DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Fleming, Botha (Bychkov, Metropolitan, octobre 2012, 1 dvd Decca)

Otelo verdi renee fleming semyon bichkov metropolitan opera dvd decca 2012 critique compte rendu operaDVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Fleming, Botha (Bychkov, Metropolitan, octobre 2012, 1 dvd Decca). Le dernier Verdi sait crĂ©er de sublimes atmosphĂšres psychologiques dont profite Ă©videmment son Otello. Suivant son cher Shakespeare dans l’expression d’un drame noir et Ă©touffant, le compositeur outre le rĂŽle d’Otello confiĂ© Ă  un tĂ©nor stentor (au format wagnĂ©rien) offre surtout au rĂŽle de Desdemona, l’Ă©pouse abusivement outragĂ©e d’Otello, par son mari mĂȘme, un sublime personnage lyrique pour les sopranos, qui tire sa dignitĂ© et sa profonde loyautĂ©, sa bouleversante sincĂ©ritĂ© dans l’air du saule et sa priĂšre au IV, avant que le maure ivre de jalousie (et manipulĂ© par Iago) ne la tue en l’asphyxiant dans l’oreiller de sa couche. Verdi offre sa meilleure intrigue : resserrĂ©e, nuancĂ©e, contrastĂ©e et profonde. Avec Boito, il a rĂ©visĂ© son Boccanegra (1881) et s’apprĂȘte bientĂŽt Ă  composer Falstaff. CrĂ©Ă© en 1887 Ă  La Scala, Otello est un immense succĂšs. Au cƓur du sujet, portĂ© par les vers taillĂ©s, ciselĂ©s de Boito, Verdi rejoint l’arĂȘte vive et sanglante des drames abrupts et profonds, pourtant poĂ©tiques de Shakespeare.

DĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e en fĂ©vrier et mars 2008, cette production a montrĂ© ses qualitĂ©s, classiques certes mais efficaces et claires. Les vertus viennent surtout des chanteurs (en l’occurrence de la diva que l’on attendait et qui n’a pas déçu). Si sous la direction du mĂȘme chef (Semyon Bychkov), RenĂ©e Fleming (Desdemona), Johan Botha (Otello) rempilent ici en octobre 2012, le reste de la distribution a changĂ© Ă  commencer par le pĂ©ril dans la demeure, l’infĂąme intriguant Iago (Falk Struckmann) et Cassio (Michael Fabiano).

Fleming : bouleversante Desdemona
otello-fleming-verdi-opera-metropolitan-opera-new-york-octobre-2012-dvd-decca-classiquenews-renee-fleming-desdemona-johan-botha-otelloAu I, RenĂ©e Fleming sait revĂȘtir sa couleur vocale d’une rĂ©elle candeur, celle d’une adolescente encore pure, d’une sensualitĂ© lumineuse sans l’ombre d’aucune pensĂ©e inquiĂšte (“GiĂ  nella notte”). La diva nuance avec habiletĂ© l’Ă©volution de son personnage, de la beautĂ© lisse Ă  l’inquiĂ©tude de plus en plus sombre enfin vers la rĂ©signation suicidaire (IV). La façon dont elle construit son personnage et le colore progressivement de prĂ©monition noire, demeure exemplaire : la chanteuse sait ĂȘtre une actrice. C’est bien ce que souhaitait Boito comme Verdi : le dernier rĂąle de la victime Ă  l’adresse de sa suivante Emilia (Addio) rejoint la grandeur tragique et intimiste du thĂ©Ăątre : voilĂ  la force de Verdi et l’intelligence de RenĂ©e Fleming. L’ouvrage aurait Ă©videmment pu s’intituler Desdemona : la performance de la diva amĂ©ricaine le dĂ©montre sans rĂ©serve.
Le sens des nuance et l’intelligence intĂ©rieure de la soprano contraste de fait avec le style sans guĂšre de finesse du sud africain Johan Botha qui a la puissance mais pas la sincĂ©ritĂ© du personnage d’Otello. Quel dommage. Certes au III, son monologue ( “Dio mi potevi scagliar”) exprime l’intensitĂ© de ses dĂ©chirements intĂ©rieurs mais le style comme la projection (faciles) demeurent unilatĂ©raux, sans ambiguitĂ©, avec force dĂ©monstration.
Il y a du Scarpia dans le Iago verdien : vivacitĂ© noire, manipulation, perversitĂ© rationalisĂ©e et donc dĂ©monisme efficace … Falk Struckmann se tire trĂšs honnĂȘtement des dĂ©fis d’un personnage aux apparitions courtes mais denses qui exigent une franchise et une subtilitĂ© crĂ©pitante immĂ©diates. Pari relevĂ© car lĂ  aussi on s’Ă©tonne de dĂ©masquer chez lui, des trĂ©fonds de souffrances silencieuses, un abĂźme de ressentiments illimitĂ©s, en somme ce qui a intĂ©ressĂ© Shakespeare avant de fasciner Verdi et Boito : les vertiges et tourments que cause la folie humaine.
Dans la fosse Bychkov Ă©claire les orages et les passions d’une partition essentiellement shakespearienne. Du nerf, du muscle, mais peu de nuances au diapason de Fleming, pourtant souvent les brĂ»lures tragiques sont bien lĂ  et entraĂźnent le spectateur jusqu’au choc tragique final.

‹‹‹DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Johan Botha · RenĂ©e Fleming, Falk Struckmann… The Metropolitan Opera Orchestra, Chorus and Ballet. Semyon Bychkov, direction. Elijah Moshinsky, mise en scĂšne.  Enregistrement live rĂ©alisĂ© au Metropolitan Opera de new York en octobre 2012. Parution internationale le 4 mai 2015. 1 dvd 0440 074 3862 6. DurĂ©e : 2:42. 1 dvd Decca

CD. coffret. Renata Tebaldi : Voce d’angelo, the complete Decca recordings (66 cd Decca)

tebaldi renata voce d angelo complete decca recordingsCD. coffret. Renata Tebaldi : Voce d’angelo, the complete Decca recordings (66 cd Decca). ElĂšve de Carmen Melis, diva de La Scala de Milan, la jeune Renata dĂ©bute dans le rĂŽle d’Elena de Mefistofele en 1944, elle a 22 ans (plus tard en 1958 pour Decca justement, elle chantera sous la direction de Tulio Serafin Ă  Rome, le rĂŽle de Marguerite, offrant Ă  l’hĂ©roĂŻne sacrifiĂ©e sa chair angĂ©lique dans une fresque orchestrale pleine de souffle et de ressentiment goethĂ©en…). Puis Ă  24 ans, c‘est le chef Arturo Toscanini antinazi convaincu, qui deux ans plus tard (1946) lance sa prodigieuse carriĂšre pour le concert de rĂ©ouverture de La Scala. Le maestro lui fait apprendre le rĂŽle titre d’Aida dĂšs 1950 (avec del Monaco : c’est un triomphe). Plus qu’en Europe, c’est principalement Ă  New York que La Tebaldi s’impose ensuite sans faiblir jusqu’en 1973 ! La diva enchaĂźne les prises de rĂŽles, surtout vĂ©ristes dont Adrienne Lecouvreur montĂ©e pour elle avec Franco Corelli… Le rythme est trĂ©pidant et l’usure de la voix menace : en 1959 Ă  37 ans, Tebaldi doit cependant modĂ©rer ses engagements pour se reposer… La soprano ne fut guĂšre bellinienne, – comme une Sutherland plus tard. Elle avait pourtant la noblesse et la puretĂ© des aigus : mais Tebaldi s’intĂ©resse Ă  Verdi et surtout Ă  ses successeurs italiens : Puccini et les vĂ©ristes (Mascagni, Cilea, Ponchielli…). Cet ange descendu du ciel aurait-elle nĂ©anmoins un grain de voix adaptĂ© pour les rĂŽles trĂšs dramatiques ? c’est lĂ  qu’elle rejoint Maria Callas.

 

 

 

Tebaldi, l’ange tragique

 

CLIC D'OR macaron 200Au regard de ce coffret Ă©videmment incontournable, la voix d’ange, vraie rivale de Callas sur le plan expressif et esthĂ©tique, Renata Tebaldi, fut surtout une … vĂ©riste ; moins la verdienne Ă©tincelante comme on aime nous la prĂ©senter exclusivement. Ici 27 opĂ©ras intĂ©graux l’attestent. Certes la voix d’ange comme il est rappelĂ© sur le coffret, saisit par sa puretĂ© d’Ă©mission : la cantatrice avait tout autant un tempĂ©rament ardent, prĂȘte Ă  dĂ©clamer avec une expressivitĂ© ciselĂ©e. De mĂȘme ses Puccini diamantins confirment l’aisance et l’Ă©clat d’une voix Ă©tincelante et inoubliable pour ceux qui l’ont Ă©coutĂ©e sur scĂšne (Mimi ici en 1951, 1959 ; Butterfly de 1951 et 1958 ; Manon Lescaut de 1954…), et qui eut pour partenaires dans les annĂ©es 1950 / 1960 : en particulier l’excellent et solaire Carlo Bergonzi (Rodolfo de La BohĂšme, ou Pinkerton de Madama Butterfly, RadamĂšs d’Aida), Mario del Monaco (Dick Johnson de la Fanciulla del West, RadamĂšs d’Aida, Manrico du trouvĂšre), Fernando Corena… L’importance des opĂ©ras vĂ©ristes est d’autant plus pertinente qu’elle nuance l’image de la cantatrice blanche, dĂ©sincarnĂ©e, cĂ©leste…

Renata-Tebaldi-1960Qu’il s’agisse de sa subtile Adriana Lecouvreur (1961, Ă  la dĂ©claration digne et tragique propre aux grandes actrices sur la scĂšne du thĂ©Ăątre), surtout de l’Ă©blouissante Gioconda, sur le livret de Boito (1967, pour nous un accomplissement inĂ©galĂ© Ă  ce jour, d’autant que sous la direction de Lamberto Gardelli, Tebaldi chante Gioconda avec des graves riches, aux cĂŽtĂ©s de Nicolai Ghiuselev, Marylin Horne, Carlo Bergonzi… ), surtout son rĂŽle de Marguerite dans Mefistofele d’Arigo Boito (1958), La Tebadli assure un chant plein, expressif proche du texte, d’une dĂ©clamation troublante parce que pure et aussi articulĂ©e : son style, sa musicalitĂ© rayonnent. Sa Tosca confirme l’Ă©tendue d’une voix qui savait ĂȘtre puissante et tragique voire sombre (le coffret rĂ©unit ses deux emplois dans le rĂŽle de Floria, 1951 et 1959) : c’est lĂ  que la comparaison avec la Callas paraĂźt incontournable : elle rĂ©vĂšle deux natures lyriques Ă©gales, indiscutables, deux conceptions distinctes tout autant cohĂ©rentes l’une et l’autre… Ses trois rĂŽles les plus tardifs Ă©tant ici Il Trittico de Puccini (Giorgetta, Suor Angelica, Lauretta)1962), La Wally (1968), Un ballo in maschera (Amelia, 1970 aux cĂŽtĂ©s de Luciano Pavarotti). Ce dernier formera ensuite un duo tout autant lĂ©gendaire avec Joan Sutherland toujours pour Decca, dans le sillon ouvert par la sublime Tebaldi.

Pour les 10 ans de sa disparition, Decca a bien raison de rĂ©Ă©diter l’intĂ©grale des opĂ©ras (et rĂ©citals thĂ©matiques) devenus mythiques Ă  juste titre, d’autant que le duo qu’elle forme avec Mario del Monaco (la fĂ©linitĂ© mordante du timbre), avec Carlo Bergonzi (au style musical d’une Ă©lĂ©gance princiĂšre absolue) est un modĂšle inoubliable de musicalitĂ© comme d’intelligence expressive. Quelle autre diva d’une telle trempe peut revendiquer des partenariats aussi convaincants ? Coffret Ă©vĂ©nement. Cadeau idĂ©al pour les fĂȘtes 2014.

 

 

CD. coffret. Renata Tebaldi : Voce d’angelo, the complete Decca recordings (66 cd Decca).66 cd Decca 478 1535

 

 

Marco Guidarini dirige Mefistofele de Boito Ă  Prague

prague-opera-narodni-divadlo-prague-opera-580-380Prague, 22 janvier>29 mai 2015. Boito : Mefistofele. Marco Guidarini. La genĂšse du Mefistofele (1868-1881) de Boito est longue et difficile : Ă  chaque reprise aprĂšs l’Ă©chec retentissant de la crĂ©ation initiale (5h de spectacle!) Ă  La Scala de Milan en 1868, Boito comme dĂ©passĂ© par un trop plein d’idĂ©es formelles, recoupe, taille, rĂ©Ă©crit en 1875, 1876 enfin en 1881, dĂ©voilant la formation que nous connaissons. DĂšs le prologue -conçu comme un final symphonique exprimant la souverainetĂ© de Mefistofele parmi les anges et les chĂ©rubins soumis-, le souffle goethĂ©en portĂ© par le livret rĂ©digĂ© par le compositeur lui-mĂȘme, saisit : violence, passion, lyrisme Ă©chevelĂ© sont au diapason et Ă  la hauteur du mythe littĂ©raire. Ne serait-ce que pour cet ample portique qui atteint le grandiose palpitant d’une cathĂ©drale, la partition sait enchanter avec une redoutable efficacitĂ©, entre l’opĂ©ra et l’oratorio (un clin d’oeil au final du premier acte de Tosca de Puccini, lui aussi sur le thĂšme d’un vaste Te Deum atteint la mĂȘme surenchĂšre chorale et orchestrale, voluptueuse, terrifiante et spectaculaire).

Le Faust de Boito, 1868-1881

Dans le Prologue – fresque orchestrale inouĂŻe, aux dimensions du Mahler de la Symphonie des mille, Boito souligne le dĂ©monisme de Mefistofele qui mĂ©prisant l’homme et sa nature corruptible, jure en prĂ©sence des crĂ©atures cĂ©lestes, de prĂ©cipiter le vertueux Faust, tout philosophe qu’il soit. va-t-il pour autant rĂ©ussir ?

boito-arrigo-mefistofele-operaSynopsis, argument. EmpĂȘtrĂ© par les tableaux divers du roman homĂ©rique de Goethe, Boito respecte tant bien que mal le fil de la narration originelle oĂč peu Ă  peu le docteur Faust pourtant conscient des limites de l’homme et de sa nature, s’enfonce dans les tourments de la tentation et de l’expĂ©rience sensorielle. A Francfort pendant la fĂȘte de la RĂ©surrection, Faust qui cĂ©lĂšbre l’avĂšnement du printemps accepte l’offre du dĂ©mon Mefistofele face aux miracles et prodiges dont il sera bĂ©nĂ©ficiaire (Acte I).  Au II, alors que Mefistofele dĂ©tourne la duĂšgne Marta, Faust peut roucouler avec Marguerite en son jardin d’amour. TrĂšs vite, le revers tragique d’une vie insouciante montre ses effets effrayants : au III, c’est la visite de Faust coupable dans la prison de Marguerite, incarcĂ©rĂ©e pour avoir commis un double meurtre : empoisonner sa mĂšre (pour que son amant la visite) et noyer son enfant ! Mais Mefistofele se souciant de la seule chute morale de Faust  entraĂźne son sujet passif dans le sabbat des sorciĂšres, oĂč paraĂźt surtout l’irrĂ©sistible HĂ©lĂšne, la plus belle femme du monde Ă  laquelle Faust dĂ©sormais ensorcelĂ© voue son Ăąme (IV).
MalgrĂ© tous ces prodiges oĂč tout est offert au philosophe : amour, richesse, joyaux et femme sublime, … le coeur du docteur n’est pas apaisĂ© : au ciel, il destine sa vraie nature… morale. Mefistofele avouant sa dĂ©faite finale, Ă©clate d’un rire sardonique. Ainsi l’opĂ©ra mephistophĂ©lique dĂ©bute sur l’apothĂ©ose du DĂ©mon puis s’achĂšve par son rire sardonique.

La partition est l’une des plus ambitieuses de son auteur dont le gĂ©nie dramatique se dĂ©voile sans limites : Boito aprĂšs avoir dans sa jeunesse militante conspuĂ© le thĂ©Ăątre de Verdi, devient son librettiste prĂ©fĂ©rĂ©, rĂ©alisant la construction d’Otello et de Falstaff (les ultimes chefs d’oeuvre de Verdi) et surtout reprenant l’architecture complexe de Simon Boccanegra. Mefistofele profite Ă©videmment du travail de Boito avec Verdi.

 

 
 
 

Agenda : Mefistofele de Boito Ă  l’OpĂ©ra de Prague

 
 
Guidarini © R. DuroselleL’excellent chef italien, symphoniste, bel cantiste et tempĂ©rament lyrique, Marco Guidarini, dirige Ă  l’OpĂ©ra de Prague (Narodni Divadlo) Mefistofele de Boito, en janvier, fĂ©vrier et mars 2015 :  soit au total 8 reprĂ©sentations Ă  l’affiche pragoise : 22,24 et 30 janvier, 5 et 22 fĂ©vrier puis 10 mars 2015 (puis le 15 avril et le 29 mai 2015). La direction du maestro cofondateur du rĂ©cent Concours Bellini (dont il assure la sĂ©lection des laurĂ©ats) est l’atout majeur de cette nouvelle production praguoise.

RĂ©servez votre place pour cet Ă©vĂ©nement d’un raffinement orchestral flamboyant sur le site de l’opĂ©ra de Prague  / narodni-divadlo.

 
 

 
 

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Renata-Tebaldi-1960La version enregistrĂ©e sous la direction de Tulio Serafin Ă  Rome en 1958 fait valoir la sensualitĂ© raffinĂ©e de l’orchestration comme son souffle Ă©pique dĂšs le prologue (domination du dĂ©mon sur la cohorte des anges et des ChĂ©rubins), la cour d’amour entre Faust et Marguerite, le sabbat orgiaque et le culte d’HĂ©lĂšne…) :  Renata Tebaldi chante Marguerite aux cĂŽtĂ©s de Mario del Monaco (Faust) et Cesare Siepi (Mefistofele). Decca. L’intĂ©grale de l’opĂ©ra Mefistofele est l’objet d’une rĂ©Ă©dition Ă©vĂ©nement au sein du coffret rĂ©unissant tous les enregistrements de Renata Tebaldi pour Decca : “Reanta Tebaldi, Voce d’angelo, The complete Decca recordings, 66 cd (1951 (La BohĂšme, Madama Butterfly), Un Ballo in maschera (1970).

 
 

Verdi : Simon Boccanegra en direct de La Fenice

verdi_yeux_bandeau_535France Musique. Verdi : Simon Boccanegra, le 22 novembre 2014, 19h.  En direct de La Fenice de Venise, Simon Boccanegra de Verdi ou l’histoire d’un homme de pouvoir, le doge de GĂšnes, touchĂ© par la vertu et le sens du bien public auquel Verdi attribue, pour renforcer la charge humaine, une histoire familiale difficile : aprĂšs l’avoir perdue, Simon Boccanegra retrouve sa fille Maria
 Comme Rigoletto, Stiffelio, Simon Boccanegra aborde une thĂšme cher Ă  Verdi : la relation pĂšre / fille : amour total qui rĂ©vĂšle souvent une force morale insoupçonnĂ©e. Simon Boccanegra offre un superbe rĂŽle Ă  tous les barytons de la planĂšte lyrique : homme fier au dĂ©but, dans le Prologue, encore manipulĂ© par l’intriguant Paolo ; puis politique fin et vertueux qui malgrĂ© l’empoisonnement dont il est victime, garde sans sourciller l’intĂ©rĂȘt du peuple, Ă  l’esprit. La genĂšse de l’opĂ©ra fut longue et difficile : dans sa version rĂ©visĂ©e plus tardive, Verdi s’associe au jeune poĂšte et compositeur Arrigo Boito (avec lequel il composera Otello, 1887 et Falstaff, 1893) : il resserre l’intrigue, la rend plus clair. L’ouvrage est crĂ©Ă© en 1857 Ă  La Fenice, puis recrĂ©er dans sa version finale Ă  La Scala en 1881. Outre l’intelligence des Ă©pisodes dramatiques, vraies sĂ©quences de thĂ©Ăątre, Simon Boccanegra touche aussi par la coloration marine de sa texture orchestrale, miroitements et scintillements nouveaux rĂ©vĂ©lant toujours le gĂ©nie poĂ©tique de l’infatigable Verdi.

Samedi 22 novembre, 19h. En direct

En direct de La Fenice Ă  Venise

Giuseppe Verdi : Simon Boccanegra

Avec Simone Piazzola (Simon), Giacomo Prestia (Jacopo), Julian Kim (Paolo), Maria Agresta (Maria/Amelia), Francesco Meli (Gabriele Adorno)


Choeur de la Fenice

Orchestre de La Fenice

Myung-Whun Chung, direction

Ponchielli : La Gioconda,1876

Paris,Opéra Bastille, nouvelle production

La trentaine Boito, fier et engagĂ©, appartient Ă  la mouvance sĂ©ditieuse des Scapigliati (les Ă©chevelĂ©s) dont le credo revendique l’opposition au systĂšme Ă©tabli et Ă  l’ordre conformiste… Ainsi l’Ă©crivain compositeur s’associe-t-il Ă  Ponchielli en 1876 pour La Gioconda, premier ouvrage d’importance concentrant les idĂ©aux de ses nouveaux acteurs culturels et dont il signe le livret sous le nom de Tobia Gorrio. Ponchielli a 32 ans et s’impose ainsi sur la scĂšne lyrique italienne.

entrĂ©e au rĂ©pertoire de La Gioconda Ă  l’OpĂ©ra Bastille, nouvelle production

boito-268-47161_Arrigo_Boito_(1842-1918)Arrigo Boito a clairement fustigĂ© les vieux et les crĂ©tins, suscitant l’hydre de Verdi qui s’Ă©tait senti non sans raison, concernĂ©. Mais les relations entre le deux hommes, chacun d’une gĂ©nĂ©ration opposĂ©e, incarnant donc l’ancien et le nouveau, vont s’arranger… pour le meilleur. GrĂące Ă  l’entremise de l’Ă©diteur milanais Ricordi, les deux crĂ©ateurs se rapprochent au tournant des annĂ©es 1880 : ils Ă©difient l’une des plus remarquables collaborations poĂ©tiques et artistiques dont tĂ©moignent la version tardive (rĂ©ussie) de Simon Boccanegra (1881), Otello (1887) puis Fastaff (1893). Comme son frĂšre Camillo, architecte et Ă©crivain (auteur de Senso plus tard adaptĂ© au cinĂ©ma par Visconti), le padouan Arrigo Boito s’interroge sur l’idĂ©e d’un nouvel opĂ©ra dont l’Ă©quilibre et le raffinement formel feraient la synthĂšse entre le mĂ©lodisme Ă  formules des Italiens et le symphonisme germanique.

Arrigo Boito, écrivain compositeur Ă©chevelĂ©… Ses propres opĂ©ras, Mefistofele (Scala, 1868) et surtout Nerone (son grand projet lyrique, portĂ© plus de 20 annĂ©es durant puis achevĂ© et crĂ©Ă© sous les auspices de Toscanini en 1924, soit aprĂšs sa mort) en tĂ©moignent. Boito a toujours rĂ©ussi le profil psychologique ambivalent des personnages, la fresque collective sur fond historique, surtout le souffle universel, philosophique, poĂ©tique voire mĂ©taphysique des sujets abordĂ©s. En cela, sa coopĂ©ration avec le vieux Verdi aura Ă©tĂ© bĂ©nĂ©fique Ă  plus d’un titre. Lire notre compte rendu dĂ©veloppĂ© de La Gioconda avec Debora Voigt (Liceu 2005, 1 DVD TDK).

 

La Gioconda, 1876 le nouvel opéra romantique

ponchielli_amilcare_giocondaL’Ɠuvre tout en portant haut le flambeau du bel canto, assimilant Verdi et Wagner, annonce l’avĂšnement des compositeurs vĂ©ristes, Puccini et Mascagni. Bilan sur l’Ɠuvre et le compositeur.
Hugo, quoique qu’on ait pu Ă©crire sur le sujet, n’a jamais dĂ©fendu de mettre en musique ses textes. Bien au contraire. Il a lui-mĂȘme supervisĂ© et travaillĂ© avec la compositrice Louise Bertin, et Berlioz, l’adaptation sur la scĂšne lyrique, de Notre-Dame de Paris (1836). En proclamant pĂ©remptoirement « dĂ©fense de dĂ©poser de la musique le long de mes vers », il entendait contrĂŽler par un souci d’exigence artistique, l’utilisation faite par les musiciens de son Ɠuvre, poĂ©tique, romanesque, dramatique. LĂ©gitime mise en garde. Nombreuses sont les citations musicales dans son Ɠuvre romanesque qui attestent, sans aucun doute, son amour de la lyre. Weber, et le chƓur d’Euryanthe par exemple, nourrissent la trame romantique des MisĂ©rables.

‹Amilcare Ponchielli (1834-1886) rĂ©vĂšle trĂšs tĂŽt des dispositions pour la musique. EncouragĂ© par son pĂšre, il entre au conservatoire de Milan en 1843, dĂšs 9 ans. L’adolescent reçoit des leçons de thĂ©orie, de composition et suit un cursus de pianiste qui lui permettra d’obtenir le poste d’organiste Ă  l’église Sant’Ilario de CrĂ©mone aprĂšs 1854. En parallĂšle, il exerce sa passion du drame sur les planches, dans des essais plus ou moins reconnus. Il accroche finalement l’intĂ©rĂȘt du public avec I Lituani, crĂ©Ă© le 6 mars 1874 Ă  la Scala de Milan d’aprĂšs le livret que lui a Ă©crit Antonio Ghislanzoni, auteur de l’AĂŻda de Verdi. Accueil encore un peu timide qui s’exprimera sans rĂ©serve, avec La Gioconda, conçue en 1876.

C’est Arrigo Boito, heureux compositeur couronnĂ© par le succĂšs de sa nouvelle version de Mefistofele (octobre 1875) qui Ă©crit pour Ponchielli, le livret de la Gioconda, signĂ© sous couvert de son anagramme, «Tobia Gorrio».

Le compositeur devenu librettiste prend quelque libertĂ© avec le drame originel de Victor Hugo : la scĂšne se dĂ©place de Padoue
 Ă  Venise comme d’ailleurs, il avance dans le temps, quittant le XVI Ăšme renaissant pour les fastes baroques du XVII Ăšme. Surtout, il rebaptise les protagonistes : Tisbe devient Gioconda.

En quatre actes, le texte se concentre sur l’opposition des personnages : dignitĂ© des hĂ©ros (la Gioconda, Enzo Giordan ; Laura) et envie dĂ©vorante de Barnaba, peintre et musicien, amoureux Ă©conduit, habile Ă  prĂ©cipiter ses proies en s’appuyant sur leur esprit de grandeur et de sacrifice. Au final, c’est une femme aimante mais gĂ©nĂ©reuse qui se dĂ©tache : La Gioconda offre pour toute chanteuse qui se rĂȘve aussi actrice, un rĂŽle d’envergure.

Aux cĂŽtĂ©s des personnages, Venise plus fantasmĂ©e par les auteurs que rĂ©aliste, offre un autre prĂ©texte musical : les scĂšnes de foules oĂč les chƓurs donnent la mesure d’un opĂ©ra Ă  grand spectacle, indiquent de quelle maniĂšre, dans l’esprit des auteurs du XIX Ăšme siĂšcle, se prĂ©cise l’époque baroque, VĂ©nitienne de surcroĂźt, signifiait surtout dĂ©mesure et violence passionnelle. D’ailleurs, le duo de La Gioconda et de sa mĂšre aveugle, La Cieca, n’est pas sans Ă©voquer dans la peinture du Caravage, une jeune femme et sa suivante, dĂ©figurĂ©e par les marques de l’ñge. Contraste des portraits d’une saisissante et pleine horreur. Les deux figures connaissent toutes deux un destin tragique. DĂ©jĂ , chez Ponchielli, les ingrĂ©dients du futur opĂ©ra vĂ©riste sont regroupĂ©s.

De son cĂŽtĂ©, Ponchielli affine la composition qui sera livrĂ©e au printemps 1876. L’influence verdienne est prĂ©sente, mais elle est aussi wagnĂ©rienne, en particulier dans l’écriture des chƓurs. Mais le talent de l’auteur se dĂ©voile avec plus de force originale dans les rĂŽles solistes : la dĂ©ploration de la Gioconda Ă  l’acte IV : « suicidio ! » ou « Cielo e mar » (Enzo), grand air pour fort tĂ©nor annonce l’effusion lyrique des compositeurs du bel canto Ă  venir, Puccini et Mascagni qui sont les Ă©lĂšves de Ponchielli au conservatoire de Milan. Eloquence d’un chant de solites, l’art de Ponchielli s’impose aussi par les climats symphoniques qu’il dĂ©veloppe et place avec efficacitĂ©, tel le prĂ©lude de l’Acte IV, morceau anthologique dont se souviendront tous les vĂ©ristes aprĂšs lui.

DĂšs la crĂ©ation milanaise (8 avril 1876), le succĂšs confirme la maĂźtrise musicale de l’auteur qui, cependant, insatisfait prĂ©sentera une rĂ©vision de l’opĂ©ra Ă  GĂȘnes, trois annĂ©es plus tard, en 1879.  ‹La rĂ©ussite psychologique des caractĂšres n’est pas tant Ă  chercher du cĂŽtĂ© des couples principaux (La Gioconda/Enzo ; Laura/Alvise) que vers celui de l’homme de l’ombre, apparemment secondaire mais d’une toute autre force souterraine : Barnaba. C’est comme l’a Ă©crit lui-mĂȘme Hugo, la figure Ă©ternelle de la jalousie traversant les siĂšcles, oeuvrant inlassablement Ă  rompre l’essor des vertueux et des fortunĂ©s. « Ce misĂ©rable intelligent et perdu qui ne peut que nuire, car toutes les portes que son amour trouve fermĂ©es, sa vengeance les trouve ouvertes ». Superbe rĂŽle de baryton dont la richesse ambivalente, cƓur solitaire et audacieux, mĂȘme s’il est tournĂ© vers le Diable, rendrait pathĂ©tique. Autant de traits associĂ©s qui annoncent les Iago (Verdi) et Scarpia (Puccini) Ă  venir. Ponchielli devrait s’éteindre dix ans aprĂšs la crĂ©ation de Gioconda, le 16 janvier 1886 Ă  Milan.

Discographie
Trois versions chez Decca, par ordre de prĂ©fĂ©rence :‹Gianandrea Gavazzeni (direction musicale), ChƓur et orchestre du Mai Florentin. Avec : Anita Cerquetti. Decca 2 cds 433 770-2.‹Lamberto Gardelli (direction musicale), ChƓur et orchestre de l’AcadĂ©mie Sainte-CĂ©cile de Rome. Avec Renata Tebaldi. Decca 3 cds 433 042-2

Vidéo
Fantasia, studios Disney (1940) : La danse des heures (Acte III) fait partie de la bande originale du dessin animé.
Lire notre compte rendu développé de La Gioconda avec Debora Voigt (Liceu 2005, 1 DVD TDK).

agenda
boutonreservationLa Gioconda de Ponchielli fait son entrĂ©e Ă  l’OpĂ©ra Bastille, Paris, du 2 au 31 mai 2013.
Mise en scÚne de Pier Luigi Pizzi, avec Violetta Urmana dans le rÎle titre. Au cinéma en direct, le 13 mai 2013. Diffusion sur France Musique le 18 mai 2013 à 19h.