LIVRE événement. PIERRE BOULEZ par Christian Merlin (Fayard)

boulez pierre par christian merlin fayard critique annonce livre musique classique classiquenews 9782213704920-001-TLIVRE événement. PIERRE BOULEZ par Christian Merlin (Fayard) - Pierre Boulez (1925-2016) le compositeur évidemment ; le chef (son activité la plus indiscutable, chez Wagner, Ravel, Debussy, Bartok…), mais aussi le musicien politique malgré lui qui à coup d’ordonnances et déclarations définitives, souvent tranchantes (avec un art consommé de la phraséologie polémique) a bousculé l’ordre musical en France en défenseur et prophète autoproclamé de la modernité. L’auteur n’écarte aucune facette de la personnalité contrastée de celui qui a triomphé surtout à Bayreuth, grâce à Patrice Chéreau pour le centenaire du Ring.
Selon les points de vue, Boulez est révolutionnaire et fanatique, moderniste coûte que coûte quitte à brûler les idôles du passé, en particulier le baroque, alors redécouvert et proie de toutes les attaques. La création, le contemporain, la vibration contemporaine sont ses seuls champs d’action, de réflexion, de questionnement… et les réalisations comme les chantiers se sont précisés au fur et à mesure de ses prises de position : … le Domaine musical, l’IRCAM, l’Ensemble Intercontemporain, l’Opéra Bastille, la Cité de la musique, enfin la Philharmonie de Paris… autant de projets dispendieux à coups de millions d’euros.
Grâce à des archives inédites qui soulignent la « générosité » comme la « bienveillance » de l’homme, le texte édité par Fayard, ainsi publié 3 ans après sa mort en 2016, offre enfin une vision globale et complète sur le musicien, le penseur, l’intellectuel. Ses dictats, ses perspectives… Objectivement qu’on le regrette ou pas, Boulez en « fondateur d’institutions », a organisé la distribution et les lieux de diffusion de la musique du XXè.

La partie la plus passionnante demeure immédiatement celle réservée à l’élucidation de son écriture musicale. Alors, quel Boulez connaissez vous le mieux ? le « sectaire cérébral » ou l’artiste, interprète et créateur « hypersensible » ? Le texte complet permet de choisir en connaissance de causes.

CLIC_macaron_2014LIVRE événement. PIERRE BOULEZ par Christian Merlin (Fayard)
628 pages – Format : 155 x 235 mm – Collection : Musique – Prix TTC indicatif : 35 € – EAN : 9782213704920 – Code hachette : 7065710 Prix NumĂ©rique : 33.99 € – EAN numĂ©rique : 9782213706832 - CLIC de CLASSIQUENEWS 

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LIVRE événement, annonce. JOHN CAGE par Anne de Fornel (Fayard)

cage john anne de fornel fayard 9782213705057-001-TLIVRE événement, annonce. JOHN CAGE par Anne de Fornel (Fayard). L’artiste est peu académique, « emblème d’une Amérique  libre et inventive ». John Cage (1912-1992) est un compositeur parmi les plus connus, et aussi les plus controversés du XXème siècle. Explorateur, expérimental, chercheur, penseur de la musique, Cage ouvre des perspectives jamais vues auparavant …. « Il a exploré des territoires inconnus en créant un répertoire pour le piano préparé, en utilisant l’électronique de manière novatrice et en introduisant l’impersonnel dans son processus de composition. Son important corpus de pièces indéterminées témoigne d’un refus des hiérarchies du monde musical de son temps. Il a contribué à élargir l’univers sonore, a développé la dimension de la performance et a donné davantage de liberté à l’interprète. » En outre le compositeur était aussi un plasticien créateur tout azimut donc concevant plusieurs installations-expositions dont les enjeux étaient ceux d’une tabula rasa. Avec le chorégraphe Merce Cunningham, il réinvente la relation féconde entre musique, création et danse. Curieux, ouvert, inventeur (l’équivalent de Picasso en peinture), Cage est un pionnier, un prophète et un visionnaire qui repense la musique non pour elle-même mais dans la riche mise en orbite, cultivant une multitude de possibilités avec les disciplines extramusicales, et tout aussi créatives.
Il s’est tourné vers le bouddhisme zen, « qui deviendra le fondement de sa création non intentionnelle ».
A partir de différents fonds d’archives américains, l’auteure Anne de Fornel présente l’homme, son oeuvre révélant un regard multiples et stimulant pour celui qui en contemple œuvres, en écoute les partitions. C’est une œuvre de référence et fécondante qui a laissé une trace profonde parmi les autres disciplines que la musique : danse, poésie, arts plastiques, etc…

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CLIC_macaron_2014LIVRE Ă©vĂ©nement, annonce. JOHN CAGE par Anne de Fornel (Fayard). Parution : fin fĂ©vrier 2019. 728 pages, 49 euros – EAN NUMÉRIQUE :
9782213706924 – https://www.fayard.fr/musique/john-cage-9782213705057

 

 

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BIOGRAPHIE de l’auteure, rédigée par l’éditeur : Anne de Fornel est une musicologue et pianiste franco-américaine. Elle est titulaire d’un doctorat de Musique et Musicologie de l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), d’un Master de piano du CNSMD de Lyon et d’un Master spécialisé « Médias, Art et Création » de HEC Paris. Elle est l’auteur de nombreux articles et publications sur la musique et les arts plastiques des XXe et XXIe siècles.

LIVRE, critique. C. GINOT-SLACIK / M. NICCOLAI : Musiques dans l’Italie fasciste (1922-1943) – FAYARD

Ginot-SLACIK musiques italie fasciste 1922 1943 fayard livre evenement classiquenews 9782213704975-001-TLIVRE, critique. C. GINOT-SLACIK / M. NICCOLAI : Musiques dans l’Italie fasciste (1922-1943) – FAYARD. Les deux auteures prĂ©sentent un panorama dĂ©taillĂ© de l’activitĂ© musicale en Italie pendant le rĂ©gime fasciste de Mussolini, soit de 1922 (marche sur Rome), Ă  1943 (chute du duce). La pĂ©riode est longue et modifie en profondeur l’organisation de la culture en Italie Ă  seule fin de glorifier l’histoire nationale et ce qui fonde le prestige de l’art italien (rĂ©forme de l’enseignement de la musique…). « Aviateurs et tyrans de la Rome antique hantent alors les scènes d’opĂ©ra, tandis que musiques de film et chansons se font l’écho des conquĂŞtes coloniales. Ni les musiques savantes ni les genres populaires ne sont Ă©trangers au fascisme  : sans imposer de canons esthĂ©tiques, le rĂ©gime accompagne la rĂ©forme des conservatoires et subventionne des Ă©vĂ©nements majeurs tels la Biennale de Venise ou le Mai musical florentin. »
Ainsi s’affirment comme « PrĂ©misses – 1918 – 1924 », les dĂ©clarations d’intention de Gabriele d’Annunzio, la glorification d’un passĂ© prestigieux oĂą se distingue le gĂ©nie du VĂ©nitien Monteverdi, revisitĂ©, rĂ©interprĂ©tĂ© par Malipiero)…
Il reste encore actifs plusieurs événements culturels qui attestent encore du rayonnement de l’art italien aujourd’hui : Maggio fiorentino…
A l’époque du totalitarisme mussolinien, la majorité des compositeurs cultive une ambiguité permanente dans sa relation au pouvoir afin de continuer à être joués et à composer (ainsi l’activité des Carri di Tespi Lirici jusqu’en 1942 ; l’activité parfois zélée de Malipiero et de Casella). « L’opéra sous le régime » met à l’honneur les oeuvres de Mascagni, entre autres ; des sujets s’affirment Rome impériale plutôt la Grêce Antique ; la figure libératrice, d’une virilité triomphante celle de l’aviateur fasciste, avec à la clé l’exaltation de la Guerre d’Ethiopie, le renouveau de l’oratorio… les musiques de films et même la chanson comme l’opérette ne sont pas omises ; autant de vecteurs d’une propagande parfaitement affinée par le pouvoir de Rome pour créer le héros italien.

Cependant, entre autres, certains auteurs Dallapiccola (Le Prisonnier) ou Petrassi (Coro di Morti) font rupture et s’écartent de l’allégeance avec l’adoption des lois antisémites. Au final, de manière profitable, l’auteure offre une vision élargie de la période à travers l’analyse des profils de chaque compositeur : sensibilités particulières, genres musicaux (essor du poème symphonique… avec trame narrative précise ; régénération du madrigalisme…), commentaires sur des partitions emblématiques (« Le Prisonnier : une charge politique » / L’Inquisition comme métaphore du régime fasciste).
Il s’agit de mesurer l’admiration suscitée par le fascisme puis les divisions que le régime politique dans ses applications suscite au sein de la nation italienne. La conclusion mesure les manifestations toujours vivaces de cette « mémoire problématique ». Lumineux.

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CLIC_macaron_2014LIVRE, critique. C. GINOT-SLACIK / M. NICCOLAI : Musiques dans l’Italie fasciste (1922-1943) – Ă©ditions FAYARD.  – EAN :
9782213704975 – Prix 24 euros – Parution : fĂ©vrier 2019.

https://www.fayard.fr/musique/musiques-dans-litalie-fasciste-1922-1943-9782213704975

 
 
 

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Les auteures Charlotte GINOT-SLACIK et Michela NICCOLAI. Biographies présentées par l’éditeur Fayard. Titulaire d’un doctorat en musicologie, Charlotte Ginot-Slacik est actuellement professeur au Conservatoire national supérieur de Musique et de Danse de Lyon, et collabore régulièrement avec l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, l’Opéra de Lyon, la Philharmonie de Paris…

Après un double cursus de doctorat en Musicologie à Saint-Étienne et à Crémone,  Michela Niccolai a effectué deux post-doctorats à l’Université de Pavie et à l’Université de Montréal. Elle enseigne à l’Université Paris 4 et à Paris 3 et est membre associé au laboratoire IHRIM (Lyon2) et au LaM (ULB).

Bourse d’écriture 2016 de la Fondation Francis et Mica Salabert

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Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard). Le texte plus chronologique que biographique s’attache surtout à révéler la profonde unité et cohérence d’un œuvre ordinairement estimé comme éclectique, expérimentale, souvent inabouti du fait même de son incessante et continue quête structurelle. Toute la pensée de György Ligeti (1923-2006) reste un questionnement ontologique qui interroge la finalité même de la musique et le sens de sa forme transitoire. Et ce n’est certainement pas les entretiens cités par fragments ou celui intégré en fin d’ouvrage (édité pour partie dans la revue Commentaire en 2006) qui éclaire et élucide le « cas Ligeti »… bien au contraire. L’intelligence et la sensibilité suprême du compositeur l’auront préservé malgré une adolescence marquée par l’exil, hors de sa Transylvanie natale, puis la guerre et ses horreurs inoubliables…
Biographe et essayiste de premier plan ici, le compositeur Karol Biffa saisit idéalement le paradoxe Ligeti, penseur plus que compositeur, créateur davantage que réalisateur. Si la forme parfaite n’existe pas, au moins Ligeti a le génie d’en poser les jalons initiateurs. L’énigme Ligeti se définit par son inachèvement même, son sens permanent de l’invention : d’où un catalogue de partitions particulièrement diversifié : chambriste, symphonique, solistique,… et lyrique : l’unique opéra le Grand Macabre (1974-1977) constitue ici le chapitre le plus marquant de la démarche et du travail de Ligeti (malgré la faiblesse reconnue de son livret) ; son délire poétique inspiré du gothique fantastique (de caractère bouffon, confronté au tragique du Requiem de 1965) a permis de réaliser concrètement le meilleur opéra contemporain des années 1970.
L’intérêt du texte revient au profil de son auteur qui est aussi compositeur. Chaque
partition est conceptualisé dans un contexte musical et rétabli dans le parcours d’une écriture constamment critique. Donc forcément insatisfaite. Du reste, en ce sens, Ligeti nous rappelle le sens de la formule d’un Stravinsky qui dans toutes ses conversations et entretiens rapportés, avait le génie du trouble plutôt que de l’explicitation.

Ligeti par Beffa
D’un compositeur l’autre : immersion directe

György LigetiLes grandes fresques orchestrales : Apparitions (1959), Atmosphères (1961), Lontano (1967)… ; l’introspection mĂ©ditative presque insupportable des Etudes pour piano (1985-2001) ; la grande poĂ©tique rythmique, de Continuum, 1968 au Concerto pour piano de 1988, sans omettre Clocks and Cloud de 1973, pièce maĂ®tresse sur le plan de l’esthĂ©tique, – et qui donne mĂŞme son titre Ă  la troisième partie du livre (« Clocks and Cloud : 1965-1980 »), comme l’irrĂ©sistible travail sur la texture et sa flamboyante plasticitĂ© (Sippal, Dobbal, Nadihegeduvel, 2000)… figurent au titre des plus grandes rĂ©alisations musicales et expressives de la seconde moitiĂ© du XXè. Chacun de ses jalons, est magistralement prĂ©sentĂ©, exposĂ©, analysĂ© dans une langue accessible et claire.
MarquĂ© par Bartok, mais aussi l’inĂ©luctable tragique de la guerre, Ligeti rĂ©ussit Ă  dĂ©ployer sa voix propre, en dehors de toutes chapelles postmodernes, hors des discours dogmatiques d’un Boulez, hors du champs temporel des minimalistes et rĂ©pĂ©titifs amĂ©ricains. La singularitĂ© de l’oeuvre ligetienne revient Ă  la biographie musicale propre du compositeur : un ami, un pĂ©dagogue, – certes professeur et compositeur donc (Ă  Hambourg et Ă  Darmstadt), qui fut surtout, et c’est le point essentiel de son Ĺ“uvre qui lui donne son ampleur et sa puissance spĂ©cifique, un penseur esthète au carrefour des disciplines, de la musique, de la littĂ©rature, de la peinture. Lecture incontournable. CLIC CLASSIQUENEWS de l’étĂ© 2016.

Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa. Editions Fayard. 460 pages. Parution : mai 2016. ISBN : 978 2 213 70124 0. Prix indicatif : 28 €. CLIC CLASSIQUENEWS de l’été 2016 (à ce titre intégré dans notre sélection de l’été 2016).

VIDEO : reportage Festival PrĂ©sences, janvier 2011 (Les 20 ans) : extraits de Requiem de Ligeti, sous la direction d’est Pekka-Salonen.

http://www.classiquenews.com/video-festival-presence-de-radio-france-janvier-2011-esa-pekka-salonen/

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard). Publication Ă©vènement au rayon “biographies” : le compositeur contemporain Karol Beffa dĂ©die une nouvelle biographie au compositeur nĂ© hongrois György Ligeti (1923-2006) et qui dut quitter son pays en 1956, après l’occupation par les chars russes de Budapest. En terre germanique (Vienne, Cologne, Hambourg…), Ligeti devient Ligeti, crĂ©ateur douĂ© d’une intelligence remarquable, d’une culture illimitĂ©e et d’une exigence musicale exceptionnelle. Il a composĂ© comme un Ă©crivain, dans la lignĂ©e de Bartok, au carrefour d’esthĂ©tiques diverses (post schoenbergienne, sĂ©rielle, spectrale…), toujours supĂ©rieurement maĂ®trisĂ©es. Combinant Ă  sa grande Ă©rudition, les ferments d’un instinct sĂ»r colorĂ© par un esprit facĂ©tieux “dada”, Ligeti s’est tenu Ă  bonne distance des dogmatisme et des concepts fumeux pseudo expĂ©rimentaux… Il incarne une trajectoire Ă  part, celle d’une personnalitĂ© totale. Admirateur, le compositeur Karoll Beffa complète une sĂ©rie de travaux prĂ©cĂ©dents, plutĂ´t convaincants mais majoritairement d’auteurs britanniques, Ă©lucidant de nombreux aspects de l’oeuvre de Ligeti (comme de sa personnalitĂ© et de ses goĂ»ts) jusque lĂ  peu abordĂ©s : le dernier Ligeti, son amour du timbre, les clĂ©s pour comprendre la quĂŞte musicale dans son ensemble. L’auteur du Grand Macabre (1974-1977) ne pouvait trouver ici meilleur avocat. Prochaine grande critique dĂ©veloppĂ©e dans le mag cd, dvd, livres de CLASSIQUENEWS.

 

 

 

 

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa, éditions Fayard, 464 pages. Parution annoncée le 18 mai 2016.

 

 

 

 

Livres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂ´me (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016)

timothee picard la civilisation de l opera critique compte rendu classiquenews fevrier 2016 classiquenewsLivres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂ´me (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016). Le titre de cet essai global, emprunte Ă  Nietzsche une posture partisane, celle oĂą le philosophe encore ami de Wagner, dĂ©fendait dans son propre essai, “La Naissance de la tragĂ©die grecque”, l’opĂ©ra germanique seul hĂ©ritier digne depuis l’opĂ©ra italien de Monteverdi, et comme lui vĂ©ritable prolongement critique et Ă©volutif sur la forme chant/théâtre. L’auteur se saisit d’un autre penseur critique, Walter Benjamin, qui dĂ©clare vis Ă  vis du roman de Gaston Leroux (paru en 1910), journaliste devenu Ă©crivain et prĂ©curseur du cinĂ©ma PathĂ©, que Le FantĂ´me de l’opĂ©ra est bien “l’un des grands romans sur le XIXème siècle”.
Aujourd’hui, ceux qui ont lu le livre ou sont capables d’en citer quelques chapitres, tout au moins retracer la construction de certains passages, sont bien peu nombreux (ormis peut-ĂŞtre la scène oĂą le FantĂ´me monstrueux, Erik, paraĂ®t au Bal, masquĂ© sous les traits de la Mort Rouge en allusion Ă  la nouvelle macabre, terrifiante de Poe-), tant l’histoire du FantĂ´me de l’OpĂ©ra, ayant survĂ©cu Ă  son origine littĂ©raire et romanesque, inspire chanteurs, auteurs de sĂ©ries tĂ©lĂ©visuelles, surtout comĂ©dies musicales dont celle signĂ©e Lloyd Webber, dĂ©passe tous les succès l’ayant prĂ©cĂ©dĂ©. GĂ©nie romanesque douĂ© d’une construction astucieuse (Le Mystère de la chambre jaune, premier chef d’Ĺ“uvre de 1908), Leroux dĂ©fie les lois habituelles du genre, aimant principalement fusionner les registres poĂ©tiques : onirique, fantastique, terrifiant, spectaculaire. Avant d’ĂŞtre cinĂ©matographique, son Ă©criture est opĂ©ratique. Consciente des effets visuels et imaginaires qu’elle produit, et gĂ©niale dans sa façon de les amener comme de les agencer. Mais le texte interroge moins les clĂ©s de l’Ă©criture du dramaturge que la fascination exercĂ©e par son sujet, ce que signifie Ă  chaque Ă©poque de rĂ©ception, le choix du thème opĂ©ra et comment la perception et l’esthĂ©tique de Leroux a enrichi considĂ©rablement le mythe…
D’oĂą vient cet attrait pour le roman français ? Ne serait-ce pas plutĂ´t au fond, ses personnages (dignes du trio opĂ©ratique romantique : un tĂ©nor, un baryton mĂ©chant – soit le monstre, et entre les deux, une soprano indĂ©cise ?), ou mieux : son sujet, l’OpĂ©ra, comme lieu et comme genre ?

 

 

 

Le mythe de l’opĂ©ra Ă  travers les avatars du FantĂ´me de l’OpĂ©ra…

FantĂ´mes et mythe de l’OpĂ©ra

 

LEROUX gaston G._LEROUXL’essai prend Ă  bras le corps toutes les pĂ©ripĂ©ties et les avatars nĂ©s depuis le roman de Leroux, engage un questionnement philosophique sur la question de l’opĂ©ra lui-mĂŞme : miroir, emblème, “mĂ©tonymie”, symptĂ´me de la sociĂ©tĂ©, et donc par extension et rĂ©fĂ©rences, “signe” de la civilisation elle-mĂŞme, en particulier celle du XIXè, qui a produit le sommet de cette Ă©volution qui fusionne opĂ©ra et sociĂ©tĂ©, le Palais Garnier. Le vaisseau crĂ©Ă© par Garnier (admirateur de ThĂ©ophile Gautier et de Dumas) en 1875, prend son origine au Second Empire, luxueux et dĂ©cadent, et s’impose Ă  l’imaginaire des bons bourgeois de la IIIè RĂ©publique, arrogants, prĂ©tentieux, parfaitement parisiens c’est Ă  dire, fastueusement vaniteux. C’est le lieu oĂą on Ă©coute autant qu’il fait s’y faire entendre ; observer autant qu’il faut s’y faire voir… L’escalier monumental suffit Ă  rappeler que ses abords sont d’abord des espaces publics, au caractère mondain et social. En somme si Stendhal a Ă©crit la chronique de l’opĂ©ra aristocratique depuis la Scala (au tout dĂ©but du XIXè), Leroux au dĂ©but du siècle (suivant), Ă  l’Ă©poque post industrielle et impressionniste, reconstruit le mythe de l’OpĂ©ra de Paris, qui reste encore la capitale du XIXème siècle et concentre les caractères les plus marquants de la France des Grands Magasins, des Boulevards, des gares, des chemins de fer.
Tout en restituant les nombreuses sources littĂ©raires comme les hommages de Leroux, l’auteur inventorie ce que le roman intègre, n’Ă©cartant pas le contexte des Ĺ“uvres contemporaines (Zola, Verne…), ni l’analyse objective de sa construction dramatique comme ses personnages : Christine se laisse mĂ©lancoliquement portĂ©e au bras de Raoul dans le dĂ©dale du Palais Garnier, Ă  la fois grotte minĂ©rale et Atlantide en son lac, mais aussi se voit subjuguĂ©e d’abord par le monstre mystĂ©rieux, alors conquĂ©rant sublimĂ©, avant de le considĂ©rer pour ce qu’il est (et pour ce qu’il ambitionne petitement): un petit bourgeois (plutĂ´t qu’un vĂ©ritable hĂ©ros d’opĂ©ra), ayant creusĂ© son appartement cossu, d’un kitsch inepte, pour y sĂ©questrer sa future Ă©pouse : mari Ă©triquĂ© et confort poussiĂ©reux, l’idĂ©al et la figure hĂ©roĂŻque dĂ©moniaque perdent ainsi de leur lustre.
PlutĂ´t qu’un motif, dĂ©cor interchangeable-, l’opĂ©ra atteint grâce au roman de Leroux, le statut d’un mythe, aux confluents des genres, entre industriel, criminel et fantastique. La Londres du XIXè a produit Jack l’Eventreur ; le Paris post hausmannien, celui de Garnier, recueillant le dĂ©cadent Second Empire, et aussi l’idĂ©al rĂ©publicain de la IIIè RĂ©publique, engendre un nouveau mĂ©tissage, le terrifiant pathĂ©tique (dans la mouvance d’Elephant man) et du surnaturel artistique : le monstre et la diva composent un duo Ă©clectique, promis Ă  bien des lĂ©gendes et des fantasmagories en sĂ©ries. La performance “monstrueuse” de la cantatrice, comme l’aspect hideux du fou masquĂ©, s’exaltent l’une l’autre.
opera fantome de l opera de gaston leroux 220px-Gaston_Leroux_-_Le_Fantome_de_l'OpĂ©raA travers toutes ses adaptations variĂ©es, c’est le mythe de l’OpĂ©ra, ses connotations fantastiques et dramatiques, tragiques et pathĂ©tiques qui se manifestent sans s’Ă©puiser. ConfrontĂ© au miroir social qu’il suscite, l’opĂ©ra pose clairement la question au centre de l’essai : qui sont les vĂ©ritables monstres et oĂą sont-ils ? ou plutĂ´t s’il y a un monstre donc un mystère, je vais aimer. L’opĂ©ra après tout ne serait pas aussi, aimer se faire peur, soit la grand théâtre de l’effroi ? A l’heure des sĂ©ries de plus en plus inventives sur le plan des scĂ©narios (voyez l’excellente Penny Dreadfull, sommet des registres mĂŞlĂ©s mais ici exclusivement britannique : onirisme, romantisme gothique, surnaturel satanique, fantastique et terrifiant spectaculaire oĂą sont mĂŞlĂ©s très habilement Wilde, Shelley, Frankenstein et le loup garou, jusqu’au Dracula de Stocker), le roman de Leroux s’affirme comme un modèle dramatique. En traitant le mythe de l’opĂ©ra, il en exposĂ© toutes les composantes d’attraction.
Porteur d’une interrogation salvatrice, l’opĂ©ra en quĂŞte de lui-mĂŞme, mĂŞme au cĹ“ur de la culture mondialisĂ©e, standardisĂ©e, n’a jamais mieux attirĂ©, cristalisant mĂŞme toutes les attentes dans le genre du spectaculaire et du fantastique. A l’opĂ©ra, j’aime avoir peur (comme au cinĂ©ma) mais avec ce surcroĂ®t de rĂ©alitĂ© que diffuse les planches, l’orchestre en fosse, le chef qui s’agite, et les chanteurs qui jouent leur voix sur la scène. A celui dont on disait qu’il Ă©tait un genre Ă©litiste et mort, l’auteur consacre donc une manière d’hommage, face Ă  son pouvoir inusable, tant de fois dĂ©criĂ© (car soit disant poussiĂ©reux, codifiĂ©, ridicule), mais toujours Ă©tonnamment vivace, captivant. Le roman de Leroux a su saisir l’essence de l’opĂ©ra Ă  travers les âges : son indĂ©fectible pouvoir d’attraction. L’auteur en dĂ©mĂŞle les multiples clĂ©s d’accès et de comprĂ©hension. Lecture indispensable.

CLIC D'OR macaron 200Livres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂ´me (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016). EAN13: 9782213681825. 760 pages. Prix indicatif :35 €. CLIC de CLASSIQUENEWS de FĂ©vrier et mars 2016.
Le Théâtre Mogador Ă  Paris reprend Le FantĂ´me de l’OpĂ©ra, version Andrew Lloyd Webber, Ă  partir du 13 octobre 2016 (30ème anniversaire de la crĂ©ation du spectacle, chantĂ© en français). Et dans son livre, l’auteur annonce de nombreuses nouvelles adaptations du FantĂ´me de l’OpĂ©ra de Leroux en sĂ©ries et au cinĂ©ma…

Livres, compte rendu critique. Gabriel Fauré : correspondance, lettres à madame H. (Jean-Michel Nectoux, Fayard, octobre 2015)

Faure gabriel jean Michel Nectoux livre correspondance review compte rendu FAYARD CLASSIQUENEWS critique du livre CLIC de octobre 2015 9782213687087-001-X_0Livres, compte rendu critique. Gabriel FaurĂ© : correspondance, lettres Ă  madame H. (Jean-Michel Nectoux, Fayard, octobre 2015). En couverture, l’excellente toile du peintre Sargent brosse comme l’ensemble du corpus ici analysĂ©s et soigneusement Ă©ditĂ©, un portrait prĂ©cis, complet et fidèle de Gabriel FaurĂ© : ainsi se dĂ©voile FaurĂ© dans son intimitĂ© Ă©pistolaire qui fait du lecteur un proche et un tĂ©moin privilĂ©giĂ©. NĂ© en Ariège et placĂ© très tĂ´t en raison de ses prĂ©coces dispositions Ă  l’Ecole Niedermeyer de Paris (1854), Gabriel FaurĂ© nĂ© en 1845 : c’est Ă  Paris qu’il rencontre Saint-SaĂ«ns professeur de piano : une amitiĂ© les liera bientĂ´t, cimentĂ©e par une indĂ©fectible estime rĂ©ciproque. Tel attachement est perceptible tout au long des très nombreuses lettres de la correspondance. Première partition importante, le Cantique de Jean Racine tĂ©moigne de la richesse d’une formation unique sous le Second Empire (1865) et le dĂ©but de la carrière du compositeur libre; il n’a que 20 ans.
L’assiduitĂ© de Saint-SaĂ«ns, son aide pour se faire connaĂ®tre du milieu parisien permet Ă  FaurĂ© de s’affirmer peu Ă  peu, surtout Ă  partir de fĂ©vrier 1871 quand il participe Ă  la crĂ©ation de la SociĂ©tĂ© nationale de musique et quand il est admis dans le salon enviĂ©, convoitĂ© de Pauline Viardot (dont FaurĂ© se fiance un temps avec la fille Marianne…). Les diffĂ©rents profils du compositeur, excellent claviĂ©riste se prĂ©cisent : le musicien d’Ă©glise, organiste Ă  Saint-Sulpice puis La Madeleine (qui doit subvenir aux besoins de sa famille fondĂ©e avec Marie FrĂ©miet, la fille du cĂ©lèbre sculpteur), le professeur de composition au Conservatoire (ses Ă©lèves sont rien de moins que Ravel, Schmitt, Enesco…) qui se forge une très solide rĂ©putation ; d’autant que l’homme montre dans ses lettres de non moins solides qualitĂ©s de coeur, de fidĂ©litĂ© et de loyautĂ© envers ses amis, relations, soutiens.
La riche correspondance met en lumière toutes ces qualitĂ©s personnelles qui dĂ©voilent le fin rĂ©seau des amitiĂ©s, des estimes, les rĂ©alisations qui se font grâce aux rapprochements des personnalitĂ©s qui sont aussi des personnes dotĂ©es d’un grand sens de la loyautĂ©. Rien de tel cependant entre ThĂ©odore Dubois, directeur du Conservatoire (1898) et FaurĂ© qui malgrĂ© ce que Dubois affirme officiellement, incarne pour ce dernier, le mauvais goĂ»t douteux (“trop modulĂ©, trop recherchĂ©”… pour ne pas dire sophistiquĂ© et prĂ©cieux. Une mĂ©sentente fameuse, polissĂ©e par leur Ă©ducation, est restĂ©e cĂ©lèbre. Ces deux lĂ  qui devinrent directeur du Conservatoire, n’Ă©taient pas fait pour s’entendre. Il est vrai que la filière classique, acadĂ©mique, institutionnelle dont est issu Dubois, conditionne un ĂŞtre talentueux mais pas marquant, insensible Ă  la fantaisie et la voluptĂ© audacieuse. QualitĂ©s que FaurĂ© Ă©lève de l’Ă©cole Niedermeyer, a cultivĂ© sa vie durant non sans avoir conscience de son talent dans le domaine. L’histoire a depuis donnĂ© raison Ă  FaurĂ©, Ă©cartant dĂ©sormais Dubois hors de la lumière du gĂ©nie, dans un registre rien qu’acadĂ©mique (et ce malgré  les tentatives rĂ©centes pour rĂ©habiliter Dubois dans son contexte).

A travers les lettres très denses et documentĂ©es rĂ©unies ici, on suit pas Ă  pas les conditions de crĂ©ation et la rĂ©ception des oeuvres majeures : PellĂ©as et MĂ©lisande (1898), son premier opĂ©ra PromĂ©thĂ©e pour les arènes de BĂ©ziers (1900), le contexte de crĂ©ation de son second opĂ©ra PĂ©nĂ©lope (1913) d’abord crĂ©Ă© Ă  Monte Carlo (chichement) puis surtout Ă  Paris au TCE alors sous la direction d’Alfred Astruc (lequel dĂ©posera le bilan Ă  la fin de la saison 1913, emportant dans sa chute le dernier opĂ©ra de FaurĂ©)…
PersonnalitĂ© rĂ©servĂ©e, FaurĂ© cependant sait sortir du bois et entrer dans la lumière mĂ©diatique parisienne surtout Ă  partir de 1903 quand il devient critique musical pour le Figaro (après s’ĂŞtre prĂ©sentĂ© Ă  cet emploi Ă  deux reprises). Devenu professeur de composition au Conservatoire (successeur de Massenet) puis directeur de l’Institution en 1905 (après Dubois son ennemi), FaurĂ© mène une politique administrative courageuse, plutĂ´t bĂ©nĂ©fique pour l’Ă©tablissement.

CLIC_macaron_2014Tout l’univers amical, artistique et musical de FaurĂ© se trouve ressuscitĂ© dans ce volume richement documentĂ© et judicieusement annotĂ©. L’auteur reprend un prĂ©cĂ©dent corpus dĂ©jĂ  publiĂ© qui regroupait alors essentiellement les lettres Ă©changĂ©es entre FaurĂ© et son maĂ®tre et ami Saint-SaĂ«ns (SFM, Klincksieck, 1994). A cela il ajoute ici, l’ensemble des lettres de FaurĂ© et d’autres correspondants en rĂ©ponse : pour autant, ne cĂ©dant pas Ă  une curiositĂ© anecdotique, l’Ă©diteur mène une sĂ©lection exigeante sur le matĂ©riel autographe, ne retenant que ce qui prĂ©sente parmi d’innombrables lettres, un “intĂ©rĂŞt biographique ou psychologique”. La libertĂ© de ton avec certaines confidentes, pourtant très distinguĂ©es ou mĂ©cènes surprend et retient l’attention: telles la Comtesse Greffulhe (qui inspira Ă  Proust sa Guermantes) et surtout la Princesse Edmond de Polignac, … ; comme la facilitĂ© d’Ă©criture, entre franchise et tendresse avec sa maĂ®tresse Marguerite Hasselsmans rencontrĂ©e sur la crĂ©ation de PromĂ©thĂ©e Ă  BĂ©ziers en 1901 (lettres longtemps demeurĂ©es inaccessibles); la valeur de la prĂ©sentation Ă©ditĂ©e par Fayard concerne surtout la nouvelle datation donc la prĂ©sentation chronologique de toutes les lettres, Ă©ditĂ©es et numĂ©rotĂ©es dans la continuitĂ© … un travail de recherche et de dĂ©duction opĂ©rĂ© avec l’aide du spĂ©cialiste de Proust (grand connaisseur du Paris fin de siècle, Philip Kolb, lui-mĂŞme Ă©diteur de la correspondance de l’auteur d’ A la recherche du temps perdu). La succession des lettres ainsi Ă©tablies permet de reprendre la datation de certaines partitions. Cependant certaines pièces demeurent difficiles Ă  dater prĂ©cisĂ©ment comme l’opus 45 (2ème Quatuor avec piano). En l’Ă©tat, les lettres avec des correspondants essentiels comme Marguerite Long, Vincent D’Indy sont encore trop fragmentaires, retrouvĂ©es au hasard des recherches dans le monde entier. Quoiqu’il en soit, l’apport est souvent inĂ©dit et toujours passionnant. C’est un FaurĂ© attachant, qui parle essentiellement de musique et construit sa vie et ses passions pour elle, Ă©tonnamment fraternel, ami loyal et aimant que l’on dĂ©couvre au fil des pages d’une somme dĂ©sormais incontournable.

Livres, compte rendu critique. Gabriel FaurĂ© : correspondance, suivi de Lettres Ă  Madame H. SĂ©lection, prĂ©sentation, annotations par Jean-Michel Nectoux (Ă©ditions Fayard). EAN : 9782213687087. Parution : 21 octobre 2015. 914pages.  Format : 153 x 235 mm. Prix public TTC: 38 €. CLIC de classiquenews d’octobre 2015.

Livres, compte rendu critique. HĂ©lène Pierrakos : L’ardeur et la mĂ©lancolie – Voyage en musique allemande (Fayard)

pierrakos helene ardeur et melancolie fayard les chemins de la musique livre critique presentation compte rendu classiquenews CLIC de classiquenewsLivres, compte rendu critique. HĂ©lène Pierrakos : L’ardeur et la mĂ©lancolie – Voyage en musique allemande (Fayard). Question : qu’est-ce que « l’identitĂ© allemande de la musique » ? Y a t fil des composantes et des caractères propres Ă  l’âme musicale germanique telle qu’elle se manifeste chez « Bach, Schubert, Brahms, Mahler… » ? VoilĂ  des questions brĂ»lantes auxquelles l’auteure de cet essai, animatrice sur FrĂ©quence protestante,  tente de rĂ©pondre. Une quĂŞte d’identitĂ©, en notre Ă©poque oĂą la question de la culture identitaire dresse les partis et les positions les plus radicalisĂ©es… Hasard du calendrier des parutions comme si l’actualitĂ© de la recherche musicologique et musicale rejoignait les grands dĂ©bats de sociĂ©tĂ©.

A la question de la germanité, l’auteure fait vibrer la carte sonore, celle de l’écoute attentive et active : Hélène Pierrakos offre ainsi un guide d’écoute, relevant, détectant, soulignant les spécificités des compositeurs germaniques, tous pénétrés par le sentiment impérieux du voyage. Qu’il soit errance ou exploration, chaque séjour par la musique suit les pas des compositeurs abordés l’un après l’autre, tous et chacun semant les jalons d’un parcours unique et singulier entre Wandern et Heim (pour reprendre les mots de la préface, laquelle économie dommageable ne les traduit pas,or ils sont essentiels et emblématiques pour comprendre les deux directions qui structurent tout le texte : Wandern et Heim, donc c’est à dire : Voyage et patrie ; désir de conquête et repli introspectifs, action et nostalgie, « ardeur et mélancolie » pour reprendre le titre, mis au diapason d’Eros et de Thanatos. Au fil de ses écoutes concentrées, Hélène Pierrakos analyse et argumente l’idée d’un territoire germanique propre, composant au fil des pages une cartographie de la musique allemande, surtout romantique on l’aura compris (Bach mis à part).

Des thématiques surgissent alors, fédérant une constellation de caractères qui deviennent ici fondateurs et déterminants : « Poétique du pas, le chant fraternel, le folklore rêvé, la pensée inquiète » sans omettre « l’idylle d’azur ou le labeur et le rêve »… A travers les nombreuses analyses et essais critiques sur une myriade d’oeuvres et d’écritures, se précise l’idée centrale, stimulante d’un cheminement intérieur et profond : Schubert, Brahms, Mahler, Schumann envisagent par la musique, le dévoilement d’un monde parallèle, dont l’accès est aussi inaccessible ou reporté que la présence, pourtant tout à fait perceptible. De cet éloignement et de cette présence originelle, fondant la nostalgie spécifiquement germanique (Sehnsucht, selon l’adage appliqué aux voyages schubertiens entre autres) réside une dynamique poétique qui pourrait en effet caractériser cette germanisé faite musique. Passionnant.

Livres, compte rendu critique. Livres, compte rendu critique. HĂ©lène Pierrakos : L’ardeur et la mĂ©lancolie – Voyage en musique allemande. EAN :  9782213681740. Parution :  octobre 2015. 200 pages. Format : 135 x 215 mm Prix public TTC: 18 €. Editions Fayard

Livres. Martha Cook : L’art de la fugue, une méditation en musique (Fayard)

fayard art de la fugue jean sebastien bach compte rendu critique classiquenews clic ete 2015Livres, annonce. Martha Cook : L’art de la fugue (Fayard). Dernier grand œuvre de Jean-Sébastien Bach, L’Art de la Fugue se dévoile ici, sous une plume particulièrement argumentée et documentée, sous un double aspect : sa perfection musicale, le témoignage qu’il constitue manifestant comme nul autre œuvre dans la catalogue du Cantor, la ferveur d’un Bach, inspiré, perfectionniste, mystique et intellectuel, musicien et sincèrement croyant à défaut d’être comme Kuhnau, véritable érudit de la question religieuse, théologue. Sa bibliothèque théologique est digne d’un pasteur avisé, critique, actif. L’unité de l’oeuvre nous offre une totalité esthétique et musicale qui interroge la forme musicale et plus loin, le sens de la composition dans le cas de Bach, génie baroque. Partition abstraite quelle est au juste sa destination (clavier – clavecin, orgue ? orchestre ? quatuor à cordes ?) ? Quelle est sa genèse ? et comment expliquer sa dernière pièce laissée inachevée par Bach pourtant soucieux de perfection et d’achèvement de ses propres oeuvres ? L’auteure analyse un opus impressionnant et finalement mystérieux, formellement parfait, historiquement et musicalement énigmatique. Et si Bach grand lecteur des Écritures, avait souhaité exprimer musicalement l’enseignement du Nouveau Testament, comme un vrai travail pédagogique et d’évangélisation ?

Comme manifeste d’une prière personnelle ou comme testament dévotionnel, le recueil L’art de la fugue (que le titre soit ou non de Bach), renvoie à la profondeur et la sincérité d’une écriture certes intellectuelle, surtout perfectionniste avant toute autre. C’est un face à face avec Dieu et au pied de la divinité, l’humble réflexion sur la condition humaine. Comme la manifestation de la dévotion intime du director musices de Leipzig, le manuscrit fut toujours précieusement conservé par la famille. Signe de respect pour une œuvre surtout personnelle.  La corrélation avec l’évangile de Luc et la mention précise du texte mis en musique  (14:27) est livrée par la valeur numérique des initiales JS (=27), et du nom de Bach (=14). Il s’agit donc du dictum, paraboles et exhortation finale du sermon de Jésus lors de son second séjour à Jérusalem. Offrande des plus intimes en réflexion à la parabole de la  Croix et du Sacrifice de Luther, les 16  sections ainsi agencées / révélées par Martha Cook dans une perspective qui heurtera tous les puristes évidemment, renseignent de façon inédite et imprévue sur la pensée du dernier Bach.

Le parcours ainsi jalonné offre une formidable méditation sur le sens de la Foi, la présence tangible de Dieu, et comme musicien sincère, l’acte musical et de composition comme un témoignage spirituel. Fayard édite l’un des essais consacrés à l’Art de la Fugue de Bach parmi les plus originaux et passionnants. Une pierre nouvelle dans le jardin enchanté du Cantor.

Livres, annonce. Martha Cook : L’art de la fugue (Fayard). EAN : 9782213681818. Parution : août 2015. 250 pages. 17 €. 120 x 185 mm. LIRE AUSSI la critique du cd J-S Bach : Die Kunst der fuge / L’art de la fugue. Martha Cook, clavecin.  2 cd Passacaille 1014. Enregistré à Nogent le Rotrou en novembre 2013, titre paru simultanément au livre édité chez Fayard.

Livres, compte rendu critique. Jessye Norman : « Tiens-toi droite et chante ! » (Fayard)

jessye norman tiens droite et chante biographie de jessye norman prĂ©face de James Levine en fevrier 2014 CLIC de classiquenews compte rendu critique du livreLivres, compte rendu critique. Jessye Norman : « Tiens-toi droite et chante ! » (Fayard). Moins autobiographie que mĂ©moires au fil de l’humeur et des thĂ©matiques qui lui sont chères, le texte de Jessye Norman reste surtout un “merci” Ă  la vie, une profession de foi, un hymne aux valeurs humaines supĂ©rieures qui permettent de rendre notre existence et notre monde meilleurs… Si tant est que nous puissions influencer le cours des choses. Dans le cas de la diva amĂ©ricaine dont la carrière dĂ©bute en 1960 et s’achève officiellement Ă  la fin des annĂ©es 2000, la dĂ©termination et l’optimisme (“tiens toi droite et chante!”) sont un moteur exceptionnel pour rĂ©aliser les rĂŞves d’accomplissement d’une voix phĂ©nomĂ©nale. Pourtant l’itinĂ©raire de cette enfant nĂ©e Ă  Augusta en Georgie, outre ses dons vocaux prodigieux, traverse des Ă©vĂ©nements politiques et sociĂ©taux majeurs qui ont marquĂ© l’après guerre : dans son pays, les lois racistes et la sĂ©grĂ©gation qui ont suscitĂ© tout un mouvement populaire pour l’Ă©galitĂ© des citoyens amĂ©ricains ; puis jeune cantatrice passĂ©e Ă  Berlin dans les annĂ©es 1960, Ă©coutes discrètes et loi du secret comme du soupçon Ă  l’Ă©poque de la guerre froide. Il faut lire ses souvenirs d’enregistrements Ă  Dresde par exemple pour comprendre le climat et les conditions d’une Ă©poque troublante et surrĂ©aliste.

Les combats de Jessye

CLIC D'OR macaron 200L’enfant s’est construite grâce aux valeurs lĂ©guĂ©es par sa famille, sa grand mère qui chantait les spirituals Ă  l’Ă©glise en traversant les allĂ©es pour saluer ses voisins ; ses parents, responsables, justes, et surtout engagĂ©s pour l’Ă©mancipation des droits des noirs. La chanteuse, star du lyrique au XXème garde chevillĂ© au corps, cet amour de la libertĂ©, mais aussi du travail, de la discipline, de la dignitĂ© partout, toujours, comme un phare tournĂ© vers les autres.
Le mĂ©lomane comme l’admirateur de la personne humaine retrouvera sa “Jessye” : une conscience pleine et libre soucieuse d’empathie, de reconnaissance et de fraternitĂ©. Les chapitres sur le travail artistique, la collaboration avec les chefs et les confrères sont rares, donc très apprĂ©ciĂ©s, dissĂ©minĂ©s au fil des pages.

jessye_norman1Heureusement, Jessye parle de ses rĂ´les fĂ©tiches, de ses compositeurs de prĂ©dilection, de ses rencontres : Jocaste d’Oedipus Rex (chantĂ© au festival de Matsumoto en 1993 sous la direction d’Ozawa), Didon (Purcell et de Berlioz), Phèdre (certains soirs enchanteurs de 1982 au Festival d’Aix en Provence), Erwartung naturellement… ; travail avec les compositeurs vivants tels Tippett (A child of our time, cĂ©lĂ©bration dĂ©chirante contre l’inhumanitĂ© de la guerre et de la Shoah) ou Messiaen (Poème pour Mi) ; Schubert, Mozart, Wagner, surtout Richard Strauss dont elle explique la portĂ©e poĂ©tique et spirituelle des Quatre derniers lieder sur près de 2 pages !  On passe volontiers les nombreuses rĂ©compenses, distinctions, mĂ©dailles et invitations prestigieuses dont Ă©videmment les cĂ©lĂ©brations en 1989 de la RĂ©volution française oĂą Jessye fut notre Marianne, entonnant la Marseillaise, drapĂ©e dans les couleurs tricolores telle la pythie d’une ère nouvelle (que l’on attend toujours). C’Ă©tait l’Ă©poque oĂą Paris crĂ©ait l’Ă©vĂ©nement… comme Berlin dont le mur tombait. Jessye Norman raconte alors l’enregistrement Ă  Dresde qu’elle rĂ©alisait et qui tombait Ă  pic : Fidelio de Beethoven et son hymne Ă  la libertĂ©. Cela ne s’invente pas.
De page en page, se prĂ©cise une femme qui affirme ses valeurs humaines, son humilitĂ© face Ă  la vie, sa gratitude pour ceux qui l’ont aimĂ©e et qui continuent de l’accompagner.

Au final c’est plus une leçon de vie que le catalogue d’anecdotes scrupuleusement inscrites selon les productions et les enregistrements vĂ©cus. Il en ressort un portrait de femme admirable qui brille par son exigence autant artistique qu’humain, son dĂ©sir d’empathie et sa curiositĂ© pour les autres. Les divas d’aujourd’hui ferait bien de mĂ©diter sur ce qu’elles apportent de concret Ă  la sociĂ©tĂ©, après avoir tant reçu de leur public et admirateurs. Jessye Norman serait-elle la dernière reprĂ©sentante des divas aussi charismatiques que gĂ©nĂ©reuses ? Tant de dĂ©clarations pour le respect, l’Ă©galitĂ©, le don sont mĂ©ritoires de la part d’une artiste qui a profitĂ© du star system des annĂ©es 1980 et aussi du marketing vertigineux du classique Ă  l’Ă©poque florissante du compact disc. Pudiquement, l’Ă©diteur ne communique pas l’annĂ©e de naissance de la Diva (15 septembre 1945) : il s’agit donc aussi d’une publication soufflant les 70 ans de la cantatrice inoubliable. Bonne anniversaire, Jessye !

Livres. Jessye Norman : «  Tiens-toi droite et chante ! »   (Fayard). EAN : 9782213686189.  Parution : le 29 avril 2015. 350pages. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC:  20.90 €.

LIRE aussi notre annonce du Livre : Tiens toi droite et chante ! par Jessye Norman (Fayard)

Livres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard.

fayard francois sappey la musique au tournant des siècles fayard les chemins de la musique fayard fevrier 2015 CLIC de classiquenewsLivres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. L’auteur applique une vision Ă©lastique du temps, interrogeant pour chaque passage d’un siècle l’autre, une sĂ©quence “89-14″ (soit 11 ans avant, 15 ans après la borne chronologique), identifiant telle ou telle tendance marquante se dĂ©voilant autour des cap “dĂ©cisifs” : 1600, 1700, 1800, 1900 et 2000. Le mythe de la rupture, Ă  l’Ă©noncĂ© de la borne chronologique s’avère plus ou moins rĂ©el, les frĂ©missements d’une tendance Ă  la rĂ©novation esthĂ©tique se prĂ©cisant selon les cas. Si de fait 1600, 1800, 1900 sont bel et bien des changements notables, 1700 est plutĂ´t la confirmation du Baroque nĂ© au siècle prĂ©cĂ©dent, une sorte d’âge d’or classique du baroque. En cours de lecture, l’argumentation prend forme : on y relève selon les caps ainsi franchis, des convergences esthĂ©tiques marquant en effet, des ruptures esthĂ©tiques. Parmi les Ă©volutions et jalons spectaculaires, sont relevĂ©s et commentĂ©s : le passage de la Renaissance au baroque Ă  travers l’Ă©volution du madrigal, du ballet, du mask et de la Favola in musica… dont bien sĂ»r, le mythe dĂ©clencheur d’OrphĂ©e.

La musique autour de 1600, 1700, 1800, 1900, 2000 …
Quelles ruptures au tournant des siècles ?

CLIC_classiquenews_2014Autour de 1600 permet de distinguer l’Ĺ“uvre de Claudio Monteverdi. Autour de 1700 donc souligne la maturitĂ© de l’ère baroque : consolidation et expansion des voies de recherche et d’accomplissement avec l’Ă©closion de la gĂ©nĂ©ration des gĂ©nies en sĂ©rie : Haendel, Bach, Scarlatti, Rameau, Teleman… Corelli (l’apollinien), Vivaldi (le dyonisiaque), l’opĂ©ra Ă  Venise, Biber, Purcell marquent aussi la pĂ©riode. Autour de 1800, oĂą perce le pĂ´le incontournable de Vienne, ce sont les figures de Haydn (le passeur), Mozart (en son envol ultime) et surtout Beethoven (la nouvelle manière, abordĂ©e sur le plan chambriste, symphonique et lyrique) qui balisent la sĂ©quence… Ici, le chapitre sur l’essor de la musique française de la RĂ©volution Ă  l’Empire et la restauration se rĂ©vèle particulièrement instructif : s’y distinguent tous les oubliĂ©s souvent mis dans l’ombre de Beethoven et des Viennois : les Gossec, Catel, Cherubini, MĂ©hul, Spontini, GrĂ©try, Kreutzer, BoĂ«ly, Jadin, Gardel, Lesueur, Cambini, Reicha…. reprennent leur juste place dans un Ă©chiquier oĂą l’histoire des formes et des esthĂ©tiques chevauchĂ©es, successives se clarifie malgrĂ© la diversitĂ© des manières.
Autour de 1900, ce sont Puccini (Tosca et son portrait de Rome) et Louise de Charpentier (et sa peinture de Paris) avant PellĂ©as de Debussy, qui marquent la tranche : d’ailleurs, la figure de Debussy s’impose ici nettement par sa singularitĂ© et sa modernitĂ©. On y relève alors, “l’effervescence de la gĂ©nĂ©ration de 1860″ en France, le wagnĂ©risme ambiant qui dĂ©termine les tempĂ©raments. Et dans la sphère germanique, on comprend que Brahms (dont l’Ă©quivalent outre Rhin serait Saint-SaĂ«ns), Richard II (Strauss), Reger, les SĂ©cessionnistes viennois (surtout Schoenberg…), sans omettre Mahler et Zemlinsky se dĂ©tachent. Ailleurs, Puccini, Scriabine (et la Symphonie des couleurs), Janacek, Albeniz, Granados, Falla… participent Ă  une constellation europĂ©enne dont l’essor est restituĂ©.

Enfin, moins argumentĂ© que les caps prĂ©cĂ©dents : “Autour de 2000″, – le recul serait-il encore trop proche (nous sommes pourtant en 2015, en plein dans le principe 89-14)-, se borne inĂ©vitablement, faute de rĂ©flexions synthĂ©tiques viables,… Ă  un catalogue de faits dont il appartient au lecteur de dĂ©duire le sens visionnaire et rĂ©el : 1989, effectivement c’est le bicentenaire de la RĂ©volution française, surclassĂ© par l’image de Rostro jouant son violoncelle et Bach sur les ruines du mur de Berlin Ă©ventrĂ©, quand Karajan s’Ă©teint… Dans le sillon phare du Mystère de l’instant incarnĂ© par Dutilleux, l’auteure relève pour cette section qui s’Ă©crit encore aujourd’hui : les effets de la crise financière, et malgrĂ© une fin toujours annoncĂ©e, la consolidation de la forme opĂ©ra qui n’aura jamais tant attirĂ© les publics et inspirĂ© les compositeurs… s’y distinguent entre autres, les Ĺ“uvres pour 2000 signĂ©es Tan Dun, Arvo Pärt, John Adams… que rĂ©vèlent-t-ils ? Quels sont les signes ?
Le dernier chapitre on l’aura compris est ouvert.
Une question taraude la fin du texte : le choc du 11 septembre 2001, laisse peser l’ombre d’une redoutable fatalitĂ© pour l’humanitĂ© en marche… vers son inĂ©luctable ruine. Qu’en sera-t-il concrètement en 2100 ? L’humanitĂ© aura dĂ©passĂ© d’ici lĂ  les 9 milliards d’individus. Et la musique dans tout cela ? “Es muss sein !” rĂ©pond l’intĂ©ressĂ©e (Cela doit ĂŞtre), claire rĂ©fĂ©rence du prĂ©lude orchestral de Dutilleux Ă  la 9ème de Beethoven (crĂ©Ă© en mai 2014). Rv est pris pour la suite de cette prospective passionnante. ConfrontĂ©es aux nouveaux dĂ©fis gĂ©opolitique d’un monde de plus en plus interdĂ©pendant, gageons que les Ă©volutions de la musique sont loin d’ĂŞtre achevĂ©es … Les traversĂ©es analytiques offrent de nouveaux regards sur l’histoire musicale. Amateurs ou connaisseurs dĂ©tecteront ici des tendances profitables Ă  une meilleure comprĂ©hension des Ă©poques abordĂ©es. C’est donc un CLIC de classiquenews

Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. Publié en février 2015. ISBN : 978 2 213 68250 1. 20 € 300 pages.

Livres, annonce. Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siècles (Fayard)

fayard francois sappey la musique au tournant des siècles fayard les chemins de la musique fayard fevrier 2015 CLIC de classiquenewsLivres, annonce. Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siècles (Fayard). Passionnante problĂ©matique qui Ă  l’appui du visuel de couverture et son vertige illusionniste : ce qui fait passage (ici un escalier repensĂ© selon l’esthĂ©tique maniĂ©riste d’après Bernardo Buontalenti pour San Egidio de Florence) trouble les perspective de la pensĂ©e, contourne les frontières chronologiques tranchĂ©es et observe des pĂ©riodes de transitions plus riches que le milieu des siècles, par leurs caractères mĂŞlĂ©s, leurs esthĂ©tiques mobiles et fĂ©condes… A y regarder de plus près en effet, la Renaissance commence dès avant le XVème, et sa date jalon (1400), le Baroque bien avant 1600 (en fait prĂ©cisement dans la dĂ©cennie 1590 : voyez Caravage le plus baroque des crĂ©ateurs qui rĂ©alise sa rĂ©volutionn avant Moneverdi, Ă  Rome Ă  Saint-Louis des Français), et oĂą commence vĂ©ritablement le classicisme Ă  l’Ă©poque des Lumières ? Que dire encore du romantisme, cet essor du sentiment qui supplante alors la passion… d’origine baroque. Et le siècle moderne, celui des demoiselles d’Avignon, du Sacre du printemps de Stravinsky, ne commence-t-il pas en vĂ©ritĂ© en 1914, dans le choc fracassant et guerrier de la guerre ?
En vĂ©ritĂ© l’histoire des arts et de la musique est un flux continu et mouvant qui se moque des bornes chronologiques. C’est Ă  la recherche des signes et des tendances, des Ĺ“uvres clĂ©s Ă©loquentes qui font sens que s’organise ce texte passionnant oĂą chacun trouvera Ă  repenser la notion mĂŞme d’esthĂ©tique et d’Ă©volution stylistique.

Comment les compositeurs ont ils vĂ©cu le passage au nouveau siècle ? 1600, 1700, 1800, et 1900 dĂ©signent -ils a priori l’aube d’une sensibilitĂ© nouvelle, rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e Ă  chaque cap franchi ? Le dernier chapitre autour de 2000 est des plus captivants : la matière encore fraĂ®che, le recul trop court mais la butĂ©e Ă  penser (89 et 14), rĂ©alisĂ©e, prĂŞte Ă  ĂŞtre interrogĂ©e : ce que fait l’auteure dans son texte original et pertinent.  Prochain compte rendu critique complet dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

Brigitte François-Sappey : la musique au tournant des siècles (Fayard), collection Les chemins de la musique. EAN : 9782213682501. Parution : fĂ©vrier 2015, 300 pages – Format : 135 x 215 mm. Prix public indicatif :  20 € ttc.

Livres. Passion Baroque (Fayard)

fayard passion baroque gilles cantagrel classiquenews 9782213685908-X_0Livres. Passion Baroque (Fayard). C’est devenu une habitude depuis quelques annĂ©es, autour de la thĂ©matique fĂ©dĂ©ratrice de chaque Folle JournĂ©e Ă  Nantes, dĂ©but fĂ©vrier, Fayard publie un manuel synthĂ©tique sur la pĂ©riode et les styles concernĂ©es, vĂ©ritable guide pour mieux goĂ»ter sur place, les esthĂ©tiques abordĂ©es. Cette annĂ©e place aux passions baroques donc, Ă  travers les 3 phases chronologiques ainsi prĂ©sentĂ©es, explicitĂ©es, dĂ©taillĂ©es : premier baroque (1600-1650 ou la naissance), baroque mĂ©dian (1650-1700 ou l’Ă©motion) puis baroque tardif ou apothĂ©ose (1700-1750). Soit près de 250 pages qui dĂ©taillent d’abord les nations et leurs caractères musicaux (France catholique, Allemagne dĂ©chirĂ©e, l’Angleterre singulière, l’Italie flamboyante…), puis les instruments et l’Ă©criture musicale (Ă  cordes, clavecin et orgue, virtuositĂ©, tempĂ©raments et tonalitĂ©s…); les passions proprement dites (douleur, solitude, larmes et lamentos, plainte et dĂ©clamation…); la scène théâtrale (l’opĂ©ra) et sacrĂ©e (les cantates, passions et oratorios), le mouvement et la danse, l’art du bien dire (dĂ©clamation, rhĂ©torique, Ă©loquence)…
En complĂ©ment, l’Ă©diteur ajoute une approche chronologique qui permet de mieux analyser les dĂ©placements des compositeurs dans toutes les capitales europĂ©ennes d’alors : Ă  Londres, Dresde, Berlin, Paris, Versailles, Madrid, Naples, Venise… la diversitĂ© des formes et des genres ainsi crĂ©Ă©s et enrichis, la singularitĂ© des personnalitĂ©s artistiques (et de leurs mĂ©cènes) : Monteverdi, Vivaldi, Heinichen, Bach, Couperin, Campra, Rameau, Haendel, Hasse, Porpora et tant d’autres…, recomposent un Ă©chiquier miraculeusement riche oĂą les tempĂ©raments se sont exaltĂ©s dans la rencontre, le partage, la confrontation, l’Ă©mulation. Texte incontournable pour les programmes et concerts de la Folle JournĂ©e 2015. Et après…

Gilles Cantagrel : Passion Baroque. Cent ans de musique en Europe. Fayard / Mirare. Parution: janvier 2015. 248 pages : 9782213685908. Prix indicatif : 15 €.

Livres. Christine de Suède par Philippe Beaussant (Fayard)

christine de suede philippe beaussant fayard essai clic de classiquenewsLivres. Christine de Suède et la musique par Philippe Beaussant (Fayard). Fille aimée par son père, Christine de Suède est reine à six ans, abdique à vingt-quatre, se convertit au catholicisme, se fixe à Rome. La vie ressemble à un roman : il pourrait alimenter une soirée entière à la télé sur France 2 ou France 3, sous la forme d’une enquête scientifique style « secrets d’histoire » ou « à l’ombre d’un doute »…). C’est une figure politique et surtout culturelle qui, par sa très originale personnalité, pèse de tout son poids  : garçon manqué, doué d’une intelligence éclair, capable de tailler un portrait de chacun en quelque mots : vive, perspicace, tranchante mais sincère et entière… C’est une femme d’esprit et d’action. Un tempérament qui se passionne surtout pour la musique et l’opéra, d’où la matière de cet essai passionnant révélant à travers les oeuvres défendues (celles de Carissimi et du Bernin) et les compositeurs favorisés (en particulier le vénitien Marc Antonio Cesti, contemporain et rival de Cavalli), le goût d’une femme à la fois déconcertante et exemplaire.

 

 

 

Portrait en musique

CLIC_macaron_2014Polyglotte, Christine s’ouvre au monde avec l’appĂ©tit d’une conquĂ©rante : elle ouvre en 1673 la première salle d’opĂ©ra publique Ă  Rome quand la France invente son propre opĂ©ra (Cadmus et Hermione de Lully pour Louis XIV). C’est pour elle aussi que Bruxelles fait reprĂ©senter son premier opĂ©ra (Ulysse dans l’île de CircĂ© de Gioseffo Zamponi, ouvrage rĂ©cemment ressuscitĂ© par Clematis)… Aux cĂ´tĂ©s de la mĂ©lomane dont Philippe Beaussant exprime la carte des intĂ©rĂŞts, des coups de coeur, se profile aussi l’épopĂ©e politique de l’ex souveraine de Suède, en particulier son espoir d’être Reine de Naples Ă  la solde des Français… ambition jamais rĂ©alisĂ©e, vite Ă©touffĂ©e par un Mazarin mal Ă  l’aise. Le portait qu’en fait le peintre français SĂ©bastien Bourdon (en couverture du livre) fixe les traits d’un ĂŞtre unique dont le fait le plus frappant fut sa conversion au catholicisme, Ă©vĂ©nement inouĂŻ qui fut orchestrĂ© avantageusement par le Pape lors d’une entrĂ©e triomphale de la souveraine Ă  Innsbruck (1655). L’opĂ©ra y Ă©tait prĂ©sent comme toujours, Ă  chaque jalon d’une vie extraordinaire : l’Argia de Cesti (dĂ©cors de Torelli, livret d’Apollini) : christine suede biographieDrottning_Kristina_av_Sverigeun spectacle flamboyant pour un destin saisissant. Cesti y fusionne comme rarement le mot, la note ; le verbe anticipe ce que peut la musique et orchestre l’une des partitions les mieux rĂ©ussies, passant du lamento Ă  la fureur, de l’extase vĂ©nusienne du II au bouffon pathĂ©tique du III… un miracle lyrique qui aura selon Philippe Beaussant marquĂ© profondĂ©ment le goĂ»t et la sensibilitĂ© de Christine. A Rome, elle demande Ă  Corelli, Ă  soixante ans, de lui donner des leçons de violon, Ă  Stradella de composer la musique d’un mini-opĂ©ra sur un livret de sa main, faire venir Descartes Ă  Stockholm et lui faire Ă©crire le scĂ©nario d’un ballet – « qui a fait cela ? » demande avec lĂ©gitimitĂ© l’auteur, aussi volubile qu’admiratif. Peut-ĂŞtre Louis XIV son contemporain pour lequel la musique fut aussi l’aliment central d’une vie versĂ©e dans les arts. Christine de Suède et la musique est  un portrait « en musique » donc, affĂ»tĂ©, terriblement vivant, plein d’esprit et de passion et qui prĂ©cise enfin, tous les visages de Christine la magnifique, rebelle et singulière… de quoi alimenter maints fantasmes sur cette femme exceptionnelle.

Christine de Suède et la musique. Philippe Beaussant est romancier, membre de l’Académie française, spécialiste de l’esthétique baroque, est l’auteur de nombreux ouvrages sur Louis XIV, Lully, Couperin, Monteverdi, Titien… EAN : 9782213643496. Parution : 05/11/2014. 234 pages. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC: 19 €. CLIC de classiquenews

LIVRES. Piotr Kaminski : les 101 grands opéras (Fayard)

101-operas-grands-operas-piotr-kaminski-pluriel-fayard-livresLIVRES. Piotr Kaminski : les 101 grands opĂ©ras (Fayard). Ici on passe sans rechigner de 1001 Ă  101 opĂ©ras – entorse faite Ă  la fameuse rĂ©fĂ©rence Ă  l’air du catalogue du Don Giovanni de Mozart – avouez que 101 conquĂŞtes fĂ©minines, ce n’est pas 1001 ! : l’honneur du sĂ©ducteur en pâtit quelque peu. Concernant la bible des “grands opĂ©ras”, l’outil que publie Fayard pour l’automne est plus lĂ©ger et transportable (quoique) mais il n’a rien perdu de son consistant apport sur la question lyrique. L’auteur a dĂ» sĂ©lectionnĂ©, trancher, choisir parmi les ouvrages d’opĂ©ra, ceux parmi les “grands” nouvellement Ă©ligibles pour ce nouvel outil indispensable.
On regrette par exemple que Genoveva de Schumann ne soit pas prĂ©sente, ni que les 4 journĂ©es du Ring wagnĂ©rien (comme leur pendant français, Les Troyens de Berlioz) n’aient Ă©tĂ© de la mĂŞme façon estimĂ©es… Regrettable omission. Mais tout n’a pas Ă©tĂ© conçu dans le sens d’un affadissement du propos. Au contraire, en prenant en compte les dernières Ă©volutions de la programmation lyrique ici et lĂ  dans le monde, surtout en prenant acte des bĂ©nĂ©fices (immenses!) de la rĂ©volution baroqueuse, l’Ă©ventail a certes perdu en quantitĂ© mais il a gagnĂ© en reprĂ©sentativitĂ©, faisant reculer le curseur aux deux premiers siècles de naissance et de maturation du genre lyrique : les XVIIème et XVIIIè siècles.
L’amateur comme le connaisseur feront leur miel du nouveau choix ainsi dĂ©fendu : voyez plutĂ´t : Monteverdi (Orfeo, Poppea… mais d’Ulisse), par contre Lully (Atys) et Cavalli (La Calisto… mais avec une rĂ©fĂ©rence maladroite qui prĂ©fère l’ancienne version Leppard – instrumentalement dĂ©passĂ©e, Ă  celle sublimissime comprenant la lĂ©gendaire Maria Bayo dans le rĂ´le titre sous la direction de Jacobs… cĂ´tĂ© discernement on peut quand mĂŞme faire mieux)… VoilĂ  tout pour le Seicento. 5 ” grands opĂ©ras “pour le XVIIème qui a vu naĂ®tre et se dĂ©velopper le genre, c’est un peu maigre.
Pour le XVIIIè, les choses vont s’amĂ©liorant : 2 Haendel (Giulio Cesare, et choix contestable : Rodelinda : pourquoi pas Alcina ?), Pergolesi (La Serva padrona : le prototype du buffa en 1733 mĂ©ritait bien d’ĂŞtre ainsi dĂ©fendu), Mozart Ă©videment (les 2 Don Giovanni, Les Noces, Cosi et La FlĂ»te… mais alors pourquoi pas La ClĂ©mence de Titus qui reste le dernier seria flamboyant signĂ© Wolfgang?) et Gluck (les 2 versions orphiques et IphigĂ©nie en Tauride). AInsi ni Haydn ni Porpora ni Cimarosa et encore moins Vivaldi forcĂ©ment (la rĂ©surrection de ce dernier reste quand mĂŞme l’Ă©lĂ©ment le plus reprĂ©sentatif – avec Haendel Ă  dĂ©faut de Lully et Rameau- dans l’Ă©largissement des rĂ©pertoires hors XIX, XXè et crĂ©ations). Justement Rameau : l’annĂ©e de son 250è anniversaire, tout juste 3 opĂ©ras : Hippolyte, Les Indes Galantes, PlatĂ©e (Ă  la trappe Castor et surtout Les BorrĂ©ades : ultimes chefs d’oeuvre d’un raffinement orchestral inouĂŻ, d’un souffle dramatique trop moderne pour l’Ă©poque… Dommage ce n’est pas ce livre que la comprĂ©hension de Rameau gagnera en pertinence : on y lit toujours que les livrets du Dijonais sont insipdes : mensonge toujours tenace. Bref).

Pour balayer le vaste horizon romantique et moderne (partie arbitrairement la plus consistante), l’auteur pratique le principe structurant mais rĂ©ducteur du “1 auteur, 1 Ĺ“uvre” : ainsi Beethoven pour Fidelio, Weber pour Le FreischĂĽtz, HalĂ©vy pour La Juive, Meyerbeer pour Les Huguenots, Berlioz pour La Damnation de Faust, exit Les Troyens … Gounod pour Faust ou  Johann Strauss fils pour La Chauve Souris (Die Fledermaus)… quand Glinka favorisĂ© possède deux entrĂ©es : La vie pour le Tsar et Rousslan et Ludmila !!… certes Bizet est traitĂ© de la mĂŞme façon : Les PĂŞcheurs de Perles avant l’incontournable Carmen.Evidemment les mieux lotis sont les deux phares accompagnant la seconde moitiĂ© du XIXè : Verdi et Wagner dont tous les opĂ©ras majeurs (exceptĂ© donc Le Ring pour le second) figurent heureusement. Avec 33 entrĂ©es pour le XXè, l’Ă©criture moderne est largement couverte… de Tosca de Puccini (1900) et Rusalka de Dvorak (1901) jusqu’en 1998 (Les trois Soeurs de Peter Eötvös). Les mieux traitĂ©s y sont Richard Strauss et Britten… MĂŞme rĂ©ducteur le spectre ainsi prĂ©sentĂ© et commentĂ© mĂ©riterait Ă©videmment une suite, plus tournĂ©e vers le XXIè car mĂŞme si notre siècle est encore naissant, le nombre des crĂ©ations justifierait un opus d’approfondissement.

Chaque ouvrage comporte un rĂ©sumĂ© complet de l’action, une notice synthĂ©tique sur les qualitĂ©s de la partition, la date et le lieu de crĂ©ation. Pour les premiers pas sur la planète opĂ©ra, l’opuscule offre une sĂ©lection indispensable.

Piotr Kaminski : les 101 grands opéras. collection Pluriel. Éditions Fayard, 661 pages. ISBN : 978-2-8185 0426 0. Prix indicatif : 14 €. Parution : octobre 2014.

Le Rameau nouveau de Sylvie Bouissou. Entretien

Rameau_jean-philippe-rameau-biogaphie-fayard-sylvie-bouissoucouv-JP-RameauEntretien… Le Rameau nouveau de Sylvie Bouissou. Pour l’annĂ©e Rameau 2014 (250 ans de la disparition du compositeur, dĂ©cĂ©dĂ© en 1764), Fayard publie une nouvelle biographie consacrĂ©e Ă  Jean-Philippe Rameau (1683-1764). C’est Ă  ce jour le texte le plus exhaustif qui devient de fait l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence s’agissant du Dijonais. Son auteure, Sylvie Bouissou ne fait pas qu’y rĂ©unir tous les Ă©lĂ©ments dĂ©veloppĂ©s depuis des annĂ©es sur le plus grand gĂ©nie musical français du XVIIIè, en un rare esprit de synthèse et dans une langue vivante et argumentĂ©e, c’est un homme attachant, hors normes voire libertaire et anticonformiste qui se prĂ©cise enfin, au diapason de son Ĺ“uvre : inclassable, protĂ©iforme, d’une inventivitĂ© et d’une exigence jamais vue jusque là… Entretien avec Sylvie Bouissou, directrice de recherche au CNRS (IReMus).

Selon vous, quels sont les éléments nouveaux les plus récents qui ont modifié notre connaissance de Rameau et que vous développez particulièrement dans votre texte ?

Le rĂ´le des interprètes, des directeurs de théâtre et des maisons de disques est fondamental dans notre connaissance de Rameau. DĂ©jĂ , certains titres ont connu plusieurs mises en scène, PlatĂ©e, Hippolyte et Aricie, Les Indes galantes, Dardanus, Les BorĂ©ades, dont les lectures plurielles permettent de graver ces chefs-d’œuvre dans notre mĂ©moire. Plus on jouera la musique de Rameau, plus le public captera son immense gĂ©nie et aura envie de dĂ©couvrir son Ĺ“uvre, sa vie, ses combats, ses extravagances…

Ensuite, il y a les articles et les livres. En ce qui concerne le mien, je ne développe rien en particulier ; j’ai embrassé tout l’homme ! Je n’ai donc pas éliminé la carrière d’organiste de Rameau au prétexte qu’il n’avait pas laissé de répertoire pour cet instrument, mais au contraire, j’ai tenté de comprendre pourquoi il ne tenait pas en place et n’honorait aucun de ces contrats. De même, j’ai développé son attachement à l’esthétique de la foire qui favorise rien moins la création de Platée et des Paladins à travers ses collaborations avec Piron. C’était un bon vivant, assidu de la Société du Caveau, où se chantaient des airs à boire et des canons entre amis. Le fait d’avoir découvert que Rameau était l’auteur de « Frère Jacques » m’a procuré un choc incroyable ! Finalement, tout le monde a chanté du Rameau un jour. J’ai voulu comprendre les raisons des polémiques dans lesquelles il s’engage, tant sur le plan musical que théorique. Si la période 1733-1739 est mieux connue du public – avec les créations d’Hippolyte et Aricie, des Indes galantes, de Castor et Pollux, des Fêtes d’Hébé et de Dardanus –, celle de sa période de maître de clavecin parisien (dix ans tout de même de 1723 à 1733) ou celle correspondant à son statut de compositeur de la musique du roi (1745-176) le sont beaucoup moins, voire pas du tout. Je voulais éclairer ces pans si productifs et au cours desquels il opère des révolutions stylistiques, notamment avec le librettiste Cahusac. Je souhaitais enfin m’attacher à sa dimension pédagogique et théorique et ne pas réduire ces axes à quelques pages. J’y consacre toute la dernière partie de mon livre et j’espère éclairer la bifurcation de Rameau vers ses nouvelles thèses consistant à supposer à la musique une suprématie sur les autres arts et sciences, d’où ses féroces débats avec d’Alembert. Imaginez qu’il répond à ce grand géomètre que loin d’être épuisé par leurs disputes, il s’en trouve au contraire « enhardi » ! Quelle délicieuse insolence à plus de soixante-dix ans !

Aux partisans de Rousseau, détracteurs de Rameau, que dites-vous pour atténuer voire effacer l’image tenace du Rameau érudit, intellectuel, plus théoricien qu’humain ?

 

Année Rameau 2014 : nos temps fort (opéras, concerts, ballets...)Je leur dis qu’il ne faut ni atténuer ni effacer l’image d’un Rameau érudit et intellectuel ; ils ont raison de le considérer comme tel, c’est une évidence. Pour autant, la culture, la connaissance et l’intelligence ne sont pas incompatibles avec le génie musical. Rameau était savant et théoricien, et alors ? Pour moi, il représente le père de l’interdisciplinarité, car il a su mettre la musique au cœur des débats intellectuels de l’époque en discutant avec d’Alembert, Estève, Euler, Diderot, Wolf ou encore Rousseau, son pire ennemi. Être savant, ne l’a pas empêché de nous donner une musique souvent sublime. Chacun sait que Rousseau n’était pas objectif, partagé à l’endroit de Rameau, puisque reconnaissant en Platée un chef-d’œuvre absolu, mais détestant l’homme.

Dans mon livre, je montre que Rameau était certes un travailleur acharné, accaparé par ses méditations et sans doute assez peu disponible, mais qu’il a su préserver le confort de ses proches, cultiver ses amitiés, aider de jeunes musiciens, garder du temps pour l’enseignement et la pédagogie. Loin d’abandonner ses enfants (c’est facile, mais tellement tentant !), il leur a offert une vie matérielle de haute tenue, notamment en achetant à son fils Claude François la très haute charge de « valet de chambre du roi ».

Quelle représentation vous faîtes vous de l’homme Rameau à la lumière de vos propres recherches ?

Après ce long voyage avec lui, je cerne un homme difficile, mais généreux, passionné, meurtri bien souvent par un conservatisme pesant, des jalousies insupportables, combattant sur tous les fronts pour faire reculer l’ignorance. Rameau est un éternel jeune homme qui a vécu plusieurs vies. Rien ne l’arrête, ni les conventions ni les bienséances.

Rameau reste-t-il un immense génie circonscrit au Baroque tardif ou par certains côtés, peut-il être considéré comme visionnaire, lançant des passerelles vers le classicisme voire le romantisme ? En d’autres termes, l’évolution indiquée par son dernier opéra Les Boréades permet-elle d’en faire un moderne (en particulier sur le plan de l’orchestre et des instruments…) ?

Génie circonscrit au Baroque « tardif » ? Non, assurément. La longue carrière de Rameau caractérisée par une importante évolution stylistique, ne permet pas de le « classer », de le ranger dans une case. Il part de l’héritage de Couperin pour le clavecin, mais apporte à l’instrument une dimension qui en révèle d’ailleurs les limites. Son invention du passage du pouce lui permet de cultiver une virtuosité et une utilisation de tout le registre du clavier qui étaient alors inexplorées. Pour l’opéra, il chamboule tous les codes instaurés par Lully : le fond en inventant un nouveau langage, et la forme en changeant la configuration basique de l’opéra à la française. J’ai souvent écrit que Rameau n’avait d’avenir ni dans le Classicisme ni dans le Romantisme. Sa musique zappe ces périodes pour aller butiner une esthétique « moderne », proche de l’école française de l’époque debussyste. Il découvre avec délices le pouvoir de l’orchestre, confiant aux bassons des lignes audacieuses, invitant la percussion, décuplant les potentialités des cordes et des bois. Il cherche sans cesse, innove, propose et invente le concept de timbre.

Si vous deviez n’emporter sur l’île déserte que 3 ouvrages de Rameau, quels seraient-ils et pourquoi ?

C’est la question qui tue… que du papier… Alors forcément, j’emporterai des œuvres que je peux réécouter ou revisionner dans ma tête dans plusieurs mises en scène.

Donc, Platée que j’ai eu la chance de voir dans plusieurs mises en scène dont celle de Laurent Pelly avec Marc Minkowski à la direction musicale, Paul Agnew et Mireille Delunsch dans les rôles de Platée et de la Folie. Une vraie merveille ! Je pourrais me souvenir de celle conduite par Sébastien Rouland à Wiesbaden, ou celle récente de Robert Carsen avec un incroyable Marcel Beekman dirigé par Paul Agnew.

Je prendrai aussi Hippolyte et Aricie et Les Boréades qui marquent le début et la fin d’une carrière sidérante, témoignant de l’évolution stylistique du maître, de ses audaces, de ses recherches, de son génie. Hippolyte et Aricie car ce fut le début d’un choc culturel, d’une « guerre » esthétique entre Lullistes et Ramistes, le commencement d’une révolution. Les Boréades car la censure de cette œuvre en 1763 nous rappelle qu’il faut toujours lutter pour préserver sa liberté d’expression.

Et j’emporterai avec moi toutes les émotions que j’ai vécues en écoutant la musique de Rameau.

Rameau demeure la grande redécouverte des Baroqueux depuis 40 ans. Or même s’il reste assez confidentiel dans les programmations des salles d’opéras et de concerts (hormis cette année grâce à son anniversaire), le disque a permis de réévaluer considérablement sa créativité dramatique et théâtrale. Aux côtés des Haendel et des Vivaldi, quels sont selon vous les grands interprètes au xxe qui auront œuvré pour sa réhabilitation ?

C’est vrai que les Baroqueux ont Ĺ“uvrĂ© pour la redĂ©couverte de Rameau, et en premier lieu les grands maĂ®tres que sont William Christie et John Eliot Gardiner et qu’on Ă©tĂ© Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt. Pourtant aujourd’hui, je crois que la notion de « baroqueux » n’est plus valable et des chefs comme Marc Minkowski, HervĂ© Niquet, Christophe Rousset et Hugo Reyne ont contribuĂ© Ă  cette Ă©volution. En outre, Rameau est souvent programmĂ© en Allemagne avec des orchestres modernes, et, au risque de choquer, je pense que c’est très bien pour sa dĂ©mocratisation. Je suis enthousiasmĂ©e lorsque des chefs non spĂ©cialisĂ©s dans le baroque s’attèlent Ă  ce rĂ©pertoire comme Ivor Bolton ou Ryan Brown. Enfin, une gĂ©nĂ©ration de jeunes chefs très engagĂ©s comme Emmanuelle HaĂŻm, Jonathan Huw Williams, RaphaĂ«l Pichon ou SĂ©bastien d’HĂ©rin apportent leurs visions actuelles qui ont toutes leurs intĂ©rĂŞt. L’heure n’est plus Ă  la rĂ©habilitation, mais Ă  la dĂ©mocratisation ; nous sommes dans une phase jouissive qui fait entrer son Ĺ“uvre au rĂ©pertoire des théâtres lyriques d’Europe et d’ailleurs. C’est prĂ©cisĂ©ment la reconnaissance internationale que souhaitait Rameau… lui qui Ă©tait « ivre de joie » quand le public l’acclamait.

Livres. Sylvie Bouissou vient de publier chez Fayard, une nouvelle biographie de Jean-Philippe Rameau (lire la critique complète de Jean-Philippe Rameau par Sylvie Bouissou).

Livres, annonce. Sylvie Bouissou : Jean Philippe Rameau (Fayard)

Rameau_jean-philippe-rameau-biogaphie-fayard-sylvie-bouissoucouv-JP-RameauLivres. Sylvie Bouissou : Jean Philippe Rameau (Fayard)… Nous l’attendions avec impatience, d’autant plus pour l’annĂ©e Rameau 2014, celle des 250 ans de la mort. Fayard avait dĂ©jĂ  Ă©ditĂ© le dictionnaire Rameau de Philippe Beaussant, « Rameau de A Ă  Z », lequel commençait Ă  dater : 400 pages, mai 1983, publication pour les 300 ans de la naissance). Le nouveau volume complet et très documentĂ© : plus de 1000 pages, – Fayard oblige-, rĂ©pare donc une absence criante : il manquait de facto une biographie de rĂ©fĂ©rence sur Jean-Philippe Rameau (1683-1764). La voici signĂ©e Sylvie Bouissou. En couverture, le buste en terre cuite de Rameau, gĂ©nie du baroque français tardif par «  Jean-Jacques » (… Caffieri et non Rousseau).  Tous les aspects et visages de Rameau le Grand sont ici passĂ©s au crible, dĂ©troussant pour les attĂ©nuer Ă  leur juste vĂ©ritĂ©, les calomnies jalouses ; soulignant par les tĂ©moignages des admirateurs l’absolue grandeur d’un homme des Lumières qui n’eut de cesse de concevoir la musique comme un laboratoire permanent, la vitrine de ses propres idĂ©es visionnaires sur la musique et son organisation thĂ©orique, ses effets Ă©motionnels. L’enfance et la formation, les charges d’organiste dans plusieurs cathĂ©drales de province, les premières oeuvres comme compositeur (musique sacrĂ©e dont les Motets, avec et sans chĹ“ur) mais aussi la musique de chambre et les pièces pour clavecin (les Trois Suites) les cantates, … autant d’avatars et de premiers Ă©pisodes qui prĂ©parent Ă  l’éclosion du gĂ©nie lyrique en 1733, Ă  50 ans (!) avec son premier opĂ©ra, d’une violence poĂ©tique inouĂŻe Hippolyte et Aricie, vĂ©ritable choc esthĂ©tique. En fait les partitions théâtrales sont dĂ©jĂ  nombreuses avant Hippolyte car Rameau compose pour les trĂ©teaux de la Foire (collaboration avec Piron, 1723-1734), et il sait aussi s’attirer la faveurs de riches mĂ©cènes ayant plus ou moins pressenti l’ampleur du gĂ©nie Ă  l’œuvre : «  Du prince de Carignan Ă  Alexandre Le Riche de La Pouplinière.

CLIC_macaron_2014Une grande partie du texte biographique se consacre à l’activité du Rameau « opérateur » à Paris (1733-1744), la collaboration avec Voltaire (malheureusement sans grands aboutissements concrets malgré des amorces prometteuses) ; déjà la pensée analytique et synthétique de Rameau se précise et se distingue parmi ses contemporains comme en témoigne le traité de dramaturgie des Indes Galantes (composé avec Fuzelier)… les grandes tragédies lyriques sont une à une minutieusement présentées, analysées, commentées : Castor et Pollux (où pointe l’influence de la franc-maçonnerie) ; Dardanus présenté en « naufrage » (à cause de son livret que Rameau reprendra lui-même);… l’auteure sait aussi consacrer un grand chapitre aux Fêtes d’Hébé, sommet du genre ballet ; mais aussi les ouvrages composés pour Versailles et le mariage du Dauphin (La Princesse de Navarre sur le livret de Voltaire, et évidemment l’inclassable Platée de 1745 et son délire envahissant, incarné par la Folie…). L’intérêt revient aux parties dévolues à la notion de crise artistique et compositionnelle, celle des années 1750 : qui touche toutes les oeuvres autour de ce cap chronologique, et qu’annonce la singularité de Naïs, « opéra pour la paix »… comme Zaïs (1748), Zoroastre (1749), Pygmalion… remous et tiraillements esthétiques qu’exacerbe la fameuse Querelle des Bouffons de 1752, confirmant dans le goût du public la place des Italiens et leur verve comique.

rameau jean_philippeParmi les révélations précieuses : l’activité du pédagogue (avec la liste de ses élèves connus !) et les dernières œuvres (« cabale, remaniements et défaveur ») qui portent le destin et le sens du genre tragique monarchique en ses dernières heures (Les Boréades, le dernier opéra laissé en 1764 à la mort imprévue de l’auteur)… Les derniers chapitres éclaircissent les principes du théoricien et démêlent les étapes de sa querelle longuement orchestrées avec les Encyclopédistes, lesquels rangés du côté de Rousseau, l’infatigable querelleur et polémiste, ont nourri le procès Rameau. En complément, l’auteure ajoute de nombreux documents très bénéfiques : synopsis chronologique des oeuvres de Rameau, des parodies des oeuvres dramatiques de Rameau. Lecture incontournable pour l’année des 250 ans. Rameau méritait bien après l’ouvrage de Beaussant, une texte exhaustif, défendant l’homme, le théoricien, le compositeur, l’immense poète du cœur humain. Les détracteurs sont toujours aussi tenaces, présentant un musicien intellectuel et abstrait, sophistiqué et artificiel : ils font à travers Rameau, le procès idéologique de l’opéra royal et de la machinerie tragique (cf les ouvrages de Catherine Kintzler qui n’a cessé de démonter et déprécier la valeur du théâtre ramélien). C’est oublier la vérité et la justesse d’une œuvre musicalement flamboyante et souvent inouïe dont la criante et profonde poésie exprime le mystère du sentiment, les vertiges délirants des passions humaines, inscrits dans le cycle des saisons et de la nature enchanteresse. Démonstration enfin réalisée ici. Lire notre grande critique dans le mag cd, dvd, livres de CLASSIQUENEWS.COM

Sylvie Bouissou : Jean-Philippe Rameau (Fayard). 1168 pages. Parution : 7 mai 2014.

Lire notre dossier Rameau 2014 ; notre sélection des opéras et productions à l’affiche pour l’année des 250 ans de la mort

Livres. Daniel Barenboim : La musique est un tout (Fayard)

fayard daniel barenboim la musique est un toutLivres. Daniel Barenboim : La musique est un tout… VoilĂ  un opuscule que beaucoup d’artistes devraient mĂ©diter, assimiler, rĂ©gulièrement consulter et interroger : leur place dans la sociĂ©tĂ©, la relation salvatrice de l’art et de l’engagement philosophique, sociĂ©tal Ă  dĂ©faut d’ĂŞtre politique, y gagnent un manifeste qui vaut tĂ©moignage exemplaire. Il n’est pas d’Ă©quivalent en France Ă  la personnalitĂ© transnationale du chef charismatique Daniel Barenboim aujourd’hui : une telle hauteur de vue, une telle pensĂ©e musicale et artistique se font rare et qui dans sa suite dĂ©fendront les mĂŞmes valeurs ? Humaniste engagĂ©, en particulier au service de la rĂ©conciliation des peuples au Moyen Orient, Daniel Barenboim qui a la double nationalitĂ© (palestinienne et israĂ©lienne) s’exprime ici en textes choisis, dĂ©jĂ  connus et publiĂ©s, mais rassemblĂ©s avec quelques autres plus rĂ©cents (premier chapitre ” Ă©thique et esthĂ©tique ” oĂą l’acte musical est dĂ©sormais investi d’une exigence morale). Le chef argumente sa vision de la musique, une chance pour l’humanitĂ© de sauver son destin trop marquĂ© par la guerre, la destruction, l’incommunicabilitĂ©. En homme de paix qui a cĂ´toyĂ© les plus grands politiques, Daniel Barenboim prĂ©cise aussi ici une manière d’idĂ©al de vie, une formule personnelle qui s’appuyant sur l’expĂ©rience et les rencontres, brosse le  (l’auto)portait d’un homme de bonne volontĂ©, prĂ©occupĂ© par le sens de l’histoire et de la sociĂ©tĂ©, l’avenir des peuples pour lesquels l’offrande musicale pourrait s’avĂ©rer salutaire. Une forme de vivre ensemble, de penser autrement le monde qui suscite Ă©videmment l’admiration.

 

Penser la musique

l’acte musical, un humanisme concret

CLIC_classiquenews_2014En intitulant cet ouvrage ” La musique est un tout “, Daniel Barenboim relie l’activitĂ© artistique Ă  une pensĂ©e critique, soucieuse d’amĂ©liorer le destin des sociĂ©tĂ©s ; l’homme de lettres prend pour son compte, l’Ĺ“uvre de la musique dans nos vies, en particulier dans l’histoire belliciste des IsraĂ©liens et des Palestiniens, programmĂ©s Ă  une lente mais irrĂ©sistible autodestruction s’il n’Ă©tait des espaces d’Ă©changes et de reconnaissance comme ceux que permet la musique, en dehors du champs politique et militaire. La musique n’est pas une activitĂ© dĂ©connectĂ©e du monde et des hommes : Daniel Barenboim en son combat admirable nous le prouve ici dans le texte.
S’il y a une solution entre palestiniens et israĂ©liens, celle ci peut voir le jour par la culture et la musique : tel est son combat, la motivation première de son orchestre abolissant les barrières et les frontières, le West Eastern Diwan Orchestra, composĂ© de jeunes musiciens de toutes les nationalitĂ©s et toutes les confessions.

Dans ” Ă©thique et esthĂ©tique “, Barenboim prĂ©cise le statut et la mission de l’interprète, au service de la musique, non de lui-mĂŞme (servir la musique plutĂ´t que se servir de la musique) ; la place active du spectateur qui rĂ©tablit le temps rĂ©el de la performance. Passionnantes les pages dĂ©diĂ©es Ă  Wagner et la question juive, l’hommage du chef aux habitants (de bonne volontĂ©) de Gaza, pris en otages par les IsraĂ©liens et leur blocus abusif.

Chapitres essentiels à ce titre, le discours de Daniel Barenboim lorsqu’il reçut le prix Willy Brandt dont la personnalité politique reste un modèle à méditer réalisant cet idéal dont le chef fait son miel : «  vision, stratégie, courage » ; enfin on ne saurait trop recommander la lecture du chapitre intitulé « Wagner, les Israéliens et les Palestiniens » : tout y est expliqué et finement analysé. Barenboim expose les sources de la haine des Israéliens envers les Palestiniens, remontant aux origines de l’Etat d’Israël (1948) : un état qui fut créer sans cependant chasser ni dominer un autre peuple… A cela s’ajoute la question de jouer Wagner en Israël : Barenboim sait de quoi il parle, lui qui a dirigé Prélude et Mort d’Isolde devant un parterre d’Israéliens, non sans expliquer l’enjeu et le sens de sa démarche. Avant Hitler et les camps d’extermination, Wagner était joué à Tel Aviv par des juifs. La question n’est donc pas la musique de Wagner mais l’instrumentalisation qui en est faite par les extrémistes des deux bords.

Les derniers chapitres rĂ©unissent plusieurs transcriptions de conversations entre 2008 et 2011 oĂą Daniel Barenboim, chef lyrique Ă  la Scala, s’exprime sur diverses Ĺ“uvres : Carmen, Don Giovanni, La Walkyrie. L’Ă©pilogue examine la question du tempo et du rapport mĂ©tronomique chez Verdi, conception personnelle qui rĂ©vèle l’admiration tardive du maestro pour le compositeur italien (pour son Requiem principalement). Le cas Barenboim rĂ©tablit l’espace libre, plein d’espoirs et d’espĂ©rance, oĂą la culture se fait action concrète. Que vaut l’art sans conscience ? Un divertissement sans enjeux ni consistance. Pour ceux qui pensent que l’art et la musique peuvent changer notre sociĂ©tĂ©, et pour tous les autres qui en doutent encore, voici une lecture incontournable. L’offrande trop rare de l’un des derniers musiciens humanistes et engagĂ©s, soucieux de l’avenir de la culture et des hommes.

Rappel biographique. Pianiste et chef d’orchestre de réputation internationale, Daniel Barenboim est directeur artistique de la Scala de Milan et chef à vie de la Staatskapelle de Berlin, après avoir dirigé entre autres l’Orchestre de Paris (de 1975 à 1989) puis l’Orchestre symphonique de Chicago (de 1991 à 2006). Il est l’auteur de La musique éveille le temps (Fayard, 2008).

Daniel Barenboim : La musique est un tout. EAN : 9782213678085. Parution :  02/04/2014. 176 pages. Format :135 x 215 mm. Prix public indicatif TTC: 15.00 €

Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard.

Amerique, Etats Unis, musique, Symphonie du nouveau monde,Nicolas Southon FayardLivres. Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard. L’auteur analyse tout ce que la culture (riche voire flamboyante) des Etats-Unis doit à ses premiers habitants, indigènes et colons. C’est une lente assimilation des modes occidentaux importés par les voyageurs arrivants qui dans le choc des rythmes, danses, chants ancestraux fabriquent in fine l’idée d’une identité musicale américaine où s’est inscrit la permanence du populaire. Traditionnel local, savant européen… les esthétiques et les pratiques se mêlent en un vivant dialogue, une mixité d’attitudes croisées qui des deux côtés de l’Atlantique, des States ou de l’Europe, poursuit un dialogue continu d’un continent à l’autre. « Je ne considère pas le titre d’Amériques comme purement géographique, mais comme symbole de découvertes – de nouveaux mondes sur terre, dans le ciel, ou dans l’esprit des hommes », écrivait Edgard Varèse.

L’Amérique du nord aspire et stimule les volontés de régénération : quand l’Europe est en guerre et frôle l’implosion, les vastes horizons états-uniens offrent un paysage des plus inspirateurs. Il aspire les créateurs comme un aimant, celui d’un asile pacifiant où tout semble possible. C’est un phare plein d’espérance, la figure du nouveau monde.

Les symphonies du Nouveau Monde

Du temps des pionniers à l’émergence d’une virtuosité propre (Louis Moreau Gottschalk), les deux New England School, l’épisode américain d’Anton Dvorak dont la Symphonie concernée donne son titre au présent ouvrage…, de la rencontre du savant et du jazz au génie mélodiste du song plumer George Gershwin, de la naissance de Broadway à l’avènement d’une modernité pour le XXème, celle que porte le père pour tous Aaron Copland… tout est ici rétablit, restitué, expliqué avec la clarté d’un passionné.

Plus proches de nous, voici le profil atypique et gĂ©nial de Lenny le magnifique (Leonard Bernstein), -grand synthĂ©tiseur entre populaire et savant-, lui-mĂŞme indirect hĂ©ritier des lyriques Barber et Menotti ; ce sont surtout les expĂ©rimentateurs aux apports dĂ©cisifs, tels Varèse ou Henry Cowell, les nĂ©oclassiques visionnaires comme Elliott Carter (lequel fait le passage entre le XXè et XXIè siècles). Aujourd’hui, Philip Glass ou Steve Reich, surtout John Adams poursuivent ce rĂŞve musical amĂ©ricain dĂ©finitivement inscrit dans notre imaginaire. SynthĂ©tique, habile et clair, cet opus est un outil indispensable pour comprendre la musique amĂ©ricaine actuelle, c’est la bible pour votre sĂ©jour Ă  Nantes lors de la Folle journĂ©e 2014 qui cĂ©lèbre le gĂ©nie musical amĂ©ricain.

Nicolas Southon : Les symphonies du Nouveau Monde. Éditions Fayard. 200 pages. 9782213681009. Parution : 22/01/2014. Prix public TTC:15.00 €

Livres. Panorama du quatuor Ă  cordes par Bernard Fournier (Fayard)

Livres. Bernard Fournier : Panorama du quatuor Ă  cordes (Fayard). Voici un livre incontournable qui prenant acte des trois volumes prĂ©cĂ©dents constituant cette Histoire du quatuor Ă  cordes que rĂ©digea le mĂŞme auteur, chez le mĂŞme Ă©diteur, dans un style accessible et un regard large et structurĂ©. Legs des Lumières et terreau dĂ©jĂ  propice Ă  l’Ă©closion du sentiment romantique, le Quatuor mĂ©ritait bien une Histoire en 3 volumes, mais exauçant notre attente, une introduction lumineuse qui donne envie d’en apprendre davantage tout en rĂ©alisant le dĂ©fi de l’exhaustivitĂ©.

le quatuor de A Ă  Z en 317 pages

quatuor_bernard_fournier_panorama_du-quatuor_cordes_fayardLe livre est donc une synthèse en 317 pages qui couvre les heures essentielles de l’histoire du Quatuor, ses caractères formels, et pour complĂ©ter la lecture, bĂ©nĂ©ficie en fin d’ouvrage d’un glossaire sur les termes de la technique musicale.
L’auteur avec la clartĂ© et la pĂ©dagogie qui l’animent aborde donc les ” spĂ©cificitĂ©s ” du quatuor (Ă©criture quadripartite, sonoritĂ© / homogĂ©nĂ©itĂ©, esthĂ©tique, acteurs…) ; puis suivant la chronologie, la pĂ©riode classique, premier âge d’or du genre (quatuors de Haydn et de Mozart, magistralement prĂ©sentĂ©s, commentĂ©s, contextualisĂ©s) ; l’apogĂ©e avec Beethoven (les trois manières, formes et matĂ©riau, Ă©vĂ©nements et violence, expressivitĂ©, survol des 16 Quatuors beethovĂ©niens) ; puis essor du Quatuor Ă  l’age romantique : Schubert (l’homme immobile), Mendelssohn (l’homme pressĂ©), Schumann (l’homme fiĂ©vreux), Brahms (l’homme nostalgique…). Le lecteur accompagne ainsi les Ă©volutions mĂ©tamorphoses d’un genre jamais Ă©dulcorĂ©, vrai dĂ©fi Ă  l’inspiration de chaque compositeur : les Tchèques inspirĂ©s par le Folklore (Smetana, Dvorak…) amorcent un renouveau du quatuor qui se rĂ©alise et s’accomplit vĂ©ritablement au dĂ©but du XXè avec le dĂ©ni de Stravinski, les acteurs de l’Ecole de Vienne (Schönberg, Webern, Berg, mais aussi Bartok (continuateur de Beethoven au XXème), mais aussi Janacek qui accomplit ce qu’avaient amorcĂ© ses prĂ©dĂ©cesseurs Smetana et Dvorak. De la pĂ©riode 1900-1940, surgissent quelques grands phares d’un renouveau qui se prĂ©cise. Enfin dans la pĂ©riode contemporaine, l’auteur repère et identifie certaines tendances : narrativitĂ©, théâtralisation (Carter), hasard, technique et technologie sonore (Manoury) ; et quelques acteurs remarquables (Amy, Lenot, Dutilleux…  mais aussi Feldman, Nono, ), avec un Ă©clairage spĂ©cifique sur les ” modernes classiques ” : Chostakovitch, Britten, Henze… Panorama d’un apport bĂ©nĂ©fique. Publication indispensable.

Livres. Bernard Fournier : Panorama du quatuor à cordes (Fayard). Parution : janvier 2014. 330 pages. EAN : 9782213677224. Format : 135 x 215 mm. Prix public TTC: 22.00 €

Livres. Pidde : L’Anneau du Nibelung de Wagner (Fayard)

Livres. Ernst von Pidde : L’anneau du Nibelung de Richard Wagner Ă  la lumière du droit pĂ©nal allemand    …   L’opĂ©ra serait-il un sommet des reprĂ©sentations criminelles ? Il suffit de compter les actes rĂ©prĂ©hensibles au hasard des intrigues dans maints opĂ©ras : les livrets confirmeraient une vĂ©ritable affection pour la reprĂ©sentation ” ritualisĂ©e ” des dĂ©lits les plus sordides …  la première scène d’ouverture de Don Giovanni de Mozart oĂą la violence perpĂ©trĂ©e sur le corps de Donna Anna ne cesse de hanter l’esprit de son fiancĂ© Ottavio pendant toute l’action… en est l’exemple le plus remarquable : acte physiquement fort, pourtant non reprĂ©sentĂ©, Ă  peine suggĂ©rĂ©, mais dont le souvenir obsède la psychologie de tout l’opĂ©ra : Don Giovanni est un violeur … Ă  n’en pas douter selon sa lĂ©gende sulfureuse de sĂ©ducteur et selon le portrait musical qui en fait un prĂ©dateur sexuel. Mais c’est Richard Wagner qui cumule les pires exactions, tout au long de son oeuvre lyrique et théâtral.

L’auteur appartient au clan des dĂ©tracteurs les plus remontĂ©s de Wagner, dĂ©veloppant ici, dans ce livre pourtant original et mĂŞme Ă©clairant quant Ă  son angle d’analyse, un vĂ©ritable rĂ©quisitoire contre l’immoralitĂ© Ă©difiante du Ring.

 

 

 

La violence du théâtre wagnérien au crible

Wagner dénonciateur ou criminel ?

 

pidde_ernst_ring_wagner_droit_penal_allemand_fayardMais l’oeuvre du crĂ©ateur et sa libertĂ© de poète dĂ©ment l’assertion selon laquelle Wagner dĂ©fendrait-il les thèmes et les situations qu’il met en scène. C’est mĂŞme le contraire de ce qu’il reprĂ©sente sur la scène : exposer autant de scènes de meurtres, de vols, d’arnaques en tous genres et de crimes abjects, n’est-ce pas le meilleur moyen de les dĂ©noncer au contraire ?
Pour l’heure, dans ce texte façonnĂ© en forme de procès d’intention, voici un recensement scrupuleux de toutes les fĂ©lonies indignes qui rythment l’action du Ring wagnĂ©rien : le miroir musical et théâtral de la barbarie humaine, depuis des siècles et des siècles. Rangeons-nous du cĂ´tĂ© , – primaire ou alors bien naĂŻf – de l’avocat gĂ©nĂ©ral, grand ordonnateur de l’ordre moral, dont le rĂ©quisitoire dresse la liste des actes les plus infects, moyen de toucher Ă©videmment le trop coupable compositeur pour mieux lui jeter l’anathème.
Ernst von Pidde, juriste allemand rĂ©voquĂ© par le rĂ©gime nazi en raison de son anti-wagnĂ©risme dĂ©clarĂ©, n’Ă©pargne en rien Wagner et le genre opĂ©ra tout court (il en annonce mĂŞme comme beaucoup d’autres avant et après lui, la fin prochaine …) : d’une crĂ©dulitĂ© sans borne ni aucun sens autocritique, l’examen suit son but, passe au crible toute l’intrigue du Ring afin d’y rĂ©vĂ©ler la teneur scandaleuse.  MĂŞme Ă  dĂ©charge, le texte rĂ©visĂ© met en lumière la violence physique et psychologique des situations de l’opĂ©ra wagnĂ©rien … ce qui a contrario de son objet, souligne la modernitĂ© d’une oeuvre rĂ©aliste d’une justesse absolue. Le rĂ©quisitoire dĂ©voile la finesse affĂ»tĂ©e avec laquelle Wagner a dĂ©cryptĂ© l’inhumanitĂ© qui conspire contre l’humanitĂ© : un rĂ©quisitoire lui aussi pour tenter de sauver l’espèce humaine de ses propres dĂ©mons rĂ©currents en en dĂ©nonçant les pires vices.  Le manuscrit, retrouvĂ© dans les papiers posthumes de l’auteur, a Ă©tĂ© rĂ©visĂ© pour la publication par un parent Ă©loignĂ©, fonctionnaire au ministère des Affaires Ă©trangères, qui l’a adaptĂ© Ă  l’état actuel du droit civil et du droit pĂ©nal allemands. Un texte original d’autant plus opportun l’annĂ©e du Bicentenaire Wagner 2013.

Ernst von Pidde : L’anneau du Nibelung de Richard Wagner Ă  la lumière du droit pĂ©nal allemand. EAN :  9782213678184. Parution :  09/10/2013. 120 pages. Format : 120 x 185 mm. Prix public indicatif : 12 €

Livres. Alain Galliari : Alban Berg 1935 (Fayard)

Alain Galliari  : Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange, Alban Berg 1935 (Fayard)   …    On doit Ă  l’auteur un rĂ©cent ouvrage dĂ©diĂ© au thème du salut dans les opĂ©ras de Wagner, remarquable vision d’une rare subtilitĂ© sur le sens profond et la nature vĂ©ritable du salut tel qu’il est dĂ©fendu / illustrĂ© par l’auteur du Vaisseau FantĂ´me, de Tannhäuser, de Parsifal. En prĂ©cisant l’Ă©tat et les enjeux d’un malentendu sur la question, Alain Galliari lève le voile sur l’ambition de Wagner qui n’a rien de religieux ni de sacrĂ© mais relève plutĂ´t d’un narcissicisme romantique exacerbĂ©.

 
 
Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange

Vienne, 1935 : l’ultime opus de Berg

 

Galliari_alain_berg_concerto_a-la-memoire-un-ange_fayard_livre_1935_critiqueIci, dans le mĂŞme style fin et pudique, l’auteur s’intĂ©resse aux vraies Ă©vĂ©nements et aux ferments intĂ©rieures d’une vie d’artiste et de crĂ©ateur Ă©prouvĂ© dont dĂ©coule la composition du Concerto pour violon A la mĂ©moire d’un ange d’Alban Berg. Le contexte plonge dans la Vienne de 1935, Ă  l’arrière fond social et politique dĂ©lĂ©tère oĂą l’homme de 50 ans, plutĂ´t dĂ©primĂ© (n’ayant pas du tout la prĂ©monition de sa mort… survenue Ă  la fin de l’annĂ©e) doit renoncer Ă  l’achèvement de son nouvel opĂ©ra Lulu parce qu’il reçoit la commande d’un Concerto grassement payĂ©. Le violoniste amĂ©ricain de 32 ans, Louis Krasner lui offre 1500 dollars pour cette oeuvre appelĂ©e Ă  un destin exceptionnel… Suit alors une sĂ©rie d’Ă©vĂ©nements singuliers et tragiques dont la mort de la jeune Manon Gropius, fille de Walter Gropius et de la veuve de Mahler, Alma Schindler, qui s’Ă©teint le 24 avril 1935 soit le lundi de Pâques de cette annĂ©e horribilis. La pauvre Manon vit son corps se raidir inĂ©luctablement sous l’effet d’une paralysie gĂ©nĂ©rale survenue pendant un sĂ©jour Ă  Venise en 1934 … Le dĂ©cès bouleverse Berg au plus haut point (la jeune fille n’avait que 18 ans) ; qu’elle ait Ă©tĂ© cet ” ange gazelle” ou une gosse gâtĂ©e (selon les tĂ©moignages de l’entourage), l’attachement que lui portait Berg dĂ©clenche chez le compositeur l’inspiration tant recherchĂ©e… avec le succès et la justesse que l’on sait.
On a dit Berg amoureux de la jeune Manon : fausse piste que dĂ©fend l’auteur en rĂ©vĂ©lant que le musicien restait profondĂ©ment attachĂ© Ă  Hanna Fuchs, sa passion première, mĂŞme s’il Ă©tait mariĂ© Ă  HĂ©lène Hahowski,  fille naturelle de l’empereur François Joseph.

Au fil des pages, ce sont les jardins intimes de Berg qui Ă©mergent peu Ă  peu, ses liaisons fĂ©minines, sa pudeur crĂ©atrice, et pour revenir Ă  Manon, ses relations avec la Vienne d’hier dont la mère Alma, veuve de Gustav alors, reste l’icĂ´ne la plus fascinante … les airs du jeune Berg, d’une grâce fĂ©minine Ă  la Oscar Wilde avait touchĂ© l’esprit d’Alma et explique la faveur dont pu jouir Berg Ă  la diffĂ©rence de son maĂ®tre Schoenberg ou de leur ami, Webern.

Ni Requiem pour lui mĂŞme, ni produit frustrĂ© d’un amour sans lendemain, le Concerto  Ă  la mĂ©moire d’un ange  exprime au plus près l’expĂ©rience intime d’un homme dĂ©jĂ  dĂ©fait voire dĂ©sespĂ©rĂ© que la mort soudaine d’un petit ĂŞtre cher a subitement frappĂ© et conduit Ă  composer. Le texte plonge le lecteur dans les pensĂ©es les plus personnelles de Berg au moment de l’Ă©criture de la partition, dĂ©voilant la fabrication du matĂ©riau musical et ses multiples sources d’inspiration (dont par exemple le choix de choral ouvrant le dernier mouvement, composition personnelle d’après … Bach). Au dĂ©but de l’Ă©tĂ© 1935, le commanditaire et violoniste Louis Krasner pouvait dĂ©jĂ  jouer la première partie de l’oeuvre totalement Ă©crite. Tout Ă©tait fini le 12 aoĂ»t.

Quant Ă  la soit disante prĂ©monition de Berg sur sa propre disparition (liĂ©e Ă  une piqĂ»re d’insecte causant l’anthrax) faisant du Concerto, un Ă©talage visionnaire et son Requiem, l’auteur demeure radical : ” Et dans sa construction linĂ©aire sans rĂ©trogradation, le Concerto, qui parle autant de la vie que de la mort, ou qui plus exactement parle du mystère de la vie menĂ©e jusqu’Ă  son point final, dĂ©nie au destin un quelconque rĂ´le. ” On ne peut ĂŞtre plus clair.

Alain Galliari, directeur de la MĂ©diathèque Musicale Mahler, rĂ©tablit la vĂ©ritĂ© des Ă©vĂ©nements, s’immerge dans le processus de composition d’un musicien parvenu en sa dernière annĂ©e (mais il ne le sait pas encore : Berg s’Ă©teindra fin 1935), volontiers pessimiste et fataliste, frappĂ© pour ses 50 ans, par une prise de conscience sur sa propre vie et le sens rĂ©el de l’existence … ayant Ă©tĂ© saisi par l’inĂ©luctable fin : expĂ©rience de la mort et non de sa mort, place sacrĂ©e de l’amour dans la triste vie terrestre. Or la fin du Concerto laisse une porte d’entrĂ©e, un seuil ouvert Ă  toute forme d’espĂ©rance… un comble pour le compositeur qui ne portait pas une telle certitude dans ses autres oeuvres, lui habitĂ© par ce pessimisme foncier dont a parlĂ© si justement son Ă©lève et ami ThĂ©odore Adorno.
L’Ă©tude de la partition qui suit, les affinitĂ©s de la plume avec le monde intĂ©rieur et psychique de Berg font tous les dĂ©lices (nombreux) de ce texte parfaitement Ă©crit et construit.

 

Alain Galliari : Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange, Alban Berg 1935.  Editions Fayard. ISBN : 978-2-213-67825-2. Paru le : 18/09/2013

 

Livres. Wagner. Bon baisers de Bayreuth (Fayard)

Livres. Bon baisers de Bayreuth. Lettres de Wagner (Fayard)

lootens_wagner_baisers_bayreuth_livre_wagner_2013_FayardIl existe peu de compositeurs qui dans leurs lettres (Ă  peu près 12.000 s’agissant de Wagner) ait Ă  ce point communiquer et divulguer leurs humeurs et pensĂ©es personnelles, au point dès son vivant, de lui inspirer Ă  lui et Ă  sa compagne Cosima, le souci de les rĂ©cupĂ©rer coĂ»te que coĂ»te auprès de leurs destinataires ou de leurs descendants.

Cosima elle-mĂŞme se rangea Ă  l’idĂ©e de publier un bon nombre de documents dès 1888, non sans maquiller et rĂ©viser les textes afin de prĂ©server le meilleur aspect de son dĂ©funt Ă©poux. Quoiqu’il en soit l’Ă©dition complète de l’intĂ©gralitĂ© du corpus Ă©pistolaire de Wagner est une entreprise toujours en cours: elle ne sera rĂ©alisĂ©e qu’en 2025… un Ă©difice en constant progrès que la prĂ©sente publication chez Fayard Ă©claire par le choix des lettres ainsi publiĂ©es et surtout annotĂ©es.

Christophe Lootens

Bon baisers

de Bayreuth

Lettres de Richard Wagner
(Editions Fayard)

Les textes ici rassemblĂ©s bĂ©nĂ©ficient d’une traduction française scrupuleuse (eu Ă©gard Ă  l’humeur de Wagner et aux spĂ©cificitĂ©s de son propre style) et d’une Ă©dition critique, rendant leur apport sĂ»r, volontairement respectueux de la pensĂ©e originelle du compositeur. On connaĂ®t le goĂ»t du musicien pour les phrases longues, les tournures complexes, le style indirect… autant de figures qui rendent dĂ©licate toute traduction fine et exhaustive en français. Le sommet de cette correspondance ampoulĂ©e Ă©tant atteint dans les lettres que Wagner adresse Ă  Louis II lequel, protocole oblige, imposait des tournures vieux style, souvent hyperboliques, au lyrisme surannĂ©: pourtant Wagner devait se plier Ă  cet usage, travaillant alors longuement Ă  la teneur de ses rĂ©ponses au jeune monarque. Contrairement au titre de l’ouvrage, il ne s’agit pas des lettres particulièrement dĂ©diĂ©es Ă  l’Ă©dification de Bayreuth et du premier festival du Ring (1876) mais bien d’un corpus large et ouvert dans sa sĂ©lection, destinĂ© Ă  Ă©clairer tous les Ă©pisodes de la vie de Richard Wagner.

Lettres de Wagner

De la première lettre Ă  sa sĹ“ur Ottilie (Leipzig, le 3 mars 1832) Ă  celle ultime adressĂ©e au producteur et homme de théâtre Angelo Neumann (Bayreuth, 1883), le choix des lettres (Ă  peu près 200 originaux) tout en privilĂ©giant plusieurs proses inĂ©dites sait couvrir toutes les pĂ©riodes d’une vie artistique riche et fĂ©conde oĂą Ă©pisodes privĂ©s et ressentiments personnels se confondent avec les ondulations d’une Ĺ“uvre rĂ©volutionnaire. De l’aveu mĂŞme de l’auteur, vie privĂ©e et Ĺ“uvre musicale ne forment qu’un seul et mĂŞme massif dont la complexitĂ© et le rĂ©seau inextricable Ă  la façon des motifs directeurs ou leitmotiv dans la matière sonore du Ring, composent une unitĂ© et une cohĂ©rence souterraine, Ă  la fois fascinante et Ă©clairante.
L’intĂ©rĂŞt principal de la collection ainsi prĂ©sentĂ©e concerne la mise en contexte de chaque lettre retenue, prĂ©cisant les enjeux et la situation propre au moment de l’Ă©criture et de l’envoi. Le lecteur suit ainsi un cheminement artistique exceptionnel dont la portĂ©e critique et rĂ©formatrice sur la question de l’opĂ©ra est nĂ©e et portĂ©e par une irrĂ©sistible nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure. Wagner se rĂ©vèle dans ses Ă©lans, ses espoirs, ses positions tout au long d’une vie unique Ă  la fois, foudroyĂ©e et aussi sublimĂ©e, comptant ses gouffres dĂ©pressifs et ses sommets transcendants voire ses percĂ©es miraculeuses dont la rencontre providentielle avec le jeune roi Louis II de Bavière en 1864 ; la protection du souverain assure dĂ©sormais Ă  Wagner, la rĂ©alisation entière de tout l’Ĺ“uvre dont le Ring et le théâtre moderne destinĂ© Ă  l’accueillir, Bayreuth. Wagner se dĂ©voile vis Ă  vis entre autres de Liszt, Hanslick, Schumann, Mathilde Wesendonck, Hans von Bulow, Cosima, Nietzsche, Arrigo Boito, Otto von Bismark… sans omettre Johannes Brahms ou Eliza Wille ; la dĂ©testation de Mendelssohn, de Paris et de la France, la relation ambivalente et plutĂ´t critique Ă  Meyerbeer, … l’Ă©dification de Bayreuth, les derniers opĂ©ras, des MaĂ®tres Chanteurs Ă  Parsifal sans omettre Ă©videmment les quatre chapitres des Nibelungen sont clairement Ă©voquĂ©s et donc d’autant mieux ” expliquĂ©s ” sous la plume du maĂ®tre. L’apport est inestimable, sa formulation et prĂ©sentation indiscutable d’autant plus opportuns en cette annĂ©e Wagner 2013.

Christophe Looten: Bons baisers de Bayreuth. Lettres de Richard Wagner. Parution: février 2013. ISBN: 9782213671079. 404 pages. Prix indicatif: 26 euros.Editions Fayard, collection

Hervé Lacombe : Francis Poulenc (Fayard)

Livres. Hervé Lacombe: Francis Poulenc (Fayard)

Poulenc_herve_Lacombe_francis_poulenc_fayardPoulenc nĂ© en 1899, traverse tout le XXème siècle, en particulier l’histoire parisienne dont il suit Ă©troitement au milieu des peintres et des poètes (Jacob, Eluard, Cocteau…) toutes les tendances stylistiques. C’est un cĹ“ur curieux, ardent, dynamique qui saisit les palpitations de la vitalitĂ© du Paris interlope pour nourrir son propre Ĺ“uvre ; rĂ©volution cubiste avec Picasso, annĂ©es Folles, crise de 1930, première et seconde guerres mondiales… le compositeur se dirige avec tempĂ©rament trouvant sa place, alliance de causticitĂ©, d’humour, de verve critique sur les autres et  de dĂ©rision sur lui-mĂŞme. La biographie très complète Ă©ditĂ©e par Fayard s’appuie sur un important travail d’analyse des sources les plus larges: lettres, archives, tĂ©moignages… Sur le plan des Ĺ“uvres: Parade, la Sonate pour deux clarinettes, Les Biches, le Concerto pour deux pianos, le Sextuor, Les Mamelles de TirĂ©sias, Dialogues des CarmĂ©lites…, sans omettre son oeuvre religieuse inspirĂ©e par une authentique foi intĂ©rieure, sont quelques uns des jalons d’une carrière artistique semĂ©e de profondes interrogations (ses fameuses crises de nĂ©vrose anxieuse), oĂą la mort est une question centrale, celles d’un homme tiraillĂ© que ses pulsions pour les garçons (plutĂ´t frustres) n’adoucissent guère.

Hervé Lacombe

Francis Poulenc

Editions Fayard

Sa singularitĂ© fonde sa force comme sa fragilitĂ©, une nature dĂ©pressive qui Ă©claire et explique nombre d’Ĺ“uvres dont La Voix humaine, composĂ© sur un terrain dĂ©pressif aigu. Pour autant l’auteur dĂ©finit remarquablement ce qui fait la singularitĂ© des caprices d’une Ă©criture qui n’a jamais cessĂ© de chercher sa voie, entre fantaisie, cocasserie, nostalgie nĂ©oclassique, sens de la modernitĂ©, Ă©motivitĂ© lyrique, Ă©pure, sans omettre cette ambivalence d’un esprit pĂ©nĂ©trĂ© par le sentiment de l’insĂ©curitĂ©, de l’irritabilitĂ©, de la complexitĂ© ; qui cultive  aussi la simultanĂ©itĂ© d’expĂ©riences contradictoires. A cela s’ajoute, dans le terrain angoissĂ© et dĂ©pressif prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©, le goĂ»t de la versatilitĂ© des Ă©motions, le règne de la rĂ©itĂ©ration (proustienne), un flux cyclothymique des variations musicales; face Ă  cet ĂŞtre des contradictions et des revirements pulsionnels dominĂ© par ses instincts voire ses humeurs, dont le foisonnement des contrastes inspire une Ĺ“uvre riche en miroir, le lecteur se trouve fascinĂ© par les voies secrètes et personnelles de la crĂ©ation. Finalement, lecteur du philosophe Unamuno, Poulenc aurait pu faire sienne la conception concrète et rĂ©aliste qui fait de l’homme non pas cet individu de raison mais bien un pur animal versatile, affectivement insatisfait comme surtout dĂ©pendant. A contrario de ce que l’on dit chez d’autres compositeurs, ici les failles de l’homme inspirent constamment les Ă©volutions de l’Ĺ“uvre. Captivant.

Hervé Lacombe: Francis Poulenc. Editions Fayard. Parution: janvier 2013. 1104 pages. ISBN: 978 2 213 67199 4.