Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livre Ă©vĂ©nement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard). Le texte plus chronologique que biographique s’attache surtout Ă  rĂ©vĂ©ler la profonde unitĂ© et cohĂ©rence d’un Ɠuvre ordinairement estimĂ© comme Ă©clectique, expĂ©rimentale, souvent inabouti du fait mĂȘme de son incessante et continue quĂȘte structurelle. Toute la pensĂ©e de György Ligeti (1923-2006) reste un questionnement ontologique qui interroge la finalitĂ© mĂȘme de la musique et le sens de sa forme transitoire. Et ce n’est certainement pas les entretiens citĂ©s par fragments ou celui intĂ©grĂ© en fin d’ouvrage (Ă©ditĂ© pour partie dans la revue Commentaire en 2006) qui Ă©claire et Ă©lucide le « cas Ligeti »  bien au contraire. L’intelligence et la sensibilitĂ© suprĂȘme du compositeur l’auront prĂ©servĂ© malgrĂ© une adolescence marquĂ©e par l’exil, hors de sa Transylvanie natale, puis la guerre et ses horreurs inoubliables

Biographe et essayiste de premier plan ici, le compositeur Karol Biffa saisit idĂ©alement le paradoxe Ligeti, penseur plus que compositeur, crĂ©ateur davantage que rĂ©alisateur. Si la forme parfaite n’existe pas, au moins Ligeti a le gĂ©nie d’en poser les jalons initiateurs. L’énigme Ligeti se dĂ©finit par son inachĂšvement mĂȘme, son sens permanent de l’invention : d’oĂč un catalogue de partitions particuliĂšrement diversifiĂ© : chambriste, symphonique, solistique,
 et lyrique : l’unique opĂ©ra le Grand Macabre (1974-1977) constitue ici le chapitre le plus marquant de la dĂ©marche et du travail de Ligeti (malgrĂ© la faiblesse reconnue de son livret) ; son dĂ©lire poĂ©tique inspirĂ© du gothique fantastique (de caractĂšre bouffon, confrontĂ© au tragique du Requiem de 1965) a permis de rĂ©aliser concrĂštement le meilleur opĂ©ra contemporain des annĂ©es 1970.
L’intĂ©rĂȘt du texte revient au profil de son auteur qui est aussi compositeur. Chaque
partition est conceptualisĂ© dans un contexte musical et rĂ©tabli dans le parcours d’une Ă©criture constamment critique. Donc forcĂ©ment insatisfaite. Du reste, en ce sens, Ligeti nous rappelle le sens de la formule d’un Stravinsky qui dans toutes ses conversations et entretiens rapportĂ©s, avait le gĂ©nie du trouble plutĂŽt que de l’explicitation.

Ligeti par Beffa
D’un compositeur l’autre : immersion directe

György LigetiLes grandes fresques orchestrales : Apparitions (1959), AtmosphĂšres (1961), Lontano (1967)
 ; l’introspection mĂ©ditative presque insupportable des Etudes pour piano (1985-2001) ; la grande poĂ©tique rythmique, de Continuum, 1968 au Concerto pour piano de 1988, sans omettre Clocks and Cloud de 1973, piĂšce maĂźtresse sur le plan de l’esthĂ©tique, – et qui donne mĂȘme son titre Ă  la troisiĂšme partie du livre (« Clocks and Cloud : 1965-1980 »), comme l’irrĂ©sistible travail sur la texture et sa flamboyante plasticitĂ© (Sippal, Dobbal, Nadihegeduvel, 2000)
 figurent au titre des plus grandes rĂ©alisations musicales et expressives de la seconde moitiĂ© du XXĂš. Chacun de ses jalons, est magistralement prĂ©sentĂ©, exposĂ©, analysĂ© dans une langue accessible et claire.
MarquĂ© par Bartok, mais aussi l’inĂ©luctable tragique de la guerre, Ligeti rĂ©ussit Ă  dĂ©ployer sa voix propre, en dehors de toutes chapelles postmodernes, hors des discours dogmatiques d’un Boulez, hors du champs temporel des minimalistes et rĂ©pĂ©titifs amĂ©ricains. La singularitĂ© de l’oeuvre ligetienne revient Ă  la biographie musicale propre du compositeur : un ami, un pĂ©dagogue, – certes professeur et compositeur donc (Ă  Hambourg et Ă  Darmstadt), qui fut surtout, et c’est le point essentiel de son Ɠuvre qui lui donne son ampleur et sa puissance spĂ©cifique, un penseur esthĂšte au carrefour des disciplines, de la musique, de la littĂ©rature, de la peinture. Lecture incontournable. CLIC CLASSIQUENEWS de l’étĂ© 2016.

Livre Ă©vĂ©nement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa. Editions Fayard. 460 pages. Parution : mai 2016. ISBN : 978 2 213 70124 0. Prix indicatif : 28 €. CLIC CLASSIQUENEWS de l’étĂ© 2016 (Ă  ce titre intĂ©grĂ© dans notre sĂ©lection de l’étĂ© 2016).

VIDEO : reportage Festival PrĂ©sences, janvier 2011 (Les 20 ans) : extraits de Requiem de Ligeti, sous la direction d’est Pekka-Salonen.

http://www.classiquenews.com/video-festival-presence-de-radio-france-janvier-2011-esa-pekka-salonen/

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard). Publication Ă©vĂšnement au rayon “biographies” : le compositeur contemporain Karol Beffa dĂ©die une nouvelle biographie au compositeur nĂ© hongrois György Ligeti (1923-2006) et qui dut quitter son pays en 1956, aprĂšs l’occupation par les chars russes de Budapest. En terre germanique (Vienne, Cologne, Hambourg…), Ligeti devient Ligeti, crĂ©ateur douĂ© d’une intelligence remarquable, d’une culture illimitĂ©e et d’une exigence musicale exceptionnelle. Il a composĂ© comme un Ă©crivain, dans la lignĂ©e de Bartok, au carrefour d’esthĂ©tiques diverses (post schoenbergienne, sĂ©rielle, spectrale…), toujours supĂ©rieurement maĂźtrisĂ©es. Combinant Ă  sa grande Ă©rudition, les ferments d’un instinct sĂ»r colorĂ© par un esprit facĂ©tieux “dada”, Ligeti s’est tenu Ă  bonne distance des dogmatisme et des concepts fumeux pseudo expĂ©rimentaux… Il incarne une trajectoire Ă  part, celle d’une personnalitĂ© totale. Admirateur, le compositeur Karoll Beffa complĂšte une sĂ©rie de travaux prĂ©cĂ©dents, plutĂŽt convaincants mais majoritairement d’auteurs britanniques, Ă©lucidant de nombreux aspects de l’oeuvre de Ligeti (comme de sa personnalitĂ© et de ses goĂ»ts) jusque lĂ  peu abordĂ©s : le dernier Ligeti, son amour du timbre, les clĂ©s pour comprendre la quĂȘte musicale dans son ensemble. L’auteur du Grand Macabre (1974-1977) ne pouvait trouver ici meilleur avocat. Prochaine grande critique dĂ©veloppĂ©e dans le mag cd, dvd, livres de CLASSIQUENEWS.

 

 

 

 

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa, éditions Fayard, 464 pages. Parution annoncée le 18 mai 2016.

 

 

 

 

Livres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂŽme (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016)

timothee picard la civilisation de l opera critique compte rendu classiquenews fevrier 2016 classiquenewsLivres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂŽme (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016). Le titre de cet essai global, emprunte Ă  Nietzsche une posture partisane, celle oĂč le philosophe encore ami de Wagner, dĂ©fendait dans son propre essai, “La Naissance de la tragĂ©die grecque”, l’opĂ©ra germanique seul hĂ©ritier digne depuis l’opĂ©ra italien de Monteverdi, et comme lui vĂ©ritable prolongement critique et Ă©volutif sur la forme chant/thĂ©Ăątre. L’auteur se saisit d’un autre penseur critique, Walter Benjamin, qui dĂ©clare vis Ă  vis du roman de Gaston Leroux (paru en 1910), journaliste devenu Ă©crivain et prĂ©curseur du cinĂ©ma PathĂ©, que Le FantĂŽme de l’opĂ©ra est bien “l’un des grands romans sur le XIXĂšme siĂšcle”.
Aujourd’hui, ceux qui ont lu le livre ou sont capables d’en citer quelques chapitres, tout au moins retracer la construction de certains passages, sont bien peu nombreux (ormis peut-ĂȘtre la scĂšne oĂč le FantĂŽme monstrueux, Erik, paraĂźt au Bal, masquĂ© sous les traits de la Mort Rouge en allusion Ă  la nouvelle macabre, terrifiante de Poe-), tant l’histoire du FantĂŽme de l’OpĂ©ra, ayant survĂ©cu Ă  son origine littĂ©raire et romanesque, inspire chanteurs, auteurs de sĂ©ries tĂ©lĂ©visuelles, surtout comĂ©dies musicales dont celle signĂ©e Lloyd Webber, dĂ©passe tous les succĂšs l’ayant prĂ©cĂ©dĂ©. GĂ©nie romanesque douĂ© d’une construction astucieuse (Le MystĂšre de la chambre jaune, premier chef d’Ɠuvre de 1908), Leroux dĂ©fie les lois habituelles du genre, aimant principalement fusionner les registres poĂ©tiques : onirique, fantastique, terrifiant, spectaculaire. Avant d’ĂȘtre cinĂ©matographique, son Ă©criture est opĂ©ratique. Consciente des effets visuels et imaginaires qu’elle produit, et gĂ©niale dans sa façon de les amener comme de les agencer. Mais le texte interroge moins les clĂ©s de l’Ă©criture du dramaturge que la fascination exercĂ©e par son sujet, ce que signifie Ă  chaque Ă©poque de rĂ©ception, le choix du thĂšme opĂ©ra et comment la perception et l’esthĂ©tique de Leroux a enrichi considĂ©rablement le mythe…
D’oĂč vient cet attrait pour le roman français ? Ne serait-ce pas plutĂŽt au fond, ses personnages (dignes du trio opĂ©ratique romantique : un tĂ©nor, un baryton mĂ©chant – soit le monstre, et entre les deux, une soprano indĂ©cise ?), ou mieux : son sujet, l’OpĂ©ra, comme lieu et comme genre ?

 

 

 

Le mythe de l’opĂ©ra Ă  travers les avatars du FantĂŽme de l’OpĂ©ra…

FantĂŽmes et mythe de l’OpĂ©ra

 

LEROUX gaston G._LEROUXL’essai prend Ă  bras le corps toutes les pĂ©ripĂ©ties et les avatars nĂ©s depuis le roman de Leroux, engage un questionnement philosophique sur la question de l’opĂ©ra lui-mĂȘme : miroir, emblĂšme, “mĂ©tonymie”, symptĂŽme de la sociĂ©tĂ©, et donc par extension et rĂ©fĂ©rences, “signe” de la civilisation elle-mĂȘme, en particulier celle du XIXĂš, qui a produit le sommet de cette Ă©volution qui fusionne opĂ©ra et sociĂ©tĂ©, le Palais Garnier. Le vaisseau crĂ©Ă© par Garnier (admirateur de ThĂ©ophile Gautier et de Dumas) en 1875, prend son origine au Second Empire, luxueux et dĂ©cadent, et s’impose Ă  l’imaginaire des bons bourgeois de la IIIĂš RĂ©publique, arrogants, prĂ©tentieux, parfaitement parisiens c’est Ă  dire, fastueusement vaniteux. C’est le lieu oĂč on Ă©coute autant qu’il fait s’y faire entendre ; observer autant qu’il faut s’y faire voir… L’escalier monumental suffit Ă  rappeler que ses abords sont d’abord des espaces publics, au caractĂšre mondain et social. En somme si Stendhal a Ă©crit la chronique de l’opĂ©ra aristocratique depuis la Scala (au tout dĂ©but du XIXĂš), Leroux au dĂ©but du siĂšcle (suivant), Ă  l’Ă©poque post industrielle et impressionniste, reconstruit le mythe de l’OpĂ©ra de Paris, qui reste encore la capitale du XIXĂšme siĂšcle et concentre les caractĂšres les plus marquants de la France des Grands Magasins, des Boulevards, des gares, des chemins de fer.
Tout en restituant les nombreuses sources littĂ©raires comme les hommages de Leroux, l’auteur inventorie ce que le roman intĂšgre, n’Ă©cartant pas le contexte des Ɠuvres contemporaines (Zola, Verne…), ni l’analyse objective de sa construction dramatique comme ses personnages : Christine se laisse mĂ©lancoliquement portĂ©e au bras de Raoul dans le dĂ©dale du Palais Garnier, Ă  la fois grotte minĂ©rale et Atlantide en son lac, mais aussi se voit subjuguĂ©e d’abord par le monstre mystĂ©rieux, alors conquĂ©rant sublimĂ©, avant de le considĂ©rer pour ce qu’il est (et pour ce qu’il ambitionne petitement): un petit bourgeois (plutĂŽt qu’un vĂ©ritable hĂ©ros d’opĂ©ra), ayant creusĂ© son appartement cossu, d’un kitsch inepte, pour y sĂ©questrer sa future Ă©pouse : mari Ă©triquĂ© et confort poussiĂ©reux, l’idĂ©al et la figure hĂ©roĂŻque dĂ©moniaque perdent ainsi de leur lustre.
PlutĂŽt qu’un motif, dĂ©cor interchangeable-, l’opĂ©ra atteint grĂące au roman de Leroux, le statut d’un mythe, aux confluents des genres, entre industriel, criminel et fantastique. La Londres du XIXĂš a produit Jack l’Eventreur ; le Paris post hausmannien, celui de Garnier, recueillant le dĂ©cadent Second Empire, et aussi l’idĂ©al rĂ©publicain de la IIIĂš RĂ©publique, engendre un nouveau mĂ©tissage, le terrifiant pathĂ©tique (dans la mouvance d’Elephant man) et du surnaturel artistique : le monstre et la diva composent un duo Ă©clectique, promis Ă  bien des lĂ©gendes et des fantasmagories en sĂ©ries. La performance “monstrueuse” de la cantatrice, comme l’aspect hideux du fou masquĂ©, s’exaltent l’une l’autre.
opera fantome de l opera de gaston leroux 220px-Gaston_Leroux_-_Le_Fantome_de_l'OpĂ©raA travers toutes ses adaptations variĂ©es, c’est le mythe de l’OpĂ©ra, ses connotations fantastiques et dramatiques, tragiques et pathĂ©tiques qui se manifestent sans s’Ă©puiser. ConfrontĂ© au miroir social qu’il suscite, l’opĂ©ra pose clairement la question au centre de l’essai : qui sont les vĂ©ritables monstres et oĂč sont-ils ? ou plutĂŽt s’il y a un monstre donc un mystĂšre, je vais aimer. L’opĂ©ra aprĂšs tout ne serait pas aussi, aimer se faire peur, soit la grand thĂ©Ăątre de l’effroi ? A l’heure des sĂ©ries de plus en plus inventives sur le plan des scĂ©narios (voyez l’excellente Penny Dreadfull, sommet des registres mĂȘlĂ©s mais ici exclusivement britannique : onirisme, romantisme gothique, surnaturel satanique, fantastique et terrifiant spectaculaire oĂč sont mĂȘlĂ©s trĂšs habilement Wilde, Shelley, Frankenstein et le loup garou, jusqu’au Dracula de Stocker), le roman de Leroux s’affirme comme un modĂšle dramatique. En traitant le mythe de l’opĂ©ra, il en exposĂ© toutes les composantes d’attraction.
Porteur d’une interrogation salvatrice, l’opĂ©ra en quĂȘte de lui-mĂȘme, mĂȘme au cƓur de la culture mondialisĂ©e, standardisĂ©e, n’a jamais mieux attirĂ©, cristalisant mĂȘme toutes les attentes dans le genre du spectaculaire et du fantastique. A l’opĂ©ra, j’aime avoir peur (comme au cinĂ©ma) mais avec ce surcroĂźt de rĂ©alitĂ© que diffuse les planches, l’orchestre en fosse, le chef qui s’agite, et les chanteurs qui jouent leur voix sur la scĂšne. A celui dont on disait qu’il Ă©tait un genre Ă©litiste et mort, l’auteur consacre donc une maniĂšre d’hommage, face Ă  son pouvoir inusable, tant de fois dĂ©criĂ© (car soit disant poussiĂ©reux, codifiĂ©, ridicule), mais toujours Ă©tonnamment vivace, captivant. Le roman de Leroux a su saisir l’essence de l’opĂ©ra Ă  travers les Ăąges : son indĂ©fectible pouvoir d’attraction. L’auteur en dĂ©mĂȘle les multiples clĂ©s d’accĂšs et de comprĂ©hension. Lecture indispensable.

CLIC D'OR macaron 200Livres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂŽme (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016). EAN13: 9782213681825. 760 pages. Prix indicatif :35 €. CLIC de CLASSIQUENEWS de FĂ©vrier et mars 2016.
Le ThĂ©Ăątre Mogador Ă  Paris reprend Le FantĂŽme de l’OpĂ©ra, version Andrew Lloyd Webber, Ă  partir du 13 octobre 2016 (30Ăšme anniversaire de la crĂ©ation du spectacle, chantĂ© en français). Et dans son livre, l’auteur annonce de nombreuses nouvelles adaptations du FantĂŽme de l’OpĂ©ra de Leroux en sĂ©ries et au cinĂ©ma…

Livres, compte rendu critique. Gabriel Fauré : correspondance, lettres à madame H. (Jean-Michel Nectoux, Fayard, octobre 2015)

Faure gabriel jean Michel Nectoux livre correspondance review compte rendu FAYARD CLASSIQUENEWS critique du livre CLIC de octobre 2015 9782213687087-001-X_0Livres, compte rendu critique. Gabriel FaurĂ© : correspondance, lettres Ă  madame H. (Jean-Michel Nectoux, Fayard, octobre 2015). En couverture, l’excellente toile du peintre Sargent brosse comme l’ensemble du corpus ici analysĂ©s et soigneusement Ă©ditĂ©, un portrait prĂ©cis, complet et fidĂšle de Gabriel FaurĂ© : ainsi se dĂ©voile FaurĂ© dans son intimitĂ© Ă©pistolaire qui fait du lecteur un proche et un tĂ©moin privilĂ©giĂ©. NĂ© en AriĂšge et placĂ© trĂšs tĂŽt en raison de ses prĂ©coces dispositions Ă  l’Ecole Niedermeyer de Paris (1854), Gabriel FaurĂ© nĂ© en 1845 : c’est Ă  Paris qu’il rencontre Saint-SaĂ«ns professeur de piano : une amitiĂ© les liera bientĂŽt, cimentĂ©e par une indĂ©fectible estime rĂ©ciproque. Tel attachement est perceptible tout au long des trĂšs nombreuses lettres de la correspondance. PremiĂšre partition importante, le Cantique de Jean Racine tĂ©moigne de la richesse d’une formation unique sous le Second Empire (1865) et le dĂ©but de la carriĂšre du compositeur libre; il n’a que 20 ans.
L’assiduitĂ© de Saint-SaĂ«ns, son aide pour se faire connaĂźtre du milieu parisien permet Ă  FaurĂ© de s’affirmer peu Ă  peu, surtout Ă  partir de fĂ©vrier 1871 quand il participe Ă  la crĂ©ation de la SociĂ©tĂ© nationale de musique et quand il est admis dans le salon enviĂ©, convoitĂ© de Pauline Viardot (dont FaurĂ© se fiance un temps avec la fille Marianne…). Les diffĂ©rents profils du compositeur, excellent claviĂ©riste se prĂ©cisent : le musicien d’Ă©glise, organiste Ă  Saint-Sulpice puis La Madeleine (qui doit subvenir aux besoins de sa famille fondĂ©e avec Marie FrĂ©miet, la fille du cĂ©lĂšbre sculpteur), le professeur de composition au Conservatoire (ses Ă©lĂšves sont rien de moins que Ravel, Schmitt, Enesco…) qui se forge une trĂšs solide rĂ©putation ; d’autant que l’homme montre dans ses lettres de non moins solides qualitĂ©s de coeur, de fidĂ©litĂ© et de loyautĂ© envers ses amis, relations, soutiens.
La riche correspondance met en lumiĂšre toutes ces qualitĂ©s personnelles qui dĂ©voilent le fin rĂ©seau des amitiĂ©s, des estimes, les rĂ©alisations qui se font grĂące aux rapprochements des personnalitĂ©s qui sont aussi des personnes dotĂ©es d’un grand sens de la loyautĂ©. Rien de tel cependant entre ThĂ©odore Dubois, directeur du Conservatoire (1898) et FaurĂ© qui malgrĂ© ce que Dubois affirme officiellement, incarne pour ce dernier, le mauvais goĂ»t douteux (“trop modulĂ©, trop recherchĂ©”… pour ne pas dire sophistiquĂ© et prĂ©cieux. Une mĂ©sentente fameuse, polissĂ©e par leur Ă©ducation, est restĂ©e cĂ©lĂšbre. Ces deux lĂ  qui devinrent directeur du Conservatoire, n’Ă©taient pas fait pour s’entendre. Il est vrai que la filiĂšre classique, acadĂ©mique, institutionnelle dont est issu Dubois, conditionne un ĂȘtre talentueux mais pas marquant, insensible Ă  la fantaisie et la voluptĂ© audacieuse. QualitĂ©s que FaurĂ© Ă©lĂšve de l’Ă©cole Niedermeyer, a cultivĂ© sa vie durant non sans avoir conscience de son talent dans le domaine. L’histoire a depuis donnĂ© raison Ă  FaurĂ©, Ă©cartant dĂ©sormais Dubois hors de la lumiĂšre du gĂ©nie, dans un registre rien qu’acadĂ©mique (et ce malgré  les tentatives rĂ©centes pour rĂ©habiliter Dubois dans son contexte).

A travers les lettres trĂšs denses et documentĂ©es rĂ©unies ici, on suit pas Ă  pas les conditions de crĂ©ation et la rĂ©ception des oeuvres majeures : PellĂ©as et MĂ©lisande (1898), son premier opĂ©ra PromĂ©thĂ©e pour les arĂšnes de BĂ©ziers (1900), le contexte de crĂ©ation de son second opĂ©ra PĂ©nĂ©lope (1913) d’abord crĂ©Ă© Ă  Monte Carlo (chichement) puis surtout Ă  Paris au TCE alors sous la direction d’Alfred Astruc (lequel dĂ©posera le bilan Ă  la fin de la saison 1913, emportant dans sa chute le dernier opĂ©ra de FaurĂ©)…
PersonnalitĂ© rĂ©servĂ©e, FaurĂ© cependant sait sortir du bois et entrer dans la lumiĂšre mĂ©diatique parisienne surtout Ă  partir de 1903 quand il devient critique musical pour le Figaro (aprĂšs s’ĂȘtre prĂ©sentĂ© Ă  cet emploi Ă  deux reprises). Devenu professeur de composition au Conservatoire (successeur de Massenet) puis directeur de l’Institution en 1905 (aprĂšs Dubois son ennemi), FaurĂ© mĂšne une politique administrative courageuse, plutĂŽt bĂ©nĂ©fique pour l’Ă©tablissement.

CLIC_macaron_2014Tout l’univers amical, artistique et musical de FaurĂ© se trouve ressuscitĂ© dans ce volume richement documentĂ© et judicieusement annotĂ©. L’auteur reprend un prĂ©cĂ©dent corpus dĂ©jĂ  publiĂ© qui regroupait alors essentiellement les lettres Ă©changĂ©es entre FaurĂ© et son maĂźtre et ami Saint-SaĂ«ns (SFM, Klincksieck, 1994). A cela il ajoute ici, l’ensemble des lettres de FaurĂ© et d’autres correspondants en rĂ©ponse : pour autant, ne cĂ©dant pas Ă  une curiositĂ© anecdotique, l’Ă©diteur mĂšne une sĂ©lection exigeante sur le matĂ©riel autographe, ne retenant que ce qui prĂ©sente parmi d’innombrables lettres, un “intĂ©rĂȘt biographique ou psychologique”. La libertĂ© de ton avec certaines confidentes, pourtant trĂšs distinguĂ©es ou mĂ©cĂšnes surprend et retient l’attention: telles la Comtesse Greffulhe (qui inspira Ă  Proust sa Guermantes) et surtout la Princesse Edmond de Polignac, … ; comme la facilitĂ© d’Ă©criture, entre franchise et tendresse avec sa maĂźtresse Marguerite Hasselsmans rencontrĂ©e sur la crĂ©ation de PromĂ©thĂ©e Ă  BĂ©ziers en 1901 (lettres longtemps demeurĂ©es inaccessibles); la valeur de la prĂ©sentation Ă©ditĂ©e par Fayard concerne surtout la nouvelle datation donc la prĂ©sentation chronologique de toutes les lettres, Ă©ditĂ©es et numĂ©rotĂ©es dans la continuitĂ© … un travail de recherche et de dĂ©duction opĂ©rĂ© avec l’aide du spĂ©cialiste de Proust (grand connaisseur du Paris fin de siĂšcle, Philip Kolb, lui-mĂȘme Ă©diteur de la correspondance de l’auteur d’ A la recherche du temps perdu). La succession des lettres ainsi Ă©tablies permet de reprendre la datation de certaines partitions. Cependant certaines piĂšces demeurent difficiles Ă  dater prĂ©cisĂ©ment comme l’opus 45 (2Ăšme Quatuor avec piano). En l’Ă©tat, les lettres avec des correspondants essentiels comme Marguerite Long, Vincent D’Indy sont encore trop fragmentaires, retrouvĂ©es au hasard des recherches dans le monde entier. Quoiqu’il en soit, l’apport est souvent inĂ©dit et toujours passionnant. C’est un FaurĂ© attachant, qui parle essentiellement de musique et construit sa vie et ses passions pour elle, Ă©tonnamment fraternel, ami loyal et aimant que l’on dĂ©couvre au fil des pages d’une somme dĂ©sormais incontournable.

Livres, compte rendu critique. Gabriel FaurĂ© : correspondance, suivi de Lettres Ă  Madame H. SĂ©lection, prĂ©sentation, annotations par Jean-Michel Nectoux (Ă©ditions Fayard). EAN : 9782213687087. Parution : 21 octobre 2015. 914pages.  Format : 153 x 235 mm. Prix public TTC: 38 €. CLIC de classiquenews d’octobre 2015.

Livres, compte rendu critique. HĂ©lĂšne Pierrakos : L’ardeur et la mĂ©lancolie – Voyage en musique allemande (Fayard)

pierrakos helene ardeur et melancolie fayard les chemins de la musique livre critique presentation compte rendu classiquenews CLIC de classiquenewsLivres, compte rendu critique. HĂ©lĂšne Pierrakos : L’ardeur et la mĂ©lancolie – Voyage en musique allemande (Fayard). Question : qu’est-ce que « l’identitĂ© allemande de la musique » ? Y a t fil des composantes et des caractĂšres propres Ă  l’ñme musicale germanique telle qu’elle se manifeste chez « Bach, Schubert, Brahms, Mahler  » ? VoilĂ  des questions brĂ»lantes auxquelles l’auteure de cet essai, animatrice sur FrĂ©quence protestante,  tente de rĂ©pondre. Une quĂȘte d’identitĂ©, en notre Ă©poque oĂč la question de la culture identitaire dresse les partis et les positions les plus radicalisĂ©es
 Hasard du calendrier des parutions comme si l’actualitĂ© de la recherche musicologique et musicale rejoignait les grands dĂ©bats de sociĂ©tĂ©.

A la question de la germanitĂ©, l’auteure fait vibrer la carte sonore, celle de l’écoute attentive et active : HĂ©lĂšne Pierrakos offre ainsi un guide d’écoute, relevant, dĂ©tectant, soulignant les spĂ©cificitĂ©s des compositeurs germaniques, tous pĂ©nĂ©trĂ©s par le sentiment impĂ©rieux du voyage. Qu’il soit errance ou exploration, chaque sĂ©jour par la musique suit les pas des compositeurs abordĂ©s l’un aprĂšs l’autre, tous et chacun semant les jalons d’un parcours unique et singulier entre Wandern et Heim (pour reprendre les mots de la prĂ©face, laquelle Ă©conomie dommageable ne les traduit pas,or ils sont essentiels et emblĂ©matiques pour comprendre les deux directions qui structurent tout le texte : Wandern et Heim, donc c’est Ă  dire : Voyage et patrie ; dĂ©sir de conquĂȘte et repli introspectifs, action et nostalgie, « ardeur et mĂ©lancolie » pour reprendre le titre, mis au diapason d’Eros et de Thanatos. Au fil de ses Ă©coutes concentrĂ©es, HĂ©lĂšne Pierrakos analyse et argumente l’idĂ©e d’un territoire germanique propre, composant au fil des pages une cartographie de la musique allemande, surtout romantique on l’aura compris (Bach mis Ă  part).

Des thĂ©matiques surgissent alors, fĂ©dĂ©rant une constellation de caractĂšres qui deviennent ici fondateurs et dĂ©terminants : « PoĂ©tique du pas, le chant fraternel, le folklore rĂȘvĂ©, la pensĂ©e inquiĂšte » sans omettre « l’idylle d’azur ou le labeur et le rĂȘve »  A travers les nombreuses analyses et essais critiques sur une myriade d’oeuvres et d’écritures, se prĂ©cise l’idĂ©e centrale, stimulante d’un cheminement intĂ©rieur et profond : Schubert, Brahms, Mahler, Schumann envisagent par la musique, le dĂ©voilement d’un monde parallĂšle, dont l’accĂšs est aussi inaccessible ou reportĂ© que la prĂ©sence, pourtant tout Ă  fait perceptible. De cet Ă©loignement et de cette prĂ©sence originelle, fondant la nostalgie spĂ©cifiquement germanique (Sehnsucht, selon l’adage appliquĂ© aux voyages schubertiens entre autres) rĂ©side une dynamique poĂ©tique qui pourrait en effet caractĂ©riser cette germanisĂ© faite musique. Passionnant.

Livres, compte rendu critique. Livres, compte rendu critique. HĂ©lĂšne Pierrakos : L’ardeur et la mĂ©lancolie – Voyage en musique allemande. EAN :  9782213681740. Parution :  octobre 2015. 200 pages. Format : 135 x 215 mm Prix public TTC: 18 €. Editions Fayard

Livres. Martha Cook : L’art de la fugue, une mĂ©ditation en musique (Fayard)

fayard art de la fugue jean sebastien bach compte rendu critique classiquenews clic ete 2015Livres, annonce. Martha Cook : L’art de la fugue (Fayard). Dernier grand Ɠuvre de Jean-SĂ©bastien Bach, L’Art de la Fugue se dĂ©voile ici, sous une plume particuliĂšrement argumentĂ©e et documentĂ©e, sous un double aspect : sa perfection musicale, le tĂ©moignage qu’il constitue manifestant comme nul autre Ɠuvre dans la catalogue du Cantor, la ferveur d’un Bach, inspirĂ©, perfectionniste, mystique et intellectuel, musicien et sincĂšrement croyant Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre comme Kuhnau, vĂ©ritable Ă©rudit de la question religieuse, thĂ©ologue. Sa bibliothĂšque thĂ©ologique est digne d’un pasteur avisĂ©, critique, actif. L’unitĂ© de l’oeuvre nous offre une totalitĂ© esthĂ©tique et musicale qui interroge la forme musicale et plus loin, le sens de la composition dans le cas de Bach, gĂ©nie baroque. Partition abstraite quelle est au juste sa destination (clavier – clavecin, orgue ? orchestre ? quatuor Ă  cordes ?) ? Quelle est sa genĂšse ? et comment expliquer sa derniĂšre piĂšce laissĂ©e inachevĂ©e par Bach pourtant soucieux de perfection et d’achĂšvement de ses propres oeuvres ? L’auteure analyse un opus impressionnant et finalement mystĂ©rieux, formellement parfait, historiquement et musicalement Ă©nigmatique. Et si Bach grand lecteur des Écritures, avait souhaitĂ© exprimer musicalement l’enseignement du Nouveau Testament, comme un vrai travail pĂ©dagogique et d’évangĂ©lisation ?

Comme manifeste d’une priĂšre personnelle ou comme testament dĂ©votionnel, le recueil L’art de la fugue (que le titre soit ou non de Bach), renvoie Ă  la profondeur et la sincĂ©ritĂ© d’une Ă©criture certes intellectuelle, surtout perfectionniste avant toute autre. C’est un face Ă  face avec Dieu et au pied de la divinitĂ©, l’humble rĂ©flexion sur la condition humaine. Comme la manifestation de la dĂ©votion intime du director musices de Leipzig, le manuscrit fut toujours prĂ©cieusement conservĂ© par la famille. Signe de respect pour une Ɠuvre surtout personnelle.  La corrĂ©lation avec l’évangile de Luc et la mention prĂ©cise du texte mis en musique  (14:27) est livrĂ©e par la valeur numĂ©rique des initiales JS (=27), et du nom de Bach (=14). Il s’agit donc du dictum, paraboles et exhortation finale du sermon de JĂ©sus lors de son second sĂ©jour Ă  JĂ©rusalem. Offrande des plus intimes en rĂ©flexion Ă  la parabole de la  Croix et du Sacrifice de Luther, les 16  sections ainsi agencĂ©es / rĂ©vĂ©lĂ©es par Martha Cook dans une perspective qui heurtera tous les puristes Ă©videmment, renseignent de façon inĂ©dite et imprĂ©vue sur la pensĂ©e du dernier Bach.

Le parcours ainsi jalonnĂ© offre une formidable mĂ©ditation sur le sens de la Foi, la prĂ©sence tangible de Dieu, et comme musicien sincĂšre, l’acte musical et de composition comme un tĂ©moignage spirituel. Fayard Ă©dite l’un des essais consacrĂ©s Ă  l’Art de la Fugue de Bach parmi les plus originaux et passionnants. Une pierre nouvelle dans le jardin enchantĂ© du Cantor.

Livres, annonce. Martha Cook : L’art de la fugue (Fayard). EAN : 9782213681818. Parution : aoĂ»t 2015. 250 pages. 17 €. 120 x 185 mm. LIRE AUSSI la critique du cd J-S Bach : Die Kunst der fuge / L’art de la fugue. Martha Cook, clavecin.  2 cd Passacaille 1014. EnregistrĂ© Ă  Nogent le Rotrou en novembre 2013, titre paru simultanĂ©ment au livre Ă©ditĂ© chez Fayard.

Livres, compte rendu critique. Jessye Norman : « Tiens-toi droite et chante ! » (Fayard)

jessye norman tiens droite et chante biographie de jessye norman prĂ©face de James Levine en fevrier 2014 CLIC de classiquenews compte rendu critique du livreLivres, compte rendu critique. Jessye Norman : « Tiens-toi droite et chante ! » (Fayard). Moins autobiographie que mĂ©moires au fil de l’humeur et des thĂ©matiques qui lui sont chĂšres, le texte de Jessye Norman reste surtout un “merci” Ă  la vie, une profession de foi, un hymne aux valeurs humaines supĂ©rieures qui permettent de rendre notre existence et notre monde meilleurs… Si tant est que nous puissions influencer le cours des choses. Dans le cas de la diva amĂ©ricaine dont la carriĂšre dĂ©bute en 1960 et s’achĂšve officiellement Ă  la fin des annĂ©es 2000, la dĂ©termination et l’optimisme (“tiens toi droite et chante!”) sont un moteur exceptionnel pour rĂ©aliser les rĂȘves d’accomplissement d’une voix phĂ©nomĂ©nale. Pourtant l’itinĂ©raire de cette enfant nĂ©e Ă  Augusta en Georgie, outre ses dons vocaux prodigieux, traverse des Ă©vĂ©nements politiques et sociĂ©taux majeurs qui ont marquĂ© l’aprĂšs guerre : dans son pays, les lois racistes et la sĂ©grĂ©gation qui ont suscitĂ© tout un mouvement populaire pour l’Ă©galitĂ© des citoyens amĂ©ricains ; puis jeune cantatrice passĂ©e Ă  Berlin dans les annĂ©es 1960, Ă©coutes discrĂštes et loi du secret comme du soupçon Ă  l’Ă©poque de la guerre froide. Il faut lire ses souvenirs d’enregistrements Ă  Dresde par exemple pour comprendre le climat et les conditions d’une Ă©poque troublante et surrĂ©aliste.

Les combats de Jessye

CLIC D'OR macaron 200L’enfant s’est construite grĂące aux valeurs lĂ©guĂ©es par sa famille, sa grand mĂšre qui chantait les spirituals Ă  l’Ă©glise en traversant les allĂ©es pour saluer ses voisins ; ses parents, responsables, justes, et surtout engagĂ©s pour l’Ă©mancipation des droits des noirs. La chanteuse, star du lyrique au XXĂšme garde chevillĂ© au corps, cet amour de la libertĂ©, mais aussi du travail, de la discipline, de la dignitĂ© partout, toujours, comme un phare tournĂ© vers les autres.
Le mĂ©lomane comme l’admirateur de la personne humaine retrouvera sa “Jessye” : une conscience pleine et libre soucieuse d’empathie, de reconnaissance et de fraternitĂ©. Les chapitres sur le travail artistique, la collaboration avec les chefs et les confrĂšres sont rares, donc trĂšs apprĂ©ciĂ©s, dissĂ©minĂ©s au fil des pages.

jessye_norman1Heureusement, Jessye parle de ses rĂŽles fĂ©tiches, de ses compositeurs de prĂ©dilection, de ses rencontres : Jocaste d’Oedipus Rex (chantĂ© au festival de Matsumoto en 1993 sous la direction d’Ozawa), Didon (Purcell et de Berlioz), PhĂšdre (certains soirs enchanteurs de 1982 au Festival d’Aix en Provence), Erwartung naturellement… ; travail avec les compositeurs vivants tels Tippett (A child of our time, cĂ©lĂ©bration dĂ©chirante contre l’inhumanitĂ© de la guerre et de la Shoah) ou Messiaen (PoĂšme pour Mi) ; Schubert, Mozart, Wagner, surtout Richard Strauss dont elle explique la portĂ©e poĂ©tique et spirituelle des Quatre derniers lieder sur prĂšs de 2 pages !  On passe volontiers les nombreuses rĂ©compenses, distinctions, mĂ©dailles et invitations prestigieuses dont Ă©videmment les cĂ©lĂ©brations en 1989 de la RĂ©volution française oĂč Jessye fut notre Marianne, entonnant la Marseillaise, drapĂ©e dans les couleurs tricolores telle la pythie d’une Ăšre nouvelle (que l’on attend toujours). C’Ă©tait l’Ă©poque oĂč Paris crĂ©ait l’Ă©vĂ©nement… comme Berlin dont le mur tombait. Jessye Norman raconte alors l’enregistrement Ă  Dresde qu’elle rĂ©alisait et qui tombait Ă  pic : Fidelio de Beethoven et son hymne Ă  la libertĂ©. Cela ne s’invente pas.
De page en page, se prĂ©cise une femme qui affirme ses valeurs humaines, son humilitĂ© face Ă  la vie, sa gratitude pour ceux qui l’ont aimĂ©e et qui continuent de l’accompagner.

Au final c’est plus une leçon de vie que le catalogue d’anecdotes scrupuleusement inscrites selon les productions et les enregistrements vĂ©cus. Il en ressort un portrait de femme admirable qui brille par son exigence autant artistique qu’humain, son dĂ©sir d’empathie et sa curiositĂ© pour les autres. Les divas d’aujourd’hui ferait bien de mĂ©diter sur ce qu’elles apportent de concret Ă  la sociĂ©tĂ©, aprĂšs avoir tant reçu de leur public et admirateurs. Jessye Norman serait-elle la derniĂšre reprĂ©sentante des divas aussi charismatiques que gĂ©nĂ©reuses ? Tant de dĂ©clarations pour le respect, l’Ă©galitĂ©, le don sont mĂ©ritoires de la part d’une artiste qui a profitĂ© du star system des annĂ©es 1980 et aussi du marketing vertigineux du classique Ă  l’Ă©poque florissante du compact disc. Pudiquement, l’Ă©diteur ne communique pas l’annĂ©e de naissance de la Diva (15 septembre 1945) : il s’agit donc aussi d’une publication soufflant les 70 ans de la cantatrice inoubliable. Bonne anniversaire, Jessye !

Livres. Jessye Norman : «  Tiens-toi droite et chante ! »   (Fayard). EAN : 9782213686189.  Parution : le 29 avril 2015. 350pages. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC:  20.90 €.

LIRE aussi notre annonce du Livre : Tiens toi droite et chante ! par Jessye Norman (Fayard)

Livres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siùcles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard.

fayard francois sappey la musique au tournant des siĂšcles fayard les chemins de la musique fayard fevrier 2015 CLIC de classiquenewsLivres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siĂšcles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. L’auteur applique une vision Ă©lastique du temps, interrogeant pour chaque passage d’un siĂšcle l’autre, une sĂ©quence “89-14″ (soit 11 ans avant, 15 ans aprĂšs la borne chronologique), identifiant telle ou telle tendance marquante se dĂ©voilant autour des cap “dĂ©cisifs” : 1600, 1700, 1800, 1900 et 2000. Le mythe de la rupture, Ă  l’Ă©noncĂ© de la borne chronologique s’avĂšre plus ou moins rĂ©el, les frĂ©missements d’une tendance Ă  la rĂ©novation esthĂ©tique se prĂ©cisant selon les cas. Si de fait 1600, 1800, 1900 sont bel et bien des changements notables, 1700 est plutĂŽt la confirmation du Baroque nĂ© au siĂšcle prĂ©cĂ©dent, une sorte d’Ăąge d’or classique du baroque. En cours de lecture, l’argumentation prend forme : on y relĂšve selon les caps ainsi franchis, des convergences esthĂ©tiques marquant en effet, des ruptures esthĂ©tiques. Parmi les Ă©volutions et jalons spectaculaires, sont relevĂ©s et commentĂ©s : le passage de la Renaissance au baroque Ă  travers l’Ă©volution du madrigal, du ballet, du mask et de la Favola in musica… dont bien sĂ»r, le mythe dĂ©clencheur d’OrphĂ©e.

La musique autour de 1600, 1700, 1800, 1900, 2000 …
Quelles ruptures au tournant des siĂšcles ?

CLIC_classiquenews_2014Autour de 1600 permet de distinguer l’Ɠuvre de Claudio Monteverdi. Autour de 1700 donc souligne la maturitĂ© de l’Ăšre baroque : consolidation et expansion des voies de recherche et d’accomplissement avec l’Ă©closion de la gĂ©nĂ©ration des gĂ©nies en sĂ©rie : Haendel, Bach, Scarlatti, Rameau, Teleman… Corelli (l’apollinien), Vivaldi (le dyonisiaque), l’opĂ©ra Ă  Venise, Biber, Purcell marquent aussi la pĂ©riode. Autour de 1800, oĂč perce le pĂŽle incontournable de Vienne, ce sont les figures de Haydn (le passeur), Mozart (en son envol ultime) et surtout Beethoven (la nouvelle maniĂšre, abordĂ©e sur le plan chambriste, symphonique et lyrique) qui balisent la sĂ©quence… Ici, le chapitre sur l’essor de la musique française de la RĂ©volution Ă  l’Empire et la restauration se rĂ©vĂšle particuliĂšrement instructif : s’y distinguent tous les oubliĂ©s souvent mis dans l’ombre de Beethoven et des Viennois : les Gossec, Catel, Cherubini, MĂ©hul, Spontini, GrĂ©try, Kreutzer, BoĂ«ly, Jadin, Gardel, Lesueur, Cambini, Reicha…. reprennent leur juste place dans un Ă©chiquier oĂč l’histoire des formes et des esthĂ©tiques chevauchĂ©es, successives se clarifie malgrĂ© la diversitĂ© des maniĂšres.
Autour de 1900, ce sont Puccini (Tosca et son portrait de Rome) et Louise de Charpentier (et sa peinture de Paris) avant PellĂ©as de Debussy, qui marquent la tranche : d’ailleurs, la figure de Debussy s’impose ici nettement par sa singularitĂ© et sa modernitĂ©. On y relĂšve alors, “l’effervescence de la gĂ©nĂ©ration de 1860″ en France, le wagnĂ©risme ambiant qui dĂ©termine les tempĂ©raments. Et dans la sphĂšre germanique, on comprend que Brahms (dont l’Ă©quivalent outre Rhin serait Saint-SaĂ«ns), Richard II (Strauss), Reger, les SĂ©cessionnistes viennois (surtout Schoenberg…), sans omettre Mahler et Zemlinsky se dĂ©tachent. Ailleurs, Puccini, Scriabine (et la Symphonie des couleurs), Janacek, Albeniz, Granados, Falla… participent Ă  une constellation europĂ©enne dont l’essor est restituĂ©.

Enfin, moins argumentĂ© que les caps prĂ©cĂ©dents : “Autour de 2000″, – le recul serait-il encore trop proche (nous sommes pourtant en 2015, en plein dans le principe 89-14)-, se borne inĂ©vitablement, faute de rĂ©flexions synthĂ©tiques viables,… Ă  un catalogue de faits dont il appartient au lecteur de dĂ©duire le sens visionnaire et rĂ©el : 1989, effectivement c’est le bicentenaire de la RĂ©volution française, surclassĂ© par l’image de Rostro jouant son violoncelle et Bach sur les ruines du mur de Berlin Ă©ventrĂ©, quand Karajan s’Ă©teint… Dans le sillon phare du MystĂšre de l’instant incarnĂ© par Dutilleux, l’auteure relĂšve pour cette section qui s’Ă©crit encore aujourd’hui : les effets de la crise financiĂšre, et malgrĂ© une fin toujours annoncĂ©e, la consolidation de la forme opĂ©ra qui n’aura jamais tant attirĂ© les publics et inspirĂ© les compositeurs… s’y distinguent entre autres, les Ɠuvres pour 2000 signĂ©es Tan Dun, Arvo PĂ€rt, John Adams… que rĂ©vĂšlent-t-ils ? Quels sont les signes ?
Le dernier chapitre on l’aura compris est ouvert.
Une question taraude la fin du texte : le choc du 11 septembre 2001, laisse peser l’ombre d’une redoutable fatalitĂ© pour l’humanitĂ© en marche… vers son inĂ©luctable ruine. Qu’en sera-t-il concrĂštement en 2100 ? L’humanitĂ© aura dĂ©passĂ© d’ici lĂ  les 9 milliards d’individus. Et la musique dans tout cela ? “Es muss sein !” rĂ©pond l’intĂ©ressĂ©e (Cela doit ĂȘtre), claire rĂ©fĂ©rence du prĂ©lude orchestral de Dutilleux Ă  la 9Ăšme de Beethoven (crĂ©Ă© en mai 2014). Rv est pris pour la suite de cette prospective passionnante. ConfrontĂ©es aux nouveaux dĂ©fis gĂ©opolitique d’un monde de plus en plus interdĂ©pendant, gageons que les Ă©volutions de la musique sont loin d’ĂȘtre achevĂ©es … Les traversĂ©es analytiques offrent de nouveaux regards sur l’histoire musicale. Amateurs ou connaisseurs dĂ©tecteront ici des tendances profitables Ă  une meilleure comprĂ©hension des Ă©poques abordĂ©es. C’est donc un CLIC de classiquenews

Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siĂšcles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. PubliĂ© en fĂ©vrier 2015. ISBN : 978 2 213 68250 1. 20 € 300 pages.

Livres, annonce. Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siÚcles (Fayard)

fayard francois sappey la musique au tournant des siĂšcles fayard les chemins de la musique fayard fevrier 2015 CLIC de classiquenewsLivres, annonce. Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siĂšcles (Fayard). Passionnante problĂ©matique qui Ă  l’appui du visuel de couverture et son vertige illusionniste : ce qui fait passage (ici un escalier repensĂ© selon l’esthĂ©tique maniĂ©riste d’aprĂšs Bernardo Buontalenti pour San Egidio de Florence) trouble les perspective de la pensĂ©e, contourne les frontiĂšres chronologiques tranchĂ©es et observe des pĂ©riodes de transitions plus riches que le milieu des siĂšcles, par leurs caractĂšres mĂȘlĂ©s, leurs esthĂ©tiques mobiles et fĂ©condes… A y regarder de plus prĂšs en effet, la Renaissance commence dĂšs avant le XVĂšme, et sa date jalon (1400), le Baroque bien avant 1600 (en fait prĂ©cisement dans la dĂ©cennie 1590 : voyez Caravage le plus baroque des crĂ©ateurs qui rĂ©alise sa rĂ©volutionn avant Moneverdi, Ă  Rome Ă  Saint-Louis des Français), et oĂč commence vĂ©ritablement le classicisme Ă  l’Ă©poque des LumiĂšres ? Que dire encore du romantisme, cet essor du sentiment qui supplante alors la passion… d’origine baroque. Et le siĂšcle moderne, celui des demoiselles d’Avignon, du Sacre du printemps de Stravinsky, ne commence-t-il pas en vĂ©ritĂ© en 1914, dans le choc fracassant et guerrier de la guerre ?
En vĂ©ritĂ© l’histoire des arts et de la musique est un flux continu et mouvant qui se moque des bornes chronologiques. C’est Ă  la recherche des signes et des tendances, des Ɠuvres clĂ©s Ă©loquentes qui font sens que s’organise ce texte passionnant oĂč chacun trouvera Ă  repenser la notion mĂȘme d’esthĂ©tique et d’Ă©volution stylistique.

Comment les compositeurs ont ils vĂ©cu le passage au nouveau siĂšcle ? 1600, 1700, 1800, et 1900 dĂ©signent -ils a priori l’aube d’une sensibilitĂ© nouvelle, rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e Ă  chaque cap franchi ? Le dernier chapitre autour de 2000 est des plus captivants : la matiĂšre encore fraĂźche, le recul trop court mais la butĂ©e Ă  penser (89 et 14), rĂ©alisĂ©e, prĂȘte Ă  ĂȘtre interrogĂ©e : ce que fait l’auteure dans son texte original et pertinent.  Prochain compte rendu critique complet dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siĂšcles (Fayard), collection Les chemins de la musique. EAN : 9782213682501. Parution : fĂ©vrier 2015, 300 pages – Format : 135 x 215 mm. Prix public indicatif :  20 € ttc.

Livres. Passion Baroque (Fayard)

fayard passion baroque gilles cantagrel classiquenews 9782213685908-X_0Livres. Passion Baroque (Fayard). C’est devenu une habitude depuis quelques annĂ©es, autour de la thĂ©matique fĂ©dĂ©ratrice de chaque Folle JournĂ©e Ă  Nantes, dĂ©but fĂ©vrier, Fayard publie un manuel synthĂ©tique sur la pĂ©riode et les styles concernĂ©es, vĂ©ritable guide pour mieux goĂ»ter sur place, les esthĂ©tiques abordĂ©es. Cette annĂ©e place aux passions baroques donc, Ă  travers les 3 phases chronologiques ainsi prĂ©sentĂ©es, explicitĂ©es, dĂ©taillĂ©es : premier baroque (1600-1650 ou la naissance), baroque mĂ©dian (1650-1700 ou l’Ă©motion) puis baroque tardif ou apothĂ©ose (1700-1750). Soit prĂšs de 250 pages qui dĂ©taillent d’abord les nations et leurs caractĂšres musicaux (France catholique, Allemagne dĂ©chirĂ©e, l’Angleterre singuliĂšre, l’Italie flamboyante…), puis les instruments et l’Ă©criture musicale (Ă  cordes, clavecin et orgue, virtuositĂ©, tempĂ©raments et tonalitĂ©s…); les passions proprement dites (douleur, solitude, larmes et lamentos, plainte et dĂ©clamation…); la scĂšne thĂ©Ăątrale (l’opĂ©ra) et sacrĂ©e (les cantates, passions et oratorios), le mouvement et la danse, l’art du bien dire (dĂ©clamation, rhĂ©torique, Ă©loquence)…
En complĂ©ment, l’Ă©diteur ajoute une approche chronologique qui permet de mieux analyser les dĂ©placements des compositeurs dans toutes les capitales europĂ©ennes d’alors : Ă  Londres, Dresde, Berlin, Paris, Versailles, Madrid, Naples, Venise… la diversitĂ© des formes et des genres ainsi crĂ©Ă©s et enrichis, la singularitĂ© des personnalitĂ©s artistiques (et de leurs mĂ©cĂšnes) : Monteverdi, Vivaldi, Heinichen, Bach, Couperin, Campra, Rameau, Haendel, Hasse, Porpora et tant d’autres…, recomposent un Ă©chiquier miraculeusement riche oĂč les tempĂ©raments se sont exaltĂ©s dans la rencontre, le partage, la confrontation, l’Ă©mulation. Texte incontournable pour les programmes et concerts de la Folle JournĂ©e 2015. Et aprĂšs…

Gilles Cantagrel : Passion Baroque. Cent ans de musique en Europe. Fayard / Mirare. Parution: janvier 2015. 248 pages : 9782213685908. Prix indicatif : 15 €.

Livres. Christine de SuĂšde par Philippe Beaussant (Fayard)

christine de suede philippe beaussant fayard essai clic de classiquenewsLivres. Christine de SuĂšde et la musique par Philippe Beaussant (Fayard). Fille aimĂ©e par son pĂšre, Christine de SuĂšde est reine Ă  six ans, abdique Ă  vingt-quatre, se convertit au catholicisme, se fixe Ă  Rome. La vie ressemble Ă  un roman : il pourrait alimenter une soirĂ©e entiĂšre Ă  la tĂ©lĂ© sur France 2 ou France 3, sous la forme d’une enquĂȘte scientifique style « secrets d’histoire » ou « à l’ombre d’un doute » ). C’est une figure politique et surtout culturelle qui, par sa trĂšs originale personnalitĂ©, pĂšse de tout son poids  : garçon manquĂ©, douĂ© d’une intelligence Ă©clair, capable de tailler un portrait de chacun en quelque mots : vive, perspicace, tranchante mais sincĂšre et entiĂšre
 C’est une femme d’esprit et d’action. Un tempĂ©rament qui se passionne surtout pour la musique et l’opĂ©ra, d’oĂč la matiĂšre de cet essai passionnant rĂ©vĂ©lant Ă  travers les oeuvres dĂ©fendues (celles de Carissimi et du Bernin) et les compositeurs favorisĂ©s (en particulier le vĂ©nitien Marc Antonio Cesti, contemporain et rival de Cavalli), le goĂ»t d’une femme Ă  la fois dĂ©concertante et exemplaire.

 

 

 

Portrait en musique

CLIC_macaron_2014Polyglotte, Christine s’ouvre au monde avec l’appĂ©tit d’une conquĂ©rante : elle ouvre en 1673 la premiĂšre salle d’opĂ©ra publique Ă  Rome quand la France invente son propre opĂ©ra (Cadmus et Hermione de Lully pour Louis XIV). C’est pour elle aussi que Bruxelles fait reprĂ©senter son premier opĂ©ra (Ulysse dans l’üle de CircĂ© de Gioseffo Zamponi, ouvrage rĂ©cemment ressuscitĂ© par Clematis)
 Aux cĂŽtĂ©s de la mĂ©lomane dont Philippe Beaussant exprime la carte des intĂ©rĂȘts, des coups de coeur, se profile aussi l’épopĂ©e politique de l’ex souveraine de SuĂšde, en particulier son espoir d’ĂȘtre Reine de Naples Ă  la solde des Français
 ambition jamais rĂ©alisĂ©e, vite Ă©touffĂ©e par un Mazarin mal Ă  l’aise. Le portait qu’en fait le peintre français SĂ©bastien Bourdon (en couverture du livre) fixe les traits d’un ĂȘtre unique dont le fait le plus frappant fut sa conversion au catholicisme, Ă©vĂ©nement inouĂŻ qui fut orchestrĂ© avantageusement par le Pape lors d’une entrĂ©e triomphale de la souveraine Ă  Innsbruck (1655). L’opĂ©ra y Ă©tait prĂ©sent comme toujours, Ă  chaque jalon d’une vie extraordinaire : l’Argia de Cesti (dĂ©cors de Torelli, livret d’Apollini) : christine suede biographieDrottning_Kristina_av_Sverigeun spectacle flamboyant pour un destin saisissant. Cesti y fusionne comme rarement le mot, la note ; le verbe anticipe ce que peut la musique et orchestre l’une des partitions les mieux rĂ©ussies, passant du lamento Ă  la fureur, de l’extase vĂ©nusienne du II au bouffon pathĂ©tique du III
 un miracle lyrique qui aura selon Philippe Beaussant marquĂ© profondĂ©ment le goĂ»t et la sensibilitĂ© de Christine. A Rome, elle demande Ă  Corelli, Ă  soixante ans, de lui donner des leçons de violon, Ă  Stradella de composer la musique d’un mini-opĂ©ra sur un livret de sa main, faire venir Descartes Ă  Stockholm et lui faire Ă©crire le scĂ©nario d’un ballet – « qui a fait cela ? » demande avec lĂ©gitimitĂ© l’auteur, aussi volubile qu’admiratif. Peut-ĂȘtre Louis XIV son contemporain pour lequel la musique fut aussi l’aliment central d’une vie versĂ©e dans les arts. Christine de SuĂšde et la musique est  un portrait « en musique » donc, affĂ»tĂ©, terriblement vivant, plein d’esprit et de passion et qui prĂ©cise enfin, tous les visages de Christine la magnifique, rebelle et singuliĂšre… de quoi alimenter maints fantasmes sur cette femme exceptionnelle.

Christine de SuĂšde et la musique. Philippe Beaussant est romancier, membre de l’AcadĂ©mie française, spĂ©cialiste de l’esthĂ©tique baroque, est l’auteur de nombreux ouvrages sur Louis XIV, Lully, Couperin, Monteverdi, Titien
 EAN : 9782213643496. Parution : 05/11/2014. 234 pages. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC: 19 €. CLIC de classiquenews

LIVRES. Piotr Kaminski : les 101 grands opéras (Fayard)

101-operas-grands-operas-piotr-kaminski-pluriel-fayard-livresLIVRES. Piotr Kaminski : les 101 grands opĂ©ras (Fayard). Ici on passe sans rechigner de 1001 Ă  101 opĂ©ras – entorse faite Ă  la fameuse rĂ©fĂ©rence Ă  l’air du catalogue du Don Giovanni de Mozart – avouez que 101 conquĂȘtes fĂ©minines, ce n’est pas 1001 ! : l’honneur du sĂ©ducteur en pĂątit quelque peu. Concernant la bible des “grands opĂ©ras”, l’outil que publie Fayard pour l’automne est plus lĂ©ger et transportable (quoique) mais il n’a rien perdu de son consistant apport sur la question lyrique. L’auteur a dĂ» sĂ©lectionnĂ©, trancher, choisir parmi les ouvrages d’opĂ©ra, ceux parmi les “grands” nouvellement Ă©ligibles pour ce nouvel outil indispensable.
On regrette par exemple que Genoveva de Schumann ne soit pas prĂ©sente, ni que les 4 journĂ©es du Ring wagnĂ©rien (comme leur pendant français, Les Troyens de Berlioz) n’aient Ă©tĂ© de la mĂȘme façon estimĂ©es… Regrettable omission. Mais tout n’a pas Ă©tĂ© conçu dans le sens d’un affadissement du propos. Au contraire, en prenant en compte les derniĂšres Ă©volutions de la programmation lyrique ici et lĂ  dans le monde, surtout en prenant acte des bĂ©nĂ©fices (immenses!) de la rĂ©volution baroqueuse, l’Ă©ventail a certes perdu en quantitĂ© mais il a gagnĂ© en reprĂ©sentativitĂ©, faisant reculer le curseur aux deux premiers siĂšcles de naissance et de maturation du genre lyrique : les XVIIĂšme et XVIIIĂš siĂšcles.
L’amateur comme le connaisseur feront leur miel du nouveau choix ainsi dĂ©fendu : voyez plutĂŽt : Monteverdi (Orfeo, Poppea… mais d’Ulisse), par contre Lully (Atys) et Cavalli (La Calisto… mais avec une rĂ©fĂ©rence maladroite qui prĂ©fĂšre l’ancienne version Leppard – instrumentalement dĂ©passĂ©e, Ă  celle sublimissime comprenant la lĂ©gendaire Maria Bayo dans le rĂŽle titre sous la direction de Jacobs… cĂŽtĂ© discernement on peut quand mĂȘme faire mieux)… VoilĂ  tout pour le Seicento. 5 ” grands opĂ©ras “pour le XVIIĂšme qui a vu naĂźtre et se dĂ©velopper le genre, c’est un peu maigre.
Pour le XVIIIĂš, les choses vont s’amĂ©liorant : 2 Haendel (Giulio Cesare, et choix contestable : Rodelinda : pourquoi pas Alcina ?), Pergolesi (La Serva padrona : le prototype du buffa en 1733 mĂ©ritait bien d’ĂȘtre ainsi dĂ©fendu), Mozart Ă©videment (les 2 Don Giovanni, Les Noces, Cosi et La FlĂ»te… mais alors pourquoi pas La ClĂ©mence de Titus qui reste le dernier seria flamboyant signĂ© Wolfgang?) et Gluck (les 2 versions orphiques et IphigĂ©nie en Tauride). AInsi ni Haydn ni Porpora ni Cimarosa et encore moins Vivaldi forcĂ©ment (la rĂ©surrection de ce dernier reste quand mĂȘme l’Ă©lĂ©ment le plus reprĂ©sentatif – avec Haendel Ă  dĂ©faut de Lully et Rameau- dans l’Ă©largissement des rĂ©pertoires hors XIX, XXĂš et crĂ©ations). Justement Rameau : l’annĂ©e de son 250Ăš anniversaire, tout juste 3 opĂ©ras : Hippolyte, Les Indes Galantes, PlatĂ©e (Ă  la trappe Castor et surtout Les BorrĂ©ades : ultimes chefs d’oeuvre d’un raffinement orchestral inouĂŻ, d’un souffle dramatique trop moderne pour l’Ă©poque… Dommage ce n’est pas ce livre que la comprĂ©hension de Rameau gagnera en pertinence : on y lit toujours que les livrets du Dijonais sont insipdes : mensonge toujours tenace. Bref).

Pour balayer le vaste horizon romantique et moderne (partie arbitrairement la plus consistante), l’auteur pratique le principe structurant mais rĂ©ducteur du “1 auteur, 1 Ɠuvre” : ainsi Beethoven pour Fidelio, Weber pour Le FreischĂŒtz, HalĂ©vy pour La Juive, Meyerbeer pour Les Huguenots, Berlioz pour La Damnation de Faust, exit Les Troyens … Gounod pour Faust ou  Johann Strauss fils pour La Chauve Souris (Die Fledermaus)… quand Glinka favorisĂ© possĂšde deux entrĂ©es : La vie pour le Tsar et Rousslan et Ludmila !!… certes Bizet est traitĂ© de la mĂȘme façon : Les PĂȘcheurs de Perles avant l’incontournable Carmen.Evidemment les mieux lotis sont les deux phares accompagnant la seconde moitiĂ© du XIXĂš : Verdi et Wagner dont tous les opĂ©ras majeurs (exceptĂ© donc Le Ring pour le second) figurent heureusement. Avec 33 entrĂ©es pour le XXĂš, l’Ă©criture moderne est largement couverte… de Tosca de Puccini (1900) et Rusalka de Dvorak (1901) jusqu’en 1998 (Les trois Soeurs de Peter Eötvös). Les mieux traitĂ©s y sont Richard Strauss et Britten… MĂȘme rĂ©ducteur le spectre ainsi prĂ©sentĂ© et commentĂ© mĂ©riterait Ă©videmment une suite, plus tournĂ©e vers le XXIĂš car mĂȘme si notre siĂšcle est encore naissant, le nombre des crĂ©ations justifierait un opus d’approfondissement.

Chaque ouvrage comporte un rĂ©sumĂ© complet de l’action, une notice synthĂ©tique sur les qualitĂ©s de la partition, la date et le lieu de crĂ©ation. Pour les premiers pas sur la planĂšte opĂ©ra, l’opuscule offre une sĂ©lection indispensable.

Piotr Kaminski : les 101 grands opĂ©ras. collection Pluriel. Éditions Fayard, 661 pages. ISBN : 978-2-8185 0426 0. Prix indicatif : 14 €. Parution : octobre 2014.

Le Rameau nouveau de Sylvie Bouissou. Entretien

Rameau_jean-philippe-rameau-biogaphie-fayard-sylvie-bouissoucouv-JP-RameauEntretien… Le Rameau nouveau de Sylvie Bouissou. Pour l’annĂ©e Rameau 2014 (250 ans de la disparition du compositeur, dĂ©cĂ©dĂ© en 1764), Fayard publie une nouvelle biographie consacrĂ©e Ă  Jean-Philippe Rameau (1683-1764). C’est Ă  ce jour le texte le plus exhaustif qui devient de fait l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence s’agissant du Dijonais. Son auteure, Sylvie Bouissou ne fait pas qu’y rĂ©unir tous les Ă©lĂ©ments dĂ©veloppĂ©s depuis des annĂ©es sur le plus grand gĂ©nie musical français du XVIIIĂš, en un rare esprit de synthĂšse et dans une langue vivante et argumentĂ©e, c’est un homme attachant, hors normes voire libertaire et anticonformiste qui se prĂ©cise enfin, au diapason de son Ɠuvre : inclassable, protĂ©iforme, d’une inventivitĂ© et d’une exigence jamais vue jusque là
 Entretien avec Sylvie Bouissou, directrice de recherche au CNRS (IReMus).

Selon vous, quels sont les éléments nouveaux les plus récents qui ont modifié notre connaissance de Rameau et que vous développez particuliÚrement dans votre texte ?

Le rĂŽle des interprĂštes, des directeurs de thĂ©Ăątre et des maisons de disques est fondamental dans notre connaissance de Rameau. DĂ©jĂ , certains titres ont connu plusieurs mises en scĂšne, PlatĂ©e, Hippolyte et Aricie, Les Indes galantes, Dardanus, Les BorĂ©ades, dont les lectures plurielles permettent de graver ces chefs-d’Ɠuvre dans notre mĂ©moire. Plus on jouera la musique de Rameau, plus le public captera son immense gĂ©nie et aura envie de dĂ©couvrir son Ɠuvre, sa vie, ses combats, ses extravagances…

Ensuite, il y a les articles et les livres. En ce qui concerne le mien, je ne dĂ©veloppe rien en particulier ; j’ai embrassĂ© tout l’homme ! Je n’ai donc pas Ă©liminĂ© la carriĂšre d’organiste de Rameau au prĂ©texte qu’il n’avait pas laissĂ© de rĂ©pertoire pour cet instrument, mais au contraire, j’ai tentĂ© de comprendre pourquoi il ne tenait pas en place et n’honorait aucun de ces contrats. De mĂȘme, j’ai dĂ©veloppĂ© son attachement Ă  l’esthĂ©tique de la foire qui favorise rien moins la crĂ©ation de PlatĂ©e et des Paladins Ă  travers ses collaborations avec Piron. C’était un bon vivant, assidu de la SociĂ©tĂ© du Caveau, oĂč se chantaient des airs Ă  boire et des canons entre amis. Le fait d’avoir dĂ©couvert que Rameau Ă©tait l’auteur de « FrĂšre Jacques » m’a procurĂ© un choc incroyable ! Finalement, tout le monde a chantĂ© du Rameau un jour. J’ai voulu comprendre les raisons des polĂ©miques dans lesquelles il s’engage, tant sur le plan musical que thĂ©orique. Si la pĂ©riode 1733-1739 est mieux connue du public – avec les crĂ©ations d’Hippolyte et Aricie, des Indes galantes, de Castor et Pollux, des FĂȘtes d’HĂ©bĂ© et de Dardanus –, celle de sa pĂ©riode de maĂźtre de clavecin parisien (dix ans tout de mĂȘme de 1723 Ă  1733) ou celle correspondant Ă  son statut de compositeur de la musique du roi (1745-176) le sont beaucoup moins, voire pas du tout. Je voulais Ă©clairer ces pans si productifs et au cours desquels il opĂšre des rĂ©volutions stylistiques, notamment avec le librettiste Cahusac. Je souhaitais enfin m’attacher Ă  sa dimension pĂ©dagogique et thĂ©orique et ne pas rĂ©duire ces axes Ă  quelques pages. J’y consacre toute la derniĂšre partie de mon livre et j’espĂšre Ă©clairer la bifurcation de Rameau vers ses nouvelles thĂšses consistant Ă  supposer Ă  la musique une suprĂ©matie sur les autres arts et sciences, d’oĂč ses fĂ©roces dĂ©bats avec d’Alembert. Imaginez qu’il rĂ©pond Ă  ce grand gĂ©omĂštre que loin d’ĂȘtre Ă©puisĂ© par leurs disputes, il s’en trouve au contraire « enhardi » ! Quelle dĂ©licieuse insolence Ă  plus de soixante-dix ans !

Aux partisans de Rousseau, dĂ©tracteurs de Rameau, que dites-vous pour attĂ©nuer voire effacer l’image tenace du Rameau Ă©rudit, intellectuel, plus thĂ©oricien qu’humain ?

 

AnnĂ©e Rameau 2014 : nos temps fort (opĂ©ras, concerts, ballets...)Je leur dis qu’il ne faut ni attĂ©nuer ni effacer l’image d’un Rameau Ă©rudit et intellectuel ; ils ont raison de le considĂ©rer comme tel, c’est une Ă©vidence. Pour autant, la culture, la connaissance et l’intelligence ne sont pas incompatibles avec le gĂ©nie musical. Rameau Ă©tait savant et thĂ©oricien, et alors ? Pour moi, il reprĂ©sente le pĂšre de l’interdisciplinaritĂ©, car il a su mettre la musique au cƓur des dĂ©bats intellectuels de l’époque en discutant avec d’Alembert, EstĂšve, Euler, Diderot, Wolf ou encore Rousseau, son pire ennemi. Être savant, ne l’a pas empĂȘchĂ© de nous donner une musique souvent sublime. Chacun sait que Rousseau n’était pas objectif, partagĂ© Ă  l’endroit de Rameau, puisque reconnaissant en PlatĂ©e un chef-d’Ɠuvre absolu, mais dĂ©testant l’homme.

Dans mon livre, je montre que Rameau Ă©tait certes un travailleur acharnĂ©, accaparĂ© par ses mĂ©ditations et sans doute assez peu disponible, mais qu’il a su prĂ©server le confort de ses proches, cultiver ses amitiĂ©s, aider de jeunes musiciens, garder du temps pour l’enseignement et la pĂ©dagogie. Loin d’abandonner ses enfants (c’est facile, mais tellement tentant !), il leur a offert une vie matĂ©rielle de haute tenue, notamment en achetant Ă  son fils Claude François la trĂšs haute charge de « valet de chambre du roi ».

Quelle reprĂ©sentation vous faĂźtes vous de l’homme Rameau Ă  la lumiĂšre de vos propres recherches ?

AprĂšs ce long voyage avec lui, je cerne un homme difficile, mais gĂ©nĂ©reux, passionnĂ©, meurtri bien souvent par un conservatisme pesant, des jalousies insupportables, combattant sur tous les fronts pour faire reculer l’ignorance. Rameau est un Ă©ternel jeune homme qui a vĂ©cu plusieurs vies. Rien ne l’arrĂȘte, ni les conventions ni les biensĂ©ances.

Rameau reste-t-il un immense gĂ©nie circonscrit au Baroque tardif ou par certains cĂŽtĂ©s, peut-il ĂȘtre considĂ©rĂ© comme visionnaire, lançant des passerelles vers le classicisme voire le romantisme ? En d’autres termes, l’évolution indiquĂ©e par son dernier opĂ©ra Les BorĂ©ades permet-elle d’en faire un moderne (en particulier sur le plan de l’orchestre et des instruments
) ?

GĂ©nie circonscrit au Baroque « tardif » ? Non, assurĂ©ment. La longue carriĂšre de Rameau caractĂ©risĂ©e par une importante Ă©volution stylistique, ne permet pas de le « classer », de le ranger dans une case. Il part de l’hĂ©ritage de Couperin pour le clavecin, mais apporte Ă  l’instrument une dimension qui en rĂ©vĂšle d’ailleurs les limites. Son invention du passage du pouce lui permet de cultiver une virtuositĂ© et une utilisation de tout le registre du clavier qui Ă©taient alors inexplorĂ©es. Pour l’opĂ©ra, il chamboule tous les codes instaurĂ©s par Lully : le fond en inventant un nouveau langage, et la forme en changeant la configuration basique de l’opĂ©ra Ă  la française. J’ai souvent Ă©crit que Rameau n’avait d’avenir ni dans le Classicisme ni dans le Romantisme. Sa musique zappe ces pĂ©riodes pour aller butiner une esthĂ©tique « moderne », proche de l’école française de l’époque debussyste. Il dĂ©couvre avec dĂ©lices le pouvoir de l’orchestre, confiant aux bassons des lignes audacieuses, invitant la percussion, dĂ©cuplant les potentialitĂ©s des cordes et des bois. Il cherche sans cesse, innove, propose et invente le concept de timbre.

Si vous deviez n’emporter sur l’üle dĂ©serte que 3 ouvrages de Rameau, quels seraient-ils et pourquoi ?

C’est la question qui tue
 que du papier
 Alors forcĂ©ment, j’emporterai des Ɠuvres que je peux rĂ©Ă©couter ou revisionner dans ma tĂȘte dans plusieurs mises en scĂšne.

Donc, PlatĂ©e que j’ai eu la chance de voir dans plusieurs mises en scĂšne dont celle de Laurent Pelly avec Marc Minkowski Ă  la direction musicale, Paul Agnew et Mireille Delunsch dans les rĂŽles de PlatĂ©e et de la Folie. Une vraie merveille ! Je pourrais me souvenir de celle conduite par SĂ©bastien Rouland Ă  Wiesbaden, ou celle rĂ©cente de Robert Carsen avec un incroyable Marcel Beekman dirigĂ© par Paul Agnew.

Je prendrai aussi Hippolyte et Aricie et Les BorĂ©ades qui marquent le dĂ©but et la fin d’une carriĂšre sidĂ©rante, tĂ©moignant de l’évolution stylistique du maĂźtre, de ses audaces, de ses recherches, de son gĂ©nie. Hippolyte et Aricie car ce fut le dĂ©but d’un choc culturel, d’une « guerre » esthĂ©tique entre Lullistes et Ramistes, le commencement d’une rĂ©volution. Les BorĂ©ades car la censure de cette Ɠuvre en 1763 nous rappelle qu’il faut toujours lutter pour prĂ©server sa libertĂ© d’expression.

Et j’emporterai avec moi toutes les Ă©motions que j’ai vĂ©cues en Ă©coutant la musique de Rameau.

Rameau demeure la grande redĂ©couverte des Baroqueux depuis 40 ans. Or mĂȘme s’il reste assez confidentiel dans les programmations des salles d’opĂ©ras et de concerts (hormis cette annĂ©e grĂące Ă  son anniversaire), le disque a permis de rĂ©Ă©valuer considĂ©rablement sa crĂ©ativitĂ© dramatique et thĂ©Ăątrale. Aux cĂŽtĂ©s des Haendel et des Vivaldi, quels sont selon vous les grands interprĂštes au xxe qui auront ƓuvrĂ© pour sa rĂ©habilitation ?

C’est vrai que les Baroqueux ont ƓuvrĂ© pour la redĂ©couverte de Rameau, et en premier lieu les grands maĂźtres que sont William Christie et John Eliot Gardiner et qu’on Ă©tĂ© Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt. Pourtant aujourd’hui, je crois que la notion de « baroqueux » n’est plus valable et des chefs comme Marc Minkowski, HervĂ© Niquet, Christophe Rousset et Hugo Reyne ont contribuĂ© Ă  cette Ă©volution. En outre, Rameau est souvent programmĂ© en Allemagne avec des orchestres modernes, et, au risque de choquer, je pense que c’est trĂšs bien pour sa dĂ©mocratisation. Je suis enthousiasmĂ©e lorsque des chefs non spĂ©cialisĂ©s dans le baroque s’attĂšlent Ă  ce rĂ©pertoire comme Ivor Bolton ou Ryan Brown. Enfin, une gĂ©nĂ©ration de jeunes chefs trĂšs engagĂ©s comme Emmanuelle HaĂŻm, Jonathan Huw Williams, RaphaĂ«l Pichon ou SĂ©bastien d’HĂ©rin apportent leurs visions actuelles qui ont toutes leurs intĂ©rĂȘt. L’heure n’est plus Ă  la rĂ©habilitation, mais Ă  la dĂ©mocratisation ; nous sommes dans une phase jouissive qui fait entrer son Ɠuvre au rĂ©pertoire des thĂ©Ăątres lyriques d’Europe et d’ailleurs. C’est prĂ©cisĂ©ment la reconnaissance internationale que souhaitait Rameau… lui qui Ă©tait « ivre de joie » quand le public l’acclamait.

Livres. Sylvie Bouissou vient de publier chez Fayard, une nouvelle biographie de Jean-Philippe Rameau (lire la critique complĂšte de Jean-Philippe Rameau par Sylvie Bouissou).

Livres, annonce. Sylvie Bouissou : Jean Philippe Rameau (Fayard)

Rameau_jean-philippe-rameau-biogaphie-fayard-sylvie-bouissoucouv-JP-RameauLivres. Sylvie Bouissou : Jean Philippe Rameau (Fayard)… Nous l’attendions avec impatience, d’autant plus pour l’annĂ©e Rameau 2014, celle des 250 ans de la mort. Fayard avait dĂ©jĂ  Ă©ditĂ© le dictionnaire Rameau de Philippe Beaussant, « Rameau de A Ă  Z », lequel commençait Ă  dater : 400 pages, mai 1983, publication pour les 300 ans de la naissance). Le nouveau volume complet et trĂšs documentĂ© : plus de 1000 pages, – Fayard oblige-, rĂ©pare donc une absence criante : il manquait de facto une biographie de rĂ©fĂ©rence sur Jean-Philippe Rameau (1683-1764). La voici signĂ©e Sylvie Bouissou. En couverture, le buste en terre cuite de Rameau, gĂ©nie du baroque français tardif par «  Jean-Jacques » (
 Caffieri et non Rousseau).  Tous les aspects et visages de Rameau le Grand sont ici passĂ©s au crible, dĂ©troussant pour les attĂ©nuer Ă  leur juste vĂ©ritĂ©, les calomnies jalouses ; soulignant par les tĂ©moignages des admirateurs l’absolue grandeur d’un homme des LumiĂšres qui n’eut de cesse de concevoir la musique comme un laboratoire permanent, la vitrine de ses propres idĂ©es visionnaires sur la musique et son organisation thĂ©orique, ses effets Ă©motionnels. L’enfance et la formation, les charges d’organiste dans plusieurs cathĂ©drales de province, les premiĂšres oeuvres comme compositeur (musique sacrĂ©e dont les Motets, avec et sans chƓur) mais aussi la musique de chambre et les piĂšces pour clavecin (les Trois Suites) les cantates, 
 autant d’avatars et de premiers Ă©pisodes qui prĂ©parent Ă  l’éclosion du gĂ©nie lyrique en 1733, Ă  50 ans (!) avec son premier opĂ©ra, d’une violence poĂ©tique inouĂŻe Hippolyte et Aricie, vĂ©ritable choc esthĂ©tique. En fait les partitions thĂ©Ăątrales sont dĂ©jĂ  nombreuses avant Hippolyte car Rameau compose pour les trĂ©teaux de la Foire (collaboration avec Piron, 1723-1734), et il sait aussi s’attirer la faveurs de riches mĂ©cĂšnes ayant plus ou moins pressenti l’ampleur du gĂ©nie Ă  l’Ɠuvre : «  Du prince de Carignan Ă  Alexandre Le Riche de La PoupliniĂšre.

CLIC_macaron_2014Une grande partie du texte biographique se consacre Ă  l’activitĂ© du Rameau « opĂ©rateur » Ă  Paris (1733-1744), la collaboration avec Voltaire (malheureusement sans grands aboutissements concrets malgrĂ© des amorces prometteuses) ; dĂ©jĂ  la pensĂ©e analytique et synthĂ©tique de Rameau se prĂ©cise et se distingue parmi ses contemporains comme en tĂ©moigne le traitĂ© de dramaturgie des Indes Galantes (composĂ© avec Fuzelier)
 les grandes tragĂ©dies lyriques sont une Ă  une minutieusement prĂ©sentĂ©es, analysĂ©es, commentĂ©es : Castor et Pollux (oĂč pointe l’influence de la franc-maçonnerie) ; Dardanus prĂ©sentĂ© en « naufrage » (Ă  cause de son livret que Rameau reprendra lui-mĂȘme);
 l’auteure sait aussi consacrer un grand chapitre aux FĂȘtes d’HĂ©bĂ©, sommet du genre ballet ; mais aussi les ouvrages composĂ©s pour Versailles et le mariage du Dauphin (La Princesse de Navarre sur le livret de Voltaire, et Ă©videmment l’inclassable PlatĂ©e de 1745 et son dĂ©lire envahissant, incarnĂ© par la Folie
). L’intĂ©rĂȘt revient aux parties dĂ©volues Ă  la notion de crise artistique et compositionnelle, celle des annĂ©es 1750 : qui touche toutes les oeuvres autour de ce cap chronologique, et qu’annonce la singularitĂ© de NaĂŻs, « opĂ©ra pour la paix »  comme ZaĂŻs (1748), Zoroastre (1749), Pygmalion
 remous et tiraillements esthĂ©tiques qu’exacerbe la fameuse Querelle des Bouffons de 1752, confirmant dans le goĂ»t du public la place des Italiens et leur verve comique.

rameau jean_philippeParmi les rĂ©vĂ©lations prĂ©cieuses : l’activitĂ© du pĂ©dagogue (avec la liste de ses Ă©lĂšves connus !) et les derniĂšres Ɠuvres (« cabale, remaniements et dĂ©faveur ») qui portent le destin et le sens du genre tragique monarchique en ses derniĂšres heures (Les BorĂ©ades, le dernier opĂ©ra laissĂ© en 1764 Ă  la mort imprĂ©vue de l’auteur)
 Les derniers chapitres Ă©claircissent les principes du thĂ©oricien et dĂ©mĂȘlent les Ă©tapes de sa querelle longuement orchestrĂ©es avec les EncyclopĂ©distes, lesquels rangĂ©s du cĂŽtĂ© de Rousseau, l’infatigable querelleur et polĂ©miste, ont nourri le procĂšs Rameau. En complĂ©ment, l’auteure ajoute de nombreux documents trĂšs bĂ©nĂ©fiques : synopsis chronologique des oeuvres de Rameau, des parodies des oeuvres dramatiques de Rameau. Lecture incontournable pour l’annĂ©e des 250 ans. Rameau mĂ©ritait bien aprĂšs l’ouvrage de Beaussant, une texte exhaustif, dĂ©fendant l’homme, le thĂ©oricien, le compositeur, l’immense poĂšte du cƓur humain. Les dĂ©tracteurs sont toujours aussi tenaces, prĂ©sentant un musicien intellectuel et abstrait, sophistiquĂ© et artificiel : ils font Ă  travers Rameau, le procĂšs idĂ©ologique de l’opĂ©ra royal et de la machinerie tragique (cf les ouvrages de Catherine Kintzler qui n’a cessĂ© de dĂ©monter et dĂ©prĂ©cier la valeur du thĂ©Ăątre ramĂ©lien). C’est oublier la vĂ©ritĂ© et la justesse d’une Ɠuvre musicalement flamboyante et souvent inouĂŻe dont la criante et profonde poĂ©sie exprime le mystĂšre du sentiment, les vertiges dĂ©lirants des passions humaines, inscrits dans le cycle des saisons et de la nature enchanteresse. DĂ©monstration enfin rĂ©alisĂ©e ici. Lire notre grande critique dans le mag cd, dvd, livres de CLASSIQUENEWS.COM

Sylvie Bouissou : Jean-Philippe Rameau (Fayard). 1168 pages. Parution : 7 mai 2014.

Lire notre dossier Rameau 2014 ; notre sĂ©lection des opĂ©ras et productions Ă  l’affiche pour l’annĂ©e des 250 ans de la mort

Livres. Daniel Barenboim : La musique est un tout (Fayard)

fayard daniel barenboim la musique est un toutLivres. Daniel Barenboim : La musique est un tout… VoilĂ  un opuscule que beaucoup d’artistes devraient mĂ©diter, assimiler, rĂ©guliĂšrement consulter et interroger : leur place dans la sociĂ©tĂ©, la relation salvatrice de l’art et de l’engagement philosophique, sociĂ©tal Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre politique, y gagnent un manifeste qui vaut tĂ©moignage exemplaire. Il n’est pas d’Ă©quivalent en France Ă  la personnalitĂ© transnationale du chef charismatique Daniel Barenboim aujourd’hui : une telle hauteur de vue, une telle pensĂ©e musicale et artistique se font rare et qui dans sa suite dĂ©fendront les mĂȘmes valeurs ? Humaniste engagĂ©, en particulier au service de la rĂ©conciliation des peuples au Moyen Orient, Daniel Barenboim qui a la double nationalitĂ© (palestinienne et israĂ©lienne) s’exprime ici en textes choisis, dĂ©jĂ  connus et publiĂ©s, mais rassemblĂ©s avec quelques autres plus rĂ©cents (premier chapitre ” Ă©thique et esthĂ©tique ” oĂč l’acte musical est dĂ©sormais investi d’une exigence morale). Le chef argumente sa vision de la musique, une chance pour l’humanitĂ© de sauver son destin trop marquĂ© par la guerre, la destruction, l’incommunicabilitĂ©. En homme de paix qui a cĂŽtoyĂ© les plus grands politiques, Daniel Barenboim prĂ©cise aussi ici une maniĂšre d’idĂ©al de vie, une formule personnelle qui s’appuyant sur l’expĂ©rience et les rencontres, brosse le  (l’auto)portait d’un homme de bonne volontĂ©, prĂ©occupĂ© par le sens de l’histoire et de la sociĂ©tĂ©, l’avenir des peuples pour lesquels l’offrande musicale pourrait s’avĂ©rer salutaire. Une forme de vivre ensemble, de penser autrement le monde qui suscite Ă©videmment l’admiration.

 

Penser la musique

l’acte musical, un humanisme concret

CLIC_classiquenews_2014En intitulant cet ouvrage ” La musique est un tout “, Daniel Barenboim relie l’activitĂ© artistique Ă  une pensĂ©e critique, soucieuse d’amĂ©liorer le destin des sociĂ©tĂ©s ; l’homme de lettres prend pour son compte, l’Ɠuvre de la musique dans nos vies, en particulier dans l’histoire belliciste des IsraĂ©liens et des Palestiniens, programmĂ©s Ă  une lente mais irrĂ©sistible autodestruction s’il n’Ă©tait des espaces d’Ă©changes et de reconnaissance comme ceux que permet la musique, en dehors du champs politique et militaire. La musique n’est pas une activitĂ© dĂ©connectĂ©e du monde et des hommes : Daniel Barenboim en son combat admirable nous le prouve ici dans le texte.
S’il y a une solution entre palestiniens et israĂ©liens, celle ci peut voir le jour par la culture et la musique : tel est son combat, la motivation premiĂšre de son orchestre abolissant les barriĂšres et les frontiĂšres, le West Eastern Diwan Orchestra, composĂ© de jeunes musiciens de toutes les nationalitĂ©s et toutes les confessions.

Dans ” Ă©thique et esthĂ©tique “, Barenboim prĂ©cise le statut et la mission de l’interprĂšte, au service de la musique, non de lui-mĂȘme (servir la musique plutĂŽt que se servir de la musique) ; la place active du spectateur qui rĂ©tablit le temps rĂ©el de la performance. Passionnantes les pages dĂ©diĂ©es Ă  Wagner et la question juive, l’hommage du chef aux habitants (de bonne volontĂ©) de Gaza, pris en otages par les IsraĂ©liens et leur blocus abusif.

Chapitres essentiels Ă  ce titre, le discours de Daniel Barenboim lorsqu’il reçut le prix Willy Brandt dont la personnalitĂ© politique reste un modĂšle Ă  mĂ©diter rĂ©alisant cet idĂ©al dont le chef fait son miel : «  vision, stratĂ©gie, courage » ; enfin on ne saurait trop recommander la lecture du chapitre intitulĂ© « Wagner, les IsraĂ©liens et les Palestiniens » : tout y est expliquĂ© et finement analysĂ©. Barenboim expose les sources de la haine des IsraĂ©liens envers les Palestiniens, remontant aux origines de l’Etat d’IsraĂ«l (1948) : un Ă©tat qui fut crĂ©er sans cependant chasser ni dominer un autre peuple
 A cela s’ajoute la question de jouer Wagner en IsraĂ«l : Barenboim sait de quoi il parle, lui qui a dirigĂ© PrĂ©lude et Mort d’Isolde devant un parterre d’IsraĂ©liens, non sans expliquer l’enjeu et le sens de sa dĂ©marche. Avant Hitler et les camps d’extermination, Wagner Ă©tait jouĂ© Ă  Tel Aviv par des juifs. La question n’est donc pas la musique de Wagner mais l’instrumentalisation qui en est faite par les extrĂ©mistes des deux bords.

Les derniers chapitres rĂ©unissent plusieurs transcriptions de conversations entre 2008 et 2011 oĂč Daniel Barenboim, chef lyrique Ă  la Scala, s’exprime sur diverses Ɠuvres : Carmen, Don Giovanni, La Walkyrie. L’Ă©pilogue examine la question du tempo et du rapport mĂ©tronomique chez Verdi, conception personnelle qui rĂ©vĂšle l’admiration tardive du maestro pour le compositeur italien (pour son Requiem principalement). Le cas Barenboim rĂ©tablit l’espace libre, plein d’espoirs et d’espĂ©rance, oĂč la culture se fait action concrĂšte. Que vaut l’art sans conscience ? Un divertissement sans enjeux ni consistance. Pour ceux qui pensent que l’art et la musique peuvent changer notre sociĂ©tĂ©, et pour tous les autres qui en doutent encore, voici une lecture incontournable. L’offrande trop rare de l’un des derniers musiciens humanistes et engagĂ©s, soucieux de l’avenir de la culture et des hommes.

Rappel biographique. Pianiste et chef d’orchestre de rĂ©putation internationale, Daniel Barenboim est directeur artistique de la Scala de Milan et chef Ă  vie de la Staatskapelle de Berlin, aprĂšs avoir dirigĂ© entre autres l’Orchestre de Paris (de 1975 Ă  1989) puis l’Orchestre symphonique de Chicago (de 1991 Ă  2006). Il est l’auteur de La musique Ă©veille le temps (Fayard, 2008).

Daniel Barenboim : La musique est un tout. EAN : 9782213678085. Parution :  02/04/2014. 176 pages. Format :135 x 215 mm. Prix public indicatif TTC: 15.00 €

Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard.

Amerique, Etats Unis, musique, Symphonie du nouveau monde,Nicolas Southon FayardLivres. Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard. L’auteur analyse tout ce que la culture (riche voire flamboyante) des Etats-Unis doit Ă  ses premiers habitants, indigĂšnes et colons. C’est une lente assimilation des modes occidentaux importĂ©s par les voyageurs arrivants qui dans le choc des rythmes, danses, chants ancestraux fabriquent in fine l’idĂ©e d’une identitĂ© musicale amĂ©ricaine oĂč s’est inscrit la permanence du populaire. Traditionnel local, savant europĂ©en
 les esthĂ©tiques et les pratiques se mĂȘlent en un vivant dialogue, une mixitĂ© d’attitudes croisĂ©es qui des deux cĂŽtĂ©s de l’Atlantique, des States ou de l’Europe, poursuit un dialogue continu d’un continent Ă  l’autre. « Je ne considĂšre pas le titre d’AmĂ©riques comme purement gĂ©ographique, mais comme symbole de dĂ©couvertes – de nouveaux mondes sur terre, dans le ciel, ou dans l’esprit des hommes », Ă©crivait Edgard VarĂšse.

L’AmĂ©rique du nord aspire et stimule les volontĂ©s de rĂ©gĂ©nĂ©ration : quand l’Europe est en guerre et frĂŽle l’implosion, les vastes horizons Ă©tats-uniens offrent un paysage des plus inspirateurs. Il aspire les crĂ©ateurs comme un aimant, celui d’un asile pacifiant oĂč tout semble possible. C’est un phare plein d’espĂ©rance, la figure du nouveau monde.

Les symphonies du Nouveau Monde

Du temps des pionniers Ă  l’émergence d’une virtuositĂ© propre (Louis Moreau Gottschalk), les deux New England School, l’épisode amĂ©ricain d’Anton Dvorak dont la Symphonie concernĂ©e donne son titre au prĂ©sent ouvrage
, de la rencontre du savant et du jazz au gĂ©nie mĂ©lodiste du song plumer George Gershwin, de la naissance de Broadway Ă  l’avĂšnement d’une modernitĂ© pour le XXĂšme, celle que porte le pĂšre pour tous Aaron Copland
 tout est ici rĂ©tablit, restituĂ©, expliquĂ© avec la clartĂ© d’un passionnĂ©.

Plus proches de nous, voici le profil atypique et gĂ©nial de Lenny le magnifique (Leonard Bernstein), -grand synthĂ©tiseur entre populaire et savant-, lui-mĂȘme indirect hĂ©ritier des lyriques Barber et Menotti ; ce sont surtout les expĂ©rimentateurs aux apports dĂ©cisifs, tels VarĂšse ou Henry Cowell, les nĂ©oclassiques visionnaires comme Elliott Carter (lequel fait le passage entre le XXĂš et XXIĂš siĂšcles). Aujourd’hui, Philip Glass ou Steve Reich, surtout John Adams poursuivent ce rĂȘve musical amĂ©ricain dĂ©finitivement inscrit dans notre imaginaire. SynthĂ©tique, habile et clair, cet opus est un outil indispensable pour comprendre la musique amĂ©ricaine actuelle, c’est la bible pour votre sĂ©jour Ă  Nantes lors de la Folle journĂ©e 2014 qui cĂ©lĂšbre le gĂ©nie musical amĂ©ricain.

Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard. 200 pages. 9782213681009. Parution : 22/01/2014. Prix public TTC:15.00 €

Livres. Panorama du quatuor Ă  cordes par Bernard Fournier (Fayard)

Livres. Bernard Fournier : Panorama du quatuor Ă  cordes (Fayard). Voici un livre incontournable qui prenant acte des trois volumes prĂ©cĂ©dents constituant cette Histoire du quatuor Ă  cordes que rĂ©digea le mĂȘme auteur, chez le mĂȘme Ă©diteur, dans un style accessible et un regard large et structurĂ©. Legs des LumiĂšres et terreau dĂ©jĂ  propice Ă  l’Ă©closion du sentiment romantique, le Quatuor mĂ©ritait bien une Histoire en 3 volumes, mais exauçant notre attente, une introduction lumineuse qui donne envie d’en apprendre davantage tout en rĂ©alisant le dĂ©fi de l’exhaustivitĂ©.

le quatuor de A Ă  Z en 317 pages

quatuor_bernard_fournier_panorama_du-quatuor_cordes_fayardLe livre est donc une synthĂšse en 317 pages qui couvre les heures essentielles de l’histoire du Quatuor, ses caractĂšres formels, et pour complĂ©ter la lecture, bĂ©nĂ©ficie en fin d’ouvrage d’un glossaire sur les termes de la technique musicale.
L’auteur avec la clartĂ© et la pĂ©dagogie qui l’animent aborde donc les ” spĂ©cificitĂ©s ” du quatuor (Ă©criture quadripartite, sonoritĂ© / homogĂ©nĂ©itĂ©, esthĂ©tique, acteurs…) ; puis suivant la chronologie, la pĂ©riode classique, premier Ăąge d’or du genre (quatuors de Haydn et de Mozart, magistralement prĂ©sentĂ©s, commentĂ©s, contextualisĂ©s) ; l’apogĂ©e avec Beethoven (les trois maniĂšres, formes et matĂ©riau, Ă©vĂ©nements et violence, expressivitĂ©, survol des 16 Quatuors beethovĂ©niens) ; puis essor du Quatuor Ă  l’age romantique : Schubert (l’homme immobile), Mendelssohn (l’homme pressĂ©), Schumann (l’homme fiĂ©vreux), Brahms (l’homme nostalgique…). Le lecteur accompagne ainsi les Ă©volutions mĂ©tamorphoses d’un genre jamais Ă©dulcorĂ©, vrai dĂ©fi Ă  l’inspiration de chaque compositeur : les TchĂšques inspirĂ©s par le Folklore (Smetana, Dvorak…) amorcent un renouveau du quatuor qui se rĂ©alise et s’accomplit vĂ©ritablement au dĂ©but du XXĂš avec le dĂ©ni de Stravinski, les acteurs de l’Ecole de Vienne (Schönberg, Webern, Berg, mais aussi Bartok (continuateur de Beethoven au XXĂšme), mais aussi Janacek qui accomplit ce qu’avaient amorcĂ© ses prĂ©dĂ©cesseurs Smetana et Dvorak. De la pĂ©riode 1900-1940, surgissent quelques grands phares d’un renouveau qui se prĂ©cise. Enfin dans la pĂ©riode contemporaine, l’auteur repĂšre et identifie certaines tendances : narrativitĂ©, thĂ©Ăątralisation (Carter), hasard, technique et technologie sonore (Manoury) ; et quelques acteurs remarquables (Amy, Lenot, Dutilleux…  mais aussi Feldman, Nono, ), avec un Ă©clairage spĂ©cifique sur les ” modernes classiques ” : Chostakovitch, Britten, Henze… Panorama d’un apport bĂ©nĂ©fique. Publication indispensable.

Livres. Bernard Fournier : Panorama du quatuor à cordes (Fayard). Parution : janvier 2014. 330 pages. EAN : 9782213677224. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC: 22.00 €

Livres. Pidde : L’Anneau du Nibelung de Wagner (Fayard)

Livres. Ernst von Pidde : L’anneau du Nibelung de Richard Wagner Ă  la lumiĂšre du droit pĂ©nal allemand    …   L’opĂ©ra serait-il un sommet des reprĂ©sentations criminelles ? Il suffit de compter les actes rĂ©prĂ©hensibles au hasard des intrigues dans maints opĂ©ras : les livrets confirmeraient une vĂ©ritable affection pour la reprĂ©sentation ” ritualisĂ©e ” des dĂ©lits les plus sordides …  la premiĂšre scĂšne d’ouverture de Don Giovanni de Mozart oĂč la violence perpĂ©trĂ©e sur le corps de Donna Anna ne cesse de hanter l’esprit de son fiancĂ© Ottavio pendant toute l’action… en est l’exemple le plus remarquable : acte physiquement fort, pourtant non reprĂ©sentĂ©, Ă  peine suggĂ©rĂ©, mais dont le souvenir obsĂšde la psychologie de tout l’opĂ©ra : Don Giovanni est un violeur … Ă  n’en pas douter selon sa lĂ©gende sulfureuse de sĂ©ducteur et selon le portrait musical qui en fait un prĂ©dateur sexuel. Mais c’est Richard Wagner qui cumule les pires exactions, tout au long de son oeuvre lyrique et thĂ©Ăątral.

L’auteur appartient au clan des dĂ©tracteurs les plus remontĂ©s de Wagner, dĂ©veloppant ici, dans ce livre pourtant original et mĂȘme Ă©clairant quant Ă  son angle d’analyse, un vĂ©ritable rĂ©quisitoire contre l’immoralitĂ© Ă©difiante du Ring.

 

 

 

La violence du théùtre wagnérien au crible

Wagner dénonciateur ou criminel ?

 

pidde_ernst_ring_wagner_droit_penal_allemand_fayardMais l’oeuvre du crĂ©ateur et sa libertĂ© de poĂšte dĂ©ment l’assertion selon laquelle Wagner dĂ©fendrait-il les thĂšmes et les situations qu’il met en scĂšne. C’est mĂȘme le contraire de ce qu’il reprĂ©sente sur la scĂšne : exposer autant de scĂšnes de meurtres, de vols, d’arnaques en tous genres et de crimes abjects, n’est-ce pas le meilleur moyen de les dĂ©noncer au contraire ?
Pour l’heure, dans ce texte façonnĂ© en forme de procĂšs d’intention, voici un recensement scrupuleux de toutes les fĂ©lonies indignes qui rythment l’action du Ring wagnĂ©rien : le miroir musical et thĂ©Ăątral de la barbarie humaine, depuis des siĂšcles et des siĂšcles. Rangeons-nous du cĂŽtĂ© , – primaire ou alors bien naĂŻf – de l’avocat gĂ©nĂ©ral, grand ordonnateur de l’ordre moral, dont le rĂ©quisitoire dresse la liste des actes les plus infects, moyen de toucher Ă©videmment le trop coupable compositeur pour mieux lui jeter l’anathĂšme.
Ernst von Pidde, juriste allemand rĂ©voquĂ© par le rĂ©gime nazi en raison de son anti-wagnĂ©risme dĂ©clarĂ©, n’Ă©pargne en rien Wagner et le genre opĂ©ra tout court (il en annonce mĂȘme comme beaucoup d’autres avant et aprĂšs lui, la fin prochaine …) : d’une crĂ©dulitĂ© sans borne ni aucun sens autocritique, l’examen suit son but, passe au crible toute l’intrigue du Ring afin d’y rĂ©vĂ©ler la teneur scandaleuse.  MĂȘme Ă  dĂ©charge, le texte rĂ©visĂ© met en lumiĂšre la violence physique et psychologique des situations de l’opĂ©ra wagnĂ©rien … ce qui a contrario de son objet, souligne la modernitĂ© d’une oeuvre rĂ©aliste d’une justesse absolue. Le rĂ©quisitoire dĂ©voile la finesse affĂ»tĂ©e avec laquelle Wagner a dĂ©cryptĂ© l’inhumanitĂ© qui conspire contre l’humanitĂ© : un rĂ©quisitoire lui aussi pour tenter de sauver l’espĂšce humaine de ses propres dĂ©mons rĂ©currents en en dĂ©nonçant les pires vices.  Le manuscrit, retrouvĂ© dans les papiers posthumes de l’auteur, a Ă©tĂ© rĂ©visĂ© pour la publication par un parent Ă©loignĂ©, fonctionnaire au ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres, qui l’a adaptĂ© Ă  l’état actuel du droit civil et du droit pĂ©nal allemands. Un texte original d’autant plus opportun l’annĂ©e du Bicentenaire Wagner 2013.

Ernst von Pidde : L’anneau du Nibelung de Richard Wagner Ă  la lumiĂšre du droit pĂ©nal allemand. EAN :  9782213678184. Parution :  09/10/2013. 120 pages. Format : 120 x 185 mm. Prix public indicatif : 12 €

Livres. Alain Galliari : Alban Berg 1935 (Fayard)

Alain Galliari  : Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange, Alban Berg 1935 (Fayard)   …    On doit Ă  l’auteur un rĂ©cent ouvrage dĂ©diĂ© au thĂšme du salut dans les opĂ©ras de Wagner, remarquable vision d’une rare subtilitĂ© sur le sens profond et la nature vĂ©ritable du salut tel qu’il est dĂ©fendu / illustrĂ© par l’auteur du Vaisseau FantĂŽme, de TannhĂ€user, de Parsifal. En prĂ©cisant l’Ă©tat et les enjeux d’un malentendu sur la question, Alain Galliari lĂšve le voile sur l’ambition de Wagner qui n’a rien de religieux ni de sacrĂ© mais relĂšve plutĂŽt d’un narcissicisme romantique exacerbĂ©.

 
 
Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange

Vienne, 1935 : l’ultime opus de Berg

 

Galliari_alain_berg_concerto_a-la-memoire-un-ange_fayard_livre_1935_critiqueIci, dans le mĂȘme style fin et pudique, l’auteur s’intĂ©resse aux vraies Ă©vĂ©nements et aux ferments intĂ©rieures d’une vie d’artiste et de crĂ©ateur Ă©prouvĂ© dont dĂ©coule la composition du Concerto pour violon A la mĂ©moire d’un ange d’Alban Berg. Le contexte plonge dans la Vienne de 1935, Ă  l’arriĂšre fond social et politique dĂ©lĂ©tĂšre oĂč l’homme de 50 ans, plutĂŽt dĂ©primĂ© (n’ayant pas du tout la prĂ©monition de sa mort… survenue Ă  la fin de l’annĂ©e) doit renoncer Ă  l’achĂšvement de son nouvel opĂ©ra Lulu parce qu’il reçoit la commande d’un Concerto grassement payĂ©. Le violoniste amĂ©ricain de 32 ans, Louis Krasner lui offre 1500 dollars pour cette oeuvre appelĂ©e Ă  un destin exceptionnel… Suit alors une sĂ©rie d’Ă©vĂ©nements singuliers et tragiques dont la mort de la jeune Manon Gropius, fille de Walter Gropius et de la veuve de Mahler, Alma Schindler, qui s’Ă©teint le 24 avril 1935 soit le lundi de PĂąques de cette annĂ©e horribilis. La pauvre Manon vit son corps se raidir inĂ©luctablement sous l’effet d’une paralysie gĂ©nĂ©rale survenue pendant un sĂ©jour Ă  Venise en 1934 … Le dĂ©cĂšs bouleverse Berg au plus haut point (la jeune fille n’avait que 18 ans) ; qu’elle ait Ă©tĂ© cet ” ange gazelle” ou une gosse gĂątĂ©e (selon les tĂ©moignages de l’entourage), l’attachement que lui portait Berg dĂ©clenche chez le compositeur l’inspiration tant recherchĂ©e… avec le succĂšs et la justesse que l’on sait.
On a dit Berg amoureux de la jeune Manon : fausse piste que dĂ©fend l’auteur en rĂ©vĂ©lant que le musicien restait profondĂ©ment attachĂ© Ă  Hanna Fuchs, sa passion premiĂšre, mĂȘme s’il Ă©tait mariĂ© Ă  HĂ©lĂšne Hahowski,  fille naturelle de l’empereur François Joseph.

Au fil des pages, ce sont les jardins intimes de Berg qui Ă©mergent peu Ă  peu, ses liaisons fĂ©minines, sa pudeur crĂ©atrice, et pour revenir Ă  Manon, ses relations avec la Vienne d’hier dont la mĂšre Alma, veuve de Gustav alors, reste l’icĂŽne la plus fascinante … les airs du jeune Berg, d’une grĂące fĂ©minine Ă  la Oscar Wilde avait touchĂ© l’esprit d’Alma et explique la faveur dont pu jouir Berg Ă  la diffĂ©rence de son maĂźtre Schoenberg ou de leur ami, Webern.

Ni Requiem pour lui mĂȘme, ni produit frustrĂ© d’un amour sans lendemain, le Concerto  Ă  la mĂ©moire d’un ange  exprime au plus prĂšs l’expĂ©rience intime d’un homme dĂ©jĂ  dĂ©fait voire dĂ©sespĂ©rĂ© que la mort soudaine d’un petit ĂȘtre cher a subitement frappĂ© et conduit Ă  composer. Le texte plonge le lecteur dans les pensĂ©es les plus personnelles de Berg au moment de l’Ă©criture de la partition, dĂ©voilant la fabrication du matĂ©riau musical et ses multiples sources d’inspiration (dont par exemple le choix de choral ouvrant le dernier mouvement, composition personnelle d’aprĂšs … Bach). Au dĂ©but de l’Ă©tĂ© 1935, le commanditaire et violoniste Louis Krasner pouvait dĂ©jĂ  jouer la premiĂšre partie de l’oeuvre totalement Ă©crite. Tout Ă©tait fini le 12 aoĂ»t.

Quant Ă  la soit disante prĂ©monition de Berg sur sa propre disparition (liĂ©e Ă  une piqĂ»re d’insecte causant l’anthrax) faisant du Concerto, un Ă©talage visionnaire et son Requiem, l’auteur demeure radical : ” Et dans sa construction linĂ©aire sans rĂ©trogradation, le Concerto, qui parle autant de la vie que de la mort, ou qui plus exactement parle du mystĂšre de la vie menĂ©e jusqu’Ă  son point final, dĂ©nie au destin un quelconque rĂŽle. ” On ne peut ĂȘtre plus clair.

Alain Galliari, directeur de la MĂ©diathĂšque Musicale Mahler, rĂ©tablit la vĂ©ritĂ© des Ă©vĂ©nements, s’immerge dans le processus de composition d’un musicien parvenu en sa derniĂšre annĂ©e (mais il ne le sait pas encore : Berg s’Ă©teindra fin 1935), volontiers pessimiste et fataliste, frappĂ© pour ses 50 ans, par une prise de conscience sur sa propre vie et le sens rĂ©el de l’existence … ayant Ă©tĂ© saisi par l’inĂ©luctable fin : expĂ©rience de la mort et non de sa mort, place sacrĂ©e de l’amour dans la triste vie terrestre. Or la fin du Concerto laisse une porte d’entrĂ©e, un seuil ouvert Ă  toute forme d’espĂ©rance… un comble pour le compositeur qui ne portait pas une telle certitude dans ses autres oeuvres, lui habitĂ© par ce pessimisme foncier dont a parlĂ© si justement son Ă©lĂšve et ami ThĂ©odore Adorno.
L’Ă©tude de la partition qui suit, les affinitĂ©s de la plume avec le monde intĂ©rieur et psychique de Berg font tous les dĂ©lices (nombreux) de ce texte parfaitement Ă©crit et construit.

 

Alain Galliari : Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange, Alban Berg 1935.  Editions Fayard. ISBN : 978-2-213-67825-2. Paru le : 18/09/2013

 

Livres. Wagner. Bon baisers de Bayreuth (Fayard)

Livres. Bon baisers de Bayreuth. Lettres de Wagner (Fayard)

lootens_wagner_baisers_bayreuth_livre_wagner_2013_FayardIl existe peu de compositeurs qui dans leurs lettres (Ă  peu prĂšs 12.000 s’agissant de Wagner) ait Ă  ce point communiquer et divulguer leurs humeurs et pensĂ©es personnelles, au point dĂšs son vivant, de lui inspirer Ă  lui et Ă  sa compagne Cosima, le souci de les rĂ©cupĂ©rer coĂ»te que coĂ»te auprĂšs de leurs destinataires ou de leurs descendants.

Cosima elle-mĂȘme se rangea Ă  l’idĂ©e de publier un bon nombre de documents dĂšs 1888, non sans maquiller et rĂ©viser les textes afin de prĂ©server le meilleur aspect de son dĂ©funt Ă©poux. Quoiqu’il en soit l’Ă©dition complĂšte de l’intĂ©gralitĂ© du corpus Ă©pistolaire de Wagner est une entreprise toujours en cours: elle ne sera rĂ©alisĂ©e qu’en 2025… un Ă©difice en constant progrĂšs que la prĂ©sente publication chez Fayard Ă©claire par le choix des lettres ainsi publiĂ©es et surtout annotĂ©es.

Christophe Lootens

Bon baisers

de Bayreuth

Lettres de Richard Wagner
(Editions Fayard)

Les textes ici rassemblĂ©s bĂ©nĂ©ficient d’une traduction française scrupuleuse (eu Ă©gard Ă  l’humeur de Wagner et aux spĂ©cificitĂ©s de son propre style) et d’une Ă©dition critique, rendant leur apport sĂ»r, volontairement respectueux de la pensĂ©e originelle du compositeur. On connaĂźt le goĂ»t du musicien pour les phrases longues, les tournures complexes, le style indirect… autant de figures qui rendent dĂ©licate toute traduction fine et exhaustive en français. Le sommet de cette correspondance ampoulĂ©e Ă©tant atteint dans les lettres que Wagner adresse Ă  Louis II lequel, protocole oblige, imposait des tournures vieux style, souvent hyperboliques, au lyrisme surannĂ©: pourtant Wagner devait se plier Ă  cet usage, travaillant alors longuement Ă  la teneur de ses rĂ©ponses au jeune monarque. Contrairement au titre de l’ouvrage, il ne s’agit pas des lettres particuliĂšrement dĂ©diĂ©es Ă  l’Ă©dification de Bayreuth et du premier festival du Ring (1876) mais bien d’un corpus large et ouvert dans sa sĂ©lection, destinĂ© Ă  Ă©clairer tous les Ă©pisodes de la vie de Richard Wagner.

Lettres de Wagner

De la premiĂšre lettre Ă  sa sƓur Ottilie (Leipzig, le 3 mars 1832) Ă  celle ultime adressĂ©e au producteur et homme de thĂ©Ăątre Angelo Neumann (Bayreuth, 1883), le choix des lettres (Ă  peu prĂšs 200 originaux) tout en privilĂ©giant plusieurs proses inĂ©dites sait couvrir toutes les pĂ©riodes d’une vie artistique riche et fĂ©conde oĂč Ă©pisodes privĂ©s et ressentiments personnels se confondent avec les ondulations d’une Ɠuvre rĂ©volutionnaire. De l’aveu mĂȘme de l’auteur, vie privĂ©e et Ɠuvre musicale ne forment qu’un seul et mĂȘme massif dont la complexitĂ© et le rĂ©seau inextricable Ă  la façon des motifs directeurs ou leitmotiv dans la matiĂšre sonore du Ring, composent une unitĂ© et une cohĂ©rence souterraine, Ă  la fois fascinante et Ă©clairante.
L’intĂ©rĂȘt principal de la collection ainsi prĂ©sentĂ©e concerne la mise en contexte de chaque lettre retenue, prĂ©cisant les enjeux et la situation propre au moment de l’Ă©criture et de l’envoi. Le lecteur suit ainsi un cheminement artistique exceptionnel dont la portĂ©e critique et rĂ©formatrice sur la question de l’opĂ©ra est nĂ©e et portĂ©e par une irrĂ©sistible nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure. Wagner se rĂ©vĂšle dans ses Ă©lans, ses espoirs, ses positions tout au long d’une vie unique Ă  la fois, foudroyĂ©e et aussi sublimĂ©e, comptant ses gouffres dĂ©pressifs et ses sommets transcendants voire ses percĂ©es miraculeuses dont la rencontre providentielle avec le jeune roi Louis II de BaviĂšre en 1864 ; la protection du souverain assure dĂ©sormais Ă  Wagner, la rĂ©alisation entiĂšre de tout l’Ɠuvre dont le Ring et le thĂ©Ăątre moderne destinĂ© Ă  l’accueillir, Bayreuth. Wagner se dĂ©voile vis Ă  vis entre autres de Liszt, Hanslick, Schumann, Mathilde Wesendonck, Hans von Bulow, Cosima, Nietzsche, Arrigo Boito, Otto von Bismark… sans omettre Johannes Brahms ou Eliza Wille ; la dĂ©testation de Mendelssohn, de Paris et de la France, la relation ambivalente et plutĂŽt critique Ă  Meyerbeer, … l’Ă©dification de Bayreuth, les derniers opĂ©ras, des MaĂźtres Chanteurs Ă  Parsifal sans omettre Ă©videmment les quatre chapitres des Nibelungen sont clairement Ă©voquĂ©s et donc d’autant mieux ” expliquĂ©s ” sous la plume du maĂźtre. L’apport est inestimable, sa formulation et prĂ©sentation indiscutable d’autant plus opportuns en cette annĂ©e Wagner 2013.

Christophe Looten: Bons baisers de Bayreuth. Lettres de Richard Wagner. Parution: février 2013. ISBN: 9782213671079. 404 pages. Prix indicatif: 26 euros.Editions Fayard, collection

Hervé Lacombe : Francis Poulenc (Fayard)

Livres. Hervé Lacombe: Francis Poulenc (Fayard)

Poulenc_herve_Lacombe_francis_poulenc_fayardPoulenc nĂ© en 1899, traverse tout le XXĂšme siĂšcle, en particulier l’histoire parisienne dont il suit Ă©troitement au milieu des peintres et des poĂštes (Jacob, Eluard, Cocteau…) toutes les tendances stylistiques. C’est un cƓur curieux, ardent, dynamique qui saisit les palpitations de la vitalitĂ© du Paris interlope pour nourrir son propre Ɠuvre ; rĂ©volution cubiste avec Picasso, annĂ©es Folles, crise de 1930, premiĂšre et seconde guerres mondiales… le compositeur se dirige avec tempĂ©rament trouvant sa place, alliance de causticitĂ©, d’humour, de verve critique sur les autres et  de dĂ©rision sur lui-mĂȘme. La biographie trĂšs complĂšte Ă©ditĂ©e par Fayard s’appuie sur un important travail d’analyse des sources les plus larges: lettres, archives, tĂ©moignages… Sur le plan des Ɠuvres: Parade, la Sonate pour deux clarinettes, Les Biches, le Concerto pour deux pianos, le Sextuor, Les Mamelles de TirĂ©sias, Dialogues des CarmĂ©lites…, sans omettre son oeuvre religieuse inspirĂ©e par une authentique foi intĂ©rieure, sont quelques uns des jalons d’une carriĂšre artistique semĂ©e de profondes interrogations (ses fameuses crises de nĂ©vrose anxieuse), oĂč la mort est une question centrale, celles d’un homme tiraillĂ© que ses pulsions pour les garçons (plutĂŽt frustres) n’adoucissent guĂšre.

Hervé Lacombe

Francis Poulenc

Editions Fayard

Sa singularitĂ© fonde sa force comme sa fragilitĂ©, une nature dĂ©pressive qui Ă©claire et explique nombre d’Ɠuvres dont La Voix humaine, composĂ© sur un terrain dĂ©pressif aigu. Pour autant l’auteur dĂ©finit remarquablement ce qui fait la singularitĂ© des caprices d’une Ă©criture qui n’a jamais cessĂ© de chercher sa voie, entre fantaisie, cocasserie, nostalgie nĂ©oclassique, sens de la modernitĂ©, Ă©motivitĂ© lyrique, Ă©pure, sans omettre cette ambivalence d’un esprit pĂ©nĂ©trĂ© par le sentiment de l’insĂ©curitĂ©, de l’irritabilitĂ©, de la complexitĂ© ; qui cultive  aussi la simultanĂ©itĂ© d’expĂ©riences contradictoires. A cela s’ajoute, dans le terrain angoissĂ© et dĂ©pressif prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©, le goĂ»t de la versatilitĂ© des Ă©motions, le rĂšgne de la rĂ©itĂ©ration (proustienne), un flux cyclothymique des variations musicales; face Ă  cet ĂȘtre des contradictions et des revirements pulsionnels dominĂ© par ses instincts voire ses humeurs, dont le foisonnement des contrastes inspire une Ɠuvre riche en miroir, le lecteur se trouve fascinĂ© par les voies secrĂštes et personnelles de la crĂ©ation. Finalement, lecteur du philosophe Unamuno, Poulenc aurait pu faire sienne la conception concrĂšte et rĂ©aliste qui fait de l’homme non pas cet individu de raison mais bien un pur animal versatile, affectivement insatisfait comme surtout dĂ©pendant. A contrario de ce que l’on dit chez d’autres compositeurs, ici les failles de l’homme inspirent constamment les Ă©volutions de l’Ɠuvre. Captivant.

Hervé Lacombe: Francis Poulenc. Editions Fayard. Parution: janvier 2013. 1104 pages. ISBN: 978 2 213 67199 4.