ale pour sa voix peu puissante qui tient la note dans le medium riche et onctueux pour “Ch’io parta” (plage11), climat de langueur et de renoncement d’une Ăąme atteinte magnifiquement approfondie encore dans la suite des plages 16 et 17 (“Ma quai note di mesti lamenti“), c’est Ă  dire le tableau du sommeil oĂč Ă©blouit la juste coloration instrumentale – flĂ»te, thĂ©orbe, cordes : vĂ©ritable palpitation introspective d’une grave sincĂ©ritĂ©, … notons l’exceptionnelle profondeur du geste du chef et de ses instrumentistes dans l’expression de cette mise en sommeil qui marque une pause sereine dans un tempĂȘte affective Ă©reintante.
Lui donne la rĂ©plique, la non moins nuancĂ©e Rosmira de la mezzo italienne Teresa Iervolino, aux graves droits et affirmĂ©s qui toujours proche du texte exprime parfaitement l’agitation et les vertiges contradictoires d’une amoureuse en reconquĂȘte (plage 13 : superbe air “Quel volto mi piace“) qui malgrĂ© son ressentiment, n’espĂšre qu’une chose, retrouver l’amour d’Arsace. Le violon solo agile et subtile y exprime prĂ©cisĂ©ment l’Ă©moi et la panique Ă©motionnelle d’une Ăąme tiraillĂ©e entre vengeance et tendresse pour celui qui l’a quittĂ© mais qu’elle aime toujours : la mezzo affirme contrĂŽle et de superbes couleurs : elle est parfaite dans le rĂŽle travesti de Rosmira / EurimĂšne.
On reste moins convaincu par l’approche de la soprano Emöke Barath, certes dotĂ©e d’un joli timbre mais qui chantonne et papillonne sans consistance, sans vraiment comprendre le caractĂšre de son personnage (douceur tendre d’Armindo, futur Ă©poux de Partenope).
Ses rĂ©serves mises Ă  part, voilĂ  donc ce Haendel palpitant, extatique, rĂȘveur, exaltĂ©, passionnĂ©, vrai poĂšte dramaturge dans un excellent coffret, dĂ©fendu avec une passion raffinĂ©e par un collectif trĂšs attentif au feu haendĂ©lien, si typique au dĂ©but des annĂ©es 1730 Ă  Londres. Aujourd’hui, les intĂ©grales d’opĂ©ras sont rares : alors ne boudons pas notre plaisir. CLIC de classiquenews de novembre 2015.

 

 

 

 

Handel-Haendel-partenope-erato-il-pomo-d-oro-riccardo-Minasi-gauvin-jaroussky-barath-cd-review-critique-CLIC-CLASSIQUENEWS-novembre-2015-JAROUSSKY---Haendel-Partenope---Gauvin-AinsleyCD. Compte rendu critique. Handel / Haendel : Partenope, 1730. Karina Gauvin, Philippe Jaroussky, Teresa Iervolino… Il Pomo d’Oro. Riccardo Minasi, direction (3 cd Erato). Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Lonigo, Italie, en fĂ©vrier 2015 – 3 cd ERATO, 0825646090075 – CLIC de classiquenews de novembre 2015

INTERNET. Theodora de Haendel par William Christie

arte_logo_2013Internet. “Theodora” de Haendel, vendredi  16 octobre, 20h, en direct du ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es sur ARTE Concert ; Ă  voir depuis le lien suivant, en direct puis pendant plusieurs mois :

http://concert.arte.tv/fr/theodora-de-haendel-au-theatre-des-champs-elysees

 

L’oratorio mis en scĂšne, sera diffusĂ© Ă  l’antenne d’Arte, courant 2016. Nouvelle production dirigĂ©e par William Christie et Les Arts Florissants. Avec Philippe Jaroussky et Katherine Watson
 dans les deux rĂŽles principaux, Dydimus et Theodora, amants chrĂ©tiens, unis jusque dans la mort…

William Christie,  direction
Stephen Langridge,  mise en scÚne
Philippe Giraudeau,  chorégraphie
Alison Chitty,  décors et costumes
Fabrice Kebour,  lumiÚres

Katherine Watson, Theodora
StĂ©phanie d’Oustrac, IrĂšne
Philippe Jaroussky, Dydime
Kresimir Spicer, Septime
Callum Thorpe, Valens

Orchestre et ChƓur Les Arts Florissants

 

LIRE notre prĂ©sentation complĂšte de l’oratorio Theodora de Haendel par William Christie, grand spĂ©cialiste de Haendel et connaisseur de l’oratorio Theodora.

 

 

William Christie rejoue Theodora de HaendelParis, TCE. Theodora de Haendel par William Christie. 10-20 octobre 2015. 5 dates Ă©vĂ©nements (10,13,16,18,20 octobre) pour le sommet spirituel de Haendel par son interprĂšte le mieux inspirĂ©. Grand retour (d’autant plus attendu) de Wiliam Christie (fondateur des Arts Florissants et crĂ©ateur rĂ©cent du festival enchanteur Ă  ThirĂ© en VendĂ©e, “Dans les jardins de William Christie”, – chaque derniĂšre semaine d’aoĂ»t). “Bill” connaĂźt Haendel comme personne : il en fait respirer les moindres nuances, sachant caractĂ©riser comme peu avant lui, chaque profil psychologique, chaque situation dramatique. Un rĂ©cent album dĂ©diĂ© aux musiques funĂšbres de Haendel pour son amie et protectrice, la Reine Caroline (Ă©ditĂ© par le label des Arts Florissants) a encore confirmĂ© les affinitĂ©s du chef avec la lyre hautement mystique du saxon. Ses derniers oratorios dont Theodora (1750) illustrent une maĂźtrise rare dans l’art expressif et lyrique sans dĂ©ploiement thĂ©Ăątral
 Ă©motions, enjeux et action Ă©tant seulement portĂ©s par les Ă©lans et vertiges du chant, solistique ou choral.
L’ouvrage d’une durĂ©e indicative de 2h, est le seul oratorio de Haendel, d’aprĂšs l’histoire chrĂ©tienne : Theodora est une martyre chrĂ©tienne du IVĂš siĂšcle, incarnant avec une rare rĂ©ussite la plĂ©nitude fervente et la certitude spirituelle du croyant. Sa passion entraĂźne avec elle son fiancĂ© Didymus : aucune Ă©preuve y compris la mort ne peut entraver la croyance et l’espĂ©rance intĂ©rieures qui portent la vierge martyre. EN LIRE +

 

 

William Christie reprend Theodora de Haendel

William Christie rejoue Theodora de HaendelParis, TCE. Theodora de Haendel par William Christie. 10-20 octobre 2015. 5 dates Ă©vĂ©nements (10,13,16,18,20 octobre) pour le sommet spirituel de Haendel par son interprĂšte le mieux inspirĂ©. Grand retour (d’autant plus attendu) de Wiliam Christie (fondateur des Arts Florissants et crĂ©ateur rĂ©cent du festival enchanteur Ă  ThirĂ© en VendĂ©e, “Dans les jardins de William Christie”, – chaque derniĂšre semaine d’aoĂ»t). “Bill” connaĂźt Haendel comme personne : il en fait respirer les moindres nuances, sachant caractĂ©riser comme peu avant lui, chaque profil psychologique, chaque situation dramatique. Un rĂ©cent album dĂ©diĂ© aux musiques funĂšbres de Haendel pour son amie et protectrice, la Reine Caroline (Ă©ditĂ© par le label des Arts Florissants) a encore confirmĂ© les affinitĂ©s du chef avec la lyre hautement mystique du saxon. Ses derniers oratorios dont Theodora (1750) illustrent une maĂźtrise rare dans l’art expressif et lyrique sans dĂ©ploiement thĂ©Ăątral… Ă©motions, enjeux et action Ă©tant seulement portĂ©s par les Ă©lans et vertiges du chant, solistique ou choral.
L’ouvrage d’une durĂ©e indicative de 2h, est le seul oratorio de Haendel, d’aprĂšs l’histoire chrĂ©tienne : Theodora est une martyre chrĂ©tienne du IVĂš siĂšcle, incarnant avec une rare rĂ©ussite la plĂ©nitude fervente et la certitude spirituelle du croyant. Sa passion entraĂźne avec elle son fiancĂ© Didymus : aucune Ă©preuve y compris la mort ne peut entraver la croyance et l’espĂ©rance intĂ©rieures qui portent la vierge martyre.

 

 

 

L’oratorio anglais selon Haendel

En 1750, Haendel accomplit une forme remarquablement raffinĂ© de l’oratorio anglais

 

Les chƓurs sont magnifiquement Ă©crits : chrĂ©tiens puissamment contrapuntiques et d’une sĂ©duction rare – spirituelle et d’une ineffable Ă©lan mystique en rĂ©sonance avec le parcours fervent de l’hĂ©roĂŻne ; Romains paĂŻens non moins engagĂ©s, mais d’une simplicitĂ© homorythmique pourtant trĂšs orchestrĂ©e.
Le profil des personnalitĂ©s montre le travail de Haendel pour caractĂ©riser avec beaucoup de finesse chacun des protagonistes : tant de subtilitĂ© dans le traitement des personnages dĂ©montre l’humanitĂ© qui inspire Haendel, son humanisme compatissant Ă  la douleur des ĂȘtres, Ă  la souffrance des Ăąmes Ă©prouvĂ©es sur l’autel de l’intolĂ©rance. Au delĂ  de la lĂ©gende chrĂ©tienne, Haendel s’intĂ©resse Ă  la tragĂ©die des justes, sacrifiĂ©s par la machine de la barbarie.

 

 

synopsis

Haendel handel oratorio opera baroqueActe I. Pour fĂȘter l’anniversaire de l’Empereur DioclĂ©tien, le prĂ©fet romain d’Antioche Valens ordonne que le peuple sacrifie Ă  Jupiter. Pourtant le jeune officier romain Didymus s’oppose Ă  cette tyrannie religieuse : lui-mĂȘme converti secrĂȘtement au christinianisme milite pour la libertĂ© de conscience. La jeune noble Theodora dĂ©fie l’autoritĂ© romaine : elle est arrĂȘtĂ©e pour ĂȘtre prostituer dans le temple de VĂ©nus. DĂ©jĂ , l’Ăąme languissante de Theodora, habitĂ©e par la mort de dĂ©livrance, se recommande aux anges (scĂšne 5). Didymus jure de la libĂ©rer.
Acte II. Didymus rĂ©ussit Ă  revoir Theodora dans sa loge (grĂące Ă  l’acceptation de Septimus), cependant que la suivante de la jeune prisonniĂšre, IrĂšne, prie pour son salut. Didymus propose Ă  Theodora de revĂȘtir son armure pour s’Ă©chapper pendant que le jeune homme, qui l’aime et qui est prĂȘt Ă  mourir, prendra sa place.
Acte III. Theodora libĂ©rĂ©e exprime le seul air gracieux presque insouciant dans une succession de lamentations langoureuses. Mais Didymus a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  mort. Theodora pour sauver le jeune homme se livre Ă  Valens.Le dernier chƓur des chrĂ©tiens cĂ©lĂšbrent l’abnĂ©gation et la courage des deux chrĂ©tiens marchant Ă  leur supplice.

 

 

boutonreservationParis, TCE. Theodora de Haendel par William Christie. 10, 13, 16, 18, 20 octobre 2015. 5 dates événements. Mise en scÚne : Stephen Langridge. Oratorio en trois actes créé en 1750, Livret de Thomas Morell.

 

William Christie  direction
Stephen Langridge  mise en scÚne
Philippe Giraudeau  chorégraphie
Alison Chitty  décors et costumes
Fabrice Kebour  lumiÚres

Katherine Watson Theodora
StĂ©phanie d’Oustrac IrĂšne
Philippe Jaroussky Dydime
Kresimir Spicer Septime
Callum Thorpe Valens

Orchestre et ChƓur Les Arts Florissants

 

 

William Christie vous ouvre les portes de ses jardins enchantĂ©s15 ans aprĂšs son enregistrement lĂ©gendaire, William Christie reprend Theodora avec l’intense caractĂ©risation qui lui est propre : le chef fondateur des Arts Florissants s’entoure d’une nouvelle distribution vocale dont l’excellente soprano Katherine Watson dans le rĂŽle titre, cependant que StĂ©phanie d’Oustrac prĂȘte son somptueux timbre Ăąpre et chaud au personnage d’IrĂšne (la suivante de la jeune noble Theodora), Philippe Jaroussky chante la partie du jeune officier romain converti, Didymus (premier emploi dans un oratorio anglais pour le chanteur français), et que la basse Callum Thorpe (laurĂ©at du Jardin des Voix 2013) incarne l’implacable gouverneur d’Antioche, bourreau des deux fiancĂ©s chrĂ©tiens, Valens.

 

 

handel-haendel-portrait-grand-formatContexte. Avec Theodora, oratorio de l’indĂ©fectible ferveur de la vierge martyre, Haendel perfectionne encore sa maĂźtrise dans le genre dont il s’est le champion inatteignable : l’oratorio anglais. AprĂšs le succĂšs de l’oratorio Judas Maccabaeus de 1746, Haendel renoue avec le succĂšs Ă  Londres dans le genre de l’oratorio. En 1749, le compositeur surenchĂ©rit dans l’excellence et toujours en langue anglaise, avec deux nouveaux accomplissements : Solomon et Susanna. Theodora de 1750 marque avec Jephta de 1752, un sommet de son inspiration sur un livret rĂ©digĂ© par le rĂ©vĂ©rend Thomas Morell (recommandĂ© par le prince de Galles). On ne saurait insister sur la couleur spĂ©cifique dans le genre de l’oratorio anglais de Theodora, unique drame inspirĂ© de la passion chrĂ©tienne. Morell s’inspire du drame de Corneille (ThĂ©odore, vierge et martyre de 1646) dont il puise ce souffle poĂ©tique souvent irrĂ©sistible. On ne saurait insister sur la justesse poĂ©tique et la profonde cohĂ©rence de l’oeuvre : l’ouverture en sol mineur affirme la tonalitĂ© dĂ©sormais associĂ©e Ă  Theodora, sa foi inextinguible et indestructible, laquelle conclut aussi la partition.

 

 

christie-william-les-arts-florissants-3-cd-critique-review--handel-theodora-erato-cd-reference-clic-de-classiquenews-compte-rendu-critiqueCD. Handel : Theodora, 1750. William Christie, Les Arts Florissants (3 cd Erato). EnregistrĂ© Ă  Paris Ă  l’Ircam en mai 2000, la version de Bill de l’oratorio oriental de Handel (l’action se dĂ©roule Ă  Antioche) captive de bout en bout grĂące Ă  un travail spĂ©cifique sur la caractĂ©risation dramatique de l’action : situations et protagonistes gagnent un relief revivifiĂ© dans un cycle continu qui frappe par sa cohĂ©rence et son souffle. William Christie a poursuivi son exploration du thĂ©Ăątre de Handel : ses rĂ©centes lectures de Belshaazar puis des Musiques pour la reine Caroline (2 titres Ă©ditĂ©s en 2014 et 2015, sous le nouveau label des Arts Florissants) ont confirmĂ© la profonde comprĂ©hension du chef, fondateur des Arts Florissants, de l’écriture haendĂ©lienne. Ici prĂ©valent l’intensitĂ© spirituelle, surtout le parcours Ă©motionnel du couple des martyrs chrĂ©tiens, Theodora et son fiancĂ© Didymus, jeune officier romain converti au christianisme. Toujours plus contraints, les chrĂ©tiens renforcent leur certitude et leur croyance. EprouvĂ©s, humiliĂ©s, inquiĂ©tĂ©s (par l’inflexible et furieux Valens), les deux Ă©lus savent garder leur conviction en une droiture intĂ©rieure saisissante que la musique exprime directement. L’importance des chƓurs, chrĂ©tiens et romains, remarquablement Ă©crits, souligne l’ampleur spirituelle souhaitĂ©e par Handel. Erato rĂ©Ă©dite le coffret de 3 cd Ă  l’occasion de la nouvelle lecture de Theodora par William Christie en octobre 2015. Sophie Daneman dans le rĂŽle titre signe l’un de ses derniers rĂŽles parmi les plus habitĂ©s. DĂšs son premier air  : “Fond; flatt’ring world, adieu!” la soprano exprime le caractĂšre Ă  la fois Ă©thĂ©rĂ© et abandonnĂ© une inĂ©luctable mort sacrificielle d’une Theodora, totalement embrasĂ©e par son destin qui la voue au martyre.En Dydimus, Daniel Taylor a des aigus faciles et un medium bien assurĂ© : le contre tĂ©nor (Ă  l’origine le rĂŽle fut confiĂ© au castrat alto Gaetano Guadagni affirme la certitude du jeune officier romain converti. Le Septimus de Richard Croft gagne un relief lui aussi finement caractĂ©risĂ© grĂące Ă  sa tessiture de tĂ©nor tendre : le chanteur exprime la sensibilitĂ© d’un romain qui sait ĂȘtre permĂ©able Ă  la conversion de Didymus. L’IrĂšne de Juliette Galstian fait valoir un timbre plus neutre, moins nuancĂ© et flexible que Sophie Daneman. EmblĂšme d’une direction articulĂ©e et claire, le geste de William Christie sait rĂ©aliser cette texture pointilliste de l’orchestre, Ă  la fois parfaitement dĂ©taillĂ©e, et tout autant d’une onctuositĂ© flexible et chaude qui convoque l’Ă©popĂ©e et la transfiguration spirituelle. Bill semble nous rappeler combien le tempĂ©rament de Haendel mĂȘme en eaux sacrĂ©es et oratoriennes, demeure viscĂ©ralement sensuel, d’un esthĂ©tisme aristocratique, raffinĂ©, chaleureux, toujours onctueux. Flamboyant, spirituel. Du trĂšs grand Haendel, rĂ©vĂ©lĂ©, magnifiĂ© par un interprĂšte princier.

 

 

 

William Christie relit Theodora de Haendel

William Christie rejoue Theodora de HaendelParis, TCE. Theodora de Haendel par William Christie. 10-20 octobre 2015. 5 dates Ă©vĂ©nements (10,13,16,18,20 octobre) pour le sommet spirituel de Haendel par son interprĂšte le mieux inspirĂ©. Grand retour (d’autant plus attendu) de Wiliam Christie (fondateur des Arts Florissants et crĂ©ateur rĂ©cent du festival enchanteur Ă  ThirĂ© en VendĂ©e, “Dans les jardins de William Christie”, – chaque derniĂšre semaine d’aoĂ»t). “Bill” connaĂźt Haendel comme personne : il en fait respirer les moindres nuances, sachant caractĂ©riser comme peu avant lui, chaque profil psychologique, chaque situation dramatique. Un rĂ©cent album dĂ©diĂ© aux musiques funĂšbres de Haendel pour son amie et protectrice, la Reine Caroline (Ă©ditĂ© par le label des Arts Florissants) a encore confirmĂ© les affinitĂ©s du chef avec la lyre hautement mystique du saxon. Ses derniers oratorios dont Theodora (1750) illustrent une maĂźtrise rare dans l’art expressif et lyrique sans dĂ©ploiement thĂ©Ăątral… Ă©motions, enjeux et action Ă©tant seulement portĂ©s par les Ă©lans et vertiges du chant, solistique ou choral.
L’ouvrage d’une durĂ©e indicative de 2h, est le seul oratorio de Haendel, d’aprĂšs l’histoire chrĂ©tienne : Theodora est une martyre chrĂ©tienne du IVĂš siĂšcle, incarnant avec une rare rĂ©ussite la plĂ©nitude fervente et la certitude spirituelle du croyant. Sa passion entraĂźne avec elle son fiancĂ© Didymus : aucune Ă©preuve y compris la mort ne peut entraver la croyance et l’espĂ©rance intĂ©rieures qui portent la vierge martyre.

 

 

 

L’oratorio anglais selon Haendel

En 1750, Haendel accomplit une forme remarquablement raffinĂ© de l’oratorio anglais

 

Les chƓurs sont magnifiquement Ă©crits : chrĂ©tiens puissamment contrapuntiques et d’une sĂ©duction rare – spirituelle et d’une ineffable Ă©lan mystique en rĂ©sonance avec le parcours fervent de l’hĂ©roĂŻne ; Romains paĂŻens non moins engagĂ©s, mais d’une simplicitĂ© homorythmique pourtant trĂšs orchestrĂ©e.
Le profil des personnalitĂ©s montre le travail de Haendel pour caractĂ©riser avec beaucoup de finesse chacun des protagonistes : tant de subtilitĂ© dans le traitement des personnages dĂ©montre l’humanitĂ© qui inspire Haendel, son humanisme compatissant Ă  la douleur des ĂȘtres, Ă  la souffrance des Ăąmes Ă©prouvĂ©es sur l’autel de l’intolĂ©rance. Au delĂ  de la lĂ©gende chrĂ©tienne, Haendel s’intĂ©resse Ă  la tragĂ©die des justes, sacrifiĂ©s par la machine de la barbarie.

 

 

synopsis

Haendel handel oratorio opera baroqueActe I. Pour fĂȘter l’anniversaire de l’Empereur DioclĂ©tien, le prĂ©fet romain d’Antioche Valens ordonne que le peuple sacrifie Ă  Jupiter. Pourtant le jeune officier romain Didymus s’oppose Ă  cette tyrannie religieuse : lui-mĂȘme converti secrĂȘtement au christinianisme milite pour la libertĂ© de conscience. La jeune noble Theodora dĂ©fie l’autoritĂ© romaine : elle est arrĂȘtĂ©e pour ĂȘtre prostituer dans le temple de VĂ©nus. DĂ©jĂ , l’Ăąme languissante de Theodora, habitĂ©e par la mort de dĂ©livrance, se recommande aux anges (scĂšne 5). Didymus jure de la libĂ©rer.
Acte II. Didymus rĂ©ussit Ă  revoir Theodora dans sa loge (grĂące Ă  l’acceptation de Septimus), cependant que la suivante de la jeune prisonniĂšre, IrĂšne, prie pour son salut. Didymus propose Ă  Theodora de revĂȘtir son armure pour s’Ă©chapper pendant que le jeune homme, qui l’aime et qui est prĂȘt Ă  mourir, prendra sa place.
Acte III. Theodora libĂ©rĂ©e exprime le seul air gracieux presque insouciant dans une succession de lamentations langoureuses. Mais Didymus a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  mort. Theodora pour sauver le jeune homme se livre Ă  Valens.Le dernier chƓur des chrĂ©tiens cĂ©lĂšbrent l’abnĂ©gation et la courage des deux chrĂ©tiens marchant Ă  leur supplice.

 

 

boutonreservationParis, TCE. Theodora de Haendel par William Christie. 10, 13, 16, 18, 20 octobre 2015. 5 dates événements. Mise en scÚne : Stephen Langridge. Oratorio en trois actes créé en 1750, Livret de Thomas Morell.

 

William Christie  direction
Stephen Langridge  mise en scÚne
Philippe Giraudeau  chorégraphie
Alison Chitty  décors et costumes
Fabrice Kebour  lumiÚres

Katherine Watson Theodora
StĂ©phanie d’Oustrac IrĂšne
Philippe Jaroussky Dydime
Kresimir Spicer Septime
Callum Thorpe Valens

Orchestre et ChƓur Les Arts Florissants

 

 

William Christie vous ouvre les portes de ses jardins enchantĂ©s15 ans aprĂšs son enregistrement lĂ©gendaire, William Christie reprend Theodora avec l’intense caractĂ©risation qui lui est propre : le chef fondateur des Arts Florissants s’entoure d’une nouvelle distribution vocale dont l’excellente soprano Katherine Watson dans le rĂŽle titre, cependant que StĂ©phanie d’Oustrac prĂȘte son somptueux timbre Ăąpre et chaud au personnage d’IrĂšne (la suivante de la jeune noble Theodora), Philippe Jaroussky chante la partie du jeune officier romain converti, Didymus (premier emploi dans un oratorio anglais pour le chanteur français), et que la basse Callum Thorpe (laurĂ©at du Jardin des Voix 2013) incarne l’implacable gouverneur d’Antioche, bourreau des deux fiancĂ©s chrĂ©tiens, Valens.

 

 

handel-haendel-portrait-grand-formatContexte. Avec Theodora, oratorio de l’indĂ©fectible ferveur de la vierge martyre, Haendel perfectionne encore sa maĂźtrise dans le genre dont il s’est le champion inatteignable : l’oratorio anglais. AprĂšs le succĂšs de l’oratorio Judas Maccabaeus de 1746, Haendel renoue avec le succĂšs Ă  Londres dans le genre de l’oratorio. En 1749, le compositeur surenchĂ©rit dans l’excellence et toujours en langue anglaise, avec deux nouveaux accomplissements : Solomon et Susanna. Theodora de 1750 marque avec Jephta de 1752, un sommet de son inspiration sur un livret rĂ©digĂ© par le rĂ©vĂ©rend Thomas Morell (recommandĂ© par le prince de Galles). On ne saurait insister sur la couleur spĂ©cifique dans le genre de l’oratorio anglais de Theodora, unique drame inspirĂ© de la passion chrĂ©tienne. Morell s’inspire du drame de Corneille (ThĂ©odore, vierge et martyre de 1646) dont il puise ce souffle poĂ©tique souvent irrĂ©sistible. On ne saurait insister sur la justesse poĂ©tique et la profonde cohĂ©rence de l’oeuvre : l’ouverture en sol mineur affirme la tonalitĂ© dĂ©sormais associĂ©e Ă  Theodora, sa foi inextinguible et indestructible, laquelle conclut aussi la partition.

 

 

christie-william-les-arts-florissants-3-cd-critique-review--handel-theodora-erato-cd-reference-clic-de-classiquenews-compte-rendu-critiqueCD. Handel : Theodora, 1750. William Christie, Les Arts Florissants (3 cd Erato). EnregistrĂ© Ă  Paris Ă  l’Ircam en mai 2000, la version de Bill de l’oratorio oriental de Handel (l’action se dĂ©roule Ă  Antioche) captive de bout en bout grĂące Ă  un travail spĂ©cifique sur la caractĂ©risation dramatique de l’action : situations et protagonistes gagnent un relief revivifiĂ© dans un cycle continu qui frappe par sa cohĂ©rence et son souffle. William Christie a poursuivi son exploration du thĂ©Ăątre de Handel : ses rĂ©centes lectures de Belshaazar puis des Musiques pour la reine Caroline (2 titres Ă©ditĂ©s en 2014 et 2015, sous le nouveau label des Arts Florissants) ont confirmĂ© la profonde comprĂ©hension du chef, fondateur des Arts Florissants, de l’écriture haendĂ©lienne. Ici prĂ©valent l’intensitĂ© spirituelle, surtout le parcours Ă©motionnel du couple des martyrs chrĂ©tiens, Theodora et son fiancĂ© Didymus, jeune officier romain converti au christianisme. Toujours plus contraints, les chrĂ©tiens renforcent leur certitude et leur croyance. EprouvĂ©s, humiliĂ©s, inquiĂ©tĂ©s (par l’inflexible et furieux Valens), les deux Ă©lus savent garder leur conviction en une droiture intĂ©rieure saisissante que la musique exprime directement. L’importance des chƓurs, chrĂ©tiens et romains, remarquablement Ă©crits, souligne l’ampleur spirituelle souhaitĂ©e par Handel. Erato rĂ©Ă©dite le coffret de 3 cd Ă  l’occasion de la nouvelle lecture de Theodora par William Christie en octobre 2015. Sophie Daneman dans le rĂŽle titre signe l’un de ses derniers rĂŽles parmi les plus habitĂ©s. DĂšs son premier air  : “Fond; flatt’ring world, adieu!” la soprano exprime le caractĂšre Ă  la fois Ă©thĂ©rĂ© et abandonnĂ© une inĂ©luctable mort sacrificielle d’une Theodora, totalement embrasĂ©e par son destin qui la voue au martyre.En Dydimus, Daniel Taylor a des aigus faciles et un medium bien assurĂ© : le contre tĂ©nor (Ă  l’origine le rĂŽle fut confiĂ© au castrat alto Gaetano Guadagni affirme la certitude du jeune officier romain converti. Le Septimus de Richard Croft gagne un relief lui aussi finement caractĂ©risĂ© grĂące Ă  sa tessiture de tĂ©nor tendre : le chanteur exprime la sensibilitĂ© d’un romain qui sait ĂȘtre permĂ©able Ă  la conversion de Didymus. L’IrĂšne de Juliette Galstian fait valoir un timbre plus neutre, moins nuancĂ© et flexible que Sophie Daneman. EmblĂšme d’une direction articulĂ©e et claire, le geste de William Christie sait rĂ©aliser cette texture pointilliste de l’orchestre, Ă  la fois parfaitement dĂ©taillĂ©e, et tout autant d’une onctuositĂ© flexible et chaude qui convoque l’Ă©popĂ©e et la transfiguration spirituelle. Bill semble nous rappeler combien le tempĂ©rament de Haendel mĂȘme en eaux sacrĂ©es et oratoriennes, demeure viscĂ©ralement sensuel, d’un esthĂ©tisme aristocratique, raffinĂ©, chaleureux, toujours onctueux. Flamboyant, spirituel. Du trĂšs grand Haendel, rĂ©vĂ©lĂ©, magnifiĂ© par un interprĂšte princier.

 

 

 

Haendel / HĂ€ndel : Sarabande (partition interactive pour PIANO)

Haendel, handel MessieHaendel / HĂ€ndel : Sarabande (partition interactive pour PIANO) : Partition interactive pour piano avec accompagnement de l’orchestre. La Sarabande de HĂ€ndel / Haendel a marquĂ© les esprits quand elle fut utilisĂ©e dans le film lĂ©gendaire de Stanley Kubrick, Barry Lyndon (1975). Depuis lors, le caractĂšre solennel et tragique  la fois de la mĂ©lodie est devenu l’emblĂšme du destin du jeune irlandais Barry, sans  le sou devenu aristocrate, … ascension et chute terrifiante, une vision de la condition humaine entre grandeur et dĂ©cadence.  PrĂ©sentation vidĂ©o de l’application proposĂ©e par Tombooks : sur le pupitre du piano, la partition dĂ©file sur la tablette rendant claires et confortables, les conditions du jeu… jouer avec l’orchestre apporte une stimulation mais aussi un enrichissement dans l’apprentissage voire l’interprĂ©tation du morceau.

 

 

 

“PLAY HÄNDEL”
Sarabande

Niveau de difficulté : progressif
Type de partition : avec accompagnement de l’orchestre
Prix de la partition : 4,99 euros

 
 

bouton partition

 
 
 

Avec l’application pour iPad Play HĂ€ndel – Sarabande, Tombooks rĂ©volutionne la partition musicale et propose de nouvelles fonctionnalitĂ©s pour l’instrumentiste :

- Jouez dans votre salon accompagnĂ© par d’autres musiciens, comme dans une salle de concert

- Adaptez le tempo de l’accompagnement Ă  votre niveau

- Ajouter vos annotations personnalisées à la partition et imprimez-là

- Enregistrez-vous et réécoutez-vous

- Partagez vos enregistrements et vos partitions annotées avec votre professeur ou vos amis

Partition interactive disponible sur iPad

 

 

 

 TĂ©lĂ©chargez l’application PLAY HÄNDEL : Sarabande (durĂ©e de la vidĂ©o : 1mn04)

 
 

Compte rendu, opéra. Halle (Allemagne). Festival HÀndel. Le 5 juin 2015. Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas 
 Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scÚne.

HAENDEL CLASSIQUENEWS handel_-_fr_gesellschaftLe cƓur de l’Allemagne est le creuset de la musique baroque. Des villes comme Eisenach, Magdeburg, Leipzig et Halle ont portĂ© dans leur sein les plus grands compositeurs de la gĂ©nĂ©ration 1680 et mĂȘme d’autres tels que Reichardt qui a contribuĂ© au Sturm und drang. A la convergence des villes, Halle est un centre intellectuel mĂ©connu mais passionnant. Surtout Ă©voquĂ©e dans les programmations par le cĂ©lĂšbre Georg Friedrich HĂ€ndel, la ville qui le vit naĂźtre et grandir est le siĂšge d’un des plus grands festivals consacrĂ©s au compositeur du Messie. Sise dans sa maison natale, la Fondation HĂ€ndel regroupe Ă  la fois un musĂ©e, des Ă©ditions musicales et scientifiques, un centre de recherche, deux salles de concert et de confĂ©rences, un musĂ©e d’instruments musicaux. La belle « Maison jaune » de Halle est aussi un charmant lieu de rencontre avant les concerts qui ont lieu dans toute la ville. Pendant quasiment tout un mois,  Halle et sa rĂ©gion rayonnent Ă  l’unisson de « vaillants Halle-lujahs ! ».

 

 

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Lucio Silla de Haendel au festival de Halle 2015
HALLE-LUJAH !
LA CADUTA DEGLI DEI

Faire revenir un des opĂ©ras privĂ©s de HĂ€ndel est un pari. Comme dans tout pari, le risque n’est pas dans le hasard de la mise mais dans le moment et les numĂ©ros sur lesquels ont parie. En effet Lucio Silla est l’un des rares opĂ©ras de HĂ€ndel qui ne bĂ©nĂ©ficie pas vraiment de la sollicitude publique. Ce mystĂ©rieux opus lyrique est vraisemblablement une commande du richissime Lord Burlington (aucun lien avec la marque de chaussettes !) et a Ă©tĂ© dĂ©diĂ©e Ă©tonnamment au duc d’Aumont, ambassadeur du dĂ©clinant roi Louis XIV Ă  Londres. En 1713, la Guerre de Succession d’Espagne faisait encore rage et le Roi-Soleil vivait un crĂ©puscule plus que terni par quasiment 15 ans de conflit et des catastrophes naturelles.  Il est Ă©tonnant d’ailleurs, que le livret, portant sur un des tyrans les plus sanguinaires de Rome, puisse ĂȘtre sans ambigĂŒitĂ© pour le monarque Bourbon. Quoi qu’il en soit, Lucio Silla demeure un ouvrage teintĂ© d’ombres.

Et pourtant, l’Ɠuvre est d’une richesse passionnante. La palette HĂ€ndelienne est active dans toutes les mises en situation dramatiques, elle devient parfois beaucoup plus proche de l’école lyrique Hambourgeoise que de l’arcadisme italien.  Nous remarquons notamment l’efficacitĂ© des rĂ©cits et des airs d’une inventivitĂ© gĂ©niale.

onofri-enrico-maestro-Ce Lucio Silla, histoire politique et mouvementĂ©e a dĂ©jĂ  une intrigue d’une noirceur suffisante pour ajouter des gags Ă  la Visconti dans Les DamnĂ©s. La mise-en-scĂšne de Stephen Lawless est une lecture au papier calque sur l’intrigue, nous sommes déçus du manque de parti pris, du dĂ©faut d’appropriation  de l’histoire pour lui donner des nouveaux reliefs, pourtant prĂ©sents tant dans le livret que dans la musique.  On dirait que Stephen Lawless manquait d’imagination et s’est contentĂ© de construire une vision cinĂ©matographique, une glose ennuyeuse avec des clins d’Ɠil aux dictatures
 un rĂ©sultat qui ne laisse pas un souvenir impĂ©rissable. Et pourtant l’affiche Ă©tait belle.  La palme dĂ©finitivement revient Ă  l’extraordinaire Enrico Onofri ! Avec une souplesse et une hardiesse formidable, il engage cette partition dans une rĂ©alisation subtile, Ă©quilibrĂ©e et dĂ©bordante de nuances.  Il rĂ©ussit Ă  galvaniser l’excellent HĂ€ndelfestspielorchester Halle et nous offre une vĂ©ritable recrĂ©ation que nous espĂ©rons, un jour en CD plus qu’en DVD.

CĂŽtĂ© voix c’est bien plus inĂ©gal malheureusement. Le Silla caricaturĂ© par Filippo Mineccia qui demeure dans son registre sans apporter plus de plaisir ni de surprises. La voix est agile, techniquement correcte, mais sans plus. Peut-ĂȘtre qu’avec une autre mise-en-scĂšne, Filippo Mineccia aurait pu nous offrir toute l’étendue d’une voix qui semble receler des promesses. Aux antipodes, l’extraordinaire Metella de Romelia Lichtenstein est une merveille Ă  chaque note.  Cette magnifique interprĂšte est purement formidable dans l’émotion, dans la puissance et les nuances. Elle nous offre des trĂšs beaux moments d’art lyrique et nous la plaçons sans hĂ©siter dans le panthĂ©on des grandes HĂ€ndeliennes avec Ann Hallenberg, Rosemary Joshua, RenĂ©e Fleming et Sarah Connolly.

 

 

Papoulkas-Antigone-02

 

 

Mais le plus dĂ©cevant, c’est Jeffrey Kim en Lepido.  Nous dĂ©couvrons ici ce sopraniste d’ascendance corĂ©enne.  Raide dans l’interprĂ©tation vocale et dramatique, son timbre est mĂ©tallique et sans rĂ©el intĂ©rĂȘt. Nous sommes surpris par l’emphase exagĂ©rĂ©e de ses ornements et de son Ă©mission, c’est contreproductif tant pour la partition que pour le drame. Dans la mĂȘme veine, les soprani Ines Lex et Eva BauchmĂŒller n’ont pas rĂ©ussi a Ă©mouvoir avec simplicitĂ©. C’est aussi le cas de la basse Ulrich Burdack. Cependant, dans le rĂŽle de Claudio, la splendide Antigone Papoulkas (- NDLR : mezzo munichoise ; portrait ci contre -), a Ă©merveillĂ© nos sens avec ses coloratures et un sens rĂ©el du thĂ©Ăątre et de la musique. Son « Senti bel idol moi » d’anthologie, malgrĂ© un vibrato parfois un peu trop prĂ©sent, rend le personnage de Claudio trĂšs attachant.

Halle est une fĂȘte, un lieu de toutes les surprises, malgrĂ© un pari risquĂ©, le risque valait largement la peine, Lucio Silla est revenu des limbes et, on l’espĂšre restera dĂ©sormais parmi nous !

Lucio Silla de Haendel au Festival Halle 2015
Lucio Silla – Filippo Mineccia – contretĂ©nor
Metella – Romelia Lichtenstein – soprano
Lepido – Jeffrey Kim – contretĂ©nor (sopraniste)
Flavia – Ines Lex – soprano
Claudio – Antigone Papoulkas – mezzo-soprano
Celia – Eva BauchmĂŒller – soprano
Scabro / Il dio di guerra – Ulrich Burdack – basse
Mise-en-scùne – Stephen Lawless
DĂ©cors et costumes – Franck Philip SchlĂ¶ĂŸmann
VidĂ©o – Anke Tornow
Dramaturgie – AndrĂ© Meyer

HĂ€ndelfestspielorchester Halle
Dir. Enrico Onofri

Compte rendu, opĂ©ra. Halle (Allemagne). Festival HĂ€ndel. Le 5 juin 2015.  Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas 
 Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scĂšne.

 

 

Alcina de Haendel depuis Aix 2015

Bruxelles : Tamerlano et AlcinaARTE. Alcina de Haendel, vendredi 10 juillet 2015, dĂšs 22h10. En diffĂ©rĂ© d’Aix en Provence, voici le grand opĂ©ra sedia façon Haendel : Alcina crĂ©Ă© en 1735 au Covent Garden de Londres, soit en pleine esthĂ©tique rococo. Un soin raffinĂ© dans les airs, un sens dramatique puissant soulignant la force envoĂ»tante du drame Ă  la fois fantastique, onirique et tragique, toujours intensĂ©ment psychologique qui Ă©treint les pauvres cƓurs des amants Ă©prouvĂ©s. InspirĂ© par L’Arioste et son labyrinthe des sentiments contrariĂ©s, dĂ©munis, impuissants et donc en souffrance, Alcina renoue avec les magiciennes amoureuses dĂ©jĂ  abordĂ©es dans les opĂ©ras antĂ©rieurs : Rinaldo, Teseo, Amadigi. Ici, bien avant l’Armide dans Reanud de Sacchini (1783 : chef d’oeuvre post gauchiste sous le rĂšgne de Louis XVI Ă  l’époque des LumiĂšres oĂč Armide dĂ©sespĂšre, se dĂ©chire entre haine et amour Ă  l’endroit du beau Renaud), ici, Alcina sous les doigts de l’orfĂšvre enchanteur Haendel, atteint plusieurs sommets de l’alanguissement impuissant voire suicidaire ; ses airs sont les plus poignants (Ah mio cor, au II ; puis Mi restano le lagrime au III) : plaintes dĂ©chirantes d’une amoureuse mise Ă  nu que l’écriture prĂ©cise et souple, profonde et juste de Haendel rend prĂ©figuratrice des grandes hĂ©roĂŻnes mozartiennes et mĂȘme romantiques. En cela, Alcina annonce dans l’oeuvre haendĂ©lien, Rodelinda, et mĂȘme les gouffres amĂšres de Cleopatra prisonniĂšre. Dans le rĂŽle de Roger, le fier castrat Carestini, divino vedette de l’écurie Haendel Ă  Londres, assure les virtuositĂ©s aimables mais non moins profondes d’un guerrier dĂ©licat. Quand Bradamante (pour voix d’alto car la fiancĂ©e de Ruggiero/Roger est travestie en homme) est le troisiĂšme pilier du trio vedette : dĂ©termination, virilitĂ© mĂȘme, autant de qualitĂ©s qui percent si peu chez Roger (c’est d’ailleurs pour cela que le tendre lascif, un rien soumis, se laisse sĂ©duire par la magicienne).

Jamais Haendel ne fut mieux inspirĂ© qu’en s’inspirant de L’Arioste

Alcina : jeu de dupes, puissante illusion

Superbe allĂ©gorie de la confusion et des vertiges de l’amour, Alcina demeure le meilleur seria de Haendel, surclassant mĂȘme Orlando de 1733 (Lire notre critique du cd Orlando de Haendel par RenĂ© Jacobs), et son Ariodante, Ă©galement crĂ©Ă© en 1735 au Covent Garden, mais avant Alcina. La gĂ©ographie Ă©motionnelle qu’y peint Haendel montre sa fine connaissance du coeur humain, de la folie et des passions dĂ©risoires. C’est Ă©videmment un Ă©cho fraternel Ă  l’Orlando furioso de Vivaldi (1714 : Lire notre critique du cd Orlando Furioso de Vivaldi; Lire aussi notre critique du dvd Orlando Furioso de Vivaldi par Jean-Christophe Spinosi, 2011 : et aussi notre compte rendu critique de la production d’Orlando Furioso de Vivaldi par Spinosi Ă  l’OpĂ©ra de Nice).

Haendel, handel MessieAprĂšs Vivaldi – dont il faudra bien un jour rĂ©habiliter dĂ©finitivement le gĂ©nie dramatique et lyrique sur les scĂšnes d’opĂ©ra, peu de compositeurs ont Ă©tĂ© aussi bien inspirĂ©s que Haendel d’aprĂšs le manĂšge enchantĂ© et amer dessinĂ© par L’Arioste. Alcina qui puise son sujet te ses dĂ©veloppements magiques dans l’Orlando Furioso justement (chants VI,VII et VIII) plonge en pleine exacerbation onirique et cynique du dĂ©sir et de l’amour. Roger se perd dans une rĂ©alitĂ© qui vacille, face Ă  Alcina, face Ă  Bradamnte – qu’il prend pour Alcina dĂ©guisĂ©e
 Mais la plus grande victime dans ce jeu d’envoĂ»tements factices et d’enchantements cruels demeure la magicienne elle-mĂȘme qui amoureuse, perd tous ses pouvoirs quand elle est dĂ©masquĂ©e : rien ne peut s’opposer au dĂ©part de Roger/Ruggiero quand il dĂ©cide de quitter l’üle magique. Ainsi la fĂ©e manipulatrice Alcina, et sa soue Morgana, vraie double hypnotique et mystĂ©rieux, doivent fuir honteusement en fin d’action, et le palais d’Alicia comme celui d’Armide (voir les opĂ©ras de Lully ou de Jommelli, s’écroule comme la fin d’une puissante illusion). L’Arioste aime Ă  tromper ses hĂ©ros car le propre de l’amour sont les illusions dans lesquelles le coeur amoureux se complaĂźt Ă  se perdre
 Si le plateau des solistes se rĂ©vĂšle Ă  la hauteur des enjeux et des situations conçus par Haendel, le spectacle peut ĂȘtre total. De fait la prĂ©sence dans le cast aixois de Patricia Petibon en Alcina et de Anna Prohaska en Morgana promet bien des moments 
 magiques ? On reste plus rĂ©servĂ© sur le Ruggiero de P. Jaroussky dont l’usure de la voix rĂ©cente et le maniĂ©risme croissant devraient dĂ©cevoir ou tout au moins rĂ©duire la profondeur trouble et contradictoire du personnage de Roger. Quoiqu’il en soit, Ă  ne pas manquer.

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arte_logo_2013ARTE. Alcina de Haendel, vendredi 10 juillet 2015, dĂšs 22h10. En diffĂ©rĂ© d’Aix en Provence.
DIRECTION MUSICALE : ANDREA MARCON
MISE EN SCÈNE : KATIE MITCHELL

ALCINA : PATRICIA PETIBON,
RUGGIERO: PHILIPPE JAROUSSKY,
MORGANA : ANNA PROHASKA,
BRADAMANTE : KATARINA BRADÍC
ORCHESTRE : FREIBURGER BAROCKORCHESTER

Compte rendu, opéra. Paris. Théùtre des Champs Elysées, le 14 février 2015. Haendel : Hercules. Alice Coote, Elizabeth Watts, Matthew Rose
 The English Concert, choeur et orchestre. Harry Bicket, direction.

ImmaculĂ©e prestation de The English Concert au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es dans l’oratorio de Haendel, Hercules. Le cĂ©lĂšbre choeur et orchestre de musique ancienne est joint par une distribution de solistes Ă  la hauteur de l’ensemble et de la musique, avec Alice Coote en chef de file dans le rĂŽle de Dejanira et Matthew Rose dans le rĂŽle-titre.

 

Oratorio mythique

Bruxelles : Tamerlano et AlcinaLe livret de Hercules par Thomas Broughton s’inspire des Trachiniae de Sophocle et du 9Ăšme livre des MĂ©tamorphoses d’Ovide. Plus qu’un vĂ©ritable opĂ©ra, il s’agĂźt d’un oratorio conçu pour ĂȘtre reprĂ©sentĂ© sur scĂšne et le seul de Haendel Ă  s’inspirer de la mythologie. CrĂ©e dans l’annĂ©e productive de 1745 (deux mois avant Belshazzar), il fut jouĂ© notamment au bicentenaire de la naissance du compositeur en 1885 (!) bien avant sa vĂ©ritable rĂ©surrection et rĂ©habilitation au XXĂšme siĂšcle. L’Ɠuvre raconte l’histoire de Dejanira, femme d’Hercule se croyant veuve, et sa descente morale et homicide ultime d’Hercule Ă  cause d’une jalousie aveuglante. Voulant se rĂ©concilier avec Hercule aprĂšs une crise de jalousie, Dejanira lui offre une tunique aux pouvoirs magiques censĂ©e rallumer la flamme de leur amour mais qui finit par le tuer, Ă©tant empoissonnĂ© en vĂ©ritĂ©. PrĂ©texte spectaculaire pour mettre en musique tout un Ă©ventail de sentiments, surtout pour Dejanira qui n’a pas moins de six airs !

La mezzo-soprano Anglaise Alice Coote se donne complĂštement et musicalement et thĂ©atralement (grĂące Ă  une mise en espace, modeste, mais efficace), dans le rĂŽle complexe de Dejanira. Pas de caricature ni de grotesque chez la chanteuse, sa caractĂ©risation rayonne d’une sincĂ©ritĂ© qui ranime les affects typiques visitĂ©s dans chacun de ses airs. DĂšs son premier « The world , when day’s career is run », nous sommes ensorcelĂ©s par la beautĂ© de l’expression, par le mĂ©lange si naturel de gravitĂ© et lĂ©gĂšretĂ© et par un art chromatique saisissant.

Au deuxiĂšme acte, elle rĂ©gale l’audience avec l’air le plus sarcastique de l’opus de Haendel « Resing thy club » oĂč elle insulte sa virilitĂ© comme on aimait bien le faire dans l’antiquitĂ©… Un dĂ©licieux andante moqueur aux vocalises graves vivement rĂ©compensĂ© par le public. Comme dans sa grande scĂšne de folie vers la fin de l’oratorio, « Where shall I fly ? » de 143 mesures oĂč l’auditoire devient fou devant une telle dĂ©monstration d’art lyrique, de brio et d’expression, inondant la salle d’applaudissements et des bravos. La soprano de la partition, Elizabeth Watts dans le rĂŽle d’Iole, secondaire, Ă©veille autant des passions avec ses airs. Remarquons en particulier son dernier « My breast with tender pity swells » avec violon obligato, un sommet d’Ă©motion, mi-mystĂ©rieux, mi-bucolique, d’une beautĂ© larmoyante, touchante, splendide. Cet air montre d’ailleurs l’influence chez Haendel du compositeur vĂ©nitien mĂ©connu Agostino Steffani, notamment en ce qui concerne le tissu et le dĂ©veloppement orchestral. L’Hercules (en anglais, langue de l’oratorio) de la basse Matthew Rose fait preuve comme on l’espĂ©rait d’une voix colossale, et surtout d’une implication thĂ©Ăątrale adaptĂ©e aux circonstances (nous avons un souvenir Ă  la fois monstrueux et brillant de son Roi Enrico VIII dans l’Anna Bolena l’Ă©tĂ© dernier Ă  Bordeaux – lire notre critique Anna Bolena Ă  l’opĂ©ra de Bordeaux, en mai 2014). Nous sommes totalement convaincus du calme qui semble dĂ©sormais l’habiter, et remarquons la coloratura impressionnante et virtuose de ses airs, tout en gardant nos rĂ©serves vis-Ă -vis de l’excĂšs hasardeux de vibrato.

Le tĂ©nor James Gilchrist dans le rĂŽle de Hyllus a des morceaux plaisants et flatteurs. Si nous aimons la qualitĂ© de son style, la prestation inĂ©gale, parfois mĂȘme lors du mĂȘme air dĂ©concerte. Si le timbre paraĂźt charmant, nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© plus de dynamisme. Le contretĂ©nor Ruppert Enticknap en Lichas, a un timbre plutĂŽt expressif, chose rare chez les contretĂ©nors. Il a un je ne sais quoi de tendre et de touchant, et une belle articulation de la langue. Le choeur de The English Concert est sans aucun doute l’un des protagonistes du concert ! Un tout petit peu moins diversifiĂ© que le choeur dans Belshazzar, il commente l’action et augmente ou insiste sur les affects exprimĂ©s lors des airs. La prestation est ravissante et Ă©difiante Ă  la fois. Le choeur est peut-ĂȘtre le personnage le plus dynamique, dans les thĂšmes comme dans le chant. Des vĂ©ritables spĂ©cialistes tour Ă  tour furieux, solennels, charmants, virtuoses… causant des frissons en permanence !

Et l’orchestre ? Un peu Ă©conome par rapport Ă  d’autres oratorios, la performance de The English Concert sous la direction de Harry Bicket est un rĂ©el bonheur, avec un dosage parfait de brio sautillant baroque et de tension comme de profondeur. Le vif entrain des cordes demeure tout Ă  fait impressionnant. La journĂ©e de l’amour conventionnel (et conventionnĂ©!) cĂ©lĂ©brĂ©e au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es avec un Hercules en toute grandeur et tout honneur.

Haendel : Israel en Egypte, Israel in Egypt (Roy Goodman, 2014, 2 cd Etcetera)

handel-roy-goodman-israel-in-egypt-etcetera-2-cdCD, compte rendu critique. Haendel : Israel en Egypte, Israel in Egypt (Roy Goodman, 2014, 2 cd Etcetera). Une impression de dĂ©part se prĂ©cise immĂ©diatement : la matiĂšre rĂąpeuse souvent rugueuse de l’orchestre dĂšs le dĂ©but laisse prĂ©voir un dramatisme Ă  la fois resserrĂ© et prĂ©cis, avare en Ă©chappĂ©e extatique et contemplative comme le rĂ©alise autrement William Christie sur le mĂȘme sujet haendĂ©lien. Action et rĂ©flexion, voilĂ  les deux composantes poĂ©tiques de l’oratorio de Haendel. Roy Goodman semble avoir tranchĂ© pour la retenue parfois extrĂȘme… La relative austĂ©ritĂ© douloureuse convient au sens mĂȘme de la fable biblique concernĂ©e : les IraĂ©liens en Egypte ayant Ă©prouvĂ© les Ă©vĂ©nements les plus Ă©prouvants de leur histoire. Les tempi ralentis et l’articulation retenue du chƓur dĂšs le dĂ©but affirment une lecture plus introspective que rĂ©ellement dramatique. Il est vrai que la premiĂšre partie (ici la musique exalte le tombeau des pleurs sur la mort de Joseph) est d’abord une ample et spectaculaire dĂ©ploration collective… le chƓur endeuillĂ© pleure la chute des grands et donc souligne la vanitĂ© des gloires terrestres : pourtant il faut d’urgence se reporter Ă  l’accomplissement des Arts Florissants saisissants ambassadeurs des FunĂ©railles pour la Reine Caroline l’amie et protectrice de Haendel (cd rĂ©cemment paru aux Ă©ditions Les Arts Florissants) ; car Haendel a repris du cycle pour Caroline, les mĂȘmes paroles et les mĂȘmes inflexions d’un pathĂ©tique irrĂ©sistible : How is the mightly fall’n ! (comme le puissant est tombĂ© !)

Entre méditation et action

Mais ici Ă  force de ralentir, le mordant du verbe se dilue et l’exclamation paniquĂ©e retombe sans muscles. Pourtant la section de glorification qui compose l’apothĂ©ose des bienfaits de Joseph ne manque pas de grandeur ni de solennitĂ©. De mĂȘme l’introduction instrumentale du Quatuor : ” the righteous shall be had in everlasting remembrance …” / le juste sera Ă©ternellement gardĂ© dans la mĂ©moire…, manque d’ampleur, de chair : il sonne Ă©triquĂ©. Les solistes paraissent souvent extĂ©nuĂ©s, et le chƓur Ă  la peine. La direction de Roy Goodman reste sage.
Et puis dans la troisiĂšme partie (Le cantique de MoĂŻse), la tension de ce concert live portant peu Ă  peu ses bĂ©nĂ©fices, instrumentistes, choristes et solistes soudainement se lĂąchent davantage, offrant dans la tenue mĂ©ditative et de rĂ©flexion, une caractĂ©risation qui manquait jusque lĂ . Les grands chƓurs fuguĂ©s qui semble rĂ©capituler toute la charge spirituelle accumulĂ©e, prennent acte de la prĂ©sence divine, cultivent enfin un souffle Ă©pique que l’on attendait. Dans son air exaltĂ©, le tĂ©nor James Gilchrist trouve le ton d’une juste implication, idem pour tous les solistes de cette partie dont le soprano 1 (Julia Doyle) qui tout en louant la puissance divine, sait aussi Ă©voquer les miracles de la DivinitĂ© gĂ©nĂ©reuse et protectrice pour le peuple Ă©lu. Autant la premiĂšre partie (Lamentation aprĂšs la mort de Joseph) est marquĂ©e par l’affliction mĂ©dusĂ©e, statique, autant la derniĂšre partie, Ă©voquant MoĂŻse, redouble d’Ă©pisodes et sĂ©quences trĂšs dramatiques, portĂ©s par un engagement palpitant des interprĂštes : superbe chƓur The people shall hear…, Handel et son librettiste n’hĂ©sitent pas Ă  prĂ©cipiter l’action : la noyade des troupes de Pharaon est “emportĂ©e” en quelques mesures par un rĂ©citatif dramatique allouĂ© au tĂ©nor mais surlignĂ© ensuite par un chƓur solennel et doxologique. Le Handel majestueux et narratif s’exprime idĂ©alement dans la derniĂšre sĂ©quence associant le soprano et le chƓur dans une cĂ©lĂ©bration collective, Ă©lan irrĂ©pressible aprĂšs l’affirmation de l’anĂ©antissement des cavaliers de Pharaon dans les eaux vengeresses.

Roy Goodman formĂ© par Gardiner Ă  l’Ă©cole de Haendel, trouve finalement le ton juste entre fine caractĂ©risation et profondeur mĂ©ditative de la fresque biblique. Entre enseignement mĂ©ditatif et drame narratif, le chef gagne en cours de performance Ă  ĂȘtre Ă©coutĂ©. Si Lamentation et Exode peinent parfois, la combinaison des troupes rĂ©unies sous sa direction s’Ă©lectrise surtout dans la derniĂšre partie (Cantique de MoĂŻse). L’Ă©coute est d’autant plus profitable qu’il s’agit ici de la version de la crĂ©ation (1739) oĂč de facto le compositeur, convaincu par son matĂ©riau prĂ©cĂ©dent, recycle la totalitĂ© de son Anthem pour les funĂ©railles de sa protectrice la Reine Caroline (1737). Pas facile de rĂ©ussir la premiĂšre partie toute voilĂ©e par le deuil et la dĂ©solation. Dans sa globalitĂ©, le travail du chƓur omniprĂ©sent, l’assiduitĂ© des solistes qui se bonifient en cours de cycle, le chef au dĂ©but timorĂ©, puis de plus en plus convaincant, composent une trĂšs honnĂȘte lecture de l’un des oratorios anglais de Haendel parmi les plus originaux et profonds, Ă©crits Ă  Londres.

Handel : Israel in Egypt (version originale 1739). Julia Doyle, Maria Valdmaa, David Allsopp, James Gilchrist, Roderick Williams, Peter Harvey. Nederlands Kmaerkoor. Le Concert Lorrain. Roy Goodman, direction. EnregistrĂ© en septembre 2014 Ă  BrĂȘme,lors du festival Musikfest. 2 cd Etcetera KTC 1517.

Festival Haendel Ă  Bruxelles : Tamerlano et Alcina

handel-haendel-portrait-classiquenews-582-507-homepage-coup-de-coeur-de-classiquenews-Alcina-Tamerlano-janvier-et-fevrier-2015Bruxelles, La Monnaie : Handel : Tamerlano, Alcina. 27janvier > 8 fĂ©vrier 2015. Festival Handel Ă  La monnaie de Bruxelles en ce dĂ©but d’annĂ©e 2015 : La Monnaie ouvre l’annĂ©e nouvelle en programmant deux ouvrages majeurs du sĂ©jour de Haendel Ă  Londres, sĂ©jour marquĂ© par sa propre conception du seria italien adaptĂ© pour l’audience londonienne…  Avec Tamerlano opĂ©ra en 3 actes crĂ©Ă© au King’s Teater de Londres en octobre 1724, Haendel offre une leçon de grandeur tragique, portant le seria italien vers un accomplissement dramatique et mĂ©lodique jaamis entendu auparavant ; le raffinement de l’orchestre, la beautĂ© des airs qui rendent hommage aux profils Ă©prouvĂ©s font les dĂ©lices d’une partition trĂšs intense qui comporte de nombreux instants irrĂ©sistibles : au cƓur du drame, la figure noble de Bajazet, tenu prisonnier par Tamerlano : ce dernier souhaite Ă©pouser la fille de Bajazet, Asteria qui aime Andronico. Tamerlano souhaite Ă©changer la libertĂ© du pĂšre contre le cƓur de la fille. Mais c’est compter sans la grandeur d’Ăąme du prince emprisonnĂ© qui se suicide en un tableau sombre mĂ©morable. Face Ă  cet acte de courage et d’abnĂ©gation (rester inflexible contre l’odieux chantage), Tamerlano renonce Ă  Asteria (qui peut Ă©pouser son aimĂ©) et se rapproche d’IrĂšne, qu’il avait un temps Ă©carter…

 

 

 

festival Haendel Ă  Bruxelles

La lyre tragique et amoureuse de Haendel
De Tamerlano et Alcina

 

 

 

Haendel, handel MessieAprĂšs la grandeur tragique du sublime Tamerlano, Haendel aborde le pathĂ©tique et la folie amoureuse inspirĂ©e par Roland furieux de L’Arioste : ainsi Alcina, crĂ©Ă© Ă  Covent Garden en Avril 1735, soit plus de 10 ans aprĂšs Tamerlano, s’intĂ©resse Ă  la magie impuissante de l’enchanteresse Alcina, qui sur son Ăźle et malgrĂ© ses sortilĂšges, ne peut s’assurer l’amour du chevalier Ruggiero (Ă  la crĂ©ation chantĂ© par le castrat Carestini). HĂ©ritage des opĂ©ras vĂ©nitiens du siĂšcle prĂ©cĂ©dent (Cavalli), Haendel met en scĂšne aussi les intrigues secondaires oĂč paraissent des rĂŽles travestis, comme celui de Bradamante, qui en dĂ©barquant sur l’Ăźle d’Alcina, se dĂ©guise en homme et devenant Ricciardo, suscite l’amour de la sƓur d’Alcina, Morgana. FidĂšle au thĂ©Ăątres des passions Ă©prouvĂ©es de L’Arioste, l’amour est un poison qui rĂ©alise un labyrinthe vertigineux oĂč se perdent les cƓurs sensibles.
Les proches de Ruggiero le rappellent Ă  son devoir et son premier amour (pour Bradamante) tandis que la magicienne Alcina, terrassĂ© par un amour sincĂšre, en a perdu tous ses pouvoirs : elle est dĂ©munie et vaincue. L’amour vainc tout, selon l’adage baroque. Ce n’est pas ce nouvel opĂ©ra foisonnant de Haendel qui le contestera.

Bruxelles, Festival Haendel Ă  La Monnaie

Tamerlano
Les 27,29,31 janvier, 4,6,8 février 2015
avec Dumaux, Ovenden, KarthaĂŒser, Galou, Hallenberg, N. Berg

Alcina
Les 28,30 janvier, puis 1er,3,5,7 février 2015
avec Piau, Beaumont, Noldus, Puertolas, briot, Behle, Furlanetto

Les Talens lyriques
Christophe Rousset, direction
Pierre Audi, mise en scĂšne

 

 

 

CD. Haendel : Messiah, Le Messie (HaĂŻm, 2013, 2 cd Erato)

haendel handel messiah le messie jennens  cd Erato emmnauelle haim 2 cd erato compte rendu critique classiquenewsCD. Haendel : Le Messie (HaĂŻm, 2013, 2 cd Erato). Le Messie s’appuie sur le livret de Charles Jennens qui sĂ©lectionne des pages de l’Ancien et du Nouveau testament, soulignant la nature divine et miraculeuse de JĂ©sus, les prophĂ©ties Ă©noncĂ©es dans l’Ancien testament, s’accomplissant bien dans le Nouveau. Pourtant pas de drame tragique Ă©voquant la Passion et le Sacrifice ni la RĂ©surrection aprĂšs la mort, mais comme un oratorio, la lumiĂšre de la croyance, la ferveur de la foi et de l’espĂ©rance qui trouvent dans les images musicales, toujours dramatiques – c’est lĂ  le gĂ©nie lyrique et thĂ©Ăątral de Haendel-, l’accomplissement attendu. Au dĂ©but des annĂ©es 1740 – la partition a Ă©tĂ© “expĂ©diĂ©e” en peu de temps (3 semaines seulement) Ă  la fin de l’Ă©tĂ© 1741 (Jennens se plaindra du manque d’inspiration musicale, d’une indignitĂ© patente au regard de l’Ă©lĂ©vation du livret, en particulier vis Ă  vis de l’ouverture…), le compositeur affirme pourtant sa maturitĂ©, rĂ©ussissant dans le langage de l’oratorio, une Ă©vocation pleine de souffle et d’emportements (mesurĂ©s cependant) qui passe par l’engagement des chƓurs (trĂšs prĂ©sents, acteurs principaux dans cette fresque contemplative plus que narrative), et oĂč les airs solistes dĂ©veloppent les sentiments d’admiration, de certitude fervente, d’Ă©panouissement… crĂ©Ă© en 1742 Ă  Dublin, puis en 1743 à  Londres, Le Messie ne suscita pas ce triomphe escomptĂ© par Jennens. Trop mĂ©ditatif, pas assez draamtique et spectaculaire comme Samson, Le Messie fut moins apprĂ©ciĂ© par sa nature immĂ©diatement oratorienne.

De fait, Emmanuelle HaĂŻm semble prendre littĂ©ralement Ă  la lettre le mode poĂ©tique mais statique des Ă©pisodes : la cohĂ©sion et la sonoritĂ© souveraine du choeur, la plĂ©nitude ronde et bondissante du Concert d’AstrĂ©e montrent indiscutablement combien Haendel a trouvĂ© – depuis les pionniers : Christie et Malgoire-, des interprĂštes inspirĂ©s, convaincants ; les solistes de cette version sont diversement impliquĂ©s : le plus engagĂ© et expressif reste la basse Christopher Purves, et aussi le contre tĂ©nor ou alto : Tim Mead (qui faisait aussi la valeur du rĂ©cent programme des Arts Florissants dĂ©diĂ© aux musique haendĂ©liennes pour la Reine Caroline, 1 cd Les Arts Florissants, William Christie Éditions). Plus lisse, la vocalitĂ© sans aspĂ©ritĂ©s donc souvent distante de Lucy Crowe, ou l’impassible tĂ©nor Andrew Staples. Pour autant prenons nous bien en compte la progression dramaturgique du cycle scindĂ© en trois parties : ProphĂ©ties (Annonciation, NativitĂ©) ; Passion (RĂ©surrection puis Ascension) ; RĂ©demption et salut de l’Ăąme chrĂ©tienne compatissante… Ce n’est qu’au cours de la dĂ©cennie suivante, dans les annĂ©es 1750 que Le Messie s’imposa et fut vĂ©ritablement apprĂ©ciĂ©, quand Haendel le donna chaque CarĂȘme Ă  Covent Garden dans la chapelle de sa propre fondation pour les jeunes enfants dĂ©munis et abandonnĂ©s, du Foundling Hospital Ă  Londres. Il pouvait s’appuyer a lors sur le talent de son castrat favori, l’alto Gaetano Guadagni.

Contrairement Ă  William Christie son ancien mentor dont elle assurait le continuo, Emmanuelle HaĂŻm s’en tient Ă  un juste milieu, ni trop expressif ni trop neutre ; une voie mĂ©diane, trĂšs (trop?) british et politically correct. D’ailleurs les artisans de cette production (membres du chƓur, solistes et instrumentistes) sont majoritairement britanniques. William Christie a tranchĂ© depuis longtemps : particuliĂšrement soucieux de l’intelligibilitĂ© textuel – le livret de Jennens y gagne un surcroĂźt d’Ă©loquence dramatique-, le directeur fondateur des Arts Florissants sait aussi caractĂ©riser comme peu, l’essence thĂ©Ăątrale de la musique haendĂ©lienne. Car ici, mĂȘme en terres sacrĂ©es, l’opĂ©ra n’est jamais loin d’une sĂ©quence mĂȘme si elle s’identifie constamment Ă  l’oratorio.
Plus dĂ©concertantes chez HaĂŻm… les tournures de fin de phrases et les variations dans la rĂ©solution des ornements, ou la grille flottante et mobile des tempi (chƓur Hallelujah !, plage 21)… ces effets inĂ©dits tournent parfois au maniĂ©risme hors sujet qui contredit l’Ă©lĂ©gance naturelle comme le goĂ»t si Ă©quilibrĂ©, haendĂ©liens.

En final qu’avons nous ? Une sonoritĂ© sĂ©duisante, des solistes appliquĂ©s mais souvent peu habitĂ©s (sauf Mead et Purves), un lĂ©chĂ© oratorien qui reste de bon aloi : la puissante thĂ©ĂątralitĂ© contenue dans la partition de Haendel en sort-elle vraiment gagnante ?

Haendel (1685-1759) : Messiah HWV 56. Lucy Crowe, Tim Mead, Andrew Staples, Christopher Purves, ChƓur et orchestre du Concert d’AstrĂ©e (David Bates, chef de choeur). Emmanuelle HaĂŻm, direction (2 cd Erato RĂ©f. 0825646240555. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Lille, en dĂ©cembre 2013).

CD. Handel : Music for Queen Caroline (1 cd Les Arts Florissants, William Christie, 2013)

William Christie dĂ©voile la veine funĂ©raire de HaendelCD. Handel : Music for Queen Caroline (1 cd Les Arts Florissants, William Christie, 2013). Pour son second disque Handel Ă©ditĂ© sous son propre label discographique, William Christie grand spĂ©cialiste de Handel, dĂ©voile un cycle d’une sincĂ©ritĂ© inĂ©dite Ă  laquelle le chef fondateur des Arts Florissants apporte son expĂ©rience des oratorios et des opĂ©ras. Ici le geste n’a jamais semblĂ© plus Ă©conome, fin, mesurĂ© ; il articule le sens et les images du sublime texte des FunĂ©railles de la Souveraine dĂ©cĂ©dĂ©e en 1737 (Funeral Anthem for Queen Caroline HWV 264) en un travail subtil et profond sur la prosodie et la dĂ©clamation, littĂ©ralement prodigieux : il tĂ©moigne aussi avec une sincĂ©ritĂ© inĂ©dite, de l’amitiĂ© exceptionnelle qui unissait le musicien Ă  sa protectrice la Reine Caroline.

De prime abord, le coloris particulier de l’orchestre se distingue dĂšs le dĂ©but du HWV 260 Coronation Anthem pour le roi Georges II) : mĂ©lange habile de raffinement pastoral et majestueux (William Christie dose astucieusmeent hautbois et trompettes) crĂ©ant le cadre  d’une cĂ©rĂ©monie de rĂ©jouissance qu’aucune entrave malgrĂ© le dĂ©corum requis, ne vient alourdir ni emplomber : c’est solennel sans ĂȘtre compassĂ© ; vivant et naturel mais toujours recueilli. Le chƓur est d’une cohĂ©rence festive et affĂ»tĂ©e, Ă  l’articulation souple, naturelle et lumineuse, celle des Arts Florissants, rĂ©fĂ©rence chez Handel depuis 30 ans Ă  prĂ©sent, grĂące Ă  la ferveur de leur chef fondateur William Christie. Ferveur attendrie de vrais bergers presque alanguis du 2 (Exceeding glad shall he be of thy salvation…) : en fait ce sont les croyants sereins, presque transfigurĂ©s par la grĂące qui leur est faite par l’obtention de leur salut : tout tend ici vers la lumiĂšre croissante (et l’Ă©lĂ©vation d’une bienheureuse humanitĂ© resplendissante de joie partagĂ©e, celle du couronnement d’un ĂȘtre irradiĂ© lui aussi par la bienveillance du Seigneur).” Bill ” rĂ©vĂšle ce gĂ©nie poĂ©tique de Handel capable de transformer un Ă©vĂ©nement dynastique en exaltation poĂ©tique, en cohĂ©sion fraternelle et fervente dont la sincĂ©ritĂ© nous touche immĂ©diatement.

Plus cĂ©rĂ©moniel encore sur le papier, le Te Deum HWV 280 auquel William Christie sait pourtant prĂ©server l’enveloppe intimiste et remarquablement individualisĂ©e de l’expression.
La Reine Caroline (Queen Caroline, Caroline d’Ansbach) ne fut pas seulement une protectrice avisĂ©e, au goĂ»t sĂ»r, bienveillante pour le compositeur officiel d’alors : Handel. Elle fut surtout une proche et une amie, relation exceptionnelle qui relie l’artiste et le politique en un regard commun, une sensibilitĂ© singuliĂšre et profonde, vĂ©cue en miroir par deux Ăąmes esthĂštes et exigeantes.  Le programme de ce disque nous dit cette entente remarquable qui renforce la qualitĂ© de la souveraine, femme de goĂ»t et de lettres, Ă  la sensibilitĂ© rare qui entretient une correspondance avec Leibniz… Evidemment Handel devait beaucoup l’admirer.
CLIC D'OR macaron 200Cela s’entend Ă©videmment dans les piĂšces rassemblĂ©es par William Christie dans ce second disque Handel (le prĂ©cĂ©dent Belshazzar avait mĂȘme inaugurĂ© la collection discographique nouvelle, coffret Belshazzar 2012, Ă©galement “CLIC de classiquenews). Ici les qualitĂ©s du continuo fervent et d’une souplesse Ă©lĂ©gante se distingue spĂ©cifiquement (second Ă©pisode du Te Deum oĂč le clair tĂ©nor de Sean Clayton et la basse de Lisandro Abadie articulent l’hymne admiratif du texte pour le Christ). Ce Te Deum dĂ©ploie Ă  l’orchestre un tapis instrumental subtilement caractĂ©risĂ© oĂč chaque voix soliste s’inscrit avec  la prĂ©cision et l’Ă©clat d’un gemme : William Christie en fait une chĂąsse brillante par le raffinement de son travail d’orfĂšvrerie. L’ensemble Ă©blouit par sa lumiĂšre intĂ©rieure partagĂ©e par les 3 solistes masculins, le chƓur et surtout l’orchestre d’une vivacitĂ© attendrie, majestueuse, Ă©clatante. ÉvĂ©nement politique oblige, le Te Deum est un acte collectif oĂč la priĂšre individuelle qui s’incarne dans la voix des solistes exprime surtout la ferveur tendre des commanditaires (trĂšs belle priĂšre de Vouchsafe O Lord… dont le timbre pur et inspirĂ© du contre tĂ©nor Tim Mead semble concentrer le sentiment de bĂ©atitude intime). LĂ  encore un hommage rendu par Haendel Ă  ses patrons, Ă  sa remarquable protectrice Caroline.

 

 

 

SincĂ©ritĂ© du Handel funĂšbre…

 

Le clou du programme demeure Ă©videmment, l’instant d’ample dĂ©ploration funĂšbre du Funeral Anthem pour la Reine Caroline (HWV 264) : la retenue et le recueillement intĂ©rieur distillĂ©s par le fondateur des Arts Florissants soulignent la profondeur accablĂ©e de la partition handĂ©lienne. Tout y est subtilement Ă©noncĂ© au diapason de la pudeur et d’un sentiment sincĂšrement recueilli, celui d’un musicien qui a perdu son amie. L’excellente prise de son, restituant et la rĂ©sonance de l’Ă©glise et la prĂ©cision fruitĂ©e et ronde des instruments accordĂ©s aux voix du chƓur, renforce l’impact Ă©motionnel de cette spectaculaire rĂ©flexion sur le mort. C’est un momento mori traversĂ© de visions hautement thĂ©Ăątrales propre Ă  l’esthĂ©tique baroque, mais aussi enrichi de sublimes et fulgurants accents Ă©motionnels. La prouesse des choristes n’est pas mince : les spectateurs auditeurs des concerts de la tournĂ©e (dont la salle Pleyel en novembre 2013) ont pu le mesurer jusque dans le placement des chanteurs : Bill mĂ©lange chaque voix, dĂ©cloisonnant le son par pupitre, opĂ©rant un scintillement inĂ©dit des timbres oĂč chaque chanteur dĂ©fend sa partie en soliste.

Handel-Queen-caroline-funeral-anthem-1737-Les-Arts-Florissants-William-Christie-1-cd-Douglas-keneddy-au-concert-nouvelle-inedite-les-arts-florissants-william-christie-1-cdUn travail prodigieux sur l’articulation et la projection du texte choral. L’individualisation et la cohĂ©sion font la force de cette lecture, Ă  la fois lamentation collective et acte de tendresse personnelle. La grandeur et la sincĂ©ritĂ© s’y dĂ©ploient avec une grĂące et une plĂ©nitude peu commune (section finale du chƓur initial The ways of Zion do mourn… oĂč pĂšse le ressentiment partagĂ© du deuil sur le mot “sikh / soupire”). Le refrain choral  “How are the mighty fall’n!” Ă©noncĂ© Ă  trois reprises (et Ă  chaque fois de façon difĂ©rente) comme un motif obsessionnel et terrifiant, incarne comme un cri Ă  peine couvert, l’effroi de la mort : voix Ă©perdues, dĂ©munies auxquelles rĂ©pondent les cordes amĂšres et comme paniquĂ©es (quel art de la part de William Christie) ; deux registres se cĂŽtoient alors : la volontĂ© de recul face Ă  la douleur profonde (solennitĂ© et grandeur du premier chƓur), et le dĂ©sespoir franc, immaĂźtrisĂ© (expression sans masque d’un deuil atroce) : soit l’Ă©quivalent du transi et du gisant lĂ©guĂ©s par la statuaire de la Renaissance. Les textes intercalĂ©s regrettent la noblesse de celle qui est trĂ©passĂ©e, brossant un portrait d’une douceur inĂ©dite jusque lĂ  pour une musique funĂšbre (plage 15 : When the ear heard her...) ; autant de pudeur Ă©vocatrice ne peut s’expliquer sans l’attachement du compositeur Ă  sa protectrice. L’enchaĂźnement avec le chƓur de dĂ©ploration n’en est que plus violent. Le geste du chef et la rĂ©alisation des interprĂštes produisent une fresque saisissante par son humanitĂ©, sa retenue, son Ă©lĂ©gance, tout en soulignant la progression tĂ©nue du plan poĂ©tique : solennitĂ©, affliction dĂ©sespĂ©rĂ©e puis dithyrambe attendri, enfin bĂ©atitude et apothĂ©ose pour la dĂ©funte Caroline.
Jouant constamment entre la grandeur et la sincĂ©ritĂ©, l’effroi et la pudeur, William Christie rĂ©ussit le dramatisme et la profondeur d’un programme qu’on aurait estimĂ© de l’extĂ©rieur : cĂ©rĂ©moniel et convenu. Il n’en est rien grĂące Ă  l’approfondissement trĂšs fin d’un chef articulĂ©, vĂ©ritable alchimiste du verbe dĂ©clamatif, introspectif, murmurĂ© (raffinement ciselĂ© de la coupe linguistique et du continuo enveloppant de l’Ă©pisode – plage 19-, oĂč tout bascule de l’affliction Ă  la certitude nouvelle et lumineuse : The righteous shall be had / Le juste sera tenu…). Alors se dessine concrĂštement l’Ă©clat de l’apothĂ©ose (And the wise shall shine…). Wiliam Christie confirme indiscutablement ses affinitĂ©s avec les champs handĂ©liens, sachant toujours prĂ©server la justesse du geste, la profondeur et la cohĂ©rence de l’intonation dans une musique qui sans lui, sonnerait ailleurs creuse et grandoliquente (dernier soupir murmurĂ© de la conclusion conçue comme une derniĂšre nouvelle aurore plutĂŽt qu’une cĂ©lĂ©bration appuyĂ©e). Soulignons l’excellence des choristes des Arts Florissants, cƓur ardent, Ă  l’intensitĂ© collective d’une bouleversante sincĂ©ritĂ©. VoilĂ  une maĂźtrise et une maturitĂ© grĂące auxquelles ce Handel aussi juste partage avec son contemporain JS Bach, la mĂȘme profondeur, une mĂȘme irrĂ©sistible vĂ©ritĂ©.

 

 

 

Handel : Music for Queen Caroline. The King shall rejoice, Coronation anthem HWV 260. Te Deum in D Major “Queen Caroline”, HWV 280. The Ways of Zion Do Mourn “Funeral Anthem for Queen Caroline”, HWV 264. Tim Mead, Sean Clayton, Lisandro Abadie. Les Arts Florissants. William Christie, direction. DurĂ©e : 1h12mn. EnregistrĂ© Ă  Paris, en novembre 2013.  1 cd Les Arts Florissants, William Christie Éditions. DurĂ©e 1h12mn.

Handel-Queen-caroline-funeral-anthem-1737-Les-Arts-Florissants-William-Christie-1-cd-Douglas-keneddy-au-concert-nouvelle-inedite-les-arts-florissants-william-christie-1-cdAu concert / At the concert… Un texte inĂ©dit par Douglas Kennedy. Comme Ă  son habitude, le nouveau label de William Christie Ă©dite aussi en complĂ©ment du cd, une nouvelle inĂ©dite commandĂ©e Ă  un Ă©crivain. Avec Music for Queen Caroline, l’Ă©diteur publie en un livret spĂ©cifique Au concert de Douglas Kennedy : Ă  New York, une amĂ©ricaine et son compagnon assiste au concert des Arts Florissants (mĂȘme programme que le cd). L’hĂ©roĂŻne de ce court texte remarquablement Ă©crit, Ă©voque sa vie, ses relations amoureuses, sa situation intime, ses parents dont le souvenir se confond avec la musique funĂšbre de Haendel. Passionnant. L’un des meilleurs textes Ă©ditĂ©s aux cĂŽtĂ©s de ceux prĂ©cĂ©dents signĂ©s RenĂ© de Ceccaty (CD “Mantova” : Livres IV,V,VI de Monteverdi), Jean Echenoz (A Babylone – Belshazzar de Handel)…

 

 

Entretien avec BenoĂźt Babel, directeur musical de ZaĂŻs. Jouer Rameau et Haendel.

babel-benoit-zais-rameau-handel-ENTRETIEN avec BenoĂźt Babel, directeur musical de ZaĂŻs. Jouer Rameau et Haendel. Avec son ensemble sur instruments d’époque, baptisĂ© ZaĂŻs en hommage au gĂ©nie ramĂ©llien, le claveciniste BenoĂźt Babel vient de publier chez Paraty, un programme discographique rĂ©jouissant : enchaĂźnant Concertos pour orgue de Handel et transpositions d’aprĂšs Rameau. La vitalitĂ© exquise, le sens du drame, le festival des saveurs instrumentales servies comme un buffet de combinaisons rares font les dĂ©lices d’une rĂ©alisation superlative, d’autant plus bienvenue pour l’annĂ©e Rameau 2014. Mais mettre en regard Haendel et Rameau, deux gĂ©nies contemporains de la musique baroque n’est pas si anodin que cela. Explications. Entretien avec BenoĂźt Babel, directeur musical de ZaĂŻs.

 

 

En jouant les deux compositeurs qu’avez vous souhaitĂ© exprimer comme singularitĂ©s respectives ? 

Ce qui est curieux avec Handel et Rameau, c’est que leur musique diffĂ©rente de prime abord se complĂšte parfaitement. Handel a cette spontanĂ©itĂ©, ce naturel et cette fluiditĂ© qui font penser Ă  l’Italie. Rameau a pour lui la lĂ©gĂšretĂ©, ce cĂŽtĂ© spirituel, humoristique mais jamais naĂŻf. Mais ces deux gĂ©nies ont en commun une incroyable maĂźtrise de leur art.
Avec Paul Goussot, titulaire de l’orgue de Ste-Croix, nous avons souhaitĂ© composer un programme le plus vivant possible. Nous avons pour cela utilisĂ© deux « disciplines » que Rameau et Handel eux mĂȘme ont beaucoup pratiquĂ©es : l’improvisation et la rĂ©-Ă©criture.
Handel, dans ses concertos, laisse Ă  l’organiste d’immenses possibilitĂ©s de crĂ©ation par des mentions « ad libitum ». Notre enregistrement compte au moins quatre grandes parties improvisĂ©es : trois au sein des concertos et Ă©galement une ouverture en trois mouvements, ce qui est assez rare au disque. C’est d’ailleurs une joie immense pour l’ensemble ZaĂŻs de dĂ©couvrir chaque fois que nous donnons ce programme les nouvelles trouvailles de Paul. C’est trĂšs inspirant pour nous.
babel-bonit-zais-582-concert-maestro-rameau-handelLa dĂ©marche de rĂ©-Ă©criture et elle aussi trĂšs historique. Tous les opĂ©ras de Rameau contiennent des piĂšces rĂ©-Ă©crites, adaptĂ©es pour l’occasion. Paul Goussot a passĂ© des mois entiers Ă  inventer des parties de violon, alto, hautbois, bassons 
 Ă  partir de la version en trio de Rameau. Il a ainsi crĂ©Ă© une conversation constante entre l’orgue et les parties d’orchestre. Un immense travail ! C’Ă©tait notre maniĂšre Ă  nous de cĂ©lĂ©brer l’annĂ©e Rameau en montrant que la pratique de la musique ancienne passe aussi par des expĂ©riences et que l’on peut de cette façon continuer Ă  faire vivre ce rĂ©pertoire et Ă  le renouveler.

 

 

 

RĂ©Ă©criture, improvisation


 

A propos de Rameau, que diriez vous en quelques mots pour définir son génie particulier au regard des oeuvres jouées ?

Rameau est pour moi le meilleur ambassadeur de la musique française du XVIIIĂšme siĂšcle et de l’esprit des LumiĂšres. Bien que sa musique soit souvent intellectuellement complexe et virtuose, jamais elle ne contraint l’auditeur Ă  une concentration extrĂȘme pour se laisser toucher par les affects. C’est ce que Rameau lui mĂȘme appelait « cacher l’art par l’art ». Sa musique mĂ©rite d’ĂȘtre jouĂ©e et dĂ©fendue. Je crois que, comme pour tout notre rĂ©pertoire de musique ancienne, mĂȘme aprĂšs des siĂšcles, cette musique parle directement Ă  l’auditeur du XXIĂšme siĂšcle. C’est une musique sincĂšre, honnĂȘte, dans le sens oĂč elle invite directement l’auditeur Ă  entrer dans son jeu, dans ses Ă©motions. Pas besoin de distance, elle est faite pour que chacun la vive en soit.

Quels sont les caractÚres distinctifs de votre ensemble Zaïs et en quoi ce programme met il en avant ses qualités propres ? 

Tous les musiciens se sont Ă©normĂ©ment investis dans ce projet. Ils m’ont fait confiance et chacun a apportĂ© le meilleur de ce qu’il pouvait faire. Je leur en suis extrĂȘmement reconnaissant. Beaucoup ne me connaissaient pas ou n’avaient encore jamais jouĂ© avec moi. C’est une rĂ©ussite collective. Pourtant les obstacles ne manquaient pas. Jouer avec un grand orgue, se fondre dans sa justesse et donner vie Ă  ces transcriptions de Rameau 
 tout cela constituait des dĂ©fis Ă©normes ! Je pense que nous proposons dans ce CD quelque chose de vraiment original et singulier. Chacun pourra juger, mais nous sommes fiers de ce que nous proposons. Beaucoup de travail nous attend encore, l’aventure ne fait que commencer ! Propos recueillis par Alexandre Pham. Illustrations : ©ecliptique/Laurent Thion.

 

 

LIRE aussi notre critique complùte du cd Rameau & Handel par l’ensemble Zaïs et Benoüt Babel : CLIC de classiquenews de septembre 2014.

 

 

DOM BEDOS Rameau handel orgue PARATY visuel_cd_handelrameau_reelCD. Rameau, Handel : Concertos pour orgue, PiĂšces pour clavecin
 (ZaĂŻs, Paul Goussot, Paraty, 2013). Attention, programme remarquablement audacieux. Et sur le plan interprĂ©tatif : quelle fulgurance dans un jeu Ă  la fois noble, gĂ©nĂ©reux et aussi percutant voire d’une mordante Ă©nergie ! Sans rĂ©serve, voici le cd que nous attendions pour l’annĂ©e Rameau 2014 : d’une plĂ©nitude enthousiasmante et par le choix de son programme, dans les Ɠuvres retenues et transcrites, l’expression la plus sincĂšre et la plus directe de cette furie musicale, doublĂ©e d’élĂ©gance propre au gĂ©nie ramĂ©llien : l’affinitĂ© des interprĂštes (instrumentises de l’ensemble ZaĂŻs et organiste) avec le compositeur est totale et aussi d’une inventive audace comme l’atteste l’intelligence des transcriptions proposĂ©e s’agissant des PiĂšces de Rameau, originellement pour clavecin et transfĂ©rĂ©es ici Ă  l’orgue.

CLIC D'OR macaron 200D’abord au service du premier Concerto pour orgue de Haendel (HWV 309), la gravitĂ© (couleurs sombres d’un lugubre solennel grĂące aux bassons vrombissants) de l’Adagio & organo ad libitum captive dĂšs le dĂ©but ; la prĂ©cision mordante, -pulsionnellement  pertinente de l’Allegro qui suit montre Ă  quel point la musicalitĂ© rayonnante de l’ensemble ZaĂŻs (BenoĂźt Babel, direction) sait s’affirmer avec une exceptionnelle voluptĂ© assurĂ©e, complice Ă  chaque mesure de l’orgue bordelais, royal, et mĂȘme impĂ©rial dans sa dĂ©mesure rĂ©ellement impressionnante. De ce fait, la cohĂ©rence et l’équilibre dans la prise de son, rĂ©solvant l’ampleur rĂ©verbĂ©rante de l’orgue avec le relief des instrumentistes est exceptionnellement rĂ©ussie. Outre sa justesse artistique convaincante, le programme satisfait donc aussi sur le plan de sa rĂ©alisation technique, prĂ©servant une balance idĂ©ale malgrĂ© la disparitĂ© des instruments en jeu. Un exemple mĂȘme de naturel et de prise de son vivante. Bravo aux ingĂ©nieurs du son!

ECOUTER quelques extraits de l’ensemble ZaĂŻs en concert

 

Teseo de Haendel (Londres 1713)

haendel_handel_costume_portraitFrance Musique. Haendel : Teseo. Dimanche 13 juillet 2014, 20h.  D’aprĂšs ThĂ©sĂ©e de Quinault et Lully (1675), Teseo de Handel entend renouer avec la concision tragique de l’opĂ©ra français hĂ©ritĂ© du Grand SiĂšcle. CrĂ©Ă© en 1713 au ThĂ©Ăątre de la Reine de Heymarket, sur le livret de Nicola Haym, Teseo est le troisiĂšme ouvrage londonien de Haendel : ThĂ©sĂ©e et la belle Agilea suscitent les foudres haineux de l’inflexible et terrifiante magicienne MĂ©dĂ©e… En 5 actes, respectant ainsi la tradition du cadre français, Teseo recueille les fruits triomphants de Rinaldo et remporte un Ă©gal succĂšs auprĂšs des londoniens. Haym concentre la tension dramatique sur le couple AeglĂ©/ThĂ©sĂ©e, mis Ă  mal par la jalousie de MĂ©dĂ©e et les avances d’EgĂ©e (Ă©pris d’AeglĂ©).La figure de MĂ©dĂ©e, irascible mais impuissante amoureuse, s’exprime dans des airs bouleversants qui en font la vraie hĂ©roĂŻne de l’ouvrage : puissante dĂ©itĂ© vouĂ©e au Mal mais femme dĂ©munie quand paraĂźt celui qu’elle aime en pure perte  : ThĂ©sĂ©e. Son caractĂšre annonce l’humanitĂ© Ă  vif d’Alcina et d’Orlando. L’orchestre dĂ©ploie une riche orchestration (trĂšs nombreux airs avec hautbois obligĂ© et violoncelle solo pour l’un deux). PrĂ©cis et dramatique, le chef Federico Maria Sardelli poursuit son exploration de la lyre haendĂ©lienne Ă  Londres, l’une des plus flamboyantes, avant l’essor des oratorios anglais.

Georg Friedrich Haendel
1685 – 1759‹
Teseo
Dramma tragico per musica en 5 actes.‹CrĂ©Ă© le 10 janvier 1713au Queen’s Theatre de Haymarket.‹Livret de Nicola Haym, d’aprĂšs ThĂ©sĂ©e de Philippe Quinault

Teseo : Lucia Cirillo, mezzo-soprano
Medea : Gaëlle Arquez, soprano
Agilea : Emmanuelle de Negri, soprano
Arcane : Damien Guillon, contre-ténor
Clizia : Francesca Boncompagni, soprano
Egeo : Delphine Galou, contralto

Ensemble Modo Antiquo
Federico Maria Sardelli, direction

France Musique. Haendel : Teseo. Dimanche 13 juillet 2014, 20h. Enregistré le 4 juillet à Beaune.  

Approfondir :  Haendel sur classiquenews

Haendel Ă  Londres (1710-1759)

Haendel et les castrats

Haendel, l’aventure lyrique : les opĂ©ras pas Ă  pas

Teseo : le Thésée de Haendel

CD. Haendel : Orlando (Archiv, René Jacobs, 2013).

Orlando rene jacobs archiv-CDCD. Haendel : Orlando (RenĂ© Jacobs, 2013). HĂ©ros aux pieds d’argile. Avant nos Batman,  Spiderman,  Hulk ou Superman…. autant de vertueux sauveurs dont le cinĂ©ma ne cesse de dĂ©voiler les fĂȘlures sous la
 cuirasse, les figures de l’opĂ©ra ont elles aussi le teint pĂąle car sous le muscle et l’ambition se cachent des ĂȘtres de sang,  inquiets, fragiles d’une nouvelle humanitĂ© tendre et faillible. Ainsi Hercule chez Lully,  Dardanus chez Rameau, surtout Orlando de Haendel
 avant Siegfried de Wagner, hĂ©ros trop naĂŻf et si manipulable. Sur les traces de la source littĂ©raire celle transmise par L’Arioste au dĂ©but du XVIĂšme siĂšcle et qui inspire aussi Vivaldi,  voici le paladin fier vainqueur des sarasins,  en prise aux vertiges de l’amour, combattant si frĂȘle face Ă  la toute puissance d’Eros. Un chevalier dĂ©risoire en somme, confrontĂ© au dragon du dĂ©sir. …

Mais impuissant et rongĂ© par la jalousie le pauvre hĂ©ros s’effondre dans la folie. Que ne peut-il pourtant fier conquĂ©rant inflĂ©chir le coeur de la belle asiatique Angelica qui n’a d’yeux que pour son Medoro. En un effet de miroir subtil, Haendel construit le personnage symĂ©trique mais fĂ©minin de Dorinda, tel le contrepoint fraternel des vertiges et souffrances du coeur : elle aime Orlando qui n’a d’yeux que pour la belle AngĂ©lique.

Passionanntes Angelica et Dorinda

La musique exprime le souffle des hĂ©ros impuissants, la toute puissance de l’amour, sait pourtant s’alanguir en vagues et dĂ©ferlantes pastorales (l’orchestre est somptueux en poĂ©sie et teintes du bocages), annonce comme Rameau quand il nous parle d’amour (Les Indes Galantes), cet essor futur du sentiment, nuançant en bien des points les figures un rien compassĂ©es et mĂ©caniques du sĂ©ria napolitains.  GorgĂ© d’une saine vitalitĂ©, RenĂ© Jacobs sĂ©duit immĂ©diatement par sa frĂ©nĂ©sie dramatique qui sait caractĂ©riser les personnages et les situations. C’est nerveux parfois secs et tranchant mais toujours vif et exaltĂ©. Christie reste indĂ©passable par le sentiment et l’alanguissement.

Car seule faiblesse de l’enregistrement le contre-tĂ©nor en couverture : Bejun Mehta a certes une projection fluide et claire mais le style aguicheur et fleuri Ă  l’excĂšs manque singuliĂšrement de simplicitĂ© et de naturel. A force de vouloir en dĂ©montrer, le chanteur rate son incarnation et demeure rien que maniĂ©rĂ© : un contresens qui lui est fatal. A contrario de sa contreperformance, les chanteuses sont
 superlatives, en particulier, l’Angelica de Sophie KarthĂ€user (qui allie la grĂące mozartienne Ă  la prĂ©cision de ses vocalises) et la soprano vedette de l’écurie Jacobs depuis des lustres, l’irradiante et diamantine Sunhae Im, d’une fraĂźcheur juvĂ©nile et tendre capable d’expressivitĂ© ardente et naturelle : un modĂšle d’élocation dramatique qui rĂ©Ă©claire le rĂŽle de Dorinda, en fait bien cette sƓur en douleur de l’impuissant Paladin devenu fou. L’orchestre fiĂ©vreux, bondissant redouble de nuances et dynamiques : voilĂ  un chef qui comprend sans cependant en exprimer les teintes mordorĂ©es voire tĂ©nĂ©bristes (Ă©couter ici Christie), le roman de l’Arioste entre l’illusion de l’amour, la sincĂ©ritĂ© du cƓur, la folie de la jalousie : de fait, l’orlando de Haendel est contemporain du choc orchestrĂ© par Rameau son contemporain (Hippolyte et Aricie, 1733), et de 20 ans plus tardif que les sommets lyriques prĂ©cĂ©dents signĂ©s Vivald Ă  Venise
  Aucun doute cet Orlando – rĂ©serve Ă©mise au chanteur dans le rĂŽle-titre, est Ă  classer parmi les meilleures rĂ©ussites de la discographie dĂ©jĂ  riche. Avec un chanteur plus simple en tĂȘte d’affiche, la lecture aurait dĂ©crochĂ© le « CLIC ». Avec le rĂ©cent Belshazzar de William Christie (et ses chƓurs des Arts Florissants rien moins qu’inouĂŻs), Haendel dĂ©ploie Ă  nouveau ici sous la baguette acĂ©rĂ©e, vive du gantois Jacobs, son irrĂ©sistible invention lyrique. Coffret trĂšs trĂšs recommandable.

Haendel (1685 – 1759) : Orlando, 1733. Bejun Mehta, Sophie KarthĂ€user, Kristina Hammarström, Sunhae Im, Konstantin Wolff
 B’Rock Orchestra. RenĂ© Jacobs, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© au Concertgebouw de Bruges Ă  l’étĂ© 2013. 2 cd ARCHIV Produktion 0289 479 2199 8

CD. Haendel : Tamerlano (Cencic, Gauvin, Ainsley… Minasi, 2013)

Haendel handel _TAMERLANO_Naive Ainsley gauvin cencicCD. Haendel : Tamerlano (Cencic, Gauvin, Ainsley… Minasi, 2013)… Plus ciselĂ©s et mordants, plus inventifs et renouvelĂ©s que Curtis par exemple, Riccardo Minasi et les instrumentistes d’Il pomo d’oro convainquent musicalement : leur caractĂ©risation du drame sombre voire hautement tragique de Tamerlano (1724) reste souvent saisissante (attĂ©nuation murmurĂ©e constamment souple, proche en cela du texte, colorant idĂ©alement les caractĂšres de chaque personnages selon la situation. Jamais le continuo des recitatifs ne s’enlise : il suit l’arc tendu du verbe et accuse le relief ou les vertiges des oppositions, confrontations, manipulations entre les personnages : un pĂšre (Bajazet) et sa fille (Asteria), proies impuissantes de la cruautĂ© la plus abjecte incarnĂ© par le repoussant Tamerlano qui en fait n’est pas le hĂ©ros de l’opĂ©ra,… plutĂŽt un faire valoir du rĂŽle immense de Bajazet, prince noir mais noble et digne… qui prĂ©fĂšre la morsure du poison et la dĂ©livrance finale qu’il promet, plutĂŽt que vivre l’Ă©tat d’humiliation et d’asservissement qu’aime cultiver contre lui et sa fille, l’ignoble Tamerlano.

Tamerlano chambriste, essentiellement vocal

CLIC D'OR macaron 200Contrairement au visuel de couverture ce n’est ni Tamerlano et son interprĂšte qui se hissent au sommet de la rĂ©alisation : mais plutĂŽt l’excellent Bajazet de John Mark Ainsley : prince noble et d’une grandeur morale admirable, attendrie encore par ce lien filial et tĂ©nue (ici trĂšs bien exprimĂ©) qui le rattache Ă  sa fille, double de souffrance Ă  ses cĂŽtĂ©s (trĂšs honnĂȘte Karine Gauvin dans un rĂŽle fĂ©minin riche en couleurs crĂ©pusculaires lui aussi). Rien Ă  dire non plus au fiancĂ© d’Asteria, l’Andronico de Cencic : vivant, palpitant, toujours hautement engagĂ© lui aussi. La version est intensĂ©ment vocale donc dramatiquement proche du thĂ©Ăątre cornĂ©lien, oĂč l’Ă©quilibre instruments et chant se rĂ©vĂšle idĂ©al. La comprĂ©hension du chef saisit par son intelligence, et la qualitĂ© globalement engageante des solistes dĂ©fend superbement l’opĂ©ra haendĂ©lien. Excellente surprise.

Georg Friederich Haendel (1685-1759): Tamerlano, HWV 18 (1731 version). Avec Xavier Sabata (Tamerlano), Max Emanuel Cenčić (Andronico), John Mark Ainsley (Bajazet), Karina Gauvin (Asteria), Ruxandra Donose (Irene), Pavel Kudinov (Leone). Il pomo d’oro. Riccardo Minasi, direction. EnregistrĂ© en Italie, en avril 2013.  3cd NaĂŻve V 5373.

Le Messie de Haendel

Haendel, handel Messielogo_france2_2014TĂ©lĂ©. France 2. Haendel : Le Messie. Jeudi 17 avril 2014, 00h30. Oratorio atypique. Le Messie est un collage de textes bibliques Ă©voquant la figure du Christ, de sa naissance Ă  sa rĂ©surrection. L’ouvrage de Haendel se prĂȘte aux visions scĂ©niques les plus dĂ©mesurĂ©es; celle d’Oleg Kulik, l’artiste russe qui a conçu une spacialisation saisissante des VĂȘpres de la Vierge de Monteverdi est Ă  riche en rĂ©fĂ©rences, suggestive et trĂšs rythmĂ©e. Un support idĂ©al pour l’élĂ©vation spirituelle de la musique ? A chacun de juger.L’oratorio miraculeux. La partition au titre salvateur est l’un des chefs d’oeuvre de la musique sacrĂ©e baroque et aussi dans la vie de Haendel, la source d’un renouvellement puissant, l’étape qui scelle aprĂšs un cycle d’échecs dans le genre de l’opĂ©ra seria (dont le dernier Deidamia montre combien le thĂ©Ăątre italien ne plaĂźt plus au public londonien), un nouvel essor musical. Il s’est tournĂ© vers l’oratorio en langue anglaise: l’avenir est lĂ . Son librettiste habituel, l’aristocrate anglican assez conservateur, Charls Jennens, sĂ©lectionne une sĂ©rie d’épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testament afin de concevoir une trame autour du Messie. Haendel pourtant affectĂ© par ses revers cuisants sur la scĂšne lyrique, mais toujours en quĂȘte d’un jaillissement nouveau de l’inspiration pour conquĂ©rir une nouvelle audience, compose la partition du Messie du 22 aoĂ»t au 14 septembre 1741.

Gloire dublinoise

C’est pourtant en Irlande que le musicien baroque redore son blason et retrouve une gloire jusque lĂ  Ă©moussĂ©e. A Dublin, le compositeur trouve un accueil plus chaleureux qu’à Londres; il y organise aussitĂŽt une sĂ©rie de rĂ©pĂ©titions. Le Messie est crĂ©Ă© dans la citĂ© dublinoise le 13 avril 1742. DĂšs la premiĂšre trĂšs applaudie, les auditeurs admiratifs (700 billets vendus immĂ©diatement) louent le “sublime, la grandeur, la tendresse” d’une partition parmi les meilleures du compositeur. Au regard de ce premier triomphe, Haendel organise Ă  Dublin Ă©galement, une seconde reprĂ©sentation le 3 juin.

Malédiction londonienne

Raphael_christ_resurrection Le_Messie_HaendelTrĂšs engagĂ© pour reprendre son poste de premier compositeur dans la capitale anglaise, Haendel entend reconquĂ©rir le public britannique, en particulier ces bourgeois bigots plus curieux de drames sacrĂ©s que les aristocrates qui avaient au dĂ©but soutenu ses opĂ©ras seria. Le concert du 23 mars 1743 Ă  Covent Garden est demi succĂšs: Haendel est Ă©branlĂ©, d’autant que Charles Jennens, son librettiste semble s’étonner de la musique qu’il ne trouve pas Ă  son goĂ»t. L’affaire devient une catastrophe personnelle, et Haendel qui souhaitait redorer sa gloire, est traĂźnĂ© plus bas que dans ses pires cauchemars: il fait une attaque cĂ©rĂ©brale. Incroyable tĂ©nacitĂ© du gĂ©nie: deux annĂ©es plus tard, Haendel fait programmer son oeuvre en 1745, avec d’ultimes amĂ©nagements
 rĂ©glĂ©s par Jennens. A force d’opiniĂątretĂ©, le compositeur impose ses oratorios en langue anglaise, suffisamment pour s’offrir un Rembrandt en 1750 et payer l’orgue de la chapelle du Foundling Hospital (destinĂ© Ă  l’éducation des jeunes orphelins).D’ailleurs, jusqu’à sa mort, le compositeur fera donner chaque annĂ©e au Foundling Hospital, une reprĂ©sentation de son Messie, dont les bĂ©nĂ©fices renflouent les caisses de la noble et charitable institution londonienne. Vertueux Haendel qui en recevant, sait aussi redonner


france2-logo_2013France 2, « Au clair de la lune »: Le Messie, oratorio en 3 parties de Georg Friedrich Haendel (orchestration de Mozart). Le Jeudi 17 avril Ă  00h30. DurĂ©e : 2h13mn. RĂ©alisĂ© par : Denis CaĂŻozzi. EnregistrĂ© au ThĂ©Ăątre du ChĂątelet en 2011. Orchestre philarmonique de Radio France ChƓur du ChĂątelet. Direction musicale : Hartmut Haenchen. Mise en scĂšne, conception visuelle et costumes : Oleg Kulik

Soprano : Christina Landshamer 
Mezzo-soprano : Anna Stéphany
TĂ©nor : Tilman Lichdi
Basse : Darren Jeffery

Danseur soliste du ballet de Mariinski : Andrei Ivanov RĂ©citant : Michel Serres

 

Compte-rendu : Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 23 mai 2013. Haendel : Giulio Cesare in Egitto. Lawrence Zazzo, Sandrine Piau, … Concert d’AstrĂ©e. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Laurent Pelly, mise en scĂšne.

haendel_portrait_perruqueL’OpĂ©ra National de Paris accueille l’Orchestre et Choeur du Concert d’AstrĂ©e dirigĂ© par Emmanuelle HaĂŻm, pour la reprise de leur production de Giulio Cesare de Haendel de 2011 dans la mise en scĂšne signĂ©e Laurent Pelly.

Giulio Cesare a une place spĂ©ciale dans la production lyrique du Caro Sassone. Il s’agĂźt de l’un des plus riches exemples de caractĂ©risation musicale dans tout le rĂ©pertoire. La partition est une des plus somptueuses et originales de la plume du compositeur. L’Ă©criture vocale est virtuose, d’une abondance mĂ©lodique enivrante. Le Concert d’AstrĂ©e sous la sĂ©vĂšre et prĂ©cise d’Emmanuelle HaĂŻm se rĂ©vĂšle trĂšs convaincant (effet de la rbague d’aisance contagieuse …). Non seulement il soutien les chanteurs avec maestria, mais se distingue aussi de façon surprenante Ă  plusieurs moments de la ptte eprise : les musiciens et leur chef reprennent la production dĂ©jĂ  vue avec plusrĂ©sentation, et non seulement lors des intermĂšdes purement instrumentaux. L’orchestre se montre dramatique, noble et maestoso pendant les airs de CornĂ©lie, d’une dignitĂ© royale et d’un entrain presque romantique lors de l’air de Sextus “L’angue offeso mai riposa”, parfois agitĂ©, parfois larmoyant, toujours excellent. Les ritournelles sont d’un entrain souvent singulier et les solos de flĂ»te, violon et cor, vraiment impressionnants. 

Un Ă©ventail brillant de sentiments

 

Comme la distribution des chanteurs d’ailleurs. Si le livret peut paraĂźtre risible, les chanteurs sont trĂšs engagĂ©s et donnent vie aux personnages avec les moyens dont ils disposent. Dans ce sens les rĂŽles de CĂ©sar et de ClĂ©opĂątre, tenus par Lawrence Zazzo et Sandrine Piau respectivement, sont les vedettes incontestables, pourtant accompagnĂ©s d’une Ă©quipe de grande qualitĂ©. Le Jules CĂ©sar de Lawrence Zazzo est progressif. Si au tout dĂ©but, il semble plutĂŽt affectĂ© voire superflu, au cours des 4 heures de spectacle, il arrive Ă  dessiner un portrait fantastique et complexe du hĂ©ros romain, qui, malgrĂ© l’abondance mĂ©lodique, n’a pas la musique la plus individuelle de l’oeuvre. Il est ainsi le hĂ©ros Ă  la coloratura parfaite et savoureuse. Ses moments les plus intenses sont les rĂ©citatifs accompagnĂ©s, mais le souvenir plus vif que nous avons de sa prestation est sans doute son Ă©nergie et cet investissement indiscutable dans ses vocalises pleines de caractĂšre et sa musicalitĂ©. L’interprĂšte se rĂ©vĂšle mĂȘme irrĂ©sistible dans son court air guerrier Ă  la fin du 2e acte “Alla’po dell’armi”.

Sandrine Piau est une ClĂ©opĂątre encore plus irrĂ©sistible! Sa prestation est piquante Ă  l’extrĂȘme. Tous ses airs chatouillent et caressent les oreilles. De plus, sa silhouette s’accorde parfaitement au personnage sĂ©ducteur. Son air du 2e acte : “V’adoro pupille” avec un orchestre des muses sur scĂšne et l’un des sommets esthĂ©tiques et Ă©rotiques de l’oeuvre. Mais nous avons droit lors du mĂȘme acte Ă  un autre sommet de beautĂ© cette fois-ci presque spirituelle lors de son air “Se pietĂ  di me non senti” qui n’est pas sans rappeler Bach. Également investie dans les  duos, la soprano rĂ©ussit tout autant son air de bravoure Ă  la fin de l’opĂ©ra :  ”Da tempeste il legno infrango” est la cĂ©rise de virtuositĂ© sur le dĂ©licieux gĂąteau d’une performance indiscutable.

Le personnage le plus dramatique, CornĂ©lie, est vivement dĂ©fendu  par la mezzo-soprano Verduhi Abrahamyan (nous avons toujours des excellents souvenirs de sa NĂ©ris dans la Medea de Cherubini ainsi que de sa Pauline dans la Dame de Piques de Tchaikovsky). Elle est noble et fiĂšre dans sa souffrance et le duo final du 1er acte : “Son nata a lagrimar”,  est magnifique : il suscite une vague de forts applaudissements et des bravos justifies.  Le Sextus de Katherine Deshayes paraĂźt malheureusement en retrait. Son personnage n’a que des airs de vengeance (Ă  l’exception du duo d’adieux avec CornĂ©lie), et ils sont tous dans sa tessiture. Ce qui aura pu ĂȘtre une excellente occasion pour elle n’est qu’une interprĂ©tation correcte mais peu mĂ©morable. Christophe Dumaux dans le rĂŽle de PtolomĂ©e est, au contraire, un chanteur que nous avons du mal Ă  oublier (excellent Disenganno dans Il Trionfo de fĂ©vrier 2013).  VirtuositĂ© vocale, sincĂšre investissement, avec un sens aigu du thĂ©Ăątre, font de lui un mĂ©chant plutĂŽt attirant!  Paul Gay et Dominique Visse sont tous les deux excellents en Achillas et NirĂ©nus respectivement, d’ailleurs comme Jean-Gabriel Saint-Martin dans le rĂŽle de Curio (beau Guglielmo dans CosĂ­ fan Tutte Ă  Saint Quentin en avril 2013).

La mise en scĂšne de Laurent Pelly n’est pas pour tous les goĂ»ts, mais elle ne nuit pas Ă   l’oeuvre. Au contraire, sa transposition de l’action dans un MusĂ©e du Caire imaginĂ© est plutĂŽt sympathique.  Comme le fait qu’il intĂšgre le 18e siĂšcle dans sa vision. Dans ce sens, le concert des muses habillĂ©es en costumes baroques avec divers clins d’oeil Ă  la Rome antique (le choeur des bustes entre autres!) affirment une belle humeur et une imagination plutĂŽt libĂ©rĂ©e. La reprise de la production est au final un festival pour tous les sens et l’Ă©ventail des sentiments et d’affects est certainement prĂ©sentĂ© avec candeur et noblesse. Au final, une production recommandable Ă  voir et Ă©couter au Palais Garnier, encore le 31 mai ainsi que les 4, 6, 9, 11, 14, 16 et 18 juin 2013.

Haendel : Agrippina

haendel_handel_costume_portraitFrance Musique, samedi 28 dĂ©cembre 2013, 19h. Haendel : Agrippina, 1709. Harry Bicket, direction (Lieceu). En 1709, Haendel achĂšve son sĂ©jour italien: le jeune homme de 24 ans, est plus italien qu’aucun autre saxon: Ă  Rome, Florence et surtout Venise, temple de l’art lyrique oĂč Monteverdi a rĂ©inventĂ© l’opĂ©ra un siĂšcle auparavant, Haendel apprend et maĂźtrise la langue de l’opĂ©ra… Agrippina incarne sa maestriĂ … Pour nous aucune version enregistrĂ©e n’Ă©gale la fiĂšvre, l’Ă©conomie, l’intensitĂ© dramatique et le feu vocal de la production enregistrĂ©e par John Eliot Gardiner chez Philips…

Haendel: Agrippina, 1709.

Samedi 28 décembre 2013, 19h

 

A partir de 1710, Haendel tente un pari fou: imposer Ă  l’audience londonienne, l’opĂ©ra italien. L’engouement pour le genre venu du continent l’emporte totalement, lui insufflant mĂȘme de sĂ©vĂšres faillites. Les chef d’oeuvres sont nombreux (Rinaldo, Giulio Cesare, Ariodante, Alcina). Pourtant, le compositeur sĂ©vĂšrement concurrencĂ©, doit se renouveler. Mais tenace, Haendel, toujours en rapport avec la dramaturgie musicale, rĂ©invente un autre genre: l’oratorio.

L’enfant de Halle
InitiĂ© Ă  l’orgue par Zachow Ă  Halle, sa ville natale, le jeune Haendel ne tarde pas Ă  devenir son assistant organiste en 1697, Ă  12 ans.
Mais le jeune instrumentiste rejoint Hambourg en 1703 (18 ans) oĂč il fait partie de l’Orchestre de l’OpĂ©ra du MarchĂ© aux oies, alors dirigĂ© par Keiser. Dans la fosse, oĂč il est violoniste puis claveciniste, Haendel Ă©coute, apprend, mĂ©dite l’exemple des compositeurs dont il joue les oeuvres. TrĂšs vite, il y prĂ©sente ses premiers opĂ©ras: Almira, Nero (1705), puis Florinda et Dafne.
Or point de salut ni d’accomplissement d’un talent ambitieux sans l’apprentissage italien. En 1706, Haendel s’embarque pour la terre des Caccini, Monteverdi, Cavalli, Cesti: les crĂ©ateurs du genre opĂ©ra. D’ailleurs, l’opĂ©ra italien est unanimement apprĂ©ciĂ© par toutes les cours d’Europe. En connaisseur, le jeune homme se rend dans les deux foyers historiques de l’OpĂ©ra italien. Il y laisse une oeuvre personnelle remarquable qui en dit long malgrĂ© sa courte expĂ©rience, sur l’ambition qui l’anime et la maĂźtrise dĂ©jĂ  atteinte.

A Florence, le jeune musicien Ă©crit Rodrigo (1707); A Venise, Agrippina (1709), premiĂšre oeuvre d’une Ă©tourdissante maestriĂ . A 24 ans, le jeune homme est plus italien qu’aucun autre auteur lyrique. Sa langue est italienne. Et davantage que la perfection de la musique, il a contractĂ© le virus du drame.

De retour en Allemagne en 1709, Haendel se fixe Ă  Londres dĂšs 1710. Le jeune homme de 25 ans s’apprĂȘte Ă  acclimater l’opĂ©ra italien dans un pays qui applaudit le genre du masque, idĂ©alement perfectionnĂ© par Purcell, qui plus est, en langue anglaise quand l’Ă©tranger Haendel souhaite monter des productions dans la langue de Monteverdi. Son entreprise paraĂźt risquĂ©e voire dĂ©raisonnable. Comment imposer un genre de spectacle auprĂšs d’un public qui n’a jamais clairement manifestĂ© son engouement?

Londres, 1711: Rinaldo

Rinaldo en 1711 est un coup d’Ă©clat spectaculaire qui impose immĂ©diatement le musicien dans son pays d’adoption. Les productions s’enchaĂźnent avec plus ou moins de succĂšs, d’autant plus difficiles ou improbables aprĂšs le triomphe de Rinaldo. Ainsi, Il Pastor Fido (1712), Teseo (1713) d’aprĂšs la tragĂ©die lyrique en cinq actes de Lully et Quinault; Silla (1713), Amadigi (1715) qui marque une Ă©criture renouvelĂ©e Ă  l’Ă©chelle d’un orchestre de plus en plus participatif, inventif, colorĂ©.

1719, directeur du King’s theatre

ConsĂ©cration: Haendel est nommĂ© directeur musical de l’AcadĂ©mie Royale de musique installĂ©e au King’s Theatre. Haendel dispose d’un lieu flambant neuf qui vient d’ĂȘtre inaugurĂ© en 1720. Le compositeur recrute les plus belles voix en vogue pour son Radamisto (1720). Suivent plusieurs ouvrages moins spectaculaires: Muzio Scevola (1721) opĂ©ra collectif composĂ© avec Bononcini qui rejoint l’AcadĂ©mie Royale comme membre permanent en 1720, et Amadei. Seul l’Acte III serait de Haendel; Floridante (1721) dont on regrette l’incohĂ©rence du livret; Ottone (1723), trĂšs classique voire conventionnel; Flavio (1723) au texte lui aussi peu approfondi. Cependant, peu Ă  peu, le gĂ©nie de Haendel gagne l’estime du milieu musical, l’admiration d’un public fidĂ©lisĂ© mais exigent. L’art et la maĂźtrise de Haendel se concentrent sur le flamboiement de la musique qui tout en respectant la faveur gĂ©nĂ©rale pour les acrobaties vocales distillĂ©es par castrats et prima donna, sait ne pas cĂ©der Ă  la tyrannie capricieuse des chanteurs, surtout si l’action dramatique doit en pĂątir.

Giulio Cesare, 1724

Haendel expĂ©rimente toujours. En cela, Giulio Cesare indique une nouvelle direction pour le spectaculaire: orchestre de fosse Ă©toffĂ©, et mĂȘme orchestre sur scĂšne. Tamerlano (1724) enchaĂźne les rĂ©citatifs accompagnĂ©s, aboutissant Ă  la fameuse scĂšne du suicide, composĂ©e d’une succession d’arias et de rĂ©citatifs. En maĂźtre de la tension et de la progression dramatique, le feu d’un Haendel passionnel et palpitant, s’impose indiscutablement. Rodelinda (1725) poursuit la veine expressionniste.Saison 1725/1726
Le King’s theatre est devenu une scĂšne incontournable de la vie musicale londonienne. Haendel a rĂ©ussi son pari. D’autant que pour animer les dĂ©bats, voire le chahut dans la salle, le public aime s’opposer, soutenant Bononcini contre Haendel, surtout, applaudir Ă  tout rompre, la soprano vedette Faustina Bordoni contre la Cuzzoni. Joutes artistiques, clivages passionnĂ©s entre les partis d’un public conquis, montrent la ferveur de l’opĂ©ra Ă  l’Ă©poque de Haendel lequel est fait citoyen anglais en fĂ©vrier 1726.
Scipione (1726), Alessandro (1726) qui fit chanter les deux sopranos rivales, Admeto (1727), Riccardo Primo (1727), Siroe et Tolomeo (1728) prolongent le style de l’opĂ©ra seria selon un systĂšme Ă  prĂ©sent fonctionnel. MalgrĂ© les succĂšs remportĂ©s, l’AcadĂ©mie Royale ferme ses portes en 1728.La Seconde AcadĂ©mie Royale
Haendel qui n’a jamais baissĂ© les bras, poursuit l’aventure de l’opĂ©ra italien avec l’impresario Heidegger. Les deux hommes produisent de nouveaux spectacles au King’s theatre mais Ă  leur compte. Le compositeur gagne l’Italie pour recruter de nouveaux chanteurs. Lotario (1729) qui est un Ă©chec amer; Partenope (1730) comprenant intrigue comique et Ă©vocation spectaculaire d’une bataille; Poro (1731), Ezio (1732, plus faible), Sosarme (1732, plus inventif), surtout Orlando (1733, l’annĂ©e oĂč Rameau crĂ©e Ă  Paris, son Hippolyte et Aricie), qui comprend la premiĂšre mesure Ă  5/8, entre autres dans l’Ă©vocation de la folie du hĂ©ros, imposent davantage la maturation critique de Haendel sur l’ouvrage lyrique.

Partition personnelle: Ariodante et Alcina
Face Ă  la rivalitĂ© d’un nouveau thĂ©Ăątre, the “Opera of the Nobility”, Heidegger rompt sa collaboration avec Haendel, lequel s’obstine, loin du King’s theatre laissĂ© Ă  ses rivaux, sur la scĂšne du thĂ©Ăątre de Lincoln’s Inn fields. HĂ©las son Arianna (1734) ne parvient pas Ă  sĂ©duire le public.

Ariodante marque son grand retour, sur la scĂšne du Covent Garden en 1735, grĂące entre autre au ballet d’influence française qui lui permait de compter sur le talent de la danseuse Ă©toile Marie SallĂ©. AprĂšs Ariodante, Alcina, reproduit le mĂȘme climat d’enchantement hypnotique grĂące Ă  l’expression de la passion parfaitement maĂźtrisĂ©e. Pourtant, ni Atalanta (1736), Arminio (1737), Giutisnio (1737) ne parviennent pas Ă  relever l’entreprise de Haendel. Pire, les ouvrages montrent une inspiration qui tourne en rond. De mĂȘme pour Berenice, Faramondo (1738). Exception faite de Serse (1738) admirable seria renouvelĂ© sous les feux d’une veine comique inĂ©dite. Imeneo (1740) puis Deidamia (1741) tentent de nouveaux registres expressifs, Ă  la marge du pur seria, “opĂ©rette”, comĂ©die ironique et sentimentale, les partitions montrent l’ampleur d’un genre lyrique qui dĂšs lors, a Ă©puisĂ© ses ressources.L’oratorio, un genre d’avenir
Haendel se tourne alors vers une autre forme thĂ©Ăątrale, non scĂ©nique, l’oratorio. Ainsi paraissent, Samson (1743), Semele (1744), Hercules (1745), surtout Jephtha (1752), composĂ©e Ă  l’Ă©poque de la Querelle des Bouffons Ă  Paris. Haendel y montre tout l’Ă©clat d’une Ă©criture revivifiĂ©e. L’absence d’un cadre scĂ©nique obligĂ©, la mise Ă  distance des “stars” du chant, plus soucieux d’effets que de cohĂ©rence scĂšnique et de vedettariat, libĂšrent le compositeur des conventions stĂ©rilisantes du genre seria. De fait, ses oratorios ont souvent plus de puissance et de souffle que ses opĂ©ras antĂ©rieurs, grĂące Ă  l’inspiration des airs, la conviction du choeur, le sens Ă©vocatoire  du rĂ©cit dramatique. Le public ne s’y est pas trompĂ©, qui immĂ©diatement acclame en Haendel, l’un de ses plus grands compositeurs.

Sur les partitions de ses oratorios, Haendel a notĂ© des remarques et effets scĂ©niques: preuve que dramaturge exigeant, il n’a cessĂ© de prĂ©server l’unitĂ© et la progression de l’action.

Illustrations
Haendel (DR)

 

Compte rendu : Paris. Salle Pleyel, le 14 mai 2013. Haendel : Agrippina. Alex Penda, Sunhae Im, Bejun Mehta… RenĂ© Jacobs, direction.

haendelRenĂ© Jacobs est de retour Ă  la Salle Pleyel aprĂšs son glorieux Trionfo de fĂ©vrier dernier. Il dirige ce soir l’Akademie fĂŒr Alte Musik Berlin pour une version de concert d’Agrippina de Haendel. La distribution de choc compte le contre-tĂ©nor Bejun Mehta dans le rĂŽle d’Ottone et les sopranos Alex Penda et Sunhae Im, incarnant respectivement Agrippina et Poppea. Agrippina de Haendel est une Ɠuvre caractĂ©ristique. CrĂ©e en 1709 Ă  Venise, il est le seul opĂ©ra de Haendel Ă  avoir un livret original. Il est Ă©crit par le commandeur de la musique et propriĂ©taire du thĂ©Ăątre oĂč il sera crĂ©e, le cardinal Vincenzo Grimani. Le rĂ©cit profondĂ©ment amoral dĂ©passe la tradition classique de l’opera seria thĂ©orisĂ©e par Metastasio et Zeno. C’est une comĂ©die douce-amĂšre plus proche du thĂ©Ăątre vĂ©nitien. Un autre trait particulier est l’abondance d’airs (plus de 30!) et le traitement parodique et allĂ©gorique des trĂšs nombreux morceaux empruntĂ©s. La profondeur et les complexitĂ©s derriĂšre la fructueuse collaboration entre le compositeur et le librettiste sont Ă©videntes sur le plan musical ; RenĂ© Jacobs donne de claires explications musicologiques dans le riche livret reproduit ce soir et qui vaut le programme de la soirĂ©e.

 

 

La baguette magique de René Jacobs

 

Comme d’habitude la direction de RenĂ© Jacobs instaure une mise en espace des chanteurs (et mĂȘme des trompettes!). Le chef exploite au maximum tout le potentiel expressif de l’orchestre. Les musiciens de l’Akademie fĂŒr Alte musique sont clairement investis et leur jeu est tout Ă  fait maestoso. Sous la baguette stricte de Jacobs, ils s’expriment avec maestria ; tranchants et touchants dans le seul rĂ©citatif accompagnĂ©, d’une vivacitĂ© rafraĂźchissante lors des chƓurs, parfois agitĂ©s, parfois brillants, toujours plaisants. Le continuo particuliĂšrement rĂ©ussi. La cohĂ©sion et la complicitĂ© de l’ensemble est Ă  saluer. Il s’accorde tranquillement, mais avec personnalitĂ©, aux chanteurs, vĂ©ritables protagonistes de l’Ɠuvre de Haendel.

Dans ce sens, RenĂ© Jacobs rĂ©unit un plateau remarquable, presqu’identique Ă  la distribution de son enregistrement studio. Tous sont complĂštement engagĂ©s, jusqu’au plus secondaire des rĂŽles ; ils orbitent autour d’Alex Penda dans le rĂŽle-titre, Sunhae Im en Poppea et Bejun Mehta en Ottone. Les sopranos aux caractĂšres contrastants chantent exactement la mĂȘme quantitĂ© de musique ; elles ont les morceaux les plus redoutables et virtuoses.

Une Agrippina pas comme les autres…

Alex Penda est une Agrippina incroyable. Son personnage complexe souvent dĂ©testable, prend vie dans son interprĂ©tation qui bouleverse. Sa prĂ©sence sur scĂšne est imposante et son excellent jeu d’actrice rehausse l’attrait de sa prestation. La cantatrice rĂ©ussit Ă  se dĂ©marquer de l’orchestre dans les airs dansants, maĂźtrise parfaitement une ligne vocale trĂšs tendue, a une agilitĂ© et une dynamique impressionnantes. Saluons en particulier l’aria di lamento au 2e acte « Pensieri », monologue dramatique et vĂ©ritable tour de force pour la soprano qui fait preuve d’un souffle incroyable, d’une expression Ă  la fois hĂ©roĂŻque et tourmentĂ©e.

Sunhae Im incarne le rĂŽle de Poppea. Seule revenante du Trionfo de fĂ©vrier dernier, c’est la chanteuse fĂ©tiche de Jacobs, avec raisons. Si son rĂŽle est moins complexe dramatiquement que celui d’Agrippina, il est plus virtuose et dĂ©monstratif. Sunhae Im est tellement investie et ravissante dans le personnage qu’il nous est impossible de ne pas ĂȘtre complĂštement sĂ©duits ni de sympathiser avec Poppea, mĂȘme s’il s’agĂźt en vĂ©ritĂ© d’une femme dangereuse et voluptueuse. DĂšs son air d’entrĂ©e, « Vaghe perle, eletti fiori » elle impressionne par sa large tessiture et ses dons respiratoires. Dans tous ses morceaux qui suivent, la soprano est l’incarnation d’une virtuositĂ© pĂ©tillante et savoureuse. Elle est coquette, charmante, Ă©blouissante, et ce pendant qu’elle visite la stratosphĂšre avec ses vocalises et arpĂšges balsamiques. Son aria di furore Ă  la fin du premier acte « Se giunge un dispetto » est sans doute un sommet de virtuositĂ© de l’Ɠuvre. Dans un style concertant, Sunhae Im dĂ©montre le contrĂŽle exquis et la longueur surprenante de son souffle : la performance est inoubliable.

Le contre-tĂ©nor Bejun Behta est Ottone, le plus Ă©lĂ©giaque et sympathique des personnages. Son chant, d’une beautĂ© veloutĂ©e confirme sa prestance. Il paraĂźt habitĂ© par son rĂŽle et le reprĂ©sente ainsi avec une sincĂ©ritĂ© et un investissement Ă©motionnel trĂšs touchant. Il chante le seul rĂ©citatif accompagnĂ© pathĂ©tique et saisissant Ă  l’extrĂȘme, et puis son aria di lamento « Voi che udite il moi lamento », d’une beautĂ© douloureuse et angoissante.
Le rĂŽle de Nerone est assurĂ© par la mezzo-soprano Jennifer Rivera. Si elle fait preuve d’agilitĂ©, son Nerone reste fatiguĂ©. Sa performance va crescendo et notamment vers la fin de la prĂ©sentation nous la trouvons plus gaiement impliquĂ©e. Marcos Fink dans le rĂŽle de Claudio est, lui, trĂšs engagĂ© depuis son entrĂ©e. Excellent comĂ©dien, il fait preuve aussi d’une voix puissante, Ă  la belle couleur. Il a une tessiture ample comme sa voix et passe facilement, de la sĂ©duction au ridicule comme le requiert son personnage. Son air du 2e acte « Cade il mondo » est impressionnant par la virtuositĂ© comme par la caractĂ©risation.

Les rĂŽles secondaires, requĂ©rant moins de virtuositĂ© interprĂ©tative, sont pourtant chantĂ©s avec brio. Christian Senn est un Pallante Ă  la voix puissante qui se projette trĂšs bien dans la salle. Il gĂšre aisĂ©ment le canto di sbalzo difficile qu’exige son rĂŽle. Dominique Visse est, quant Ă  lui, un Narciso agile, avec des dons de comĂ©dien toujours irrĂ©sistibles. Le jeune baryton Gyula Orendt dans le rĂŽle de Lesbo ne chante qu’une ariette mais nous le trouvons prometteur, sa performance Ă©tant plein d’esprit et sa voix virile.

Nous sortons de la Salle Pleyel Ă©merveillĂ©s par le travail de RenĂ© Jacobs. PortĂ©s par l’Ă©nergie du maestro, les musiciens de l’Akademie fĂŒr Alte Musik Berlin comme les chanteurs mettent leurs talents au service de l’art lyrique pour notre plus grand bonheur. Ils montrent ensemble comment l’opĂ©ra de Haendel, crĂ©Ă© il y a plus de 300 ans est toujours d’actualitĂ©. Superbe rĂ©ussite collective.

Paris. Salle Pleyel, le 14 mai 2013. Agrippina, dramma per musica de Georg Friedrich Haendel (version de concert). Alex Penda, Sunhae Im, Bejun Mehta… Akademie fĂŒr Alte Musik Berlin. RenĂ© Jacobs, direction.

VIDEO : Belshazzar de Handel par Les Arts Florissants et William Christie, double cd événement

William Christie au sommet ! William Christie au sommet !
Le 22 octobre 2013, William Christie et Les Arts Florissants publient leur premier cd Ă©ditĂ© par leur propre label (Éditions Les Arts Florissants William Christie) : Belshazzar de Handel, oratorio flamboyant, mystique et dramatique en 2 cd et un texte inĂ©dit commandĂ© pour l’occasion Ă  Jean Echenoz … Choeur jubilatoire, solistes embrasĂ©s, orchestre d’une Ă©lĂ©gance irrĂ©sisitible, le double coffret est un coup de coeur CLASSIQUENEWS.COM. Entre finesse psychologique et forte caractĂ©risation des situations et des protagonistes, William Christie confirme en octobre 2013, ses affinitĂ©s avec le dramatisme handĂ©lien…

CD. Handel : Belshazzar. William Christie (3 cd, 2012)

CLIC D'OR macaron 200CD. Handel : Belshazzar. William Christie (3 cd, 2012)   …   Pour William Christie, le choix d’aborder Belshazzar (King’s Theatre, Haymarket 1745) comme premiĂšre oeuvre inaugurant son nouveau label discographique, n’est  pas fortuit. Dans la quĂȘte de perfectionnement de l’oratorio dramatique anglais (prolongement naturel de l’opĂ©ra), Belshazzar incarne un sommet dans le catalogue  HandĂ©lien, tant par la richesse et le raffinement de sa musique que la construction dramatique du livret de Jennens. Le geste trĂšs subtilement caractĂ©risĂ© de Bill (William Christie) recueille ici des annĂ©es de pratique handĂ©lienne (comme il Ă©blouit littĂ©ralement dans l’interprĂ©tation de Rameau) et plus concrĂštement, l’enregistrement de ce Belshazzar anthologique profite Ă©videmment de la tournĂ©e des concerts (dĂ©cembre 2012) qui ont prĂ©cĂ©dĂ© les prises en studio.

 

 

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Flamboyant Belshazzar de William Christie

critique

 

 

Handel_Belshazzar_William ChristieLe chef et fondateur des Arts Florissants exprime le souffle mystique des prĂ©ceptes de Daniel, la souffrance si humaine – et donc bouleversante-, de Nitocris, la mĂšre de Belshazzar, comme la juvĂ©nilitĂ© animale et aveugle de Belshazzar ; portĂ©s par une telle vision, les protagonistes rĂ©alisent une trĂšs fine caractĂ©risation de chaque profil individuel.
C’est aussi un trĂšs intelligente restitution des situations du drame (solistes sortant du choeur agissant avec les autres choristes ainsi qu’avec les protagonistes ; duos rares si enivrants (dont le sommet bouleversant entre Nitocris et son fils Ă  la fin du I) ; raccourcis fulgurants telle la mort de Belshazzar sur le champs de guerre contre Cyrus le perse … ” expĂ©diĂ©e ” en quelques mesures). Tout cela ajoute du corps et un souffle souverain, de nature Ă©pique au drame spirituel.

Mieux les choeurs n’ont jamais Ă©tĂ© plus animĂ©s, vivants, imprĂ©cateurs ou acteurs enivrĂ©s, guerriers, ou captifs persĂ©cutĂ©s, tour Ă  tour, babyloniens, perses ou juifs selon les tableaux. De ce point de vue, les chanteurs des Arts Florissants n’ont jamais semblĂ© plus inspirĂ©s et mieux chantants, portĂ©s par la force des images et le sens spirituels du texte. HallucinĂ©s ce sont les juifs qui implorent les Babyloniens de ne pas commettre des actes blasphĂ©matoires (Recall, O King, 18b) en un souffle dĂ©clamatoire Ă  la fois grandiose et sincĂšre (ampleur incantatoire de Try grandsire trembled…); puis au dĂ©but du II, une mĂȘme aisance dans l’articulation collective, entre Ă©lĂ©gance et humanitĂ© suscite l’enthousiasme. Les sopranos se surpassent dans un angĂ©lisme fluide (plage 8 : quatre sections enchaĂźnĂ©s, quand les eaux de l’Euphrate se retirent) et acte contrastĂ© assumĂ©, ce sont les Babyloniens, enivrĂ©s, indĂ©cents qui commettent l’irrĂ©parable Ă  l’occasion du festin spectaculaire (plage 10) : l’attention au texte, la libertĂ© du geste vocal expriment l’intense dramatisme de la situation chorale ; le peuple de Belshazzar saisit par sa vulgaritĂ© dĂ©cadente, sa laideur morale, son dĂ©hanchĂ© provocateur. Du trĂšs grand art et de la part de William Christie, une vision gĂ©niale sur l’articulation du texte.
Le feu et l’implication de l’orchestre sous la conduite du chef restituent l’arriĂšre fond historique qu’apporte Jennens au livre de Daniel, source centrale de l’oratorio. Autour du roi fĂ©lon, se pressent les agissements de ses ennemis : le perse Cyrus qui assiĂšge la citĂ©, Gobrias, noble assyrien, pĂšre inconsolable car Belshazzar a tuĂ© son fils…  Le collectif des juifs, captifs Ă  Babylone, aide Cyrus Ă  dĂ©tourner l’Euphrate pour pĂ©nĂ©trer dans la ville et tuer le jeune fou … (c’est la raison pour laquelle Belshazzar mort, Cyrus est acclamĂ© comme un libĂ©rateur).
Trois tempĂ©rament se distingue au sein d’un plateau trĂšs cohĂ©rent. Le choix de Iestyn Davies dans le rĂŽle du prophĂšte Daniel est des plus judicieux : l’ample legato d’une couleur diaphane et abstraite exprime la force atemporelle et divine d’un ĂȘtre dĂ©tachĂ© de l’action guerriĂšre, qui inspire Ă  l’auditeur comme Ă  Nitocris, cette certitude admirable, cette puissante aspiration vers le sublime mystique : du grand art. Torche vivante, tendre et affligĂ©e, sur une corde tendue d’une juste Ă©motivitĂ©, la soprano Rosemary Joshua qui est familiĂšre du rĂŽle (elle l’a chantĂ© Ă  Aix en Provence sous la direction de Jacobs) offre un portrait ardent et trĂšs fin lui aussi de Nitocris. Quant Ă  Belshazzar, la fougue primitive, son aveuglement animal, que rĂ©ussit Ă  trouver et dĂ©velopper le jeune tĂ©nor Allan Clayton, il est lui aussi prodigieux. Sa juvĂ©nilitĂ© sincĂšre nous le rend touchant. Un comble.

GĂ©nie dramatique, Handel suit et sublime l’Ă©popĂ©e biblique (en particulier le Livre de Daniel), avec un sens du drame prophĂ©tique, mĂȘlant sentiment du miracle et horreur absolue, frĂ©nĂ©sie guerriĂšre et barbare, irrĂ©sistible Ă©lĂ©vation spirituelle : l’Ă©cart des registres poĂ©tiques est saisissant pour ne pas dire vertigineux. Certains passages purement orchestraux insistent encore sur la tension poĂ©tique d’un traitement particuliĂšrement intelligent de l’histoire : le mouvement panique Ă  la cour de Belshazzar exigeant vainement que lui soient expliquĂ©s l’apparition magique de la main (pendant le festin oĂč il a bu du vin dans les coupes provenant du temple de JĂ©rusalem) et ses inscriptions mystĂ©rieuses (que Daniel est seul Ă  dĂ©crypter).  Dans un intermĂšde orchestral bouillonnant de vaine frĂ©nĂ©sie, Handel imagine alors le dĂ©chaĂźnement inutile des faux mages et des sages impuissants, vaste parabole de la solitude, de la vanitĂ© et de la folie du jeune roi. La fiĂšvre instrumentale qui anime alors la partition est bien celle de l’opĂ©ra.
L’unitĂ© comme la perfection de l’architecture d’une oeuvre clĂ© sont d’autant mieux manifestes que pour l’enregistrement un travail critique sur les 3 versions (1745, 1751, 1758) a Ă©tĂ© menĂ© Ă  terme, offrant un modĂšle nouveau de caractĂ©risation handĂ©lienne. Aucun doute, ce Belshazzar est la nouvelle rĂ©fĂ©rence de l’oeuvre. Bravo maestro. Les Arts Florissants rĂ©ussissent haut la main, leur premier opus inaugurant le nouveau label crĂ©Ă© par William Christie : on attend avec impatience le prochain volume, dĂ©diĂ© au dernier spectacle Le Jardin de Monsieur Rameau, regroupant les 6 jeunes talents du dernier Jardin des Voix, acadĂ©mie vocale baroque biennale des Arts Florissants (promotion formĂ©e Ă  Caen en fĂ©vrier 2013).

 

 

A Babylone par Jean Echenoz

 

Handel_Belshazzar_William ChristiePorteur d’un projet culturel aux regards multiples, William Christie s’intĂ©resse aujourd’hui au dialogues des arts, c’est pourquoi le nouveau label qu’il a fondĂ© exprime aussi une vision dynamique et critique des sujets abordĂ©s. En demandant Ă  l’Ă©crivain Jean Echenoz (auteur d’un remarquable livre sur Ravel rĂ©cemment) un texte inĂ©dit sur Belshazzar, le chef musicologue orchestre un remarquable dĂ©bat, ouvert, pluridisciplinaire qui suscite une prometteuse aimantation des disciplines artistiques. Dans “ A Babylone “, brĂȘve littĂ©raire qui se lit comme une nouvelle, Jean Echenoz suit les traces d’un voyageur historique dans la citĂ© lĂ©gendaire celles d’HĂ©rodote manifestement impressionnĂ© par ce qu’il y voit, ce qu’il y dĂ©couvre, sans vraiment comprendre le sens cachĂ© des us et coutumes des Babyloniens (problĂšme de langue probablement). Les tĂ©moignages antiques (Echenoz croise les propos et rĂ©cits de HĂ©rodote donc, son fil conducteur, avec les Ă©crits de CtĂ©sias de Cnide, Strabon, XĂ©nophon…), Ă©voque alors la fiĂšre mĂ©gapole orientale (7 fois plus grande que l’actuelle Paris), suractive et florissante, traversĂ©e par l’Euphrate qu’ont domestiquĂ© les reines SĂ©miramis et Nitocris, quand les rois babyloniens Ă©taient eux, soit effĂ©minĂ©s et passifs (Sardanaple) soit comme Belshazzar, juvĂ©niles et fĂ©lins, fous et arrogants. Le lecteur apprend beaucoup de ce texte condensĂ© au fort pouvoir suggestif : l’acheminement des matiĂšres premiĂšres sur des bateaux recyclĂ©s, la culture extensive du palmier, … c’est un autre chant bĂ©nĂ©fique qui entre en rĂ©sonance avec l’oratorio de Handel en lui apportant un Ă©cho littĂ©raire complĂ©mentaire, aussi imagĂ© que documentĂ©. Jean Echenoz joue aussi de l’amplification fantasmatique des tĂ©moignages qui superposĂ©s, ajoutĂ©s en strates depuis les origines, ont gonflĂ©, sciemment ou naĂŻvement, la rĂ©alitĂ© de la mythique Babylone. Quand la lĂ©gende submerge l’histoire … Dans ce portrait flamboyant de la ville, l’essayiste historien Ă©pingle l’arrogance du peuple oriental, que l’histoire de Belshazzar, telle qu’elle prend forme dans l’oratorio de Handel, synthĂ©tise : grandeur et … dĂ©cadence.

Tout cela compose un coffret éditorialement et esthétiquement abouti ; musicalement indiscutable.

 

 

Handel : Belshazzar, 1745. Les Arts Florissants. William Christie, direction. 3 cd, 1 texte inĂ©dit de Jean Echenoz : ” A Babylone “. Les Arts Florissants Editions. Parution : le 22 octobre 2013.

 

 

REPORTAGE VIDEO : visionner notre grand reportage vidĂ©o rĂ©alisĂ© au moment de l’enregistrement de Belshazzar de Handel par Les Arts Florissants et William Christie, en dĂ©cembre 2012 (Levallois)

 

 

 

Compte-rendu, concert. Paris, TCE, William Christie,Rameau, Handel, le 27 septembre 2013

Paris, TCE. Vendredi 27 septembre 2013 : récital Rameau et Haendel. Orchestre of The Age of Enlightenments. William Christie, direction

 

Compte rendu, concert. Pour ce concert au mariage prometteur Rameau/Handel, ” Bill ” (William Christie) retrouve une partenaire familiĂšre depuis 1991, soit 20 ans de complicitĂ© : la soprano Sandrine Piau. Non sans une certaine nostalgie chevillĂ©e au corps et qui distille une discrĂšte mais prĂ©sente Ă©motion, tous deux abordent les deux gĂ©nies des annĂ©es 1730 en Europe : frĂ©nĂ©sie rythmique, clartĂ© irrĂ©sistible de Rameau ; sensualitĂ© Ă©lĂ©gante de Handel, avec l’Orchestre of The Age of Enlightenments qui a soufflĂ© ses 27 ans d’activitĂ© en 2013.
Dans la premiĂšre partie, s’agissant de Rameau, de Castor et Pollux, l’opĂ©ra le plus jouĂ© au XVIIIĂš dĂšs sa crĂ©ation en 1737, jusqu’aux Paladins, oeuvre de maturitĂ© (1760), l’Ă©ventail est large : voici une annonce de l’annĂ©e Rameau 2014, trĂšs gĂ©nĂ©reuse : un avant-goĂ»t qui montre combien jouer Rameau et rĂ©ussir son interprĂ©tation restent des dĂ©fis car il n’est pas donnĂ© Ă  tous les chefs de relever comme ici les multiples obstacles.  William Christie a enregistrĂ© Castor et Pollux en 1993 avec le tempĂ©rament et la grĂące qui restent une rĂ©fĂ©rence dans la discographie. Le concert au TCE confirme combien le fondateur des Arts Florissants reste inĂ©galĂ© chez Rameau comme dans Handel. Rappelons que William Christie sort sous son propre label Les Arts Florissants & William Christie Ă©ditions, l’oratorio Belshazzar, le 22 octobre 2013. Concernant Rameau en 2014, Bill dirigera PlatĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Vienne puis Ă  l’OpĂ©ra Comique et Ă  New York, en fĂ©vrier, mars et avril 2014.

 
 

Rameau d’un raffinement ineffable

direction affĂ»tĂ©e et Ă©lĂ©gante d’un Christie poĂšte

 

Christie_William_dirigeant_rameau_faceNervositĂ© et clartĂ©, et mĂȘme hargne guerriĂšre propre aux deux frĂšres hĂ©roĂŻques (Pollux descend aux enfers pour ressusciter Castor qui devait y demeurer Ă©ternellement), dramatisme Ă©ruptif qui foudroie, un sens de la vitalitĂ© rythmique (comme dans Dardanus : Dukas l’avait soulignĂ© en plus de l’audace des couleurs et de l’orchestration admirĂ©es par Berlioz) : sous la direction d’un Bill affĂ»tĂ© et conquĂ©rant, voici pour l’ouverture de Castor et Pollux, un superbe lever de rideau d’un Ă©clat trempĂ© dans une Ă©nergie enivrĂ©e et tragique, aĂ©rienne et Ă©pique irrĂ©sistible.
Ce qui suit ne dĂ©ment notre impression premiĂšre : le geste est incisif et mordant, d’une griserie lĂ©gĂšre prĂȘte Ă  mordre dans les airs pour les AthlĂštes (percutante vitalitĂ© du IIIĂšme air qui n’hĂ©site pas Ă  exposer les bois, hautbois et bassons) ; les bruits de guerre (comme dans Dardanus version 1744) sont un Ă©pisode dramatique fracassant avec des cuivres pĂ©taradants, explosifs, gorgĂ©s de fiĂšre solennitĂ©, … avant ce ” gravement ” qui s’Ă©mancipe lentement comme une aurore ; en vĂ©ritĂ©, c’est une magnifique entrĂ©e en matiĂšre pour l’air ” Tristes apprĂȘts, pĂąles flambeaux ” : plainte d’une dignitĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e de TĂ©laĂŻre qui se lamente auprĂšs de Pollux … aigus parfois difficiles, ligne incertaine mais quelle exquise fragilitĂ©. Sandrine Piau montre quelle musicienne fine et raffinĂ©e elle demeure.
Le sommeil de Dardanus est baignĂ© de tendre intimitĂ©, un rayon de soleil aprĂšs Castor et Pollux colorĂ© de funĂšbres prĂ©monitions ; le menuet qui suit est d’une pudeur et retenue admirables.

L’Ă©clectisme de Rameau est stupĂ©fiant ; la sĂ©lection des morceaux choisis ce soir le prouve encore. Quel rĂ©veil dĂ©licieux avec « RĂšgne avec moi, Bacchus », extrait d’AnacrĂ©on, d’une ivresse toute bachique, d’une sensualitĂ© dyonisiaque libĂ©rĂ©es, elle aussi conquĂ©rantes … les aigus tendus de la soprano empĂȘchent cependant de goĂ»ter la fraĂźcheur badine de cette hymne d’une suavitĂ© acrobatique … L’Orchestre sous la baguette aĂ©rienne de William Christie exprime la lĂ©gĂšretĂ© des Ă©lĂ©ments qui semble en effet soulever la soliste.
Autre dĂ©fis pour les musiciens et le chef : les  Tambourins 1 & 2, extraits de Dardanus : notons la gaietĂ© rustique d’une simplicitĂ© qui parle au coeur, sans apprĂȘts, seulement ivres, et naturellement frĂ©nĂ©tiques : quelle maĂźtrise grĂące Ă  l’expertise d’un chef conteur.
Nouvelle Ă©lĂ©vation avec « Je vole, Amour », extrait des Paladins (1760) : l’air renoue avec la grĂące d’AnacrĂ©on et une couleur instrumentale plus pĂ©tillante encore (flĂ»tes aĂ©riennes comme des chants d’oiseaux quand les cordes expriment la danse des nuages). Je vole nous dit Sandrine Piau, davantage maĂźtresse de ses aigus et parfaite de ligne comme d’intonation : nous la croyons sans hĂ©siter. L’humour distanciĂ©, l’Ă©clectisme poĂ©tique de Rameau s’y dĂ©versent entre comique et tragique, une source expressive qui fourmille Ă  l’identique de sa prĂ©cĂ©dente comĂ©die lyrique (reprise par GrĂ©try dans La Caravane du Caire : PlatĂ©e l’inclassable). Ici Piau badine, oeillades Ă  l’appui d’autant mieux que l’orchestre s’allĂšge, prĂȘt lui aussi Ă  s’envoler. En coquette d’une sensualitĂ© torride, la soprano excelle littĂ©ralement.
Grand moment de profondeur et de sincĂ©ritĂ© orchestrale, la Chaconne, extraite de Dardanus : formidable hymne nostalgique avec ce lĂącher prise, cette pudeur exquise entre gravitĂ© et tendresse d’une Ă©locution (cordes) flexible parfaitement articulĂ©e … Rythmes coulants, passages dynamiques contrastĂ©s et nuancĂ©s, avec cette solennitĂ© pourtant jamais affectĂ©e ni dĂ©monstrative, Bill l’enchanteur nous offre une leçon de grĂące ramĂ©lienne irrĂ©sistible. On l’aurait volontiers Ă©coutĂ© pour 2014, les 250 ans de la mort de Rameau, dans une belle et grande tragĂ©die lyrique : Hippolyte, Castor justement ou Dardanus voire Zoroastre. Il faudra ce contenter de PlatĂ©e. Ce qui est dĂ©jĂ  beaucoup sous la baguette d’un tel maestro.

 

AprĂšs l’entracte – rituel des 20 minutes de pause -, voici la seconde partie dĂ©diĂ©e au divin Saxon Handel.
Dans le  Concerto Grosso op. 6 n° 6 : chef et instrumentistes nous convainquent par leur Ă©lĂ©gance suggestive magnifiquement dramatique, pleine de rebondissement et de tendre intĂ©rioritĂ©, avec des Ă©carts contrastĂ©s qui tempĂȘtent et restituent un Handel imaginatif et percutant, grĂące Ă  l’engagement des seuls instruments (cordes Ă©lectrisĂ©es sous la baguette du chef).
Puis la diva reparaĂźt :  « Che sento o Dio », « Se pietĂ  », grand air dĂ©ploratif de ClĂ©opĂątre extrait de Giulio Cesare. L’air rĂ©vĂ©la Sandrine Piau en 1993 Ă  Beaune : la soprano coloratoure malgrĂ© des aigus tirĂ©s dĂ©veloppe une ligne grave et sombre parfaitement au diapason de l’humeur de ClĂ©opĂątre dĂ©faite et dĂ©truite Ă  cet instant de l’opĂ©ra… la justesse et la pudeur Ă©motionnelle de la diva saisissent, trĂšs investie et intĂ©rieure. Bill excelle, fluide et profond.

Nouvel sĂ©quence lyrique avec  « Scoglio d’immorta fronte », extrait de Scipione : crĂąnement dĂ©fendu avec des aigus plus faciles mais toujours fragiles qui font l’Ă©motivitĂ© d’une tenue trĂšs musicienne, d’autant que l’orchestre et le chef se montrent impeccables.

En conclusion, Bill propose un Handel festif mais raffinĂ© : Musique pour les Feux d’artifices royaux. Pour la fin, vertiges et divertissement. La belle gradation des tutti de cuivres sĂ©duit : splendides gerbes Ă©clatantes dont Bill fait ressortir la puissante Ă©nergie pleinairiste. L’ivresse dansante, la respiration pastorale dans l’esprit du Water music, avec cette mĂȘme piquante et entraĂźnante euphorie rythmique de Rameau … Bill y ajoute cette dose de suprĂȘme raffinement, de badinerie, d’Ă©lĂ©gance absolument irrĂ©sistible, Ă  la fois opulente et chorĂ©graphique, d’une emphase cuivrĂ©e tout Ă  fait calibrĂ©e et maĂźtrisĂ©e. Un handel idĂ©al.

Trois bis pour dire au revoir … Pas chiches pour un sou pour le ravissement du public dĂ©jĂ  conquis, les interprĂštes gratifient l’audience de 3 bis : bouquet progressif et gĂ©nĂ©reux avec l’air, au charme absolu, celui de Morgane d’Alcina, d’une facĂ©tie caressante. Lui succĂšde avec une sincĂ©ritĂ© et une musicalitĂ© qui rayonnent : l’irrĂ©sistible Lascia de Rinaldo, puis rĂ©cidive en coquetterie assumĂ©e pour l’air d’AnacrĂ©on de Rameau, en fusion avec l’orchestre d’une fluiditĂ© caressante et sensuelle. Quele soirĂ©e !

 

Paris, TCE. Vendredi 27 septembre 2013 : récital Rameau et Haendel. Orchestre of The Age of Enlightenments. William Christie, direction.

 

détail du programme :

Rameau
Castor et Pollux, ouverture
‹Deuxiùme et troisiùme airs pour les Athlùtes, Bruits de Guerre, Gravement
“Tristes apprĂȘts, pĂąles flambeaux”,
Menuet‹”Sommeil”, extrait de Dardanus
‚« RĂšgne avec moi, Bacchus », extrait d’AnacrĂ©on
Tambourins 1 & 2, extraits de Dardanus
« Je vole, Amour », extrait des Paladins‹Chaconne, extrait de Dardanus
‹Haendel
Concerto Grosso op. 6 n° 6
‚« Che sento o Dio », « Se pietĂ  », extraits de Giulio Cesare
‹Marche extraite de Scipione
« Scoglio d’immorta fronte », extrait de Scipione
Musique pour les Feux d’artifices royaux