BERG : Peter Mattei chante WOZZECK au MET

logo_france_musique_DETOUREFRANCE MUSIQUE : sam 11 jan 2020, 20h. BERG : WOZZECK. En lĂ©ger diffĂ©rĂ© du Metropolitan Opera de New York. Yannick NĂ©zet-SĂ©guin dirige une nouvelle production du chef d’oeuvre du compositeur autrichien Alban Berg. Prise de rĂŽle attendue par le baryton suĂ©dois Peter Mattei dans le rĂŽle-titre. A ses cĂŽtĂ©s, Elza van den Heever chante Marie et le tĂ©nor Christopher Ventris interprĂšte le Tambour-Major.

 

 
 

WOZZECK d’aprĂšs BĂŒchner
TragĂ©die d’un homme dĂ©possĂ©dĂ©

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Pendant que Busoni s’interroge sur le sens de la vie, prĂȘtant la forme de son interrogation mĂ©taphysique Ă  un philosophe dĂ©goĂ»tĂ©, en quĂȘte de lui-mĂȘme, tout en traitant Ă  sa façon le mythe de Faust (Faust, 1925, ouvrage achevĂ© par son Ă©lĂšve Jarnach), Alban Berg “rĂ©ouvre” Ă  sa façon la scĂšne thĂ©Ăątrale en sombrant dans l’expressionnisme le plus dĂ©sespĂ©rĂ© mais dans un langage d’un nouveau classicisme. D’aprĂšs Woyzeck de BĂŒchner, Wozzeck de Berg est crĂ©Ă© Ă  Berlin, au Staatsoper unter der linden, le 14 dĂ©cembre 1925.

 

 

erich-kleiber-opera-portrait-wozzeck-berg-opera-critique-classiquenewsCRIME PASSIONNEL
 L’opĂ©ra de Berg, la piĂšce de BĂŒchner. Wozzeck de Berg s’inspire d’un drame vĂ©ridique survenu en 1821 Ă  Leipzig : Ă  l’origine le soldat Woyzeck est dĂ©capitĂ© pour avoir poignardĂ© sa maĂźtresse, en aoĂ»t 1824. Avant de mourir en 1837, Georges BĂŒchner rĂ©dige sa piĂšce que Berg dĂ©couvre en mai 1914 Ă  Vienne. AprĂšs trois annĂ©es de travail, le compositeur parachĂšve son oeuvre, de 1917 Ă  1922. Grand sensuel, grand pudique, Alban Berg excelle en raffinement et en trouble ambivalent pour exprimer ici le dĂ©sir d’un homme incompris. L’opĂ©ra serait-il pour partie autobiographique ? Car on sait que Berg jeune homme, ayant eu relation avec la bonne de la maison familiale, Ă©tant prĂȘt Ă  reconnaĂźtre l’enfant et assumer sa paternitĂ©, en fut « dĂ©possĂ©dé » par le clan paternel. Traumatisme d’un jeune amoureux Ă©cartĂ©, dĂ©muni.
En 1924, Hermann Scherchen dirige trois fragments de Wozzeck Ă  Francfort. L’opĂ©ra intĂ©gral sera finalement crĂ©Ă© Ă  Berlin, l’annĂ©e suivante, au Staatsoper sous la baguette d’Erich Kleiber (le pĂšre gĂ©nial de Carlos).

Comme le fera Chostakovitch de sa Lady Macbeth de Mzensk, Katerina, Berg voit dans le meurtrier Wozzeck, d’abord une victime, pour lequel le crime, comme acte dĂ©risoire, tente d’interrompre les souffrances d’une vie misĂ©rable. L’homme supporte difficilement la lĂ©gĂšretĂ© de Marie avec laquelle il a eu un enfant. Mais le soldat est aussi l’objet de sarcasmes de la part de son capitaine, du docteur qui l’utilise comme un cobaye, du tambour-major qui se targue d’ĂȘtre le nouvel amant de Marie.
Menaces, disputes : Marie prĂ©fĂšre recevoir une lame dans le corps plutĂŽt que de sentir la main de Wozzeck sur elle : dĂšs lors, l’idĂ©e du crime hante l’esprit du hĂ©ros. Finalement, le soldat humiliĂ© Ă©gorge la femme qu’il aime et qu’il dĂ©teste, puis se noie dans un lac. La derniĂšre scĂšne met en scĂšne le fils de Marie et de Wozzeck, jouant sur un cheval de bois. L’innocence insensible au tragique de la vie, comme ultime virgule d’espoir.

 

 

Woyzzeck_Bruxelles_la_MonnaieSTRUCTURE FORMELLE COHÉRENTE
 L’opĂ©ra subjugue par une construction trĂšs Ă©laborĂ©e comme par exemple, le choix de formes classiques (passacaille, sonate, 
) utilisĂ©es aux moments clĂ© de l’action et en fonction de leur connotation historique. Ainsi lorsque le Capitaine reproche Ă  Wozzeck sa vie familiale amorale, -il est pĂšre sans ĂȘtre mariĂ©-, Berg utilise prĂ©lude, gigue, pavane afin d’évoquer le discours moralisateur du supĂ©rieur militaire. De mĂȘme lorsque paraĂźt l’enfant de Marie et Wozzeck, Berg imagine un mouvement perpĂ©tuel qui indique que tout peut renaĂźtre ainsi
 De mĂȘme dans un cadre atonal, Berg a recours Ă  la tonalitĂ© selon le sens des Ă©pisodes et leur importance dans le dĂ©roulement de la dramaturgie.
La cohĂ©rence de sa conception, l’efficacitĂ© fulgurante de son propos, son esthĂ©tisme expressionniste, sans fioritures ni complaisance d’aucune sorte accrĂ©ditent aujourd’hui la place de Wozzeck dans l’histoire de l’opĂ©ra moderne. Celle d’un chef d’Ɠuvre qui fixe dĂ©sormais la puissance d’un nouveau langage.
Illustration: Max Beckmann, Homme tombant (1950, Washington, National Gallery)

 

 

 

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France Musique. Sam 11 janv 2020.
20h – 23h. Samedi Ă  l’opĂ©ra. BERG : WOZZECK. Concert donnĂ© en direct du Metropolitan Opera de New York.
Alban Berg : Wozzeck
Opéra en trois actes créé le 14 décembre 1925 au Staatsoper de Berlin.

Elza van den Heever, soprano, Marie
Tamara Mumford, mezzo-soprano, Margret
Christopher Ventris, ténor, Le tambour-major
Gerhard Siegel, ténor, Le capitaine
Andrew Staples, ténor, Andres
Peter Mattei, baryton, Wozzeck
Christian Van Horn, basse, Le docteur
Richard Bernstein, basse, Premier apprenti
Miles Mykkanen, baryton, Second apprenti
Brenton Ryan, ténor, Le fou
Daniel Clark Smith, ténor, Un soldat
Gregory Warren, ténor, Un citadin
Metropolitan Opera Chorus dirigé par Donald Palumbo
Metropolitan Opera Orchestra
Yannick NĂ©zet-SĂ©guin, direction

 

 

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Berg : Lulu en direct du Metropolitan Opera.

Berg-Alban-06Berg : Lulu en direct du Metropolitan Opera. Nouvelle Lullu du Met, samedi 21 octobre 2016, 18h30. Nouvel Ă©vĂ©nement lyrique planĂ©taire, la nouvelle Lulu new yorkaise s’annonce prometteuse… en grand Ă©cran, dans les salles de cinĂ©ma et en direct. Le Metropolitan Opera de New York diffuse en direct dans le cinĂ©ma sa nouvelle production de l’opĂ©ra Lulu d’Alban Berg. Le sud-africain  William Kentridge en signe la mise en scĂšne. Le spectacle est retransmis  en direct au cinĂ©ma par satellite, en HD et son 5.1, le  samedi 21 novembre 2015 Ă  18h30 dans les salles de cinĂ©mas partenaires de la diffusion en France : les cinĂ©mas Gaumont PathĂ©, Kinepolis, CinĂ©ville, Cap CinĂ©ma, Cinemovida, CinĂ© Alpes et des dizaines de cinĂ©mas indĂ©pendants (Liste des cinĂ©mas participants sur www.pathelive.com).

lulu-metropolitan-opera-direct-cinemaUltime incarnation pour une Lulu anthologique
 La  soprano allemande presque quinqua Marlis Petersen (nĂ©e en 1968) qui chante le personnage et en exprime toutes les facettes dĂ©concertantes depuis 18 annĂ©es, incarne le rĂŽle-titre. Celle qui a participĂ© depuis sa prise de rĂŽle, Ă  plus de dix productions diffĂ©rentes de Lulu, devrait caractĂ©riser avec prĂ©cision et subtilitĂ© chaque sĂ©quence de la vie de Lulu, femme fatale, fille immature, monstre inconscient, ingĂ©nue sublime et terrifiante, entre haine et fascination, l’image de la femme provocante innocente reste un dĂ©fi vertigineux pour toute interprĂšte et dans la carriĂšre d’une soprano, surtout de langue allemande, un accomplissement dĂ©cisif. Face Ă  la camĂ©ra, et en plans serrĂ©s, la soprano incarnera sa derniĂšre Lulu. William Kentridge applique son systĂšme graphique en noir et blanc sur la scĂšne, les dĂ©cors, jusqu’aux costumes des chanteurs. Le noir de l’encre qu’il utilise et compose le centre de son travail, rappelle Ă©videmment le sang des sacrifiĂ©s qui jalonnent la vie de Lulu. Kentridge annonce un esthĂ©tisme glaçant Ă  la Hitchcock, rĂ©fĂ©rence claire aux films noirs amĂ©ricains. Ici l’homme (la femme en particulier) est une saloperie dĂ©licieuse
 qui exploite et consomme sans scrupule ni morale jusqu’à la mort. Lulu, une bĂȘte humaine dĂ©shumanisĂ©e ? Le comble de l’horreur ? La musique elle, atonale, exprime cette dĂ©sintĂ©gration profonde, fait entendre le bruit interne d’une implosion intĂ©rieure…

 

Approfondir Alban Berg et Lulu

Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud).

DVD. Berg : Lulu. Barbara Hannigan (La Monnaie, Bruxelles, 2012). On attendait encore une mise en scÚne décalée, déjantée du perturbateur et souvent rien que provocateur Krzysztof Warlikowski : de facto sa Lulu dont il fait une frustrée de la danse classique, est prévisible et guÚre réellement mordante : certes noire et sombre mais pas fulgurante.

DVD, critique. Alban Berg : Lulu. Mojca Erdmann (Barenboim, 2012, 1 dvd Deutsche Grammophon). Berlin, avril 2012 : au thĂ©Ăątre Unter den Linden, Barenboim dirige Wozzek puis Lulu, ici dans la version non de Friedrich Cerha, mais celle, s’agissant du III, de D R Coleman. A partir des fragments laissĂ©s par Berg en 1935, le musicologue a reconcentrĂ© les sections parvenues, dĂ©cousu l’ordre de Cerha (plus de prologue ni de scĂšne parisienne habituelles dans le III) mais une formule resserrĂ©e, dense, prĂ©cipitant la mort de Lulu (en coulisses), afin de « prĂ©server l’effet de symĂ©trie » souhaitĂ© par Berg dans l’architecture globale de son second opĂ©ra. Andrea Breth peine Ă  rĂ©vĂ©ler une vision cohĂ©rente et prĂ©cise d’un drame scĂ©nique qui Ă©blouit par son Ă©trangetĂ© pourtant. Il y a de la confusion dans ce dispositif quoique la tension reste palpable.

 

 

 

 

 

Lulu de Berg au Metropolitan Opera de New York
Samedi 21 novembre 2015 Ă  18h30

Opéra en un prologue 3 actes.
Durée : 4h16

Compositeur : Alban Berg
Mise en scĂšne : Willam Kentridge

Direction musicale : Lothar Koenigs
En allemand sous-titré français

Avec Marlis Petersen (Lulu), Susan Graham (Geschwitz), Daniel Alwa (Alwa), Johan Reuter (Dr. Schön/Jack l’Eventreur).

Dans un Paris art dĂ©co, Lulu est une femme fatale Ă  qui personne ne rĂ©siste. Admirateurs, maris ou amants, ses charmes inĂ©luctables mĂšnent ses conquĂȘtes sur un chemin oĂč l’amour, l’obsession et la mort fusionnent
 PhĂ©nix terrifiant qui renaĂźt aprĂšs chaque catastrophe, Lulu rencontre finalement en un face Ă  face ultime – comme Carmen face Ă  JosĂ© lors de leurs retrouvailles fatales-, son bourreau : Jack l’éventreur.

 

 

 

INFORMATIONS PRATIQUES

Billets en vente directement aux caisses des cinémas et/ou sur les sites internet des cinémas

Liste des cinĂ©mas partenaires de l’opĂ©ration sur www.pathelive.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6 prochains rvs lyriques en direct du Metropolitan Opera :

 

 

Samedi 16 janvier 2016, 18h55
nouvelle production
BIZET : LES PÊCHEURS DE PERLES
Gianandrea Noseda, direction
Penny Woolcock, mise en scĂšne
Avec Diana Damrau, Matthew Polenzani, Mariusz Kwiecien

 

 

 

 

Nina Stemme chante deux personnages Ă©blouissants :

TURANDOT de Puccini : samedi 30 janvier 2016, 18h55

ELEKTRA de Richard Strauss (nouvelle production) : samedi 30 avril 2016, 18h55 avec à ses cÎtés : Adrianne Pieczonka (Chrysotemis), Waltraud Meier (Clytemnestre)

 

 

 

 

Puis, Kristine Opolais incarne deux héroïnes de Puccini :

Manon Lescaut : samedi 5 mars 2016, 18h55, avec le Des Grieux de Joans Kaufmann

Madame Butterfly : samedi 2 avril 2016, 18h55, avec le Pimkerton de Roberto Alagna

 

 

 

 

Ne manquez pas non plus :

Sondra Radvanovsky, Elina Garanca chantent la nouvelle production lyrique de l’opĂ©ra Roberto Devereux de Donizetti : samedi 16 avril 2016, 18h55 (nouvelle production).

 

 

Cd, compte rendu critique. Schumann : Lederkreis opus 39. Frauenliebe und leben. Berg : 7 lieder de jeunesse. Dorothea Röschmann, soprano. Mitsuka Uchida, piano. 1 cd Decca

Cd, compte rendu critique. Schumann : Lederkreis opus 39. Frauenliebe und leben. Berg : 7 lieder de jeunesse. Dorothea Röschmann, soprano. Mitsuka Uchida, piano. 1 cd Decca. Le sens du verbe, l’Ă©locution ardente et prĂ©cise de Dorothea Röschmann rĂ©tablit les climats proches malgrĂ© leur disparitĂ© esthĂ©tique, des lieder de Schumann et de Berg. Schumann vit de l’intĂ©rieur le drame sentimental ; Berg en exprime avec distanciation tous les questionnements. En apparence Ă©trangers l’un Ă  l’autre, les deux Ă©critures pourtant s’abandonnent Ă  une intensitĂ© lyrique, des Ă©panchements irrĂ©pressibles, clairement inspirĂ©s par l’univers profond voire mystĂ©rieux de la nuit, que le timbre mĂ»r de la soprano allemande sert avec un tact remarquable. L’exquise interprĂšte Ă©coute tous les vertiges intĂ©rieurs des mots. C’est une diseuse soucieuse de l’intelligibilitĂ© vivante de chaque poĂšme. L’engagement vocal exprime chez Schumann comme Berg, le haut degrĂ© d’une conscience marquĂ©e, Ă©prouvĂ©e qui nĂ©anmoins est en quĂȘte de reconstruction permanente.

CLIC_macaron_2014schumann-cd-review-critique-CLASSIQUENEWS-dorothea-roschmann-mitsuko-uchida-lieder-decca-&-cd-critique-review-CLASSIQUENEWSComposĂ©s en 1840, pour cĂ©lĂ©brer son union enfin rĂ©alisĂ©e avec la jeune pianiste Clara Wieck, les Frauenliebe und leben lieder affirme l’exaltation du jeune Ă©poux Schumann qui Ă©crit dans un jaillissement presque exclusif (aprĂšs n’avoir Ă©crit que des piĂšce pour piano seul), une sĂ©rie de lieder inspirĂ©s par son amour pour Clara. Les poĂšmes d’Adelbert von Chamisso, d’origine française, dĂ©peint la vie d’une femme mariĂ©e. “J’ai aimĂ© et vĂ©cu”, chante-t-elle dans le dernier des huit lieder, et le cycle retrace son voyage de son premier amour, en passant par les fiançailles, le mariage, la maternitĂ©, jusqu’au deuil. L’hommage d’un amant admiratif au delĂ  de tout mot se lit ici dans une joie indicible que l’articulation sans prĂ©tention ni affectation de la soprano, Ă©claire d’une intensitĂ©, naturelle, flexible. D’une rare cohĂ©rence, puisque certain passage du dernier rappelle l’Ă©noncĂ© du premier, le cycle suit pas Ă  pas chaque sentiment fĂ©minin avec un tact subtil, mettant en avant l’impact du verbe. De ce point de vue, Ich kann’s nicht fassen, nicht glauben, trĂšs proche du parlĂ©, fusionne admirablement les vertiges musicaux et le sens du poĂšme. D’une infinie finesse de projection, gĂ©rant un souffle qui se fait oublier tellement la prononciation est exemplaire, Dorothea Röschmann Ă©claire chaque sĂ©quence d’une sensibilitĂ© naturelle qui porte entre autres, l’exultation Ă  peine mesurĂ©e mais d’un abattage linguistique parfait des 5Ăš et 6Ăš mĂ©lodies (Helft mir, ihr Schwestern… et SĂŒĂŸer Freund, du blackest…). Sans dĂ©cors ni prolongement visuel, ce live restitue l’impact dramatique de chaque Ă©pisode, la force de la situation ; l’essence du thĂ©Ăątre ans le chant. Le cycle s’achĂšve sur l’abĂźme de douleur de la veuve Ă©plorĂ©e au chant tragique et lugubre (Nun hast du mir den ersten Schmerz getan…) : l’attention de la soprano Ă  chaque couleur du poĂšme rĂ©alise un sommet de justesse sincĂšre par sa diversitĂ© nuancĂ©e, son Ă©locution lĂ  aussi millimĂ©trĂ©e en pianissimi tĂ©nus d’une indicible langueur doloriste. D’autant que Schumann y cite les premiers Ă©lans des premiers lieder : une rĂ©itĂ©ration d’une pudeur allusive bouleversante sous les doigts Ă  l’Ă©coute, divins de l’autre magicienne de ce rĂ©cital exceptionnel: Mitsuko Uchida. Cette derniĂšre phrase essentiellement pianistique est la meilleure fin offerte au chant irradiĂ©, embrasĂ© de l’immense soprano qui a tout donnĂ© auparavant. La complicitĂ© est rayonnante; la comprĂ©hension et l’entente indiscutable. Le rĂ©sultat : un rĂ©cital d’une force suggestive et musicale mĂ©morable.

MĂ©lodies de Schumann et de Berg Ă  Londres

Röschmann et Uchida : l’Ă©coute et le partage

 

DatĂ©s de mai 1840 mais publiĂ©s en 1842, les Liederkreis, opus 39 sont eux-aussi portĂ©s par un jaillissement radical des forces du dĂ©sir, et du bonheur conjugal enfin vĂ©cu. Die Stille (5) est un chant embrasĂ© par une nuit d’extase infinie oĂč la tendresse et l’innocence Ă©tendent leur ombre carressante. Le piano file un intimisme qui se fait repli d’une pudeur prĂ©servĂ©e : toute la dĂ©licatesse et l’implicite dont est capable la magicienne de la suggestion Mitsuko Uchida, sont lĂ , synthĂ©tisĂ©s dans un Schumann serviteur d’une effusion premiĂšre, idĂ©ale, comme virginale.
En fin de cycle , trois mĂ©lodies retiennent plus prĂ©cisĂ©ment notre attention : Wehmut, (9), plus apaisĂ©, est appel au pardon, tissĂ© dans un sentiment de rĂ©conciliation tendre ; puis Zwielicht (10) souligne les ressources de la diseuse embrasĂ©e, diseuse perfectionniste surtout, et d’une prĂ©cision archanĂ©enne, quant Ă  la coloration et l’intention de chaque mot, n’hĂ©sitant pas Ă  dĂ©clamer une imprĂ©cation habitĂ©e qui convoque les rĂ©fĂ©rences fantastiques du texte (de fait la poĂ©sie d’Eichendorff est constellĂ© de dĂ©tails parfois terrifiants comme ces arbres frissonnants sous l’effet d’une puissance occulte et inconnue). Enfin, l’ultime : FrĂŒhlingsnacht (retour Ă  la nuit, 12) s’affirme en son Ă©lan printanier, palpitant, celui d’une ardeur souveraine et conquĂ©rante, porteur d’un irrĂ©pressible sentiment d’extase, avec cette coloration rĂ©guliĂšre crĂ©pusculaire, rĂ©fĂ©rence Ă  la nuit du rĂȘve et de l’onirisme.

 

 

Dorothea-Roeschmann--Mitsuko-Uchida

 

 

Au centre du cycle se trouvent deux lieder liĂ©s : “Auf einer Burg” et “In der Fremde”. Le premier, avec sa subtile tapisserie contrapuntique, est Ă©crit dans un style ancien, et son atmosphĂšre austĂšre prĂ©figure le cĂ©lĂšbre mouvement Ă©voquant la “CathĂ©drale de Cologne” dans la Symphonie “RhĂ©nane” de Schumann. La tonalitĂ© rĂ©elle du lied n’est pas le mi mineur dans lequel il commence, mais un la mineur suggestif. La musique aboutit Ă  une demi-cadence sur l’accord de mi majeur, formant une transition avec le lied suivant, dont la ligne mĂ©lodique est clairement issue de la mĂȘme graine.
Les autres lieder du Liederkreis op. 39 sont parmi les plus cĂ©lĂšbres de Schumann : “Intermezzo”, (“Dein Bildnis wunderselig”), avec son accompagnement de piano syncopĂ© d’une excitation Ă  peine contenue ; l’évocation magique d’une nuit au clair de lune dans “Mondnacht”, avec la ligne vocale rĂ©pĂ©tĂ©e hypnotiquement est lui aussi paysage nocturne, du moins jusqu’au retour chez lui du poĂšte mais enivrĂ© et exaltĂ© dans le “FrĂŒhlingsnacht” final, oĂč il voit son amour comblĂ© au retour du printemps.
Les paysages nocturnes des Sept Lieder de jeunesse d’Alban Berg, remontent Ă  ses Ă©tudes quand il Ă©tait Ă©lĂšve de composition en 1904 dans la classe de Schoenberg, et furent regroupĂ©s et minutieusement Ă©ditĂ©s avec accompagnement orchestral en 1928. Dorothea Röschmann chante leur transcription pour piano. Le plus Ă©perdu (plage 15) demeure Die Nachtigall (le Rossignol) lequel marquĂ© par le romantisme d’un Strauss semble rĂ©capituler par son souffle et son intensitĂ©, toute la littĂ©rature romantique tardive, synthĂ©tisant et Schumann et Brahms. Pianiste et chanteuse abordent avec un soin quasi clinique chaque changement de climat et de caractĂšre, offrant une ciselure du mot d’une intensitĂ© sidĂ©rante : impressionnisme de Nacht, traumgekrönt plus wagnĂ©rien, ou Sommertage (jours d’Ă©tĂ©) clairement influencĂ© par son maĂźtre d’alors Schoenberg : fondĂ© sur une dĂ©construction et un style Ă  rebours caractĂ©ristique Ă©lĂ©ments dont le piano Ă  la fois mesurĂ©, incandescent de Uchida souligne l’embrasement harmonique, jusqu’Ă  l’ultime rĂ©sonance de la derniĂšre note du dernier lied. D’aprĂšs Nikolaus Lenau, Theodor Storm et Rainer Maria Rilke —, Berg cultive ses goĂ»ts littĂ©raires avec une exigence digne des grands maĂźtres qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. Dorothea Röschmann semble en connaĂźtre les moindres recoins sĂ©mantiques, les plus infimes allusions poĂ©tiques qui fait de son chant un geste vocal qui retrouve l’essence thĂ©Ăątrale et l’enivrement lyrique les plus justes.

schumann-cd-review-critique-CLASSIQUENEWS-dorothea-roschmann-mitsuko-uchida-lieder-decca-&-cd-critique-review-CLASSIQUENEWSCd, compte rendu critique. Schumann : Lederkreis opus 39. Frauenliebe und leben. Berg : 7 lieder de jeunesse. Dorothea Röschmann, soprano. Mitsuka Uchida, piano. 1 cd Decca 00289 478 8439. Enregistrement live réalisé au Wigmore Hall, London, 2 & 5 Mai 2015.

ROBERT SCHUMANN (1810–1856)
Liederkreis, op.39

1 I In der Fremde 1.45
2 II Intermezzo 1.53
3 III WaldesgesprÀch 2.38
4 IV Die Stille 1.49
5 V Mondnacht 3.52
6 VI Schöne Fremde 1.22
7 VII Auf einer Burg 3.19
8 VIII In der Fremde 1.25
9 IX Wehmut 2.40
10 X Zwielicht 3.29
11 XI Im Walde 1.35
12 XII FrĂŒhlingsnacht 1.28

ALBAN BERG (1885–1935)
Sieben frĂŒhe Lieder
Seven Early Songs · Sept Lieder de jeunesse

13 I Nacht 4.14
14 II Schilflied 2.18
15 III Die Nachtigall 2.14
16 IV Traumgekrönt 2.41
17 V Im Zimmer 1.21
18 VI Liebesode 1.57
19 VII Sommertage 2.00

ROBERT SCHUMANN
Frauenliebe und -leben, op.42

20 I Seit ich ihn gesehen 2.39
21 II Er, der Herrlichste von allen 3.41
22 III Ich kann’s nicht fassen, nicht glauben 1.58
23 IV Du Ring an meinem Finger 3.01
24 V Helft mir, ihr Schwestern 2.15
25 VI SĂŒĂŸer Freund, du blickest 4.43
26 VII An meinem Herzen, an meiner Brust 1.33
27 VIII Nun hast du mir den ersten Schmerz getan 4.39

DOROTHEA RÖSCHMANN soprano
MITSUKO UCHIDA piano

CD/Download 00289 478 8439
Recording Location: Wigmore Hall, London, 2 & 5 mai 2015 (enregistrement live ).

 

 

 

DVD. Alban Berg : Lulu. Mojca Erdmann (Barenboim, 2012, 1 dvd Deutsche Grammophon)

lulu berg dvd mojca erdmann daniel barenboim deutsche grammophonDVD, critique. Alban Berg : Lulu. Mojca Erdmann (Barenboim, 2012, 1 dvd Deutsche Grammophon). Berlin, avril 2012 : au thĂ©Ăątre Unter den Linden, Barenboim dirige Wozzek puis Lulu, ici dans la version non de Friedrich Cerha, mais celle, s’agissant du III, de D R Coleman. A partir des fragments laissĂ©s par Berg en 1935, le musicologue a reconcentrĂ© les sections parvenues, dĂ©cousu l’ordre de Cerha (plus de prologue ni de scĂšne parisienne habituelles dans le III) mais une formule resserrĂ©e, dense, prĂ©cipitant la mort de Lulu (en coulisses), afin de « prĂ©server l’effet de symĂ©trie » souhaitĂ© par Berg dans l’architecture globale de son second opĂ©ra. Andrea Breth peine Ă  rĂ©vĂ©ler une vision cohĂ©rente et prĂ©cise d’un drame scĂ©nique qui Ă©blouit par son Ă©trangetĂ© pourtant. Il y a de la confusion dans ce dispositif quoique la tension reste palpable.

Le mystĂšre, le trouble, la gĂȘne surtout et les frĂ©missements d’une destruction totale sont perceptibles dans un drame qui moderniste et inclassable concentre les fissures et catastrophes de l’époque : la destruction de la rĂ©publique de Weimar sous la montĂ©e de l’hitlĂ©risme. CimetiĂšre de voitures, perspectives tronquĂ©es, chanteurs au sol
 tout indique ici la fin de l’ordre bourgeois.

 

 

lulu_mojca erdmann - daniel barenboim dvd deutsche grammophon critique classiquenews

 

 

CĂŽtĂ© chanteurs, Ă©videmment la silhouette juvĂ©nile, au corps gracile de la soprano Mojca Ermann, vraie poupĂ©e glamour, sĂ©duit dans le rĂŽle de la femme enfant, perverse et attendrissante (la beautĂ© du diable?) : son timbre pincĂ©, malgrĂ© des aigus mal tenus, n’en finit pas de troubler voire de captiver. Debora Polaski fait une comtesse solide et trĂšs Ă©mouvante au III dans son air de dĂ©ploration au cimetiĂšre, sorte de chant funĂšbre sur le genre humain Ă  l’agonie
 quand Michael Volle, vrai vedette de la soirĂ©e, incarne avec une finesse nuancĂ©e et le Docteur Schön et Ă  la fin, Jack l’éventreur
 prĂ©sence Ă  la fois paternelle, fraternelle, et dans les faits maritale (humain surtout humain donc pĂ©rissable : il meurt de facto au II, tuĂ© par la belle qui lui tire une balle dans le dos) et enfin juge implacable face Ă  la monstruositĂ© humaine. L’homme (la femme ici) est une saloperie dĂ©licieuse
 qui exploite et consomme sans scrupule ni morale jusqu’à la mort.

Daniel Barenboim veille dans la fosse Ă  ce dĂ©voilement progressif de la catastrophe et de l’effroi collectif : le sexe dĂ©signe la mort ; le dĂ©sir c’est la manipulation ; l’amour,un esclavage
 et l’humanitĂ©, l’annonce d’une mort inĂ©luctable. Au final qu’avons nous sur scĂšne, une ambiance dĂ©lĂ©tĂšre et des morts Ă  la pelle : les deux premiers maris de Lulu (le professeur de mĂ©decine puis le peintre), enfin Schön et son fils Alwa, Lulu elle-mĂȘme. Cirque fantastique et scĂšne pathĂ©tique, la production berlinoise reste honnĂȘte. Volle et Polaski sont trĂšs convaincants, les maillons forts du spectacle : c’est d’ailleurs eux deux qui ferment le rituel thĂ©Ăątral aprĂšs l’embrasement final. Le dernier tableau est le plus rĂ©ussi dans son dĂ©pouillement. Mais on lui prĂ©fĂšrera d’emblĂ©e la version Ă©ditĂ© par DG Ă©galement, avec Petibon dans la mise en scĂšne de Py.

DVD, critique. Berg : Lulu (version berlinoise inĂ©dite de DR Coleman, 2012). Mojca Erdmann (Lulu), Deborah Polaski (la comtesse Geschwitz), Michael Volle (Schön, Jack), Thomas Piffka (Alwa), Stephan RĂŒgamer (le peintre). Staatskapelle Berlin. Daniel Barenboim, direction. Andrea Breth, mise en scĂšne. FilmĂ© Ă  Berlin en mars 2012. 1 DVD Deutsche Grammophon 0440 073 4934