Faust Symphonie de Liszt (1854)

FRANCE, MUSIQUE, Dim 14 avril 2019, 16h. FAUST-SYMPHONIE, LISZT. La Tribune des critiques de disque questionne l’œuvre clé de Franz Liszt, composée en 1854 à 43 ans. Le virtuose au piano impose son génie de la couleur et de la construction orchestrale dans cet ample poème symphonique avec ténor, créé à Weimar en 1857, structuré en 3 portraits psychologiques qui campent désirs et agissements des 3 protagonistes du mythe créé par Goethe : Faust, Marguerite, Méphistophélès.

 
 
 

Les 3 visages d’un mythe / Faust en triptyque
Liszt : l’orchestre psychologique

 
 
 

LIVRES. Liszt, "premier de son siècle"

 
 
 

Un point de vue cinématographique d’une modernité absolue qui campe le regard de chacun sur les enjeux d’une même situation. Liszt s’inspire du Fauts de Berlioz car ce dernier lui a révélé la force du sujet. La vision psychologique de Liszt permet à l’orchestre d’exprimer ce en quoi chacun des personnages est lié aux autres , avec musicalement le principe des motifs répétés d’une partie à l’autre et qui se répondent en reliant les rôles (et assumant de fait la cohésion interne de la partition tripartite). Liszt ajoute chez Méphistophélès un chœur d’hommes et la voix du ténor solo qui célèbre (avant Wagner et son Tristan de 1865), l’éternel féminin, comme source de rédemption. Ainsi, ce labyrinthe des passions (et manipulations) terrestres s’accomplit par l’apothéose finale, un volet spirituel qui évidemment cite aussi l’architecture de la Damnation de Faust de Berlioz (laquelle s’achève par l’apothéose de Marguerite). Liszt dédie son Faust à ce dernier.
Le chant orchestral dessine ainsi le portrait de Faust (le plus long, le plus complexe, tiraillé par ses désirs et sa clairvoyance, espoir et renoncement, mais l’épreuve essentielle demeure l’amour dont la force donne finalement le sens de sa vie) ; ensuite Marguerite dont le thème innocent et angélique est énoncé au hautbois solo : andante soave, puis – quand Marguerite succombe à Faust-, soave con amore. Enfin Méphistophélès, qui niant tout, ne créant rien, déforme et caricature tous les thèmes de sa victimes dont il se nourrit. Le volet est un vaste rire et ricanement, grimaçant et vide ; mais à la fin par le choeur d’hommes et le ténor solo, c’est marguerite qui a triomphé ; son amour pur a conquis l’âme de Faust, au détriment de toutes les intrigues du diable. 
 
 
 
 
 

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logo_france_musique_DETOUREFRANCE, MUSIQUE, Dim 14 avril 2019, 16h. FAUST-SYMPHONIE, LISZT. La Tribune des critiques de disque questionne l’œuvre clé de Franz Liszt, composée en 1854 à 43 ans: un sommet de l’inspiration symphonique et romantique qui tout en s’inspirant du Faust de Berlioz, renouvelle totalement la conception architecturale de l’édifice orchestral.

 
 
 
 
 
 

COMPTE-RENDU, opéra. MARSEILLE, Opéra, le 19 février 2019. GOUNOD : Faust. BORRAS, COURJAL. L FOSTER / N DUFFAUT.

COMPTE-RENDU, opéra. MARSEILLE, Opéra, le 19 février 2019. GOUNOD : Faust. BORRAS, COURJAL. L FOSTER / N DUFFAUT. À reprise d’une production, reprise d’une introduction sur une œuvre qui ne bouge pas, même remuée des remous qui accueillirent à Avignon cette mise en scène de Nadine Duffaut, certes, dérangeante, hésitant entre symbolisme et réalisme, mais jamais indifférente. À Marseille, au rôle de Wagner près, c’est la distribution qui est renouvelée.

 
 
 

L’OEUVRE : Diables d’hommes

 

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Sur l’homme vendant son âme au diable contre l’amour d’une jeune femme, l’Espagne connaissait déjà quelques pièces de théâtre,El esclavo del demonio (1612), ‘L’esclave du démon’, de Mira de Amescua et, entre autres plus tardives, El mágico prodigioso, ‘La magicien prodigieux’ (1637) [1] de Pedro Calderón de la Barca, inspirée de la légende des saints Cyprien et Justine, martyrs d’Antioche, IIIe siècle : pour l’amour de la jeune chrétienne, le jeune savant païen, qui s’interrogeait sur le pouvoir absolu d’un Dieu unique contre la pluralité dissolue du panthéon des dieux antiques, signe un pacte avec le Diable. C’est aux écrivains allemands du Sturm und Drang, dont Herder, Schiller et Goethe, férus de culture espagnole antidote au classicisme français, que l’on doit le renouveau de l’intérêt pour la poésie du Siècle d’Or espagnol (Gœthe en adaptera des poèmes) et son théâtre, dont s’abreuvera aussi Hugo.

Il est probable que Gœthe y ait puisé, pour sa fameuse tragédie, l’enjeu de la femme dans le pacte avec le diable, étant absente dans le livre source, Historia von Dr. Johann Fausten dem weitbeschreyten Zauberer und Schwarzkünstler…,couramment appelé Faustbuch, ‘le Livre de Faust’, paru à Francfort en 1587.Ce recueil populaire s’inspirait des légendes ténébreuses entourant le réel Docteur Johann Georg Faust (1480-1540), alchimiste allemand, astrologue, astrologue, nécroman, c’est-à-dire magicien. Un Musée lui est consacré à Knittlingen, sa ville natale.

La science rationnelle moderne, n’était pas encore sortie de la gangue des sciences occultes dans lesquelles, astrologue et astronome confondus, dans les secrets encore incompréhensibles, on voit souvent, par crainte et superstition, la main, la griffe du diable. Ainsi, la mort du savant Docteur Faust en 1540, dans une explosion due sans doute à ses recherches chimiques ou alchimiques, passera pour le résultat de ses expériences diaboliques, du pacte qu’il aurait passé avec le Diable, signé de son sang, pour retrouver la jeunesse sinon l’amour. [2]

Ce livre, qui sera aussi traduit avec succès en français en 1598, sera adapté, d’après la traduction anglaise, par Christopher Marlowe dans sa pièce La Tragique Histoire du Docteur Faust (1604) et, donc, deux siècle après, pa Johann Wolfgang von Gœthe dans son premier Faust(1808), qui fixera dans l’imagerie romantique, la touchante figure de Marguerite au rouet : séduite, enceinte, abandonnée, matricide, infanticide enfin : condamnée à mort, et refusant d’être sauvée avec la complicité de Méphistophélès, pour le salut de son âme.Son contemporain, Gotthold Ephaim,avait aussi commencé, sans l’achever, une pièce sur Faust en 1759.

Berlioz avait représenté à Paris, sans guère de succès, en 1846, La Damnation de Faust [3] d’après la célèbre pièce de Goethe traduite en 1828 par Gérard de Nerval: « Pour la ‘Chanson du rat’,il n’y avait pas un chat dans la salle », constatera cruellement Rossini. Ruiné, Berlioz s’exile. Gounod sera plus heureux. Hanté par le thème, gratifié du bon livret que lui écrivit Jules Barbier, la contribution de Michel Carré, auteur d’un drame intitulé Faust et Marguerite, se limitant à l’air du Roi de Thulé et à la ronde du veau d’or, deux beaux textes, il est vrai. Après des remaniements, l’opéra triompha en 1859, et rivalise en popularité dans le monde avec la Carmen de Bizet.

 
 
 
 
 
 

REALISATION

 
 
 

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Vaste demeure dévastée de l’hiver d’une vie à vau-l’eau : vanité des vœux, des rêves du savoir, des souvenirs évanouis à l’heure des bilans, des faillites, quand les regrets remplacent les projets. Vautré, avachi sur un immense prie-Dieu, un lit, dont la traverse est une croix, qui se multiplie en ombres, le vieux Docteur Faust se lamente avant d’être relayé par le jeune, vivifié par le pacte de sang ou transfusion sanguine, salvateur élixir de jouvence, dont le garrot élastique devient, comme un crachat, lance-pierre offensif d’un chenapan Méphisto contre une effigie christique.

Efficace scénographie unique d’Emmanuelle Favre dans des clair-obscur, au sens précis du terme, mélange de lumière et d’ombre à la Rembrandt, virant parfois aux contrastes rasants caravagesques (lumières de Philippe Grosperrin), qui arracheront à la pénombre les têtes d’une foule de spectres goyesques, cauchemar plein de choses inconnues, funèbre carnaval émergeant, surgissant des trappes, sinon des enfers, des arrière-fonds, des bas-fonds de l’âme sans doute, comme un retour du refoulé. Surplombant la scène, théâtre dans le théâtre, une autre scène ou tableau : un Christ de profil au regard douloureux sur ce monde, témoin apparemment aussi impuissant que le vieux Faust omniprésent rêvant ou revoyant sa vie au moment de sa mort, apparaissant ponctuellement dans le cadre, ainsi que divers personnages, dont le théâtral Méphistophélès. Rêve ou mirage, Marguerite est projetée en immense portrait.

Plafond effondré, tout est terreux, ruineux, grisâtre, brunâtre, ainsi que les costumes (Gérard Audier) ; le seul éclat sera celui de Marguerite, toute fraîche en robe vichy bleu à la Brigitte Bardot des années 60, apparemment seule vivante dans ce monde fantomatique, escortée de Dame Marthe, plus rieuse que pieuse, impérieuse, en austère tailleur noir. Une marionnette géante descendant des cintres de la manipulation diabolique symbolise la jeune fille. Le Faust jeune, aura l’éclat d’une chemise blanche sur ses jeans et Méphisto, en blouson de cuir, arbore des souliers rouges et non des pieds de bouc comme signe de son origine, comme le coffre et non coffret des bijoux, dont on s’étonne que Gretchen, Margot, ne l’ait pas vu du premier coup d’œil tant il accapare abusivement l’espace et la vue. Pas de rouet mais un nécessaire de couture de jeune fille de ce temps, pliée aux travaux de ménage et d’aiguille. Jolie trouvaille, le bracelet dont se pare la jeune fille est vraiment « une main qui sur [son] bras se pose », surgie magiquement de la marionnette diabolique. C’est la poupée mécanique, menaçante, de l’univers fantastique des Contes romantiques d’Hoffmann par la manipulation du Diable.

Sur les murs lépreux, des projections de vagues fleurs —pas forcément heureuses déjà à Avignon, et encore moins dans le vaste plateau marseillais qui les dilue—figurent un invraisemblable jardin et l’invisible bouquet d’un jeune Siebel masculin éclopé, expliquant sans doute sa réforme, il ne part pas à l’armée ; plus dramatiquement parlantes, celles d’actualités cinématographiques de nébuleux soldats coloniaux du retour des troupes qui (dé)chanteront une gloire discutable des aïeux dont la mise en scène de Nadine Duffaut, loin de donner dans le cliché de la guerre jolie, montre la vérité, les blessés, les estropiés, les gueules cassées, les morts : sous le regard du Christ semblant regarder de biais et non de front le monde, sous l’écrasante croix, on se pose inévitablement la question de ce « Dieu bon » que priera Marguerite à la fin qui permet cet enfer sur terre, autorise finalement ce Démon tout puissant, encore que terrassé parfois comme un vampire par l’ombre ou la lumière de la croix qui le crucifie. Sous le détail, décoratif en apparence, on retrouve l’humanité inquiète, militante et non militaire, de Nadine Duffaut.

En somme, refusant le faste facile, néfaste souvent au drame, la mise en scène propose une lecture nouvelle de cette tragédie, parlant plus à l’esprit que séduisant les yeux.

 
 
 

INTERPRETATION

 
 
 

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D’emblée, on est capté par le rythme, sans concession aux « numéros » que le public attend pour applaudir, qu’impose Lawrence Foster à la partition. On a la sensation de redécouvrir cette œuvre usée de trop d’usage et d’habitudes paresseuses : une rigueur diabolique qui gomme les émollients clichés romantiques et, malgré les parenthèses obligées d’amour et de rêve du jardin, depuis le début, tout semble courir, concourir, dans la fièvre, à la course finale à l’abîme au galop haletant méphistophélique. Une conception globale perceptible malgré la longueur de l’œuvre. Et tout cela sans rien sacrifier au détail. Dans la « Sérénade » de Méphistophélès, on croit entendre les rires, les railleries des instruments qui nous font soupçonner que Gounod n’ignorait pas le persiflage instrumental du « Catalogue » de Leporello dans le Don Giovanni de Mozart dont son amie Pauline Viardot avait sans doute pu lui passer la partition qu’elle avait achetée. En tous les cas, on sent, dans cette interprétation magistrale toute la finesse mozartienne loin des pesanteurs orchestrales à la mode romanticoïde. La scène de l’église est angoissante avec cet orgue lointain et menaçant (Frédéric Isoletta) dont les vagues ondes semblent avancer pour engloutir Marguerite.

Les chœurs (Emmanuel Trenque), peut-être déshumanisés par les masques, trouvent alors leur pleine humanité par la musique et ils sont saisissants : les reproches à leur héros Valentin incapable de pardonner en mourant à sa sœur sont bouleversants d’une vérité morale, humaine et religieuse, qui dépasse leur apparence spectrale.

À certains moments de liesse populaire ou sensuelle, entre ciel et terre, trois acrobates semblent défier la pesanteur d’ici-bas.

Le baryton Philippe Ermelier qui figurait dans la production d’Avignon, confirme avec bonheur ce que j’en disais : c’est un solide Wagner de taverne digne compagnon sinon d’embauche guerrière, de bamboche, de débauche de bière ou vin qui hésitera moins entre les deux boissons qu’il ne les alternera. Originalité de cette mise en scène, le pénible aujourd’hui rôle travesti de Siébel, dévolu à un mezzo léger, est rendu à sa vérité théâtrale de jeune homme amoureux : Kévin Amiel bien qu’affublé d’une prothèse d’éclopé —sans doute blessure de quelque aventure militaire qui montre que la guerre est bien contre toute éthique et esthétique, contre la morale, la bonté, la beauté. Il est jeune, touchant, voix ronde de ténor de toutes les tendresses et délicatesses du cœur et il incarne, dans une vérité immédiate et sensible, l’amour désintéressé, la compréhension, la compassion humaine et chrétienne envers la Marguerite rejetée par la communauté.

Élément de comédie, d’opéra-bouffe, Dame Marthe, savoureuse, voluptueuse, veuve vite joyeuse, sous l’uniforme trop étroit de la duègne austère, vite maquerelle, faisant couple, sinon accouplée au fuyant Méphisto qui ne succombe pas à la tentation, tenté sans doute par d’autres types d’amours comme semble le suggérer le pluri-sexe Walpurgis, est campée avec une vivacité aiguë par la piquante mezzo Jeanne-Marie Lévy.

Le baryton Étienne Dupuis, a tout l’héroïsme de Valentin, voix aussi large et généreuse qu’il le sera peu pour sa sœur, par ailleurs très expressif, effrayant et sans compassion en maudissant Marguerite comme le fera Méphisto.

Celui-ci, c’est Nicolas Courjal (photo ci dessus): il mène le bal, et danse, se dandine même au son de ce transistor dont il tente, par la magie révolutionnaire de l’appareil, de tenter le vieux Faust dont les élucubrations de toute une vie n’auront pas suffi à créer ou imaginer cette merveille, ce miracle technologique. Il est un sacré diable facétieux, espiègle, qui épingle les ridicules de certains, diablement sûr de lui, sauf des faiblesses à la Croix, jouant des mains et des doigts comme on aspergerait les dévots d’une eau bénite, maudite plutôt, infernale. La tessiture est tendue, surtout dans le « Veau d’or » mais il s’en tire avec aisance, retrouvant des creux de graves infernaux à sa mesure. En moine blanc, dans la remarquable scène de l’église contre Marguerite, plus de plaisanterie : c’est le Démon dans une atroce volonté de destruction de la frêle jeune femme.

Celle-ci est incarnée par Nicole Car : elle a une saine vitalité, un sourire rayonnant, un regard solaire, qu’on imagine mal en général pour la fragile héroïne romantique des froideurs nordiques mêmes réchauffées par un Diable mutin. Ses exclamations de joie « Ah, je ris… », elle ne les donne pas en fines notes piquées de la glotte, toujours dangereuses pour l’organe, mais d’une voix large moins de jeune fille que de femme prête, sinon à croquer les diamants, à dévorer la vie qu’elle découvre avec enthousiasme. Cette solidité prend un sens tragique dans la scène grandiose de l’église où elle affronte le démon dans l’ombre, opposant la force de sa foi à la puissance infernale et sa prière qui clôt l’épisode est déjà la victoire qui annonce celle de son hymne final : « Anges pures, anges radieux… »

Marguerite accouche

Autre signe de l’humanisme réaliste de Nadine Duffaut, on voit Marguerite enceinte, ce qui est dissimulé toujours, à peine dit par de plus pudiques que pieuses allusions : mais c’est la réalité de son drame. Des spectateurs se sont offusqués de la voir accoucher, aidée par la compassionnelle Marthe, après la malédiction du frère. Mais cet enfant qu’elle noiera, qui lui vaudra sa condamnation à mort, occultée ici celle de sa mère, semble être parti avec l’eau du bain de la pudibonderie qui, pour oraison funèbre, ne lui concède qu’une rapide phrase de Faust, alors que c’est le cœur de la banale et triviale tragédie de la fille séduite et abandonnée.

Deux Faust

L’un des problèmes du théâtre, c’est sans doute la présentation d’un personnage à deux âges de sa vie, doublé ici par la difficulté que la métamorphose se fait à vue. Loin de grimer et de dégrimer ostensiblement le vieil héros prêt à se faire une injection mortelle de drogue et piqué sans doute à l’élixir de vie par Méphisto de ce même sang de la signature du pacte infernal, Nadine Duffaut a opté pour deux Faust, le vieux,c’est Jean-Pierre Furlan, dont la voix toujours juvénile anticipe sur sa nouvelle jeunesse infernale. Il est émouvant dans ses regrets et adieu à la vie, Faust encore sans faute, qui restera sur scène en témoin accablé de son pacte fautif sous le regard d’un Christ douloureux, sous l’ombre portée de la croix, poids de son péché, éternel stigmate de sa damnation, ou rédemption par ce regard qui semble le hanter dans ce théâtre des ombres du monde. C’est sûrement l’une des réussites de cette audacieuse mise en scène : ce regard rétrospectif à la fin de la vie, à l’heure cruellement lucide des bilans. Et soudain, sans solution de continuité, c’est le jeune Faust qui surgit, insolent et insultant de jeunesse moins physique que vocale, encore qu’un peu empêtré dans sa corpulence mal fagotée dans un blouson de teenager d’un joyeux luron avide de rattraper le temps perdu, à corps perdu. Dans ce sens, on comprend, en contrepoint physique maillée, émaillée de ces acrobates du plus bel effet graphique, perchés sur la croix du prie-Dieu devenu lit de débauche multi-libertine pour un heureux Faust repu plus qu’en repos.

La voix de Jean-François Borras est ronde, onctueuse, souple, d’une égale qualité dans tous ses registres, suavement triomphante dans l’aigu dès l’effet méphistophélique non méphitique mais bénéfique de Méphisto. Et voilà notre vieillard savant, oublieux des grands mystères du monde qui faisaient sa sublime ambition, qui chante, tout guilleret, un couplet digne d’un épicurien et contemporain bourgeois d’Offenbach, Brésilien ou Baron, qui borne, ou au contraire chante une insatiable ambition très Second Empire, « s’en fourrer jusque-là », avide de plaisirs terrestres et non plus spirituels ou intellectuels :

À moi, les plaisirs,

Les jeunes maîtresses,

À moi leurs caresses […]

Et la folle orgie

Du cœur et des sens.

Un Faust bourgeois plus physique que métaphysique.

 
 
 

[1] J’ai adapté cette pièce sous le titre de Faust vainqueur ou le procès de Dieu à la demande du metteur en scène Adán Sandoval.

[2] Sur les divers Faust, je renvoie à mon livre Figurations de l’infini. L’âge baroque européen, Prix de la prose et de l’essai 2000, le Seuil, 1999, « De Dieu le Père au Père-Dieu », « La fin des thaumaturges », p.389-399.

[3] Berlioz ne devait pas ignorer la pièce de Calderón, si admiré par Wagner qui dit, dans une lettre à Liszt, qu’il le lit pour maintenir l’inspiration de son Tristan. En tous les cas, l’invocation à la nature de son Faust est très proche de la tirade lyrique de Cyprien découvrant sa puissance diabolique dans Le Magicien prodigieux. Cf mon livre, Figurations de l’infini, op. cit. , p. 398.

 
 
 
 
 
 

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Faust de Gounod à l’Opéra de Marseille
Coproduction Opéra Grand Avignon / Opéra de Marseille / Opéra de Massy / Opéra Théâtre Metz Métropole / Opéra de Nice / Opéra de Reims
A l’affiche les 10, 13, 16, 19, 21 février 2019

Direction musicale: Lawrence FOSTER
Mise en scène: Nadine DUFFAUT
Décors: Emmanuelle FAVRE
Costumes: Gérard AUDIER
Lumières: Philippe GROSPERRIN

Marguerite: Nicole CAR
Marthe: Jeanne-Marie LEVY

Faust: Jean-François BORRAS
Vieux Faust: Jean-Pierre FURLAN
Méphistophélès: Nicolas COURJAL
Valentin: Étienne DUPUIS
Wagner: Philippe ERMELIER
Siebel: Kévin AMIEL

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille

Photos : Christian Dresse
Les deux Faust ;
Méphisto ;
Combat e Marguerite contre le Démon.

 
 
 
 
 
 

Compte-rendu, opéra. LIEGE, Opéra, le 25 janv 2019. Gounod : Faust. Patrick Davin / Stefano Poda.

Compte-rendu, opéra. Liège, Opéra, le 25 janvier 2019. Gounod : Faust. Patrick Davin / Stefano Poda. Créée en 2015 à Turin, la production de Faust imaginée par Stefano Poda a déjà fait halte à Lausanne (2016) et Tel Aviv (2017), avant la reprise liégeoise de ce début d’année. Un spectacle événement à ne pas manquer, tant l’imagination visuelle de Poda fait mouche à chaque tableau au moyen d’un immense anneau pivotant sur lui-même et revisité pendant tout le spectacle à force d’éclairages spectaculaires et variés. Ce symbole fort du pacte entre Faust et Méphisto fascine tout du long, tout comme le mouvement lancinant du plateau tournant habilement utilisé.

  

 

 

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On ne se lasse jamais en effet des tours de force visuels de Poda, virtuose de la forme, qui convoque habilement une pile désordonnée de livres anciens pour figurer la vieillesse de Faust au début ou un arbre décharné pour évoquer la sécheresse de ses sentiments ensuite. Très sombre, le décor minéral rappelle à plusieurs reprises les scénographies des spectacles de Py, même si Poda reste dans la stylisation chic sans chercher à aller au-delà du livret. Les enfers sont placés d’emblée au centre de l’action, Poda allant jusqu’à sous-entendre que le choeur est déjà sous la coupe de Méphisto lors de la scène de beuverie au I : tous de rouges vêtus, les choristes se meuvent de façon saccadée, à la manière de zombies, sous le regard hilare de Méphisto. On gagne en concentration sur le drame à venir ce que l’on perd en parenthèse légère et facétieuse.

Plus tard dans la soirée, Poda montrera le même parti-pris frigide lors de l’intermède comique avec Dame Marthe, très distancié, et ce contrairement à ce qu’avait imaginé Georges Lavaudant à Genève l’an passé (voir notre compte-rendu : http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-geneve-opera-le-3-fevrier-2018-gounod-faust-osborn-faust-plasson-lavaudant/). Le ballet de la nuit de Walpurgis est certainement l’une des plus belles réussites de la soirée, lorsque les danseurs, au corps presque entièrement nu et peint en noir, interprètent une chorégraphie sauvage et sensuelle, se mêlant et se démêlant comme un seul homme. Les applaudissements nourris du public viennent logiquement récompenser un engagement sans faille et techniquement à la hauteur. De quoi parachever la vision totale de Stefano Poda, auteur comme à son habitude de tout le spectacle (mise en scène, scénographie, costumes, lumières…), même si l’on regrettera sa note d’intention reproduite dans le programme de la salle, inutilement prétentieuse et absconse.

 

faust gounod opera critique opera classiquenews musique classique actus infos opera festival concerts par classiquenews thumbnail_Ensemble--Opra-Royal-de-Wallonie-Lige-3-ConvertImageLe plateau vocal réuni est un autre motif de satisfaction, il est vrai dominé par un interprète de classe internationale en la personne d’Ildebrando d’Arcangelo, déjà entendu ici en 2017 dans le même rôle de Méphisto (celui de La Damnation de Faust de Berlioz). Emission puissante et prestance magnétique emportent l’adhésion tout du long, avec une prononciation française très correcte. Le reste de la distribution, presque entièrement belge, permet de retrouver la délicieuse Marguerite d’Anne-Catherine Gillet, meilleure dans les airs que dans les récitatifs du fait d’une diction qui privilégie l’ornement au détriment du sens. Elle doit aussi gagner en crédibilité dramatique afin de bien saisir les différents états d’âme de cette héroïne tragique, surtout dans la courte scène de folie en fin d’ouvrage. Quoi qu’il en soit, elle relève le défi vocal avec aplomb, malgré ces réserves interprétatives. On pourra noter le même défaut chez Marc Laho, trop monolithique, avec par ailleurs un timbre qui manque de chair. Il assure cependant l’essentiel avec constance, tandis que l’on se félicite des seconds rôles parfaits, notamment le superlatif Wagner de Kamil Ben Hsaïn Lachiri.
Outre un chœur local en grande forme, on mentionnera la très belle prestation de l’Orchestre royal de Wallonie, dirigé par un Patrick Davin déchainé dans les parties verticales, tout en montrant une belle subtilité dans les passages apaisés. Un spectacle vivement applaudi en fin de représentation par l’assistance venue en nombre, que l’on conseille également chaleureusement.

  

 
 

 

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Compte-rendu, opéra. Liège, Opéra de Liège, le 25 janvier 2019. Gounod : Faust. Marc Laho (Faust), Anne-Catherine Gillet (Marguerite), Ildebrando d’Arcangelo (Méphistophélès), Na’ama Goldman (Siébel), Lionel Lhote (Valentin), Angélique Noldus (Marthe), Kamil Ben Hsaïn Lachiri (Wagner). Orchestre de l’Opéra royal de Wallonie, Patrick Davin, direction musicale / mise en scène, Stefano Poda. A l’affiche de l’Opéra de Liège jusqu’au 2 février 2019, puis au Palais des Beaux-Arts de Charleroi le 8 février 2019. Illustrations © Opéra royal de Wallonie 2019

  

 

 
  

 

 

BERLIOZ 2019 : actualités et infos des événements BERLIOZ en 2019 (cd, spectacles…)

berlioz-ODYSSEY-box-set-10-CD-critique-cd-review-cd-CLIC-de-CLASSIQUENEWS-2019-dossier-BERLIOZ-150-ans-classiquenewsBERLIOZ 2019 : coffrets cd, spectacles…L’année BERLIOZ 2019, – célébrant le 150è anniversaire de la mort du grand Hector (décédé en mars 1869 à 66 ans), le plus « classique » des Romantiques français, plusieurs éditeurs annoncent leurs coffrets discographiques qui sont déjà des événements en soit, grâce entre autres à la qualité de l’édition et au contenu, souvent des enregistrements de grande valeur. Le premier éditeur sur les rangs est le LSO LONDON SYMPHONY ORCHESTRA, piloté par Sir Colin Davis, premier berliozien en Europe, et qui laisse plusieurs pages symphoniques inoubliables, comme des lectures de Faust, Roméo et Juliette ou Béatrice de première qualité (même si les chanteurs ne sont pas français,… mais subtilement francophiles). Le coffret LSO est paru dès ce mois de novembre 2018 : LIRE ici notre critique et présentation de cette somme incontournable (coffret LSO ” BERLIOZ Odyssey “).

CD coffret FANTASTIQUE BERLIOZ WARNER coffret Berlioz 2019 critique presentation cd par classiquenewsWarner classics annonce aussi un remarquable cycle, proposant l’intégrale des œuvres de Berlioz : là encore des versions de référence s’agissant des chefs, des orchestres, des chanteurs (entre autres, fleurons réédités du coffret : la Fantastique et Lélio par Jean Martinon (et Nicolai Gedda), Harold en Italie par Bernstein, Roméo et Juliette par Muti et Jessye Norman ; Les Nuits d’été par Janet Baker et Sir J Barbirolli ; La Damnation par Nagano (Moser, Graham, van Dam), Béatrice par John Nelson (Kunde, Ciofi, DiDonato…) ; le même chef pour Les Troyens (Spyre, DiDonato,…), sans omettre toutes les cantates pour le prix de Rome et les mélodies (dont la Mort d’Ophéie par Sabine Devielhe, comme des pièces pour orgue… inédites, et bien sûr La Messe solennelle découverte et enregistrée par Gardiner, et les fragments de La nonne sanglante (1841/1847), là encore un joyau inconnu enfin révélé… Parution en janvier 2019 (Coffret de 27 cd). Le must de l’année 2019 en France. A suivre : prochaine critique complète du coffret BERLIOZ 2019 ( « FANTASTIQUE BERLIOZ ! » ) chez Warner dans le mag cd dvd livres de classiquenews

AGENDA

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Côté productions berliozienne pour les 150 ans, ne tardez pas pour réservez les spectacles suivants :

Paris, Opéra Bastille
Les Troyens, 28 janv – 12 fev 2019. Nouvelle production

Heureusement à notre avis, l’Opéra Bastille choisit deux excellentes donc prometteuses interprètes : Stéphanie d’Oustrac en Cassandre ; Ekaterina Semenchuk en Didon. Chacune a son aimé, Chorèbe, mâle martial habité par la grâce et la tendresse (Stéphane Degout) ; Didon aime sans retour Enée (Bryan Hymel).
Cette nouvelle mise en scène attendue certes, devrait décevoir à cause du metteur en scène choisi Dmitri Tcherniakov dont l’imaginaire souvent torturé et très confus devrait obscurcir la lisibilité du drame, cherchant souvent une grille complexe, là où la psychologie et les situations sont assez claires. Son Don Giovanni dont il faisait un thriller familial assez déroutant ; sa Carmen plus récente, qui connaissait une fin réécrite… ont quand même déconcerté. De sorte que l’on voit davantage les ficelles (grosses) de la mise en scène, plutôt que l’on écoute la beauté de la musique. Le contresens est envisageable. A suivre…

http://www.classiquenews.com/paris-berlioz-2019-nouveaux-troyens-a-bastille/

APPROFONDIR

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LIRE aussi notre grand dossier BERLIOZ 2019 : ses voyages, ses épouses et muses, le romantisme de Berlioz, l’orchestre et les instruments de Berlioz…

Dossier spécial HECTOR BERLIOZ 2019

Compte rendu, opéra. Pourrières, le 26 juillet 2016 : Faust et Marguerite, Barbier, Terrasse, Offenbach…

Compte rendu, opéra. Pourrières, le 26 juillet 2016 : Faust et Marguerite, Barbier, Terrasse, Offenbach… DIABLERIES A POURRIERES. En changeant ou variant les lieux, mais en gardant la même équipe, du petit cloître du couvent des Minimes à la Place du Château de Pourrières ou au Château de Roquefeuille, l’Opéra au Village n’a ni perdu son âme ni sa qualité. Âme de personnes de qualité qui ont su animer musicalement un village, fédérer des dizaines de bénévoles depuis plus de dix ans pour faire un rendez-vous obligé de cet endroit, désormais disséminé en trois lieux, la chapelle douillette pour les concerts d’automne et d’hiver et, pour les spectacles d’été, la Place, admirable mirador du Château, dominant à perte de vue une plaine viticole avec quelques mas arrimés à un cyprès comme des barques dans la houle des sillons, entre le Montagne Sainte Victoire à l’ouest, la chaîne de l’Étoile au sud et, à l’est, les monts Auréliens qui, sans l’écraser, arrêtent le regard et le chemin de la troisième scène, le beau domaine du Château de Roquefeuille.

 

 

 

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Lieux patrimoniaux et patrimoine
Des lieux patrimoniaux pour des spectacles modestes en moyens mais généreux en réussite et ardents au travail assidu d’exhumer et rendre vie à des Å“uvres d’un patrimoine ni pompeux, ni pompier et surtout pas pompant, mais « peuple » : des opérettes, coquette et tout aussi modeste appellation de ces courtes saynètes musicales qui ont fait rire nos arrière grands-parents et nous font, aujourd’hui, sourire par des livrets certes surannés, mais qui, mine de rien, sont imbus de culture, baignent dans une érudition musicale alors populaire. En effet, fonder des effets spectaculaires et musicaux sur le pastiche, la caricature à force de citations scéniques ou lyriques d’un original, ici le Faust de Gounod, suppose au moins un fonds culturel commun entre le bourgeois pouvant se permettre le luxe de l’opéra et le peuple se contentant au mieux du « paradis », le poulailler, ou de la vulgarisation populaire des parodies des vaudevilles où, finalement, toutes les classes pouvaient se retrouver à moindres frais. Une époque, entre Second Empire, malgré tout déjà attentif au peuple, et une Troisième République dont la grandeur fut de veiller à l’éducation populaire, qui nous adresse un miroir et ses reflets où s’abîme aujourd’hui la réflexion sur la perte du patrimoine national d’une culture, pour modeste qu’elle paraisse, identité d’un peuple.
Il me semble donc, sans emphase, nécessaire de souligner encore que, grâce à la modeste gentillesse de tous ces bénévoles et le travail acharné de l’équipe artistique, ce qui se passe à Pourrières l’air de rien, sans prétention, est une restauration d’un humble pan de culture perdue.
Avec douze ans de recul, on peut juger, comparés aux moyens en rien grandioses, les grand résultats, le bilan impressionnant de ce festival : quatorze Å“uvres lyriques, quarante-cinq spectacles, soixante solistes (des jeunes) engagés pour deux-cent-cinquante-huit chanteurs auditionnés soigneusement, plus trente-six choristes, trente-sept musiciens, trente cinq concerts. L’action pédagogique a pu accueillir quatre-cent-quatre-vingt scolaires. Sans oublier mille repas servis aux spectateurs désireux de partager ce sympathique moment avant le spectacle, c’est-à-dire près d’un sur dix. Car ce festival, on me pardonnera la redite, allie joyeusement la gastronomie, l’art de la bouche, et l’art de chanter : il mérite le nom d’opéra bouffe, à tous les sens plaisants des termes, lyrique et culinaire, qu’on arrose des généreux vins du cru généreusement offerts par des vignerons locaux. D’autant que la solide équipe artistique qui le préside, Bernard Grimonet pour la scène, Luc Coadou pour la direction musicale, tout aussi bénévoles, ont donné à ce festival l’identité de brèves saynètes comiques, bouffesdonc. Avec la complicité d’Isabelle Terjan qui dirige du piano le petit effectif musical, clarinette, violoncelle, accordéon, ils en assurent également les arrangements musicaux dont les partitions sont absentes.

DIABLERIES AU PROGRAMME
Cette année, l’Opéra au Village se donnait, s’adonnait joyeusement au diable, avec deux opérettes inspirées du célèbre opéra de Charles Gounod, lui-même inspiré du fameux Faust de Goethe, dont le facteur commun, un lever de rideau, un Prologue, était un extrait de Faust et Marguerite (1868) de Frédéric Barbier (1829-1889),prolifique compositeur d’opérettes bouffes en un acte,sur un texte cocasse de Bernard Grimonet, d’après le livret deBumaine et Blondelet. Deux chanteurs devant incarner Faust et Marguerite dans l’opéra de Gounod, à force de tergiverser, de cabotiner, ratent non seulement la répétition mais leur entrée en scène, et camouflet à leur vanité de cabots, sans grand dommage apparemment pour le spectacle puisqu’on apprend que le metteur en scène moderne (clin d’Å“il de Grimonet), plus que minimaliste, a pu se passer des héros à la grande satisfaction du public. On goûte « J’ai cassé ma bretelle… » qui évoque irrésistiblement «Votre habit a craqué dans le dos… » de l’antérieure Vie parisienne d’Offenbach (1866) et l’air du maquillage et ses coquettes et cocottantes notes joyeuses des joyaux faustiens. La soprano Claire Baudouin et le ténor Olivier Hernandez, belles et claires voix, bons acteurs, s’échauffent ici agréablement pour les deux pièces qui suivent, leurs diverses incarnations de Marguerite et Faust et ils ne rateront pas leur entrée, ces deux fois !

Faust en ménage
Opérette bouffe posthume (1924)de Claude Terrasse (1867-1923), connu pour sa musique de scène d’Ubu Roi d’Alfred Jarry (1896), considéré comme un hériter d’Offenbach. C’est une claire et hilarante suite à Faust de Gounod. Sinon vingt ans, c’est quinze ans après que l’on retrouve nos héros, mais bien fatigués sauf la fringante Marguerite, la beauté du diable, fatiguée justement de la fatigue de son Faust d’époux que la complaisance du méphitique Méphisto a sauvé de l’enfer, se condamnant lui-même à l’ire de Satan sauf à se racheter par l’âme de Marguerite poussée à l’adultère dans les bras d’un Siebel désormais homme et soldat.
En couple amoureux usé inégalement par le ménage et le temps, nous retrouvons les excellents Claire Baudouin et Olivier Hernandez auxquels se joignent le puissant baryton Thibault Desplantes en Méphisto décrépitet le contre-ténor Raphaël Pongy, dont la voix est judicieusement et plaisamment choisie ici sans doute pour incarner, par sa force, l’homme, et par son ambiguïté sexuelle, le travesti du Siebel original. Une accorte et acariâtre comédienne, Béatrice Giovannetti, campe avec drôlerie une Dame Marthe servante du couple, à l’accent allemand à couper au couteau, bien capable d’attraper le pauvre diable par la queue.
Plus que le texte, le comique de qualité vient des citations musicales, exactes ou détournées, variées, suggérées, de l’opéra de Gounod, la ballade du roi de Thulé, air des fleurs, le duo, «  le Veau d’or… », « Anges purs… » etc, pétillantes de verve et d’intelligence musicale dans leur enchaînement. L’air de Marguerite est des plus jolis et celui « Le sucre est hors de prix », digne du loufoque Offenbach. Les beaux costumes d’époque (Mireille, Anne-Marie, Michelle, Nouch) contrastent avec la cape et bonnet pointus fatalement rouges de Méphisto, hébété, titubant malgré sa canne, réduit ici, dépossédé de ses pouvoirs, au rôle de « Diable honoraire d’opérette », ratant par excès de plus ou de moins un rajeunissement de la dernière chance de Faust, retombé en enfance ou dans un gâtisme précoce, inutile aux vÅ“ux charnels d’une rouée Marguerite qui ne file plus doux le sien, finalement comblée par le fuseau du frais et fringant Siebel.

Les trois baisers du diable
Sur un texte de ses habituels comparses Henri Meilhac et Ludovic Halévy, les duettistes librettistes futurs auteurs du livret de Carmen , Offenbach, en 1858, met en musique Les trois baisers du diable, une Å“uvre un peu inhabituelle dans sa prodigieuse production. Au lieu de la bouffonnerie boursouflant la bourgeoisie que à laquelle nous a habitués « le petit Mozart des Champs-Élysées », cette Å“uvre, une plutôt insolite scène paysanne avec musique de musette pastorale souvent, bascule et baigne dans une féerie dont Offenbach, qui rêvait de sortir de son rôle d’amuseur permanent dans ses opérettes, nimbera son grand opéra, Les Contes d’Hoffmann, qu’il ne verra malheureusement pas sur scène puisqu’il meurt l’année précédant la création de 1881.
La vocalité, hors quelques procédés qui sont la marque du maître ès décomposition des mots, affiche ici une autre ambition : airs brillants, air à boire, ensembles, longue scène concertante et, dans ce registre visant le « grand opéra », tous les chanteurs cités dans l’opérette précédente (un enfant, muet, complète la distribution) sont à féliciter de leur grande maîtrise technique et musicale pour un résultat de toute beauté : on les sent heureux de donner leur mesure. L’instrumentation passionnément et ludiquement forgée en commun par les musiciens est encore remarquable, l’on ne peut que le dire en passant, sans les épuiser, au fil d’une plume épuisée à tenter d’en capter les trop rapides trouvailles musicales humoristiques en tachant de n’en pas perdre l’écoute : frissons, ronflements diaboliques, grincements d’archet du violoncelle, ricanements de l’accordéon, cris perçants de la clarinette, piano scandant ou ponctuant l’angoisse à petit pas du Diable : ils se sont fait plaisir et nous le communiquent. Avec sa précision habituelle, mais aussi sa liberté, Luc Coadou dirige ce petit monde, plateau et ensemble, avec alacrité, un sensible bonheur qu’il nous fait partager.
Dans un simple décor pratiquement semblable et prestement modulable, loge de théâtre, intérieur d’appartement bourgeois ou paysan (sans autre précision onomastique comme les costumières, dans une amicale dénomination,Gérard, Jacky, Dominique, Alain, Jean-Pierre, Michel), Bernard Grimonet joue avec aisance d’une grande palette scénique à laquelle ces jeunes chanteurs se plient avec souplesse : gestes typés, stéréotypés, outrés des cabotins dans une plaisante gestuelle d’autrefois entre convention de théâtre et de cinéma muet, fluidité et accélérations ou ralentissement des déplacements ; les personnages sont savoureusement campés, croqués. Mais, diablerie ? on avoue n’avoir pas saisi comment ce diable d’homme, sans moyens techniques extraordinaires, réussit les scènes féeriques, des myriades, des constellations d’étoiles que l’on garde aux yeux avec l’émerveillement de l’enfance, sans réelle volonté réaliste d’en percer le mystère, tout au plaisir bienheureux de s’abandonner à cette nuit des étoiles en avance.
Encore une réussite sans tambour ni trompette de ce festival aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var, qui n’est pas au Diable Vauvert.

L’Opéra au Village, Pourrières,
Faust et Marguerite de Frédéric Barbier (adaptation B. Grimonet)
Faust en ménage de Claude Terrasse,
Les trois baisers du diable de Jacques Offenbach.
Pourrières, le 26 juillet 2016. A l’affiche les 23, 24, 26 et 27 juillet 2016.
Direction musicale : Luc Coadou,
Mise en scène : Bernard Grimonet.
Avec :
Claire Beaudouin, soprano ; Thibault Desplantes, baryton ; Olivier Hernández, ténor ; Raphaël Pongy, contre-ténor ; Béatrice Giovannetti, comédienne, Annabelle (l’enfant).

Isabelle Terjan (piano), Claude Crousier (clarinette), Angélique Garcia (accordéon) et Virginie Bertazzon (violoncelle).
Décors : Gérard, Jacky, Dominique, Alain, Jean-Pierre, Michel.
Costumes : Mireille, Anne-Marie, Michelle, Nouch. Régie : Sylvie Maestro et MDE Sound Live. Photos : © JL.Thibault

Compte-rendu Opéra. Toulouse, Capitole, le 22 juin 2016 ; Charles Gounod (1818-1893) : Faust ; Nicolas Joël, mise en scène ; Anita Harding, Marguerite ; Orchestre National du Capitole ; Claus Peter Flor, direction musicale.

Compte-rendu Opéra. Toulouse, Capitole, le 22 juin 2016 ; Charles Gounod (1818-1893) : Faust ; Nicolas Joël, mise en scène ; Anita Harding, Marguerite ; Orchestre National du Capitole ; Claus Peter Flor, direction musicale. Et si nos amis allemands avaient complètement raison qui couramment débaptisent « Faust » pour le renommer « Margarete » ? D’ailleurs la pièce de laquelle est adapté le livret, est signée Carré et son titre est « Faust et Marguerite ». Car des deux Faust de Goethe, il faut bien dire que l’opéra de Gounod ne conserve que l’épisode de Marguerite. Et dans la salle bien des jeunes spectateurs se demandaient combien une romance si marquée par le modèle petit bourgeois des relations d’amour pouvaient avoir encore tant de séductions. Car cet opéra si marqué par son époque reste au top 3 des opéras représentés au monde avec Carmen et Traviata. La séduction de la partition de Gounod tiendrait donc tout l’ouvrage, et plus personne ne serait sensible à la force de la jeunesse éternelle, à l’enthousiasme des premiers transports dans la naissance de l’amour et aucun homme ne vibrerait à la pureté d’une belle vierge ?

 

 

 

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Belle reprise consensuelle de Faust à Toulouse

 

 

Quoi qu’il en soit, dépassant toutes ces questions, un beau succès a été accordé à cette production de Nicolas Joël crée in loco en 2009. Mise en scène, décors, costumes et lumières font un tout harmonieux respectant les didascalies et ne cherchant pas à moderniser artificiellement, et trop souvent avec laideur, un propos qui n’en a pas besoin. Stéphane Roche fidèle à Nicolas Joël laisse les chanteurs libres et face au public pour leurs moments engagés. Peu de gestes mais qui prennent souvent sens. Méphisto trouve en Alex Esposito un diable vif-argent, maitre loyal organisant toute l’histoire et faisant voler les difficultés d’un coup d’éventail. Véritable acteur-chanteur, il donne énergie et vitalité à la scène qu’il occupe avec panache. Vocalement le charme opère avec un timbre clair mais sonore sur tout l’ambitus. La diction nonobstant un léger accent est compréhensible. Il arrive à rendre perceptible ce léger décalage du personnage grâce à l’humour. Le Faust de Teodor Ilincai a le mérite de tenir la gigantesque partition de bout en bout, ce qui n’est pas rien ! La voix est un peu trop monocorde et manque à notre goût de couleurs comme de nuances, signalant peut être un rôle un peu trop large pour son organe. Mais l’agrément du timbre fonctionne et il est un partenaire convainquant tant avec Méphisto que Margueritte. Son jeu est par contre apathique. C’est donc la magnifique Margueritte d’Anita Hartig qui gagne tous les cœurs. Le jeux est subtil et expressif, la jeune fille idéaliste, pure et naïve, la Gretchen intemporelle, deviendra amoureuse, femme puis mère, pêcheresse rejetée, meurtrière désespérée, enfin folle de douleur avant de devenir consciente du désastre de sa vie réelle. L’évolution du personnage est particulièrement touchante et la scène finale avec le trio de la transfiguration est absolument magnifique. Vocalement cette soprano lyrique a toutes les qualités souhaitées. Un timbre riche et beau, des couleurs variées, des expressions d’une délicieuse musicalité. Le brillant du début, les vocalises perlées, laissent place au lyrisme avec un legato de rêve dans la si belle scène d’amour. La douleur colore plus sombrement la voix dans la scène du rouet, la vaillance vocale dans la scène de l’église est admirable. Mais c’est l’engagement vocal total et scénique qui subjugue dans le trio final. Son « Anges purs anges radieux » est victorieux dans une pâte sonore enivrante de beauté ! Le Valentin de John Chest est très touchant. Ce rôle, si convenu dans sa représentation de la pudibonderie, est chanté avec tant de cœur et d’une voix si sensible et belle que le personnage en devient presque attachant. Ce jeune chanteur a de belles qualités d’interprète sensible. La dame Marthe de Constance Heller est élégante et pleine d’humour, la voix claire et jeune lui donne du panache loin des matrones habituelles. Elle sait tenir sa présence dans les ensembles et sa scène de séduction avec Méphisto est un régal…Le Siebel de Maité Beaumont est hors de propos, pour donner de la vitalité a cet adolescent elle a tendance a aboyer plus que chanter. Le Wagner de Rafał Pawnuk est vocalement bien discret face aux premiers rôles. L’orchestre si particulier de Gounod est défendu ce soir par un chef que nous avons admiré in loco dans Mozart et Strauss : Claus Peter Flor. Il se saisit de la partition avec beaucoup de respect, développe la richesse harmonique, vivifie les rythmes et assume les moments pompiers, tout en développant une sonorité chambriste bien venue dans les moments tendres. Il tient les chœurs fermement et soutient les chanteurs. La plus belle réussite est avec sa Marguerite au sommet de l’émotion dans la scène du rouet. Le soin apporté aux nuances et aux couleurs sombres dans les préludes rend hommage aux qualités expressives de l’orchestration de Gounod. Les choeurs admirablement préparés par Alfonso Caiani sont magnifiques de présence vocale et de précision avec une belle allure scénique.

La voix est à la fête dans cette production, le public ravi a fait un triomphe à cette belle équipe. La fin de saison capitoline est bien heureuse !

Compte-rendu Opéra. Toulouse, Capitole, le 22 juin 2016 ; Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en cinq actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré créé le 19 mars 1859 au Théâtre-Lyrique, Paris ; Production du Théâtre du Capitole (2009) ; Nicolas Joel, mise en scène ; Stéphane Roche, collaborateur artistique à la mise en scène ; Ezio Frigerio, décors ; Franca Squarciapino, costumes ;Vinicio Cheli, lumières ; Avec : Teodor Ilincai, Faust ; Anita Hartig, Marguerite : Alex Esposito, Méphistophélès ; Maite Beaumont, Siébel ; John Chest,Valentin ; Constance Heller, Marthe ; Rafał Pawnuk, Wagner ; Chœur du Capitole : Alfonso Caiani Direction ; Orchestre National du Capitole ; Claus Peter Flor, direction musicale. Illustration : P. Nin

Poitiers. Théâtre, le 11 février 2016. Andrea Liberovici (né en 1962) : Faust’s box (création). Helga Davis,Andrea Liberovici.Ars Nova Ensemble. Philippe Nahon

Faust en création à PoitiersDe tous les mythes existants, celui de Faust est celui qui réussit l’exploit de concentrer le plus grand nombre d’oeuvres littéraires, cinématographiques ou musicales depuis son apparition. Parmi les plus célèbres, figurent le Faust de Johann Wolfgang Von Goethe (1749-1832), celui de Charles Gounod (1818-1893) ou celui de René Clair (1898-1981). Dans cet univers de chefs d’oeuvres, le dernier opus du compositeur italien Andrea Liberovici (né en 1962) ne fait que confirmer le succès jamais démenti du mythe de Faust. Faust’s box est la dernière commande d’Ars Nova Ensemble et de son directeur musical Philippe Nahon. A l’occasion de la création mondiale de Faust’s Box, c’est Helga Davis, actrice et chanteuse à la voix assez jazzy, qui a été invitée à chanter et à déclamer l’oeuvre présentée en création à Poitiers, une partition particulièrement exigeante de Liberovici.

Création saluée unanimement, le mythe de Faust réinventé par Andrea Liberovici

Faust’s box au TAP de Poitiers

Comme nombre de compositeurs contemporains, Liberovici utilise une bande son sur laquelle est enregistrée la voix de Robert Wilson, le «narrateur de l’ombre», mêlée à des sons captés dans la ville et dans la nature. Quant à l’orchestre, outre les cordes et les timbales, paraissent des «instruments» surprenants que Liberovici est allé chercher dans la vie quotidienne : marteaux, cravaches, roues à eau par exemple. Faust damné après son pacte avec Mephistophélès, arrivé en enfer, s’échappe comme il peut pour tenter de rendre sa situation vivable, à défaut d’être acceptable. L’actrice et chanteuse Helga Davis s’intègre dans le spectacle avec talent ; d’une voix chaleureuse, l’artiste alterne texte chanté et parlé et fait transparaître avec talent le désespoir de Faust enfermé dans sa boite infernale. Le miroir installé au fond de la boîte où se trouve Faust, oblige le malheureux damné à affronter son passé et les raisons qui l’ont poussé à accepter de passer un pacte avec le diable.
Philippe Nahon dirige Ars Nova avec souplesse et rigueur ; la battue est claire, nette, précise ; d’ailleurs la musique de Liberovici ne permet pas vraiment d’improviser. Musicalement et textuellement, Liberovici alterne avec talent, espoir, désespoir, tentative d’évasion, résignation. C’est la complicité entre Nahon et ses musiciens qui forme le socle du succès de la soirée, alliée à une artiste exceptionnelle, Helga Davis, et à un compositeur talentueux, Andrea Liberovici ; le collectif s’est approprié le mythe de Faust en une Å“uvre absolument personnelle qui ne copie ni ne s’inspire de personne.

N’oublions pas qu’Ars Nova réalise une création à peu près chaque année. Après « A l’agité du bocal » de Bernard Cavanna en 2013 et ” Courte longue vie au grand petit roi » d’Alexandros Markéas, en 2014, Faust’s box » d’Andréa Liberovici qui voit le jour en ce mois de février 2016, s’impose à nous avec force et poésie. Le public venu nombreux réserve un accueil triomphal à chacun, et Liberovici, présent, car il assurait lui même la mise en espace, reçoit largement sa part des «bravos» qui fusent ici et là. Souhaitons longue vie à ce «Faust’s box» dont la création a reçu comme rarement, un accueil spontané et plutôt très chaleureux du public venu pour sa création. Preuve qu’il y a bien une audience pour la musique contemporaine, et que le TAP à Poitiers a su parfaitement le fidéliser.

Poitiers. Théâtre, le 11 février 2016. Andrea Liberovici (né en 1962) : Faust’s box. Helga Davis, voix, Robert Wilson, narrateur de l’ombre, Andrea Liberovici, musique, texte, mise en scène, Ars Nova Ensemble. Philippe Nahon, direction.

Faust’s Box au TAP de Poitiers

TAP-visuel-660-2016-poitiers-tap1Poitiers, TAP. Le 11 février 2016, 20h30. Faust in the box / Faust’s Box, création. Nouvel objet sonore en création à Poitiers avec cette production inclassable dans sa forme musicale mais si riche en sens et questionnement que son thème suscite : Faust (dans une boîte) interroge la destinée humaine, le sens d’une vie terrestre. Désirs comblés au delà de ses espérances, le docteur Faust n’espère ni n’aspire à rien. Peut-il encore vivre ? En a t il encore la volonté et le vouloir ? A trop s’être perdu, peut-il se (re)trouver ? C’est tout l’enjeu de la nouvelle production qui met en scène les multiples interrogations de Faust dans sa boîte.

Création au TAP de Poitiers

Faust’s Box / Faust in the box

Andrea Liberovici / Ars Nova ensemble instrumental

Faust en création à Poitiers

 

Faust est seul, enfermé dans une boîte. Il vient d’être damné et il est en fuite. Non plus vers un monde extérieur mais en lui-même. Il ne cherche plus rien sinon retrouver sa voix. S’ouvre alors un dialogue entre lui et son ombre. La chanteuse Helga Davis, remarquée dans la recréation de Einstein on the Beach de Philip Glass et Robert Wilson, campe un Faust ni homme ni femme. Un être qui pense et dit à la fois l’horreur et le miracle de la condition humaine. Narrateur, chanteuse et musiciens interprètent une partition à la croisée des esthétiques, démultipliant les espaces grâce à l’électronique et ouvrant la voie à de multiples illusions sonores. Andrea Liberovici signe une Å“uvre très originale pour voix, corps, instruments, ombres en mouvement, et crée un seul et même langage, nouveau et profondément expressif.

liberovici-andrea-faust-creation-opera-poitiers-presentation-annonce-CLASSIQUENEWS-fevrier-2016FACE AU MIROIRAndrea Liberovici qui a conçu la musique, le texte et la mise en scène du spectacle imagine Faust dans un ultime face à face : lui-même et son ombre. C’est face au miroir, le bilan d’une existence en quête de sens. Le héros (la chanteuse Helga Davis) interroge l’enjeu et le but d’une vie terrestre à travers sa propre quête. C’est un voyage intérieur et intime qui à travers l’évocation de son enfance, de l’amour, du pouvoir, de l’argent, récapitule enjeux et désirs, finalité et moralité de toute une vie, entre passion, désir, ambition. Face au miroir de son âme, que va découvrir Faust de lui-même ? Le spectacle d’Andrea Liberovici souligne la vacuité des existences solitaires et désespérées où le lien humain, la conscience à la Nature font défaut. La force du spectacle tient à la figure centrale de la chanteuse-Faust, ni homme ni femme ; au concours d’une voix off (celle de Robert Wilson, préenregistrée, sorte de “ghost-writer” ou narrateur de l’ombre dont la voix structurante mordante et juste par la pertinence des propos, organise l’action et lui apporte sa continuité dramaturgique). Avec l’apport de l’électronique, la réalisation visuelle produit de superbes illusions sonores. Les 7 instrumentistes se fondent dans une réflexion vivante d’une tension irrésistible. Car le théâtre de Liberovici nous parle à travers Faust du chemin qui s’offre à chacun de nous. Faust, c’est nous.

Le spectacle est repris à Paris, Philharmonie, le 17 septembre 2016 ; puis du 29 nomvebre au 4 décembre 2016, au Teatro Stabile de Gènes (Italie)

 

 

boutonreservationPoitiers, TAP. Le 11 février 2016, 20h30. Faust in the box / Faust’s Box, création
Placement libre / Création
Andrea Liberovici, musique, texte et mise en scène
Helga Davis, chant
Philippe Nahon, direction
Ars Nova ensemble instrumental (7 musiciens)
Robert Wilson, narrateur de l’ombre
Controluce – Teatro d’ombre, ombres en vidéo

Autour de Faust au TAP de Poitiers

Dialogue des plateaux : Faust, une légende allemande de Murnau, dim 14 fév 11h

Pourquoi les chefs d’orchestre mènent-ils tout le monde à la baguette ? avec François Martel, jeu 11 fév 18h30

Une question existentielle à laquelle tentera de répondre par trois fois au cours de la saison un comédien ou metteur en scène avec la complicité d’un musicien ou chef d’orchestre. Ce duo s’interrogera sur une oeuvre du répertoire, un air connu ou un compositeur célèbre, il nous ouvrira avec humour et espièglerie les portes de la musique classique et contemporaine. Des « non-conférences », élaborées avec nos trois orchestres associés, à déguster au bar de l’auditorium.
jeudi 11 février 18h30
La réponse de François Martel, comédien, avec la complicité d’Alain Tresallet, altiste d’Ars Nova ensemble instrumental.
En lien avec Faust in the box

 

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Jonas Kaufmann chante Faust sur France Musique

Jonas Kaufmann est RadamèsFrance Musique. Samedi 2 janvier 2016, 19h. Berlioz : Damnation de Faust avec Jonas Kaufmann. C’était LA production à Bastille à ne pas manquer en décembre 2015, pourvu que vous ayez sélectionné la bonne date avec le ténor illustrissime et époustouflant, Jonas Kaufmann qui affrontait un nouveau défi dans carrière (après Werther, Lohengrin et bientôt Otello), ici sur les planches parisiennes, le rôle du docteur Faust, vieux philosophe, aigri et désillusionné, qui au bord du suicide est envoûté par le diabolique Méphistophélès : contre son âme, le manipulateur lui offre l’éternelle jeunesse et la satisfaction de tous ses désirs… Pour lire le compte rendu critique de Clasiquenews (soirée du 13 décembre 2015, cliquer ici : compte rendu critique du Faust de Berlioz par Jonas Kaufmann et Philippe Jordan)
France Musique nous régale en diffusant samedi 2 janvier 2016 à 19h, de Faust mémorable non pas tant par la mise en scène, décalée, laide, hors sujet, parfois parasitant la lisibilité de l’action, mais convaincante grâce à la distribution, surtout masculine : Jonas Kaufmann donc et aussi Bryn Terfel dans le rôle du démon tentateur… sous la direction toujours très fine, intérieure, allusive du directeur musical de l’Opéra parisien, Philippe Jordan.
LIRE notre présentation de l’opéra Faust de Berlioz : genèse, enjeux, perspectives…

 

Distribution

Direction musicale: Philippe Jordan
Marguerite: Sophie Koch
Faust: Jonas Kaufmann (5 > 20 déc.)
Méphistophélès: Bryn Terfel
Brander: Edwin Crossley-Mercer
Voix céleste: Sophie Claisse

ChÅ“ur de l’Opéra de Paris
Chef des Choeurs : José Luis Basso
Orchestre de l’Opéra de Paris

 

Synopsis
Première partie. Au printemps, à l’aube, dans les plaines de Hongrie, tandis que le vieux philosophe Faust contemple seul l’éveil de la nature,  le chant des paysans célèbre les plaisirs de l’amour. Au loin retentissent bientôt les éclats d’une marche guerrière entonnée par l’armée hongroise qui se prépare au combat. Faust reste indifférent, « loin de la lutte humaine et loin des multitudes ».
Deuxième partie. Au nord de l’Allemagne, Faust dans son cabinet de travail porte une coupe de poison à ses lèvres, décidé à en finir avec une existence devenue trop douloureuse, quand retentit dans l’église voisine un cantique de Pâques qui le sauve du désespoir en lui rendant la foi de son enfance. C’est alors qu’apparaît  le cynique Méphistophélès venu lui promettre : « tout ce que peut rêver le plus ardent désir ». Il transporte Faust dans un cabaret à Leipzig au milieu d’une assemblée bruyante et vulgaire. Puis, voyant que Faust est dégoûté par tant de trivialité, il l’entraîne sur les bords de l’Elbe où il le berce d’un rêve enchanteur dans lequel apparaît l’image parfaite de l’amour, Marguerite. A son réveil, Faust veut aller retrouver la jeune fille et Méphistophélès lui suggère de se mêler à une bande de soldats, puis d’étudiants qui se dirigent vers la ville.
Troisième partie. C’est le soir. Faust, dissimulé dans la chambre de Marguerite, observe avec émerveillement la jeune fille qui tresse ses cheveux en chantant la vieille ballade du roi de Thulé. Méphistophélès, devant la maison, ordonne à son armée de feux follets d’ensorceler Marguerite. Dès le premier regard, Faust et Marguerite, se reconnaissent et se jurent une foi mutuelle. Mais Méphistophélès les interrompt brutalement pour conseiller à Faust de fuir car les voisins réveillés par les démonstrations des deux amants, ont alerté crûment la mère de la jeune fille qui va les surprendre.
Quatrième partie. Dans sa chambre, Marguerite, seule à son rouet, s’abandonne au chagrin. En dépit de sa promesse, Faust n’est pas revenu et elle l’attend, accablée par le sentiment d’avoir été oubliée. Loin d’elle, il se laisse exalter par son désir de ne faire qu’un avec la nature qui lui apparaît comme l’unique consolation face à son «  ennui sans fin ».Méphistophélès le rejoint et lui annonce la condamnation à mort de Marguerite accusée d’avoir empoisonné sa mère avec une « certaine liqueur brune » que Faust lui-même lui avait conseillé d’utiliser pour l’endormir et faciliter ainsi leurs futures rencontres nocturnes.
Pour sauver Marguerite, Méphistophélès exige que Faust signe un pacte qui l’engage à le servir dans l’autre monde et il l’entraîne en enfer au terme d’une terrible chevauchée, course à l’abîme. Marguerite est sauvée et le chÅ“ur des esprits célestes accueille cette « âme naïve que l’amour égara ». Si la jeun femme est sauvée, Faust est promis à d’éternelles flammes.

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 13 décembre 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust. Avec Jonas Kaufmann (Faust), Sophie Koch (Marguerite), Bryn Terfel (Méphistophélès), Edwin Crossley-Mercer (Brander), Sophie Claisse (Voix Céleste). Alvis Hermanis (mise en scène). Philippe Jordan (direction musicale).

Jonas Kaufmann est RadamèsOn le sait, La Damnation de Faust du génial Hector Berlioz est une partition rebelle, à la fois opéra de l’imagination et anti-opéra , dont la fantaisie et la concision des scènes causent bien des soucis aux metteurs en scène qui s’aventurent à la traduire en images. Nouveau trublion des scènes lyriques internationales, le letton Alvis Hermanis – signataire d’une extraordinaire production des Soldaten de Zimmerman au Festival de Salzbourg – a essuyé une bronca historique à l’Opéra Bastille, à l’issue de la première, à tel point que Stéphane Lissner lui a demandé de revoir certains détails de sa copie, changements opérés dès la deuxième représentation (nous étions, quant à nous, à la troisième).

Mise en scène huée à l’Opéra Bastille

Bronca à Bastille

La DamnationNous n’avons donc pas vu certains « effets », tel la copulation d’escargots pendant le grand air de Marguerite « D’amour l’ardente flamme », qui a provoqué l’ire ou les rires du public, et qui pourtant ne faisait, nous le voyons ainsi, que traiter avec humour l’érotisme très accusé entre les deux principaux protagonistes. Pour notre part, donc, nous avons été séduits par la production, tant par son postulat de départ – Faust est ici un scientifique et non plus un philosophe, dédoublé par Stephen Hawking dans un fauteuil roulant (joué par le danseur Dominique Mercy), convaincu que la survie du genre humain passe par la colonisation de Mars – que par les fabuleuses images vidéo de Katarina Neiburga, projections d’une grande beauté visuelle (images de mars, champ de coquelicots d’un rouge flamboyant, baleines s’ébattant dans l’onde ou encore spermatozoïdes jetés dans une course frénétique pour aller féconder une ovule), jamais gratuites à nos yeux, à l’instar des superbes chorégraphies imaginées par Alla Sigalova.

Un bémol cependant à apporter à ses dernières, qui n’ont rien à voir avec leur pertinence et beauté intrinsèque, mais leur omniprésence nuit parfois à l’attention que l’on devrait porter au chant, comme à la musique. Autre point noir, Alvis Hermanis ne s’est pas assez investi dans la direction d’acteurs, les chanteurs – et plus encore le chÅ“ur – restant la plupart figés, ou ne faisant que passer de cour à jardin sans guère plus d’interaction entre eux.

 

Jonas Kaufmann, Bryn Terfel : Faust et Méphistofélès de rêve

Mais c’est plus encore pour le somptueux plateau vocal que le déplacement s’imposait. Le ténor star Jonas Kaufmann campe un Faust proche de l’idéal, capable d’assumer aussi bien la vaillance de « L’Invocation à la Nature » que les ductilités du duo avec Marguerite. A partir du sol aigu, son utilisation très subtile du falsetto délivré pianississimo (la « marque maison » du ténor allemand) est un authentique tour de force, et le raffinement avec lequel il intègre ces passages escarpés dans la ligne mélodique souligne une musicalité hors-pair. De surcroît, sa prononciation du français est parfaite, de même que celle du baryton gallois Bryn Terfel, tour à tour insinuant et incisif, qui ravit l’auditoire avec sa magnifique voix chaude et superbement projetée. La puissance de l’instrument, la beauté d’un timbre reconnaissable entre tous, comme la pertinence du moindre de ses regards, donnent le frisson. Enfin, comment ne pas être admiratif devant la multitude d’inflexions dont il pare la fameuse « Chanson de la puce », ou devant l’intelligence et l’élégance avec lesquelles il délivre sa magnifique « Sérénade ».

Face à ces deux personnages, Marguerite symbolise la vie qui résiste. La voix ronde et chaude de Sophie Koch donne beaucoup de douceur à l’héroïne, et la manière dont la mezzo française délivre avec maîtrise et émotion sa « Ballade », de même que sa « Romance », fait d’elle une Marguerite lyrique et grave à la fois, qui est la vraie opportunité offert à l’humanité d’être sauvée. La distribution est complétée par le Brander plus que convenable du baryton Edwin Crossley-Mercer. Quant aux ChÅ“urs de l’Opéra de Paris, magnifiquement préparés (désormais) par José Luis Basso, ils sont superbes de bout en bout, et la cohésion des registres impressionnent durablement dans la fugue de l’Amen ou encore dans la sublime apothéose finale.

Dans la fosse, Philippe Jordan veille aux grands équilibres, et si « La Marche hongroise » manque de clinquant, il sait toutefois – à certains moments – conduire à l’effervescence un Orchestre de l’Opéra de Paris qui fait honneur à l’extraordinaire et subtile orchestration berliozienne. Sous sa baguette, la phalange parisienne vit, les cordes chantent, les bois se distinguent, et les mille et un détails de la partition sautent ici à nos oreilles enchantées. A peu près seul et contre tous – et malgré les quelques réserves émises plus haut – la mise en scène imaginative et esthétique d’Alvis Hermanis nous a fait rêver.

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 13 décembre 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust. Avec Jonas Kaufmann (Faust), Sophie Koch (Marguerite), Bryn Terfel (Méphistophélès), Edwin Crossley-Mercer (Brander), Sophie Claisse (Voix Céleste). Alvis Hermanis (mise en scène). Philippe Jordan (direction musicale).

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 2 mars 2015. Charles Gounod : Faust. Piotr Beczala, Jean-François Lapointe… Orchestre et choeurs de l’Opéra National de Paris. Michel Plasson, direction. Jean-Romain Vesperini, mise en scène.

Michel Plasson revient à l’Opéra National de Paris pour Faust de Charles Gounod. L’Opéra Bastille accueille une distribution largement non-francophone dans une nouvelle mise en scène conçue par Jean-Romain Vesperini. 3 heures d’émotion et de musique enchanteresse, mais peut-être trop déséquilibrée en ce qui concerne quelques choix artistiques qui laissent perplexes. Une performance honorée plutôt par les quelques spécialistes engagés, et un choeur et un orchestre… ravissants.

 Gounod + Plasson = un duo gagnant !

FAUSTFaust de Gounod a été reçu comme une Å“uvre innovante et impressionnante lors de sa création en 1859 grâce à un certain rejet des conventions de l’époque, notamment le chÅ“ur introductif et le final concerté. Aujourd’hui, nous apprécions surtout les vertus musicales de la partition, sa transparente et efficace théâtralité, malgré le livret de modeste envergure de Jules Barbier et Michel Carré d’après Goethe. Rarement mise en scène, l’opus a une abondance mélodique indéniable et un certain flair avec beaucoup de potentiel dramatique. Or, ce soir le drame se voit largement affecté par toute une série de péripéties et choix incompréhensibles. Le bateau tient bon grâce à la direction musicale d’un Michel Plasson toujours maître de son art et des chÅ“urs impressionnants, mais nous avons de nombreuses réserves vis-à-vis de la plupart des rôles et aussi quant à la mise en scène.

Les choeurs de l’Opéra de Paris sous la nouvelle direction de José Luis Basso sont extraordinaires. Ils sont toujours investis lors des nombreuses interventions et font preuve d’un dynamisme saisissant que ce soit dans la légèreté mondaine au deuxième acte dans « Ainsi que la brise légère » ou dans l’expression d’un héroïsme mystique et glorieux au quatrième lors du célèbre chÅ“ur des soldats « Gloire immortelle ». Nous regrettons pourtant l’écart abyssal entre la richesse de leur prestation musicale et la trop modeste inspiration du metteur en scène. En ce qui concerne les solistes embauchés, il s’agît sans doute d’artistes de qualité, dont les talents musicaux arrivent à toucher l’auditoire malgré, notamment, un grand souci d’articulation et de diction du français pour la plupart. Mais connaissant la prosodie pas facile du livret, nous constatons tout autant que de tels artistes spécialistes du chant français auraient pu avoir plus d’impact. En
l’occurrence le Faust de Piotr Beczala est solide, avec le beau timbre qui lui est propre et une projection correcte. Or, si nous aimons l’intensité passionnante et passionnée de son chant lors du célèbre air « Salut, demeure chaste et pure », nous pensons que le français peut s’améliorer et nous sommes davantage frappés et conquis par le violon solo du morceau (NDLR : le ténor polonais vient de sortir chez Deutsche Grammophon un récital dédié aux Romantiques Français : Piotr Beczala, The French Collection : lire notre compte rendu critique complet “Les Boieldieu et Donizetti sans défaut de Beczala, 1 cd DG).
Ildar Abdrazakov en Méphistophélès est une force de la nature. C’est un diable charmant et charmeur, avec une voix qui ne nous laisse pas insensibles. Or, encore une fois, il est regrettable que son français ne soit pas à la hauteur de son charisme scénique ni de son évidente musicalité. Nous pouvons presque en dire autant de Krassimira Stoyanova dans le rôle de Marguerite. Si nous aimons les qualités de l’instrument, le français presque incompréhensible nous éloigne des charmes de sa belle voix. En plus elle ,’est guère aidée par la mise en scène, pas très valorisante pour son personnage.

Bien heureusement la distribution compte avec quelques francophones dans les rôles secondaires, notamment le baryton spécialiste du chant français Jean-François Lapointe. Il habite le rôle de Valentin avec une prestance et une présence pleine d’émotion qui ensorcelle l’auditoire. A la beauté plastique du chanteur se joignent une prosodie sensible et un chant sincère et touchant. Lors de son air au deuxième acte « Sol natal de mes aïeux » comme dans la scène de sa mort au quatrième, il se donne et s’abandonne totalement,  théâtralement et musicalement, régalant l’audience des moments de très fortes sensations. La mezzo-soprano Anaïk Morel dans le rôle travesti de Siebel, rayonne d’un charme attendrissant lors de ses participations, son articulation est bonne et son chant irréprochable.

L’orchestre de l’Opéra, lui, est sans doute le protagoniste de l’oeuvre en l’occurrence, et son principal argument. Si nous avons aimé les lumières de François Thouret et la chorégraphie de Selin Dündar au ballet du dernier acte, nous avons beaucoup de réserves vis-à-vis à la mise en scène de Jean-Romain Vesperini, protégé d’un Luc Bondy et d’un Peter Stein.
Certaines idées de potentiel aboutissent souvent à un rien quelque peu désuet. Des nombreuses et longues transitions scéniques impliquent beaucoup de temps mort (dans une Å“uvre déjà longue…), l’aspect fantastique se limite à des explosions et du feu sur scène, frappant aux yeux et aux oreilles, mais d’un kitsch et d’une facilité confondante. La beauté monumentale des décors de Johan Engels contrastant avec la modestie confondante de quelques scènes célèbres. Notamment la scène de Marguerite, avec tant de potentiel, « Il était un Roi de Thulé » finissant dans l’air des bijoux,  moments de la mise en scène que nous aimerions oublier.

FAUSTLa prestation de l’orchestre est, elle, complètement inoubliable. Michel Plasson est un des grands spécialistes de la musique romantique française d’une ardeur intacte, et toujours avec une baguette sensible et raffinée, mais aussi inventive, réactive, parfois dynamique, parfois sublime. Toujours intéressante ! Impossible de ne pas aimer l’œuvre devant un travail si bien ciselé, l’Orchestre de l’Opéra faisant preuve d’un beau coloris, de transparence et de clarté, de charme et de brio ; une prestation si frappante par son naturel et son rigueur, inspirant tour à tour des soupirs et des frissons, des frémissements délicieux qui caressent et enivre l’ouïe  en permanence. Une Å“uvre à voir par sa rareté, pour la beauté des performances et gestes d’un Lapointe saisissant, d’un Plasson inspiré et rayonnant, d’un superbe orchestre, de superbes choeurs, et de quelques bons danseurs… Suffisamment de séductions à nous yeux pour venir applaudir ce nouveau Faust parisien.  A l’affiche à l’Opéra Bastille à Paris, les 5, 9, 12, 15, 18, 22, 25 et 28 mars 2015.

Compte-rendu, concert. Bordeaux. Auditorium de Bordeaux. Le 18 février 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust (Version de concert). Eric Cutler, Géraldine Chauvet, Laurent Alvaro, Frédéric Gonçalves. Paul Daniel, direction.

Légende dramatique ou opéra en version de concert ? Berlioz a longtemps hésité entre les deux termes pour définir son opus faustien. Dans tous les cas, il ne semble pas avoir songé à une réalisation scénique, et c’est sous forme concertante que l’Opéra National de Bordeaux a retenu ce titre, donné trois soirées dans le formidable Auditorium dont s’est dotée la ville il y a deux ans.

Eric CutlerDans la partie de Faust, le ténor américain Eric Cutler s’avère – aux côtés de Michael Spyres (qui l’a justement remplacé le 20, Cutler étant souffrant) – le titulaire le plus enthousiasmant actuellement : perfection de la diction, clarté des aigus, raffinement de la ligne, intensité vocale, tout y est. La douceur de son air de la troisième partie, les notes émises en falsetto dans son duo avec Marguerite, le corps à corps avec la houle de l’orchestre dans l’Invocation à la nature, … tous les écueils sont franchis avec une indéniable réussite !

En revanche, la mezzo française Géraldine Chauvet offre une prestation bien lisse face à lui, et se trouve trop souvent à court de souffle, d’articulation et d’influx passionnels pour vraiment convaincre en Marguerite. Par bonheur, le baryton-basse Laurent Alvaro sait lui ce que chanter Berlioz veut dire, et il en traduit magnifiquement le style, colorant chacune de ses interventions de toute l’ambiguïté requise. Nous resterons malheureusement muet sur la prestation de Frédéric Gonçalves (Brander), un “accident de personne” dans le train, entre Toulouse et Bordeaux, nous ayant fait arriver en gare de Bordeaux alors que le concert avait déjà débuté, et en salle après qu’il eût interprété la fameuse “Chanson du rat”…

Paul DanielHabité d’une fougue communicative, le chef britannique Paul Daniel confère à l’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine – dont il est le directeur musical depuis septembre 2013 -, une chaleur, une jubilation et une précision enthousiasmantes. Sous sa battue, l’orchestre vit, les cordes chantent, les bois se distinguent et les mille et un détails qui innervent la partition sont magnifiquement ciselés. Cependant, les choristes lui voleraient presque la vedette : par leur cohésion et leur articulation parfaitement naturelle du français, les membres des Choeurs conjugués de l’Opéra de Bordeaux et de l’Armée française forment une seule et même grande voix qui se plie à toutes les nuances voulues par le compositeur. Quand on pense à la manière dont Berlioz les sollicite dans cet ouvrage, on ne peut qu’applaudir pareille réussite. L’apothéose de Marguerite – avec l’arrivée légère et galopante des jeunes chanteurs de la Jeune Académie vocale d’Aquitaine – est d’ailleurs le radieux couronnement de cette superbe soirée.

Compte-rendu, concert. Bordeaux. Auditorium de Bordeaux. A l’affiche les 18, 20, 22 février 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust (Version de concert). Eric Cutler, Géraldine Chauvet, Laurent Alvaro, Frédéric Gonçalves. Paul Daniel, direction.

Illustrations : Eric Cutler et Paul Daniel (DR)

Marco Guidarini dirige Mefistofele de Boito à Prague

prague-opera-narodni-divadlo-prague-opera-580-380Prague, 22 janvier>29 mai 2015. Boito : Mefistofele. Marco Guidarini. La genèse du Mefistofele (1868-1881) de Boito est longue et difficile : à chaque reprise après l’échec retentissant de la création initiale (5h de spectacle!) à La Scala de Milan en 1868, Boito comme dépassé par un trop plein d’idées formelles, recoupe, taille, réécrit en 1875, 1876 enfin en 1881, dévoilant la formation que nous connaissons. Dès le prologue -conçu comme un final symphonique exprimant la souveraineté de Mefistofele parmi les anges et les chérubins soumis-, le souffle goethéen porté par le livret rédigé par le compositeur lui-même, saisit : violence, passion, lyrisme échevelé sont au diapason et à la hauteur du mythe littéraire. Ne serait-ce que pour cet ample portique qui atteint le grandiose palpitant d’une cathédrale, la partition sait enchanter avec une redoutable efficacité, entre l’opéra et l’oratorio (un clin d’oeil au final du premier acte de Tosca de Puccini, lui aussi sur le thème d’un vaste Te Deum atteint la même surenchère chorale et orchestrale, voluptueuse, terrifiante et spectaculaire).

Le Faust de Boito, 1868-1881

Dans le Prologue – fresque orchestrale inouïe, aux dimensions du Mahler de la Symphonie des mille, Boito souligne le démonisme de Mefistofele qui méprisant l’homme et sa nature corruptible, jure en présence des créatures célestes, de précipiter le vertueux Faust, tout philosophe qu’il soit. va-t-il pour autant réussir ?

boito-arrigo-mefistofele-operaSynopsis, argument. Empêtré par les tableaux divers du roman homérique de Goethe, Boito respecte tant bien que mal le fil de la narration originelle où peu à peu le docteur Faust pourtant conscient des limites de l’homme et de sa nature, s’enfonce dans les tourments de la tentation et de l’expérience sensorielle. A Francfort pendant la fête de la Résurrection, Faust qui célèbre l’avènement du printemps accepte l’offre du démon Mefistofele face aux miracles et prodiges dont il sera bénéficiaire (Acte I).  Au II, alors que Mefistofele détourne la duègne Marta, Faust peut roucouler avec Marguerite en son jardin d’amour. Très vite, le revers tragique d’une vie insouciante montre ses effets effrayants : au III, c’est la visite de Faust coupable dans la prison de Marguerite, incarcérée pour avoir commis un double meurtre : empoisonner sa mère (pour que son amant la visite) et noyer son enfant ! Mais Mefistofele se souciant de la seule chute morale de Faust  entraîne son sujet passif dans le sabbat des sorcières, où paraît surtout l’irrésistible Hélène, la plus belle femme du monde à laquelle Faust désormais ensorcelé voue son âme (IV).
Malgré tous ces prodiges où tout est offert au philosophe : amour, richesse, joyaux et femme sublime, … le coeur du docteur n’est pas apaisé : au ciel, il destine sa vraie nature… morale. Mefistofele avouant sa défaite finale, éclate d’un rire sardonique. Ainsi l’opéra mephistophélique débute sur l’apothéose du Démon puis s’achève par son rire sardonique.

La partition est l’une des plus ambitieuses de son auteur dont le génie dramatique se dévoile sans limites : Boito après avoir dans sa jeunesse militante conspué le théâtre de Verdi, devient son librettiste préféré, réalisant la construction d’Otello et de Falstaff (les ultimes chefs d’oeuvre de Verdi) et surtout reprenant l’architecture complexe de Simon Boccanegra. Mefistofele profite évidemment du travail de Boito avec Verdi.

 

 
 
 

Agenda : Mefistofele de Boito à l’Opéra de Prague

 
 
Guidarini © R. DuroselleL’excellent chef italien, symphoniste, bel cantiste et tempérament lyrique, Marco Guidarini, dirige à l’Opéra de Prague (Narodni Divadlo) Mefistofele de Boito, en janvier, février et mars 2015 :  soit au total 8 représentations à l’affiche pragoise : 22,24 et 30 janvier, 5 et 22 février puis 10 mars 2015 (puis le 15 avril et le 29 mai 2015). La direction du maestro cofondateur du récent Concours Bellini (dont il assure la sélection des lauréats) est l’atout majeur de cette nouvelle production praguoise.

Réservez votre place pour cet événement d’un raffinement orchestral flamboyant sur le site de l’opéra de Prague  / narodni-divadlo.

 
 

 
 

cd
 
 
Renata-Tebaldi-1960La version enregistrée sous la direction de Tulio Serafin à Rome en 1958 fait valoir la sensualité raffinée de l’orchestration comme son souffle épique dès le prologue (domination du démon sur la cohorte des anges et des Chérubins), la cour d’amour entre Faust et Marguerite, le sabbat orgiaque et le culte d’Hélène…) :  Renata Tebaldi chante Marguerite aux côtés de Mario del Monaco (Faust) et Cesare Siepi (Mefistofele). Decca. L’intégrale de l’opéra Mefistofele est l’objet d’une réédition événement au sein du coffret réunissant tous les enregistrements de Renata Tebaldi pour Decca : “Reanta Tebaldi, Voce d’angelo, The complete Decca recordings, 66 cd (1951 (La Bohème, Madama Butterfly), Un Ballo in maschera (1970).

 
 

DVD. Gounod : Faust (Nézet Séguin, Kaufmann, 2011)

Gounod faust kaufmann pape decca dvdMetropolitan Opera de New York, 2011. Aux côtés de ses Siegmund, Werther, Lohengrin et récemment Parsifal (sur la même scène new yorkaise en 2013), le Faust de Jonas Kaufmann irradie d’une vérité superlative grâce à une intelligence des phrasés, particulièrement délectable. Fin, possédé par une angoisse sourde, le philosophe désespéré au début qui veut croire encore à la beauté de la vie et l’illusion de l’amour trouve dans le ténor munichois, un visage, une présence, une sensibilité … souverains. Quel chanteur ! Même si le français n’a pas la clarté immédiate de ses prédécesseurs parmi les plus marquants (dont Alagna), Kaufmann s’affirme par l’opulence de son timbre sombre d’une infinie langueur. A ses côtés, le Mephisto de René Pape, est certes puissant et trempé mais… rien que routinier. Les Valentin (Russel Braun) et Siébel (Michèle Losier), corrects. Face à ce tableau viril, globalement convaincant, que vaut l’héroïne, icône romantique ? Hélas, la Marguerite de Marina Poplavskaya ne tient pas la route : d’autant que comparé à la prestation de son partenaire munichois, son chant reste imprécis, déjà inintelligible, mais surtout stylistiquement poussiéreux et archaïque. C’est le maillon faible qui ternit le niveau musical de la production.
Dans la fosse new yorkaise, Yannick Nézet Séguin cisèle le romantisme flamboyant d’une partition à juste titre mythique. Dommage que la mise en scène soit elle aussi sans idée, sans relief, sans aucune intelligence dramatique. Disposant d’un tel ténor, avec les moyens du Met, on avait pensé qu’une toute autre réalisation, plus exigeante scéniquement, fut possible.

Gounod : Faust. Jonas Kaufmann, René Pape… Yannick Nézet Séguin. Enregistrement réalisé au mettropolitan de New York en 2011. 1 dvd Decca 074 3811.