Compte-rendu, concert. Tannay, Tente du Festival. Les 25 et 26 aoĂ»t 2016. JS BACH, F. MARTIN, R. STRAUSS, SCHUMANN
 R. Capuçon, E. Revaz

capuçonCompte-rendu, concert. Tannay, Tente du Festival. Les 25 et 26 aoĂ»t 2016. JS BACH, F. MARTIN, R. STRAUSS, SCHUMANN
 R. Capuçon, E. Revaz. Depuis 2010, la petite ville de Tannay – situĂ©e au bord du Lac LĂ©man, Ă  quelques encablures de GenĂšve – propose un festival de musique classique Ă  la fin aoĂ»t sous une tente qui offre une acoustique trĂšs satisfaisante. Certes moins connu que les prestigieux festivals de Lucerne, Montreux ou Gstaad, celui de Tannay vaut d’abord pour sa convivialitĂ©… et n’en invite pas moins des artistes de renommĂ©e internationale (cette annĂ©e Vadim Repin, AndreĂŻ KorobeĂŻnikov ou Renaud Capuçon), tout en mettant en avant la jeune gĂ©nĂ©ration (Edgar Moreau, Estelle Revaz ou Romain Leleu). Le Festival de Tannay acquiert ainsi peu Ă  peu sa place dans le paysage musical suisse durant la pĂ©riode estivale.

 

 

Deux (belles) soirées aux Variations Musicales de Tannay

 

La premiĂšre soirĂ©e Ă  laquelle nous avons pu assister accueillait un invitĂ© rĂ©gulier de Serge Schmidt (directeur-fondateur du festival et maire de la ville), le cĂ©lĂšbre violoniste français Renaud Capuçon,placĂ© Ă  la tĂȘte de l’Orchestre de Chambre de BĂąle. Le concert dĂ©bute
par une des piÚces incontournables du corpus violonistique de Bach, le Concerto BWV 1041, dans lequel Capuçon fait valoir son jeu époustouflant et un phrasé fluide et subtil, tandis que se dégage de la formation suisse allemande une agréable fraßcheur, chaque
instrumentiste jouant avec ferveur, Ă©nergie et engagement, sans jamais tomber dans l’excĂšs. Le morceau qui suit sort rĂ©solument des sentiers battus (une autre des caractĂ©ristiques du festival) : le « Polyptique » pour violon et orchestre du compositeur suisse Frank Martin. Ecrite à l’intention et dĂ©diĂ©e Ă  Yehudi Menuhin, la partition fut crĂ©Ă©e par l’Orchestre de Chambre de ZĂŒrich en 1973, et s’inspire de la Passion du Christ… et de son propre Oratorio « Golgotha », composĂ© en 1948.
De moindre ampleur que l’ouvrage prĂ©citĂ©, le Polyptique n’en atteint pas moins la mĂȘme intensitĂ© de pensĂ©e et d’Ă©motion, Ă  travers six images sonores d’un dramatisme bouleversant. Capuçon gratifie l’auditoire d’une interprĂ©tation en tout point digne de son illustre confrĂšre et prĂ©dĂ©cesseur, et l’on aimerait que tout violoniste digne de ce nom manifeste autant d’éclectisme dans le choix des Ɠuvres inscrites Ă  son rĂ©pertoire.

AprĂšs l’entracte – oĂč le public a loisir de se promener dans l’immense parc du chĂąteau possĂ©dant des cĂšdres centenaires et jouissant d’une vue saisissante sur le lac et les Alpes françaises -, Richard Strauss est Ă  l’honneur au travers de ses bouleversantes « MĂ©tamorphoses » pour 23 cordes. ComposĂ©e en 1945, au lendemain de la guerre, et au soir de sa vie, l’Ɠuvre raconte l’Ă©clatement intĂ©rieur de celui qui n’était que musique, et dont la folie des hommes a dĂ©truit un Ă  un les lieux oĂč il avait connu une rare succession de triomphes : Berlin, Dresde, Vienne, Munich… Cet ultime chef-d’Ɠuvre, d’une Ă©pure totale, est une lente confession faussement paisible que Capuçon et ses musiciens dĂ©livrent dans tout son dĂ©chirement et sa nostalgie. Le long silence qui suit est le meilleur des hommages que l’auditoire pouvait offrir tant Ă  la partition qu’Ă  ses dĂ©fenseurs ce soir…

 
 
 

revaz

 
Le lendemain,
le festival invitait une enfant du pays, la violoncelliste suisse Estelle Revaz (27 ans). AprĂšs avoir frĂ©quentĂ© les conservatoires de Sion (sa ville natale), le CNSM de Paris et la Musikhochschule de Cologne, elle a gagnĂ© de nombreux prix internationaux, dont le « Prix Rotary » l’an passĂ© au festival de Verbier. Pour l’accompagner, l’Orchestre du Festival de Tannay, composĂ© de membres de l’Orchestre de la Suisse Romande, dont le contrebassiste solo Jonathan Haskell tient ce soir la baguette. AprĂšs avoir chauffĂ© sa phalange avec l’Ouverture Egmont de Beethoven, interprĂ©tĂ©e avec une belle intensitĂ© dramatique, Estelle Revaz s”attaque aussitĂŽt au Concerto pour violoncelle de Schumann. ComposĂ© alors que le musicien Ă©tait victime d’hallucinations auditives,
l’ouvrage ne fait aucune concession Ă  la virtuositĂ©, sans en ĂȘtre pour autant moins poignante. Ce qui sĂ©duit d’emblĂ©e chez cette jeune soliste, c’est sa grande capacitĂ© Ă  se dĂ©tacher de l’orchestre… malgrĂ© sa flagrante complicitĂ© avec le violoncelle solo de l’orchestre. D’une justesse quasi exemplaire, son jeu s’avĂšre trĂšs proche du chant et, comme lui, est rythmĂ© par les respirations de l’artiste. AprĂšs une premiĂšre salve d’applaudissements, elle se jette dans la page la plus connue du Carnaval des animaux de Camille Saint-SaĂ«ns : le Cygne. Revaz joue cette piĂšce avec un grand engagement artistique et une perception musicale particuliĂšrement Ă©mouvante. Quel phrasĂ© superbe ! La musicienne habite son archet avec une magnifique intensitĂ©, et elle rĂ©colte Ă  nouveau de nombreux vivats.

AprĂšs s’ĂȘtre remis de ses Ă©motions dans la fraĂźcheur de la nuit tombante, le public est conviĂ© Ă  entendre la DeuxiĂšme Symphonie de Beethoven, la plus optimiste du compositeur allemand. Haskell et l’Orchestre du Festival l’abordent avec joie et vitalitĂ© dans un premier mouvement Ă  l’allure un peu martelĂ©e, mais Ă  l’énergie communicative. Le larghetto est une belle illustration d’un Beethoven volontaire, qui avance droit et sans traĂźner, mais qui sait respirer et chanter avec un lyrisme apaisĂ©. Joie de jouer ensemble, cela s’entend, dans les deux derniers mouvements : espiĂšgle et enjouĂ© dans le scherzo puis virtuose et fougueux dans un finale savoureux et
puissant.

Les festivals qui allie à un tel degré qualité artistique et convivialité ne sont pas légion, et Tannay est de ceux- là !