Compte rendu, opéra. Tours. Grand Théùtre, le 18 mars 2014. Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Isabelle Cals, Hanna Schaer, Cécile Perrin, Jean-Francis Monvoisin. Ariane Matiakh, direction musicale. Dominique Pitoiset, mise en scÚne

Le Tour d'ecrou OpĂ©ra de Tours mars 2014 © François Berthon  4895Initiative courageuse de la part de l’OpĂ©ra de Tours que de monter The Turn of the Screw – Le Tour d’écrou – de Britten, ouvrage encore insuffisamment jouĂ© dans l’Hexagone. ComposĂ© d’aprĂšs la nouvelle du mĂȘme nom Ă©crite par Henry James et crĂ©Ă© Ă  la Fenice de Venise en septembre 1954, cet opĂ©ra en deux actes et un prologue nous narre les dĂ©boires d’une gouvernante – dont on ne saura jamais le nom – aux prises avec les esprits des anciens serviteurs de la maison dĂ©sireux d’entraĂźner avec eux les deux enfants dont elle a nouvellement la garde. Une intrigue propice aux audaces harmoniques et aux couleurs inquiĂ©tantes, dont a parfaitement tirĂ© parti le compositeur, crĂ©ant une atmosphĂšre angoissante, dont l’étau se resserre tel un Ă©crou toute la soirĂ©e durant, pour un moment fort de vrai thĂ©Ăątre musical. C’est par un long silence que la reprĂ©sentation dĂ©bute, laissant rĂ©sonner le thĂ©Ăątre de tous ses murmures comme autant de fantĂŽmes, et ce n’est qu’ensuite que la musique peut occuper l’espace sonore.

Un Tour de trĂšs haut niveau

La maison tourangelle a servi cette piĂšce avec les honneurs qu’elle mĂ©rite, rĂ©unissant une distribution en tous points exemplaire et aux vocalitĂ©s gĂ©nĂ©reuses. Isabelle Cals coule sans effort son superbe soprano dans le personnage tourmentĂ© de la Gouvernante, dĂ©ployant sa voix riche et ronde, incarnant parfaitement cette figure complexe, dont on ignore si les spectres ne naissent pas uniquement dans son imagination.
Elle est secondĂ©e par une Hanna Schaer idĂ©ale en Mrs Grose, un rĂŽle qu’elle a dĂ©jĂ  incarnĂ© de nombreuses fois. On ne peut que se rĂ©jouir devant la fraicheur et la puissance de la voix de la mezzo suisse – qualitĂ©s que sa Mistress Benson dans LakmĂ© ne laissait pas soupçonner – ne faisant qu’un avec ce personnage dĂ©passĂ© par les Ă©vĂšnements et tout de tendresse maternelle.
Superbe Ă©galement, le couple fantomatique. CĂ©cile Perrin incarne une Miss Jessel Ă  l’ñme torturĂ©e, mĂ©lancolique et effrayante Ă  la fois, Ă  la prĂ©sence scĂ©nique aussi magnĂ©tique que son instrument large et Ă©tendu, emplissant sans effort la salle. A ses cĂŽtĂ©s, Jean-Francis Monvoisin joue des particularitĂ©s de son timbre pour dĂ©peindre un Peter Quint menaçant, utilisant toutes les possibilitĂ©s de sa voix pour un rĂ©sultat saisissant. Et ce tableau ne serait pas complet sans deux enfants trĂšs convaincants, dont la performance est Ă  saluer : Louise Van der Mee et Samuel Miles, tous deux d’une crĂ©dibilitĂ© redoutable, jusqu’aux couleurs inquiĂ©tantes qu’ils parviennent Ă  trouver, notamment le jeune garçon, aussi ambigu qu’insondable.
Tous se rĂ©vĂšlent en outre stylistiquement impeccables, et s’expriment dans un anglais au-dessus de tout reproche, une performance pour une distribution exclusivement francophone.
Et c’est avec Ă©vidence que les chanteurs Ă©voluent dans la mise en scĂšne rĂ©glĂ©e au cordeau par Dominique Pitoiset. Le scĂ©nographe a imaginĂ© un lieu unique, le salon d’une maison des annĂ©es 60 Ă  la dĂ©coration sobre et dont la grande baie vitrĂ©e donne sur un petit jardin enneigĂ©, au haut mur bordĂ© de thuyas. Un vĂ©ritable huis clos rendu plus Ă©touffant encore par les Ă©clairages remarquables de Christophe Pitoiset. La direction d’acteurs se rĂ©vĂšle Ă  la hauteur du cadre de scĂšne, Ă©blouissante de prĂ©cision et de tension, tout temps mort paraissant interdit, sinon impossible.

Dans la fosse, les treize musiciens de l’Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Tours s’en donnent Ă  cƓur joie, chacun en position de soliste, et crĂ©ent avec un plaisir Ă©vident les ambiances irrespirables imaginĂ©es par Britten. Participant activement au drame, Ariane Matiakh couve les instrumentistes de sa baguette et leur insuffle son Ă©nergie, prenant cette partition, qu’elle dirige pour la premiĂšre fois, trĂšs Ă  cƓur. Une trĂšs belle soirĂ©e d’opĂ©ra, un ouvrage dramatiquement et musicalement trĂšs fort, de grandes voix, une mise en scĂšne intelligente ainsi que des musiciens profondĂ©ment impliquĂ©s, que demander de plus ?

Tours. Grand ThĂ©Ăątre, 18 mars 2014. Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Livret de Myfanwy Piper, d’aprĂšs la nouvelle Ă©ponyme de Henry James. Avec La Gouvernante : Isabelle Cals ; Mrs Grose : Hanna Schaer ; Miss Jessel : CĂ©cile Perrin : Narrateur / Peter Quint : Jean-Francis Monvoisin ; Flora : Louise Van der Mee ; Miles : Samuel Mallet. ChƓurs de l’OpĂ©ra de Tours ; Chef de chƓur : Emmanuel Trenque. Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Tours. Ariane Matiakh, direction musicale ; Mise en scĂšne et scĂ©nographie : Dominique Pitoiset ; Costumes : Nathalie Prats ; LumiĂšres : Christophe Pitoiset ; Assistant mise en scĂšne : Stephen Taylor ; Chef de chant : Matthieu Le Levreur.