Strauss: Capriccio (Renée Fleming, Davis, 2011)2 dvd Decca. New York Metropolitan Opera, avril 2011

dvd, critique
Strauss
Capriccio

(Fleming, Davis, 2011)

Metropolitan of New York, le 23 avril 2011: Renée Fleming reprend le rôle de sa carrière, celui de la Comtesse Madeleine, arbitre des artistes, ambassadrice avec l’homme de théâtre La Roche, d’un idéal esthétique que défend Strauss lui-même: la vérité faite beauté; c’est ce à quoi doit tendre tout opéra digne du genre; ici tous les personnages en une formidable conversation en musique, où le chant devient musique (sprechgesang), débattent de ce que doit être l’art théâtral; il y a évidemment au coeur de cette quête, l’interrogation sur les moyens expressifs: la poésie est-elle plus importante que la musique (prima le parole dopo la musica… d’abord les paroles ensuite la musique)? Pourtant en réconciliatrice apollinienne, Madeleine invite le poète (Olivier) et le compositeur (Flamand), tous deux épris de leur aristocratique protectrice, à produire cette oeuvre moderne et nouvelle où de vrais personnages souffrent et s’égaient, s’exaltent et exultent au diapason harmonique de la divine musique: “la poésie commence ce que transfigure la musique pour une oeuvre finale que concrétise le théâtre”. Ni plus ni moins.
Dans un renversement délectable, les personnages sur scène deviennent les propres acteurs chanteurs de l’opéra à venir, puisque à l’invitation de la Comtesse et de son frère, les deux créateurs, poète et compositeur, écriront cet opéra à la fois réaliste et féerique dont Capriccio est le miroir exact comme l’accomplissement de ce que nous écoutons et qui n’en serait que le débat initiateur.
Il y a 8 ans déjà, pour conclure l’ère Gall à l’Opéra national de Paris (juillet 2004: Capriccio par Renée Fleming à l’Opéra de Paris. Ulf Schirmer, direction), la divina Fleming, incarnait la grâce de Madeleine dans une mise en scène toute en distanciation et maniérisme de Carsen; en 2011, si la voix a perdu de son éclat et de sa clarté première, le style, le naturel chantant, la pudeur et la finesse s’imposent toujours à nous: l’ultime scène où Madeleine indécise doit choisir entre Olivier le lumineux poète et Flamand l’âme passionnée, révèle l’actrice comme la diseuse experte en nuances les plus onctueuses.
Sur la scène du Met, en avril 2011, la mise en scène reste classique mais lisible et efficace: les références au baroque parisien, ce XVIIIè qui évoque Tancrède de Voltaire entre autres, sont bien présentes (dans les costumes de scène que portent encore au début des scènes 8 et 9, la comédienne Clairon et le Comte). Mais le temps réel de l’action s’inscrit plutôt à l’époque où Strauss compose Capriccio, pendant le régime nazi (l’opéra est créé à Munich en 1942): les costumes modernes renvoient directement à cet acte fort où au cœur de la barbarie nazie, Strauss, détenteur de la plus haute tradition musicale, s’interroge donc sur l’opéra, la musique, la poésie, l’art… Sublime instant suspendu, comme hors du temps historique et dont les résonances renvoient au regard d’un compositeur qui a vécu deux guerres, les pires heures européennes… il rédige lui-même le livret avec le chef Clemens Kraus.
Toute la scène 9, où Strauss par le truchement de ses personnages évoque tout ce que l’opéra, en tant que totalité indépassable, exige de disciplines diverses mais complémentaires, est très convaincante; c’est dans l’esprit du Chevalier à la rose, une vase scène de genre, comédie collective à 8 voix et plus, dont les actions et conversations multiples, simultanées et combinées ressuscitent ce théâtre réaliste, léger, naturel, vif et chatoyant, dans l’esprit des tableaux si inspirateurs pour Strauss, du peintre William Hogart: délire caricatural et humoristique des deux chanteurs italiens (en se disputant la vedette, ils se montrent assez époustouflants: piquant, mordants, expressifs mais sans lourdeur ni vulgarité), conversation à 5, 6, 7 jusqu’à 8 entre les personnages présents dans le salon de Madeleine; conflit entre Clairon et Olivier; galante attraction entre le Comte et Clairon; pas de deux pour les danseurs invités, surtout grande exhortation de La Roche à destination du poète et du compositeur, jeunes champions de la nouveauté, sur ce qu’exige l’opéra en tant que genre artistique majeur: ses délires scéniques, sa truculence et sa passion ne sont pas sans rappeler cette autre grande scène d’imploration personnelle ,véritable manifeste esthétique, celle du Komponist, concluant le prologue d’Ariane à Naxos.

Tous les chanteurs sont impliqués, et dans la globalité, plutôt justes; se détachent cependant, La Roche de Peter Rose, au verbe ductile et fluide; l’étonnant Barry Banks en ténorissimo italiano.
Il n’est pas d’oeuvre plus incisive et troublante sur l’opéra; quand Strauss questionne le genre lyrique, il sait s’enflammer et prendre parti pour un art véritable où le féerique et la sincérité fusionnent. Cette production métropolitaine et new yorkaise le souligne avec finesse.

Richard Strauss (1864-1949): Capriccio, opus 85 (1942). Joseph Kaiser (Flamand), Russel Braun (Olivier), Peter Rose (La Roche), Renée Fleming (La Comtesse Madeleine), Morten Franck Larsen (Le Comte, frère de la Comtesse), Sara Connolly (Clairon), Olga Makarina (la chanteuse italienne), Barry Banks (le chanteur italien)… Metropolitan Opera Orchestra. Andrew Davis, direction. John Cox, mise en scène. 2 dvd Decca réf. 074 3454. Enregistrement réalisé le 23 avril 2011.

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