Strauss : Arabella (1928), un amour salvateur

Arabella (1928) : un amour salvateur. Par un quiproquo astucieusement Ă©laborĂ© par Strauss qui en souffle l’idĂ©e Ă  son librettiste Hofmannsthal, une jeune fille ici bien nĂ©e est l’objet d’un quiproquo qui pourrait bien dĂ©truire le projet de son beau mariage avec un jeune provincial fortunĂ©. Ainsi Arabella promise Ă  Mandryka pense avoir perdu son fiancĂ© car celui-ci entend une conversation oĂč la jeune sƓur d’Arabella, Zdenka maquillĂ©e en garçon (pour Ă©viter aux parents de doter une seconde fois leur progĂ©niture) remet Ă  Matteo la clĂ© de sa chambre. Dans un milieu (Vienne, vers 1866) oĂč le respect des convenances vaut contrat, ce quiproquo signifie trahison et jusqu’Ă  la derniĂšre scĂšne, le sort des anciens promis semble bel et bien fatalement scellĂ©. Arabella Ă©tait Ă  deux doigts d’ĂȘtre une partition cynique sur les faux semblants et les blessures amĂšres de l’amour bourgeois…
On l’a vu souvent dans le cas d’Hofmannshtal il s’agit de rĂ©former allusivement la forme mĂȘme de l’opĂ©ra, dĂ©passer l’hĂ©roĂŻsme des scĂšnes trop pompeuses pour favoriser l’Ă©mergence d’une comĂ©die thĂ©Ăątrale plus psychologique, en cela proche du thĂ©Ăątre parlĂ©. Contre la convention, l’Ă©lĂ©gance et la vitalitĂ© de la conversation (un projet plus affinĂ© encore dans Capriccio). Mais l’opus n’est seulement une question de forme.
Ce qui fait la modernitĂ© du livret c’est encore une fois la personnalitĂ© d’Arabella, fiancĂ©e promise et mĂȘme vendue par ses parents soucieux de prĂ©server leur rang et leur train de vie… RĂ©signĂ©e avant l’Ăąge et mĂȘme passive au projet de ses tuteurs, Arabella se conforme au choix de son pĂšre : elle Ă©pousera ce jeune hobereau nanti originaire des forĂȘts croates, sauveur de l’honneur d’une famille viennoise ruinĂ©e. Pour Hofmannsthal, il s’agit par la veine comique et lĂ©gĂšre (surtout aprĂšs la dĂ©faite de 1918) de rĂ©parer les plaies, assurer la continuitĂ© d’un ordre social qui s’il n’Ă©tait pas prĂ©server sombrerait dans le chaos. Donc Ă  l’issue du drame, pas de trouble ni d’ambiguitĂ© (comme Ă  la fin du Chevalier Ă  la rose : qui va Ă  qui rĂ©ellement et durablement ?), comme aussi dans le finale des Nozze mozartiennes oĂč l’on sent bien que l’Ă©quilibre de cette nuit conclusive vascillera dĂšs le lendemain ; ici, dans Arabella, en tendant le verre d’une eau pure, la jeune fille pardonne Ă  son fiancĂ© abusivement soupçonneux, et lui dĂ©montrant que sa relation avec Matteo n’Ă©tait qu’un malheureux quiproquo, accepte de l’Ă©pouser : son exigence morale veut la vĂ©ritĂ©, et leur union sera fondĂ©e sur ce pacte. L’acte II s’achĂšve enfin sur leur Ă©treinte apaisĂ©e, pleine d’espoir pour l’avenir. Retour Ă  l’harmonie aprĂšs les mensonges et la parodie de la vie. Arabella est bien la figure la plus emblĂ©matique des comĂ©dies hautement morales conçues par Strauss et Hofmannsthal.
Comme dĂ©finitivement du monde d’hier, Hofmannsthal s’Ă©croule sans vie en juillet 1929, le jour de l’enterrement de son fils aĂźnĂ© qui s’Ă©tait suicidĂ© quelques jours auparavant.

 

 

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Illustration : Winterhalter, portrait de femme, vers 1864 (DR)

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