Compte-rendu, opéra. Strasbourg, le 7 déc 2018. Offenbach : Barkouf. Jacques Lacombe / Mariame Clément.

offenbach-jacques-concerts-opera-presentation-par-classiquenews-Jacques_Offenbach_by_NadarCompte-rendu, opĂ©ra. Strasbourg, le 7 dĂ©cembre 2018. Offenbach : Barkouf. Jacques Lacombe / Mariame ClĂ©ment. Jamais repris depuis sa crĂ©ation parisienne en 1860, l’opĂ©ra-bouffe Barkouf renaĂźt aujourd’hui grĂące aux efforts conjuguĂ©s des opĂ©ras du Rhin et de Cologne (qui seul nous offrira un enregistrement discographique, avec les dialogues en allemand), tout autant que du spĂ©cialiste mondial d’Offenbach, le chef et musicologue Jean-Christophe Keck, Ă  qui l’on doit la reconstruction de la partition et du livret. L’ouvrage fut en effet plusieurs fois remis sur le mĂ©tier avant la crĂ©ation houleuse, effectuĂ©e dans un parfum de scandale du fait de sa satire du pouvoir en place. AurĂ©olĂ© de l’immense succĂšs d’OrphĂ©e aux enfers (1858), Offenbach parvenait enfin Ă  pĂ©nĂ©trer le graal que reprĂ©sentait pour lui l’OpĂ©ra-Comique, tout en accĂ©dant dans le mĂȘme temps au non moins prestigieux OpĂ©ra de Paris (alors appelĂ© ThĂ©Ăątre national de l’OpĂ©ra), avec le ballet Le Papillon (1860). C’est trĂšs certainement ce prestige reconnu qui le conduisit, avec son librettiste Scribe, Ă  oser rire de la valse du pouvoir en France depuis la RĂ©volution de 1789, tout en moquant le fait que n’importe qui semblait dĂ©sormais accĂ©der Ă  la fonction suprĂȘme – un chien pourquoi pas ?

 

 

 

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Echec Ă  sa crĂ©ation, l’ouvrage pĂątit certainement de ce sujet sulfureux, difficile Ă  dĂ©fendre pour tous ceux qui craignait Louis-NapolĂ©on Bonaparte, dictateur redoutĂ© depuis son coup d’Etat sanglant en 1851 et la chasse aux sorciĂšres qui s’en suivit. MalgrĂ© la censure, Barkouf pousse la satire aussi loin que possible, ce que les auditeurs de l’époque ne manquĂšrent pas de savourer, en faisant de nombreuses allusions Ă  la jeunesse du futur NapolĂ©on III, dont la suite rocambolesque de coups d’Etat manquĂ©s (Rome en 1831, Strasbourg en 1836 ou encore Boulogne-sur-Mer en 1840), tout autant que son appĂ©tit jamais assouvi pour les conquĂȘtes fĂ©minines, en font un vĂ©ritable personnage d’opĂ©rette. De mĂȘme, les allusions au mariage forcĂ© de PĂ©rizade et SaĂ«b ressemble furieusement au choix Ă©pineux que dĂ» rĂ©soudre NapolĂ©on III en 1853 : Ă©pouser une femme aimĂ©e ou bien l’hĂ©ritiĂšre d’une famille rĂ©gnante ? On peut ainsi voir la figure de l’Empereur en deux personnages distincts et complĂ©mentaires de l’ouvrage, le rĂ©volutionnaire XaĂŻloum et le bellĂątre amoureux SaĂ«b.

Las, on comprend aisĂ©ment que prĂ©senter un tel ouvrage sans le contexte historique et les codes nĂ©cessaires Ă  sa comprĂ©hension n’a pas de sens de nos jours : la modernisation nĂ©cessaire des dialogues a de fait conduit Mariame ClĂ©ment Ă  restreindre ces aspects, ne gardant de l’allusion Ă  NapolĂ©on III que l’image finale des deux tourtereaux enfin couronnĂ©s, afin de lui prĂ©fĂ©rer une pochade certes sympathique, mais somme toute moins savoureuse que Le Roi Carotte (voir notamment la reprise lilloise en dĂ©but d’annĂ©e : http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-lille-opera-le-11-fevrier-2018-offenbach-le-roi-carotte-schnitzler-pelly/). A sa dĂ©charge, le livret ainsi vidĂ© de sa charge personnalisĂ©e, Ă©tale sa pauvretĂ© d’action autour des mystifications improbables de MaĂŻma, propriĂ©taire du chien proclamĂ© gouverneur. Fallait-il y voir, lĂ  aussi, une allusion Ă  l’influence considĂ©rable d’EugĂ©nie, l’épouse de NapolĂ©on III, une des plus belles femmes de son temps ? DĂšs lors, ClĂ©ment fait le choix de prĂ©senter une sociĂ©tĂ© totalitaire envahie par les faux-semblants et l’apparence (I), avant l’avĂšnement et la chute de la bureaucratie complotiste (II et III) : la scĂ©nographie splendide de Julia Hansen est un rĂ©gal pour les yeux. Pour autant, le choix d’une illustration bon enfant, moquant l’absurditĂ© d’un travail rĂ©pĂ©titif par l’adjonction d’un mime entre les actes, minore la charge potentielle de la farce au profit de seuls gags visuels. On aurait aimĂ©, par exemple, davantage d’insistance sur la cruautĂ© des rapports de domination entre le Vizir et son valet, et plus encore sur les personnages secondaires au nom pittoresque (porte-Ă©pĂ©e, porte-tabouret, porte-mouchoir, etc). De mĂȘme, il aurait sans doute Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rable d’exploiter davantage le fort original thĂšme canin, ici traitĂ© de façon discrĂšte.

 

 

 

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Autour de cette mise en scĂšne agrĂ©able mais sans surprise, on se fĂ©licite du plateau vocal rĂ©uni Ă  Strasbourg, trĂšs convaincant. Ainsi de l’irrĂ©sistible abattage comique de Rodolphe Briand (Bababeck) dont on notera seulement quelques dĂ©calages avec la fosse au niveau vocal, ici et lĂ . Un dĂ©tail tant ses qualitĂ©s thĂ©Ăątrales forcent l’admiration. A ses cĂŽtĂ©s, Pauline Texier (MaĂŻma) endosse le rĂŽle le plus lourd de la partition avec une belle vaillance vocale pour une voix au format si lĂ©ger, tour Ă  tour gracieuse et charmante. Il faudra cependant encore gagner en agilitĂ© dans l’aigu et en force d’incarnation pour rendre plus crĂ©dible le virage autoritaire de son personnage en deuxiĂšme partie. Fleur Barron (Balkis) ne manque pas de puissance en comparaison, autour d’une Ă©mission d’une rondeur admirable. On aimerait l’entendre dans un rĂŽle plus important encore Ă  l’avenir. Son français est fort correct, Ă  l’instar de l’autre non francophone de la distribution, Stefan Sbonnik (XaĂŻloum). Autre belle rĂ©vĂ©lation, avec les phrasĂ©s ensorcelants du trĂšs musical Patrick Kabongo (SaĂ«b), idĂ©al dans ce rĂŽle, tandis que Nicolas Cavallier compose un superlatif Grand-Mogol.

On conclura en regrettant la direction trop analytique et allĂ©gĂ©e de Jacques Lacombe, qui peine Ă  donner l’électricitĂ© et l’entrain attendu dans ce type d’ouvrage. MĂȘme si ce parti-pris a, au moins pour avantage, de ne pas couvrir les chanteurs, on aimerait donner davantage de folie et d’emphase Ă  ce geste trop policĂ©.

 

 

 

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A l’affiche de l’OpĂ©ra du Rhin, Ă  Strasbourg jusqu’au 23 dĂ©cembre 2018, puis Ă  Mulhouse les 6 et 8 janvier 2019.
Compte-rendu, opĂ©ra. Strasbourg, OpĂ©ra du Rhin, le 7 dĂ©cembre 2018. Offenbach : Barkouf. Rodolphe Briand (Bababeck), Nicolas Cavallier (Le Grand-Mogol), Patrick Kabongo (SaĂ«b), LoĂŻc FĂ©lix (Kaliboul), Stefan Sbonnik (XaĂŻloum), Pauline Texier (MaĂŻma), Fleur Barron (Balkis), AnaĂŻs Yvoz (PĂ©rizade). Orchestre et chƓurs de l’OpĂ©ra du Rhin, direction musicale, Jacques Lacombe / mise en scĂšne, Mariame ClĂ©ment.

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Compte-rendu, opéra. Strasbourg, le 7 décembre 2018. Offenbach : Barkouf. Jacques Lacombe / Mariame Clément.

Illustrations : Klara BECK / Opéra national du Rhin 2018.