LIVRE événement, critique. Willem de Vries : COMMANDO MUSIK (Buchet Chastel)

commando musik willem de vries critique livre nazis spoliations classiquenews 9782283031988-359daLIVRE événement, critique. Willem de Vries : COMMANDO MUSIK (Buchet Chastel) – On mésestime souvent combien les nazis furent d’âpres voleurs d’œuvres d’art, et sur le plan musical, des prédateurs prêts à tout pour dérober les biens juifs de toute nature et surtout de grande valeur (partitions, manuscrits, instruments…). Dès 1940, l’administration hitlérienne organise une vaste politique de confiscation des biens juifs, dans les territoires occupés (France, Belgique, Pays-bas…), spoliant maintes familles ayant fui, déportées ou retenues prisonnières, afin d’enrichir encore et encore les fonds artistiques allemands, en particulier de la capitale du reich, Berlin (et dans un premier temps, avant inventaire exhaustif dans les entrepôts de la firme Franzkowiak), ou à Lepizig où était programmé le projet de musée musical du reich (« Hohe Schule »).
Ainsi « l’organisation Rosenberg » ou ERR, suivait l’objectif d’éliminer la vie culturelle juive dans toute l’Europe, à travers la confiscation des œuvres d’art et des bibliothèques au profit du IIIè reich. Une cellule consacrée à la musique voit le jour, le « Sonderstab Musik » (/ commando « musique »), composée d’éminents musicologues allemands, chargés de localiser instruments, partitions, manuscrits… l’activité de cette officine est le sujet principal de ce livre passionnant.

 

 

Le sonderstab musik / Commando Musik…
Spoliation anti juive à l’échelle européenne

 

 

Pour clarifier encore l’étendue de la spoliation, les fameux « monuments men » (MFA & A pour Monuments, Fine arts and archive programm ») créé dès 1943 par le général Dwight Eisenhower, commandant suprême des armées américaines, furent organisés pour tracer et récupérer les quelques 5 millions d’œuvres d’art usurpées par les nazis dans toute l’Europe…

Le texte que publie Buchet Chastel est moins une offrande littéraire que le support d’une enquête complète, premier document sérieusement argumenté, parfois très (trop ?) détaillé ; de toute évidence, les chercheurs à venir y puiseront des pistes d’investigation pour élucider nombre de problème d’objets et d’instruments qui pour certains attendent toujours de revenir à leurs propriétaires originels et / ou à leurs descendants. C’est le fruit de presque 20 années de recherche menée par Willem De Vries à partir de 1991, et qui constitue un éclairage décisif sur l’une des plus ignobles opérations de spoliation jamais organisée au 20è. Sur ses propres deniers (puisque la faculté d’Amsterdam refusa de financer son projet), le chercheur rassemble et identifie un nombre important de manuscrits gardant la trace d’une administration méticuleuse, dont le seul but est la confiscation à grande échelle. Ce sont plusieurs centaines de milliers d’ouvrages et plusieurs dizaines de milliers d’instruments et de partitions qui sont transférer à Berlin puis dans les caches du reich en Haute Silésie (Ratibor, Pless, Langenau).

Toute l’opération s’appuie sur une idéologie première particulièrement bien documentée ; sur l’engagement de personnalités très zélées à la bonne réalisation de leur mission… Ainsi Willem de Vries dresse le portrait de deux personnalités clés dans ce programme de vol à l’échelle européenne : Alfred Rosenberg le théoricien (celui qui instille les ferments du national-socialisme dans l’art et la culture allemande) et Herbert Gerigk, membre des Waffen-SS… et biographe de Verdi et Rossini, qui fut ainsi le responsable de la bonne exécution des principes édictés (« orchestrateur de la politique musicale de Rosenberg).
Le dossier est complété par le cas de collaborateurs identifiés, chevilles ouvrières du Sonderstab Musik : Wolfgang Boetticher (devenu professeur de musicologie à l’Université de Göttingen après la guerre et renvoyé suite aux découvertes de l’auteur) et Guillaume de Van (conservateur à la BN et correspondant local à Paris, collaborateur des plus actifs du Sonderstab Musik)…. parmi leurs victimes, spoliées au mépris de tout respect de la propriété et de la mémoire des juifs inquiétés et martyrisés : Arthur Rubinstein (dont 71 compositions qui lui furent dédiées…), le critique musical Arno Poldès, le violoncelliste Gregor Piatigorsky ; et les cas spécifiquement analysés de la claveciniste polonaise Wanda Landowska dont la collection en France était domiciliée à Saint-Leu la Forêt (soit 60 caisses dérobées par Gerigk, comprenant la bibliothèque musicale, les biens et meubles dont les instruments, parmi lesquels le fameux piano de Chopin, de nombreux peintures et objets d’art…); du compositeur Darius Milhaud dont l’appartement parisien après sa fuite, fut intégralement « vidé » ; Willem de Vries évoque alors la plainte du gouvernement français, démuni, laissé sans suite…; il précise le zèle pointilleux de Boetticher, habile à réécrire l’histoire et déclarer Landowska comme juive… S’agissant de Milhaud, De Vries retrouve ainsi la trace de partitions que l’on croyait perdues (dont Le beau Tripoli de damas, Poème pour le piano et l’orchestre sur un cantique de Camargue, Sonatine pour orgue…), finalement restituées par l’auteur à la veuve de Darius Milhaud, Madeleine, en avril 1992.

L’apport est fondamental : il suscite l’admiration pour le travail de recherche ainsi réalisé, autant que l’effroi face à une vaste et minutieuse opération de spoliation antijuive.

 

 

 

 

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LIVRE événement, critique. Willem de Vries : COMMANDO MUSIK (Buchet Chastel) – Parution : oct 2019 – Format : 15 x 23 cm, 416 pages – 26 € – ISBN 978-2-283-03198-8

 

 
 

 

LIVRE événement, critique. JM Molkhou : les grands Quatuors à cordes du XXè (Buchet Chastel)

LIVRE événement, critique. Jean-Michel Molkhou : les grands Quatuors à cordes du XXè (Buchet Chastel). Voilà un nouvel opus qui devrait grandement séduire les amateurs de musique de chambre : tous ceux pour lesquels, du public ou des musiciens, la notion de conversation en musique n’est ni vain mot ni fantasme inatteignable. Quelques groupes constitués s’y sont risqués, ont réussi, incarnant par leur complicité et leur choix de répertoire, un idéal vivant. En voici une sélection forcément partiale mais qui a le mérite de constituer un premier échéancier s’agissant des “grands Quatuors du XXè”, ceux qu’il est possible diversement d’écouter toujours, grâce aux archives audio.

MOLKOU livre quatuor a cordes critique annonce livre critique classiquenews buchet chastelLa préface signée du Quatuor Modigliani et de Sonia Simmenauer indique de quoi il est question : non pas les grandes partitions pour quatuor à cordes comme nous pouvions le supposer, mais les « grands » interprètes constitués en quatuor, au XXè. Etant en 2020, déjà, un bilan est donc possible. Les formations portent d’abord le nom du primarius, ou 1er violon, privilège du musicien le plus exposé (ainsi les Quatuors Ysaÿe, Busch, Rosé, Capet, Lowenguth…) ; ou bien évoquent une terre d’élection (Budapest, Hongrois, Italiano, Tokyo, Jerusalem, Shanghai…) ; voire une institution d’origine (Juilliard, Curtis, Bolchoï…), et depuis plusieurs décennies, les noms de peintres sont devenus la nouvelle norme… La trouvaille exemplaire ayant été défendue par le Quatuor … Sine nomine !
Pour sélectionner les quelques 120 formations ici présentées, des critères ont été identifiés : longévité, notoriété, influence, discographie voire « destin particulier »… L’auteur balaie large, témoignant de la diversité des aventures et des approches, dans un répertoire divers : apparaissent par ordre chronologique de création, les Quatuor Capet, Busch, Pro Arte, de Budapest, Lener, Calvet, de Prague (nés avant 1920), Kolisch, Beethoven,… Né dans les années 1930 : le Quatuors Hongrois ; puis dans les années 1940 : Smetana, Végh, Borodine, Italiano ; à l’Après-guerre : Fine Arts, Juilliard, LaSalle, Paganini (tous fonndés en 1946) ; Quatuor Amadeus, de Hollywood, … Propres aux années 1960 : Guarneri, Melos, Cleveland, de Tokyo, … 1970 : Alban Berg, Prazak, Arditti, Takács, Emerson… dans les années 1980 : Hagen, Ysaÿe, Mosaïques, Artemis… dans les années 1990 : Quatuors de Jérusalem, Belcea, …
Puis une seconde partie qui classe non par chronologie mais alphabétiquement (au nom de l’ensemble), assez « fourre-tout », répare des oublis et complète ce panorama plutôt très large sous le titre : « d’autres grands quatuors à cordes du XXè » . La partie permet d’ajouter les candidats de ce panthéon subjectif, de AEOLIAN à WIHAN. Le spectre est large et promet d’autres focus. Etonnant oubli, n’y figure pas le Quatuor Manfred par exemple… A suivre.

BONUS : 1 cd inclus de 6h de musique, comprenant un témoignage du geste musical et artistique des Quatuors choisis sous la forme d’un mouvement intégral

LIVRE événement, critique. JM Molkhou : les grands Quatuors à cordes du XXè (Buchet Chastel – série Les Grands Interprètes) – parution : janvier 2020

LIVRE événement. BEETHOVEN PAR LUI-MÊME (Buchet Chastel)

Beethoven par lui même bûcher chastel classiquenews 9782283033623-aafbbLIVRE événement. BEETHOVEN PAR LUI-MÊME (Buchet Chastel). Sur l’échelle des extrêmes, à coup sûr, Ludwig occuperait la place la plus haute. L’éditeur avait déjà publié le cycle de la correspondance suscitée par le compositeur en raison de sa surdité : ses fameux « cahiers de conversation », lesquels lui permettaient par l’écrit de communiquer avec son entourage (2015) : un procédé astucieux qui a le mérite de consigner ainsi, jusqu’à l’anecdotique, le quotidien d’un combattant par l’art. Ici l’auteure, à l’occasion du 250è anniversaire de sa naissance en 2020, s’intéresse à un choix de lettres et déclarations (elles mêmes tirées de ses carnets intimes et des cahiers de conversation), scrupuleusement reproduites en ce qu’elles révèlent tel caractère ou telle préoccupation artistique du génie romantique né à Bonn, résident à Vienne.
De 1782 à 1827, Beethoven nous est dévoilé ; certes passionné et parfois, souvent excessif ; mais porté par le goût de l’excellence et la force sublime de son art ; c’est surtout un être généreux, entier, doté d’un charisme humain et fraternel peu commun ; c’est un être frappé par un handicap démoniaque, qui se montre difficile et exacerbé, en particulier vis à vis des membres de sa famille (sa belle sœur Johanna, tour à tour conspuée, humiliée puis réconfortée ; vis à vis de son neveu Karl dont il a décidé de prendre la garde et assurer l’éducation…) ; c’est un ami à la fois possessif et distant ; c’est un artiste qui doit aussi cacher longtemps son infirmité, pourtant convaincu qu’il est né pour écrire des œuvres magistrales. Ce dont sont convaincus eux aussi, ses protecteurs de 1809, les princes viennois, Kinsky, Lichnowsy et l’Archiduc Rodolphe qui de concert lui allouent une rente annuelle à vie de 4000 florins : reconnaissance unique dans l’histoire de la musique du génie d’un musicien…
Piliers et fondations d’une œuvre unique et singulière que l’année 2020, celle des 250 ans, permettra d’expliciter et de réexplorer, ses goûts musicaux, ses admirations nuancent notre perception de l’homme et de l’artiste : féru de littérature (Shakespeare et surtout Schiller, …avant Verdi / quant à Goethe, leur « rencontre » ne s’est jamais réellement accomplie), et évidemment de musique : si l’on ne sait rien de sa pensée à l’égard de son confrère à Vienne, Schubert (qui l’admirait beaucoup), Beethoven on le sait ne goûtait guère les « flonflons » de Rossini (sans inspiration : pauvre producteur d’une « riche récolte de raisins secs » / rosinen, en un subtil jeu de mots). Ses grandes vénérations vont à Mozart, Cherubini,… d’une façon moins évidente à son maître Joseph Haydn, selon une formule je t’aime moi non plus, qui lui est propre. Ce qui transpire toujours en dépit des aléas de l’humeur, des vicissitudes de la vie sociale, mondaine ou amicale, voire sentimentale aussi, c’est la détermination et la volonté d’un individu hors limites. Révélateur.

LIVRE événement. BEETHOVEN PAR LUI-MÊME. Lettres réunies et présentées par N Kraft. Buchet Chastel. Date de parution : 07/11/2019 – Format : 14 x 20,5 cm, 14,99 EUR € – ISBN 978-2-283-03362-3 – 170 pages. Plus d’info sur le site de l’éditeur Buchet Chastel

Livre, critique. Gérard Mannoni : Une vie à l’opéra, souvenirs d’un critique (éditions Buchet-Chastel)

une vie a l opera buchet chastel livre critique livre par classiquenews gerard mannoniLivre, critique. Gérard Mannoni : Une vie à l’opéra, souvenirs d’un critique (éditions Buchet-Chastel). L’auteur rend compte de ses reportages, et sujets traités au fur et à mesure d’une carrière déroulée au contact des artistes à l’affiche, depuis le milieu des années 1940, jusqu’au début des années 2000 (terminant l’énoncé d’une vie bien artistiquement bien remplie à Tokyo et en évoquant à ses débuts alors, le phénomène Jonas Kaufmann)… ce sont les souvenirs d’un critique et envoyé spécial, salarié par divers medias de la presse écrite spécialisée (ou pas) pour couvrir les événements lyriques d’alors; au fil des pages (plus de 250 au total), se précisent dans les replis de la mémoire et après l’écoute de bandes d’entretiens enregistrés, conservées in extremis dans sa maison de campagne-, la personnalité des interprètes, surtout chanteurs d’opéra, qui pour certains, sont devenus des amis.

 

 

Gérard Mannoni raconte l’opéra du XXè
Petites et grandes histoires de la lyricosphère

 

 

La sphère opératique se dévoile dans la diversité des corps de métiers engagés ; à travers surtout la vie en coulisses, préparation et répétitions, petites histoires et anecdotes qui s’inscrivent dans une mémoire saturée d’instants surtout mondains, parfois magiciens. La galerie de portraits est digne d’un roman picaresque tant les profils et les comportements sont variés ; tous révélateurs d’une réalité : la personnalité humaine contredit parfois l’impression entretenue par la personnalité artistique. Voyez par exemple la froideur distante d’une Schwarzkopf – hautaine et se rendant inaccessible – comme une divinité allemande ; tout l’inverse d’une Montserrat Caballé, autrement plus chaleureuse et simple, à un même niveau artistique : d’ailleurs, le portrait de la diva catalane pourrait être un hommage parfait depuis sa disparition le 6 octobre dernier (p 25).

Ainsi s’égrènent les petites histoires du milieu lyrique (et aussi chorégraphique, car l’auteur a suivi de nombreux ballets à l’Opéra de Paris). Maurice Béjart, Yvette Chauviré, Balanchine, Barychnikov, Cuevas et ses ballets ou Serge Lifar… alimentent la chronique des danseurs et des chorégraphes. Un milieu à peine moins croustillant.
Mais l’auteur maîtrise son sujet : l’art de la narration et des évocations calibrées, demeurent parfaitement rythmé. Le journaliste connaît bien son métier. Toujours il raconte une histoire et à travers, décrit une situation qui en dit long sur ses acteurs… On le suit ainsi à Bayreuth, à l’époque de Wieland Wagner à la fin des années 1950, quand la Colline verte savait encore produire de superbes productions en particulier sur le plan vocal (Birgit Nilsson, Elisabeth Grümmer, Astrid Varnay,…) ; à Paris en 1958, pour le gala donné à l’Opéra par Maria Callas la Divine, alors au sommet d’une carrière surmédiatisée ; passent les divas devenues légendaires telles Tebaldi, Galina Vichnevskaia (qui habitait un superbe appartement parisien avec son époux Rostropovitch…) ; Régine Crespin, Germaine Lubin, la diva nazillarde ; et même une certaine Suzy Lefort, belle sÅ“ur du directeur de festival (Aix), Bernard : une dévoreuse délurée, tout à fait emblématique d’un certain milieu parisien tout à fait artificiel et sophistiqué pour lequel l’opéra est avant tout un faire valoir… mondain et politique. On sent alors une certaine émotion nostalgique à l’évocation de dîners d’après-première à l’Espace Cardin à Paris, où étaient présents Saint Laurent, Paloma Picasso et autres célébrités du gotha à connaître. Témoin sincère (ou affabulateur, mais alors dans une moindre mesure), l’auteur ressuscite tout un monde désormais perdu, qui et le temps de son activité, put éprouver l’illusion d’être éternel en accrochant les étoiles. Il nous reste pour le pire et le meilleur des vérités bien pesées, si révélatrices de la personnalité de certaines légendes lyriques du siècle passé (Fedora Barbieri et Leonie Rysanek, June Anderson et Jane Rhodes, surtout Beverly Sills, la plus grande coloratoure – avec Caballé, du XXè : une mère attentive avant d’être une artiste déjà exceptionnelle…) ; tout cela ne s’invente pas mais a été vécu simplement. La preuve que la réalité dépasse souvent la fiction. A lire absolument.

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CLIC D'OR macaron 200Livre, critique. Gérard Mannoni : Une vie à l’opéra, souvenirs d’un critique (éditions Buchet-Chastel) – Format : 14 x 20,5 cm, 264 pages – prix indicatif :20€ – ISBN 978-2-283-03076-9 – Parution : septembre 2018

 

 

LIVRES, annonce : AGNES LETESTU, Danseuse étoile, propos sur la danse (Editions Buchet Chastel)

letestu agnes danseuse etoile buchet chastel livres review critique livres classiquenews gerard mannoni pourquoi danserLIVRES, annonce : AGNES LETESTU, Danseuse étoile, propos sur la danse (Editions Buchet Chastel). La réussite d’une danseuse tient à quelques paris relevés : maîtrise totale de son corps et de ses possibilités et évolutions ; gestion du mental ; choix et gestion des rôles du répertoire et des créations à inventer ; discipline, humilité, patience… Tout cela la danseuse phare du Ballet de l’Opéra de Paris, Agnès Letestu l’a appris, canalisé, porté, sachant attendre son heure, s’effacer presque pour mieux éblouir le temps venu, quand son physique et ses performances répondaient alors au goût et à l’attente du « milieu » : public, directeurs de l’Opéra et de la Danse. Avec Noureev, Agnès Letestu apprend et perfectionne son art dans … l’ombre ; jusqu’en octobre 1997, où après avoir dansé Odile dans Le Lac des Cygnes, elle devenait de la bouche même de Hugues Gall, « Danseuse Étoile », reconnaissance ultime et accomplissement suprême. Si l’on prend en compte qu’une carrière de danseuse s’arrête, vérité du corps oblige, vers 42 / 43 ans, selon les intéressées, le parcours d’Agnès Letestu fut incroyablement intense, sa singularité marquante estimée à sa juste valeur sur le tard… Mais quelle grâce, et quelle intériorité ! Pas un battement de cils, pas un regard (vers le public) qui n’ait été pensé, muri, ciselé pour exprimer mieux qu’une technique : l’âme du personnage. Les pages de ce livre témoignage sont capitales pour comprendre de l’intérieur, la quête lente donc mieux préparée de l’une des danseuses les plus inspirées, et les plus technicienne de sa génération. La silhouette Letestu fait depuis ses incarnations su la scène de Bastille et du Palais Garnier à Paris, modèle. Celle qui en plus d’être une danseuse divine, par son élégance et sa profondeur, fut aussi enseignante, et passionnée par le costume, réalisatrice des costumes de scènes pour plusieurs productions; la sincérité du propos est passionnante, les anecdotes autobiographiques d’un apport essentiel. LIVRE événement. Grand critique et compte rendu à venir dans le mag cd dvd livres de CLASSIQUENEWS

CLIC_macaron_2014LIVRES événement, annonce. Agnès Letestu : Danseuse étoile, repos sur la danse. Parution le 15 septembre 2016. Editions Buchet-Chastel — ISBN 978-2-283-02938-1. CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016. Grande critique à venir

Livres. Compte rendu critique. Les grandes divas du XXème siècle. Par Richard Martet. Éditions Buchet Chastel

CLIC_macaron_2014Livres. Compte rendu critique. Les grandes divas du XXème siècle. Par Richard Martet. Éditions Buchet Chastel. Voix de femmes. Sopranos, mezzos, contraltos… voici 50 portraits de cantatrices parmi les plus mémorables et pour certaines (voire une grande majorité) légendaires, nées avant 1946 qui ont marqué par leur chant, leur style, la justesse des rôles incarnées, l’histoire si passionnante de l’opéra au XXème siècle. Evidemment l’apport (complémentaire) du cd (jusqu’à 7 h de musique) regroupant les airs célèbres des plus séduisantes apporte le témoignage sonore à l’évocation écrite, souvent précise, documentée, qui rétablit nombre de contre vérités.

divas richard martet XXeme siecle buchet chastel editions review critique compte rendu classiquenews decembre 2015Les divas les plus anciennes, telles Géraldine Farrar (née en 1882) à celles plus récentes, comme Edita Gruberova (née en 1946, la borne chronologique), sont évoquées avec un sens poussé du détail. Chacune idéalement restituée par ses choix précis de répertoire, sa tessiture de début de début et de fin de carrière, ses extravagances aussi… En intitulant son nouveau dictionnaire : “les grandes divas du XXème siècle”, l’auteur Richard Martet (actuel rédacteur en chef du mensuel Opéra magazine) inscrit aussi chaque personnalité dans son époque et vis à vis de ses admirateurs comme de ses “rivales”, éclaircissant certaines rivalités abusivement entretenues par public, critiques et medias, telles les frictions orchestrées entre Maria Jeritza et Lotte Lehmann, Elisabeth Schwarzkopf et Lisa della Casa, Renata Tebaldi et Maria Callas, Grace Bumbry et Shirley Verrett. A lire les pages qui leur sont dédiées, les quatre divas inoubliables qui s’affichent en couverture du présent dictionnaire sélectif suscitent probablement à l’auteur ses préférences : la mozartienne et diseuse Schwarzkopf, qui eut quand même le zèle de posséder sa carte du parti nazi ; l’assoluta bel cantiste Joan Sutherland ; l’audacieuse et tout autant bel cantiste Maria Callas, sans omettre notre diva à la française, l’éblouissante Régine Crespin qui combina comme nulle autre : noblesse, déclamation, clarté. A lire tant de portraits d’étoiles aujourd’hui si bouleversante mais au carrière passée, – à l’exception de la toujours active Edita Gruberova, l’on se prend à regretter des années dorées révolues tant les divas d’aujourd’hui malgré l’exposition médiatique décuplée, n’atteignent pas ou si peu la charisme et l’éclat de leurs ainées…

Livres. Compte rendu critique. Les grandes divas du XXème siècle. Par Richard Martet. Éditions Buchet Chastel. 448 pages. Parution : décembre 2015. 23 € (prix indicatif).

Livres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel (2014)

Buchet chastel Jameux dominique chopin fureur de soi critique compte rendu classiquenewsLivres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel (2014). Encore un livre sur l’auteur des Préludes et des Etudes… Mais pas vraiment biographie, ni  analyse technicienne : un parcours original, très informé, paradoxal et di stancié. La disparition récente de son auteur – qui fut aussi « homme de radio », spécialiste par l’écrit et la parole de tant de « Musiques en Jeu »- donne à  cette lecture fort recommandée un « mélancolique supplément d’âme ». Je n’y suis pas. En des ouvrages   de science- la musicologie en est une, on le sait, parfois  aérienne, parfois privée d’envol quand « ses ailes de géant…. »- et même à l’intérieur de ceux-ci, gît, ou se montre, ou se dissimule un regardant. La règle déontologique est de n’y pas dire : « je »… Hors tels édits, guère de tolérance ou de salut ? De toute façon, ne pas oublier que sévissent aussi, rétrospectivement, des « biographies » où ramassage de ragots, compilation des traditions et bouquets d’anecdotes ne mènent le récit de vie qu’à sa perdition qui aujourd’hui se nomme Gala ou Closer…

« La musique était son monde ». On écrit cela en tête d’un  article sérieux sur le dernier livre de Dominique Jameux, Chopin ou la fureur de soi, persuadé que l’auteur ne nous en voudrait  pas d’un ton souriant et familier :  l’« homme de radio » fut aussi  le fondateur de Musique en Jeu, cette revue unique des années 70 qui dura bien moins qu’Art-Press mais ouvrit tant de citoyens de bonne volonté aux arcanes et labyrinthes du sonore… Le signataire de ces lignes hélas « posthumes » a appris au seuil de l’automne la disparition – commencement d’un brûlant été –de Dominique Jameux. Croyant que « Chopin » avait déjà été chroniqué ici même, il s’était  contenté de lire pour son propre plaisir cette œuvre ultime.Le voici devant la tâche intimidante d’écrire sur celui dont  le bel et pudique avis nécrologique disait : « La musique était son monde, qu’il a peut-être rejoint. »

Sept pianistes capitaux

La distanciation élégante qu’eût admise Dominique Jameux ne doit pas empêcher, en recommandant une lecture-méditation, de souligner qu’il s’agit d’un maître-livre –comme on disait au temps de nos humanités -, où l’on (ré)apprend beaucoup, et qui surtout suscite désir  de réflexions, d’approfondissements, de remises en débat des opinions trop ressassées. D.Jameux  était fervent spécialiste des Trois Viennois, auteur d’une Ecole de Vienne, d’un Berg, d’un Boulez qui ont, comme on dit, fait, et feront longtemps autorité. Mais il était – avant tout, et plus secrètement – chopinien – non, chopénien, ainsi qu’il prend soin de rectifier l’adjectif-,  dans le cadre d’un retour sur quelque « scène initiale » qu’il évoque au détour d’un chapitre sur les « sept pianistes » selon lui capitaux dans l’interprétation du musicien polonais. « Un professeur généreux, consciencieux, drôle et attachant, Jean Dennery (1899-1971) m’a révélé  le piano et Chopin » (et ajoute D.J.humoriste « je ne lui ai pas fait vraiment honneur, mais il représente beaucoup pour moi. »). Scène initiale, donc, et amour jamais consumé pour la vie et l’œuvre de Frédéric, se relaient discrètement dans le livre pour suggérer que malgré la soumission de Chopin à l’ordre-espace du seul clavier, l’auteur de  partitions  sans titres à panache (ah ! Liszt, Schumann, Berlioz…) ouvrit les portes d’une «  musique  de l’avenir », depuis Debussy jusqu’à nos jours.

Classiques favoris

Certes D.Jameux n’a pas l’outrecuidance de livrer l’Ouvrage qui manquerait  à la connaissance de Chopin   et d’une certaine façon remplacerait  sinon annulerait  tous les précédents. Tout au long du parcours, (et en bibliographie terminale) il cite une myriade de contributions, dont certaines encore maintenant accessibles en librairie française : des « classiques » du sujet (avec  mention  un rien perfide : « ceux qui ont attaché leur nom au compositeur polonais  (de Pourtalès, Gavoty, Coeuroy), et d’autres qui se sont signalés à l’attention des amateurs de Chopin »). Il rend hommage aux travaux patients, vraiment scientifiques et honnêtement parcellaires du musicologue suisse  J.J.Eigendilger, tout comme à ceux, plus discrets, de Marie-Paule Rambeau. Si Camille Bourniquel ( qui écrivit un Chopin dans la collection même du Seuil à laquelle le jeune D.Jameux donna son Richard Strauss) est omis, les compositeurs – tel André Boucourechliev – ne sont pas oubliés, car eux aussi savent parler de leur vie  en compagnie de  Chopin, au même titre que naguère un écrivain comme André Gide au plein regard d’intuition.

La fureur de soi

De tout cela, l’auteur   tire substance. Mais surtout « l’homme des Lumières » qu’il était sait qu’un voyage en compagnie de Chopin ne peut s’accomplir hors de l’insertion dans « la Grande Histoire » (de type braudélien), en tout cas débarrassée des simplismes de l’Histoire-Batailles, tout comme dans une Analyse Structurale pure et dure. D’où un excellent récit de cette Monarchie de Juillet(1830-1848) sous laquelle  Chopin a vécu son temps parisien-français, et qui occupe une large partie du « Préambule ». C’est en miroir de ce temps d’exil (pas si désespéré)  que D.Jameux fait se construire Frédéric , quelque part entre un « A nous deux maintenant » (Rastignac montré par Balzac à Montmartre…) et la submersion par une « fureur de  soi » – insérée dans le titre du livre – , à l’intersection du drame personnel et de l’indignation patriotique mêlée » de mauvaise conscience. D.Jameux – qui fit  des études  de sociologie, à côté de sa solide formation musicale – développe sur « la loge de concert »( encore Balzac), la prostitution parisienne, la  « pianopolis » de la capitale, et varie fort plaisamment autour des « budgets » vestimentaires ou mobiliers de Chopin, à sa façon dandy (les gants !) et heureux de se montrer ainsi. Cela vaut au lecteur-XXIe d’amusants et instructifs parallèles sur « les bobos de la vie parisienne au Square d’Orléans », ou un  tableau de Chopin entre Journal des Débats et Charivari (« comme aujourd’hui entre Figaro et Canard Enchaîné »)…

Le je en Il

Ainsi apparaît la mutation du « je » en « il », sous l’ombrelle psychanalytique du Dr Freud (D.Jameux ne négligeait nullement les grilles de lecture offertes par Sigmund…). Et bien  sûr, on demeure en recherche sur « l’Eros chopénien », quitte à révoquer en doute les « certitudes » sur le fameux « Je doute que ce soit une femme »,proféré par Frédéric voyant pour la première fois George. L’auteur, en miroir de Balzac, Flaubert ou Fromentin (l’échec amoureux, l’indécision sexuée), énumère et décrit « les sept femmes » qui ont accompagné Frédéric : la mère, la sœur, celle de l’émoi premier, (Constance, aux origines de la Fureur de soi ?), la fiancée (Marie), la maîtresse (Delphine), la groupie (Jane), et (surtout ?) la compagne (Aurore Dupin, (ci) Dudevant Baronne, George Sand… On ne trouvera pas ici une «  vérité » mais des indications  sur  les composantes  homosexuelles de Frédéric, très « d’époque romantique », (avec son  cher ami Titus, et le moins connu Astolphe de Custine). Les titres  de la vie « in progress » sont amusants et significatifs : Comment Frédéric devint Chopin, Le Ventre de ma mère, Elles, elles, ELLE, L’Isle Funeste (anti-Joyeuse donc, et donc majorquienne), le Quatuor des dissonances (jeux de chaises pas forcément musicales entre  Frédéric, George  et ses « enfants » Solange bientôt devenue jeune femme, et Maurice.

Carliste et révolutionnaire

Sans oublier un sujet-tabou, l’antisémitisme, ici  non idéologique mais tout de même insistant si lui aussi « d’époque »….Ni la «lecture  politique » de l’exilé à Paris , et de citer une lettre de 1833 : « J’aime les Carlistes, je déteste les Philippards ; je suis moi-même révolutionnaire », que souligne  le biographe évoquant « l’habituel halo de fantasmagorie propre aux musiciens quand ils parlent politique », et décryptant ici cette  triade chopénienne  en plein confusionnisme sur les autres et lui-même…

Horizons chimériques

Il y a constamment un regard subjectif de l’auteur, même dans quelques  familiarités du « comme on parle » au 3e degré qui peuvent amuser ou irriter (« le pote de Chopin, quel coup de poing en pleine gueule !, brut de décoffrage, c’est la dèche, bienvenue au club, s’installer au piano pour zyeuter le public… »). Les références à la culture humaniste –surtout  XXe – sont clins d’œil d’une nature plus intéressante : « la lutte des classes en France »(pour citer et un rien corriger  Marx) ; un « glissement progressif du plaisir » ; les « horizons chimériques » (fauréens) pour le Nocturne op.62/1 ; « tout menace de ruine un jeune homme, il est dur à apprendre sa partie dans le monde », cité de Nizan, puis adapté de la  célèbre 1ère phrase d’Aden Arabie « j’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie »… ; l’axe Viennois, qui a été l’objet primordial des recherches et réflexions de D.Jameux : Freud, donc, Karl Krauss,Alban Berg (et la chère Lulu)…

Limer sa cervelle à celle d’autrui

Et plus en amont : « le Sturm und Drang », qu’on traduira façon  Visconti par « violence et passion » ; « l’humeur dépressive de Chopin à Vienne II, dans le médiocre accueil que lui font cette fois les inconstants Viennois », (comme Paris II pour Mozart en 1778 !). Montaigne est appelé en caution : « il faut frotter (et limer, ajouterons-nous, c’est encore plus joli !) sa cervelle à celle d’autrui ». Et on se souvient  que l’auteur des Essais vantait une écriture « par sauts et par gambades », ce qui semblerait assez bien définir la « méthode » de notre  biographe, si on ne s’apercevait ensuite que la rigueur de la progression, artistement dissimulée, est  réelle.

Les œuvres,l’œuvre

Au titre des jugements subjectifs, quelques  partitions célèbres que l’auteur n’aime pas, ainsi  la Polonaise op.40/1,  dite Militaire (« sa hâblerie insupportable, méchant morceau rédimé par l’usage qu’en fit Wajda dans Cendres et Diamant »). Et des lazzi en direction de Berlioz, que « tout hérissait chez Chopin : comme l’auteur de ces lignes partage sa détestation, il ne peut que regretter hypocritement la surdité de Chopin aux merveilles berlioziennes. »…Mais bien sûr, on s’attardera davantage aux « analyses » des partitions chopéniennes que D.Jameux chérit particulièrement, et sur lesquelles il porte un regard que sa propre écriture sait enrichir de précision et de sensibilité : Ballades,(« la 1ère, le chef-d’œuvre de rupture »),  Scherzi, les deux Sonates, les Etudes (« l’op.10,douze poèmes »),des Nocturnes,  les Préludes( « Ce n’est pas une oeuvre c’est L’œuvre »),  Barcarolle.

Un Journal Intime ?

Et les adultes avertis…  en musique trouveront dans les investigations sur la Tonalité matière à mieux saisir le parcours de Chopin. On pourra être intrigué par l’apparition inattendue et dispersée de passages en italique, dont le 1er ( à propos de la Fantaisie-Impromptu)  évoque l’enfant-Jameux « sous l’Erard fatigué, aujourd’hui encore au centre de ma chambre, j’ écoute cette pièce que joue ma mère, une fois entre mille ».  Cette « écoute amniotique » (qui rejoint celle du petit Frédéric en dessous du clavicorde joué par sa mère Justynia, et dont plus tard la Berceuse transfigurera l’expérience-souvenir), prélude  aux autres pages d’un Carnet-Journal  Intime de notes à développer, dont le biographe dit (un peu « jésuite » ?) qu’ils sont « avant tout destinés à  l’auteur »…

Trois portraits et la vérité

Bien plus tard, il y aura «  trois portraits » essentiels : le fiévreux et génial Delacroix, l’élégant Ary Scheffer qui veut cacher l’intériorité, le terrible daguerréotype de L.A. Bisson, tragédie  de solitude comme eût pu la signer Nadar. Et vont rester  la maladie (« vieille servante de »), la mort. Ceux qui ont été proches de Dominique Jameux ne peuvent  s’empêcher de penser que certaines pages du livre-biographie sont sans doute aussi miroir, certes totalement discret, mais hautement probable du chemin par lequel il aura fallu passer… La relation du « mal dont il faut taire le nom » (au XIXe donc, la phtisie, et maintenant le cancer), le récit d’un dernier voyage de Chopin dans « l’Isle Humide » (Angleterre), le retour à Paris et l’installation à Chaillot (« dès que je vais un peu mieux, cela me suffit »), « une propédeutique à l’agonie (une contemplation  des espaces progressivement resserrés de la vie, avant d’en voir la forclusion progressive et impitoyable) », les « médecins qui ne savent que recommander le repos, le repos je l’aurai un jour – sans eux », l’humour en arme défensive ultime.

Et enfin, « l’espace qui se referme, 17 septembre 1849 »…. Le cœur se serre, dans cette lecture à double sens. Alors on « rejaillit en lumière », comme en Barcarolle, mais « le rythme balancé ne sera pas celui du Nautonier qui va vers l’Ile des Morts ». Un  chapitre d’Epilogue rassemble bien la démarche vers « cette musique si neuve, si déroutante, si prophétique… dans son paysage tonal, son éternisation par le trille, son obsession de l’espace, cause et conséquence de l’affirmation absolue du sujet…, un espace imaginaire qui  semble se confondre  avec le ciel. » Allons, lecteur, bonne traversée !

Livres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel, 2014.

Livres. Cahiers de conversation de Beethoven (Buchet Chastel)

beethoven cahiers de conversation buchet chastel colelction musique critique classiquenewsLivres, compte rendu critique. Cahiers de conversation de Beethoven (Buchet Chastel). Beethoven devenu sourd échangeait avec ses interlocuteurs en lisant leurs questions et commentaires qu’ils écrivaient sur des ardoises… En lisant les mots, Beethoven pouvait ainsi soutenir une conversation sans obstacles. Même dans leur enrobage actualisé, les carnets de conversations de Beethoven, écrits ou plutôt transcriptions des conversations réalisées par ses proches et amis restent… matière sèche voire abrupte. On soupçonne même que certaines rédactions soient sujettes à caution en particulier les conversations rapportés par son « ami », Anton Schindler qui n’hésite pas, après la mort de Beethoven, à ajouter manuscritement de fausses déclarations démontrant combien le compositeur et lui étaient proches… La supercherie étant aujourd’hui élucidée, le lecteur peut en toute connaissance tirer bénéfice de leur lecture. Car à Vienne dans les 10 dernières années de sa vie, Ludwig s’adresse directement ici aux membres de son cercle élargi : son « fils » Karl (en fait son neveu dont il aura la tutelle définitive en 1820, au terme de rebondissements juridiques inimaginables), son frère Johann, les amis Peters et Breuning, le violoniste Schuppanzigh, les éditeurs Artaria, Schlesinger, les pianistes Carl et Joseph Czerny, la soprano Henriette Sontag et surtout le soutien de toujours, protecteur dédicatoire de maints ouvrages dont la Solemnis, l’archiduc Rodolphe.

De février 1818 à mars 1827, voici Beethoven à Vienne, dans son ordinaire, à la fin de sa vie : l’anecdotique rejoint les infos de première valeur concernant les grandes œuvres alors en gestation : Sonates pour piano et violoncelle (dédiées à la comtesse Erdödy), la publication de la Hammerklvier opus 106 chez Artaria, la 9ème Symphonie, la Missa Solemnis (achevée en 1823)… entre autres. Il faut s’accrocher car la lecture est difficile mais en sachant sélectionner et faire son tri, l’apport de ses 10 dernières années viennoise est inestimable.

Beethoven : Cahiers de conversation. Traduit par J.-G. Prod’homme.  Réédition. Parution le 10 avril 2015. Edition Buchet Chastel, collection musique. Format : 14 x 20,5 cm, 432 p., 23.00 €. ISBN 978-2-283-02875-9

Mildred Clary, “Benjamin Britten” (Buchet Chastel)

Livres. Mildred Clary, “Benjamin Britten” (Buchet Chastel)     …     Il manquait une biographie française du plus grand compositeur britannique de l’après-guerre. Lacune réparée avec maestrià et conviction par Mildred Clary. Le texte n’est pas seulement documenté : il ajoute la justesse du portrait et la pertincence des évocations musicales. Avec “Benjamin Britten ou le mythe de l’enfance”, Mildred Clary nous offre une biographie essentielle.

 

 

Britten : le mythe de l’enfance

 

Britten, le mythe de l'enfance (Buchet Chastel)Un homme pacifiste, qui assumait pleinement son homosexualité et sa vie avec le ténor Peter Pears ; un être secret qui n’aimait pas parler de son oeuvre, préférant composer… en particulier ses opéras. Le portrait que brosse Mildred Clary qui a travaillé  pour France musique, évoque avec tact et un matériel documentaire très complet, la vie, la carrière et l’oeuvre du plus grand compositeur britannique de l’après-guerre.
L’auteur connaît le sujet pour avoir consacré à Benjamin Britten de nombreuses heures d’antenne, en particulier en 1986, quand à Aldeburgh, le berceau du poète musicien, où il est né en 1913 et où il s’éteint en 1976, elle consacrait près de quinze heures à l’oeuvre du compositeur.L’évocation suit la chronologie des faits marquants d’une vie aspirant au grand large. La naissance baignée par les embruns marins, l’apprentissage auprès du compositeur Franck Bridge qui fut pour lui, plus qu’un passeur : le mentor qui allait déterminer une vocation.
Entrée au Royal college of Musik de Londres, “l’école de la tradition” ; la place du piano qui fait de lui un interprète au clavier, fin et recherché (admiré entre autres par Yehudi Menuhin…) ; l’admirateur de Stravinsky et de Berg, rencontre plusieurs personnalités qui vont élargir ses horizons culturels et accélérer sa maturité de compositeur: le poète Wystan Hugh Auden, son compagnon Peter Pears (1937) ;  Les premiers chefs-d’oeuvre, comme Les Illuminations (1939), l’affirmation de son antimilitarisme forcené… au fil des pages, le style clair et vivant, renforce l’attraction d’une oeuvre concise et puissante, en relation avec les engagements et les positions tranchées. Britten reste un homme de théâtre, soucieux de rétablir une nouvelle écriture dramatique grâce à l’appui de ses librettistes et poètes, grâce au concours de son compagnon, Peter Pears qui créera bon nombre de rôles importants dont Peter Grimes.

Outre le théâtre auquel Britten consacre une activité régulière, couronnée par le succès et la reconnaissance, tous les aspects de l’oeuvre sont abordés : musique de chambre et musique vocale, musique orchestrale et chorale. L’enfance reste un thème cher et longuement traité. Il est au coeur d’une oeuvre à clés dont on commence de mesurer la modernité poétique et l’originalité. Mildred Clary suit pas à pas les journées d’écritures et les rencontres ; lectrice de la correspondance, les pages descriptives ou évocatrices des oeuvres, ajoutent les pensées et les déclarations autographes.
Poignantes sont les derniere chapitres qui brossent le portrait d’un homme malade dont l’opéra “Mort à Venise” d’après Thomas Mann, est son testament. Un oeuvre centrale qui dévoile la teneur d’une sensibilité à part et d’une exceptionnelle intensité poétique : “la poursuite de la beauté, de l’amour, doit-elle nécessairement aboutir au chaos?”

Outre la biographie proprement dite, Mildred Clary présente la chronologie des oeuvres et une bibiliographie “sommaire” parfaitement présentée, et commentée, titre par titre.