Compte rendu, opéra. Nantes. Théâtre Graslin, le 8 novembre 2014. Cavalli : Elena. Monica Pustilnik, direction. Jean-Yves Ruf, mise en scène. Gaia Petrone, Anna Reinhold, Christopher Lowrey, Emiliano Gonzalez Toro, …

elena--trio-anagers-nantes-opera-jeff-rabillon-2014-580-380En 3 heures de temps, voici du pur bel canto non pas romantique ni bellinien… mais baroque ; formidable immersion dans le gĂ©nie lyrique vĂ©nitien, creuset irrĂ©sistible d’une formidable et Ă©pique hybridation des genres.  Ce Cavalli dĂ©voilĂ© Ă  Aix cet Ă©tĂ©, se voit confirmĂ© Ă  Nantes (avant Angers puis Rennes) : accompagnant le dernier Monteverdi Ă  Venise, aussi crĂ©atif et moderne que son contemporain Cesti – autre gĂ©nie du XVII ème italien prĂ©cisĂ©ment vĂ©nitien-, Francesco Cavalli dĂ©montre ici une maestria sublime dans l’expression des passions amoureuses,  travestissements,  lamentations pathĂ©tiques voire plongĂ©e tragique sans omettre nombre de saillies bouffonnes totalement dĂ©lirantes Ă  la clĂ©. ..  autant de facettes irrĂ©sistibles qui fondent une scène lyrique parmi les plus foisonnantes jamais conçues.  L’opĂ©ra vĂ©nitien du XVII ème offre une synthèse exceptionnelle de l’invention théâtrale y musicale : tous les registres s’y mĂŞlent. Certes pas de choeur (propre Ă  l’opĂ©ra romain) ni de danses (emblème de la cour de France) mais une comprĂ©hension sensible et profonde du coeur humain proche souvent de la parodie,  de la satire aussi auxquelles se joint une bonne dose de cynisme saisissant.  Cavalli et son librettiste ont façonnĂ© un Ă©chiquier troublant et vertigineux – un « tourner manège shakespearien »- oĂą les situations exacerbĂ©es – entre rĂŞve ou cauchemar- rĂ©vèlent les aspirations souterraines, et tous les moyens mis en oeuvre pour les rĂ©aliser.

Le gĂ©nie de Cavalli confirmĂ© Ă  Nantes. Aucun des nombreux personnages n’est Ă©pargnĂ©. Sauf CrĂ©on peut ĂŞtre : roi magnanime au III qui rĂ©tablit l’innocence d’Hippolyte et permet Ă  ThĂ©sĂ©e de retrouver celle qu’il n’avait au final jamais cessĂ© d’aimer. Au dĂ©part, dès le dĂ©but du Prologue, la truculente « Discorde » montre bien ce qui dirige le monde… Ainsi contre tout attente et avec le soutien de Neptune (fieffĂ© agitateur), ThĂ©sĂ©e enlève HĂ©lène Ă  la barbe de son faux père Tyndare. Ajoutez que la plus belle femme du monde ne pourrait se contenter d’un seul prĂ©tendant…. comptez au moins un autre : MĂ©nĂ©las … que ses sentiments conduisent au travestissement : il prend l’identitĂ© d’une amazone, « Elisa » pour pĂ©nĂ©trer jusqu’Ă  la palestre oĂą la divine blonde a coutume de s’entraĂ®ner Ă  la lutte avec ses suivantes expĂ©rimentĂ©es.

1000 nuances du désespoir…

Gaia_Petrone_QFVenise aime la confusion des sentiments et des sexes aussi notre Elisa/ MĂ©nĂ©las suscite elle-mĂŞme le dĂ©sir de deux mâles imprĂ©vus ici : le roi Tyndare et le compagnon de ThĂ©sĂ©e,  PirrithoĂĽs. .. la galerie ne serait pas complète sans les figures obligĂ©es de tout opĂ©ra vĂ©nitien : dĂ©sespoir noir, dĂ©lire buffon. Donc d’abord, l’emblème du dĂ©sespoir dont les vĂ©nitiens ont fait une spĂ©cialitĂ© : le lamento. .. Ainsi sont taillĂ©s les arias si fugaces de Tyndare (pauvre chenu frappĂ© par la beautĂ© d’Elisa : très crĂ©dible Krzysztof Baczyk, jeune basse russe Ă  suivre) mais surtout des sublimes victimes de l’amour au comble de l’anĂ©antissement : MĂ©nestĂ©e, le fils de CrĂ©on (claire rĂ©fĂ©rence au Nerone monteverdien : Anna Reinhold fait scintiller son timbre sombre et chaud),  soupirant en souffrance face Ă  l’inaccessible HĂ©lène qui en taquine et cruelle veille bien Ă  lui refuser tout regard comprĂ©hensif;  et surtout la remarquable figure d’Hippolyte,  compagne lĂ©gitime de l’ignoble et volage ThĂ©sĂ©e (on est loin de Rameau car ce ThĂ©sĂ©e lĂ  est une crapule de la première espèce). Tyndare, MĂ©nestĂ©e, Hippolyte… Cavalli leur rĂ©serve de sublimes airs de dĂ©senchantement amoureux, vertiges et abysses Ă©motionnels dont l’opĂ©ra vĂ©nitien est bien le seul alors Ă  sonder tous les reliefs de la profondeur. Juste et foudroyante Hippolyte : ce que fait la jeune mezzo italienne Gaia Petrone (portrait ci-dessus) du personnage humiliĂ©, trahi, relève… du miracle vocal. Son incarnation illumine toute la seconde partie du spectacle (fin du II, totalitĂ© du III : tant pis pour nos voisins partis Ă  l’entracte)…

Du délire bouffon déjanté au voluptueux ineffable…

Puis, Ă  l’extrĂ©mitĂ© de cette palette d’affects,  se hisse lui aussi très haut dans l’investissement peut-ĂŞtre plus scĂ©nique que vocal, le bouffon dĂ©lirant,  incarnation de la folie qui gouverne les hommes, d’Iro du tĂ©nor argentin Emiliano Gonzalez Toro : PlatĂ©e dĂ©lurĂ©e avant l’heure, parfois lubrique, souvent mordante,  aiguillon dramatique qui exacerbe toute situation si elle n’a pas donnĂ© ce qu’il en attendait. N’oublions pas non plus cet autre lyre qui depuis Monteverdi fait la valeur du drame vĂ©nitien : le sublime langoureux, cette sensualitĂ© conquĂ©rante qui est l’apanage de la première scène d’Elena (le soprano voluptueux jamais forcĂ© et colorĂ© de Giulia Semenzato se glisse très naturellement dans le corps de la sirène envoĂ»tante).

Volupté cynique. On comprend bien que de la part de Cavalli, le thème d’Hélène n’est qu’un prétexte : prétexte à aborder toutes les tares humaines qu’amour suscite en une cascades d’effets imprévus. Faux semblants, quiproquos, langueur feinte (Ménélas/Elisa vis à vis de Pirithoüs), vraie détestation jusqu’au crime organisé (Menestro contre Teseo)… tout cela révèle l’éloquente maturité de l’opéra vénitien  des années 1640-1650 (une source à laquelle s’abreuve la France de Mazarin et du jeune Louis XIV puisque Cavalli fait créer Ercole Amante à Paris en 1660) : un opéra pionnier premier qui sait divertir en brossant une satire délicieusement abjecte de l’âme humaine. Après une telle traversée éprouvante, du pur bouffon aux cavernes tragiques, il faut bien ce final d’un langoureux souverain où les deux couples recomposés se retrouvent, comme après le songe d’une nuit de cauchemar : Elena/Menelao et Ippolita/Teseo.

Comme dans La Calisto, autre joyau lyrique dû au génie cavallien, hier ressuscité avec une audace devenue légendaire par le trio Maria Bayo/René jacobs/Herbert Wernicke, voici cette Elena plus voluptueuse et terriblement cynique encore, où coule un vrai sens du théâtre et des situations dramatiques contrastées déjantées. Du pain béni pour les chanteurs-acteurs et les metteurs en scène. A Nantes aux côtés des interprètes déjà cités, soulignons la versatilité piquante du soprano toujours incarné de Marianna Flores (tour à tour : Erginda, la suivante d’Elena au I qui désespère de n’être pas ravie comme sa patronne ! ; Junon du Prologue et même Pollux au III, prêt à venger sa soeur Hélène) ; la vocalità elle aussi très sûre du contre ténor Christopher Lowrey à la tenue vocale et scénique irréprochable, sans omettre le Diomède et Créonte très crédibles également de Brendan Tuohy. Voilà longtemps que l’on avait pas écouté une telle distribution. La palme du trouble séduisant allant au Ménélas du contre-ténor américano coréen Kangmin Justin Kim qui joue très habilement de sa silhouette gracile et souple, de sa voix androgyne pour incarner le Ménélas le mieux efféminé qu’on ait jamais vu. De telle sorte que le désir de Pirithoüs s’en trouve ô combien légitime.

Tout cela compose un spectacle captivant de bout en bout, dont on aurait parfois aimé un continuo plus nuancé et subtilement lascif, quoique continûment expressif (ce n’est pas Leonardo Garcia Alarcon qui dirige ce soir mais Monica Pustilnik) et judicieusement caractérisé (le clavecin-luth toujours lié aux rôles d’Elena et de Menelao). La mise en scène en forme d’arène insiste sur la conception d’un théâtre de confrontation et d’opposition d’autant plus légitime que le livret dans la première partie souligne l’éloge du larcin, de la tromperie, de la fraude, actes familiers du duo Thésée/Pirithoüs, parfaits bandits-escrocs des coeurs.

On savait que l’opéra vénitien du XVIIè marquait un premier âge d’or du genre : la preuve en est clairement donnée ce soir à Nantes. Prochaines représentations à Angers vendredi 14 (20h) et dimanche 16 novembre 2014 (14h30). Incontournable.

Nantes. Théâtre Graslin, le 8 novembre 2014. Cavalli : Elena. Dramma per musica, en un prologue et trois actes. Livret de Nicolò Minato sur un argument de Giovanni Faustini. Créé au Teatro San Cassiano de Venise, le 26 décembre 1659.

Monica Pustilnik, direction musicale
Jean-Yves Ruf, mise en scène

avec

Giulia Semenzato, Elena et Venere
Kangmin Justin Kim, Menelao
Fernando GuimarĂŁes, Teseo
Gaia Petrone, Ippolita et Pallade
Carlo Vistoli (Nantes)
& Rodrigo Ferreira (Angers), Peritoo
Emiliano Gonzalez Toro, Iro
Anna Reinhold, Menesteo et La Pace
Krzysztof Baczyk, Tindaro et Nettuno
Mariana Flores, Erginda, Giunone et Castore
Milena Storti, Eurite et La Verita
Brendan Tuohy, Diomede et Creonte
Christopher Lowrey, Euripilo, La Discordia et Polluce
Job Tomé, Antiloco

Cappella Mediterranea

Illustrations : Jeff Rabillon © Angers Nantes Opéra 2014

Elena de Cavalli : l’opéra vénitien triomphe à Nantes et à Angers

elena-la-pepite-du-festival-d-aix-en-provence,M115762OpĂ©ra, annonce. Cavalli:Elena. Angers Nantes OpĂ©ra : 2>16 novembre 2014. Renaissance de Cavalli. A propos de l’opĂ©ra Elena (1659). Peu Ă  peu Francesco Cavalli reprend la place qui lui est propre, la première parmi les plus grands compositeurs d’opĂ©ras italiens au XVIIè (avec Cesti, le favori de la Reine Christine de Suède), après la mort de leur maĂ®tre Claudio Monteverdi en 1643. L’ouvrage de Cavalli prend en compte l’évolution de sa manière, après l’opĂ©ra qu’il livra pour les noces du jeune Louis XIV, Ercole Amante. Flamboiement orchestral nouveau, mais confusion Ă©motionnelle et sensualitĂ© renforcĂ©es… En tĂ©moigne le labyrinthe trouble d’Elena (1659), crĂ©Ă© au San Cassiano de Venise avec le castrat vedette Giovanni Cappello en Menelas et un soprano grave la courtisane Lucietta Gamba, dans le rĂ´le titre. En s’inspirant du rapt d’HĂ©lène par ThĂ©sĂ©e, convoitĂ©e par MĂ©nĂ©las qui va jusqu’à se travestir en femme pour l’approcher… Cavalli se laisse prendre par le jeu des identitĂ©s masquĂ©es : marivaudage piquant avant l’heure, oĂą MĂ©nĂ©las effĂ©minĂ© (devenu la belle Elisa) suscite les ardeurs de deux mâles sĂ©duits : Pirithöus et le roi Tyndare. Chacun ici se dĂ©sespère (nombreux lamenti), n’aspire qu’à l’amour, le vrai… La production dĂ©jĂ  sujet d’un dvd, occupe l’affiche d’Angers Nantes OpĂ©ra, jusqu’au 16 novembre 2014. EvĂ©nement lyrique. Prochain compte rendu d’Elena de Cavalli sur classiquenews.com.

 

 

Lire notre présentation de la production d’Elena de Cavalli présentée par Angers Nantes Opéra

Reprise ensuite à l’Opéra de Rennes, les 23,25 et 27 novembre 2014

 

 

 

Elena de Cavalli présenté par Angers Nantes Opéra en novembre 2014 :

Nantes / Théâtre Graslin
Dimanche 2, mardi 4, jeudi 6 et samedi 8 novembre 2014

Angers / Grand Théâtre
vendredi 14, dimanche 16 novembre 2014

en semaine Ă  20h, le dimanche Ă  14h30

 

 

 

 

cavalli-elena-dvd-ricercar-alarcon-rufDVD. Cavalli : Elena (1659). Alarcon, Aix 2013. Peu à peu,l’immense génie du vénitien Francesco Cavalli (1602-1676),premier disciple de Montevedi à Venise (et certainement avec Cesti, son meilleur élève), se dévoile à mesure que la recherche exhume ses opéras. Le premier défricheur fut en ce domaine René Jacobs dont plusieurs enregistrements à présent pionniers, demeurent clés (Xerse, Giasone, surtout La Calisto cette dernière, portée à la scène avec Maria Bayo dans la mise en scène du génial et regretté Herbert Wernicke …). Voici le temps d’ Elena (sommet lyrique, surtout comico satirique de 1659) dont l’histoire légendaire croise la figure initiatrice ici de la discorde. Dès le prologue, en geisha perverse et sadique en diable, l’allégorie distille son venin conquérant ; de fait, les héros auront bien du mal à se défaire d’une intrigue semé de chassés croisés et de quiproquos déconcertants… propres à éprouver leurs sentiments. Lire notre critique complète du dvd Elena de Cavalli 

Francesco Cavalli, la résurrection spectaculaire

Cavalli_francescoCavalli:Elena. SablĂ©, le 27 aoĂ»t. Angers Nantes OpĂ©ra : 2>14 novembre 2014. Renaissance de Cavalli. A propos de l’opĂ©ra Elena (1659). Peu Ă  peu Francesco Cavalli reprend la place qui lui est propre, la première parmi les plus grands compositeurs d’opĂ©ras italiens au XVIIè, après la mort de son maĂ®tre Claudio Monteverdi en 1643. Meilleur reprĂ©sentant de l’opĂ©ra vĂ©nitien baroque, Francesco Cavalli – qui porte le nom de son protecteur, incarne l’excellence poĂ©tique et expressive du genre lyrique en Europe : il renouvelle le théâtre monteverdien, assimile son cynisme et sa sensualitĂ© et l’adapte au goĂ»t des plus grandes cours royales dont Ă©videmment Paris : Mazarin l’appelle Ă  Paris pour cĂ©lĂ©brer les noces du jeune Louis XIV : un nouvel ouvrage, Ercole Amante (1662), d’une enchantement irrĂ©sistible auquel sont associĂ©s dĂ©jĂ  les ballets d’un certain Lulli. SablĂ© le 27 aoĂ»t puis Angers Nantes OpĂ©ra en novembre 2014 accueillent un opĂ©ra peu connu Elena qui revisite le mythe antique avec une grâce poĂ©tique, et une saveur personnelle pour l’Ă©quivoque trouble magnifiĂ© par le travestissement et les situations piquantes qui en dĂ©coulent… Roi du drame, de la mĂ©tamorphose et des genres mĂŞlĂ©s (comique, truculent, sentimental, hĂ©roĂŻque et tragique…), Cavalli refait surface… William Christie avait rĂ©vĂ©lĂ© (Caen, 2011) la magie elle aussi irrĂ©sistible de Didone (1641). Le gĂ©nial Francesco gagne peu Ă  peu une juste reconnaissance. D’autant que le dvd Elena est Ă©ditĂ© par Ricercar, qu’une biographie, la première aussi documentĂ©e et synthĂ©tique, sort Ă©galement chez Actes Sud (par Olivier Lexa). La renaissance Cavalli est en marche… EN LIRE +

DVD. Cavalli : Elena (1659). Alarcon, Aix 2013 (Ricercar)

cavalli-elena-dvd-ricercar-alarcon-rufDVD. Cavalli : Elena (1659). Alarcon, Aix 2013. Peu Ă  peu, l’immense gĂ©nie du vĂ©nitien Francesco Cavalli (1602-1676), premier disciple de Montevedi Ă  Venise (et certainement avec Cesti, son meilleur Ă©lève), se dĂ©voile Ă  mesure que la recherche exhume ses opĂ©ras. Le premier dĂ©fricheur fut en ce domaine RenĂ© Jacobs dont plusieurs enregistrements Ă  prĂ©sent pionniers, demeurent clĂ©s (Xerse, Giasone, surtout La Calisto cette dernière, portĂ©e Ă  la scène avec Maria Bayo dans la mise en scène du gĂ©nial et regrettĂ© Herbert Wernicke …). Voici le temps d’ Elena (sommet lyrique, surtout comico satirique de 1659) dont l’histoire lĂ©gendaire croise la figure initiatrice ici de la discorde. Dès le prologue, en geisha perverse et sadique en diable, l’allĂ©gorie distille son venin conquĂ©rant ; de fait, les hĂ©ros auront bien du mal Ă  se dĂ©faire d’une intrigue semĂ© de chassĂ©s croisĂ©s et de quiproquos dĂ©concertants… propres Ă  Ă©prouver leurs sentiments.
Les vĂ©nitiens n’ont jamais hĂ©sitĂ© Ă  dĂ©tourner la mythologie pour aborder les thèmes qui leur sont chers : l’opĂ©ra a cette vocation de dĂ©nonciation… sous son masque poĂ©tique et langoureux, il est bien question d’Ă©pingler la folie ordinaire des hommes, aveuglĂ©s par les flĂŞches du dĂ©sir… ainsi, c’est dans Elena, un cycle de travestissements et de troubles identitaires (d’autant plus renforcĂ©s que le goĂ»t d’alors favorise les castrats : voir ici le rĂ´le de MĂ©nĂ©las qui en se travestissant en cours d’action, incarne au mieux cette esthĂ©tique de l’ambivalence), de quiproquos Ă©rotiques (ce mĂŞme MĂ©lĂ©nas effĂ©minĂ© devenu Elisa sĂ©duit immĂ©diatement Pirithöus et surtout le roi de Sparte Tyndare), d’illusion enivrante et de guerre amoureuse (ainsi ThĂ©sĂ©e et son acolyte PirithoĂĽs sont experts en rapts, enlèvements, duplicitĂ© en tous genres, protĂ©gĂ©s et encouragĂ©s en cela par Neptune)…

Passions humaines, grand désordre du monde

Cavalli_francescoAilleurs, Francesco Cavalli imagine une fin diffĂ©rente (heureuse) pour sa propre Didone. Dans Elena, le compositeurs et son librettiste tendent le miroir vers leurs contemporains ; ils dĂ©noncent de la sociĂ©tĂ©, avec force âpretĂ©, tout ce que l’homme est capable en dissimulation, tromperie (Ă©difiĂ©e comme il est dit par MĂ©nĂ©las en “vertu”).
Ici, les amours d’HĂ©lène et de MĂ©nĂ©las sont sensiblement contrariĂ©es (sous la pression de Pallas, Junon indisposĂ©es) : la belle convoitĂ©e est aimĂ©e de ThĂ©sĂ©e, mais aussi de MĂ©nesthĂ©e le fils de CrĂ©on, et naturellement de MĂ©nĂ©las : chacun veut s’emparer de la sirène et c’est Ă©videmment MĂ©nĂ©las le plus imaginatif : se travestir en femme (Elisa) pour approcher HĂ©lène lors de ses entraĂ®nements sportifs, mieux la courtiser. L’opĂ©ra vĂ©nitien excelle depuis Monteverdi dans l’expression des passions humaines, dans les vertiges de l’amour et le labyrinthe obsĂ©dant/destructeur du dĂ©sir.

Louis XIV jeuneLa production aixoise 2013, en effectif instrumental rĂ©duit (comme c’Ă©tait le cas dans les théâtres vĂ©nitiens du Seicento – XVIIème) rend bien compte de la verve satirique de l’opĂ©ra cavallien, d’autant que la fosse jamais tonitruante, laisse se dĂ©ployer l’arĂŞte du texte Ă  la fois savoureux et mordant (le trait le plus rĂ©vĂ©lateur, prononcĂ© par les deux corsaires d’amour, ThĂ©sĂ©e et PirithoĂĽs est : “les femmes ne donnent que si on les force” : maxime incroyable mais si emblĂ©matique de ce théâtre rugueux, violent, sauvage). Il n’est ni question ici des ballets enchanteurs ni du sensualisme triomphant d’Ercole Amante (composĂ© après Elena, pour la Cour de France et les noces de Louix XIV), ni de farce noire et tragique Ă  la façon de La Calisto : le registre souverain d’Elena reste constamment la vitalitĂ© satirique et le dĂ©lire comique : sous couvert d’une fable mythologique, Cavalli souligne la nature dĂ©rĂ©glĂ©e de l’âme humaine prise dans les rĂŞts de l’amour ravageur (un thème dĂ©jĂ  traitĂ© par les sceptiques Monteverdi et Busenello dans Le Couronnement de PoppĂ©e, 1642). Mais alors que l’opĂ©ra du maĂ®tre Claudio, saisit et frappe par sa causticitĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e, sa lyre tragique et sombre, voire terrifiante (en exposant sans maquillage la perversitĂ© d’une jeune couple impĂ©rial NĂ©ron/PoppĂ©e, totalement dĂ©diĂ©s Ă  leur passion dĂ©vorante/conquĂ©rante), Cavalli dans Elena, se fait le champion de la veine comique et bouffe (il n’oublie pas d’ailleurs de compenser les rĂ´les principaux des princes, rois et dieux grâce au caractère dĂ©lirant du bouffon, Iro/Irus, serviteur du roi Tyndare (jeu superlatif d’Emiliano G-Toro) : un concentrĂ© de bon sens frappĂ© d’une claivoyance Ă  toute Ă©preuve : c’est le continuateur des rĂ´les Ă  l’esprit pragmatique des Nourrices chez Monteverdi)…

Voix en or, fosse atténuée

UnknownLa production aixoise Ă©blouit par l’assise et le relief de chaque chanteur acteur. Elle est servie par des protagonistes au jeu complet dont les qualitĂ©s vocales sont doublĂ©es de rĂ©elles aptitudes dramatiques. Palmes d’honneur au couple des amants victorieux : HĂ©lène et MĂ©nĂ©las (respectivement Emöke Baráth et Valer Barna-Sabadus) ; comme Ă  la soprano Mariana Flores au timbre irradiant et Ă  la projection toujours aussi percutante d’autant plus Ă©clatante dans ce théâtre oĂą brille l’esprit facĂ©tieux (son Erginda – la suivante d’Elena, pĂ©tille d’appĂ©tence, de dĂ©sir, de vitalitĂ© scĂ©nique). La mise en scène est simple et lisible, soulignant que l’opĂ©ra baroque vĂ©nitien est d’abord et surtout du théâtre (dramma in musica : le drame avant la musique) renforce la modernitĂ© et la puissante libertĂ© d’un théâtre lyrique qui lĂ©gitimement fut le temple et le berceau de l’opĂ©ra public, en Europe, dès 1637.

Le geste du chef Leonardo Garcia Alarcon est fidèle Ă  son style : animĂ©, parfois agitĂ©, un rien systĂ©matique (y compris dans la latinisation de l’instrumentatarium, quand la guitare devient envahissante pour le premier rĂ©citatif de MĂ©nĂ©las…). Trop linĂ©aire dans l’expression des passions contrastĂ©es, trop attendu dans la caractĂ©risation instrumentale des personnages et de leur situation progressive : certes nerveux et engagĂ© dans les passages de pur comique ; mais absent Ă©trangement dans les rares mais irrĂ©sistibles moments d’abandon comme de langueur amoureuse ou de dĂ©sespoir sombre. Ainsi quand le roi de Sparte Tyndare tombe amoureux de MenĂ©las effĂ©minĂ© (Elisa, vendue comme Amazone prĂŞte Ă  enseigner Ă  la princesse HĂ©lène, le secret de la lutte Ă  la palestre) : soudain surgit dans le coeur royal, le sentiment dĂ©vorant d’un pur amour imprĂ©vu : on aurait souhaitĂ© davantage de profondeur et de trouble Ă  cet instant. MĂŞme direction un peu tiède pour les duos finaux entre MĂ©nĂ©las et HĂ©lène… MĂŞme pointe de frustration pour les airs d’Hippolyte, amante dĂ©laissĂ©e par ThĂ©sĂ©e (qui lui prĂ©fère la belle spartiate HĂ©lène) : interprète subtil, Solenn’ Lavanant fait merveille par son verbe grave et articulĂ©e.
La magie de l’ouvrage vient de ce passage du labyrinthe des coeurs Ă©pris (gravitant autour d’HĂ©lène vĂ©ritablement assiĂ©gĂ©e par une foule de prĂ©tendants) Ă  sa rĂ©solution quand s’accomplit l’attraction irrĂ©versible unique entre HĂ©lène et MĂ©nĂ©las. La rĂ©alisation des couples (ThĂ©sĂ©e revenu à  lui revient finalement vers Hippolyte) permet l’issue heureuse de la partition selon un schĂ©ma fixĂ© par Monteverdi dans PoppĂ©e. Entre gravitĂ© et justesse, dĂ©lire et cynisme, ce jeu des contrastes fonde essentiellement la tension de l’opĂ©ra cavallien. De ce point de vue, Elena est moins aboutie que l’assoluto Ulisse de Gioseffo Zamponi (prĂ©cedĂ©mment Ă©ditĂ© chez Ricercar, “CLIC” de classiquenews de mars 2014). Outre cette infime rĂ©serve, ce nouveau dvd Cavalli mĂ©rite le meilleur accueil. Pour un traitement plus complexe et troublant des passions cavalliennes, le mĂ©lomane curieux se reportera sur la Didone version William Christie, enchantement total d’un théâtre comique, et langoureux traversĂ©s d’Ă©clairs tragiques, d’une exceptionnelle sensibilitĂ© sensuelle (Ă©galement disponible en dvd).

cavalli-elena-dvd-ricercar-alarcon-rufDVD. Francesco Cavalli : Elena (1659). Jean-Yves Ruf, mise en scène. L. G. Alarcon, direction musicale. Emöke Baráth (Elena,Venere), Valer Barna-Sabadus (Menelao), Fernando Guimarães (Teseo), Rodrigo Ferreira (Ippolita, Pallade: Solenn’ Lavanant Linke Peritoo), Emiliano Gonzalez Toro (Iro), Anna Reinhold (Tindaro, Nettuno), Mariana Flores (Erginda, Giunone, Castore), Majdouline Zerari (Eurite, La Verita), Brendan Tuohy (Diomede, Creonte), Christopher Lowrey (Euripilo, La Discordia, Polluce),  Job Tomé (Antiloco). Cappella Mediterranea. Livre 2 dvd Ricercar RIC346. Enregistré au Théâtre du Jeu de Paume à Aix en Provence en juillet 2013.

Lire notre dossier Francesco Cavalli, un portrait, de Naples, Paris Ă  Venise …

agenda : et si vous passez cet Ă©tĂ© par la Sarthe, ne manquez mercredi 27 aoĂ»t 2014, la reprise de la production d’Elena par Alarcon, dans le cadre du festival baroque de SablĂ© (L’Entracte, SablĂ© sur Sarthe Ă  20h30)

Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 7 avril 2014. Cavalli : Elena. Justin Kim, David Szigetvari, Giuseppina Bridelli, Brendan Tuohy, Mariana Flores… Ensemble Cappella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Jean-Yves Ruf, mise en scène.

Elena de Francesco Cavalli, ressuscitĂ© l’annĂ©e dernière Ă  Aix après 350 ans, reparaĂ®t en avril 2014 Ă  l’OpĂ©ra de Lille pour ravir le cĹ“ur et l’intellect d’un public davantage curieux. Le chef et claveciniste argentin Leonardo Garcia Alarcon dirige son ensemble baroque Cappella Mediterranea et une pĂ©tillante distribution des jeunes chanteurs. Jean-Yves Ruf signe la mise-en-scène, efficace et astucieuse.

Elena ressuscitée

Francesco Cavalli (1602-1676), Ă©lève de Monteverdi, est sans doute un personnage emblĂ©matique de l’univers musical du XVIIe siècle. A ses dĂ©buts, il suit encore la leçon de son maĂ®tre mais au cours de sa carrière il arrive Ă  se distinguer stylistiquement, dĂ©fendant sa voix propre, pionnière dans l’école vĂ©nitienne. Son style a un caractère populaire et, comme Monteverdi, il a le don de la puissance expressive. Avec lui, l’ouverture et surtout l’aria prendront plus de pertinence. De mĂŞme, il annonce l’école napolitaine, non seulement par l’utilisation des instruments libĂ©rĂ©s du continuo, mais aussi par les livrets qu’il met en musique, souvent très comiques, particulièrement riches en pĂ©ripĂ©ties. C’est le cas d’Elena, crĂ©e en 1659, donc après La Calisto mais avant L’Ercole amante parisien. Le livret de Nicolo Minato s’inspire, avec une grande libertĂ©, de l’histoire de ThĂ©sĂ©e Ă©pris de la belle HĂ©lène.

Dans cette unique production, il y a des dieux, des princes, des amazones, des hĂ©ros, un bouffon, des animaux… Peu importe, puisque le but n’est autre qu’un théâtre lyrique bondissant et drĂ´le, pourtant non dĂ©pourvu de mĂ©lancolie. Dans ce sens, le dĂ©cor unique de Laure Pichat est très efficace, une sorte de palestre avec des murs mobiles qui fonctionnent parfois comme des portes.

 

 

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Après l’entracte, le dĂ©cor enrichi de lianes n’est pas sans rappeler les suspensions ou sculptures kinĂ©tiques (“Penetrables”) du sculpteur vĂ©nĂ©zuĂ©lien Jesus Soto, le tout doucement accentuĂ© par les belles lumières de Christian Dubet. Les costumes de Claudia Jenatsch sont beaux et protĂ©iformes, mĂ©langeant kimonos pour les dĂ©esses aux habits lĂ©gèrement inspirĂ©s du XVIIe des humains, nous remarquons les belles couleurs et l’apparente qualitĂ© des matĂ©riaux en particulier. Jean-Yves Ruf, quant Ă  lui, se distingue par un travail dramaturgique de qualitĂ©. La jeune distribution paraĂ®t très engagĂ©e et tous leurs gestes et mouvements ont un sens théâtral Ă©vident. Ainsi, pas de temps mort pendant les plus de 3 heures de reprĂ©sentation.

« Les erreurs de l’amour sont des fautes lĂ©gères »

Les 13 chanteurs sur le plateau ont offert une performance plutĂ´t convaincante. Certains d’entre eux se distinguent par leurs voix et leurs personnalitĂ©s. Le ThĂ©sĂ©e de David Szigetvari, a un hĂ©roĂŻsme Ă©lĂ©gant, une si belle prĂ©sence sur scène. Un ThĂ©sĂ©e baroque par excellence, affectĂ© ma non troppo, mais surtout un ThĂ©sĂ©e qui ne tombe pas dans le piège du hĂ©ros macho abruti et rustique, si loin de la nature du personnage mythique qui fut le roi fondateur d’Athènes. Justin Kim en MĂ©nĂ©las Ă©tonne par l’agilitĂ© de son instrument et attise la curiositĂ© avec son physique ambigu  ; si nous pensons qu’il peut encore gagner en sensibilitĂ©, il arrive quand mĂŞme Ă  Ă©mouvoir lors de sa lamentation au troisième acte. Giuseppina Bridelli en Hippolyte a un beau chant nourri d’une puissante expressivitĂ©. Mariana Flores en Astianassa, suivante d’HĂ©lène, captive aussi avec sa voix, au point de faire de l’ombre Ă  la belle HĂ©lène de Giulia Semenzato. Cette dernière captive surtout par son excellent jeu d’actrice, aspect indispensable pour tout opĂ©ra de l’Ă©poque. Que dire du PirithoĂĽs de Rodrigo Ferreira, Ă  la belle prĂ©sence mais avec un timbre peut-ĂŞtre trop immaculé ? Ou encore du beau chant d’un Brendan Tuohy ou d’un Jake Arditti (Diomède et Euripyle respectivement) ? Sans oublier la prestation fantastique de Zachary Wilder dans le rĂ´le d’Iro le bouffon, un vĂ©ritable tour de force comique ! (NDLR: Zachary Wilder a Ă©tĂ© laurĂ©at du très select et très exigeant Jardin des Voix 2013, l’AcadĂ©mie des jeunes chanteurs fondĂ©e par William Christie).

Et l’orchestre de Cavalli ? S’il n’avait pas accès Ă  l’orchestre somptueux de Monteverdi Ă  Mantoue, le travail d’Ă©dition de Leonardo Garcia Alarcon traduit et transcrit la partition avec science et vivacitĂ©. L’ensemble Cappella Mediterranea l’interprète donc avec brio et sensibilitĂ©, stimulant en permanence l’ouĂŻe grâce Ă  une palette de sentiments superbement reprĂ©sentĂ©s. A ne pas rater Ă  l’OpĂ©ra de Lille encore les 9 et 10 avril 2014. Prochaine retransmission sur France Musique le 3 mai 2014.

 

 

Compte rendu opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal le 6 dĂ©cembre 2013. Francesco Cavalli (1602-1676), Elena … Mise en scène : Jean-Yves Ruf. Direction : Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn.

Dans la très belle saison de l’OpĂ©ra royal de Versailles, la production d’Elena, dramma per musica de Cavalli, Ă©tait très attendue depuis son succès aixois cet Ă©tĂ©. C’est grâce en partie au travail de dĂ©fricheur de Jean-François Lattarico (voir son excellent livre sur Busenello sorti cet Ă©tĂ©) et d’autres chercheurs passionnĂ©s, que petit Ă  petit reviennent sur le devant de la scène, des Ĺ“uvres injustement oubliĂ©es. Après Caligula de Pagliardi et Egisto de Cavalli tous deux recrĂ©Ă©s par le Poème Harmonique, c’est Ă  nouveau un opĂ©ra de Cavalli que nous redĂ©couvrons ainsi. Outre la merveilleuse musique de ce dernier, Elena se rĂ©vèle ĂŞtre ce que l’on peut Ă  juste titre considĂ©rer comme l’un des premiers opĂ©ras comiques de l’histoire. Certes, la tragĂ©die est ici Ă©galement prĂ©sente. Mais comme dans la Commedia dell’Arte, Ă  qui Elena doit beaucoup, elle apporte surtout sa part de poĂ©sie jubilatoire et mĂ©lancolique, qui permet au lieto fine de trouver sa voie et sa raison d’ĂŞtre. 

 

Enchantements vénitiens

 

elena_cavalli_aix_AlarconTombĂ©e dans l’oubli depuis sa crĂ©ation en 1659 au Teatro San Cassiano Ă  Venise, – avec toutefois une première production en 2006 aux Etats-Unis sous la direction de Kristin Kane qui a consacrĂ© une thèse Ă  cet opĂ©ra – Elena a retrouvĂ© grâce Ă  une collaboration fructueuse entre Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn Ă  la direction et Jean-Yves Ruf Ă  la mise en scène, tout son pouvoir de sĂ©duction.
Ici bien avant HĂ©lène de Troie, c’est HĂ©lène la plus belle jeune fille du monde que nous dĂ©couvrons, celle dont la beautĂ© est un rĂŞve digne des dieux.
Après un prologue oĂą sous les manigances de la Discorde dĂ©guisĂ©e en Paix, trois dĂ©esses se disputent le sort d’HĂ©lène fille de Tyndare, roi de Sparte (en fait de Jupiter), dĂ©bute le drame ou … la comĂ©die.
Ici les portes ne claquent peut-ĂŞtre pas, mais se nouent et se dĂ©nouent des relations amoureuses bien inconstantes. De travestissements en fourberies au machiavĂ©lisme bien insouciant, le trouble Ă©rotique se joue de ceux et celles qui le dĂ©couvre. Les chagrins d’amour ne durent pas plus qu’un songe. HĂ©lène la plus belle des femmes, ne demande qu’Ă  aimer et capte les cĹ“urs de tous ceux qui la croisent. De MĂ©nĂ©las qui entre Ă  son service en se dĂ©guisant en amazone pour l’approcher, Ă  ThĂ©sĂ©e, son rival qui enlève la jeune femme et sa (fausse) suivante, au prince Menesteo, fils de Creonte et jusqu’au bouffon, tous en tombent amoureux et quand ce n’est pas d’elle, c’est de sa fausse suivante. Car Elena, comme bien d’autres dramma per musica, joue aussi sur le trouble homohĂ©rotique dont la scène vĂ©nitienne Ă©tait si friande, tout comme se trouvent entremĂŞlĂ©s le trivial aux plus nobles des sentiments, le comique au tragique. Après bien des quiproquos, oĂą le Bouffon de Tyndare, Iro, Ă  sa part et non des moindres, tout finit par rentrer dans l’ordre, enfin presque.
La mise en scène de Jean-Yves Ruf est profondĂ©ment Ă©lĂ©gante et raffinĂ©e, respectueuse de l’Ĺ“uvre, manquant du coup parfois d’audace et de fantaisie. Des dĂ©cors sobres, Ă©voquant une arène, quelques accessoires, de belles lumières et costumes Ă©voquant le XVIIe siècle, offrent un très beau cadre Ă  une distribution excellente et Ă©quilibrĂ©e, pleine de jeunesse et de vitalitĂ©, très lĂ©gèrement diffĂ©rente de celle d’Aix-en-Provence.
La jeune soprano hongroise Emöke Barath, dans le rĂ´le-titre est la plus belle perle baroque qui soit. Son timbre sensuel, son impertinence scĂ©nique en font une HĂ©lène aux charmes incomparables. Le contre-tĂ©nor Valer Barna-Sabadus est un MĂ©nĂ©las mĂ©lancolique et ardent tandis que le tĂ©nor Fernando Guimaraes rĂ©vèle un timbre sĂ©duisant dans le rĂ´le de ThĂ©sĂ©e. On retiendra Ă©galement, dans le rĂ´le d’Iro, le bouffon, un irrĂ©sistible et truculent Zachary Wilder. L’ensemble des autres chanteurs relèvent avec panache les rĂ´les parfois multiples qui leurs Ă©choient. On a pu remarquer la très belle basse Krzystof Baczyk dans les rĂ´les de Tyndare et Neptune ou la superbe mezzo anglaise Kitty Whately dans le rĂ´le de l’Ă©pouse dĂ©laissĂ©e de ThĂ©sĂ©e, Ippolita.
L’autre belle surprise de cette production est la Capella Mediterranea, qui redonne Ă  la musique de Cavalli d’onctueuses couleurs et de savantes nuances, mĂŞme si l’on peut regretter quelques soucis de justesses du cĂ´tĂ© des cornets Ă  bouquin. Leonardo Garcia AlarcĂłn fait chatoyer son ensemble et se montre ici très attentif aux voix. Pari rĂ©ussi pour cette renaissance. A Versailles, le public s’est montrĂ© conquis.

 

 

 

Versailles. OpĂ©ra Royal le 6 dĂ©cembre 2013. Francesco Cavalli (1602-1676), Elena, Dramma per musica en un prologue et trois actes, Livret de Giovanni Faustini et Niccolo Minato.; Mise en scène : Jean-Yves Ruf, dĂ©cors : Laure Pichat , costumes : Claudia Jenatsch, ; Lumières et mise en scène : Christian Dubet; Avec : Elena, Venere, Emöke Barath; Menelao, Valer Barna-Sabadus; Teseo, Fernando Guimaraes ; Peritoo, Rodrigo Ferreira ; Ippolita, Pallade, Kitty Whately ; Iro , Zachary Wilder ; Tindaro, Nettuno, Krysztof Baczyk ; Menesteo, La Pace, Anna Reinhold ; Erginda, Giunone, Castore, Francesca Aspromonte ; Eurite, La Verita, Majdouline Zerari ; Diomede, Creonte, Brendan Tuohy ; Euripilo, La Discordia, Polluce ; Christopher Lowrey ; Antiloco, Job TomĂ©. Solistes de l’AcadĂ©mie EuropĂ©enne de musique du Festival d’Aix-en-Provence ; Cappella Mediterranea; Direction : Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn.