Compte rendu critique, opéra. Rio (Brésil), Salle Cecilia Meireles, les 21 et 22 mars 2015. Sacchini : Renaud, création. Luisa  Francesconi  (Armida). .. OSB Orchestre  symphonique du Brésil. Bruno  Procopio, direction. Version mise en espace.

Deux soirĂ©es Ă  Rio de Janeiro au BrĂ©sil ont pu faire entendre aux Cariocas, venus en nombre dans la salle Cecilia de Meireles dans le centre ville,  l’Ă©clectisme Ă©lĂ©gantissime du napolitain Sachini. ll est le champion du théâtre lyrique: invitĂ© Ă  grands frais sous le règne de Louis XVI et Marie-Antoinette,  Sacchini rĂ©adapte l’ancien livret mis en musique par Lully mais dans un style plus direct et nerveux propre au classicisme prĂ©romantique des annĂ©es 1780.

Antonio_SacchiniParfait reprĂ©sentant  de cet Ă©clectisme  europĂ©en  qui a cours  en France sous le règne de Marie Antoinette, ce Renaud crĂ©Ă©  en 1783, illustre  bien l’âge d’or  des arts du spectacle quelques annĂ©es avant la RĂ©volution. Pour plaire  aux parisiens, le Napolitain  recycle  plusieurs ouvrages qu’il avait prĂ©cĂ©demment composĂ©  pour Londres. La partition  est resserrĂ©e de 5 Ă  3  actes. La vision  est originale parfois puissante : très  soucieuse  de vraisemblance  psychologique  évidemment Ă  l’endroit  d’Armide dont la figure  s’avère effectivement saisissante lors des deux soirĂ©es  brĂ©siliennes. A ses cĂ´tĂ©s  son père  Hidraot  ne manque pas non plus de profondeur dans une tendresse hĂ©roĂŻque et paternelle  qu’on a peu montrĂ©  à l’opĂ©ra  jusque lĂ .

 

 

Bruno Procopio explore et rĂ©vèle les vertiges d’Armide de l’opĂ©ra ‘ Renaud ” (1783)

Sacchini sous les tropiques

 

 

brunoProcopio dirige Renaud sacchini

 

A Rio, salle Cecilia de Meireles, l’excellent Bruno Procopio dirige l’OSB, Orchestre Symphonique du BrĂ©sil et fait Ă©tinceler la lyre dramatique de l’Ă©lĂ©quent et si raffinĂ© Sacchini sous les tropiques…

 

 

Pour le reste, les personnages de Renaud ou de la reine des amazones Antiope sont plutĂ´t rapidement esquissĂ©s : des types, non  des individus. Les deux fonctionnent en faire valoir d’Armide : le premier ne cesse d’exalter sa tendresse  et sa nature de guerrier Ă©pris,  amoureux ;  la seconde Ă  l’inverse incarne l’ordre de haine guerrière, exhorte Ă  la reprĂ©sentation de la combattante  qui s’inscrit contre les hommes. La vocalise de son air unique exprime cette nature furieuse. Quel  ordre  la belle  Armide  choisira t elle ?Dans la sphère  des grandes figures  tragiques lĂ©guĂ©es  par l’esprit des Lumières en France, Armide incarne ici  une figure fĂ©minine passionnante Ă  laquelle  ont aussi contribuĂ©  d’une certaine manière Jean ChrĂ©tien Bach  (Amadis), Vogel  (La toison d’or), Gretry  (Andromaque)… un profil nouveau de femme  particulièrement  riche et contradictoire dont les sentiments  émergeants  et nouveaux confirment l’inflexion nouvelle, celle du romantisme. Le passage apporte ses fruits emblĂ©matiques : ceux de la sensibilitĂ©  palpitante et mĂŞme frĂ©nĂ©tique au lieu de la passion  baroque;  ceux du fantastique spectaculaire  plutĂ´t que du merveilleux.

VoilĂ  qui prĂ©pare  évidement Ă  l’accomplissement du cycle : MĂ©dĂ©e  de Cherubini  (1797 ), elle-mĂŞme  prĂ©figurant aux grandes hĂ©roĂŻnes romantiques  du XIX ème. Il serait passionnant  de reconstruire ce profil poĂ©tique dans un rĂ©cital discographique intitulĂ© : “hĂ©roĂŻnes tragiques Ă  l’Ă©poque des lumières”, programme presque rĂ©alisĂ©  par VĂ©ronique Gens mais avec une incarnation plus charnelle et puissante sans rien sacrifier de la clartĂ©  linguistique. Cela semble dĂ©sormais possible grâce au talent  inouĂŻ  de l’interprète Ă©coutĂ©e  et dĂ©couverte  à Rio  les 21 et 22 mars derniers.

 

 

La mezzo soprano brésilienne Luisa Francesconi trouve le ton juste

une Armide amoureuse irrésistible

 

francesconi-luisa-armide-sacchiniChaque  apparition d’Armide prĂ©cise davantage l’âme  d’une amoureuse  impuissante saisie  par le charme de Renaud. Elle tente  bien  de se dĂ©faire de cet envoĂ»tement des sens en suscitant les furies  infernales, mais rien n’y fait  et la guerrière rend les armes face au pouvoir de l’amour. C’est bien l’enjeu  de l’acte II, le plus  passionnant qui exige de l’interprète  une souplesse et une intensitĂ© de jeu qui doit aussi s’appuyer sur une technicitĂ© vocale  remarquable. La mezzo brĂ©silienne Luisa  Francesconi rĂ©unit toutes les qualitĂ©s pour rĂ©ussir les dĂ©fis et les enjeux d’Armide. Le velours cuivrĂ© de son timbre, son mĂ©dium charnu, ses aigus remarquablement couverts et placĂ©s, l’articulation  donc l’intelligibilitĂ©, surtout le jeu  très  économe produisent une  hĂ©roĂŻne  de bout en bout captivante  dont l’air inoubliable “Barbare amour”, sont les jalons  d’une interprĂ©tation superlative. La cantatrice  qui chante Carmen et aussi  Charlotte  de Werther  de Massenet,  offre  lors des deux soirĂ©es une leçon  d’intelligence vocale  et de grande sensibilitĂ©  théâtrale. IntensitĂ©  contenue qui contraste d’autant mieux avec l’agilitĂ©  plus dĂ©corative des autres personnages. On est loin du livret originel de Quinault pour Lully oĂą l’enchanteresse savait envoĂ»ter sans sincèrement l’inflĂ©chir le beau Renaud : la magicienne, dĂ©pendante de ses propres sortilèges, ne savait plus retenir sa haine destructrice quand Renaud fut libĂ©rer de l’envoĂ»tement. Chez Sacchini, le goĂ»t ayant changĂ©, c’est une Armide tempĂ©rĂ©e et amoureuse comblĂ©e, qui conclue l’opĂ©ra.

 

procopio-bruno-paraty-582-420-une-homepage-a-la-une-classiquenewsSaluons particulièrement  le travail du chef Bruno Procopio qui fidèle  à ses prĂ©cĂ©dentes rĂ©alisations dans le Nouveau Monde, perfectionne encore ses remarquables aptitudes dans l’interprĂ©tation des oeuvres baroques et rares, ce avec d’autant plus d’audace et de sens des dĂ©fis qu’il  dirige l’orchestre Symphonique du BrĂ©sil  (OSB) : c’est Ă  dire une phalange sur …instruments modernes. Or le feu  constant,  la souplesse et la nervositĂ© du geste apportent d’indiscutables  rĂ©sultats  dans la tenue des choeurs, le souci des rĂ©citatifs, la noblesse grave ou nostalgique des nombreux ballets qui sont tous d’un style gluckiste maĂ®trisĂ©. De la succession des airs, du savant jeu des contrastes naĂ®t  un sens  indiscutable de l’architecture rendant mieux perceptible la structuration de l’action en atmosphères, toutes dĂ©pendantes de  l’esprit oscillant d’une Armide  dĂ©chirĂ©e, indĂ©cise, toujours foudroyĂ©e : pour preuve la scène du front de guerre qui ouvre le III oĂą Ă  l’apparition de la combattante alors en proie aux doutes et aux vertiges  les plus effrayants, rĂ©pond le chant frĂ©nĂ©tique  et convulsif de l’orchestre qui dĂ©crit un paysage dĂ©vastĂ©, celui de la dĂ©faite encore fumante de son propre camp.

Bruno Procopio dirige Renaud de Sacchini Ă  Rio de JaneiroAprès  avoir dirigĂ© ici  mĂŞme – Ă  quelques  mètres de lĂ  : au  Teatro  Municipal, superbe opĂ©ra de Rio, le si subtil Oro  no  compra amore de 1806  (encore une histoire  amoureuse) du gĂ©nie local Marcos  Portugal dont  il avait su  exprimer  la vitalitĂ©  rossinienne, le chef plus inspirĂ© que jamais, affirme  deux annĂ©es  plus tard sur le fil des mĂŞmes risques  assumĂ©s,  une maestriĂ  stimulante ; comĂ©die lĂ©gère puis  drame heroico sentimental : tout lui va. La tragĂ©die  lyrique de Sacchini ne pouvait trouver meilleur  ambassadeur : le public y a ovationnĂ© et la cantatrice  pour sa flamme profonde  et subtile, et le chef au charisme irrĂ©sistible. Qui aurait imaginĂ©  tel accomplissement sous les tropiques?  Existerait il une passion française au BrĂ©sil?  En particulier pour l’opĂ©ra des Lumières?  A voir  le public des deux soirĂ©es, sans omettre  la curiositĂ©  comme l’envie d’apprendre et d’en dĂ©coudre, partagĂ©e  par tous les chanteurs locaux rĂ©unis pour la production, il n’y a plus aucun doute.

VIDEO. Sacchini : Renaud (1783)

Antonio_SacchiniComme étranger invité par Marie-Antoinette en France, le Napolitain Antonio Sacchini (1730-1786) arrive à Paris en 1783, depuis Londres; il succède ainsi à Gluck et son compatriote Piccinni et prolonge évidemment les avancées stylistiques de ses prédécesseurs. Pour le temple international du lyrique qu’est Paris, Sacchini offre une nouvelle musique moderne aux anciens livrets hérités de l’âge baroque. Renaud ne fait pas exception: contrairement à son titre, l’ouvrage cosmopolite et brillant, fait place nette au personnage clé de l’amoureuse enchanteresse Armide. La magicienne cède ici sa baguette pour dévoiler un visage tendre et implorant qui saura in fine convaincre et séduire son ennemi juré Renaud dont elle est tombée amoureuse malgré la guerre qui fait rage et qui oppose leurs deux clans respectifs… Style gluckiste, orchestre flamboyant voire frénétique (prélude du II), alliance des divertissements et du pathétique, des accents tragiques comme héroïque (le père d’Armide, Hidraot tient aussi un rôle important tout en tension virile), surtout arabesques stylées d’un bel canto italianisant… Renaud de Sacchini incarne un sommet lyrique français, en une formule européenne, au temps des Lumières. Reportage exclusif CLASSIQUENEWS.COM