LIVRE événement, critique. GUENNADI ROJDESTVENSKY : Les Bémols de Staline par Bruno Monsaingeon. Conversations avec Guennadi Rojdestvensky (Editions Fayard, février 2020)

rojdestvensky guennadi chef maestro bio bemols de staline livre critique classiquenews monsaingeon classiquenewsLIVRE événement, critique. GUENNADI ROJDESTVENSKY : Les Bémols de Staline par Bruno Monsaingeon. Conversations avec Guennadi Rojdestvensky (Editions Fayard, février 2020) – Guennadi Rojdestvensky (né en 1931) appartient à la colonie des grands maestros russes, succédant par un coup du sort au légendaire Svetlanov ; il devient une figure majeure de la direction musicale sous l’ère Staline, et après, lequel est d’ailleurs évoqué (rapidement) assistant fugitivement à quelques représentations au Bolchoï sans avoir fait savoir vraiment si le guide du peuple était dans la salle… A travers ses « Conversations » (dont le propos nous mène jusqu’à la fin de la carrière du chef et sa disparition en 2018), l’auteur délivre un portrait incisif de Rojdestvensky, lequel se raconte et tisse au fil des pages une autobiographie qui témoigne de l’organisation de la musique en URSS… c’est un être musical jusqu’au bout des doigts, dans sa chair, dont la passion de la musique et le respect des partitions lui ont été transmis par son père (bon pianiste et chef) et par sa mère (traductrice et chanteuse) qui décida qu’il serait musicien. Rojdestvensky eut la chance de pouvoir jouer en Europe quand on pensait que les artistes russes devaient demeurer à l’intérieur des frontières soviétiques.
Le chef est connu pour son absence de compromis sauf quand il devait diriger des ballets et faire quelques concessions avec les danseurs qui de toute façon, quel que soit le chef, jugent que soit « il joue trop lentement, trop rapidement ».
Les épisodes de la vie, les choix de répertoires (dont surtout Prokofiev dont le dernier chapitre constitue une déclaration d’amour), les personnalités croisées tout au long d’une vie exceptionnellement riche sont évoqués ici, où la politique aussi réserve ses coups de théâtre, souvent aux confins du ridicule et du fantasque (cf sa nommination comme chef du Royal Philharmonique de Suède, finalement acceptée par les autorités soviétiques)… dévoilant les coulisses et les facettes méconnues d’un maestro exceptionnellement impliqué, qui comparé aux Gergiev et Jansons récents, avait cet idéal de clarté et de précision, une éloquence du discours musical, dépourvu de tout artifice, croisé avec la conscience de l’histoire… soit un son qui a probablement disparu aujourd’hui.

C’est surtout l’interprète spécialiste des symphonies de Chostakovitch qui dévoile son travail avec le compositeur russe, un être marquant et avenant même par sa délicatesse aimable. Rojdestvinsky explicite ce qui faisait de Chosta un génie dont l’ouie était phénoménale, y compris dans les tutti, capable de distinguer les accords de la harpe ou du cor. S’il n’a pas travaillé avec Prokofiev, Rojdestvinsky demeure l’interprète le plus passionnant pour Chostakovitch. Ailleurs on se délecte des souvenirs précisément vécus entre Chostakovitch et Stravinsky dont les propos sur l’un et l’autre sont rapportés ; comme l’évocation des Å“uvres de Schnittke, qui se prêtent spécifiquement à une orchestration et à l’orchestre, Rojdestvinsky réalisant plusieurs transcriptions validées par le compositeur, demeure passionnante… La valeur du témoignage direct par l’intéressé, comme les propos recueillis de conversations privilégiées, dépasse la simple évocation biographique. Le texte permet de vivre de l’intérieur l’odyssée fantastique d’un musicien de premier plan. Lecture incontournable.

 

 

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CLIC D'OR macaron 200LIVRE événement. GUENNADI ROJDESTVENSKY : Les Bémols de Staline par Bruno Monsaingeon. Conversations avec Guennadi Rojdestvensky (Editions Fayard, février 2020). EN LIRE plus sur le site de Fayard
https://www.fayard.fr/musique/les-bemols-de-staline-9782213716817

PARUTION : 26 février 2020
348 pages – FORMAT : 135 x 215 mm – Prix indicatif : 24 €
EAN :  9782213716817 – CODE HACHETTE : 3707842
PRIX NUMÉRIQUE : 16.99 € – EAN NUMÉRIQUE : 9782213718552

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VIDEO

Pour se faire une idée de la direction du maestro russe Guennadi Rojdestvensky, ÉCOUTER / VOIR ci après : 7è Symphonie de Prokofiev (opus 131), Orch symphonique de la Radio de Moscou, 1966; un témoignage unique sur le son remarquable qu’il savait façonne et obtenir des musiciens, un son fait de tension, de crépitement, d’une incandescence supérieure…

 

 

 

 

I. Moderato
II. Allegretto
III. Andante espressivo
IV. Vivace

Durée : 31 mn

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LIVRE, événement. Beethoven et après par Élisabeth Brisson, Bernard Fournier, François-Gildas Tual (Fayard / Mirare)

Beethoven, et après livre fayard mirare folle journee beethoven 2020 annonce critique livre concert classiquenews 9782213716589-001-TLIVRE, événement. Beethoven et après par Élisabeth Brisson, Bernard Fournier, François-Gildas Tual (Fayard / Mirare). Immédiatement, le génie beethovénien a été reconnu, mesuré, analysé à sa juste valeur, créant une onde de choc et d’influence, persistante et durable. Tous ses contemporains (excepté Goethe qui rencontre le musicien sans suite) ont célébré la grandeur de l’artiste, la dimension messianique de son écriture, sa fougue révolutionnaire, en particulier dans ses œuvres symphoniques. A l’époque qui suit la Révolution française dont les valeurs suscitent l’adhésion du compositeur né à Bonn (fraternité, égalité, liberté), quand Bonaparte prend le pouvoir et devient Empereur, Beethoven crée la musique de cette déflagration qui sculpte l’Europe politique. Même à l’époque du Congrès de Vienne (1815), Beethoven est le compositeur majeur reconnu par tous. Transcriptions, partitions conçues dans son influence directe… attestent de cette aura saisissante qui occupent des générations d’auteurs après lui.
Le livre est un complément idéal à la Folle Journée de Nantes 2020, qui célèbre à juste titre les 250 ans de Beethoven.
Les 3 auteurs dont certains sont spécialistes de l’œuvre de Ludwig, interroge la fortune critique de Beethoven, dès son vivant. A la lueur des événements de sa vie, beaucoup de biographes ont tenté de récupérer l’image de Beethoven à des fins autres que celles strictement musicales : beaucoup d’auteurs n’ont pas hésité à réécrire le mythe Beethoven (tout en l’enrichissant ainsi) selon des motivations « affectives, esthétiques, nationalistes, idéologiques » (Élisabeth Brisson, auteure du Guide de la musique de Beethoven) ; le propre du génie Beethovénien reste son audace expérimentale qui repousse toujours plus loin les possibilités des formes musicales alors fixées par Haydn et Mozart, ses prédécesseurs à Vienne : ainsi sonate, symphonie, quatuor sont de fond en comble régénérer et porter « à un apogée » (Bernard Fournier, auteur de l’Histoire du quatuor à cordes dont le tome 1 accorde une large place aux quatuors de Beethoven). Enfin l’hommage immédiat à Beethoven se mesure à l’aulne des transcriptions de ses œuvres, permettant « une diffusion large ». Les auteurs soucieux de célébrer la force et la puissance du génie beethovénien sont innombrables : leurs partitions en écho constituent aujourd’hui comme un monument musical qui prolonge le monument de Beethoven à Bonn (François-Gildas Tual). Lecture indispensable.

IVRE, événement. BEETHOVEN et après… éditions FAYARD / Mirare - parution : 22 janv 2020. Prix TTC indicatif : 15 € – EAN : 9782213716589 – Code hachette : 2822525 – Prix Numérique : 10.99 € – EAN numérique : 9782213718576 – 240 pages – format : 12 x 18, 6 cm.

LIVRE événement. PIERRE BOULEZ par Christian Merlin (Fayard)

boulez pierre par christian merlin fayard critique annonce livre musique classique classiquenews 9782213704920-001-TLIVRE événement. PIERRE BOULEZ par Christian Merlin (Fayard) - Pierre Boulez (1925-2016) le compositeur évidemment ; le chef (son activité la plus indiscutable, chez Wagner, Ravel, Debussy, Bartok…), mais aussi le musicien politique malgré lui qui à coup d’ordonnances et déclarations définitives, souvent tranchantes (avec un art consommé de la phraséologie polémique) a bousculé l’ordre musical en France en défenseur et prophète autoproclamé de la modernité. L’auteur n’écarte aucune facette de la personnalité contrastée de celui qui a triomphé surtout à Bayreuth, grâce à Patrice Chéreau pour le centenaire du Ring.
Selon les points de vue, Boulez est révolutionnaire et fanatique, moderniste coûte que coûte quitte à brûler les idôles du passé, en particulier le baroque, alors redécouvert et proie de toutes les attaques. La création, le contemporain, la vibration contemporaine sont ses seuls champs d’action, de réflexion, de questionnement… et les réalisations comme les chantiers se sont précisés au fur et à mesure de ses prises de position : … le Domaine musical, l’IRCAM, l’Ensemble Intercontemporain, l’Opéra Bastille, la Cité de la musique, enfin la Philharmonie de Paris… autant de projets dispendieux à coups de millions d’euros.
Grâce à des archives inédites qui soulignent la « générosité » comme la « bienveillance » de l’homme, le texte édité par Fayard, ainsi publié 3 ans après sa mort en 2016, offre enfin une vision globale et complète sur le musicien, le penseur, l’intellectuel. Ses dictats, ses perspectives… Objectivement qu’on le regrette ou pas, Boulez en « fondateur d’institutions », a organisé la distribution et les lieux de diffusion de la musique du XXè.

La partie la plus passionnante demeure immédiatement celle réservée à l’élucidation de son écriture musicale. Alors, quel Boulez connaissez vous le mieux ? le « sectaire cérébral » ou l’artiste, interprète et créateur « hypersensible » ? Le texte complet permet de choisir en connaissance de causes.

CLIC_macaron_2014LIVRE événement. PIERRE BOULEZ par Christian Merlin (Fayard)
628 pages – Format : 155 x 235 mm – Collection : Musique – Prix TTC indicatif : 35 € – EAN : 9782213704920 – Code hachette : 7065710 Prix Numérique : 33.99 € – EAN numérique : 9782213706832 - CLIC de CLASSIQUENEWS 

PLUS D’INFOS sur le site de FAYARD :
https://www.fayard.fr/musique/pierre-boulez-9782213704920

LIVRE événement, annonce. JOHN CAGE par Anne de Fornel (Fayard)

cage john anne de fornel fayard 9782213705057-001-TLIVRE événement, annonce. JOHN CAGE par Anne de Fornel (Fayard). L’artiste est peu académique, « emblème d’une Amérique  libre et inventive ». John Cage (1912-1992) est un compositeur parmi les plus connus, et aussi les plus controversés du XXème siècle. Explorateur, expérimental, chercheur, penseur de la musique, Cage ouvre des perspectives jamais vues auparavant …. « Il a exploré des territoires inconnus en créant un répertoire pour le piano préparé, en utilisant l’électronique de manière novatrice et en introduisant l’impersonnel dans son processus de composition. Son important corpus de pièces indéterminées témoigne d’un refus des hiérarchies du monde musical de son temps. Il a contribué à élargir l’univers sonore, a développé la dimension de la performance et a donné davantage de liberté à l’interprète. » En outre le compositeur était aussi un plasticien créateur tout azimut donc concevant plusieurs installations-expositions dont les enjeux étaient ceux d’une tabula rasa. Avec le chorégraphe Merce Cunningham, il réinvente la relation féconde entre musique, création et danse. Curieux, ouvert, inventeur (l’équivalent de Picasso en peinture), Cage est un pionnier, un prophète et un visionnaire qui repense la musique non pour elle-même mais dans la riche mise en orbite, cultivant une multitude de possibilités avec les disciplines extramusicales, et tout aussi créatives.
Il s’est tourné vers le bouddhisme zen, « qui deviendra le fondement de sa création non intentionnelle ».
A partir de différents fonds d’archives américains, l’auteure Anne de Fornel présente l’homme, son oeuvre révélant un regard multiples et stimulant pour celui qui en contemple œuvres, en écoute les partitions. C’est une œuvre de référence et fécondante qui a laissé une trace profonde parmi les autres disciplines que la musique : danse, poésie, arts plastiques, etc…

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CLIC_macaron_2014LIVRE événement, annonce. JOHN CAGE par Anne de Fornel (Fayard). Parution : fin février 2019. 728 pages, 49 euros – EAN NUMÉRIQUE :
9782213706924 – https://www.fayard.fr/musique/john-cage-9782213705057

 

 

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BIOGRAPHIE de l’auteure, rédigée par l’éditeur : Anne de Fornel est une musicologue et pianiste franco-américaine. Elle est titulaire d’un doctorat de Musique et Musicologie de l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), d’un Master de piano du CNSMD de Lyon et d’un Master spécialisé « Médias, Art et Création » de HEC Paris. Elle est l’auteur de nombreux articles et publications sur la musique et les arts plastiques des XXe et XXIe siècles.

LIVRE, critique. C. GINOT-SLACIK / M. NICCOLAI : Musiques dans l’Italie fasciste (1922-1943) – FAYARD

Ginot-SLACIK musiques italie fasciste 1922 1943 fayard livre evenement classiquenews 9782213704975-001-TLIVRE, critique. C. GINOT-SLACIK / M. NICCOLAI : Musiques dans l’Italie fasciste (1922-1943) – FAYARD. Les deux auteures présentent un panorama détaillé de l’activité musicale en Italie pendant le régime fasciste de Mussolini, soit de 1922 (marche sur Rome), à 1943 (chute du duce). La période est longue et modifie en profondeur l’organisation de la culture en Italie à seule fin de glorifier l’histoire nationale et ce qui fonde le prestige de l’art italien (réforme de l’enseignement de la musique…). « Aviateurs et tyrans de la Rome antique hantent alors les scènes d’opéra, tandis que musiques de film et chansons se font l’écho des conquêtes coloniales. Ni les musiques savantes ni les genres populaires ne sont étrangers au fascisme  : sans imposer de canons esthétiques, le régime accompagne la réforme des conservatoires et subventionne des événements majeurs tels la Biennale de Venise ou le Mai musical florentin. »
Ainsi s’affirment comme « Prémisses – 1918 – 1924 », les déclarations d’intention de Gabriele d’Annunzio, la glorification d’un passé prestigieux où se distingue le génie du Vénitien Monteverdi, revisité, réinterprété par Malipiero)…
Il reste encore actifs plusieurs événements culturels qui attestent encore du rayonnement de l’art italien aujourd’hui : Maggio fiorentino…
A l’époque du totalitarisme mussolinien, la majorité des compositeurs cultive une ambiguité permanente dans sa relation au pouvoir afin de continuer à être joués et à composer (ainsi l’activité des Carri di Tespi Lirici jusqu’en 1942 ; l’activité parfois zélée de Malipiero et de Casella). « L’opéra sous le régime » met à l’honneur les oeuvres de Mascagni, entre autres ; des sujets s’affirment Rome impériale plutôt la Grêce Antique ; la figure libératrice, d’une virilité triomphante celle de l’aviateur fasciste, avec à la clé l’exaltation de la Guerre d’Ethiopie, le renouveau de l’oratorio… les musiques de films et même la chanson comme l’opérette ne sont pas omises ; autant de vecteurs d’une propagande parfaitement affinée par le pouvoir de Rome pour créer le héros italien.

Cependant, entre autres, certains auteurs Dallapiccola (Le Prisonnier) ou Petrassi (Coro di Morti) font rupture et s’écartent de l’allégeance avec l’adoption des lois antisémites. Au final, de manière profitable, l’auteure offre une vision élargie de la période à travers l’analyse des profils de chaque compositeur : sensibilités particulières, genres musicaux (essor du poème symphonique… avec trame narrative précise ; régénération du madrigalisme…), commentaires sur des partitions emblématiques (« Le Prisonnier : une charge politique » / L’Inquisition comme métaphore du régime fasciste).
Il s’agit de mesurer l’admiration suscitée par le fascisme puis les divisions que le régime politique dans ses applications suscite au sein de la nation italienne. La conclusion mesure les manifestations toujours vivaces de cette « mémoire problématique ». Lumineux.

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CLIC_macaron_2014LIVRE, critique. C. GINOT-SLACIK / M. NICCOLAI : Musiques dans l’Italie fasciste (1922-1943) – éditions FAYARD.  – EAN :
9782213704975 РPrix 24 euros РParution : f̩vrier 2019.

https://www.fayard.fr/musique/musiques-dans-litalie-fasciste-1922-1943-9782213704975

 
 
 

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Les auteures Charlotte GINOT-SLACIK et Michela NICCOLAI. Biographies présentées par l’éditeur Fayard. Titulaire d’un doctorat en musicologie, Charlotte Ginot-Slacik est actuellement professeur au Conservatoire national supérieur de Musique et de Danse de Lyon, et collabore régulièrement avec l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, l’Opéra de Lyon, la Philharmonie de Paris…

Après un double cursus de doctorat en Musicologie à Saint-Étienne et à Crémone,  Michela Niccolai a effectué deux post-doctorats à l’Université de Pavie et à l’Université de Montréal. Elle enseigne à l’Université Paris 4 et à Paris 3 et est membre associé au laboratoire IHRIM (Lyon2) et au LaM (ULB).

Bourse d’écriture 2016 de la Fondation Francis et Mica Salabert

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Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard). Le texte plus chronologique que biographique s’attache surtout à révéler la profonde unité et cohérence d’un œuvre ordinairement estimé comme éclectique, expérimentale, souvent inabouti du fait même de son incessante et continue quête structurelle. Toute la pensée de György Ligeti (1923-2006) reste un questionnement ontologique qui interroge la finalité même de la musique et le sens de sa forme transitoire. Et ce n’est certainement pas les entretiens cités par fragments ou celui intégré en fin d’ouvrage (édité pour partie dans la revue Commentaire en 2006) qui éclaire et élucide le « cas Ligeti »… bien au contraire. L’intelligence et la sensibilité suprême du compositeur l’auront préservé malgré une adolescence marquée par l’exil, hors de sa Transylvanie natale, puis la guerre et ses horreurs inoubliables…
Biographe et essayiste de premier plan ici, le compositeur Karol Biffa saisit idéalement le paradoxe Ligeti, penseur plus que compositeur, créateur davantage que réalisateur. Si la forme parfaite n’existe pas, au moins Ligeti a le génie d’en poser les jalons initiateurs. L’énigme Ligeti se définit par son inachèvement même, son sens permanent de l’invention : d’où un catalogue de partitions particulièrement diversifié : chambriste, symphonique, solistique,… et lyrique : l’unique opéra le Grand Macabre (1974-1977) constitue ici le chapitre le plus marquant de la démarche et du travail de Ligeti (malgré la faiblesse reconnue de son livret) ; son délire poétique inspiré du gothique fantastique (de caractère bouffon, confronté au tragique du Requiem de 1965) a permis de réaliser concrètement le meilleur opéra contemporain des années 1970.
L’intérêt du texte revient au profil de son auteur qui est aussi compositeur. Chaque
partition est conceptualisé dans un contexte musical et rétabli dans le parcours d’une écriture constamment critique. Donc forcément insatisfaite. Du reste, en ce sens, Ligeti nous rappelle le sens de la formule d’un Stravinsky qui dans toutes ses conversations et entretiens rapportés, avait le génie du trouble plutôt que de l’explicitation.

Ligeti par Beffa
D’un compositeur l’autre : immersion directe

György LigetiLes grandes fresques orchestrales : Apparitions (1959), Atmosphères (1961), Lontano (1967)… ; l’introspection méditative presque insupportable des Etudes pour piano (1985-2001) ; la grande poétique rythmique, de Continuum, 1968 au Concerto pour piano de 1988, sans omettre Clocks and Cloud de 1973, pièce maîtresse sur le plan de l’esthétique, – et qui donne même son titre à la troisième partie du livre (« Clocks and Cloud : 1965-1980 »), comme l’irrésistible travail sur la texture et sa flamboyante plasticité (Sippal, Dobbal, Nadihegeduvel, 2000)… figurent au titre des plus grandes réalisations musicales et expressives de la seconde moitié du XXè. Chacun de ses jalons, est magistralement présenté, exposé, analysé dans une langue accessible et claire.
Marqué par Bartok, mais aussi l’inéluctable tragique de la guerre, Ligeti réussit à déployer sa voix propre, en dehors de toutes chapelles postmodernes, hors des discours dogmatiques d’un Boulez, hors du champs temporel des minimalistes et répétitifs américains. La singularité de l’oeuvre ligetienne revient à la biographie musicale propre du compositeur : un ami, un pédagogue, – certes professeur et compositeur donc (à Hambourg et à Darmstadt), qui fut surtout, et c’est le point essentiel de son Å“uvre qui lui donne son ampleur et sa puissance spécifique, un penseur esthète au carrefour des disciplines, de la musique, de la littérature, de la peinture. Lecture incontournable. CLIC CLASSIQUENEWS de l’été 2016.

Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa. Editions Fayard. 460 pages. Parution : mai 2016. ISBN : 978 2 213 70124 0. Prix indicatif : 28 €. CLIC CLASSIQUENEWS de l’été 2016 (à ce titre intégré dans notre sélection de l’été 2016).

VIDEO : reportage Festival Présences, janvier 2011 (Les 20 ans) : extraits de Requiem de Ligeti, sous la direction d’est Pekka-Salonen.

http://www.classiquenews.com/video-festival-presence-de-radio-france-janvier-2011-esa-pekka-salonen/

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard). Publication évènement au rayon “biographies” : le compositeur contemporain Karol Beffa dédie une nouvelle biographie au compositeur né hongrois György Ligeti (1923-2006) et qui dut quitter son pays en 1956, après l’occupation par les chars russes de Budapest. En terre germanique (Vienne, Cologne, Hambourg…), Ligeti devient Ligeti, créateur doué d’une intelligence remarquable, d’une culture illimitée et d’une exigence musicale exceptionnelle. Il a composé comme un écrivain, dans la lignée de Bartok, au carrefour d’esthétiques diverses (post schoenbergienne, sérielle, spectrale…), toujours supérieurement maîtrisées. Combinant à sa grande érudition, les ferments d’un instinct sûr coloré par un esprit facétieux “dada”, Ligeti s’est tenu à bonne distance des dogmatisme et des concepts fumeux pseudo expérimentaux… Il incarne une trajectoire à part, celle d’une personnalité totale. Admirateur, le compositeur Karoll Beffa complète une série de travaux précédents, plutôt convaincants mais majoritairement d’auteurs britanniques, élucidant de nombreux aspects de l’oeuvre de Ligeti (comme de sa personnalité et de ses goûts) jusque là peu abordés : le dernier Ligeti, son amour du timbre, les clés pour comprendre la quête musicale dans son ensemble. L’auteur du Grand Macabre (1974-1977) ne pouvait trouver ici meilleur avocat. Prochaine grande critique développée dans le mag cd, dvd, livres de CLASSIQUENEWS.

 

 

 

 

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa, éditions Fayard, 464 pages. Parution annoncée le 18 mai 2016.

 

 

 

 

Livres, compte rendu critique. Timothée Picard : La Civilisation de l’Opéra (Sur les traces d’un fantôme (Éditions Fayard, février 2016)

timothee picard la civilisation de l opera critique compte rendu classiquenews fevrier 2016 classiquenewsLivres, compte rendu critique. Timothée Picard : La Civilisation de l’Opéra (Sur les traces d’un fantôme (Éditions Fayard, février 2016). Le titre de cet essai global, emprunte à Nietzsche une posture partisane, celle où le philosophe encore ami de Wagner, défendait dans son propre essai, “La Naissance de la tragédie grecque”, l’opéra germanique seul héritier digne depuis l’opéra italien de Monteverdi, et comme lui véritable prolongement critique et évolutif sur la forme chant/théâtre. L’auteur se saisit d’un autre penseur critique, Walter Benjamin, qui déclare vis à vis du roman de Gaston Leroux (paru en 1910), journaliste devenu écrivain et précurseur du cinéma Pathé, que Le Fantôme de l’opéra est bien “l’un des grands romans sur le XIXème siècle”.
Aujourd’hui, ceux qui ont lu le livre ou sont capables d’en citer quelques chapitres, tout au moins retracer la construction de certains passages, sont bien peu nombreux (ormis peut-être la scène où le Fantôme monstrueux, Erik, paraît au Bal, masqué sous les traits de la Mort Rouge en allusion à la nouvelle macabre, terrifiante de Poe-), tant l’histoire du Fantôme de l’Opéra, ayant survécu à son origine littéraire et romanesque, inspire chanteurs, auteurs de séries télévisuelles, surtout comédies musicales dont celle signée Lloyd Webber, dépasse tous les succès l’ayant précédé. Génie romanesque doué d’une construction astucieuse (Le Mystère de la chambre jaune, premier chef d’Å“uvre de 1908), Leroux défie les lois habituelles du genre, aimant principalement fusionner les registres poétiques : onirique, fantastique, terrifiant, spectaculaire. Avant d’être cinématographique, son écriture est opératique. Consciente des effets visuels et imaginaires qu’elle produit, et géniale dans sa façon de les amener comme de les agencer. Mais le texte interroge moins les clés de l’écriture du dramaturge que la fascination exercée par son sujet, ce que signifie à chaque époque de réception, le choix du thème opéra et comment la perception et l’esthétique de Leroux a enrichi considérablement le mythe…
D’où vient cet attrait pour le roman français ? Ne serait-ce pas plutôt au fond, ses personnages (dignes du trio opératique romantique : un ténor, un baryton méchant – soit le monstre, et entre les deux, une soprano indécise ?), ou mieux : son sujet, l’Opéra, comme lieu et comme genre ?

 

 

 

Le mythe de l’opéra à travers les avatars du Fantôme de l’Opéra…

Fantômes et mythe de l’Opéra

 

LEROUX gaston G._LEROUXL’essai prend à bras le corps toutes les péripéties et les avatars nés depuis le roman de Leroux, engage un questionnement philosophique sur la question de l’opéra lui-même : miroir, emblème, “métonymie”, symptôme de la société, et donc par extension et références, “signe” de la civilisation elle-même, en particulier celle du XIXè, qui a produit le sommet de cette évolution qui fusionne opéra et société, le Palais Garnier. Le vaisseau créé par Garnier (admirateur de Théophile Gautier et de Dumas) en 1875, prend son origine au Second Empire, luxueux et décadent, et s’impose à l’imaginaire des bons bourgeois de la IIIè République, arrogants, prétentieux, parfaitement parisiens c’est à dire, fastueusement vaniteux. C’est le lieu où on écoute autant qu’il fait s’y faire entendre ; observer autant qu’il faut s’y faire voir… L’escalier monumental suffit à rappeler que ses abords sont d’abord des espaces publics, au caractère mondain et social. En somme si Stendhal a écrit la chronique de l’opéra aristocratique depuis la Scala (au tout début du XIXè), Leroux au début du siècle (suivant), à l’époque post industrielle et impressionniste, reconstruit le mythe de l’Opéra de Paris, qui reste encore la capitale du XIXème siècle et concentre les caractères les plus marquants de la France des Grands Magasins, des Boulevards, des gares, des chemins de fer.
Tout en restituant les nombreuses sources littéraires comme les hommages de Leroux, l’auteur inventorie ce que le roman intègre, n’écartant pas le contexte des Å“uvres contemporaines (Zola, Verne…), ni l’analyse objective de sa construction dramatique comme ses personnages : Christine se laisse mélancoliquement portée au bras de Raoul dans le dédale du Palais Garnier, à la fois grotte minérale et Atlantide en son lac, mais aussi se voit subjuguée d’abord par le monstre mystérieux, alors conquérant sublimé, avant de le considérer pour ce qu’il est (et pour ce qu’il ambitionne petitement): un petit bourgeois (plutôt qu’un véritable héros d’opéra), ayant creusé son appartement cossu, d’un kitsch inepte, pour y séquestrer sa future épouse : mari étriqué et confort poussiéreux, l’idéal et la figure héroïque démoniaque perdent ainsi de leur lustre.
Plutôt qu’un motif, décor interchangeable-, l’opéra atteint grâce au roman de Leroux, le statut d’un mythe, aux confluents des genres, entre industriel, criminel et fantastique. La Londres du XIXè a produit Jack l’Eventreur ; le Paris post hausmannien, celui de Garnier, recueillant le décadent Second Empire, et aussi l’idéal républicain de la IIIè République, engendre un nouveau métissage, le terrifiant pathétique (dans la mouvance d’Elephant man) et du surnaturel artistique : le monstre et la diva composent un duo éclectique, promis à bien des légendes et des fantasmagories en séries. La performance “monstrueuse” de la cantatrice, comme l’aspect hideux du fou masqué, s’exaltent l’une l’autre.
opera fantome de l opera de gaston leroux 220px-Gaston_Leroux_-_Le_Fantome_de_l'OpéraA travers toutes ses adaptations variées, c’est le mythe de l’Opéra, ses connotations fantastiques et dramatiques, tragiques et pathétiques qui se manifestent sans s’épuiser. Confronté au miroir social qu’il suscite, l’opéra pose clairement la question au centre de l’essai : qui sont les véritables monstres et où sont-ils ? ou plutôt s’il y a un monstre donc un mystère, je vais aimer. L’opéra après tout ne serait pas aussi, aimer se faire peur, soit la grand théâtre de l’effroi ? A l’heure des séries de plus en plus inventives sur le plan des scénarios (voyez l’excellente Penny Dreadfull, sommet des registres mêlés mais ici exclusivement britannique : onirisme, romantisme gothique, surnaturel satanique, fantastique et terrifiant spectaculaire où sont mêlés très habilement Wilde, Shelley, Frankenstein et le loup garou, jusqu’au Dracula de Stocker), le roman de Leroux s’affirme comme un modèle dramatique. En traitant le mythe de l’opéra, il en exposé toutes les composantes d’attraction.
Porteur d’une interrogation salvatrice, l’opéra en quête de lui-même, même au cÅ“ur de la culture mondialisée, standardisée, n’a jamais mieux attiré, cristalisant même toutes les attentes dans le genre du spectaculaire et du fantastique. A l’opéra, j’aime avoir peur (comme au cinéma) mais avec ce surcroît de réalité que diffuse les planches, l’orchestre en fosse, le chef qui s’agite, et les chanteurs qui jouent leur voix sur la scène. A celui dont on disait qu’il était un genre élitiste et mort, l’auteur consacre donc une manière d’hommage, face à son pouvoir inusable, tant de fois décrié (car soit disant poussiéreux, codifié, ridicule), mais toujours étonnamment vivace, captivant. Le roman de Leroux a su saisir l’essence de l’opéra à travers les âges : son indéfectible pouvoir d’attraction. L’auteur en démêle les multiples clés d’accès et de compréhension. Lecture indispensable.

CLIC D'OR macaron 200Livres, compte rendu critique. Timothée Picard : La Civilisation de l’Opéra (Sur les traces d’un fantôme (Éditions Fayard, février 2016). EAN13: 9782213681825. 760 pages. Prix indicatif :35 €. CLIC de CLASSIQUENEWS de Février et mars 2016.
Le Théâtre Mogador à Paris reprend Le Fantôme de l’Opéra, version Andrew Lloyd Webber, à partir du 13 octobre 2016 (30ème anniversaire de la création du spectacle, chanté en français). Et dans son livre, l’auteur annonce de nombreuses nouvelles adaptations du Fantôme de l’Opéra de Leroux en séries et au cinéma…

Livres, compte rendu critique. Gabriel Fauré : correspondance, lettres à madame H. (Jean-Michel Nectoux, Fayard, octobre 2015)

Faure gabriel jean Michel Nectoux livre correspondance review compte rendu FAYARD CLASSIQUENEWS critique du livre CLIC de octobre 2015 9782213687087-001-X_0Livres, compte rendu critique. Gabriel Fauré : correspondance, lettres à madame H. (Jean-Michel Nectoux, Fayard, octobre 2015). En couverture, l’excellente toile du peintre Sargent brosse comme l’ensemble du corpus ici analysés et soigneusement édité, un portrait précis, complet et fidèle de Gabriel Fauré : ainsi se dévoile Fauré dans son intimité épistolaire qui fait du lecteur un proche et un témoin privilégié. Né en Ariège et placé très tôt en raison de ses précoces dispositions à l’Ecole Niedermeyer de Paris (1854), Gabriel Fauré né en 1845 : c’est à Paris qu’il rencontre Saint-Saëns professeur de piano : une amitié les liera bientôt, cimentée par une indéfectible estime réciproque. Tel attachement est perceptible tout au long des très nombreuses lettres de la correspondance. Première partition importante, le Cantique de Jean Racine témoigne de la richesse d’une formation unique sous le Second Empire (1865) et le début de la carrière du compositeur libre; il n’a que 20 ans.
L’assiduité de Saint-Saëns, son aide pour se faire connaître du milieu parisien permet à Fauré de s’affirmer peu à peu, surtout à partir de février 1871 quand il participe à la création de la Société nationale de musique et quand il est admis dans le salon envié, convoité de Pauline Viardot (dont Fauré se fiance un temps avec la fille Marianne…). Les différents profils du compositeur, excellent claviériste se précisent : le musicien d’église, organiste à Saint-Sulpice puis La Madeleine (qui doit subvenir aux besoins de sa famille fondée avec Marie Frémiet, la fille du célèbre sculpteur), le professeur de composition au Conservatoire (ses élèves sont rien de moins que Ravel, Schmitt, Enesco…) qui se forge une très solide réputation ; d’autant que l’homme montre dans ses lettres de non moins solides qualités de coeur, de fidélité et de loyauté envers ses amis, relations, soutiens.
La riche correspondance met en lumière toutes ces qualités personnelles qui dévoilent le fin réseau des amitiés, des estimes, les réalisations qui se font grâce aux rapprochements des personnalités qui sont aussi des personnes dotées d’un grand sens de la loyauté. Rien de tel cependant entre Théodore Dubois, directeur du Conservatoire (1898) et Fauré qui malgré ce que Dubois affirme officiellement, incarne pour ce dernier, le mauvais goût douteux (“trop modulé, trop recherché”… pour ne pas dire sophistiqué et précieux. Une mésentente fameuse, polissée par leur éducation, est restée célèbre. Ces deux là qui devinrent directeur du Conservatoire, n’étaient pas fait pour s’entendre. Il est vrai que la filière classique, académique, institutionnelle dont est issu Dubois, conditionne un être talentueux mais pas marquant, insensible à la fantaisie et la volupté audacieuse. Qualités que Fauré élève de l’école Niedermeyer, a cultivé sa vie durant non sans avoir conscience de son talent dans le domaine. L’histoire a depuis donné raison à Fauré, écartant désormais Dubois hors de la lumière du génie, dans un registre rien qu’académique (et ce malgré  les tentatives récentes pour réhabiliter Dubois dans son contexte).

A travers les lettres très denses et documentées réunies ici, on suit pas à pas les conditions de création et la réception des oeuvres majeures : Pelléas et Mélisande (1898), son premier opéra Prométhée pour les arènes de Béziers (1900), le contexte de création de son second opéra Pénélope (1913) d’abord créé à Monte Carlo (chichement) puis surtout à Paris au TCE alors sous la direction d’Alfred Astruc (lequel déposera le bilan à la fin de la saison 1913, emportant dans sa chute le dernier opéra de Fauré)…
Personnalité réservée, Fauré cependant sait sortir du bois et entrer dans la lumière médiatique parisienne surtout à partir de 1903 quand il devient critique musical pour le Figaro (après s’être présenté à cet emploi à deux reprises). Devenu professeur de composition au Conservatoire (successeur de Massenet) puis directeur de l’Institution en 1905 (après Dubois son ennemi), Fauré mène une politique administrative courageuse, plutôt bénéfique pour l’établissement.

CLIC_macaron_2014Tout l’univers amical, artistique et musical de Fauré se trouve ressuscité dans ce volume richement documenté et judicieusement annoté. L’auteur reprend un précédent corpus déjà publié qui regroupait alors essentiellement les lettres échangées entre Fauré et son maître et ami Saint-Saëns (SFM, Klincksieck, 1994). A cela il ajoute ici, l’ensemble des lettres de Fauré et d’autres correspondants en réponse : pour autant, ne cédant pas à une curiosité anecdotique, l’éditeur mène une sélection exigeante sur le matériel autographe, ne retenant que ce qui présente parmi d’innombrables lettres, un “intérêt biographique ou psychologique”. La liberté de ton avec certaines confidentes, pourtant très distinguées ou mécènes surprend et retient l’attention: telles la Comtesse Greffulhe (qui inspira à Proust sa Guermantes) et surtout la Princesse Edmond de Polignac, … ; comme la facilité d’écriture, entre franchise et tendresse avec sa maîtresse Marguerite Hasselsmans rencontrée sur la création de Prométhée à Béziers en 1901 (lettres longtemps demeurées inaccessibles); la valeur de la présentation éditée par Fayard concerne surtout la nouvelle datation donc la présentation chronologique de toutes les lettres, éditées et numérotées dans la continuité … un travail de recherche et de déduction opéré avec l’aide du spécialiste de Proust (grand connaisseur du Paris fin de siècle, Philip Kolb, lui-même éditeur de la correspondance de l’auteur d’ A la recherche du temps perdu). La succession des lettres ainsi établies permet de reprendre la datation de certaines partitions. Cependant certaines pièces demeurent difficiles à dater précisément comme l’opus 45 (2ème Quatuor avec piano). En l’état, les lettres avec des correspondants essentiels comme Marguerite Long, Vincent D’Indy sont encore trop fragmentaires, retrouvées au hasard des recherches dans le monde entier. Quoiqu’il en soit, l’apport est souvent inédit et toujours passionnant. C’est un Fauré attachant, qui parle essentiellement de musique et construit sa vie et ses passions pour elle, étonnamment fraternel, ami loyal et aimant que l’on découvre au fil des pages d’une somme désormais incontournable.

Livres, compte rendu critique. Gabriel Fauré : correspondance, suivi de Lettres à Madame H. Sélection, présentation, annotations par Jean-Michel Nectoux (éditions Fayard). EAN : 9782213687087. Parution : 21 octobre 2015. 914pages.  Format : 153 x 235 mm. Prix public TTC: 38 €. CLIC de classiquenews d’octobre 2015.

Livres, compte rendu critique. Hélène Pierrakos : L’ardeur et la mélancolie – Voyage en musique allemande (Fayard)

pierrakos helene ardeur et melancolie fayard les chemins de la musique livre critique presentation compte rendu classiquenews CLIC de classiquenewsLivres, compte rendu critique. Hélène Pierrakos : L’ardeur et la mélancolie – Voyage en musique allemande (Fayard). Question : qu’est-ce que « l’identité allemande de la musique » ? Y a t fil des composantes et des caractères propres à l’âme musicale germanique telle qu’elle se manifeste chez « Bach, Schubert, Brahms, Mahler… » ? Voilà des questions brûlantes auxquelles l’auteure de cet essai, animatrice sur Fréquence protestante,  tente de répondre. Une quête d’identité, en notre époque où la question de la culture identitaire dresse les partis et les positions les plus radicalisées… Hasard du calendrier des parutions comme si l’actualité de la recherche musicologique et musicale rejoignait les grands débats de société.

A la question de la germanité, l’auteure fait vibrer la carte sonore, celle de l’écoute attentive et active : Hélène Pierrakos offre ainsi un guide d’écoute, relevant, détectant, soulignant les spécificités des compositeurs germaniques, tous pénétrés par le sentiment impérieux du voyage. Qu’il soit errance ou exploration, chaque séjour par la musique suit les pas des compositeurs abordés l’un après l’autre, tous et chacun semant les jalons d’un parcours unique et singulier entre Wandern et Heim (pour reprendre les mots de la préface, laquelle économie dommageable ne les traduit pas,or ils sont essentiels et emblématiques pour comprendre les deux directions qui structurent tout le texte : Wandern et Heim, donc c’est à dire : Voyage et patrie ; désir de conquête et repli introspectifs, action et nostalgie, « ardeur et mélancolie » pour reprendre le titre, mis au diapason d’Eros et de Thanatos. Au fil de ses écoutes concentrées, Hélène Pierrakos analyse et argumente l’idée d’un territoire germanique propre, composant au fil des pages une cartographie de la musique allemande, surtout romantique on l’aura compris (Bach mis à part).

Des thématiques surgissent alors, fédérant une constellation de caractères qui deviennent ici fondateurs et déterminants : « Poétique du pas, le chant fraternel, le folklore rêvé, la pensée inquiète » sans omettre « l’idylle d’azur ou le labeur et le rêve »… A travers les nombreuses analyses et essais critiques sur une myriade d’oeuvres et d’écritures, se précise l’idée centrale, stimulante d’un cheminement intérieur et profond : Schubert, Brahms, Mahler, Schumann envisagent par la musique, le dévoilement d’un monde parallèle, dont l’accès est aussi inaccessible ou reporté que la présence, pourtant tout à fait perceptible. De cet éloignement et de cette présence originelle, fondant la nostalgie spécifiquement germanique (Sehnsucht, selon l’adage appliqué aux voyages schubertiens entre autres) réside une dynamique poétique qui pourrait en effet caractériser cette germanisé faite musique. Passionnant.

Livres, compte rendu critique. Livres, compte rendu critique. Hélène Pierrakos : L’ardeur et la mélancolie – Voyage en musique allemande. EAN :  9782213681740. Parution :  octobre 2015. 200 pages. Format : 135 x 215 mm Prix public TTC: 18 €. Editions Fayard

Livres. Martha Cook : L’art de la fugue, une méditation en musique (Fayard)

fayard art de la fugue jean sebastien bach compte rendu critique classiquenews clic ete 2015Livres, annonce. Martha Cook : L’art de la fugue (Fayard). Dernier grand œuvre de Jean-Sébastien Bach, L’Art de la Fugue se dévoile ici, sous une plume particulièrement argumentée et documentée, sous un double aspect : sa perfection musicale, le témoignage qu’il constitue manifestant comme nul autre œuvre dans la catalogue du Cantor, la ferveur d’un Bach, inspiré, perfectionniste, mystique et intellectuel, musicien et sincèrement croyant à défaut d’être comme Kuhnau, véritable érudit de la question religieuse, théologue. Sa bibliothèque théologique est digne d’un pasteur avisé, critique, actif. L’unité de l’oeuvre nous offre une totalité esthétique et musicale qui interroge la forme musicale et plus loin, le sens de la composition dans le cas de Bach, génie baroque. Partition abstraite quelle est au juste sa destination (clavier – clavecin, orgue ? orchestre ? quatuor à cordes ?) ? Quelle est sa genèse ? et comment expliquer sa dernière pièce laissée inachevée par Bach pourtant soucieux de perfection et d’achèvement de ses propres oeuvres ? L’auteure analyse un opus impressionnant et finalement mystérieux, formellement parfait, historiquement et musicalement énigmatique. Et si Bach grand lecteur des Écritures, avait souhaité exprimer musicalement l’enseignement du Nouveau Testament, comme un vrai travail pédagogique et d’évangélisation ?

Comme manifeste d’une prière personnelle ou comme testament dévotionnel, le recueil L’art de la fugue (que le titre soit ou non de Bach), renvoie à la profondeur et la sincérité d’une écriture certes intellectuelle, surtout perfectionniste avant toute autre. C’est un face à face avec Dieu et au pied de la divinité, l’humble réflexion sur la condition humaine. Comme la manifestation de la dévotion intime du director musices de Leipzig, le manuscrit fut toujours précieusement conservé par la famille. Signe de respect pour une œuvre surtout personnelle.  La corrélation avec l’évangile de Luc et la mention précise du texte mis en musique  (14:27) est livrée par la valeur numérique des initiales JS (=27), et du nom de Bach (=14). Il s’agit donc du dictum, paraboles et exhortation finale du sermon de Jésus lors de son second séjour à Jérusalem. Offrande des plus intimes en réflexion à la parabole de la  Croix et du Sacrifice de Luther, les 16  sections ainsi agencées / révélées par Martha Cook dans une perspective qui heurtera tous les puristes évidemment, renseignent de façon inédite et imprévue sur la pensée du dernier Bach.

Le parcours ainsi jalonné offre une formidable méditation sur le sens de la Foi, la présence tangible de Dieu, et comme musicien sincère, l’acte musical et de composition comme un témoignage spirituel. Fayard édite l’un des essais consacrés à l’Art de la Fugue de Bach parmi les plus originaux et passionnants. Une pierre nouvelle dans le jardin enchanté du Cantor.

Livres, annonce. Martha Cook : L’art de la fugue (Fayard). EAN : 9782213681818. Parution : août 2015. 250 pages. 17 €. 120 x 185 mm. LIRE AUSSI la critique du cd J-S Bach : Die Kunst der fuge / L’art de la fugue. Martha Cook, clavecin.  2 cd Passacaille 1014. Enregistré à Nogent le Rotrou en novembre 2013, titre paru simultanément au livre édité chez Fayard.

Livres, compte rendu critique. Jessye Norman : « Tiens-toi droite et chante ! » (Fayard)

jessye norman tiens droite et chante biographie de jessye norman préface de James Levine en fevrier 2014 CLIC de classiquenews compte rendu critique du livreLivres, compte rendu critique. Jessye Norman : « Tiens-toi droite et chante ! » (Fayard). Moins autobiographie que mémoires au fil de l’humeur et des thématiques qui lui sont chères, le texte de Jessye Norman reste surtout un “merci” à la vie, une profession de foi, un hymne aux valeurs humaines supérieures qui permettent de rendre notre existence et notre monde meilleurs… Si tant est que nous puissions influencer le cours des choses. Dans le cas de la diva américaine dont la carrière débute en 1960 et s’achève officiellement à la fin des années 2000, la détermination et l’optimisme (“tiens toi droite et chante!”) sont un moteur exceptionnel pour réaliser les rêves d’accomplissement d’une voix phénoménale. Pourtant l’itinéraire de cette enfant née à Augusta en Georgie, outre ses dons vocaux prodigieux, traverse des événements politiques et sociétaux majeurs qui ont marqué l’après guerre : dans son pays, les lois racistes et la ségrégation qui ont suscité tout un mouvement populaire pour l’égalité des citoyens américains ; puis jeune cantatrice passée à Berlin dans les années 1960, écoutes discrètes et loi du secret comme du soupçon à l’époque de la guerre froide. Il faut lire ses souvenirs d’enregistrements à Dresde par exemple pour comprendre le climat et les conditions d’une époque troublante et surréaliste.

Les combats de Jessye

CLIC D'OR macaron 200L’enfant s’est construite grâce aux valeurs léguées par sa famille, sa grand mère qui chantait les spirituals à l’église en traversant les allées pour saluer ses voisins ; ses parents, responsables, justes, et surtout engagés pour l’émancipation des droits des noirs. La chanteuse, star du lyrique au XXème garde chevillé au corps, cet amour de la liberté, mais aussi du travail, de la discipline, de la dignité partout, toujours, comme un phare tourné vers les autres.
Le mélomane comme l’admirateur de la personne humaine retrouvera sa “Jessye” : une conscience pleine et libre soucieuse d’empathie, de reconnaissance et de fraternité. Les chapitres sur le travail artistique, la collaboration avec les chefs et les confrères sont rares, donc très appréciés, disséminés au fil des pages.

jessye_norman1Heureusement, Jessye parle de ses rôles fétiches, de ses compositeurs de prédilection, de ses rencontres : Jocaste d’Oedipus Rex (chanté au festival de Matsumoto en 1993 sous la direction d’Ozawa), Didon (Purcell et de Berlioz), Phèdre (certains soirs enchanteurs de 1982 au Festival d’Aix en Provence), Erwartung naturellement… ; travail avec les compositeurs vivants tels Tippett (A child of our time, célébration déchirante contre l’inhumanité de la guerre et de la Shoah) ou Messiaen (Poème pour Mi) ; Schubert, Mozart, Wagner, surtout Richard Strauss dont elle explique la portée poétique et spirituelle des Quatre derniers lieder sur près de 2 pages !  On passe volontiers les nombreuses récompenses, distinctions, médailles et invitations prestigieuses dont évidemment les célébrations en 1989 de la Révolution française où Jessye fut notre Marianne, entonnant la Marseillaise, drapée dans les couleurs tricolores telle la pythie d’une ère nouvelle (que l’on attend toujours). C’était l’époque où Paris créait l’événement… comme Berlin dont le mur tombait. Jessye Norman raconte alors l’enregistrement à Dresde qu’elle réalisait et qui tombait à pic : Fidelio de Beethoven et son hymne à la liberté. Cela ne s’invente pas.
De page en page, se précise une femme qui affirme ses valeurs humaines, son humilité face à la vie, sa gratitude pour ceux qui l’ont aimée et qui continuent de l’accompagner.

Au final c’est plus une leçon de vie que le catalogue d’anecdotes scrupuleusement inscrites selon les productions et les enregistrements vécus. Il en ressort un portrait de femme admirable qui brille par son exigence autant artistique qu’humain, son désir d’empathie et sa curiosité pour les autres. Les divas d’aujourd’hui ferait bien de méditer sur ce qu’elles apportent de concret à la société, après avoir tant reçu de leur public et admirateurs. Jessye Norman serait-elle la dernière représentante des divas aussi charismatiques que généreuses ? Tant de déclarations pour le respect, l’égalité, le don sont méritoires de la part d’une artiste qui a profité du star system des années 1980 et aussi du marketing vertigineux du classique à l’époque florissante du compact disc. Pudiquement, l’éditeur ne communique pas l’année de naissance de la Diva (15 septembre 1945) : il s’agit donc aussi d’une publication soufflant les 70 ans de la cantatrice inoubliable. Bonne anniversaire, Jessye !

Livres. Jessye Norman : «  Tiens-toi droite et chante ! »   (Fayard). EAN : 9782213686189.  Parution : le 29 avril 2015. 350pages. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC:  20.90 €.

LIRE aussi notre annonce du Livre : Tiens toi droite et chante ! par Jessye Norman (Fayard)

Livres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard.

fayard francois sappey la musique au tournant des siècles fayard les chemins de la musique fayard fevrier 2015 CLIC de classiquenewsLivres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. L’auteur applique une vision élastique du temps, interrogeant pour chaque passage d’un siècle l’autre, une séquence “89-14″ (soit 11 ans avant, 15 ans après la borne chronologique), identifiant telle ou telle tendance marquante se dévoilant autour des cap “décisifs” : 1600, 1700, 1800, 1900 et 2000. Le mythe de la rupture, à l’énoncé de la borne chronologique s’avère plus ou moins réel, les frémissements d’une tendance à la rénovation esthétique se précisant selon les cas. Si de fait 1600, 1800, 1900 sont bel et bien des changements notables, 1700 est plutôt la confirmation du Baroque né au siècle précédent, une sorte d’âge d’or classique du baroque. En cours de lecture, l’argumentation prend forme : on y relève selon les caps ainsi franchis, des convergences esthétiques marquant en effet, des ruptures esthétiques. Parmi les évolutions et jalons spectaculaires, sont relevés et commentés : le passage de la Renaissance au baroque à travers l’évolution du madrigal, du ballet, du mask et de la Favola in musica… dont bien sûr, le mythe déclencheur d’Orphée.

La musique autour de 1600, 1700, 1800, 1900, 2000 …
Quelles ruptures au tournant des siècles ?

CLIC_classiquenews_2014Autour de 1600 permet de distinguer l’Å“uvre de Claudio Monteverdi. Autour de 1700 donc souligne la maturité de l’ère baroque : consolidation et expansion des voies de recherche et d’accomplissement avec l’éclosion de la génération des génies en série : Haendel, Bach, Scarlatti, Rameau, Teleman… Corelli (l’apollinien), Vivaldi (le dyonisiaque), l’opéra à Venise, Biber, Purcell marquent aussi la période. Autour de 1800, où perce le pôle incontournable de Vienne, ce sont les figures de Haydn (le passeur), Mozart (en son envol ultime) et surtout Beethoven (la nouvelle manière, abordée sur le plan chambriste, symphonique et lyrique) qui balisent la séquence… Ici, le chapitre sur l’essor de la musique française de la Révolution à l’Empire et la restauration se révèle particulièrement instructif : s’y distinguent tous les oubliés souvent mis dans l’ombre de Beethoven et des Viennois : les Gossec, Catel, Cherubini, Méhul, Spontini, Grétry, Kreutzer, Boëly, Jadin, Gardel, Lesueur, Cambini, Reicha…. reprennent leur juste place dans un échiquier où l’histoire des formes et des esthétiques chevauchées, successives se clarifie malgré la diversité des manières.
Autour de 1900, ce sont Puccini (Tosca et son portrait de Rome) et Louise de Charpentier (et sa peinture de Paris) avant Pelléas de Debussy, qui marquent la tranche : d’ailleurs, la figure de Debussy s’impose ici nettement par sa singularité et sa modernité. On y relève alors, “l’effervescence de la génération de 1860″ en France, le wagnérisme ambiant qui détermine les tempéraments. Et dans la sphère germanique, on comprend que Brahms (dont l’équivalent outre Rhin serait Saint-Saëns), Richard II (Strauss), Reger, les Sécessionnistes viennois (surtout Schoenberg…), sans omettre Mahler et Zemlinsky se détachent. Ailleurs, Puccini, Scriabine (et la Symphonie des couleurs), Janacek, Albeniz, Granados, Falla… participent à une constellation européenne dont l’essor est restitué.

Enfin, moins argumenté que les caps précédents : “Autour de 2000″, – le recul serait-il encore trop proche (nous sommes pourtant en 2015, en plein dans le principe 89-14)-, se borne inévitablement, faute de réflexions synthétiques viables,… à un catalogue de faits dont il appartient au lecteur de déduire le sens visionnaire et réel : 1989, effectivement c’est le bicentenaire de la Révolution française, surclassé par l’image de Rostro jouant son violoncelle et Bach sur les ruines du mur de Berlin éventré, quand Karajan s’éteint… Dans le sillon phare du Mystère de l’instant incarné par Dutilleux, l’auteure relève pour cette section qui s’écrit encore aujourd’hui : les effets de la crise financière, et malgré une fin toujours annoncée, la consolidation de la forme opéra qui n’aura jamais tant attiré les publics et inspiré les compositeurs… s’y distinguent entre autres, les Å“uvres pour 2000 signées Tan Dun, Arvo Pärt, John Adams… que révèlent-t-ils ? Quels sont les signes ?
Le dernier chapitre on l’aura compris est ouvert.
Une question taraude la fin du texte : le choc du 11 septembre 2001, laisse peser l’ombre d’une redoutable fatalité pour l’humanité en marche… vers son inéluctable ruine. Qu’en sera-t-il concrètement en 2100 ? L’humanité aura dépassé d’ici là les 9 milliards d’individus. Et la musique dans tout cela ? “Es muss sein !” répond l’intéressée (Cela doit être), claire référence du prélude orchestral de Dutilleux à la 9ème de Beethoven (créé en mai 2014). Rv est pris pour la suite de cette prospective passionnante. Confrontées aux nouveaux défis géopolitique d’un monde de plus en plus interdépendant, gageons que les évolutions de la musique sont loin d’être achevées … Les traversées analytiques offrent de nouveaux regards sur l’histoire musicale. Amateurs ou connaisseurs détecteront ici des tendances profitables à une meilleure compréhension des époques abordées. C’est donc un CLIC de classiquenews

Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. Publié en février 2015. ISBN : 978 2 213 68250 1. 20 € 300 pages.

Livres, annonce. Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siècles (Fayard)

fayard francois sappey la musique au tournant des siècles fayard les chemins de la musique fayard fevrier 2015 CLIC de classiquenewsLivres, annonce. Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siècles (Fayard). Passionnante problématique qui à l’appui du visuel de couverture et son vertige illusionniste : ce qui fait passage (ici un escalier repensé selon l’esthétique maniériste d’après Bernardo Buontalenti pour San Egidio de Florence) trouble les perspective de la pensée, contourne les frontières chronologiques tranchées et observe des périodes de transitions plus riches que le milieu des siècles, par leurs caractères mêlés, leurs esthétiques mobiles et fécondes… A y regarder de plus près en effet, la Renaissance commence dès avant le XVème, et sa date jalon (1400), le Baroque bien avant 1600 (en fait précisement dans la décennie 1590 : voyez Caravage le plus baroque des créateurs qui réalise sa révolutionn avant Moneverdi, à Rome à Saint-Louis des Français), et où commence véritablement le classicisme à l’époque des Lumières ? Que dire encore du romantisme, cet essor du sentiment qui supplante alors la passion… d’origine baroque. Et le siècle moderne, celui des demoiselles d’Avignon, du Sacre du printemps de Stravinsky, ne commence-t-il pas en vérité en 1914, dans le choc fracassant et guerrier de la guerre ?
En vérité l’histoire des arts et de la musique est un flux continu et mouvant qui se moque des bornes chronologiques. C’est à la recherche des signes et des tendances, des Å“uvres clés éloquentes qui font sens que s’organise ce texte passionnant où chacun trouvera à repenser la notion même d’esthétique et d’évolution stylistique.

Comment les compositeurs ont ils vécu le passage au nouveau siècle ? 1600, 1700, 1800, et 1900 désignent -ils a priori l’aube d’une sensibilité nouvelle, régénérée à chaque cap franchi ? Le dernier chapitre autour de 2000 est des plus captivants : la matière encore fraîche, le recul trop court mais la butée à penser (89 et 14), réalisée, prête à être interrogée : ce que fait l’auteure dans son texte original et pertinent.  Prochain compte rendu critique complet dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siècles (Fayard), collection Les chemins de la musique. EAN : 9782213682501. Parution : février 2015, 300 pages – Format : 135 x 215 mm. Prix public indicatif :  20 € ttc.

Livres. Passion Baroque (Fayard)

fayard passion baroque gilles cantagrel classiquenews 9782213685908-X_0Livres. Passion Baroque (Fayard). C’est devenu une habitude depuis quelques années, autour de la thématique fédératrice de chaque Folle Journée à Nantes, début février, Fayard publie un manuel synthétique sur la période et les styles concernées, véritable guide pour mieux goûter sur place, les esthétiques abordées. Cette année place aux passions baroques donc, à travers les 3 phases chronologiques ainsi présentées, explicitées, détaillées : premier baroque (1600-1650 ou la naissance), baroque médian (1650-1700 ou l’émotion) puis baroque tardif ou apothéose (1700-1750). Soit près de 250 pages qui détaillent d’abord les nations et leurs caractères musicaux (France catholique, Allemagne déchirée, l’Angleterre singulière, l’Italie flamboyante…), puis les instruments et l’écriture musicale (à cordes, clavecin et orgue, virtuosité, tempéraments et tonalités…); les passions proprement dites (douleur, solitude, larmes et lamentos, plainte et déclamation…); la scène théâtrale (l’opéra) et sacrée (les cantates, passions et oratorios), le mouvement et la danse, l’art du bien dire (déclamation, rhétorique, éloquence)…
En complément, l’éditeur ajoute une approche chronologique qui permet de mieux analyser les déplacements des compositeurs dans toutes les capitales européennes d’alors : à Londres, Dresde, Berlin, Paris, Versailles, Madrid, Naples, Venise… la diversité des formes et des genres ainsi créés et enrichis, la singularité des personnalités artistiques (et de leurs mécènes) : Monteverdi, Vivaldi, Heinichen, Bach, Couperin, Campra, Rameau, Haendel, Hasse, Porpora et tant d’autres…, recomposent un échiquier miraculeusement riche où les tempéraments se sont exaltés dans la rencontre, le partage, la confrontation, l’émulation. Texte incontournable pour les programmes et concerts de la Folle Journée 2015. Et après…

Gilles Cantagrel : Passion Baroque. Cent ans de musique en Europe. Fayard / Mirare. Parution: janvier 2015. 248 pages : 9782213685908. Prix indicatif : 15 €.

Livres. Christine de Suède par Philippe Beaussant (Fayard)

christine de suede philippe beaussant fayard essai clic de classiquenewsLivres. Christine de Suède et la musique par Philippe Beaussant (Fayard). Fille aimée par son père, Christine de Suède est reine à six ans, abdique à vingt-quatre, se convertit au catholicisme, se fixe à Rome. La vie ressemble à un roman : il pourrait alimenter une soirée entière à la télé sur France 2 ou France 3, sous la forme d’une enquête scientifique style « secrets d’histoire » ou « à l’ombre d’un doute »…). C’est une figure politique et surtout culturelle qui, par sa très originale personnalité, pèse de tout son poids  : garçon manqué, doué d’une intelligence éclair, capable de tailler un portrait de chacun en quelque mots : vive, perspicace, tranchante mais sincère et entière… C’est une femme d’esprit et d’action. Un tempérament qui se passionne surtout pour la musique et l’opéra, d’où la matière de cet essai passionnant révélant à travers les oeuvres défendues (celles de Carissimi et du Bernin) et les compositeurs favorisés (en particulier le vénitien Marc Antonio Cesti, contemporain et rival de Cavalli), le goût d’une femme à la fois déconcertante et exemplaire.

 

 

 

Portrait en musique

CLIC_macaron_2014Polyglotte, Christine s’ouvre au monde avec l’appétit d’une conquérante : elle ouvre en 1673 la première salle d’opéra publique à Rome quand la France invente son propre opéra (Cadmus et Hermione de Lully pour Louis XIV). C’est pour elle aussi que Bruxelles fait représenter son premier opéra (Ulysse dans l’île de Circé de Gioseffo Zamponi, ouvrage récemment ressuscité par Clematis)… Aux côtés de la mélomane dont Philippe Beaussant exprime la carte des intérêts, des coups de coeur, se profile aussi l’épopée politique de l’ex souveraine de Suède, en particulier son espoir d’être Reine de Naples à la solde des Français… ambition jamais réalisée, vite étouffée par un Mazarin mal à l’aise. Le portait qu’en fait le peintre français Sébastien Bourdon (en couverture du livre) fixe les traits d’un être unique dont le fait le plus frappant fut sa conversion au catholicisme, événement inouï qui fut orchestré avantageusement par le Pape lors d’une entrée triomphale de la souveraine à Innsbruck (1655). L’opéra y était présent comme toujours, à chaque jalon d’une vie extraordinaire : l’Argia de Cesti (décors de Torelli, livret d’Apollini) : christine suede biographieDrottning_Kristina_av_Sverigeun spectacle flamboyant pour un destin saisissant. Cesti y fusionne comme rarement le mot, la note ; le verbe anticipe ce que peut la musique et orchestre l’une des partitions les mieux réussies, passant du lamento à la fureur, de l’extase vénusienne du II au bouffon pathétique du III… un miracle lyrique qui aura selon Philippe Beaussant marqué profondément le goût et la sensibilité de Christine. A Rome, elle demande à Corelli, à soixante ans, de lui donner des leçons de violon, à Stradella de composer la musique d’un mini-opéra sur un livret de sa main, faire venir Descartes à Stockholm et lui faire écrire le scénario d’un ballet – « qui a fait cela ? » demande avec légitimité l’auteur, aussi volubile qu’admiratif. Peut-être Louis XIV son contemporain pour lequel la musique fut aussi l’aliment central d’une vie versée dans les arts. Christine de Suède et la musique est  un portrait « en musique » donc, affûté, terriblement vivant, plein d’esprit et de passion et qui précise enfin, tous les visages de Christine la magnifique, rebelle et singulière… de quoi alimenter maints fantasmes sur cette femme exceptionnelle.

Christine de Suède et la musique. Philippe Beaussant est romancier, membre de l’Académie française, spécialiste de l’esthétique baroque, est l’auteur de nombreux ouvrages sur Louis XIV, Lully, Couperin, Monteverdi, Titien… EAN : 9782213643496. Parution : 05/11/2014. 234 pages. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC: 19 €. CLIC de classiquenews

LIVRES. Piotr Kaminski : les 101 grands opéras (Fayard)

101-operas-grands-operas-piotr-kaminski-pluriel-fayard-livresLIVRES. Piotr Kaminski : les 101 grands opéras (Fayard). Ici on passe sans rechigner de 1001 à 101 opéras – entorse faite à la fameuse référence à l’air du catalogue du Don Giovanni de Mozart – avouez que 101 conquêtes féminines, ce n’est pas 1001 ! : l’honneur du séducteur en pâtit quelque peu. Concernant la bible des “grands opéras”, l’outil que publie Fayard pour l’automne est plus léger et transportable (quoique) mais il n’a rien perdu de son consistant apport sur la question lyrique. L’auteur a dû sélectionné, trancher, choisir parmi les ouvrages d’opéra, ceux parmi les “grands” nouvellement éligibles pour ce nouvel outil indispensable.
On regrette par exemple que Genoveva de Schumann ne soit pas présente, ni que les 4 journées du Ring wagnérien (comme leur pendant français, Les Troyens de Berlioz) n’aient été de la même façon estimées… Regrettable omission. Mais tout n’a pas été conçu dans le sens d’un affadissement du propos. Au contraire, en prenant en compte les dernières évolutions de la programmation lyrique ici et là dans le monde, surtout en prenant acte des bénéfices (immenses!) de la révolution baroqueuse, l’éventail a certes perdu en quantité mais il a gagné en représentativité, faisant reculer le curseur aux deux premiers siècles de naissance et de maturation du genre lyrique : les XVIIème et XVIIIè siècles.
L’amateur comme le connaisseur feront leur miel du nouveau choix ainsi défendu : voyez plutôt : Monteverdi (Orfeo, Poppea… mais d’Ulisse), par contre Lully (Atys) et Cavalli (La Calisto… mais avec une référence maladroite qui préfère l’ancienne version Leppard – instrumentalement dépassée, à celle sublimissime comprenant la légendaire Maria Bayo dans le rôle titre sous la direction de Jacobs… côté discernement on peut quand même faire mieux)… Voilà tout pour le Seicento. 5 ” grands opéras “pour le XVIIème qui a vu naître et se développer le genre, c’est un peu maigre.
Pour le XVIIIè, les choses vont s’améliorant : 2 Haendel (Giulio Cesare, et choix contestable : Rodelinda : pourquoi pas Alcina ?), Pergolesi (La Serva padrona : le prototype du buffa en 1733 méritait bien d’être ainsi défendu), Mozart évidement (les 2 Don Giovanni, Les Noces, Cosi et La Flûte… mais alors pourquoi pas La Clémence de Titus qui reste le dernier seria flamboyant signé Wolfgang?) et Gluck (les 2 versions orphiques et Iphigénie en Tauride). AInsi ni Haydn ni Porpora ni Cimarosa et encore moins Vivaldi forcément (la résurrection de ce dernier reste quand même l’élément le plus représentatif – avec Haendel à défaut de Lully et Rameau- dans l’élargissement des répertoires hors XIX, XXè et créations). Justement Rameau : l’année de son 250è anniversaire, tout juste 3 opéras : Hippolyte, Les Indes Galantes, Platée (à la trappe Castor et surtout Les Borréades : ultimes chefs d’oeuvre d’un raffinement orchestral inouï, d’un souffle dramatique trop moderne pour l’époque… Dommage ce n’est pas ce livre que la compréhension de Rameau gagnera en pertinence : on y lit toujours que les livrets du Dijonais sont insipdes : mensonge toujours tenace. Bref).

Pour balayer le vaste horizon romantique et moderne (partie arbitrairement la plus consistante), l’auteur pratique le principe structurant mais réducteur du “1 auteur, 1 Å“uvre” : ainsi Beethoven pour Fidelio, Weber pour Le Freischütz, Halévy pour La Juive, Meyerbeer pour Les Huguenots, Berlioz pour La Damnation de Faust, exit Les Troyens … Gounod pour Faust ou  Johann Strauss fils pour La Chauve Souris (Die Fledermaus)… quand Glinka favorisé possède deux entrées : La vie pour le Tsar et Rousslan et Ludmila !!… certes Bizet est traité de la même façon : Les Pêcheurs de Perles avant l’incontournable Carmen.Evidemment les mieux lotis sont les deux phares accompagnant la seconde moitié du XIXè : Verdi et Wagner dont tous les opéras majeurs (excepté donc Le Ring pour le second) figurent heureusement. Avec 33 entrées pour le XXè, l’écriture moderne est largement couverte… de Tosca de Puccini (1900) et Rusalka de Dvorak (1901) jusqu’en 1998 (Les trois Soeurs de Peter Eötvös). Les mieux traités y sont Richard Strauss et Britten… Même réducteur le spectre ainsi présenté et commenté mériterait évidemment une suite, plus tournée vers le XXIè car même si notre siècle est encore naissant, le nombre des créations justifierait un opus d’approfondissement.

Chaque ouvrage comporte un résumé complet de l’action, une notice synthétique sur les qualités de la partition, la date et le lieu de création. Pour les premiers pas sur la planète opéra, l’opuscule offre une sélection indispensable.

Piotr Kaminski : les 101 grands opéras. collection Pluriel. Éditions Fayard, 661 pages. ISBN : 978-2-8185 0426 0. Prix indicatif : 14 €. Parution : octobre 2014.

Le Rameau nouveau de Sylvie Bouissou. Entretien

Rameau_jean-philippe-rameau-biogaphie-fayard-sylvie-bouissoucouv-JP-RameauEntretien… Le Rameau nouveau de Sylvie Bouissou. Pour l’année Rameau 2014 (250 ans de la disparition du compositeur, décédé en 1764), Fayard publie une nouvelle biographie consacrée à Jean-Philippe Rameau (1683-1764). C’est à ce jour le texte le plus exhaustif qui devient de fait l’ouvrage de référence s’agissant du Dijonais. Son auteure, Sylvie Bouissou ne fait pas qu’y réunir tous les éléments développés depuis des années sur le plus grand génie musical français du XVIIIè, en un rare esprit de synthèse et dans une langue vivante et argumentée, c’est un homme attachant, hors normes voire libertaire et anticonformiste qui se précise enfin, au diapason de son Å“uvre : inclassable, protéiforme, d’une inventivité et d’une exigence jamais vue jusque là… Entretien avec Sylvie Bouissou, directrice de recherche au CNRS (IReMus).

Selon vous, quels sont les éléments nouveaux les plus récents qui ont modifié notre connaissance de Rameau et que vous développez particulièrement dans votre texte ?

Le rôle des interprètes, des directeurs de théâtre et des maisons de disques est fondamental dans notre connaissance de Rameau. Déjà, certains titres ont connu plusieurs mises en scène, Platée, Hippolyte et Aricie, Les Indes galantes, Dardanus, Les Boréades, dont les lectures plurielles permettent de graver ces chefs-d’œuvre dans notre mémoire. Plus on jouera la musique de Rameau, plus le public captera son immense génie et aura envie de découvrir son Å“uvre, sa vie, ses combats, ses extravagances…

Ensuite, il y a les articles et les livres. En ce qui concerne le mien, je ne développe rien en particulier ; j’ai embrassé tout l’homme ! Je n’ai donc pas éliminé la carrière d’organiste de Rameau au prétexte qu’il n’avait pas laissé de répertoire pour cet instrument, mais au contraire, j’ai tenté de comprendre pourquoi il ne tenait pas en place et n’honorait aucun de ces contrats. De même, j’ai développé son attachement à l’esthétique de la foire qui favorise rien moins la création de Platée et des Paladins à travers ses collaborations avec Piron. C’était un bon vivant, assidu de la Société du Caveau, où se chantaient des airs à boire et des canons entre amis. Le fait d’avoir découvert que Rameau était l’auteur de « Frère Jacques » m’a procuré un choc incroyable ! Finalement, tout le monde a chanté du Rameau un jour. J’ai voulu comprendre les raisons des polémiques dans lesquelles il s’engage, tant sur le plan musical que théorique. Si la période 1733-1739 est mieux connue du public – avec les créations d’Hippolyte et Aricie, des Indes galantes, de Castor et Pollux, des Fêtes d’Hébé et de Dardanus –, celle de sa période de maître de clavecin parisien (dix ans tout de même de 1723 à 1733) ou celle correspondant à son statut de compositeur de la musique du roi (1745-176) le sont beaucoup moins, voire pas du tout. Je voulais éclairer ces pans si productifs et au cours desquels il opère des révolutions stylistiques, notamment avec le librettiste Cahusac. Je souhaitais enfin m’attacher à sa dimension pédagogique et théorique et ne pas réduire ces axes à quelques pages. J’y consacre toute la dernière partie de mon livre et j’espère éclairer la bifurcation de Rameau vers ses nouvelles thèses consistant à supposer à la musique une suprématie sur les autres arts et sciences, d’où ses féroces débats avec d’Alembert. Imaginez qu’il répond à ce grand géomètre que loin d’être épuisé par leurs disputes, il s’en trouve au contraire « enhardi » ! Quelle délicieuse insolence à plus de soixante-dix ans !

Aux partisans de Rousseau, détracteurs de Rameau, que dites-vous pour atténuer voire effacer l’image tenace du Rameau érudit, intellectuel, plus théoricien qu’humain ?

 

Année Rameau 2014 : nos temps fort (opéras, concerts, ballets...)Je leur dis qu’il ne faut ni atténuer ni effacer l’image d’un Rameau érudit et intellectuel ; ils ont raison de le considérer comme tel, c’est une évidence. Pour autant, la culture, la connaissance et l’intelligence ne sont pas incompatibles avec le génie musical. Rameau était savant et théoricien, et alors ? Pour moi, il représente le père de l’interdisciplinarité, car il a su mettre la musique au cœur des débats intellectuels de l’époque en discutant avec d’Alembert, Estève, Euler, Diderot, Wolf ou encore Rousseau, son pire ennemi. Être savant, ne l’a pas empêché de nous donner une musique souvent sublime. Chacun sait que Rousseau n’était pas objectif, partagé à l’endroit de Rameau, puisque reconnaissant en Platée un chef-d’œuvre absolu, mais détestant l’homme.

Dans mon livre, je montre que Rameau était certes un travailleur acharné, accaparé par ses méditations et sans doute assez peu disponible, mais qu’il a su préserver le confort de ses proches, cultiver ses amitiés, aider de jeunes musiciens, garder du temps pour l’enseignement et la pédagogie. Loin d’abandonner ses enfants (c’est facile, mais tellement tentant !), il leur a offert une vie matérielle de haute tenue, notamment en achetant à son fils Claude François la très haute charge de « valet de chambre du roi ».

Quelle représentation vous faîtes vous de l’homme Rameau à la lumière de vos propres recherches ?

Après ce long voyage avec lui, je cerne un homme difficile, mais généreux, passionné, meurtri bien souvent par un conservatisme pesant, des jalousies insupportables, combattant sur tous les fronts pour faire reculer l’ignorance. Rameau est un éternel jeune homme qui a vécu plusieurs vies. Rien ne l’arrête, ni les conventions ni les bienséances.

Rameau reste-t-il un immense génie circonscrit au Baroque tardif ou par certains côtés, peut-il être considéré comme visionnaire, lançant des passerelles vers le classicisme voire le romantisme ? En d’autres termes, l’évolution indiquée par son dernier opéra Les Boréades permet-elle d’en faire un moderne (en particulier sur le plan de l’orchestre et des instruments…) ?

Génie circonscrit au Baroque « tardif » ? Non, assurément. La longue carrière de Rameau caractérisée par une importante évolution stylistique, ne permet pas de le « classer », de le ranger dans une case. Il part de l’héritage de Couperin pour le clavecin, mais apporte à l’instrument une dimension qui en révèle d’ailleurs les limites. Son invention du passage du pouce lui permet de cultiver une virtuosité et une utilisation de tout le registre du clavier qui étaient alors inexplorées. Pour l’opéra, il chamboule tous les codes instaurés par Lully : le fond en inventant un nouveau langage, et la forme en changeant la configuration basique de l’opéra à la française. J’ai souvent écrit que Rameau n’avait d’avenir ni dans le Classicisme ni dans le Romantisme. Sa musique zappe ces périodes pour aller butiner une esthétique « moderne », proche de l’école française de l’époque debussyste. Il découvre avec délices le pouvoir de l’orchestre, confiant aux bassons des lignes audacieuses, invitant la percussion, décuplant les potentialités des cordes et des bois. Il cherche sans cesse, innove, propose et invente le concept de timbre.

Si vous deviez n’emporter sur l’île déserte que 3 ouvrages de Rameau, quels seraient-ils et pourquoi ?

C’est la question qui tue… que du papier… Alors forcément, j’emporterai des œuvres que je peux réécouter ou revisionner dans ma tête dans plusieurs mises en scène.

Donc, Platée que j’ai eu la chance de voir dans plusieurs mises en scène dont celle de Laurent Pelly avec Marc Minkowski à la direction musicale, Paul Agnew et Mireille Delunsch dans les rôles de Platée et de la Folie. Une vraie merveille ! Je pourrais me souvenir de celle conduite par Sébastien Rouland à Wiesbaden, ou celle récente de Robert Carsen avec un incroyable Marcel Beekman dirigé par Paul Agnew.

Je prendrai aussi Hippolyte et Aricie et Les Boréades qui marquent le début et la fin d’une carrière sidérante, témoignant de l’évolution stylistique du maître, de ses audaces, de ses recherches, de son génie. Hippolyte et Aricie car ce fut le début d’un choc culturel, d’une « guerre » esthétique entre Lullistes et Ramistes, le commencement d’une révolution. Les Boréades car la censure de cette œuvre en 1763 nous rappelle qu’il faut toujours lutter pour préserver sa liberté d’expression.

Et j’emporterai avec moi toutes les émotions que j’ai vécues en écoutant la musique de Rameau.

Rameau demeure la grande redécouverte des Baroqueux depuis 40 ans. Or même s’il reste assez confidentiel dans les programmations des salles d’opéras et de concerts (hormis cette année grâce à son anniversaire), le disque a permis de réévaluer considérablement sa créativité dramatique et théâtrale. Aux côtés des Haendel et des Vivaldi, quels sont selon vous les grands interprètes au xxe qui auront œuvré pour sa réhabilitation ?

C’est vrai que les Baroqueux ont Å“uvré pour la redécouverte de Rameau, et en premier lieu les grands maîtres que sont William Christie et John Eliot Gardiner et qu’on été Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt. Pourtant aujourd’hui, je crois que la notion de « baroqueux » n’est plus valable et des chefs comme Marc Minkowski, Hervé Niquet, Christophe Rousset et Hugo Reyne ont contribué à cette évolution. En outre, Rameau est souvent programmé en Allemagne avec des orchestres modernes, et, au risque de choquer, je pense que c’est très bien pour sa démocratisation. Je suis enthousiasmée lorsque des chefs non spécialisés dans le baroque s’attèlent à ce répertoire comme Ivor Bolton ou Ryan Brown. Enfin, une génération de jeunes chefs très engagés comme Emmanuelle Haïm, Jonathan Huw Williams, Raphaël Pichon ou Sébastien d’Hérin apportent leurs visions actuelles qui ont toutes leurs intérêt. L’heure n’est plus à la réhabilitation, mais à la démocratisation ; nous sommes dans une phase jouissive qui fait entrer son Å“uvre au répertoire des théâtres lyriques d’Europe et d’ailleurs. C’est précisément la reconnaissance internationale que souhaitait Rameau… lui qui était « ivre de joie » quand le public l’acclamait.

Livres. Sylvie Bouissou vient de publier chez Fayard, une nouvelle biographie de Jean-Philippe Rameau (lire la critique complète de Jean-Philippe Rameau par Sylvie Bouissou).

Livres, annonce. Sylvie Bouissou : Jean Philippe Rameau (Fayard)

Rameau_jean-philippe-rameau-biogaphie-fayard-sylvie-bouissoucouv-JP-RameauLivres. Sylvie Bouissou : Jean Philippe Rameau (Fayard)… Nous l’attendions avec impatience, d’autant plus pour l’année Rameau 2014, celle des 250 ans de la mort. Fayard avait déjà édité le dictionnaire Rameau de Philippe Beaussant, « Rameau de A à Z », lequel commençait à dater : 400 pages, mai 1983, publication pour les 300 ans de la naissance). Le nouveau volume complet et très documenté : plus de 1000 pages, – Fayard oblige-, répare donc une absence criante : il manquait de facto une biographie de référence sur Jean-Philippe Rameau (1683-1764). La voici signée Sylvie Bouissou. En couverture, le buste en terre cuite de Rameau, génie du baroque français tardif par «  Jean-Jacques » (… Caffieri et non Rousseau).  Tous les aspects et visages de Rameau le Grand sont ici passés au crible, détroussant pour les atténuer à leur juste vérité, les calomnies jalouses ; soulignant par les témoignages des admirateurs l’absolue grandeur d’un homme des Lumières qui n’eut de cesse de concevoir la musique comme un laboratoire permanent, la vitrine de ses propres idées visionnaires sur la musique et son organisation théorique, ses effets émotionnels. L’enfance et la formation, les charges d’organiste dans plusieurs cathédrales de province, les premières oeuvres comme compositeur (musique sacrée dont les Motets, avec et sans chÅ“ur) mais aussi la musique de chambre et les pièces pour clavecin (les Trois Suites) les cantates, … autant d’avatars et de premiers épisodes qui préparent à l’éclosion du génie lyrique en 1733, à 50 ans (!) avec son premier opéra, d’une violence poétique inouïe Hippolyte et Aricie, véritable choc esthétique. En fait les partitions théâtrales sont déjà nombreuses avant Hippolyte car Rameau compose pour les tréteaux de la Foire (collaboration avec Piron, 1723-1734), et il sait aussi s’attirer la faveurs de riches mécènes ayant plus ou moins pressenti l’ampleur du génie à l’œuvre : «  Du prince de Carignan à Alexandre Le Riche de La Pouplinière.

CLIC_macaron_2014Une grande partie du texte biographique se consacre à l’activité du Rameau « opérateur » à Paris (1733-1744), la collaboration avec Voltaire (malheureusement sans grands aboutissements concrets malgré des amorces prometteuses) ; déjà la pensée analytique et synthétique de Rameau se précise et se distingue parmi ses contemporains comme en témoigne le traité de dramaturgie des Indes Galantes (composé avec Fuzelier)… les grandes tragédies lyriques sont une à une minutieusement présentées, analysées, commentées : Castor et Pollux (où pointe l’influence de la franc-maçonnerie) ; Dardanus présenté en « naufrage » (à cause de son livret que Rameau reprendra lui-même);… l’auteure sait aussi consacrer un grand chapitre aux Fêtes d’Hébé, sommet du genre ballet ; mais aussi les ouvrages composés pour Versailles et le mariage du Dauphin (La Princesse de Navarre sur le livret de Voltaire, et évidemment l’inclassable Platée de 1745 et son délire envahissant, incarné par la Folie…). L’intérêt revient aux parties dévolues à la notion de crise artistique et compositionnelle, celle des années 1750 : qui touche toutes les oeuvres autour de ce cap chronologique, et qu’annonce la singularité de Naïs, « opéra pour la paix »… comme Zaïs (1748), Zoroastre (1749), Pygmalion… remous et tiraillements esthétiques qu’exacerbe la fameuse Querelle des Bouffons de 1752, confirmant dans le goût du public la place des Italiens et leur verve comique.

rameau jean_philippeParmi les révélations précieuses : l’activité du pédagogue (avec la liste de ses élèves connus !) et les dernières œuvres (« cabale, remaniements et défaveur ») qui portent le destin et le sens du genre tragique monarchique en ses dernières heures (Les Boréades, le dernier opéra laissé en 1764 à la mort imprévue de l’auteur)… Les derniers chapitres éclaircissent les principes du théoricien et démêlent les étapes de sa querelle longuement orchestrées avec les Encyclopédistes, lesquels rangés du côté de Rousseau, l’infatigable querelleur et polémiste, ont nourri le procès Rameau. En complément, l’auteure ajoute de nombreux documents très bénéfiques : synopsis chronologique des oeuvres de Rameau, des parodies des oeuvres dramatiques de Rameau. Lecture incontournable pour l’année des 250 ans. Rameau méritait bien après l’ouvrage de Beaussant, une texte exhaustif, défendant l’homme, le théoricien, le compositeur, l’immense poète du cœur humain. Les détracteurs sont toujours aussi tenaces, présentant un musicien intellectuel et abstrait, sophistiqué et artificiel : ils font à travers Rameau, le procès idéologique de l’opéra royal et de la machinerie tragique (cf les ouvrages de Catherine Kintzler qui n’a cessé de démonter et déprécier la valeur du théâtre ramélien). C’est oublier la vérité et la justesse d’une œuvre musicalement flamboyante et souvent inouïe dont la criante et profonde poésie exprime le mystère du sentiment, les vertiges délirants des passions humaines, inscrits dans le cycle des saisons et de la nature enchanteresse. Démonstration enfin réalisée ici. Lire notre grande critique dans le mag cd, dvd, livres de CLASSIQUENEWS.COM

Sylvie Bouissou : Jean-Philippe Rameau (Fayard). 1168 pages. Parution : 7 mai 2014.

Lire notre dossier Rameau 2014 ; notre sélection des opéras et productions à l’affiche pour l’année des 250 ans de la mort

Livres. Daniel Barenboim : La musique est un tout (Fayard)

fayard daniel barenboim la musique est un toutLivres. Daniel Barenboim : La musique est un tout… Voilà un opuscule que beaucoup d’artistes devraient méditer, assimiler, régulièrement consulter et interroger : leur place dans la société, la relation salvatrice de l’art et de l’engagement philosophique, sociétal à défaut d’être politique, y gagnent un manifeste qui vaut témoignage exemplaire. Il n’est pas d’équivalent en France à la personnalité transnationale du chef charismatique Daniel Barenboim aujourd’hui : une telle hauteur de vue, une telle pensée musicale et artistique se font rare et qui dans sa suite défendront les mêmes valeurs ? Humaniste engagé, en particulier au service de la réconciliation des peuples au Moyen Orient, Daniel Barenboim qui a la double nationalité (palestinienne et israélienne) s’exprime ici en textes choisis, déjà connus et publiés, mais rassemblés avec quelques autres plus récents (premier chapitre ” éthique et esthétique ” où l’acte musical est désormais investi d’une exigence morale). Le chef argumente sa vision de la musique, une chance pour l’humanité de sauver son destin trop marqué par la guerre, la destruction, l’incommunicabilité. En homme de paix qui a côtoyé les plus grands politiques, Daniel Barenboim précise aussi ici une manière d’idéal de vie, une formule personnelle qui s’appuyant sur l’expérience et les rencontres, brosse le  (l’auto)portait d’un homme de bonne volonté, préoccupé par le sens de l’histoire et de la société, l’avenir des peuples pour lesquels l’offrande musicale pourrait s’avérer salutaire. Une forme de vivre ensemble, de penser autrement le monde qui suscite évidemment l’admiration.

 

Penser la musique

l’acte musical, un humanisme concret

CLIC_classiquenews_2014En intitulant cet ouvrage ” La musique est un tout “, Daniel Barenboim relie l’activité artistique à une pensée critique, soucieuse d’améliorer le destin des sociétés ; l’homme de lettres prend pour son compte, l’Å“uvre de la musique dans nos vies, en particulier dans l’histoire belliciste des Israéliens et des Palestiniens, programmés à une lente mais irrésistible autodestruction s’il n’était des espaces d’échanges et de reconnaissance comme ceux que permet la musique, en dehors du champs politique et militaire. La musique n’est pas une activité déconnectée du monde et des hommes : Daniel Barenboim en son combat admirable nous le prouve ici dans le texte.
S’il y a une solution entre palestiniens et israéliens, celle ci peut voir le jour par la culture et la musique : tel est son combat, la motivation première de son orchestre abolissant les barrières et les frontières, le West Eastern Diwan Orchestra, composé de jeunes musiciens de toutes les nationalités et toutes les confessions.

Dans ” éthique et esthétique “, Barenboim précise le statut et la mission de l’interprète, au service de la musique, non de lui-même (servir la musique plutôt que se servir de la musique) ; la place active du spectateur qui rétablit le temps réel de la performance. Passionnantes les pages dédiées à Wagner et la question juive, l’hommage du chef aux habitants (de bonne volonté) de Gaza, pris en otages par les Israéliens et leur blocus abusif.

Chapitres essentiels à ce titre, le discours de Daniel Barenboim lorsqu’il reçut le prix Willy Brandt dont la personnalité politique reste un modèle à méditer réalisant cet idéal dont le chef fait son miel : «  vision, stratégie, courage » ; enfin on ne saurait trop recommander la lecture du chapitre intitulé « Wagner, les Israéliens et les Palestiniens » : tout y est expliqué et finement analysé. Barenboim expose les sources de la haine des Israéliens envers les Palestiniens, remontant aux origines de l’Etat d’Israël (1948) : un état qui fut créer sans cependant chasser ni dominer un autre peuple… A cela s’ajoute la question de jouer Wagner en Israël : Barenboim sait de quoi il parle, lui qui a dirigé Prélude et Mort d’Isolde devant un parterre d’Israéliens, non sans expliquer l’enjeu et le sens de sa démarche. Avant Hitler et les camps d’extermination, Wagner était joué à Tel Aviv par des juifs. La question n’est donc pas la musique de Wagner mais l’instrumentalisation qui en est faite par les extrémistes des deux bords.

Les derniers chapitres réunissent plusieurs transcriptions de conversations entre 2008 et 2011 où Daniel Barenboim, chef lyrique à la Scala, s’exprime sur diverses Å“uvres : Carmen, Don Giovanni, La Walkyrie. L’épilogue examine la question du tempo et du rapport métronomique chez Verdi, conception personnelle qui révèle l’admiration tardive du maestro pour le compositeur italien (pour son Requiem principalement). Le cas Barenboim rétablit l’espace libre, plein d’espoirs et d’espérance, où la culture se fait action concrète. Que vaut l’art sans conscience ? Un divertissement sans enjeux ni consistance. Pour ceux qui pensent que l’art et la musique peuvent changer notre société, et pour tous les autres qui en doutent encore, voici une lecture incontournable. L’offrande trop rare de l’un des derniers musiciens humanistes et engagés, soucieux de l’avenir de la culture et des hommes.

Rappel biographique. Pianiste et chef d’orchestre de réputation internationale, Daniel Barenboim est directeur artistique de la Scala de Milan et chef à vie de la Staatskapelle de Berlin, après avoir dirigé entre autres l’Orchestre de Paris (de 1975 à 1989) puis l’Orchestre symphonique de Chicago (de 1991 à 2006). Il est l’auteur de La musique éveille le temps (Fayard, 2008).

Daniel Barenboim : La musique est un tout. EAN : 9782213678085. Parution :  02/04/2014. 176 pages. Format :135 x 215 mm. Prix public indicatif TTC: 15.00 €

Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard.

Amerique, Etats Unis, musique, Symphonie du nouveau monde,Nicolas Southon FayardLivres. Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard. L’auteur analyse tout ce que la culture (riche voire flamboyante) des Etats-Unis doit à ses premiers habitants, indigènes et colons. C’est une lente assimilation des modes occidentaux importés par les voyageurs arrivants qui dans le choc des rythmes, danses, chants ancestraux fabriquent in fine l’idée d’une identité musicale américaine où s’est inscrit la permanence du populaire. Traditionnel local, savant européen… les esthétiques et les pratiques se mêlent en un vivant dialogue, une mixité d’attitudes croisées qui des deux côtés de l’Atlantique, des States ou de l’Europe, poursuit un dialogue continu d’un continent à l’autre. « Je ne considère pas le titre d’Amériques comme purement géographique, mais comme symbole de découvertes – de nouveaux mondes sur terre, dans le ciel, ou dans l’esprit des hommes », écrivait Edgard Varèse.

L’Amérique du nord aspire et stimule les volontés de régénération : quand l’Europe est en guerre et frôle l’implosion, les vastes horizons états-uniens offrent un paysage des plus inspirateurs. Il aspire les créateurs comme un aimant, celui d’un asile pacifiant où tout semble possible. C’est un phare plein d’espérance, la figure du nouveau monde.

Les symphonies du Nouveau Monde

Du temps des pionniers à l’émergence d’une virtuosité propre (Louis Moreau Gottschalk), les deux New England School, l’épisode américain d’Anton Dvorak dont la Symphonie concernée donne son titre au présent ouvrage…, de la rencontre du savant et du jazz au génie mélodiste du song plumer George Gershwin, de la naissance de Broadway à l’avènement d’une modernité pour le XXème, celle que porte le père pour tous Aaron Copland… tout est ici rétablit, restitué, expliqué avec la clarté d’un passionné.

Plus proches de nous, voici le profil atypique et génial de Lenny le magnifique (Leonard Bernstein), -grand synthétiseur entre populaire et savant-, lui-même indirect héritier des lyriques Barber et Menotti ; ce sont surtout les expérimentateurs aux apports décisifs, tels Varèse ou Henry Cowell, les néoclassiques visionnaires comme Elliott Carter (lequel fait le passage entre le XXè et XXIè siècles). Aujourd’hui, Philip Glass ou Steve Reich, surtout John Adams poursuivent ce rêve musical américain définitivement inscrit dans notre imaginaire. Synthétique, habile et clair, cet opus est un outil indispensable pour comprendre la musique américaine actuelle, c’est la bible pour votre séjour à Nantes lors de la Folle journée 2014 qui célèbre le génie musical américain.

Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard. 200 pages. 9782213681009. Parution : 22/01/2014. Prix public TTC:15.00 €

Livres. Panorama du quatuor à cordes par Bernard Fournier (Fayard)

Livres. Bernard Fournier : Panorama du quatuor à cordes (Fayard). Voici un livre incontournable qui prenant acte des trois volumes précédents constituant cette Histoire du quatuor à cordes que rédigea le même auteur, chez le même éditeur, dans un style accessible et un regard large et structuré. Legs des Lumières et terreau déjà propice à l’éclosion du sentiment romantique, le Quatuor méritait bien une Histoire en 3 volumes, mais exauçant notre attente, une introduction lumineuse qui donne envie d’en apprendre davantage tout en réalisant le défi de l’exhaustivité.

le quatuor de A à Z en 317 pages

quatuor_bernard_fournier_panorama_du-quatuor_cordes_fayardLe livre est donc une synthèse en 317 pages qui couvre les heures essentielles de l’histoire du Quatuor, ses caractères formels, et pour compléter la lecture, bénéficie en fin d’ouvrage d’un glossaire sur les termes de la technique musicale.
L’auteur avec la clarté et la pédagogie qui l’animent aborde donc les ” spécificités ” du quatuor (écriture quadripartite, sonorité / homogénéité, esthétique, acteurs…) ; puis suivant la chronologie, la période classique, premier âge d’or du genre (quatuors de Haydn et de Mozart, magistralement présentés, commentés, contextualisés) ; l’apogée avec Beethoven (les trois manières, formes et matériau, événements et violence, expressivité, survol des 16 Quatuors beethovéniens) ; puis essor du Quatuor à l’age romantique : Schubert (l’homme immobile), Mendelssohn (l’homme pressé), Schumann (l’homme fiévreux), Brahms (l’homme nostalgique…). Le lecteur accompagne ainsi les évolutions métamorphoses d’un genre jamais édulcoré, vrai défi à l’inspiration de chaque compositeur : les Tchèques inspirés par le Folklore (Smetana, Dvorak…) amorcent un renouveau du quatuor qui se réalise et s’accomplit véritablement au début du XXè avec le déni de Stravinski, les acteurs de l’Ecole de Vienne (Schönberg, Webern, Berg, mais aussi Bartok (continuateur de Beethoven au XXème), mais aussi Janacek qui accomplit ce qu’avaient amorcé ses prédécesseurs Smetana et Dvorak. De la période 1900-1940, surgissent quelques grands phares d’un renouveau qui se précise. Enfin dans la période contemporaine, l’auteur repère et identifie certaines tendances : narrativité, théâtralisation (Carter), hasard, technique et technologie sonore (Manoury) ; et quelques acteurs remarquables (Amy, Lenot, Dutilleux…  mais aussi Feldman, Nono, ), avec un éclairage spécifique sur les ” modernes classiques ” : Chostakovitch, Britten, Henze… Panorama d’un apport bénéfique. Publication indispensable.

Livres. Bernard Fournier : Panorama du quatuor à cordes (Fayard). Parution : janvier 2014. 330 pages. EAN : 9782213677224. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC: 22.00 €

Livres. Pidde : L’Anneau du Nibelung de Wagner (Fayard)

Livres. Ernst von Pidde : L’anneau du Nibelung de Richard Wagner à la lumière du droit pénal allemand    …   L’opéra serait-il un sommet des représentations criminelles ? Il suffit de compter les actes répréhensibles au hasard des intrigues dans maints opéras : les livrets confirmeraient une véritable affection pour la représentation ” ritualisée ” des délits les plus sordides …  la première scène d’ouverture de Don Giovanni de Mozart où la violence perpétrée sur le corps de Donna Anna ne cesse de hanter l’esprit de son fiancé Ottavio pendant toute l’action… en est l’exemple le plus remarquable : acte physiquement fort, pourtant non représenté, à peine suggéré, mais dont le souvenir obsède la psychologie de tout l’opéra : Don Giovanni est un violeur … à n’en pas douter selon sa légende sulfureuse de séducteur et selon le portrait musical qui en fait un prédateur sexuel. Mais c’est Richard Wagner qui cumule les pires exactions, tout au long de son oeuvre lyrique et théâtral.

L’auteur appartient au clan des détracteurs les plus remontés de Wagner, développant ici, dans ce livre pourtant original et même éclairant quant à son angle d’analyse, un véritable réquisitoire contre l’immoralité édifiante du Ring.

 

 

 

La violence du théâtre wagnérien au crible

Wagner dénonciateur ou criminel ?

 

pidde_ernst_ring_wagner_droit_penal_allemand_fayardMais l’oeuvre du créateur et sa liberté de poète dément l’assertion selon laquelle Wagner défendrait-il les thèmes et les situations qu’il met en scène. C’est même le contraire de ce qu’il représente sur la scène : exposer autant de scènes de meurtres, de vols, d’arnaques en tous genres et de crimes abjects, n’est-ce pas le meilleur moyen de les dénoncer au contraire ?
Pour l’heure, dans ce texte façonné en forme de procès d’intention, voici un recensement scrupuleux de toutes les félonies indignes qui rythment l’action du Ring wagnérien : le miroir musical et théâtral de la barbarie humaine, depuis des siècles et des siècles. Rangeons-nous du côté , – primaire ou alors bien naïf – de l’avocat général, grand ordonnateur de l’ordre moral, dont le réquisitoire dresse la liste des actes les plus infects, moyen de toucher évidemment le trop coupable compositeur pour mieux lui jeter l’anathème.
Ernst von Pidde, juriste allemand révoqué par le régime nazi en raison de son anti-wagnérisme déclaré, n’épargne en rien Wagner et le genre opéra tout court (il en annonce même comme beaucoup d’autres avant et après lui, la fin prochaine …) : d’une crédulité sans borne ni aucun sens autocritique, l’examen suit son but, passe au crible toute l’intrigue du Ring afin d’y révéler la teneur scandaleuse.  Même à décharge, le texte révisé met en lumière la violence physique et psychologique des situations de l’opéra wagnérien … ce qui a contrario de son objet, souligne la modernité d’une oeuvre réaliste d’une justesse absolue. Le réquisitoire dévoile la finesse affûtée avec laquelle Wagner a décrypté l’inhumanité qui conspire contre l’humanité : un réquisitoire lui aussi pour tenter de sauver l’espèce humaine de ses propres démons récurrents en en dénonçant les pires vices.  Le manuscrit, retrouvé dans les papiers posthumes de l’auteur, a été révisé pour la publication par un parent éloigné, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, qui l’a adapté à l’état actuel du droit civil et du droit pénal allemands. Un texte original d’autant plus opportun l’année du Bicentenaire Wagner 2013.

Ernst von Pidde : L’anneau du Nibelung de Richard Wagner à la lumière du droit pénal allemand. EAN :  9782213678184. Parution :  09/10/2013. 120 pages. Format : 120 x 185 mm. Prix public indicatif : 12 €

Livres. Alain Galliari : Alban Berg 1935 (Fayard)

Alain Galliari  : Concerto à la mémoire d’un ange, Alban Berg 1935 (Fayard)   …    On doit à l’auteur un récent ouvrage dédié au thème du salut dans les opéras de Wagner, remarquable vision d’une rare subtilité sur le sens profond et la nature véritable du salut tel qu’il est défendu / illustré par l’auteur du Vaisseau Fantôme, de Tannhäuser, de Parsifal. En précisant l’état et les enjeux d’un malentendu sur la question, Alain Galliari lève le voile sur l’ambition de Wagner qui n’a rien de religieux ni de sacré mais relève plutôt d’un narcissicisme romantique exacerbé.

 
 
Concerto à la mémoire d’un ange

Vienne, 1935 : l’ultime opus de Berg

 

Galliari_alain_berg_concerto_a-la-memoire-un-ange_fayard_livre_1935_critiqueIci, dans le même style fin et pudique, l’auteur s’intéresse aux vraies événements et aux ferments intérieures d’une vie d’artiste et de créateur éprouvé dont découle la composition du Concerto pour violon A la mémoire d’un ange d’Alban Berg. Le contexte plonge dans la Vienne de 1935, à l’arrière fond social et politique délétère où l’homme de 50 ans, plutôt déprimé (n’ayant pas du tout la prémonition de sa mort… survenue à la fin de l’année) doit renoncer à l’achèvement de son nouvel opéra Lulu parce qu’il reçoit la commande d’un Concerto grassement payé. Le violoniste américain de 32 ans, Louis Krasner lui offre 1500 dollars pour cette oeuvre appelée à un destin exceptionnel… Suit alors une série d’événements singuliers et tragiques dont la mort de la jeune Manon Gropius, fille de Walter Gropius et de la veuve de Mahler, Alma Schindler, qui s’éteint le 24 avril 1935 soit le lundi de Pâques de cette année horribilis. La pauvre Manon vit son corps se raidir inéluctablement sous l’effet d’une paralysie générale survenue pendant un séjour à Venise en 1934 … Le décès bouleverse Berg au plus haut point (la jeune fille n’avait que 18 ans) ; qu’elle ait été cet ” ange gazelle” ou une gosse gâtée (selon les témoignages de l’entourage), l’attachement que lui portait Berg déclenche chez le compositeur l’inspiration tant recherchée… avec le succès et la justesse que l’on sait.
On a dit Berg amoureux de la jeune Manon : fausse piste que défend l’auteur en révélant que le musicien restait profondément attaché à Hanna Fuchs, sa passion première, même s’il était marié à Hélène Hahowski,  fille naturelle de l’empereur François Joseph.

Au fil des pages, ce sont les jardins intimes de Berg qui émergent peu à peu, ses liaisons féminines, sa pudeur créatrice, et pour revenir à Manon, ses relations avec la Vienne d’hier dont la mère Alma, veuve de Gustav alors, reste l’icône la plus fascinante … les airs du jeune Berg, d’une grâce féminine à la Oscar Wilde avait touché l’esprit d’Alma et explique la faveur dont pu jouir Berg à la différence de son maître Schoenberg ou de leur ami, Webern.

Ni Requiem pour lui même, ni produit frustré d’un amour sans lendemain, le Concerto  à la mémoire d’un ange  exprime au plus près l’expérience intime d’un homme déjà défait voire désespéré que la mort soudaine d’un petit être cher a subitement frappé et conduit à composer. Le texte plonge le lecteur dans les pensées les plus personnelles de Berg au moment de l’écriture de la partition, dévoilant la fabrication du matériau musical et ses multiples sources d’inspiration (dont par exemple le choix de choral ouvrant le dernier mouvement, composition personnelle d’après … Bach). Au début de l’été 1935, le commanditaire et violoniste Louis Krasner pouvait déjà jouer la première partie de l’oeuvre totalement écrite. Tout était fini le 12 août.

Quant à la soit disante prémonition de Berg sur sa propre disparition (liée à une piqûre d’insecte causant l’anthrax) faisant du Concerto, un étalage visionnaire et son Requiem, l’auteur demeure radical : ” Et dans sa construction linéaire sans rétrogradation, le Concerto, qui parle autant de la vie que de la mort, ou qui plus exactement parle du mystère de la vie menée jusqu’à son point final, dénie au destin un quelconque rôle. ” On ne peut être plus clair.

Alain Galliari, directeur de la Médiathèque Musicale Mahler, rétablit la vérité des événements, s’immerge dans le processus de composition d’un musicien parvenu en sa dernière année (mais il ne le sait pas encore : Berg s’éteindra fin 1935), volontiers pessimiste et fataliste, frappé pour ses 50 ans, par une prise de conscience sur sa propre vie et le sens réel de l’existence … ayant été saisi par l’inéluctable fin : expérience de la mort et non de sa mort, place sacrée de l’amour dans la triste vie terrestre. Or la fin du Concerto laisse une porte d’entrée, un seuil ouvert à toute forme d’espérance… un comble pour le compositeur qui ne portait pas une telle certitude dans ses autres oeuvres, lui habité par ce pessimisme foncier dont a parlé si justement son élève et ami Théodore Adorno.
L’étude de la partition qui suit, les affinités de la plume avec le monde intérieur et psychique de Berg font tous les délices (nombreux) de ce texte parfaitement écrit et construit.

 

Alain Galliari : Concerto à la mémoire d’un ange, Alban Berg 1935.  Editions Fayard. ISBN : 978-2-213-67825-2. Paru le : 18/09/2013

 

Livres. Wagner. Bon baisers de Bayreuth (Fayard)

Livres. Bon baisers de Bayreuth. Lettres de Wagner (Fayard)

lootens_wagner_baisers_bayreuth_livre_wagner_2013_FayardIl existe peu de compositeurs qui dans leurs lettres (à peu près 12.000 s’agissant de Wagner) ait à ce point communiquer et divulguer leurs humeurs et pensées personnelles, au point dès son vivant, de lui inspirer à lui et à sa compagne Cosima, le souci de les récupérer coûte que coûte auprès de leurs destinataires ou de leurs descendants.

Cosima elle-même se rangea à l’idée de publier un bon nombre de documents dès 1888, non sans maquiller et réviser les textes afin de préserver le meilleur aspect de son défunt époux. Quoiqu’il en soit l’édition complète de l’intégralité du corpus épistolaire de Wagner est une entreprise toujours en cours: elle ne sera réalisée qu’en 2025… un édifice en constant progrès que la présente publication chez Fayard éclaire par le choix des lettres ainsi publiées et surtout annotées.

Christophe Lootens

Bon baisers

de Bayreuth

Lettres de Richard Wagner
(Editions Fayard)

Les textes ici rassemblés bénéficient d’une traduction française scrupuleuse (eu égard à l’humeur de Wagner et aux spécificités de son propre style) et d’une édition critique, rendant leur apport sûr, volontairement respectueux de la pensée originelle du compositeur. On connaît le goût du musicien pour les phrases longues, les tournures complexes, le style indirect… autant de figures qui rendent délicate toute traduction fine et exhaustive en français. Le sommet de cette correspondance ampoulée étant atteint dans les lettres que Wagner adresse à Louis II lequel, protocole oblige, imposait des tournures vieux style, souvent hyperboliques, au lyrisme suranné: pourtant Wagner devait se plier à cet usage, travaillant alors longuement à la teneur de ses réponses au jeune monarque. Contrairement au titre de l’ouvrage, il ne s’agit pas des lettres particulièrement dédiées à l’édification de Bayreuth et du premier festival du Ring (1876) mais bien d’un corpus large et ouvert dans sa sélection, destiné à éclairer tous les épisodes de la vie de Richard Wagner.

Lettres de Wagner

De la première lettre à sa sÅ“ur Ottilie (Leipzig, le 3 mars 1832) à celle ultime adressée au producteur et homme de théâtre Angelo Neumann (Bayreuth, 1883), le choix des lettres (à peu près 200 originaux) tout en privilégiant plusieurs proses inédites sait couvrir toutes les périodes d’une vie artistique riche et féconde où épisodes privés et ressentiments personnels se confondent avec les ondulations d’une Å“uvre révolutionnaire. De l’aveu même de l’auteur, vie privée et Å“uvre musicale ne forment qu’un seul et même massif dont la complexité et le réseau inextricable à la façon des motifs directeurs ou leitmotiv dans la matière sonore du Ring, composent une unité et une cohérence souterraine, à la fois fascinante et éclairante.
L’intérêt principal de la collection ainsi présentée concerne la mise en contexte de chaque lettre retenue, précisant les enjeux et la situation propre au moment de l’écriture et de l’envoi. Le lecteur suit ainsi un cheminement artistique exceptionnel dont la portée critique et réformatrice sur la question de l’opéra est née et portée par une irrésistible nécessité intérieure. Wagner se révèle dans ses élans, ses espoirs, ses positions tout au long d’une vie unique à la fois, foudroyée et aussi sublimée, comptant ses gouffres dépressifs et ses sommets transcendants voire ses percées miraculeuses dont la rencontre providentielle avec le jeune roi Louis II de Bavière en 1864 ; la protection du souverain assure désormais à Wagner, la réalisation entière de tout l’Å“uvre dont le Ring et le théâtre moderne destiné à l’accueillir, Bayreuth. Wagner se dévoile vis à vis entre autres de Liszt, Hanslick, Schumann, Mathilde Wesendonck, Hans von Bulow, Cosima, Nietzsche, Arrigo Boito, Otto von Bismark… sans omettre Johannes Brahms ou Eliza Wille ; la détestation de Mendelssohn, de Paris et de la France, la relation ambivalente et plutôt critique à Meyerbeer, … l’édification de Bayreuth, les derniers opéras, des Maîtres Chanteurs à Parsifal sans omettre évidemment les quatre chapitres des Nibelungen sont clairement évoqués et donc d’autant mieux ” expliqués ” sous la plume du maître. L’apport est inestimable, sa formulation et présentation indiscutable d’autant plus opportuns en cette année Wagner 2013.

Christophe Looten: Bons baisers de Bayreuth. Lettres de Richard Wagner. Parution: février 2013. ISBN: 9782213671079. 404 pages. Prix indicatif: 26 euros.Editions Fayard, collection

Hervé Lacombe : Francis Poulenc (Fayard)

Livres. Hervé Lacombe: Francis Poulenc (Fayard)

Poulenc_herve_Lacombe_francis_poulenc_fayardPoulenc né en 1899, traverse tout le XXème siècle, en particulier l’histoire parisienne dont il suit étroitement au milieu des peintres et des poètes (Jacob, Eluard, Cocteau…) toutes les tendances stylistiques. C’est un cÅ“ur curieux, ardent, dynamique qui saisit les palpitations de la vitalité du Paris interlope pour nourrir son propre Å“uvre ; révolution cubiste avec Picasso, années Folles, crise de 1930, première et seconde guerres mondiales… le compositeur se dirige avec tempérament trouvant sa place, alliance de causticité, d’humour, de verve critique sur les autres et  de dérision sur lui-même. La biographie très complète éditée par Fayard s’appuie sur un important travail d’analyse des sources les plus larges: lettres, archives, témoignages… Sur le plan des Å“uvres: Parade, la Sonate pour deux clarinettes, Les Biches, le Concerto pour deux pianos, le Sextuor, Les Mamelles de Tirésias, Dialogues des Carmélites…, sans omettre son oeuvre religieuse inspirée par une authentique foi intérieure, sont quelques uns des jalons d’une carrière artistique semée de profondes interrogations (ses fameuses crises de névrose anxieuse), où la mort est une question centrale, celles d’un homme tiraillé que ses pulsions pour les garçons (plutôt frustres) n’adoucissent guère.

Hervé Lacombe

Francis Poulenc

Editions Fayard

Sa singularité fonde sa force comme sa fragilité, une nature dépressive qui éclaire et explique nombre d’Å“uvres dont La Voix humaine, composé sur un terrain dépressif aigu. Pour autant l’auteur définit remarquablement ce qui fait la singularité des caprices d’une écriture qui n’a jamais cessé de chercher sa voie, entre fantaisie, cocasserie, nostalgie néoclassique, sens de la modernité, émotivité lyrique, épure, sans omettre cette ambivalence d’un esprit pénétré par le sentiment de l’insécurité, de l’irritabilité, de la complexité ; qui cultive  aussi la simultanéité d’expériences contradictoires. A cela s’ajoute, dans le terrain angoissé et dépressif précédemment évoqué, le goût de la versatilité des émotions, le règne de la réitération (proustienne), un flux cyclothymique des variations musicales; face à cet être des contradictions et des revirements pulsionnels dominé par ses instincts voire ses humeurs, dont le foisonnement des contrastes inspire une Å“uvre riche en miroir, le lecteur se trouve fasciné par les voies secrètes et personnelles de la création. Finalement, lecteur du philosophe Unamuno, Poulenc aurait pu faire sienne la conception concrète et réaliste qui fait de l’homme non pas cet individu de raison mais bien un pur animal versatile, affectivement insatisfait comme surtout dépendant. A contrario de ce que l’on dit chez d’autres compositeurs, ici les failles de l’homme inspirent constamment les évolutions de l’Å“uvre. Captivant.

Hervé Lacombe: Francis Poulenc. Editions Fayard. Parution: janvier 2013. 1104 pages. ISBN: 978 2 213 67199 4.